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JAZZ RECORDS
• Chroniques de disques en cours •

Ces chroniques de disques sont parues exclusivement sur internet de 2010 (n°651) à aujourd’hui. Elles sont en libre accès.
4 choix possibles: Chroniques en cours (2020), Jazz Records/alphabétique (2010 à 2019 sur internet), Jazz Records/chronologiques (2010 à 2019 sur internet), Hot Five de 2019 et 2020.
En cliquant sur le nom du musicien leader dans le programme des chroniques proposées, on accède directement à la chronique.
Toutes les autres chroniques sont parues dans les éditions papier de 1935 (n°1) à février 2013 (n°662). 
On peut les lire dans les éditions papier disponibles à la vente depuis 1935 dans notre boutique.
A propos des distinctions, elle ne résument que la chronique, pour sacrifier à la tradition déjà ancienne des notations et à la mauvaise habitude moderne d'aller vite; nous avons choisi d'ajouter, en 2019, un niveau (les curiosités) pour donner plus de nuances, car les lecteurs ne lisent pas toujours les chroniques en entier. Nous pouvons résumer l'esprit de ces niveaux d'appréciation par un raccourci qualitatif (Indispensables=enregistrement de référence, historique; Sélection=excellent; Découverte= excellent par un(e) artiste pas très connu(e) jusque-là; Curiosité=à écouter; Sans distinction=pas essentiel pour le jazz selon nous). Cela dit, rien ne remplace la lecture de chroniques nuancées et détaillées. C'est dans ces chroniques de disques, quand elles sont sincères, c'est le cas pour Jazz Hot, que les amateurs ont toujours enrichi leur savoir.





Au programme des chroniques
2020 >
B Kenny Barron/Dave Holland Gary Bartz/Bobby Watson/Vincent Herring Behia Jazz BandCarey Bell/Hubert Sumlin/Bob Stroger/Louisiana Red Marc Benham Jean-Pierre Bertrand George Bohanon Simon Bolzinger Frédéric Borey Jon Boutellier Dee Dee Bridgewater Jérémy Bruger Warren Byrd C Pablo Campos Marie Carrié Clairdee Jimmy Cobb Chick CoreaAdrian Cunningham D Pierre de Bethmann Aaron Diehl Mike DiRubbo François Dumont d'Ayot FGeorge FreemanChampian FultonG Garden District Trio Erroll Garner (Octave Music 01 à 06) Erroll Garner (Octave Music 07 à 12) Alain Goraguer Dexter Gordon Luigi Grasso/Rossano Sportiello H Darryl Hall • Fletcher Henderson Vincent Herring/Bobby Watson/Gary Bartz Hiromi Dave Holland/Kenny Barron JJazz at Lincoln Center Orchestra Alain Jean-Marie Mette Juul KHetty Kate David Kikoski Inigo Kilborn King Louie (Louis Pain) Snorre Kirk (Tangerine Rhapsody) Snorre Kirk (Drummer & Composer) L L'Age d'or du jazz belge Sarah Lancman Anna Lauvergnac (Coming Back Home) • Anna Lauvergnac/Claus Raible (Free Fall) • Les Haricots Rouges Carmen Lundy Brian LynchMWynton Marsalis Bill Mays/Bobby Shew Christian McBride Tete Montoliu Rita MossJ.B. MoundeleNNaïma Quartet Dario Napoli Gaëtan Nicot Nikki & Jules Jorge NilaP Ken Peplowski Luis Perdomo Chloé Perrier Yvonnick Prené R Claus Raible (Trio!) • Claus Raible/Anna Lauvergnac (Free Fall) Louisiana Red/Carey Bell/Hubert Sumlin/Bob Stroger Buddy Rich Duke RobillardScott Robinson Catherine Russell SJérôme Sabbagh/Greg Tuohey Malcolm Strachan John ScofieldWoody ShawBobby Shew/Bill Mays Alex Sipiagin Martial Solal Rossano Sportiello (Pastel) Rossano Sportiello/Luigi Grasso (A Coffee for Two) Bob Stroger/Carey Bell/Hubert Sumlin/Louisiana Red Dave StrykerJames Suggs Hubert Sumlin/Carey Bell/Bob Stroger/Louisiana Red Svetlana Veronica SwiftT The Bill Hubbard Orchestra The Dime Notes The DIVA Jazz OrchestraThe Jazz Defenders Rachel Therrien Sarah Thorpe Cheick Tidiane Seck Claude Tissendier Toku Greg Tuohey/Jérôme Sabbagh VWarren VachéAlexis ValetDon Vappie W Bobby Watson (Keepin' It Real) Bobby Watson/Vincent Herring/Gary Bartz Worry Later YYellowjackets

2019 >
A Lorez AlexandriaLouis Armstrong Patrick Artero At Barloyd's Pauline Atlan Teodross Avery B Gilles Barikosky Basin Street Records Recording Artists Jon Batiste Bex-Catherine-Romano Ran Blake/Christine Correa Ran Blake/Claire RitterPaul Bley/Gary Peacock/Paul Motian Ray Blue Mike Bogle James Booker Sophie Bourgeois Vincent Bourgeyx Thomas Bramerie Milt Buckner & Jo Jones Billy Butler/Al Casey/Jackie Williams Billy Byers/Martial Solal C Gwen Cahue Pablo Campos Cédric ChauveauSue Childs Pierre Christophe/Joel Frahm/Joe Martin Evan Christopher/Fapy Lafertin Esaie Cid Olivier Collette John Coltrane Gustavo Cortiñas Julian Costello Davell Crawford D Dal Sasso Big Band Miles Davis Raul De Souza Joey DeFrancesco Riccardo Del Fra Jean-Pierre Derouard Jordon DixonDjango AllStars Eric Dolphy Philippe Duchemin E Christian Escoudé Gil Evans Orchestra FMarianne Feder Laurent Fickelson Maurice Frank G Patrice Galas Jared Gold Goldberg(s) Honi Gordon Grant Green H Erik Thormod Halvorsen Connie Han Jan Harbeck Louis Hayes/Junior Cook J.C. Heard & Bill Perkins Michele Hendricks Woody Herman Michel Herr Billy Hitz Christopher Hollyday Ramona HorvathStéphane Huchard McClenty Hunter Jr.J Mahalia Jackson Bobby Jaspar Alain Jean-Marie/Patrice Caratini/Roger Raspail Bill Jennings K Snorre Kirk Joachim Kühn L L'Affaire Enzo La Section Rythmique Wolfgang Lackerschmid/Chet Baker Steeve Laffont Guy Lafitte Jeanne Lee/Ran Blake Philippe LeJeune Les OignonsJohn Lewis/Sacha Distel Tcha Limberger Bo Lindenstrand Hugo LippiBarbara Long Leroy Lee Lovett M Christian McBride Greig McRitchie Roberto Magris Jason Marsalis Wynton Marsalis Samuel Martinelli Xavier MathiaudFaby Médina Mem' Ory Rossitza MilevskaOlinka Mitroshina/Georges Guy N Fred Nardin Guillaume Nouaux OOdidrep Leïla Olivesi Oracasse P Lia Pale Vincent Périer Philippe Petit Michel Petrucciani (Complete Recordings) Michel Petrucciani (Colours) Tom Pierson Valerio Pontrandolfo Q Alvin Queen R Rodolphe Raffalli & Renée Garlène Louisiana Red Scott Reeves Bastien RibotHerlin Riley Bob RogersS Nicola Sabato Bobby Sanabria Christian Sands Dorado Schmitt Fabrizio Sciacca Isabelle Seleskovitch Philippe Soirat Martial Solal (Histoires improvisées) Martial Solal (And His Orchestra) Lyn Stanley Carol Sudhalter Swing Vibrations TIgnasi Terraza Ignasi Terraza/Luigi Grasso The Amazing Keystone Big Band Olivier Anthony Theurillat Pat Thomas Three Blind Mice Timeless Allstars Claude TissendierT.K. Blue (Talib Kibwe) Marco Trabucco Sam Trippe U René UrtregerV Chucho ValdésMaurice Vander Jacques Vidal Romain Vuillemin W Reggie WashingtonErnie Watts Ben Webster David & Danino Weiss Barney Wilen Jeff WilliamsHono Winterstein

Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2020


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWynton Marsalis
Bolden

Come on Children, Make Me a Pallet on the Floor, Gone My Way, Creole Belles, Bolden Jump, Timelessness (short), You Rascal You, Russian Lullaby, Stardust, Timelessness, Phantasmagoric Bordello Ballet, Shake It High Shake It Low, Red Hot Mammas, Whoa You Heifer, Don't Go Away Nobody, All the Whores Go Crazy About the Way I Ride, Basin Street Blues, Dinah, Muskrat Ramble, Black and Blue, Tiger Rag, Making Runs, Whip It, Funky Butt (I Though  Heard Buddy Bolden Say), Didn't He Ramble, Buddy's Horn
Wynton Marsalis (cnt, tp), Marcus Pintrup (tp), Vincent Gardner (vtb), Wycliffe Gordon (vtb, tb), Michael White (Bb-cl), Victor Goines (C-cl, as), Walter Blanding (Bb-cl, ts), Ted Nash (as), Dan Nimmer (p), Don Vappie (g, voc), Carlos Henriquez (b), Ali Jackson (dm), Julie Bruskin (cello), Catherine Russell, Reno Wilson, Brianna Thomas (voc)

Enregistré à Wilmington, New York, Los Angeles, New Orleans, dates non précisées

Durée: 1h 10' 22''

Blue Engine 0015 (www.blueenginerecords.com)


Ce disque pose un problème. La mention «indispensable» offerte ici à la musique peut cautionner le film Bolden de Daniel Pritzker (2019) auquel elle est destinée. Ce que nous ne souhaitons pas. Ce film se complait dans les inexactitudes biographiques sur Charles Joseph «Buddy» Bolden (1877-1931). D'après le texte du livret signé de Michael White, Bolden «n'avait fait l'objet que d'une biographie et de quelques livres». Il y a au minimum trente-six publications qui le concernent. On relira d'ailleurs l'article de Robert Goffin (Jazz Hot n°11, décembre 1946). Si l'on excepte un texte de 1936 dû à E. Belfield Spriggins, la légende de Buddy Bolden est lancée par le premier livre sur l'histoire du jazz, Jazzmen co-signé par Frederic Ramsey et Charles Edward Smith, sorti en 1939. Dans les deux cas, c'est le tromboniste Willie Cornish (1875-1942) qui en fait un héros. Cornish ayant joué avec Bolden, il se place ainsi lui-même dans l'histoire du jazz. Bolden n'était pas une star de son temps (on n'a retrouvé qu'une seule annonce de concert, février 1903). Il n'a été professionnel que peu de temps (1900-1906). Manuel Perez a dit à Robert Goffin que Buddy Bolden «fut d'abord un accordéoniste». Or comme le disait justement King Oliver, il faut huit ans pour obtenir une bonne sonorité au cornet. Toutefois, la virtuosité d'un Marsalis n'est pas anachronique pour 1900 car Herbert L. Clarke, soliste de John Philip Sousa, avait la même: qualité de son, souplesse, registre aigu. Le fait que Bolden ait été un homme à femmes et qu'il soit devenu fou à partir de mars 1906, était suffisamment «commercial» pour faire le sujet d'un film «grand public». Il n'était pas nécessaire de reprendre toutes les anecdotes aujourd'hui connues des spécialistes recyclés comme fausses (on connait des confrères peu intéressés par l'histoire qui restent sur ce qui est dit dans Jazzmen). Non, Bolden n'était pas barbier, non il n'a pas édité une feuille à scandale (The Cricket), il n'a jamais sauté d'un ballon dirigeable (c'est Buddy Bartley).
Quant au jazzman, il est dommage que le cylindre Edison qu'a gravé Oscar Zahn de l'orchestre Bolden ait été cassé, car Cornish a dit que c'était «probablement une marche plutôt qu'un blues ou un stomp». Le problème induit par ce film est de faire croire que Bolden ait été le premier jazzman. Evidemment, là se place une fois de plus un problème de définition pour savoir quand ça commence (et quand ça cesse d'en être). Si l’on considère comme Michael White que c'est la «liberté», «l'improvisation» alors oui, Bolden –qui savait se rattraper en brodant quand il ne se souvenait plus d'un morceau– est un «jazzman» (et il est loin d'être le seul même avant lui et partout dans le monde). Si selon les critères d'identification clairs décrits depuis 1934, le jazz est une façon de jouer qui associe un traitement particulier du son (hot, issu du blues) et une mise en place spécifique du rythme (dite swing), Bolden et tous ceux de sa génération ne sont pas (encore) des jazzmen. Pas de trace de blues à New Orleans avant 1905 et la musique rag ou apparentée est en 2/4, plus sautillante que propice au swing. L'émulsion se fait dix ans après l'internement de Bolden, et le pionnier serait alors Buddy Petit. Dix ans c'est beaucoup, que l'on compare 1935 à 1945, ou 1955 à 1965. En tant que cornettiste, Bolden fut de son temps moins célèbre que Manuel Perez. Buddy Bolden fut l'«un des pionniers du ragtime, je dirais ça...il ne m'a pas beaucoup impressionné à l'époque, vous savez» (Albert Nicholas, 1972), «pas hot, juste ordinaire» (Johnny St Cyr), «il était plutôt un showman» (Sidney Bechet, Treat It Gentle). Il n'y a pas place ici pour plus d'arguments; on se reportera à l'étude du signataire, Buddy Bolden. Légende et réalité (27 mai 2019, ISBN: 978-2-9549741-6-3). Il est évident que placer Bolden comme inventeur du jazz arrangeait du monde, sinon comment choisir entre les vrais fondateurs que furent notamment Jelly Roll Morton, Sidney Bechet et Louis Armstrong sans créer polémique et injustice? Le film est une fiction «romantique». En 1931, Bolden n'était pas en état d'écouter Louis Armstrong à la radio! Dès 1925, les résultats d'un examen psychiatrique sont: «Délires paranoïaques...hallucinations auditives et visuelles». Mais c'est tellement beau d'inventer une filiation Bolden-Armstrong! Louis Armstrong a écrit en 1954: «Oui, nous jeunes [«Rookies»] comme moi – étions ravis à l'idée de s'assoir dans la chaise des gros calibres comme -Freddie Keppard-Manuel Perez-Joe «King» Oliver-Bunk Johnson, etc». Tiens, Louis «oublie» Bolden!

On a demandé à Wynton Marsalis de concevoir la musique de ce film. Il n'est pas un historien. Quand trouverait-il le temps d'être «rat de bibliothèque» alors qu'il écrit des symphonies, assume des concerts, des master classes, etc.? Comme Maurice André qui donnait une idée artistique de la musique baroque, sans chercher l'authenticité, Wynton Marsalis propose une évocation artistique de ce passé. On voit qu'il ne cherche pas l'authenticité rien qu'au fait qu'il utilise un cornet et une embouchure actuels. Il n'a pas oublié «Making Runs» que Bunk Johnson a enregistré en 1942 et 1943 pour illustrer la façon de jouer, très ragtime, de Bolden. C'était déjà un «à la manière de» artistique alors même que, c'est prouvé maintenant, après avoir été contesté, Bunk a joué avec Bolden. Wynton joue ces «Making Runs» d'une façon parade swinguée post-Olympia Brass Band (Milton Batiste, 1963). Ce «Didn't He Ramble» mérite d'être comparé à la version en 6/8 du Bunk Johnson Brass Band (18 mai 1945). La seule recherche de crédibilité, ce sont les arrangements de Wynton Marsalis selon l'instrumentation de la photo de l'Orchestre Bolden où l'on voit un trombone à pistons (Cornish) et deux clarinettes dont une en ut. Humphrey Lyttelton a eu la même idée dans les années 1980. Mais on sait maintenant que Willie Warner remplaçait le violoniste titulaire! Reste donc la musique de ce CD où nous avons du très grand Wynton Marsalis. Le grand art, c'est l'appropriation. Quand Maurice André jouait Joseph Haydn c'était Haydn et André. Quand Wynton joue Armstrong, c'est Armstrong et Marsalis. Car en fait, ce CD c'est un formidable hommage à Louis Armstrong. L'un des plus réussis qui existe et absolument indispensable car susceptible de transmettre le «chant de Louis» au public d'aujourd'hui peu porté sur le passé. Wynton n'a pas, et personne ne l'a jamais eu, l'ampleur de son et le glorieux panache de Louis. Mais à travers sa sonorité ronde, plus mate, un jeu plus en souplesse, on retrouve malgré tout l'art de Louis, surtout le sens de la mise en place rythmique. S'il n'y a pas de recherche historique, il y a beaucoup de soin musical.

Le premier titre, «Come on Children», composition originale, peut surprendre en partant d'un bruit puis d'un appel de cornet avec un vibrato très marqué avant l'ensemble orchestral à la Bolden syncopé (vtb, 2 cl). Michael White y prend un bon solo très jazz. Le «Make Me a Pallet on the Floor» (possiblement joué par Bolden) par Catherine Russell est exprimé avec une dimension blues sur un ostinato de violoncelle (les copines de Bolden étaient plutôt chanteuses lyriques). Russell chante la jolie complainte écrite par Wynton, «Buddy's Horn» exposée avec délicatesse au cornet seulement accompagné par Don Vappie (g). «Gone My Way», composition originale, est musicalement anachronique. C'est de la parade jouée avec swing en collectif; le cornet très virtuose se détache avec autorité. Le ragtime «Creole Belles» de Bodewalt Lampe (1900) est swingué par Wynton comme par Michael White. Il est intéressant de retrouver ici le ragtime «Whoa You Heifer» d'Al Verges (1904) qui fut enregistré par le Columbia Orchestra (1905, Columbia 3097). Le tempo est un peu ralenti pour le swinguer. Le vibrato de Wynton même marqué est propre et «classique» («Timelessness» n°1). «Don't Go Away Nobody» n'a pas été composé par Chris Barber (!), mais c'est un «traditionnel» enregistré en mai 1945 par Wooden Joe Nicholas (tp) qui a connu Bolden, tout comme le pornographique «All the Whores Go Crazy About the Way I Ride» que l'on attribue à Big Eye Louis Nelson Delisle et que chantait Lorenzo Staultz dans l'Orchestre Bolden dirigé par Frankie Duson en 1906. Nous ne pouvons pas tout citer car il n'y a aucun déchet. Lorsque Wynton reprend l'instrumentation de l'orchestre de Zilner Randolph pour Louis (deux trompettes, trombone, trois sax), c'est le sommet. Reno Wilson assure le chant et Wynton la trompette pour faire un unique Louis Armstrong. Face à l'effet que produit Reno Wilson dans «Basin Street Blues», des commentaires sur internet démontrent qu'on ne connait plus Louis Armstrong, car ce choc vient de la mise en place rythmique de la voix qui n'est pas l'invention de Wilson mais 100% celle de Satchmo. Le beau «Timelessness» n°2 (avec passages à 3 clarinettes, merci!) démontre combien le jeu de Wynton Marsalis s'est imprégné de Louis dans la ferveur. Wynton Marsalis n'est devenu exceptionnel qu'à partir du moment (1987 et après) où il s'est mis progressivement à phagocyter Louis Armstrong. Cette assimilation est désormais à maturité. Et cette ingestion ne l'empêche en rien de sonner actuel. Les aigus en liaisons souples à la fin de «You Rascal You» et «Tiger Rag» sont le fruit d'exercices lip flexibilities qui n'existaient pas du temps où le jeune Louis étudiait le cornet. L'orchestre joue bien mais accentue parfois trop les effets qui font caricatures («Russian Lullaby»,...). Le travail avec le plunger dans «Phantasmagoric Bordello Ballet», composition originale, vient plus de Cootie Williams sur tapis ellingtonien que des bordels de New Orleans dont on a fait trop cas. Brianna Thomas nous chante un blues très low down, «Red Hot Mammas» digne des Ma Rainey et Bessie Smith, donc très postérieur à Bolden. Ce «Black and Blue» est beau alors que la même chose par Armstrong en juillet 1929 est poignante. Tel qu'enregistré par Jelly Roll Morton, ce «Buddy Bolden Blues», alias «Funky Butt» (1939), est bien connu et est une vision artistique de Bolden. La seconde partie est similaire à «The St. Louis Tickle», un ragtime Two Step composé par Barney et Seymore (1904) qui était joué par John Robichaux au Lincoln Park, ainsi que par l'Orchestre Bolden (avec Bunk Johnson!). L'arrangement de Wynton Marsalis est conforme à l'esprit de Morton, en tempo plus lent (le  chant est confié à un créole, Don Vappie). Le meilleur est sans doute atteint ici dans «Stardust», «Basin Street Blues», «Dinah», et, pas de doute, Wynton Marsalis s'est inspiré des versions gravées par Louis Armstrong respectivement en novembre 1931, décembre 1928, octobre 1933 (film qu'il faut voir!).

Un imitateur, c'est comme les sosies d'Hallyday, on se rend compte tout de suite que c'est faux. Avec Marsalis, on le reconnait lui, puis on se dit que la phrase est reprise note pour note à Armstrong, qui reste le patron. Les plus curieux, après ce CD, iront (ré)écouter les versions de Louis Armstrong, et alors cet album n'en sera que plus indispensable. La créativité de Wynton Marsalis est à son apex dans toutes ces compositions originales où la technique instrumentale est au service de la musique, et non l'inverse contrairement à 90% des productions actuelles.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLuis Perdomo
Spirits and Warriors

The Spirits and Warriors Suite:Face Up/Sensei/Aura/Ralph/Year One, Glass Bead Games, Little Church, Portrait of Jenny
Luis Perdomo (p), Alex Sipiagin (tp, flh), Mark Shim (ts, EWI), Ugonna Okegwo (b), Billy Hart (dm)

Enregistré le 18 février 2016, New York, NY

Durée: 1h 00’ 55”

Criss Cross Jazz 1387 (www.crisscrossjazz.com)


Luis Perdomo, originaire de Caracas (Venezuela) où il est né en 1971, en dépit d’une carrière new-yorkaise de près de trente ans puisqu’il est arrivé au début des années 1990, n’est pas le plus connu des pianistes de ce côté de l’Atlantique, et on a tort (cf. Jazz Hot n°631). Bercé par les rythmes dans un pays possédant cette fibre latino-américaine qui donne à la musique et au jazz de nombreux artistes, Luis a débuté une vie professionnelle très précoce en jouant de la salsa pour les bals locaux dès l’âge de 12 ans, puis rapidement pour la radio, la télévision, les clubs. C’est au sein d’une famille tournée vers la musique qu’il a découvert le jazz, Bud Powell, Oscar Peterson et surtout, comme souvent dans cette région du monde, Dizzy Gillespie, puis McCoy Tyner, Herbie Hancock… Il a rencontré sur son chemin, à Caracas, un pianiste d’origine autrichienne, Gerry Weil, qui lui a permis d’élargir son horizon et, à 18 ans, il était le pianiste résidant du plus grand club de jazz de Caracas où il a rencontré Chucho Valdés, Pharoah Sanders, et beaucoup d’autres musiciens américains de passage. C’est ainsi qu’il est venu à New York compléter sa formation à la Manhattan School of Music avec Harold Danko et la pianiste classique Martha Pestalozzi, puis avec le grand Roland Hanna au Queens College dont il est diplômé. On entend dans son toucher et dans son aisance aussi bien rythmique que technique et harmonique, tout le profit qu’il a su tirer de ce background populaire et de cette formation académique. Il a ensuite fait partie de l’orchestre de Miguel Zenón qui possède la même fibre latine, a partagé la scène avec d’autres musiciens de cette origine ou sensibilité (Ray Barretto, David Sanchez…), avant d’intégrer le groupe de Ravi Coltrane pour une dizaine d’années au début des années 2000. Il a également côtoyé de nombreux musiciens de jazz réputés avec lesquels il a joué sur scène ou enregistré: Tom Harrell, Brian Lynch, Robin Eubanks, Steve Coleman, Steve Turre, Brian Blade, Henry Threadgill… Il compte à son actif plus de dix enregistrements en leader, et plus de cent en sideman. Il n’a donc rien d’un débutant et l’écoute de ce disque très réussi serait la meilleure manière de le découvrir pour ceux qui auront cette chance. Dans un registre pianistique qui rappelle par certains côtés le regretté Larry Willis (richesse harmonique, délicatesse du toucher, un swing non dépourvu d’accent blues), il apporte un bel opus avec The Spirits and Warriors Suite, une intéressante suite de six thèmes dont il est l’auteur, dans un esprit de composition moderne post Wayne Shorter. Il est brillamment soutenu par une rythmique de haut niveau avec le maintenant légendaire Billy Hart (cf. Jazz Hot n°624), et le bon Ugonna Okegwo (cf. Jazz Hot n°672). La réussite de ce disque tient non seulement à son unité liée à cette suite, mais aussi au fait que les arrangements très précis entraînent Alex Sipiagin et Mark Shim, deux très habiles instrumentistes sur le terrain d’une musique plus hot dans l’esprit que celle dont ils sont coutumiers en tant que leaders, y compris sur ce même label. C’est d’ailleurs un plaisir de les entendre ainsi se livrer avec plus d’intensité, de lyrisme, d’accent et d’énergie. Le beau piano du leader, jusqu’à une forme de classicisme moderne dans le toucher et l’harmonie, vient parfois contraster avec la tension des cuivres et du soutien rythmique de Billy Hart et Ugonna Okegwo. Il y a un vrai lyrisme chez Luis Perdomo, sans fadaise ni facilité, une réelle virtuosité au service de la musique, avec du caractère et de belles atmosphères. Inutile de préciser que la mise en place est parfaite. Les trois derniers thèmes, qui ne sont pas de sa plume (Clifford Jordan, Hermeto Pascoal et J. Russell Robinson), ne font que confirmer ce «classicisme moderne», ce beau piano jazz qui traversent tout ce disque, avec une belle intervention d’Alex Sipiagin sur «Portrait of Jenny». Luis Perdomo peut prétendre, dans ce registre, poursuivre la grande tradition des pianistes de jazz qui l’ont inspiré.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Claude Tissendier
New Saxomania

3-2-1-0, Self Help is Needed, Four, Early Autumn, Sister Sadie, Doodlin', Nica's Dream, I Hope in Time a Change Will Come, Groove, Home Cookin', On Green Dolphin' Street, After You've Gone
Claude Tissendier (ss), Esaie Cid (as), Olivier Defaÿs, Philippe Chagne (ts), Eric Levrard (bar), Gilles Rea (g), Jean-Pierre Rebillard (b), Alain Chaudron (dm)

Enregistré les 19 & 20 janvier 2020, lieu non précisé

Duré: 1h 01' 23''

Autoproduit (www.claudetissendier.com)


Tout le monde devrait se souvenir de Saxomania, une formule gagnante de Claude Tissendier, deux sax alto, deux sax ténor et une rythmique qui nous a laissé de bons disques dont un avec Guy Lafitte en invité (Sax Connection, Ida 038, 1994). Voici le «New» dont l'instrumentation, outre la rythmique sans piano, est le quatuor classique de saxophones (soprano, alto, ténor, baryton) augmenté d'un ténor supplémentaire. Bonne nouvelle, et c'est si rare aujourd'hui, le programme nous épargne les compositions prétendues originales, et, mieux, il y a de la culture (quatre thèmes d'Horace Silver, quatre d'Oliver Nelson, quatre standards) et du swing. Alain Chaudron lance un «3-3-1-0» d'Oliver Nelson, thème-riff très bien orchestré (les cinq sax sonnent comme un big band, le baryton donnant la profondeur), puis c'est une succession de trois excellents solos hard bop (Tissendier, Defaÿs, Rea) et une alternative des mêmes avec la batterie. Le «Self Help Is Needed» est superbement exposé par Esaie Cid qui sera la vedette de cette plage avec Philippe Chagne. On ne peut pas dire que Tissendier tire la couverture à lui car dans cet efficace arrangement de «Four» de Miles Davis bien swingué, il laisse la parole à Levrard, Defaÿs, Cid et Chagne. Les passages en section de sax sont superbement écrits et joués. Un travail remarquable! Les deux ténors ont une approche différente, Cid est ici proche de Konitz, Levrard a du punch. Evidemment «Early Autumn» est un choix parfait pour une telle équipe, la sonorité de Tissendier au soprano est superbe. Olivier Defaÿs joue en premier avec une sonorité digne des «brothers», Philippe Chagne suit dans le même style peut-être un peu plus véhément. L'accompagnement sobre genre Kenny Burrell de Gilles Réa est parfait, la sonorité de Rebillard et le jeu de balais de Chaudron concourent à la réussite collective. Avec «Sister Sadie» on retrouve en up tempo, Esaie Cid et Olivier Defaÿs, très virtuoses (sans perdre le fil du swing). Beau solo linéaire de Gilles Rea digne héritier des grands guitaristes des années 1950-1960. Le développement orchestral de l'arrangement est très inspiré, parfaitement en place. Un festival de saxophone! Beau solo de contrebasse, break parfait de batterie. Le «Doodlin'» nous permet de retrouver Eric Levrard, solide et mulliganesque. Dans les ensembles l'alliage soprano-alto sonne comme un seul homme. Esaie Cid prend un solo sans surcharge inutile tout comme Tissendier qui parvient à faire aimer le soprano. Tissendier expose «Nica's Dream» (le pont est harmonisé). Les solos vont à Esaie Cid (articulation parfaite, véhémence) et Philippe Chagne qui ne le cède en rien du côté de l'inspiration. Le solo de Rea sur le chemin royal de Wes Montgomery est superbe tout comme l'intervention de Chaudron. Le programme alterne bien les tempos et les climats. «I Hope in Time a Change Will Come» d'Oliver Nelson calme le jeu. Tissendier expose avec une grande musicalité. C'est le soprano qui est ici la vedette, non sans évoquer le Coltrane des ballades. On retrouve Tissendier au premier plan dans le dynamique «Groove» d'Oliver Nelson. Levrard, Chagne, Rea y ont aussi leur mot à dire. Sur un superbe tempo médium propice au swing, «Home Cookin'» d'Horace Silver est un bon tremplin pour Defaÿs, Cid, Levrard, Rebillard (superbe son). On ne négligera pas d'entendre la guitare de Gilles Rea avec ses accords à la Montgomery. Comme tous les autres, l'arrangement de «On Green Dolphin' Street» est une réussite. On suivra les lignes de basse de Jean-Pierre Rebillard (bonnes interventions de Chagne, Tissendier, Rea, Cid, Chaudron). On termine sur du vif avec «After You've Gone» (Defaÿs, Tissendier, Levrard, Rea, alternative avec Chaudron). Eh bien, on ne s'ennuie pas!
C'est un petit bonheur dans la triste vie actuelle du chroniqueur de nouveautés. Indispensable au moral et aux pieds.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBobby Watson / Vincent Herring / Gary Bartz
Bird at 100

Klactoveedsedstene, Bird-ish, Lover Man, The Hymn, These Foolish Things, Folklore, Bird Lives, April in Paris, Yardbird Suite
Vincent Herring (as), Bobby Watson (as), Gary Bartz (as), David Kikoski (p), Yasushi Nakamura (b), Carl Allen (dm)

Enregistré les 30-31 août et
1er septembre 2019, Smoke Jazz Club, New York, NY
Durée: 1h 12’ 16”

Smoke Sessions Records 1908 (UVM Distribution)


La peur panique et irrationnelle liée au Covid, savamment organisée par les dictateurs qui nous gouvernent, aura privé le jazz et sa mémoire en 2020 de la célébration d’un de ses génies majeurs, Charlie Parker dont c’est le 10
0e anniversaire. Quand on pense aux risques qu’ont pris depuis cinq siècles les Afro-Américain(e)s pour survivre, exister, s’affirmer et s’exprimer, notamment Charlie Parker, et le cadeau, le don qu’ils nous ont fait d’un tel héritage de courage, de luttes et de beautés, il y a une douloureuse nostalgie à constater qu’un siècle après sa naissance et 65 ans après son décès, les peuples dans leur ensemble ont si peu de courage et de capacité de résistance pour affronter la vie et ses constantes (les dictateurs, une épidémie par exemple, mais plus largement le climat et la peur en général), prendre les risques qui s’imposent pour faire exister une création, une pensée et une philosophie, indépendantes et libres.
Heureusement, ces trois altistes de talent, une étrange prémonition, ont choisi de devancer l’anniversaire de quelques mois et d’ouvrir de la plus belle manière, la célébration d’un des grands artistes de l’histoire du jazz, qui partage avec Benny Carter et Johnny Hodges le privilège d’être un père fondateur de l’instrument, bien qu’il soit le cadet, un saxophone alto qu’il a réinventé à sa façon après ses aînés.
Ce disque enregistré en live au Smoke, à New York, dit plus musicalement que mon discours initial tout ce que nous avons déjà perdu sur le plan de la création musicale sur des centaines de scènes tout autour du monde de ce qui aurait dû être un moment exceptionnel de l’année 2020. Les trois altistes ont fait la couverture de Jazz Hot: Vincent Herring (n°568, 2000), Gary Bartz (n°655, 2011), Bobby Watson (n°664, 2013) et parmi les excellents membres de cette formation, Carl Allen également (n°584, 2001). David Kikoski nous a fait le plaisir d’une interview dans le Jazz Hot de 2020, en ligne actuellement. Il est donc possible de connaître en profondeur les membres de ce All Stars. Le natif de Tokyo, le bon bassiste Nasushi Nakamura, est au diapason de cet hommage. D’une famille investie dans la musique, il est arrivé aux Etats-Unis à 9 ans, il a déjà une belle carrière à son actif dans les années 2000, et une solide formation à la Berklee School (2000) et à Juilliard dont il est diplômé (2006) sous la direction de Victor Goines, Wycliffe Gordon et Carl Allen, justement.
Le disque est savamment et classiquement construit avec neuf thèmes: trois compositions de Charlie Parker avec un choix intéressant: «Klactoveedsedstene» ouvre et «Yardbird Suite» ferme cet enregistrement. Sur les trois standards retenus, Charlie Parker a donné deux versions immortelles («Lover Man» et «April in Paris»), ce qui n’a pas découragé nos altistes, bien au contraire. Une composition de Bobby Watson, «Bird-ish», et une de Vincent Herring, «Folklore», sont les contributions des leaders et «Bird Lives» de Jackie McLean, un des altistes qui ont le mieux capté et prolongé l’intensité parkérienne, complète ce répertoire très équilibré. Les trois altistes ont choisi un thème en chorus solo («Lover Man» pour Vincent Herring, «These Foolish Thing» pour Bobby Watson et «April in Paris» pour Gary Bartz), trois interprétations splendides seulement accompagnées par la section rythmique.
L’ordre des chorus importe bien entendu pour apprécier les altistes (1: BHW, 2: BHW, 3: H solo, 4: HWB, 5: W solo, 6: HBW, 7: HBW, 8: B solo, 9: BWH), et bien entendu les membres de la section rythmique, David Kikoski surtout, prennent leur part de chorus. Le bassiste est très présent, et Carl Allen est magnifique par son drive et sa lecture très musicale de chaque thème où il souligne et commente son soutien de multiples colorations, ponctuations sur les caisses et les cymbales, car il excelle dans toutes les dimensions. Les saxophonistes sont bien sûr virtuoses, la musique le demande, mais ils ont aussi l’expression soulful à même de transmettre l’intensité, le caractère éternellement émouvant des interprétations parkériennes. Les parties à trois voix sont particulièrement réussies sur «Klactoveedsedstene», «The Hymn», monkien (cf. «Abide with Me») pendant quelques mesures avec les trois voix de saxophones, après une introduction de Kikoski et avant un développement acrobatique du sextet sur tempo rapide. Les chorus passent sans rupture d’un à l’autre, et dans les trois thèmes choisis par chacun, Vincent Herring propose un son pulsé et un débit important, quand Bobby Watson est lyrique et Gary Bartz épuré et poétique, les trois altistes présentant des facettes de la créativité parkérienne, conservant cette intensité et ce fonds blues si important chez Parker et alternant leurs qualités selon les thèmes. Ici, il n’est pas question de joute musicale mais de mettre en valeur l’esprit et la manière d’une œuvre. La tension est là, n’en doutons pas, Charlie Parker est un Everest que chacun de ses héritiers se fait une mission de gravir avec l’engagement qui s’impose. Il n’y a rien de ludique, c’est l’art brut qu’inspire encore et toujours l’un des génies musicaux du XXe siècle.
Car il est des morts bien plus vivants que les vivants passivement soumis de cette année 2020. Charlie Parker a pris dans sa vie les risques indispensables à sa création, comme à des degrés variés la totalité des grands artistes, du jazz en particulier. Ce courage de vivre ses choix, cette intensité, qu’il a réussi à transmettre à l’ensemble de la communauté du jazz, est une belle leçon de vie éternelle, et la beauté de la musique de ce disque est une illustration qu’au-delà de la mort, Bird lives! comme le clame la composition de Jackie McLean devenue leitmotiv dans la communauté du jazz, à New York et dans le monde une fois par an à l’occasion de son anniversaire fêté par des programmes non-stop sur certaines radios jazz.
 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueFletcher Henderson & His Orchestra
Les Trompettes de Fletcher 1923-1941

Titres communiqués sur le livret
Fletcher Henderson's Orchestra, Bessie Smith, Ma Rainey, Maggie Jones, Trixie Smith, Clara Smith, Ethel Waters, Dixie Stompers, Clarence Williams and his Blue Seven, Connie's Inn Orchestra, Horace Henderson & his Orchesra, Fletcher Henderson conducts Horace Henderson & his Orchestra, Fletcher Henderson All Stars (personnels détaillés dans le livret)

Enregistré: entre le 15 ou 20 mai 1923 et le 2 décembre 1957, New York, NY

Durée: 1h 13' 57'' + 1h 11' 32'' + 1 h 13' 39''

Frémeaux & Associés 5754 (Socadisc)


Bonne façon d'aborder une réédition. On pourrait aussi envisager les clarinettes de Jelly Roll, etc. Mais de nos jours de tels projets ne sont pas évidents. Pour celui-ci, Frémeaux & Associés a voulu une prévente par souscription qui lui évite de prendre des risques. Le problème est que les amateurs de jazz ont progressivement été remplacés par des consommateurs de «nouveautés». Le passé fait peur. Et, pour les hommages, on préfère inventer à partir du présent plutôt que de regarder le passé en face. Ce n'est pas qu'un rejet des moyens techniques d'autrefois (on colorise les films noir et blanc, on numérise l'analogique), c'est bien un problème de culture. Quand on voit que la soirée de gala du Nice Jazz Festival télévisée, diffusé le 21 août 2020, proposait Ben l'Oncle Soul, Nathalie Dessay, Ibrahim Maalouf, Hugues Auffray, Angélique Kidjo, l'espoir n'est plus permis. Oh, quelques noms survivent, comme celui du patron, Louis Armstrong. Mais il est comme la photo d'un aïeul posée sur un buffet qu'on ne regarde plus. Notre cher Pops est bien sûr à ce rendez-vous hendersonien. L'idée était justement de présenter ces perles du XX
e siècle au meilleur niveau technique à partir de disques en bon état (Didier Périer, au son). Les amateurs de jazz chevronnés connaissent tous ces enregistrements.
Autre bon point, contrairement aux choses «postées» sur YouTube vierges de tout renseignement (destruction en règle des contributions d'Hugues Panassié, Charles Delaunay, Brian Rust, Tom Lord, etc.), nous avons ici, dans le livret, tout ce qui doit y figurer: nom de l'orchestre, personnel, date et lieu d'enregistrement, titre, label, matrice, nom des solistes, nom de l'arrangeur, un nota bene pour un point de vue. Ça, c'est du travail! La sélection des titres (Laurent Verdeaux, aux choix) n'appelle pas de vraies critiques. On regrette l'absence du Sextet Fletcher Henderson en décembre 1950, depuis le Cafe Society, qui met en valeur en tant que soliste le négligé Dick Vance («Stardust», «Bugle Blues») en experte compagnie (Eddie Barefield, cl, Lucky Thompson, ts, Fletcher, p, John Brown, b, Jimmy Crawford, dm, Solid Sender SOL 517). Certes Dick Vance, comme le non moins talentueux Joe Thomas font du travail de section dans cinq titres de 1936 où Roy Eldridge est soliste. On regrette l'absence de l'épouse de Russell Smith puis de Fletcher Henderson, Leora Meoux (1891-1958) qui est 1
ère trompette dans «Casa Loma Stomp» du 11 mars 1932 (Bobby Stark, tp solo). Comme Jelly Roll Morton, Fletcher Henderson (1897-1952), bon pianiste, est essentiel à l'histoire du grand orchestre de jazz et à l'art de l'arrangement. Aujourd'hui, ces deux maîtres sont regrettablement effacés par Duke Ellington. Issu de la bourgeoisie, Fletcher Henderson était mis au même niveau que Duke par les intellectuels de la Harlem Renaissance. Son orchestre après le passage de Louis Armstrong en son sein est progressivement devenu le terrain de lancement de prototypes et de références spécifiquement jazz de la trompette, du trombone (Jimmy Harrison, Benny Morton), du saxophone (Coleman Hawkins), de l'arrangement (Don Redman, Benny Carter, Fletcher lui-même). Sociologiquement, c'est aussi intéressant, car il démontre que le jazz ne s'est pas fait en un jour. Qu'il y avait une différence de culture instrumentale entre les musiciens de New York qui ont une solide formation en technique musicale européenne avec ses raideurs solfégiques et les gens du Sud qui ont une approche «lazy» de la mise en place rythmique. De ce fait, il n'est pas légitime de dire que Fletcher Henderson était «commercial» ou «imitait Paul Whiteman» dans ses premières faces orchestrales. Ils n'étaient tout simplement pas encore «jazz». C'est bien d'avoir sélectionné des disques d'hendersoniens accompagnant les chanteuses de blues. On ne dira pas suffisamment combien ce fut l'école hot et swing pour les instrumentistes par mimétisme du chant.
On débute ici en 1923, période rejetée d'Henderson. Le trompettiste Elmer Chambers est un instrumentiste «classique» et Howard Scott, cornet, un musicien de transition (pour une séance d'Armand Piron, c'est lui qui remplace le 8 janvier 1924, Peter Bocage). C'est Chambers qui est lead trompette dans les premières faces du CD1 avec la même mise en place «exacte» (valeur de la note écrite) qu'un Frank de Broite chez Jim Europe (1919) et Johnny Dunn qui pour l'emploi du plunger est le premier modèle de Joe Smith (c'est lui le solo wa-wa et non Chambers dans «Gulf Coast Blues», mai 1923). Joe Smith (1902-1937) fut un grand styliste et une star avant Louis Armstrong. Cette compilation rend justice à cet artiste de tout temps trop négligé des spécialistes et des amateurs. Joe et son frère Russell Smith (1890-1966) sont issus d'une famille de trompettistes et ont une solide formation classique. D'où la parenté de timbre et dans l'émission des sons entre Joe et Russell. Russell, élève du fameux Herbert L. Clarke, a mis sa technique au service du travail de lead des sections, notamment celles de Fletcher Henderson (1923, 1925-34, 1941-42). Le «Charleston Crazy» démontre le contraste entre le jeu tel que c'est écrit par Elmer Chambers et celui plus jazz, non sans convergence avec Freddie Keppard, dans les breaks et le solo d'Howard Scott. Les choses deviennent plus jazz encore au service des chanteuses. Joe Smith a une sonorité incroyablement chantante avec le plunger dans «Weeping Willow Blues» gravé par Bessie Smith. A la même époque, c'est un vrai rival du jeune Louis Armstrong, plus volubile dans «See See Rider» avec Ma Rainey (CD1, titre 5). Louis pulvérise tout le monde par le swing dans son solo sur «Shangaï Shuffle» avec l'Orchestre Henderson (1924, bon solo de Charlie Green, tb). Il fait son boulot de «soliste hot». A 23 ans, il a une grande autorité dans l'exposé et dans son solo de «The Meanest Kind of Blues» (et quelle belle note tenue!). Contraste parlant avec les courtes interventions de Chambers et Scott à la fin du morceau. Et puis dans «Screamin' the Blues» avec Maggie Jones, le soliste de jazz est désormais une réalité. Les commentaires de cornet volubiles de Pops à la voix y sont remarquables: timbre, nuances, vibrato bien dosé, aisance et inspiration. Toutes les interventions de Louis Armstrong dans ce disque sont magistrales, le modèle à suivre. Pour mes oreilles, il y a une résonnance des graves du piano, mais pas de tuba, ni sax basse, ni sax ténor dans «Cake Walkin' Baby» par Bessie Smith avec Joe Smith. Si Hawkins est présent c'est comme deuxième clarinette derrière Buster Bailey à la fin du morceau. Le solo du Bean au ténor dans «Money Blues» est encore pataud (mai 1925). Dans «What-Cha-Call-'Em Blues», Joe Smith fait une entrée pleine d'autorité avec le plunger (solo musclé de Charlie Green, tb). A noter que c'est l'autre face du Columbia 395-D qui propose «Sugar Foot Stomp», chef-d'oeuvre de Louis Armstrong. Deux stars dans l'orchestre, une face chacun. A noter qu'à cette époque Louis Armstrong utilise le cornet-trompette Harry B. Jay avec une branche et une embouchure de trompette, c'est donc plus proche de la trompette que du cornet. On retrouve les caractéristiques de sonorité et de phrasé «avec sentiment» de Joe Smith dans «Tell'Em About Me» par Ethel Waters. Mais surtout son registre grave sonne presque comme du bugle et c'est très «vocal». Je pense que pour faire ça, Joe utilisait une embouchure autre que la percutante Bach 10C pour son travail chez Henderson: un grain plus gros et bassin plus profond (écouter aussi «Baby Doll», «Young Woman's Blues»). On peut utiliser ce titre (CD1, 16) pour mémoriser et analyser le style de Joe Smith. La séance du 21 octobre 1925 a donné «TNT», un arrangement complexe de Don Redman. Le lead des ensembles est le sautillant Elmer Chambers, les trois solos de trompette de 16 mesures sont du jazz. Le premier est par Louis Armstrong jouant avec retenue parce que concentré sur un motif écrit (Verdeaux l'attribue à Smith), dans le second Louis joue plus librement avec plus de drive (qui réveille Kaiser Marshall) et le troisième est typiquement Joe Smith avec son plunger, ses émissions de notes nettes et une sonorité qui n'appartient qu'à lui. A noter que c'est la même sourdine straight dans les deux premiers solos et dans le solo de Louis dans le «Carolina Stomp» de la même séance, non retenu ici. Certes Joe Smith a désormais assimilé un peu du punch de Louis Armstrong mais c'est toujours délivré avec une propreté d'exécution d'un instrumentiste classique: «Nobody's Rose» (solo de sax basse d'Hawkins; le caractère «vocal» du lead confirme Russell Smith). Avec «The Stampede», l'Orchestre Fletcher Henderson n'est plus en mutation, c'est le meilleur orchestre de jazz du moment (octobre 1926). C'est l'entrée dans la lumière de Rex Stewart (cnt) plein de drive dans son solo après un superbe trio de clarinettes. Le grand Joe Smith l'a précédé avec dynamisme et une qualité de technique instrumentale supérieure. Mais c'est le solo de Coleman Hawkins qui va inspirer un jeune débutant, Roy Eldridge, dont on reparlera. Quand il s'agit de «chanter» avec une «voix humaine», on confie le lead de section à Joe Smith («Jackass Blues»; solo qui fit date de Benny Morton et de «débutant» de Rex qui essaye d'imiter Joe). Rex s'essaye à copier Louis dans «Alabama Stomp» (lead impeccable de Joe).

Le CD2, est consacré au tandem Joe Smith et Tommy Ladnier («Fidgety Feet», «Sensation Stomp», «St Louis Shuffle», «I'm Coming Virginia», «St Louis Blues», «Hop Off»,...)! Fletcher confie la vedette à Ladnier dans «The Chant». Elève de Bunk Johnson, Ladnier s'y montre plutôt dans le sillon de King Oliver avec le plunger (des notes ne sont pas toujours assurées). C'est dans l'autorité du discours qu'il se rapproche de Louis Armstrong (début de «Clarinet Marmalade») ou s'impose comme rival («Senegalese Stomp»). Robuste intervention de Jimmy Harrison (tb) au «style trompette» dans «Baby, Won't You Please Come Home» et «Some of These Days» (et excellent duo de trombones avec Benny Morton avant la trompette Olds de Joe Smith). Il est amusant d'entendre avec quelle distinction Joe Smith joue le break de King Oliver dans «Snag It». «Stockholm Stomp» permet d'apprendre à distinguer Tommy Ladnier (1
er solo, plus de ferveur) et Joe Smith qui enchaîne (bons solos de Benny Morton et Jimmy Harrison). Même exercice au début de «Livery Stable Blues» (Joe puis Tommy). Le CD3 illustre les successeurs: le vigoureux et oublié Bobby Stark («Oh, Baby!», étonnant travail au plunger dans «Feelin' Good», grande classe dans «My Pretty Girl», qualité de son avec sourdine dans «Singin' the Blues» d'octobre 1931), les mieux connus Rex Stewart («I'm Crazy About My Baby», «Singin' the Blues» d'avril 1931 où il reprend le solo de Bix, «Casey Stew» en 1957), Red Allen (1933, «Minnie the Moocher», Dicky Wells, tb), Mouse Randolph (1934, «Shanghaï Shuffle», précision diabolique de Russell Smith, tp1), Roy Eldridge («Blue Lou», «You Can Depend On Me» avec Dick Vance, voc), Emmett Berry au son ample («Shufflin' Joe», avec Pee Wee Jackson, Ray Nance en section; «Ain't Misbehavin'», Archie Brown, né en 1915, ex-Nat Towles, tb), Peanuts Holland («Let's Go Home», avec Alec Fila, Russell Smith en section). De son côté Coleman Hawkins est désormais un géant (1931, «The House of David Blues»; 1957, «Casey Stew») et maître d'«école» (Chew Berry, 1936, «Shoe Shine Boy»). N'oublions pas les trombones (Claude Jones, J.C. Higginbotham, Dicky Wells, Ed Cuffee, Archie Brown, Sandy Williams) et les batteurs (Kaiser Marshall, Walter Johnson, Sid Catlett, Oliver Coleman, Jimmy Crawford).
Tout un pan d'histoire indispensable à la connaissance du jazz.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJazz at Lincoln Center Orchestra
The Music of Wayne Shorter

CD1: Yes Or No, Diana, Hammer Head, Contemplation, Endangered Species
CD2: Lost, Armageddon, The Three Marias, Teru, Mama "G"

Wayne Shorter (ts, ss) + Jazz at Lincoln Center Orchestra: Wynton Marsalis (lead, tp), Ryan Kisor (tp), Kenny Rampton (tp), Marcus Printup (tp), Vincent Gardner (tb), Chris Crenshaw (tb), Elliot Mason (tb), Sherman Irby (as, ss, fl, cl), Ted Nash (as, ts, fl, cl), Victor Goines (ts, cl), Walter Blanding (ts, ss, cl), Paul Nedzela (bar, as, bcl), Dan Nimmer (p), Carlos Henriquez (b), Ali Jackson (dm)

Enregistré les 14-16 mai 2015, New York, NY

Durée: 40’ 50” + 46’ 47”

Blue Engine Records 0023 (blueenginerecords.org)


Enregistré en live au Lincoln Center, dans le Frederick P. Rose Hall, ce disque n’est publié qu’en 2020 et restitue heureusement une performance que peu d’amateurs de jazz ont pu écouter, et cela vaut vraiment le détour. Pour cet hommage à l’œuvre de Wayne Shorter, qui était présent sur scène devant le big band, et qui a pris un chorus sur neuf des dix titres, tous de la main de Wayne Shorter, le leader de l’orchestre, Wynton Marsalis, a partagé les arrangements entre les membres de l’orchestre, comme il le fait assez souvent, se réservant «Teru».
On connaît les qualités de compositeur de Wayne Shorter, et sa première époque aux côtés de Wynton Kelly, des Messengers d’Art Blakey et sous son nom de la fin des années 1950 à 1967, jusqu’à Schizophrenia (Blue Note, 1967) fut particulièrement prolifique et exceptionnelle sur le plan qualitatif.
C’est d’ailleurs cette première partie de son œuvre qui est plus particulièrement mise en valeur: «Mama "G"» fut créé par le quintet de feu de Wynton Kelly (Kelly Great, Vee Jay, 1959), avec Lee Morgan, Wayne Shorter, Paul Chambers et Philly Joe Jones. 
«Contemplation» (Buhaina's Delight, Blue Note, 1961) et «Hammer Head» (Free for All, Blue Note, 1964) furent créés au sein des Messengers d’Art Blakey avec Freddie Hubbard, Curtis Fuller, Wayne Shorter, Cedar Walton, Jymie Merritt ou Reggie Workman. Les thèmes suivant furent créés par Wayne Shorter en leader : «Armageddon» (Night Dreamer, Blue Note, 1964), «Yes or No» (Juju, Blue Note, 1964) avec rien moins que Lee Morgan, McCoy Tyner, Reggie Workman et Elvin Jones; «Lost» (The Soothsayer, Blue Note, 1965) avec Freddie Hubbard, James Spaulding, McCoy Tyner, Ron Carter, Tony Williams; «Teru» (Adam’s Apple, Blue Note, 1966) avec Herbie Hancock (p) Reggie Workman, Joe Chambers.
Sept des dix titres (retenus pour le disque, il y eut trois soirées) appartiennent donc à cette première période du compositeur Wayne Shorter, et on le comprend –on aurait pu se limiter à cette période tant la matière est riche– car il y a dans cette période une veine, une inspiration, une verve qui s’effacent progressivement de l’œuvre du compositeur qui passe de la tension et de l’émulation de l’atmosphère new-yorkaise et philadelphienne aux rives éthérées de la Côte Ouest. Les trois thèmes suivant choisis pour compléter le répertoire «Diana» (Native Dancer, Columbia 1974) et «Endangered Species», «The Three Marias» (Atlantis, Columbia, 1985), dans leur version d’origine, sans être dénuées des qualités mélodiques propres à Wayne Shorter –une véritable griffe– ne possèdent pas l’esprit, la puissance qui ressortaient des compositions de la première période, peut-être aussi en raison des orchestres eux-mêmes qui les ont créées.

Cela dit, car un hommage à Wayne Shorter, quelles que soient ses qualités d’instrumentistes, est d’abord un hommage au compositeur.
Wynton qui se prénomme ainsi probablement à cause de Wynton Kelly et de son père de pianiste, le regretté Ellis, connaît ses Wayne Shorter, Wynton Kelly et Art Blakey sur le bout des doigts, et le rendu orchestral du Lincoln Center Jazz Orchestra sous sa baguette, même s’il n’est arrangeur que d’un thème sur dix, ne peut manquer de refléter cette connaissance: «Hammer Head» par exemple reprend la manière Blakey avec un bon Ali Jackson. La savante utilisation des sonorités, toute ellingtonienne dans l’esprit (les couleurs des sections) mais très marsalienne dans le résultat, est brillamment mise au service de ces magnifiques compositions. On l’a vu, les originaux, ceux des années 1960, sont exceptionnels car les musiciens sont à l’époque en pleine fièvre créatrice collective, aidés en cela par des petits labels, Blue Note en particulier. Le Lincoln Center Jazz Orchestra joue plus d’une re-création en utilisant le volume de l’orchestre tout en respectant la voix individuelle du Maître lui-même, Wayne Shorter, présent par ses chorus. Les arrangements privilégient un certain dépouillement pour ne pas alourdir, par trop de masse orchestrale, une musique qui tire sa beauté du caractère aérien des mélodies, des atmosphères, et qui fut figée dans l’imaginaire collectif des amateurs pour l’essentiel en petite formation type all stars. Les arrangeurs (Goines, Nash, Irby, Gardner, Blanding, Printup, Henriquez, Crenshaw, Wynton) ont dû bien discuter ensemble et réfléchir au projet, car ce souci d’aérer la musique est commun à tous, et cela donne un aspect très cohérent au disque qui retrace un concert d’une heure et demi environ, même si la matière a été retenue ici dans les trois soirées consacrées à Wayne Shorter au Lincoln Center.
Le livret est clair et précis quant aux chorus et le texte du livret est écrit par un expert, Christian McBride, à la fin de l’année 2019.
 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBobby Jaspar, René Thomas, Jacques Pelzer, Jack Sels,
Toots Thielemans, Fats Sadi
L'Age d'or du jazz belge. 1949-1962

Titres communiqués dans le livret
The Bob Shots, Bobby Jaspar, René Thomas, Jacques Pelzer, Jack Sels, Toots Thielemans, Sadi, les Blue Stars (personnels détaillés dans le livret)

Enregistré entre le 13 mai 1949 et fin 1961, Paris, Rome, Bruxelles, Cologne, New York

Durée: 1h 14' 25'' + 1h 15' 46'' + 1h 19' 02''

Frémeaux & Associés 5744 (Socadisc)


Quelle est la réalité d'un jazz belge à cette époque là? En Belgique comme en France ou en Allemagne de l'Ouest, les jazzmen se mettaient naturellement dans les courants expressifs américains ce qui n'étouffait ni leur personnalité, ni leur créativité. D'ailleurs Philippe Comoy responsable de cette très utile sélection écrit d'emblée: «sortant de la guerre et accueillant les GI, le pays se met à l'heure américaine». Rien de spécifique, c'est aussi la réalité notamment en France, où les Etats-Unis en nous sortant, dans leur intérêt, de l'anéantissement économique nous injectent leur société de consommation.  En quoi est-ce ici l'âge d'or du jazz par des musiciens belges? Peter Packay, David Bee, Alphonse Cox, René Compère, Robert De Kers, Fud Candrix, etc. n'ont-ils pas préparé le terrain? Pour Philippe Comoy, l'âge d'or commence avec le bop, c'est mieux en le disant. La Belgique est un pays jeune (né en 1830) et avec une particularité. Il y a les Wallons qui adorent les Français et les Flamands qui les aiment moins et qui parlent néerlandais avec une prononciation différente. Dans ce travail, on constate l'importance musicale de Liège, capitale de la Wallonie. Y a-t-il en jazz une suprématie liégeoise sur Bruxelles comme ce fut le cas pour la trompette classique? On salue ici le sax Raoul Faisant (1917-1969), influence liégeoise. La maitrise de la langue française par les Belges, leur a permis de s'intégrer facilement aux jazzmen français. Pas que pour le bop, déjà Gus Deloof, Jos Breyre, Louis DeHaes jouaient chez Ray Ventura. D'un autre côté, les jazzmen belges ont influencé, par leur excellence, nos nordiques en début de carrière (Henri Van Haeke, Charles Verstraete, Georges Grenu, etc). L'interaction est un fait. Petite correction, page 8, ce ne sont pas vraiment les Bob Shots qui ont joué au premier festival de jazz, à Nice, en 1948. Hugues Panassié y a invité pour représenter le bop, l'orchestre du pianiste Jean Leclère qui comprenait Herman Sandy (tp), Bobby Jaspar (ts), Jacques Pelzer (as), Pierre Robert (g) et Geo Steene (dm). Les Bob Shots qui ont séduit Boris Vian (Combat, 22-23 août 1948) ouvrent le programme avec «Boppin' at the Dodge» pour le label Pacific le 13 mai 1949 à... Paris. Tout y est, thème à l'unisson, piano (Francy Boland) et drumming (John Ward) bop, solo parkerien un peu raide de Jacques Pelzer, du Sadi à la Milt Jackson et un Bobby Jaspar déjà proche de Jimmy Heath.
Le CD1 est consacré à Bobby Jaspar (1926-1963) et à René Thomas (1927-1975). Toujours à Paris, en 1953, Bobby Jaspar désormais «cool» enregistre sous son nom avec Jimmy Gourley et Henri Renaud: les exposés à l'unisson ténor-guitare sont excellents («Jeeper's Creepers», «Bernie's Tune»). Outre Stan Getz, Bobby a sûrement écouté le Don Lanphere de la séance avec Fats Navarro («la fin d'un roman d'amour»). A noter la participation du bassiste belge très actif chez nous, Benoît Quersin (1927-1993). Grand ami de Roger Guérin, Jean-Louis Viale officie à la batterie, et le merveilleux Sadi n'est pas en reste au vibraphone (dynamique «Struttin' With Some Barbecue»). Les titres 10 à 16 sont consacrés au quintet de René Thomas enregistré à Paris, pour Vogue, en 1954. Une rare occasion d'entendre le trompette américain Buzz Gardner, alias Charles Guarnera (1930-2004) qui s'inscrit dans la lignée de Shorty Rogers avec la même émission des notes («Chicago», «Get Out of Town», «Thomasia»). La parenté esthétique avec la séance Jaspar-Gourley précédente est renforcée par la présence d'Henri Renaud et Jean-Louis Viale. René Thomas s'exprime très bien dans tous ces morceaux, d'une façon linéaire influencée par Jimmy Raney et Jimmy Gourley. Jolie introduction d'Henri Renaud à «'Tis Autumn», une ballade exposé avec délicatesse et sensibilité par René Thomas bien soutenu par les lignes de basse de Jean-Marie Ingrand et les balais de Viale (pas de trompette). Cette première sélection se termine par trois titres enregistrés à Rome en 1961 par René Thomas («Oleo») puis Thomas avec Jaspar («I Remember Sonny» au ténor désormais plus charnu, «Theme for Freddie» à la flûte dont il fut spécialiste -influence classique). Amadeo Tommasi (1935) est bon pianiste.

Le CD2 est consacré aux saxophonistes Jacques Pelzer (1924-1994) et Jack Sels (1922-1970). Les huit premiers titres permettent aussi d'entendre aux côtés de l'excellent Pelzer, le méconnu trompette Herman Sandy de Bruxelles, conseillé par Gus Deloof et Louis DeHaes, passé chez Fud Candrix, Bobby Naret, Yvon de Brie, et qui s'est tourné vers le style Kenny Dorham (pour le phrasé et le contenu harmonique). «There Will Never Be Another You» est dans la parfaite continuité esthétique car exposé par René Thomas. Puis Jacques Pelzer démontre qu'il est passé de Parker à Gigi Gryce et Lee Konitz. Sandy n'a pas une sonorité flatteuse pour la ballade. «Whose Blues» de Lennie Niehaus (1955), up tempo, lui convient beaucoup mieux: très bon solo avec sourdine commis avec métier entre ceux de Pelzer et Thomas (bonne alternative Pelzer-Rudy Frankel, dm). La séance suivante (Bruxelles, 1956) est très bien menée, en public, sans guitare, sous l'ombre de Bud Shank, Shorty Rogers («Shank's Prank» -bons solos de basse et batterie), Don Lanphere («Wailing Wall», la sonorité de Sandy surprend, éloignée de celle de Navarro et même Dorham), Gigi Gryce («Salute the band box», enregistré en 1953 par Clifford Brown, ici très bien mené). Jean Fanis (1924-2012) est un bopper au piano et Jean Warland (1926-2015) a un son de contrebasse de grande qualité («Saul» composé par Sandy; «Confirmation»). Benoît Quersin amène l'excellent «Don't Smile» sur tempo médium (1958) où Pelzer est revenu à l'orthodoxie parkerienne. Jean-Pierre Gebler (bar) et Milou Struvay (tp) y sont excellents. Jack Sels, au ténor, au son épais, évoque Buddy Tate dans cette belle ballade de sa plume, «Rain on the Grand'place» jouée en quartet avec Fanis, Warland, Frankel (1958). Ado Broodboom (tp) des Ramblers intervient dans «Ginger» et «Minor Works» où Lucky Thompson (discret) et Sadi font partie de la bonne équipe de Sels à Cologne en 1959. Ce CD2 se termine par six titres de 1961 de Sels en quartet avec Lou Bennett (org), Philip Catherine (g), Oliver Jackson (dm, vedette dans «African Dance»). C'est du bon mainstream avec le sens du blues («Thunderstorm», «Blues for a Blonde»). La parenté avec Buddy Tate est à nouveau patente («Black Velvet»).

Le CD3 est consacré à Toots Thielemans (1922-2016) et à Sadi (1927-2009). On ne présente plus Toots Thielemans qui flirte à l'harmonica avec les variétés dignes de Larry Adler, Dany Kane, Max Geldray, Albert Raisner, ni plus ni moins (1951: «Red Devils Boogie», «Harmonica Rag», «Harmonica Shuffle» avec Jean Warland,...). En 1955, Toots à l'harmonica réalise de bonnes séances à New York («On tha Alamo» avec Oscar Pettiford, b, Cliff Leeman, dm; bons backgrounds de trombones dans «Stars Fell on Alabama»; arrangement avec des anches dans «Let a Song»). Il y a dans le livret des erreurs d'affectation: titres 8, 9, 11, 12 avec la section de trombones (Lou McGarity, Al Godlis, Bill Rauch, Jack Satterfield) et titres 10, 14 avec les anches (Toots Mondello, Artie Beck, Carl Prager, Georges Berg). C'est Toots qui prend les solos de guitare (re-recording) et Tony Mottola est à la rythmique. Remarquables Ray Bryant (p) et Wendell Marshall (b) dans «Sonny Boy» (1955). Le reste est consacré à Sadi. Tout d'abord 8 titres enregistrés à Paris en mai 1953 de très haut niveau (pas de déchet) avec Sadi (vib), Roger Guérin (tu, tp), Nat Peck (tb), Bobby Jaspar (ts), Jean Aldegon (bcl), Maurice Vander (p), Jean-Marie Ingrand (b), Jean-Louis Viale (dm) et l'excellent arrangeur belge Francy Boland (1929-2005). Les souffleurs n'interviennent pas dans «Sweet Feeling». Roger Guérin ne joue de la trompette que dans «Karin», sinon il utilise un saxhorn baryton. En dehors de Sadi, le principal soliste est Bobby Jaspar, très bon. Toute la séance est sous l'influence de Shorty Rogers, Jimmy Giuffre, Shelly Manne. Le «Jumping at the Woodside» illustre le travail du groupe vocal les Blue Stars: Christiane Legrand, Janine de Waleyne (soprano), Blossom Dearie, Nadine Young (alto), Christian Chevallier, Bob Martin, Fats Sadi (ténor), Roger Guérin (baryton) et Jean Mercadier (basse). Ils chantent sur une bande car Roger Guérin est aussi le trompette solo de cet orchestre de studio anonyme (Fred Gérard, lead tp; mai 1956). Dans le genre MJQ, Sadi clôt cette anthologie avec deux de ses compositions («Dear Old Lady», «Hegor», 1961). Quelle époque! 
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian McBride
The Movement Revisited: A Musical Portrait of Four Icons

Overture/The Movement Revisited, Sister Rosa – Prologue, Sister Rosa, Rosa Introduces Malcolm, Brother Malcolm – Prologue, Brother Malcolm, Malcolm Introduces Ali, Ali Speaks, Rumble in the Jungle, Rosa Introduces MLK, Soldiers (I Have a Dream), Apotheosis: November 4th, 2008, A View from the Mountaintop
Christian McBride (lead, b, comp, arr), J.D. Steele*, Alicia Olatuja** (lead voc),

Sonia Sanchez (narr. Rosa Parks), Vondie Curtis-Hall (narr. Malcolm X), Dion Graham (narr. Muhammad Ali), Wendell Pierce (narr. Dr. Martin Luther King, Jr.), tous récitent les mots de Barack Obama du 4 novembre 2008

Voices of the Flame: Marvel Allen, Shani P. Baker, Jeffrey S. Bolding, Jeff Hamer, Susann Miles, Deborah Newallo, Eunice Newkirk, Claudine Rucker, Trevor Smith, Melissa Walker

Christian McBride (b), Lew Soloff (tp), Ron Tooley (tp), Frank Greene (tp), Freddie Hendrix (tp), Darryl Shaw (tp), Steve Wilson (as), Todd Bashore (as), Ron Blake(ss, ts), Loren Schoenberg (ts), Carl Maraghi (bar), Michael Dease (tb), Steve Davis (tb), James Burton (tb), Doug Purviance (tb), Geoffrey Keezer (clav), Terreon Gully (dm), Warren Wolf (vib)

Enregistré du 8 au 11 septembre 2013, New York, NY

Durée: 1h 04’ 43”

Mack Avenue 1082 (www.mackavenue.com)


C’est en 1998 que naît ce projet d’une commande de la Portland Arts Society, dans le Maine, à l’occasion, on peut le supposer, de la commémoration des 30 ans de la disparition du Dr. Martin Luther King, Jr., une personnification du Mouvement des Civil Rights. Il incluait dans le cahier des charges un chœur gospel et le quartet sans autre préconisation. Tout le reste –les multiples développements ultérieurs– est né de l’imagination et des opportunités de Christian McBride: la conception du contenu politique –car cette création est explicitement politique au sens noble, le jazz l’est dans son ensemble par ses racines–, le choix des textes, les récitatifs, l’écriture musicale, l’orchestration, le choix des musiciens, et l’extension de la formation à un big band en 2008. C’est un opéra dédié aux Mouvements des Civil Rights (The Movement Revisited) et, pour en donner une dimension vivante, à quelques personnalités marquantes de ces années de luttes: Dr. Martin Luther King, Jr., Rosa Parks, Malcolm X et Muhammad Ali, dont les voix et les textes sont portés par quatre artistes issus du chœur. J.D. Steele, le chef de chœur, comme les choristes sont donc déterminants dans cette œuvre, et Christian McBride précise qu’il a pu mettre en musique ces textes grâce au savoir de J.D. Steele. Il y eut sept concerts à l’origine dans différentes villes.
Dix ans plus tard, en 2008, alors que Christian McBride effectue sa troisième saison au Los Angeles Philhamonic’s Creative Chair for Jazz, pour les mêmes raisons commémoratives, Laura Connelly et les responsables de l’institution se souviennent de The Movement Revisited et proposent au créateur de le reprendre avec la contribution du Los Angeles Philharmonic et d’un big band. Le 16 mai 2008, la nouvelle mouture est donnée au Walt Disney Concert Hall, avec un nouveau chœur, le St. James Sacred Nation Concert Choir. L’Histoire propose le 4 novembre 2008 l’élection du premier président Africain Américain, Barak Obama. Deux ans plus tard, Terri Pontremolli, directrice du Detroit Jazz Festival, propose la reprise de The Movement Revisited pour deux concerts à Ann Arbor et Detroit, avec une extension liée à l’élection de Barack Obama, non pour célébrer son œuvre de Président qui vient à peine de commencer, mais pour son élection comme point d’orgue du Mouvement des Droits civiques, aboutissement du sacrifice et de l’action des figures tutélaires retenues par Christian McBride. La version augmentée est donnée à l’Université du Michigan le 13 février 2010 en présence de John J. Conyers (1929-2019), membre de la Chambre des représentants depuis 1964, réélu avec 80% des voix depuis, militant actif de la défense des Droits civiques depuis les années 1960, membre du conseil exécutif de l'Union américaine pour les libertés civiles et de la NAACP de Detroit.
Les mots de Christian McBride dans le livret nous permettent de comprendre que son inspiration n’est pas que musicale mais globale, en provenance de tous les pans de la société, de l’histoire afro-américaine, que sa responsabilité d’artiste est d’abord et plus largement celle d’un être humain investi dans l’histoire de son peuple. Il cite Harry Belafonte, dont on sait la contribution permanente depuis toujours au Mouvement, comme l’un de ses guides dans sa recherche humaine et pour son expression, qu’il a rencontré en 1995 pour le film de Robert Altman, Kansas City, puis en 2012 pour écouter en particulier son récit du Mouvement dans des rencontres privées. Comme Christian McBride le note, lui-même n’a pas vécu le discours du Dr. Martin Luther King, Jr. à Washington, ni ceux de Malcolm X dans les rues de Harlem, ni le boycott des bus de Montgomery, et c’est grâce à la mémoire des aînés qu’on peut essayer de ne pas faire d’erreur d’interprétation de ce que fut ce mouvement. Harry Belafonte accepte alors d’être la voix de Martin Luther King, Jr., «son cher ami», dans The Movement Revisited donné à l’Université du Maryland le 6 septembre 2013.

Le compositeur explique ensuite qu’il ne s’est jamais interrogé sur le point de vue esthétique de sa création, qu’il a choisi ces quatre icônes de l’Afro-Amérique et leurs mots, parmi d’autres possibles, parce qu’elles le touchaient personnellement, qu’il n’en avait pas discuté avec Harry Belafonte avant. Quand il lui pose la question, en 2013, Mr. Belafonte répond sans détour qu’il n’est pas d’accord avec le choix de Malcolm X et Muhammad Ali pour incarner le Mouvement des droits civiques, ni avec le passage musical concernant Ali, ni même avec le terme de «revisited» (on le comprend, l’histoire n’est toujours pas finie). L’auteur-compositeur se souvient que cette franchise d’Harry Belafonte, à la veille de l’enregistrement en studio, l’a perturbé, désarçonné car Harry Belafonte est pour Christian McBride l’incarnation vivante du Mouvement, de ce thème justement qu’il a choisi. Après réflexion, il ne changea rien à l’opéra, se contentant de penser que c’était sa propre vision, dans les années 2000, de ce mouvement, une œuvre personnelle, plus qu’un portrait musical du civil rights movement. Ce faisant, il précise qu’il a compris comment cette œuvre aurait pu et dû être présentée.

Cet enregistrement de 2013 sort aujourd’hui en 2020 et, pour respecter l’enseignement d’Harry Belafonte, le créateur ajoute qu’à son enregistrement du 8 au 11 septembre 2013, le contexte politique et idéologique était totalement différent; Barack Obama en était à son second mandat, certains artistes présents ont aujourd’hui disparu; Charlottesville était une petite ville endormie de Virginie, etc. Il conclut en pensant qu’en 2045, d’autres donneront une nouvelle vision de ce mouvement, bien différente encore de ce que nous en percevons en 2020.
Christian McBride est décidément un vrai artiste, avec une humilité, une belle ouverture d’esprit et une honnêteté qui font plaisir. Parce qu’en dehors de la genèse, si bien racontée dans le livret, et de la réflexion de l’artiste sur son œuvre, très lucide, c’est un remarquable opéra jazz, très bien et clairement construit, avec une ouverture, quatre mouvements dévolus aux quatre personnages centraux, dans l’ordre Rosa Parks, Malcolm X, Muhammad Ali et Martin Luther King, Jr., chacun des personnages étant introduit (Rosa par un prologue, Malcolm et Martin par Rosa, Ali par Malcolm), avec un «grand air», le discours du Dr. Martin Luther King, Jr., puis en épilogue, une fin en apothéose illustrée par le discours d’investiture de Barack Obama récité par les quatre voix successivement, comme aboutissement de ce mouvement construit au début comme une fugue entre la contrebasse et le chœur, puis l’orchestre, toutes ces voix traduisant la multiplicité des voix du Mouvement.
La musique en contrepoint des mots est parfaitement mise en place, splendidement arrangée et interprétée par un big band all stars. Chaque mélodie restitue une atmosphère, avec des couleurs sombres, lumineuses, africaines, de beaux ostinatos pour créer les tensions et la solennité nécessaires à une telle œuvre. Les mots sur la musique swinguent, ils sont le jazz au même titre que les notes, et la mélodie elle-même évoque un spiritual revisité, comme les récitatifs évoquent alternativement les récits des conteurs, la voix des Anciens, les preachs des leaders (Malcolm X comme Martin Luther King, Jr.).

Après une transition sur une variation autour de «Yes, We Can», jouée très jazz avec la section rythmique, le big band rentre progressivement, et, en final, le chœur, façon comédie musicale, scande «Free at Last» qui reprend l’esprit d’un blues réduit à l’essentiel, façon riffs de «In the Mood», qui fut l’hymne de la Libération, celle de 1945, une conclusion pleine d’humour et joyeuse à l’image de ce que le jazz apporta généreusement au monde –un art de vivre et le rêve de la liberté– à la fin des deux grandes guerres du XXe siècle. Ce que les Européens en ont tiré le plus souvent est une vision ludique du jazz –un contresens– bien plus dommageable que ce Mouvement des droits civiques revisité par Christian McBride. Si Harry Belafonte a été, utilement, critique pour l’artiste et l’homme dans sa perception de ce que fut réellement ce mouvement, l’honnêteté et l’humilité de Christian McBride démontrent encore toute l’actualité de ce mouvement, la nécessité de ne pas perdre son esprit de résistance, tristement remise à l’ordre du jour par les événements de Minneapolis et le décès de George Floyd en mai 2020. Quand l’art puise dans la vie, la vie peut se nourrir de l’art.
Du grand art, sans doute un grand spectacle pour ceux qui ont eu le privilège d’y assister en direct, de la magnifique musique: on trouve beaucoup des composantes de la musique afro-américaine, y compris la Motown, la flûte aux couleurs africaines, et l’ouverture est particulièrement réussie sur le plan musical. Elle réunit toutes les composantes des artistes: les récitatifs, le chœur (Voices of the Flame pour l’enregistrement arrangé par J.D. Steele), le big band, la section rythmique, les solistes.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLes Haricots Rouges
Meilleurs espoirs masculins

Ghostbusters, The Godfather Theme Song, Moon River, Bye Bye Baby, Qué sera sera, The Green Leaves of Summer, Quand On s'promène au bord de l'eau, Smile, All I Do Is Dream of You, My Own True Love, Je ne pourra jamais vivre sans toi, Amour et printemps
Pierre Jean (tp, p), Christophe Deret (tb), Jacques Montebruno (cl, as, ts), Alain Huguet (b, tu), Norbert Congrega (bjo, g, voc), Michel Senamaud (dm)

Enregistré en octobre 2018, Saint-Pierre-sur-Vence (08)

Durée: 40' 28''

Frémeaux & Associés 8575 (Socadisc)


Après la réussite de French Melodies, les Haricots Rouges poursuivent leur évolution. Nous ne sommes plus dans le strict genre New Orleans de leurs débuts mais ce n'est pas moins réjouissant et c'est sans doute plus adapté aux goûts du jour. Ce sont des morceaux lancés par le cinéma que transforment ces meilleurs espoirs masculins. On ne reconnait plus trop les Haricots dans ce vigoureux «Ghostbusters». Christophe Deret s'y fait entendre brièvement en solo. La tradition Haricots n'est pas rejetée pour autant, il suffit d'écouter «Bye Bye Baby» tiré de Les hommes préfèrent les blondes, avec ses collectives menées par Pierre Jean au cornet et un excellent solo de clarinette. Il y a un beau duo clarinette et piano sur «Moon River». La touche antillaise qui fait partie du C.V. des Haricots se goûte dans «Qué sera sera» exposé par Montebruno avec les contrechants parfaits de Deret. Pierre Jean y prend un bon solo de piano. Pour ce qui est de «The Green Leaves of Summer» les Haricots ont été devancés notamment par Kenny Ball (1962). Je pense que c'est Pierre Jean qui nous gratifie d'un passage sifflé. Il y a du re-recording car il ne pourrait pas naturellement enchaîner aussi vite au cornet avec sourdine. Par contre l'adaptation antillaise de «quand on s'promène au bord de l'eau» est pour le moins inattendue. On est loin de la version de Jean Gabin dans le film La Belle Equipe de Julien Duvivier (1936). Christophe Deret et Jacques Montebruno s'en sortent bien. Pierre Jean expose avec feeling, au cornet, le merveilleux thème de Charlie Chaplin, «Smile», qui se prête naturellement au jazzisme. Christophe Deret y prend un beau solo autour du thème (belle assise d'Alain Huguet), puis Montebruno et Deret s'intriquent comme George Lewis et Jim Robinson savaient le faire avant que Pierre Jean les retrouve pour la coda. Un des meilleurs moments du disque. L'autre, sur tempo medium-vif, est «All I Do Is Dream of You» qui swingue bien, exposé par Deret. Montebruno fournit un solo enlevé d'alto qui rivalise sur le terrain de Sammy Rimington, puis Deret donne un solo robuste et Pierre Jean s'éclate au piano. Très bon; ça swingue. Avec la sourdine harmon, Pierre Jean ramène le calme dans «My Own True Love» tiré de Autant en emporte le vent (1939) exposé avec feeling. Christophe Deret sait phraser une ballade comme un Louis Nelson et les contrechants de Montebruno sont un délice. Michel Senamaud s'adonne au rythme parade dans «Je ne pourrai jamais vivre sans toi» de Michel Legrand tiré des Parapluies de Cherbourg (1964) et comme il se doit Alain Huguet y opte pour le tuba. Il y a du re-recording dans ce morceau joué en collective puisqu'on entend Montebruno à la fois à la clarinette et au saxophone (sans parler des bruits d'ambiance). Beau piano classique de Pierre Jean dans le romantique «Amour et printemps» d'Emile Waldteufel qui dure 1'04'' (laissez courir car il y a un curieux bonus orageux). Avec les Haricots Rouges ce n'est jamais triste. Et c'est aussi surprenant.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
That's My Kick

That's My Kick*, The Shadow of Your Smile, Like It Is, It Ain't Necessarily So, Autumn Leaves, Blue Moon, More, Gaslight, Nervous Waltz, Passing Through, Afinidad*, She Walked On*
Enregistré le 13 avril 1966*, New York, NY: Erroll Garner (p), Milt Hinton (b), George Jenkins (dm), Johnny Pacheco (cga), Art Ryerson (g)

Enregistré le 19 novembre 1966, New York, NY: Erroll Garner (p), Milt Hinton (b), Wally Richardson (g), Herbert Lovelle (dm), José Mangual (cga)

Durée: 39’ 50”

Octave Music 07/Mack Avenue 1163 (www.mackavenue.com)

Erroll Garner featuring The Brass Bed
Up in Erroll's Room

Watermelon Man, It's the Talk of the Town, Groovin' High, The Girl from Ipanema, The Coffee Song, Cheek to Cheek, Up in Erroll's Room, I've Got a Lot of Livin' to Do, All the Things You Are, I Got Rhythm, True Blues
Erroll Garner (p), Ike Isaacs (b), Jimmie Smith (dm), José Mangual (cga)

The Brass Bed : Bernie Glow (tp), Marvin Stamm (tp, flh), Wayne J. Andre (tb), James cleveland (tb), Don Butterfield (tu), Jerome Richardson (ts, picfl), Pepper Admas (bar), Richard O. Spencer (dir), Don Sebesky (arr)
Enregistré les 28-29 novembre 1967, Chicago, IL (le quartet) et le 15 février 1968, New York, NY (le Brass Bed)

Durée: 46’ 47”

Octave Music 08/Mack Avenue 1164 (www.mackavenue.com)

Erroll Garner
Feeling is Believing

For Once in My Life*, Yesterday*, The Look of Love*, You Turned Me Around°, Mood Island**, Spinning Wheel*, The Loving Touch**, Strangers in the Night**, Feeling is Believing**, Paisley Eyes*, Not So Fast*
Erroll Garner (p), George Duvivier (b) except°, José Mangual (cga),
Gerald Jemmott (b)°, Jimmie Smith (dm)°, Charles Persip (dm)*, Joe Cocuzzo (dm)**
Enregistré les 8 août, 7 octobre et 2 décembre 1969, New York, NY

Durée: 44’ 17”

Octave Music 09/Mack Avenue 1165 (www.mackavenue.com)

Erroll Garner
Gemini

How High the Moon*, It Could Happen to You*, Gemini°, When a Gypsy Makes His Violin Cry**, Tea for Two**, Something**, Eldorado°, These Foolish Things (Remind Me of You)°, Misty**
Erroll Garner (p, clav), Ernest McCarty Jr. (b), Jimmie Smith (dm), José Mangual (cga)

Enregistré les 27 avril*, 22 juin** et 2 décembre° 1971, New York, NY

Durée: 42’ 31”

Octave Music 10/Mack Avenue 1166 (www.mackavenue.com)

Erroll Garner
Magician

(They Long to Be) Close to You, It Gets Better Every Time, Someone to Watch Over Me, Nightwind, One Good Turn, Watch What Happens, Yesterdays, I Only Have Eyes for You, Mucho Gusto, Grill on the Hill
Erroll Garner (p), Bob Cranshaw (b), Grady Tate (dm), José Mangual (cga), Norman Gold (org), Jackie Williams (tamb)

Enregistré les 30-31 octobre 1973, Los Angeles, CA

Durée: 42’ 17”
Octave Music 11/Mack Avenue 1167 (www.mackavenue.com)

Erroll Garner
Gershwin & Kern

Strike Up the Band°, Love Walked In°, Someone to Watch Over Me*, A Foggy Day (in London Town)°, Nice Work If You Can Get It (Take 1)°, Nice Work If You Can Get It (Take 2)°, Lovely to Look at, Can't Help Lovin' Dat Man, Only Make Believe, Old Man River, Dearly Beloved, Why Do I Love You, A Fine Romance, Maybe You're the Only One
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm) except*

Charles Ike Isaacs (b)*, Jimmie Smith (dm)*, José Mangual (cga)*

Enregistré les 5-6 août 1964°, 19 août 1965, New York, NY et 29 novembre 1967*, Chicago, IL

Durée: 46’ 30”

Octave Music 12/Mack Avenue 1168 (www.mackavenue.com)


Nous avions déjà raconté, il y a quelques mois, la genèse de cette réédition monumentale de l’un des très grands pianistes de l’histoire du jazz, à l’occasion de la sortie chez Mack Avenue des six premiers volumes, et particulièrement de cette aventure d’édition indépendante autogérée par un couple de personnages extraordinaires, Martha Glaser et Erroll Garner, à l’origine du label Octave Records. C’est une histoire si passionnante et évocatrice du combat afro-américain et plus largement artistique pour l’égalité que nous recommandons, à ceux qui ne l’auraient pas encore lu, de prendre le temps de ce préambule (cf. chronique).
Rappelons rapidement que ce fonds a été préservé par Martha Glaser après la disparition d’Erroll Garner en 1977, et qu’on a ici le privilège d’entendre Erroll Garner dans son intégralité avec parfois ses introductions déroutantes, mais ô combien intéressantes, qui furent souvent victimes de producteurs pas toujours conscients d’enregistrer un génie du jazz et du piano.
Signalons qu’il est possible de trouver les liner notes originales (Martha Glaser, Dan Morgenstern (3), Michael Zwerin, George Wein) en se rendant sur le site www.errollgarner.com, et elles complètent utilement l’édition actuelle qui a fait l’économie de la republication, le format du livret étant aussi moins lisible qu’un 33 tours. Les témoignages en particulier de Martha Glaser et George Wein (Gershwin & Kern) sont passionnants, car c’est du vécu quand il rappelle que Duke Ellington, programmé la même soirée que le trio de Garner à Newport avait ajouté un second bassiste à son orchestra: à l’interrogation de George Wein sur la raison de ce choix, Ellington répondit simplement que c’était indispensable pour égaliser ses chances avec la main gauche de Garner. Il y a d’autres anecdotes et c’est dans ces lectures avec les intéressants Mike Zwerin et Dan Morgenstern ou la fondamentale Martha Glaser qu’on approfondit également son amour et sa connaissance du jazz, il faut vraiment s’y référer.
Les six premiers disques Octave Records réédités présentaient Erroll Garner en trio. Dans cinq des six volets présents enregistrés de 1966 à 1973 (07 à 11), c’est en quartet qu’on découvre Erroll Garner, avec le renfort de la section rythmique par un percussionniste, José Mangual et parfois d’un guitariste, voire d’un autre percussionniste.
Ce qui ressort dans l’ensemble de ces disques, c’est la puissance et l’intensité joyeuse de l’expression d’Erroll Garner sur le clavier, ses qualités mélodiques, son jeu de pédales, son caractère rhapsodique, son aptitude à mettre en scène ses interprétations comme un cinéaste, avec une construction qui ne laisse rien au hasard, des introductions d’un autre monde, des développements palpitants et des fins en apothéose: une leçon de composition et d’interprétation. Et bien entendu, il possède cette respiration rythmique unique, servie par une main gauche qui pourrait se passer de section rythmique, ce qui lui arrive mais reste rare (ses introductions sont les moments qu’il se réserve en solo), car il s’entoure avec sagacité de belles sections rythmiques comme ici tournées vers la musique de leur leader, et l’apport d’un percussionniste à cette musique déjà si riche rythmiquement, n’est pas un gadget, car Erroll Garner, un percussionniste dans l’âme et sur son piano, tire le meilleur parti de cette composante comme des musiciens qui l’entourent.

On commencera par le volume 12 (Gershwin & Kern) qui fait exception, car ce volume réunit des sessions de 1964-65 et un titre de 1967, et se place donc avant dans la chronologie: en 1964 et 1965, Erroll Garner est encore en trio avec Eddie Calhoun et Kelly Martin pour honorer les deux grands noms du songbook que sont George Gershwin et Jerome Kern. Un thème, «I Got Rhythm», est enregistré en 1967 avec son quartet (Charles Ike Isaacs, Jimmie Smith, José Mangual).
On admire les introductions toujours aussi exceptionnelles du pianiste, toujours en solo («Strike Up the Band», «Love Walked In», «Only Make Believe») et dont la restitution intégrale est véritablement un événement discographique. Le reste ne l’est pas moins car c’est du piano à grand spectacle. Les compositions parmi les plus jouées deviennent des œuvres de Garner à part entière tant sa personnalité domine avec ses blocks chords, sa puissance rythmique ajouté à sa signature (son décalage sur le temps des deux mains, une sorte de shuffle, qui donne tant d’élasticité, d’énergie et d’accent à son jeu). Il y a deux versions de «Nice Work If You Can Get It», la première chantée par Garner et c’est aussi un belle facette de cet artiste qui chantonne, grogne tout au long de ses interprétations, vivant sa musique au sommet d’une expression body & soul qui ne mesure jamais son engagement même si elle est très maîtrisée.

Autre disque qui ressort de cet ensemble, Up’ in Erroll’s Room (volume 08) est accompagné par son quartet mais avec la présence sur certains titres d’un brass band de qualité avec des orchestrations de Don Sebesky («Watermelon Man», «The Coffee Song», «Cheek to Cheek», «I've Got a Lot of Livin' to Do», «I Got Rhythm» dont la version sans brass band du même jour se trouve sur le volume 12). Si le brass band n’enlève rien à Erroll Garner, car tout est réalisé à la perfection, il n’ajoute rien à nos commentaires ni à Garner qui est dominant sur le plan esthétique. De fait, il semble que le brass band ait été enregistré à une autre date. Dans ce volume, on isole la magistrale introduction en solo rhapsodique de «It's the Talk of the Town» et sa lecture swing en quartet agrémenté des grognements d’Erroll, tempo doublé et retour au swing pour une conclusion en solo. On se régale aussi de l’introduction acrobatique de «Groovin' High» avant l’irruption sur uptempo de la rythmique avec percussionniste, ponctué par les blocks chords du pianiste, avec aussi les unissons de main droite-main gauche: un modèle exaltant de swing. On note les introductions facétieuses de «The Girl From Ipanema», et de « Cheek to Cheek», l’intrigante de «All the Things You Are» précédant un développement magnifique où blues et swing se conjuguent, le «Up in Erroll’s Room» traité blues new orleans, et le blues final «True Blues» qui mérite totalement son titre, Garner restant Garner même sur le blues, sans artifices mais brillant.
Sur That’s Kick enregistré à deux dates en 1966 (volume 07), six titres sur onze sont composés par Erroll Garner. Mais la personnalité stylistique est telle qu’il sera difficile aux amateurs de distinguer les standards des originaux, tout est bien du Garner et du meilleur. L’imagination débordante et la maestria sur les compositions les plus jouées renouvellent totalement le contenu, comme dans «Autumn Leaves», «Blue Moon», «More» ou «the Shadow of Your Smile». Les petites introductions sont toujours très spéciales, comme cet aparté en solo, au milieu de «More», ses unissons acrobatiques, ses redoublements qui réinventent le thème.

Sur Feeling Is Believing (volume 09), enregistré en fin 1969, le premier thème «For Once in My Life» retient l’attention, car Garner inverse et accentue le décalage rythmique des mains. Sur le plan rythmique, c’est ahurissant car il continue sur ce contre-temps de main gauche, de développer ses arabesques, ses blocks chords sans que rien ne bouge dans une mise en scène à grand spectacle. Sur «You Turned Me Around», un blues, on entend un guitariste non mentionné sur le livret ou dans les discographies qui pourrait être simplement le bassiste électrique Gerald Jemmott, signalé dans le line-up, qui s’est mis à la guitare. Le livret évoque trois dates d’enregistrement (en août, octobre et décembre 1969), Martha Glaser dans le texte de livret parle de six sessions. La réédition présente propose principalement le contenu du disque original, il n’y a qu’un inédit, «Not so Fast» avec une intéressante introduction, alors que ces sessions comportaient pas moins de 17 inédits. On espère donc ce complément un de ces jours puisque Mack Avenue réédite le fonds Erroll Garner-Martha Glaser. Le répertoire de ce volume est inégal sur le plan même des mélodies avec quelques succès du moment comme «Yesterday» des Beatles ou «Strangers in the Night» immortalisé par Sinatra, mais ce qu’en fait Erroll Garner est toujours exceptionnel, avec quelques sucreries qui correspondent à son humour et son humeur, ce qui n’a guère été compris par des critiques qui se pensaient pourtant intellectuelles. Il y a la reprise du beau «Blue Ecstacy» enregistré dans les années 1950 pour Columbia, sous le nouveau titre de «The Loving Touch» dans cette session.
Dans Gemini (volume 10), enregistré en trois sessions en 1971 (avril, juin et décembre), on retrouve le répertoire jazz et le Garner supérieur, car un répertoire n’est jamais sans conséquence, et le pianiste lui-même est plus concentré sur son art avec sur «How High the Moon» des unissons de mains ahurissants après une entame tonitruante et une belle combinaison piano-percussions, car il ne plaisante pas avec la grande musique. Introduction gospélisante de quelques mesures, avant l’attaque d’un «It Could Happen to You», blues et latin à souhait où Jimmie Smith et José Mangual, tous deux aux percussions dans l’ensemble du disque, même si Jimmie Smith joue aussi de la batterie, renforcent la particularité de l’interprétation. «Gemini» confirme la tonalité particulière latine. Introduction très musique classique pour «When a Gypsy Makes His Violin Cry», développé ensuite avec la même touche latine, Erroll Garner mêlant les inspirations avec un génie certain de la synthèse (musique tzigane, classique et latine) pour en faire du jazz made in Garner, c’est-à-dire qui swingue sans l’ombre d’une interrogation, rajoutant quelques notes à l’épinette ou au clavecin pour restituer à sa façon les cithares tziganes. Garner est un orchestre à lui seul comme le notait Duke Ellington. Le «Tea for Two» se prend à Cuba, avec une épinette utilisée dans un note à note presque enfantin sur fond de joute de percussions entre José Mangual et Jimmie Smith, puis Erroll introduit en crescendo son clavier de piano pour une minute éblouissante comme pour jouer du contraste entre la simplicité de la mélodie énoncée à l’épinette et ce qu’il en fait en jazz, avant un final à l’épinette. Un petit écart de moins de deux minutes vers «Something» immortalisé par les Beatles, on ne peut plus blues dans les mains de Garner, qui dit assez l’écart de maturité musicale et humaine (Martha Glaser, dans son commentaire, ne laisse planer aucun doute sur ce qu’ils en pensaient). Après un «Eldorado» totalement garnérien puisque c’est un original, très dansant avec la complicité des percussionnistes-batteurs et du bassiste, un petit bijou de ce dont est capable Erroll Garner sur le plan rythmique et sur le plan de l’improvisation, un grand moment de ce disque, on revient au style arpèges et swing pour «These Foolish Thing», avec un jeu de pédale forte, pour une version cinématographique. Du Erroll Garner en cinémascope qui bascule après deux minutes vers le Garner swing et percussions pour cinq minutes enlevées de Garner façon jazz archétypique avec block chords, redoublement de notes, notes perlées, et crescendo final. Le final, «Misty», en moins de trois minutes, relève de la légende garnérienne, emphase, swing, arpèges, cascades de triolets, de notes perlées et beauté formelle.

On termine le commentaire de cette série par Magician (volume 11), enregistré en 1973, où l’orchestre intègre Bob Cranshaw et Grady Tate, un organiste et un second percussionniste. Après une entame qui rappelle le caractère dansant et churchy de Ray Bryant (la proximité est étonnante), avec toujours ce côté rythmique accentué par les percussions et le style acrobatique de Garner lui-même sur le temps, qui incite à la danse, avec aussi ce crescendo d’intensité qui participe de la mise en scène, Erroll Garner poursuit par un splendide blues («It Gets Better Every Time»), mêlant classicisme, épure (dans l’attaque évoquant Sammy Price) et innovation sur le plan rythmique. Erroll Garner y est lui-même sans fard, complètement investi comme ses grognements nous le disent. L’atmosphère se densifie minute après minute, l’intensité est là, avec quelques «modernismes» comme ce petit riff à la tierce final.
Le traitement en samba de «Someone to Watch Over Me» confirme la liberté rythmique de ce musicien exceptionnel sur ce plan parmi d’autres, car son expression reste jazz et que l’exploration des rythmes se place dans l’enrichissement de son style. Il utilise les rythmes comme des couleurs, comme d’autres utilisent les harmonies, les atmosphères. Il est relativement facile d’utiliser une gamme, un style, mais croiser les rythmes comme le fait Garner  avec autant de virtuosité réclame une configuration intellectuelle et corporelle peu ordinaire. «Nightwind» revient au style arpège et cinéma, avant de faire un tour par l’église avec «One Good Turn» et l’adjonction de Norman Gold à l’orgue. Garner, comme à son habitude, y est à son aise, et on imagine un sermon drivé par Mr. Garner, nul doute que l’assistance ne pourrait pas rester assise.

«Watch What Happens» n’est autre qu’une composition de Michel Legrand qui fait partie des Parapluies de Cherbourg («autrefois, j’ai connu…etc.») pris sur un tempo d’enfer avec soutien massif de l’excellent José Mangual, et transformé en du Garner pur jus malgré une fidélité absolue à la mélodie. Puis, grande introduction de quelques mesures pour un beau «Yesterdays» plein d’éclats, aux accents latins, une merveille à tous points de vue. Erroll Garner s’y envole dans son style, avec ses accents blues, ses redoublements syncopés et dansants, ses vibratos de block chords, et toujours ses inventions, sa puissance, sa main gauche rythmique.
Autre bijou, «I Only Have Eyes for You» est une perle garnérienne toute en délicatesse où l’on entend le pianiste se délecter (par ses grognements-chantonnements) de la beauté qu’il crée lui-même dans l’instant. On n’a presque pas besoin de le voir en live pour l’imaginer vivant par l’humanité que dégage cette interprétation et sa présence si sensible malgré les cinquante ans qui nous en séparent.

Le disque se termine par un «Grill on the Hill», un original, un blues, qui rappelle que Garner est un compositeur naturel, mais avant ce dernier plaisir, il faut s’attarder sur «Mucho Gusto». Comme on le suppose à la lecture du titre, cet original explore la dimension rythmique latine, la main gauche de Garner explosant littéralement pendant que sa main droite joue une rhapsodie avec pédale forte. L’improvisation 
modale qui suit sur tempo rapide est d’une intensité qui dépasse ce qu’on peut imaginer de mieux. Le problème avec Garner, c’est quand on arrive à l’avant-dernier thème d’une série de six disques et de plus de soixante thèmes, et qu’on est encore à chercher un mot nouveau, une description nouvelle, un superlatif pour une facette encore nouvelle du pianiste. On peut écouter Garner depuis plus de 60 ans et pourtant être ébahi après des heures, des jours d’écoute, parce que le généreux Garner en fait tellement en matière de création qu’on n’arrive pas à épuiser notre étonnement. Les générations actuelles, qui se privent d’Erroll Garner pour la plus grande part, ont tort. C’est une musique qui soigne certainement mieux que nos scientifiques actuels englués dans la corruption, mais plus, pour les jeunes générations en particulier, c’est une expression qui exalte, incite à l’excellence, à vivre ses rêves et à dépasser ses peurs.
Erroll Garner, comme Louis Armstrong, Duke Ellington, Charles Mingus, et quelques autres car le jazz est prolixe, est un archétype de génie du jazz, du swing, du blues, de l’expression libérée parce qu’elle se libère elle-même dans un combat de nature artistique. L’intensité du swing garnérien ne vient pas par hasard, de nulle part: c’est l’une des sept merveilles du monde du jazz, si on pouvait se limiter à sept dans une expression, le jazz, qui compte ses merveilles par centaines.

On doit cette beauté musicale à Erroll Garner et ses bons musiciens sur cette série: José Mangual, George Duvivier, Charli Persip, Jimmie Smith, Milt Hinton, Ike Isaacs, et quelques autres. On la doit aussi à l’idée de Martha Glaser et d’Erroll Garner de vouloir être indépendants dans leur vie, leur art, leur tête. On le doit encore à Martha Glaser d’avoir conservé cette musique et de l’avoir transmise à sa nièce. On doit à sa nièce, Susan Rosenberg, de l’avoir mise en valeur d’abord avec la regrettée Geri Allen et une belle équipe de conservateurs du jazz autour de Pittsburgh. On doit enfin à un label indépendant de Detroit, Mack Avenue, de retrouver ces merveilles intactes, avec des inédits, tout autour du monde. Une telle histoire collective, une partie de l’histoire collective du jazz, ne peuvent pas disparaître parce que de médiocres bureaucrates décident d’apeurer, de masquer, de bâillonner l’humanité pour leur petit confort et leurs grands profits. C’est pourtant ce qui est en train de se produire. Cette belle réédition nous rappelle ce que nous avons à perdre sous cette chape de plomb, et c’est incommensurable!
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWarren Byrd
Truth Raised Twice

Little Melonae, Evidence**, To a Pair of Morbid  Pools, Where Is Spring, Clear Sky**, October Ballade, Armageddon, Wistful Street, You’ve Changed, Alternatives°, What Is This Thing Called Love?*, Smilin’ in the Dark*, Misterioso
Warren Byrd (p), Steven Porter, Tom Pietrychia° (b) et selon les titres Tido Holtkampt, Michael Scott, Tony Leone (dm), Kris Allen (as)*, Johnathan Ball (ts, ss)**

Enregistré en juin 1999, Hartford, CT

Durée: 1h 06’ 07’’

Byrdspeak Productions 1 (www.warrenbyrd.com)


Les lecteurs de Jazz Hot connaissent Warren Byrd pour sa longue association (depuis 1996) avec le contrebassiste David Chevan au sein de leur collectif The Afro-Semitic Experience –synthèse originale de jazz, de gospel et de musique cantoriale– et pour ses duos (depuis le début des années 2000) avec la trompettiste néerlandaise Saskia Laroo, avec laquelle il vit entre Amsterdam et le Connecticut. La réédition de son premier (et unique) album sous son seul nom, sorti confidentiellement il y a vingt ans –et revêtant de fait un caractère d’inédit– est une excellente occasion de s’attarder sur le travail de ce magnifique pianiste, artisan discret d’un jazz aux facettes multiples. Warren Byrd est né en 1965 à Hartford, CT, dernier d’une fratrie de seize frères et sœurs. A 4 ans, il rejoint une partie d’entre eux dans la chorale de l’église que fréquente la famille, intègre parallèlement un big band et se passionne pour le bebop. Il aborde dès lors le piano en autodidacte. Il sera formé à l’instrument, à partir de 10 ans, par le directeur musical de l’église puis par sa professeur de musique au lycée. Après quoi, il entreprend des études de chant lyrique qu’il interrompt pour se consacrer au jazz. Pour autant, dans les années qui suivent, il touche à la fois à la musique, au théâtre, à la danse et au chant (il devient même directeur de chœur dans une église baptiste de Hartford). Son engagement dans le jazz devient plus exclusif dans les années 1990: il multiplie depuis les projets en leader, coleader et sideman (notamment aux côtés d’Archie Shepp, Frank Lacy et Eddie Henderson).
Truth Raised Twice
, enregistré en 1999, à Hartford, illustre l’ancrage monkien de Warren Byrd dont le détacher des notes et le jeu percussif évoquent en grande partie le maître (avec une nuance de rondeur et de légèreté), présent sur ce disque à travers deux de ses titres («Evidence» et «Misterioso»). La filiation y est particulièrement évidente, de même que sur «Little Melonae» de Jackie McLean qui démarre l’album comme un boulet de canon et auquel Warren Byrd tricote une virevoltante introduction imprégnée de blues. Sur «Armageddon» –l’un des sept (excellents) originaux présentés–, qui s’oriente d’avantage vers une esthétique free, on peut sentir d’autres inspirations, comme celle de Don Pullen. C’est donc un pianiste à la fois très solide et très complet qui se dévoile ici, principalement en trio (formule avec laquelle on n’a peu eu l’occasion de l’entendre), la plupart du temps avec Steven Porter (b, neveu de Warren Byrd) et Tido Holtkampt (dm), sinon accompagné de deux bons saxophonistes, Kris Allen (as) et Johnathan Ball (ts, ss), tous originaires d’Hartford. Cet album au swing d’une grande intensité est un régal de bout en bout avec une variété dans les atmosphères qui correspond bien au caractère versatile du pianiste mais dont l’expression très enracinée (également, dans d'autres contextes, au chant: il possède une belle voix grave surgie des profondeurs du spiritual) émerge toujours quel que soit l’univers où il évolue.
On souhaite que la parution de ce quasi inédit, déjà ancien, préfigure de nouveaux enregistrements dans le même esprit (et pourquoi pas aussi tournés vers la tradition de l’église) car il serait temps que les amateurs et les professionnels du jazz accordent à Warren Byrd l'attention qu'il mérite. 
rôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMalcom Strachan
About Time

Take Me to the Clouds°, Mitchell's Landing, Better Late Than Never, Just the Thought of You**°, Time for a Change, I Know Where I'm Going, Aline*°, Uncle Bobby's Last Orders, Where Did You Go?**
Malcolm Strachan (tp, flh, vtb*, p**), Danny Barley (tb), Atholl Ransome (ts), Rob Mitchell (bs), George Cooper(p), Courtny Tomas (b), Erroll Rollins (dm), Karl Vanden Bossche (perc) + strings (Richard Curran, arr. Phil Steel)°
Date et lieu d’enregistrement non précisés
Durée: 50'18''
Haggis Records 004 (www.haggisrecords.com)


Ce trompette écossais est dans le métier depuis vingt ans, et il a joué pour Amy Winehouse, Martha Reeves & The Vandellas, Lou Donaldson. C'est son père Pat, jazzman, qui lui a offert une trompette alors qu'il a 7 ans. Il a étudié au Leeds College of Music, et il a commencé à enregistrer en tant que sideman en 1999 avec les New Mastersounds. C'est ici le premier disque sous son nom. Il a fondé les Haggis Horn orientés vers le funk et dont Atholl Ransome est un membre. Comme c'est aujourd'hui incontournable, Malcolm Strachan a écrit tous les thèmes. C'est souvent mauvais signe et en fait, on est agréablement surpris dès le premier titre. Le synthétiseur pour les pseudo-cordes ne s'imposait pas, mais le thème joué sur tempo médium vif, est agréable. La trompette domine un peu le ténor et le trombone dans les ensembles. Malcolm Strachan prend un bon solo de trompette, solide, avec une qualité sonorité et de l'autorité dans le propos. C'est légèrement planant (d'où les «clouds») mais bien rythmé et dansant. «Mitchell's Landing» fait atterrir en effet le baryton de Rob Mitchell de façon plaisamment excentrique au changement de tempo (médium vif) qui suit l'exposé lent de trompette. Les percussions donnent une touche latine à ce thème-riff joué par tous les souffleurs. Les solos de baryton et trompette sont bons. Le thème-riff avec pont, ««Better Late Than Never» n'est pas moins réussi. Dans le thème Malcolm Strachan est un bon lead de section avec un aigu facile. Le solo de bugle est bien géré, puis George Cooper est un pianiste que ne nous sature pas en nombre de notes. C'est efficace comme du Horace Silver. Contrairement à d'autres dans la production actuelle, il varie les climats. «Just the Thought of You» est une jolie ballade dans laquelle il joue le piano (simple) et le bugle (très beau son). Oublions les dites «cordes», sauf la contrebasse de Courtny Tomas de qualité. L'introduction d'Erroll Rollins à «Time for a Change» est aussi mécanique qu'une boîte à rythme. Ce thème-riff répétitif et low down est efficace parce que simple. C'est l'occasion de bons solos de trombone, trompette, piano (il y a du McCoy Tyner ici). Le côté rythmique et répétitif séduit aussi dans «I Know Where I'm Going» amené par George Cooper. Le leader expose avec un bon background trombone-ténor, puis il prend un solo dont le passage à deux, trompette et percussions, est excellent. Les «cordes»  ne sont pas gênantes, voir même bien amenées pendant le solo de piano. Strachan est aussi un bon orchestrateur. On retrouve le pianiste Strachan, romantique, dans «Aline» (sa mère). En re-recording, il ajoute une partie écrite de trompette, simple, mélodieuse. Pour une fois, dans la production actuelle, la technique est au service de la musique et non l'inverse. Retour au hard bop avec ce «Uncle Boby» musclé. Dans le dernier titre il n'y a pas de trompette, c'est le piano qui est en vedette.
Un disque plaisant d'aujourd'hui.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBobby Watson
Keepin' It Real

Condition Blue*, Keepin’ It Real°, Elementary My Dear Watson*, Someday We’ll all Be Free°, Mohawk°, My Song*, One for John (747)*, Flamenco Sketches*, The Mystery of Ebop*
Bobby Watson (as), Josh Evans (tp)*, Giveton Gelin (tp)°, Victor Gould (p), Curtis Lundy (b), Victor Jones (dm)

Enregistré le 20 février 2020, New York, NY

Durée: 58’ 29”

Smoke Sessions Records 2004 (UVM Distribution)


Avec Jackie McLean, Bobby Watson (né en 1953) est l’un des principaux fils spirituels du grand Art Blakey, non seulement parce qu’il a été comme l’autre altiste, un des membres éminents en tant qu’instrumentiste de cette institution personnifiée qu’étaient les Messengers, non seulement parce qu’il en fut un directeur musical marquant et durable de 1977 à 1980, mais surtout parce qu’il retint la leçon fondamentale du Maître que le jazz est une expression, plus, un message qui se transmet de génération en génération. Quand il fonde ses formations 29th Street Saxophone Quartet (1983) et Horizon (1986) après tant d’«universités» de la scène qui l'ont formé (Panama Francis, Art Blakey, Charli Persip, Louis Hayes, Philly Joe Jones…), il s’attache donc à développer non seulement sa création sur le plan musical dans laquelle il prolonge l’œuvre collective de ses devanciers, mais aussi à s’entourer, dans Horizon en particulier, de musiciens des nouvelles générations.
Dans le n°664 de Jazz Hot, Bobby Watson racontait en détail son parcours, les motivations à la base de sa création, et une belle discographie éclaire son impressionnant parcours. Ainsi Horizon deviendra de 1983 à aujourd’hui Horizon Reassembled puis New Horizon. En 2000, il est retourné à Kansas City pour enseigner et pour des considérations familiales. Son travail de passeur s’est donc accru de la dimension pédagogique dans le cadre d’une institution, l’University of Missouri/Kansas City.

Le livret nous apprend que Bobby Watson a mis un terme à sa fonction d’enseignant à Kansas City après vingt ans et reforme, pour cet enregistrement, un New Horizon, secondé par l’excellent Curtis Lundy (né en 1955), qui a fréquenté «l’école» de la scène avec Betty Carter –une autre institution personnifiée–, Curtis un fidèle ami de Bobby depuis Beatitudes (Evidence), le troisième enregistrement de Bobby et le premier de Curtis, en coleaders en 1983. Depuis Art Blakey, il ne fait aucun doute que Bobby Watson aime les batteurs qu’il choisit avec goût, et c’est un autre musicien de premier rang, un ami aussi de longue date l’éclectique Victor Jones (né en 1954), qui apparaît dans ce groupe. Autour de ce robuste trio de la même génération, Bobby a intégré trois musiciens de la génération actuelle: deux trompettes, le solide et percutant Josh Evans (né en 1984, cf. Jazz Hot n°677, 2016), un élève de Jackie McLean, un «killer» de la scène new-yorkaise selon le mot de Bobby Watson, qui se partage les thèmes avec Giveton Gelin (né en 1999), venu des Bahamas, et qui a fréquenté le Betty Carter Jazz Ahead Program. Giveton a reçu déjà tout un tas de distinctions pour son talent. Tous ses recoupements de l’histoire (Jackie McLean, Betty Carter, Art Blakey…) ne doivent rien au hasard et tout à la puissance collective de la transmission encore vivace dans l’Afro-Amérique d’aujourd’hui et particulièrement dans le jazz, qui se maintient malgré une époque de perte de mémoire et de liens.

Au piano, pour succéder dans les formations de Bobby Watson qui ont compté par le passé Benny Green, Geoff Keezer, Stephen Scott, Joey Calderazzo, Danilo Perez et Orrin Evans, excusez du peu!, on trouve Victor Gould natif de Los Angeles, dans les années 1980, qui a étudié au Thelonious Monk Institute of Jazz à la Loyola University, et a été distingué pour son talent de compositeur en 2009 par l’Ascap, la société des auteurs-compositeurs américaine. Il construit déjà une belle carrière avec des rencontres ou enregistrements pour Terence Blanchard, Branford Marsalis, Nicholas Payton, Ralph Peterson, Wallace Roney, Donald Harrison, Buster Williams… Il a enregistré trois albums en leader (Fresh Sound, Criss Cross, Blue Room Music…), trois albums avec Donald Harrison, deux avec Jeremy Pelt…

Le dialogue intergénérationnel fonctionne sans hiatus, un miracle dans une époque comme la nôtre où le jazz est l’exception qui confirme la règle, comme pour le partage dont parle abondamment le philosophe Bobby Watson.
Le répertoire propose trois compositions de Bobby Watson, deux de Curtis Lundy, une de Charlie Parker, dont c’est le centenaire en 2020, une de Miles Davis et Bill Evans. La musique dans son ensemble, avec en ouverture un thème de Jackie McLean qui rappelle son drive, celui des Messengers, appartient à un leader qui a grandi dans les années 1970 et parle le jazz par tous les pores de son saxophone. La nouvelle génération se fond dans le projet et Curtis Lundy et Victor Jones assurent les fondements de cette musique à l’énergie. Les deux compositions de Curtis Lundy sont particulièrement bien mises en valeur par le collectif, le «One for John» dédié à John Hicks en particulier, comme «Flamenco Sketches» et un final tout à fait représentatif de l’expression de Bobby Watson, puissante et convaincue.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJérémy Bruger Trio
Moods

Things Are Coming, Time After Time, They All Laughed, Out of This World, Waltz #2 (for Esma), After a Nap, Le Sucrier velours, Together Again, Distortion, Sweet and Lovely, Go!, Jitterbug Waltz, Three Sounds Blues, Goodbye
Jérémy Bruger (p), Raphaël Dever (b), Mourad Benhammou (dm)

Enregistré les 3 et 4 juin 2019, Villetaneuse (93)

Durée: 1h 06’ 42’’

Black & Blue 1079.2 (Socadisc)


Jérémy Bruger est né en Normandie, en 1983. Il a suivi une formation académique au conservatoire du Havre (en musique classique) et à celui de Caen (pour le jazz), parallèlement à sa participation, dès l’âge de 14 ans, à l’orchestre afro-cubain de son père. Un cursus complété par la rencontre avec une légende du jazz vocal, le grand Jon Hendricks, que le jeune pianiste a eu la chance d’accompagner, mais aussi avec quelques aînés comme Bill Carrothers et Pierre Christophe. S’inscrivant dans une filiation (qui s’entend) avec plusieurs grands représentants de la tradition pianistique (Herbie Hancock, Ahmad Jamal ou encore Hank Jones) il fréquente les clubs et les musiciens de la scène parisienne (Luigi Grasso, David Sauzay, Hugo Lippi, Cédric Caillaud, Jerry Edwards, Gilles Naturel, entre autres) et forme un trio avec deux as de la rythmique: Raphaël Dever et Mourad Benhammou. Il enregistre en leur compagnie un premier disque prometteur (Jubilation, Black & Blue, 2012, voir notre chronique) autour de l’esthétique jazz des années 1950-1960 qu’il affectionne particulièrement. Deux autres albums, dans le même esprit, suivront: Reflections (Black & Blue, 2015) et aujourd’hui Moods qui laisse cependant davantage de place aux compositions du leader que les précédents opus.
Le disque s’ouvre d’ailleurs avec un original qui en constitue indéniablement le temps fort, «Things Are Coming», qui rappelle «The Sidewinder» de Lee Morgan et sur lequel Jérémy Bruger développe un jeu subtil, plein de swing, qui emprunte autant à Herbie Hancock qu’à Ramsey Lewis (on pense à The in Crowd), avec une belle dimension blues. Les autres titres de sa main sont tout aussi réussis, notamment «Waltz #2», une élégante balade, «Together Again», thème plutôt habile où les échanges avec la rythmique sont particulièrement fluides (et avec un solo très mélodique du toujours impeccable Raphaël Dever) ou encore «Go!», titre en référence sans doute à Dexter Gordon, que Mourad Benhammou enlumine avec la finesse qu’on lui connaît. Des qualités qui servent naturellement aussi les six très beaux standards qui complètent la set-list.

Un excellent trio donc qu’on espère pouvoir écouter en live et sans entrave cet automne, si les pulsions répressives et liberticides de nos dirigeants de tous poils n’ont pas d’ici là eu définitivement raison des clubs et des derniers acteurs indépendants du monde artistique en général.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Dee Dee Bridgewater
 Afro Blue

Afro Blue, Love Vibrations, Blues medley: Everyday I Have the Blues/Monday Blues, Little B’s Poem, Raindrops Keep Fallin’ on My Head, Love From the Sun, People Make the World Go Round
Dee Dee Bridgewater (voc), Cecil Bridgewater (tp, kalimba, arr), Ron Bridgewater (ts, perc), Roland Hanna (p, ep), George Mraz (b), Motohiko Hino (dm)

Enregistré les 10,12-14 mars 1974, Tokyo (Japon)

Durée: 40' 31''
Mr. Bongo 216 (www.mrbongo.com)


«La valeur n’attend point le nombre des années». Dee Dee Bridgewater est aujourd’hui une Diva du jazz, et ce statut rare dans le jazz tient autant à sa grande carrière qu’à la précocité de son talent et de ses premiers pas avec ce que le jazz a de meilleur dès la fin des années 1960, qu’on a un peu oublié dans notre pays parce qu’elle est devenue une familière des scènes françaises dans les années 1980-1990, et peut-être même dans son pays, depuis son retour aux Etats-Unis où elle fait toujours de beaux enregistrements dont chacun illustre le parcours et les recherches d’une grande Dame. Cette réédition d’un disque sorti au Japon pour le label Trio (7095) vient à point pour nous le rappeler, alors que la chanteuse illuminait encore récemment les scènes du jazz jusqu’à l’épisode actuel et insensé de démolition du jazz live pour de mauvaises raisons.
Rappelons que dès le début des années 1970, Dee Dee rejoint le Thad Jones-Mel Lewis Orchestra, dans lequel joue un certain Cecil Bridgewater, le grand trompettiste et arrangeur qui devient son époux, et avec lequel elle partage plus largement l’amour et l’aventure du jazz, dans cette atmosphère très dynamique sur le plan de l’art, même si les temps sont plus difficiles parfois sur le plan économique.
La précocité du talent de Dee Dee –elle a entre 20 et 25 ans– se lit aussi dans son aisance naturelle au cours de ses rencontres musicales extraordinaires avec Max Roach (Cecil Bridgewater sera un fidèle de l’orchestre de Max Roach), Dizzy Gillespie, Dexter Gordon, Sonny Rollins, Pharoah Sanders, et toute cette galaxie de musiciens déjà légendaires qui portent le jazz depuis l’après Seconde-Guerre, et continuent de le porter, de l’enrichir dans ces années 1970…
Ici, c’est l’orchestre «familial» de 1974 qui est réuni autour de la chanteuse pour un enregistrement à Tokyo (le troisième de Dee Dee sous son nom), avec Cecil Bridgewater, Ron Bridgewater et une section rythmique magnifique: Sir Roland Hanna, George Mraz et le local Motohiko Hino. Au-delà de sa belle voix d’une pureté exceptionnelle («Raindrops Keep Fallin’ on My Head» au traitement très original sur tempo lent et un «Love From the Sun» exceptionnel en duo avec le grand Roland Hanna qui brode des merveilles autour de la voix si pure de Dee Dee), ce qu’il faut apprécier ici est l’énergie et l’audace de la jeunesse de Dee Dee qui la rendent exceptionnelle. Comme pour toutes les grandes carrières artistiques, certaines qualités de Dee Dee sont liées à l’âge, et bien sûr aux circonstances, à l’époque, à la biographie.
Dee Dee, on le sent ici, a alors des choses à prouver, sans doute à elle-même mais aussi à son entourage; elle partage une aventure musicale avec une jeune équipe très investie, c’est une musicienne parmi les musiciens, et le «Blues Medley», comme «Afro Blue» permettent de comprendre qu’elle se donne sans mesure dans la musique, avec un drive qui dynamise cet enregistrement. Comme les musiciens partagent ce même esprit, on comprend pourquoi ce disque, fort bien enregistré, semble être en live. Les arrangements de Cecil Bridgewater sont parfaits pour mettre en valeur la voix, la qualité de son de chacun des artistes, les splendides Cecil, Ron, Roland Hanna, George Mraz apportent ce contexte d’une musique énergique, inventive, qui est devenue aujourd’hui d’une beauté classique. Motohiko Hino est à la hauteur de ce moment de grâce. Du grand jazz, très libre, par des grands jeunes musicien(ne)s de ce temps, un des grands albums de Dee Dee Bridgewater, un indispensable!
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Dime Notes
Daylight Savin'

El Rado Scuffle, The Chant, Daylight Savin' Blues, The Dream, Granpa's Spells, Fickle Fay Creep, Pep, Worried & Lonesome Blues, Ten Cent Rhythm, Why, Jubilee Stomp, San
David Horniblow (cl), Andrew Oliver (p), Dave Kelbie (g), Louis Thomas (b)

Enregistré les 3 décembre 2018 & 26 février 2019, Londres
  (Royaume-Uni)
Durée: 47' 39''

Lejazzetal 23 (https://lejazzetal.com)


Le précédent CD de ce groupe remonte à 2016. Avant la crise sanitaire, The Dime Notes tournait en Moldavie, Ukraine, Suisse, Canada, Allemagne, etc. Son objectif est de défendre le répertoire établi durant la période dite «Jazz Classique» (1923-1929). Nous avons déjà signalé David Horniblow dans la chronique de The Blue Book of Storyville par Don Vappie. Nous retrouvons ici ses qualités dès le premier titre, «El Rado Scuffle», pris dans très bon tempo médium propice au swing. Là, David Horniblow évoque Jimmie Noone. Il a un beau registre grave et le sens des nuances. Le plus souvent, David Horniblow est un virtuose dans la lignée d'Omer Simeon comme le démontre cette brillante version de «Grandpa's Spells» de Jelly Roll Morton dans laquelle le producteur Dave Kelbie reprend les motifs de Johnny St Cyr dans le disque d'origine (1926). En fait Horniblow et Andrew Oliver se sont déjà penchés sur l'œuvre de Jelly Roll Morton qui domine ici. On ne s'en plaindra pas car Morton est très injustement négligé aujourd'hui. Nous trouvons ici «The Chant» où, comme ailleurs, Andrew Oliver joue tout à fait dans le style du grand Morton (bon solo en slap de Louis Thomas), des morceaux moins connus comme «Fickle Fay Creep» (où Jelly Roll expérimente sur un accord), «Pep» (à l'origine pour piano solo) et «Why» (très jolie mélodie sur tempo médium, avec un bon solo pizzicato du bassiste solidement soutenu par la guitare). Le groupe donne même un parfum mortonien à  «The Dream» du ragtimer Jesse Pickett et enregistré par James P. Johnson. James P., maître du piano stride, est l'autre favori. Il a enregistré ce «Daylight Savin' Blues» de Perry Bradford qui débute ici en boogie, et cet intéressant « Worried & Lonesome Blues» (utilisation de l'archet par Leon Thomas). Duke Ellington est représenté par un «Jubilee Stomp» bien enlevé, et Bix par «San» auquel le groupe a donné un parfum latin  cher à Jelly Roll (son «spanish tinge»). La composition originale d'Andrew Oliver, «Ten Cent Rhythm», up tempo, ne dépare pas (belle partie en slap du bassiste, excellent passage en duo clarinette-guitare). Un disque agréable. Les amateurs de clarinette devraient aimer.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Hiromi
Spectrum

Kaleidoscope, Whiteout, Yellow Wurlitzer Blues, Spectrum, Blackbird, Mr. C.C., One in a Blue Moon, Rhapsody in Various Shades of Blue, Sepia Effect
Hiromi (p solo)

Enregistré les 20-22 février 2019, Marin County, CA

Durée: 1h 13’ 18’’

Telarc 00081 (Bertus France)


Phénomène spectaculaire et artiste appréciée du grand public des festivals, Hiromi Ueara est une virtuose sachant aussi mettre en scène son talent. De plus, la Japonaise qui, après une formation classique, est entrée à la Berklee College of Music de Boston, MA, où elle a suivi l’enseignement d’Ahmad Jamal (qui reste l’une de ses principales influences), épouse parfaitement l’air du temps en sautant sans cesse d’un univers musical à l’autre. On retrouve sur ce treizième album (depuis Another Mind en 2002, déjà chez Telarc et coproduit par Ahmad Jamal), cet éclectisme convenu. Enregistré à la veille de ses 40 ans, Spectrumse veut pour la pianiste –auteur de la plupart des titres– une sorte de bilan musical intime de la décennie écoulée, une évocation des différentes traditions musicales, classiques et jazz (mais également pop), qui fertilisent son imaginaire. Un passage en revue de son «spectre» musical en somme. Sa technique, il est vrai brillante, est d’autant plus spectaculaire que l’instrument occupe seul l’espace. Véloce et énergique, Hiromi capte l’attention quelque soit le langage qu’elle emprunte: celui de la musique classique contemporaine («Kaleidoscope»), de la musique romantique («Sepia Effect»), du blues («Yellow Wurlitzer Blues») ou du ragtime («Mr. C.C.»). Autant d’originaux de bonne facture qui alternent avec des ballades moins originales. Mais le morceau de bravoure de cet album est la superbe improvisation à laquelle se livre Hiromi sur la «Rhapsody in Blue» de Gershwin, rebaptisée ici «Rhapsody in Various Shades of Blue». Etourdissante de virtuosité, faisant sonner son piano comme un orchestre, elle distille aussi quelques touches bluesy et entre deux fulgurances, développe avec douceur une mélodie jumelle de «Summertime» avant un final ébouriffant où Bach impose son autorité pour quelques mesures.
Chez Hiromi, la maîtrise de l’instrument est telle qu’on se laisse prendre au charme.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAlain Goraguer
Le Monde instrumental d'Alain Goraguer. Jazz et musiques de films 1956-1962

Titres communiqués sur le livret
Alain Goraguer et son orchestre, Serge Gainsbourg-Alain Goraguer, Laura Fontaine et son quartette, Rauber-Goraguer (détail des personnels non précisé)

Enregistré entre 1958 et 1962, Paris

Durée: 1h14'56'' + 1h09'14'' + 1h14'05''

Frémeaux & Associés 5758 (Socadisc)


Alain Goraguer (1931), chef d'orchestre et arrangeur, a étudié le violon avant de se consacrer au piano. A Nice, en 1952, il rencontre Jack Diéval qui le fait venir à Paris et le prend comme élève. Accompagnateur de la chanteuse Simone Alma en 1955, c'est grâce à elle qu'il rencontre Boris Vian. Boris et «Gogo» deviennent très amis. Directeur artistique chez Philips, Boris lance Goraguer, pianiste de jazz, dans des disques en trio que nous trouvons dans le CD1. On relira le texte de Boris Vian, «Go...Go...Goraguer» dans le Jazz Hot n°114 (octobre 1950). Pourquoi ignore-t-on le fin musicien Alain Goraguer dans les milieux du jazz? Parce que sa carrière s'est vite orientée vers les variétés (de qualité). Le consommateur de variétés d'hier comme d'aujourd'hui a une écoute globale et lorsqu'il y a un chanteur ça gomme l'habillage qui pourtant fait le morceau. Un Gainsbourg confiait au mieux une ligne mélodique et parfois des accords. C'est l'arrangeur, ici Goraguer, qui fait tout le travail avec les requins de studios qui traduisent avec talent toutes les subtilités des orchestrations. Très souvent ce sont des jazzmen. A l'exception de son trio, les musiciens de Goraguer sont ici ignorés, tout comme la date d'enregistrement (on a au moins l'année de sortie). Le CD1 propose d'abord vingt morceaux par Alain Goraguer en trio (octobre 1956, 1958, Paul Rovère, b, Christian Garros, dm). Il a la versatilité et l'aisance d'un George Shearing, et il est influencé par Jack Diéval et Oscar Peterson: amusante «lecture» des «Lavandières du Portugal» de l'étonnant André Popp, jolie version de «L'Homme et l'enfant», succès d'Eddie Constantine. Son discours sait être ferme («Gogo's Goggles») et il a de la culture (clin d'œil à Erroll Garner dans «Darn That Dream»). Le tandem Rovère-Garros carbure bien («Love or Infatuation»).
Denis Bourgeois présente Serge Gainsbourg à Goraguer en 1957. En juin 1958, ils réalisent le 25 cm Du chant à la une! Et suivra ce 45 tours de l'orchestre Goraguer intitulé Du jazz à la une qui jazzifie quatre thèmes de Gainsbourg dont le célèbre «Poinçonneur des Lilas». On reconnaît Fred Gérard (lead tp), Roger Guérin (tp solo), André Paquinet (tb), Raymond Guiot (fl), Georges Grenu (as, ts), Pierre Gossez (ts, bcl), Roger Simon (bar), Michel Hausser (vib), Léo Petit (g), Pierre Michelot (b), Christian Garros (dm). Très bon solo avec sourdine harmon de Guérin dans «Ce mortel ennui». Georges Grenu (as) est très Konitz dans ce «Poinçonneur» qui swingue. Le ténor dans «la femme des uns sous le corps des autres» est Grenu. L'orchestration de Goraguer est inventive et efficace notamment dans «Du jazz dans le ravin». Mais il doit se plier à toutes les modes y compris comme compositeur (1958, «Hou-la-la-houp» avec probablement Grenu, Petit, Garros). Il fait appel au groupe vocal les Fontana pour le 45 tours suivant: Christiane Legrand, Rita Castel, Jean-Claude Briodin, Ward Swingle, Roger Berthier, Janine Wells. Georges Grenu (ts), Léo Petit (g), Jean-Pierre Drouet (xyl), Michelot et Garros sont aussi à contribution dans deux hula-hoop, bien faits. Le CD1 se termine par du cha-cha-cha joué par les Goragueros en 1960 avec les merveilleux Raymond Guiot (fl) et Georges Grenu (ts) dans «Papa aime maman» (1
er tp Fred Gérard, probablement Fernand Verstraete, tp solo; possiblement Raymond Katarzynski, tb). Les percussions sont Emile Serré et Humberto Canto Morales (tumbas), Pepito Riestra (bongo).
Le CD2 est consacré aux musiques de film. Pour Le Piège de Charles Brabant (1958), le MJQ a inspiré Goraguer qui trouve ici un toucher à la John Lewis («Cora», «Amanda»). Raymond Guiot (fl) et probablement Leo Petit (g) sont ajoutés au quartet (Hausser, Goraguer, Michelot, Garros). Emile Serré est en plus aux percussions dans «Belinda», cha cha cha. Ces quatre titres ont été réédités en CD Jazz & Cinéma vol.4, Gitanes Jazz 016506-2. Mêmes musiciens (Guiot, Michelot, Garros) pour «Blues de Memphis» n°1 qui ouvre la selection des compositions de Goraguer pour le film J'irai cracher sur vos tombes de Michel Gast. Boris Vian a désapprouvé l'adaptation de son roman. Il est décédé pendant la première du film au cinéma Le Marbeuf, à Paris, le 23 juin 1959. Roger Guérin et Georges Grenu (ts) se font entendre dans le «Générique» bien swingué par Michelot et Garros. Style MJQ (Hausser, vib) dans «thème d'amour», «Thème de Liz». Le court «Blues de Memphis» n°2, ad lid, 0'40'', à l'harmonica seul, pourrait être par Albert Raisner, ami de Guérin. La «Surprise-partie au bord de l'eau» fait appel à Guérin, Hausser, William Boucaya (bar, as). Suivent les collaborations Gainsbourg et Goraguer pour lesquelles ce dernier est au minimum co-compositeur sans qu'il soit crédité à ce titre. La musique des Loups dans la bergerie d'Hervé Bromberger a été enregistrée le 28 octobre 1959. Des timbales (Diego Masson?) ouvrent le «Générique» dont le thème est exprimé par Roger Guérin. La «Fugue» est un dialogue entre Boucaya (as) et Grenu (ts) soutenus par Michelot et Garros. Raymond Guiot (fl) et un big band jouent en douceur «Les loups dans la bergerie» (belle orchestration où on entend Gossez, bcl-bar, Boucaya, as solo, Grenu, ts). Un cha-cha-cha fait appel à Fred Gérard (tp1, quels aigus!), André Paquinet (tb1), Jo Hrasko (as1), Emile Serré (perc). Le hautbois du final, me semble être Claude Maisonneuve. De la belle musique très influencée par le jazz. L'excellente musique de L'eau à la bouche de Jacques Doniol-Valcroze (1960) écrite à mon sens par Goraguer et signée Gainsbourg a fait appel à: 2 tp (Fred Gérard, Roger Guérin), 4 tb (Gabriel Masson, Raymond Katarzynski, Marcel Galiègue, tb, Guy Destanque, btb), 2 fl (Guiot, Claude Civelli), la gamme de saxes (Civelli, as-fl, Grenu, ts-cl, Boucaya, bar-as, Gossez, as-ts-bar-bs), 1 p (Goraguer), 1 g (Leo Petit), 1 b (Michelot), 1 dm (Garros) et des percus (vib, cga, bgo, etc: Diego Masson et Jean-Pierre Drouet, vib/perc, Emile Serré, tumba). Seuls 4 titres ont été publiés en 45 tours mais le film vaut d'être «vu» pour la musique. La voix de Gainsbourg n'apparaît que «l'eau à la bouche» sur un rythme de cha cha. Guérin et Grenu donne le climat de «Black March». Le merveilleux Georges Grenu fait danser le rock'n’roll («Judith»). L'incroyable son de Roger Guérin crée l'«Angoisse», dernier titre (Grenu, deuxième voix). Goraguer est sollicité pour un titre, «nous avions 20 ans» du film Le Bel Âge de Pierre Kast (1960), très MJQ (Hausser, Goraguer, Michelot, Garros+Leo Petit, g), le reste fut écrit par Georges Delerue. Enfin il est pleinement responsable de la musique du film Les héritiers de Jean Laviron (1960). C'est un big band (Michelot, b, Garros, dm) avec une partie de trombone-basse dans le «Générique» (Fred Gérard, tp1, probablement Gossez, as). Le simili-MJQ de Gogo (Hausser, Michelot, Garros) joue «Jazz de Chine», «Aux écoutes». La guitare remplace le vibraphone dans «L'amour et l'argent». Un combo (Guérin, Grenu) joue «Tel père, tel fils», «Attente». Le magazine Marie-Claire a édité le disque Un soir chez vous avec Jacqueline Joubert (1958) qui termine ce CD. Goraguer y fait appel à des effets dignes d'André Popp («Docteur miracle»). Grenu (ts) joue «When» (rock & roll). Ce sont Fred Gérard (tp), Claude Maisonneuve (hb) les solistes dans «Ballade irlandaise (peut-être Georges Alès, vln) et «Qu'on est bien» (Grenu, ts).

Le CD3 réédite les disques que Goraguer a fait en trio (titre 1) ou quartet (avec guitare) sous le pseudonyme de Laura Fontaine. 14 titres du 33 tours Piano-bar (1958) et un 45 tours Slow-fox (1959). C'est ça, du piano bar. Enfin les 12 derniers titres sont une expérience de re-recording ajoutant à l'orchestre de Goraguer, la formation de cordes de François Rauber (1962). On dirait du Xavier Cugat dans «l'amour et l'eau fraîche» (Guiot, fl, André Paquinet, tb). Je penche pour Georges Grenu (ss) dans «Père est bath». André Paquinet intervient dans «Bon vent ma jolie» (probablement Pierre Sellin, tp). Michel Hausser (vib) est sollicité dans «All the Things You Are». L'édition n'a pas fait le travail de recherche que vous ne trouverez qu'ici. Un compositeur-arrangeur n'est rien sans les musiciens, et là, vous entendrez de grands artistes à commencer par Roger Guérin, Georges Grenu, Michel Hausser, Pierre Michelot et Christian Garros.

La musique est trop diverse pour mériter la mention «indispensable», mais elle est toujours de qualité et Alain Goraguer méritait cet hommage.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Carmen Lundy
Modern Ancestors

A Time for Peace, Burden Down, Burden Down, Ola De Calor, Flowers and Candles, Jazz on TV, Meant for Each Other, Eye of the Storm, Clear Blue Skies, Affair Brazil, Still
Carmen Lundy (voc, g, tamb, synth, clav, arr), Julius Rodriguez (p), Andrew Renfroe (g), Curtis Lundy, Kenny Davis (b), Terreon Gully, Kassa Overall (dm), Mayra Casales (perc)

Enregistré les 8-10 juillet 2019, Los Angeles, CA

Durée: 51’ 42”

Afrasia Productions 13823 (www.carmenlundy.com)


Productrice et elle-même responsable du label Afrasia, Carmen Lundy, une femme de décision que nous avons mieux connue grâce à son interview du n°683 (2018) peut se targuer d’une entière liberté de création. Elle a déjà une belle carrière depuis les années 1980 et elle produit ses disques depuis 2005 sur son label. Tout indique qu’elle élabore totalement ses projets: les musiciens retenus, dont son excellent frère, Curtis Lundy, à la basse comme souvent, la variété des formations (plusieurs bassistes, plusieurs batteurs), elle-même se donnant sur beaucoup d’instruments au-delà de sa belle voix, pour un session qui s’est déroulée en trois jours, dans une bonne ambiance, on le devine. Elle a composé et écrit toutes les chansons en dehors de «Meant for Each Other».

Elle a donc été très libre du contenu de cet enregistrement jazz, comme le suggère la photo au dos du livret, non dénué de charmes avec ses ambiances teintés parfois de couleurs sud-américaines, brésiliennes surtout, africaine aussi, mais avec toujours son phrasé jazz. La tonalité de l’enregistrement, aérienne, tient surtout à ce répertoire dans l'esprit des années 1980-90, avec une touche world bien exploitée par la chanteuse qui conserve son phrasé jazz. L’accompagnement est sur mesure, avec une présence des jeunes Andrew Renfroe (g) et Julius Rodriguez (p), de percussions, de synthétiseurs…
Le blues, présent dans la nature de l’expression de Carmen Lundy, n’a en revanche aucune place essentielle dans l’esprit de cette musique qui manque d’intensité à notre goût, ce qui n’était pas le cas du précédent (Code Noir, 2017, Afrasia) dont elle nous entretenait dans son interview déjà citée. Il y a de bonnes réussites comme «Jazz on TV», «Still» shunté sur la fin, dans un ensemble monocorde et linéaire et pas très passionnant pour nous malgré ce titre de Modern Ancestors qui laissait espérer plus de profondeur.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Sarah Lancman
Parisienne

Et ainsi va la vie, Tokyo Song, C’était pour toi, Parce que°, A New Start*, Dis-le moi, Ton silence, The Moon and I*, L’Hymne à l’amour°, Love You More Than I Can Sing, Index–L’Hymne à l’amour°
Sarah Lancman (voc), Pierrick Pédron (as)*, Marc Berthoumieux (acc)°, Giovanni Mirabassi (p), Laurent Vernerey (b), Stéphane Huchard (dm)

Enregistré les 2, 6 et 16 septembre 2019, Paris, Meudon (92), Bois-Colombes (92)

Durée: 45’ 15’’
Jazz Eleven 006 (www.jazzeleven.com)


Née à Paris en 1989, Sarah Lancman a étudié le piano classique au conservatoire, a été formée au chant et à l’improvisation jazz, notamment par le regretté Marc Thomas, et a ensuite intégré la Haute Ecole de musique de Lausanne, avant de remporter, en 2012, un concours vocal présidé par Quincy Jones lors du festival de Montreux. Deux ans plus tard, elle sort un premier album de reprises, Dark(autoproduit), et rencontre Giovanni Mirabassi qui devient son accompagnateur et son manager. Deux autres disques sont publiés: Inspiring Love puis A contretemps qui sort sur le label Jazz Eleven créé par le pianiste et la chanteuse.
Ce quatrième album, Parisienne, propose, à l’instar des deux précédents, des titres essentiellement écrits et composés par Sarah Lancman qui se situe dans la tradition d’une chanson française puisant à la source du jazz. Les mélodies sont d’autant plus agréables qu’elles sont servies par des musiciens de bon niveau, à commencer par Giovanni Mirabassi, tout en subtilité et en lyrisme. Un des morceaux les plus réussis, «C’était pour toi» est également donné dans une version anglaise: «Love You More Than I Can Sing», tandis que les variations de tempo confèrent au disque son équilibre, de la jolie ballade «A New Start», bénéficiant de la sonorité de Pierrick Pédron, à «Dis-le moi», titre sans doute le plus swing de la série et qui doit beaucoup au toucher de Giovanni Mirabassi. Côté vocal, Sarah Lancman possède un timbre chaud et profond qui rappelle assez celui de Maurane et des qualités d’expression qu’on apprécie notamment sur le «Parce que» de Charles Aznavour dont les accents de java sont davantage soulignés par le soutien de Stéphane Huchard que par l’accordéon de Marc Berthoumieux.
Un bon petit disque par une équipe complice.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Alex Sipiagin
Moments Captured

Evija Bridge, Moments from the Past*, Unexpected Reversal, Blues for Mike*, Breeze, Bergen Road, Dream
Alex Sipiagin (tp, flh), Will Vinson (as, ss), Chris Potter (ts), John Escreet (p, ep), Matt Brewer (b), Eric Harland (dm), Alina Engibaryan (voc)*

Enregistré le 21 septembre 2016, New York, NY
Durée: 1h 05' 38''

Criss Cross Jazz 1395 (www.crisscrossjazz.com)


Ce trompette russe, né en 1967, fixé aux Etats-Unis depuis 1991 fait partie des nouvelles «stars». Un professeur suisse de trompette m'a dit un jour que les jeunes ne s'intéressent plus à Wynton Marsalis mais à Alex Sipiagin! Peu après, en 2017, je l'ai entendu à Jazz in Marciac, au sein du Mingus Big Band (Jonathan Blake, Philip Harper, Alex Fauter, Lauren Sevian) et, à cause du contexte sans doute, l'impression fut bonne. C'est une révélation récente malgré son âge qui explique qu'il ne figure dans aucun ouvrage biographique majeur comme Das Grosse Buch der trompete de Friedel Keim, Trumpeters Galore d'Ed Annibale, Trumpet Greats de David Hickman, ni même dans mon DVD-Rom. Sipiagin a joué pour Gil Evans, George Gruntz, Robin Eubanks, Conrad Herwig, Teo Macero, Dave Holland, David Sanborn, Michael Brecker, Mulgrew Miller, et on était en droit d'attendre beaucoup de ce disque. Sa discographie est déjà conséquente et, en tant que leader, il est un habitué du label Cris Cross depuis 2003. A l'écoute de ce disque, il me semble que pour le jazz, les jeunes devraient écouter Wynton Marsalis et... Louis Armstrong. La musique étant le reflet de la vie à un moment social donné, on ne s'étonne pas qu'ici comme dans la majorité des disques de prétendu «jazz moderne», c'est «du son pour ne rien dire». Et comme tout le monde, Sipiagin a écrit tous les thèmes. C'est tourmenté, dense, touffu, très fondé sur l'effet (ce déluge de synthétiseur Profet 6 dans «Unexpected Reversal», après une intéressante alternative entre Potter et Vinson, et un bon solo de bugle malheureusement parasité par des bruits commis par Escreet!). Ah c'est sûr, Alex Sipiagin est un remarquable technicien! Il utilise surtout le bugle qui, comme chacun sait, est plus facile à jouer dans l'aigu avec l'embouchure adéquate («Evija Bridge», thème alambiqué parasité par des «sons» de synthériseur contenant un passage «free» très convenu). Je pense que ces musiciens ne savent pas ce que le blues implique en terme d'histoire, mais c'est possiblement conscient car Sipiagin souligne que la «forme» des 12 mesures est le seul lien avec le blues dans ce «Blues for Mike» dédié à Michael Brecker (bon solo de Matt Brewer). L'exposé répétitif soprano-ténor dans «Breeze» n'est pas inintéressant. C'est un tempo médium. Sipiagin ajoute une trompette avec sourdine harmon jointe à la vocalise d'Alina Engibaryan ce qui donne un résultat hypnotique à ce travail collectif sans solos. L'exposé de «Bergen Road», médium-vif, n'est pas sans faire penser à Ornette Coleman. La sonorité de bugle de Sipiagin est de qualité, son discours assimile celui de Kenny Wheeler avec la flamboyance de Freddie Hubbard. L'auteur du texte du livret accorde à ce titre un «jazz feel», ce qui devrait être le cas de la totalité d'un album considéré «jazz». John Escreet y est plus supportable au piano bien que du genre surchargeur en notes, et Eric Harland y délivre un solo avec une frappe sèche. La belle sonorité de Brewer est noyée dans le synthétiseur au début de «Dream», puis les saxophones et le bugle interviennent peu avant un solo «planant» de bugle. C'est ce qu'on appelle «le groove»? Freddie Hubbard savait déjà faire tout ça. Ce disque est à écouter pour la technique de bugle qui méritait la mention «sélection», tandis que la musique qui sert d'alibi à l'exhibition ne vaut au maximum que l'indication «curiosité».
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Aaron Diehl
The Vagabond

Polaris, Lamia, Magnanimous Disguise, Park Slope, The Vagabond, Kaleidoscope Road, Treasure's Past, March from Ten Pieces for Piano, Op. 12, A Story Often Told, Seldom Heard, Milano, Piano Etude No. 16
Aaron Diehl (p), Paul Sikivie (b), Gregory Hutchinson (dm)

Enregistré les 4-6 février 2019, New York, NY

Durée: 1h 04’ 44”

Mack Avenue 1153 (www.mackavenue.com)


Aaron Diehl est assurément un musicien de haut niveau, et son précédent enregistrement, Space Time Continuum (cf. Jazz Hot n°674) sur ce même label Mack Avenue, laissait clairement espérer autre chose que ce que nous entendons dans ce disque, qui sans être désagréable, est souvent d’une platitude qui consterne. C’est un mystère (qui renvoie au miracle de la précédente chronique) qui tient sans doute à cette génération de surdoués qui a du mal à se situer dans le monde, la vie en général, et entre l’apprentissage académique et la mondanité qui corrompent maintenant y compris les racines, l’expression populaire qui ont fait la grandeur du jazz, sa sophistication et son succès. Qu’Aaron Diehl ait une culture classique académique ne fait aucun doute; qu’il ait une culture jazz académique ne fait pas plus de doute. Jusque-là, on pouvait penser à l’écoute (très partielle par rapport à sa vie musicale, car les disques ne sont qu’un temps) que des racines populaires encore vivaces pouvaient aider à digérer ce trop d’académie, et même plus catalyser cet apprentissage scolaire pour le transformer en jazz, une expression artistique d’essence populaire, dont le niveau académique n’a jamais été un critère qualitatif d’évaluation d’Howlin’ Wolf à Wynton Marsalis.

Pour cet enregistrement, comme cela se produit de plus en plus régulièrement pour les jeunes générations, on constate la perte des repères culturels. Bien sûr, techniquement, Aaron Diehl et ses bons musiciens sont capables de tout, de swinguer par ci par là, de belles phrases, de belles harmonies, mais l’expression –je ne dis pas l’exécution même aboutie d’une partition– où est-elle dans la platitude générale qui domine dans ce disque? Une synthèse jazz-musique classique et moderne n’a aucun sens, on le sait déjà depuis l’illusion du third stream dans laquelle donna d’ailleurs John Lewis repris ici avec un thème «Milano» qui soulève davantage la nostalgie d’une époque que du jazz éternel (au moins exprime-t-il quelque chose, car c’est l’un des meilleurs moments du disque).
L’incorporation en point final d’un thème de Phil Glass, prétentieux et de peu d’intérêt y compris sur le plan mélodique et de son interprétation, dit assez l’incapacité du leader à savoir d’où il vient et où il va, la perdition de cet enregistrement, et en ce sens, il conclut et symbolise parfaitement ce disque. La facture classique-moderne qui s’impose souvent dans le langage d’Aaron Diehl dans ce disque est elle-même d’une faiblesse «jarrettienne», manquant de tout, et d’abord d’expression, car même en musique classique et moderne l’expression est indispensable pour transformer l’exécution en art. Surnagent dans cet ensemble inégal, une relecture de Sergei Prokofiev («March From Ten Pieces for Piano, op.12») avec beaucoup d’accents qui tiennent à l’œuvre et à l’excellence de l’exécution et des arrangements. «Milano» de John Lewis est l’autre réussite de cet enregistrement où l’on retrouve un peu de caractère, de naturel et d’originalité dans la réinterprétation, pour ceux qui ont écouté l’original. Il y a encore le splendide thème de Sir Roland Hanna («A Story Often Told»), plus pour la mélodie que pour l’interprétation, somme toute terne et plate, surtout si on se réfère à celle enregistrée par l’auteur que nous avons sous la main (The Three Black Kings, Sir Roland Hanna Trio, avec Richard Davis et Andrew Cyrille). L’écoute comparée fait comprendre tout ce qui manque à une bonne partie de ce disque, et d’abord cette subtile présence du blues dans l’expression, la maestria rythmique, les accents, le toucher du clavier dont est capable Sir Roland Hanna, même quand il promène son expression jazz sur les rives de la musique classique et moderne. Sir Roland Hanna connaissait la musique classique et moderne aussi bien qu’Aaron Diehl, il savait l’interpréter dans ses codes académiques, mais il a su surtout, lui, l’intégrer, la digérer dans ce qui était son œuvre et sa culture: le jazz.
Cette chronique est à l’image de la déception engendrée par cet enregistrement et de l’attente qu’on a pour un musicien dont on pense qu’il est capable de tout autre chose. Elle correspond aussi à l’inquiétude de voir de tels talents potentiels en perdition –Aaron Diehl n’est pas isolé– dans une errance culturelle (The Vagabond, le titre, est en ce sens bien trouvé) qui correspond à une époque où picorer de ci de là parce que tout se vaudrait, avec une technique de haut niveau selon son humeur parce que l’ego se substitue à la mémoire, tient lieu de culture et d’art.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Rachel Therrien
Vena

Folks Jam, V for Vena, Parity, Pigalle, 75 pages of Hapiness, Assata, Bilka's Story*, Emilio, Women, Synchronicity, This isn't Love*, Just playing, Bleu Tortue, Migration, Folks Tune
Rachel Therrien (tp, flh), Irving Acao (ts*), Daniel Gassin (p, org), Dario Guibert (b), Mareike Wiening (dm)

Enrgistré les 15-19 mai 2019, Meudon (78)

Durée: 54' 33''

Bonsaï 200201 (L'Autre Distribution)


La Québécoise Rachel Therrien, née à Rimouski en 1987, qui vit entre New York et Montréal, n'est plus une inconnue. Curieusement, si Rachel Therrien figure dans mon DVD-Rom, elle est absente des ouvrages biographiques majeurs comme Das Grosse Buch der trompete de Friedel Keim, Trumpeters Galore d'Ed Annibale, Trumpet Greats de David Hickman. Ce disque sous son nom est le cinquième. Il a été enregistré et mixé en France par Julien Bassères. L'entourage de la trompettiste est international: pianiste français, bassiste espagnol et batteur allemand. J'ai déjà signalé l'existence du saxophoniste cubain, Irving Luichel Acao Sierra qui s'est produit à Jazz in Marciac. En fait, Rachel Therrien aurait du passer à Jazz in Marciac du 2 au 8 août 2020, manifestation annulée comme chacun sait. Elle s'était déjà produite au festival Jazz à Juan de 2019. Rachel Therrien a étudié à L'Institut Supérieur de l'Art de La Havane pendant neuf mois, et elle a joué avec Elpidio Chappotin, Yasek Manzano, d'où un parfum latin dans son jeu même là où on ne l'attend pas («Pigalle» qui se termine en queue de poisson). Tous les thèmes ont été composés par Rachel Therrien. Cet album nous permet d'apprécier l'instrumentiste qui est d'un très haut niveau (belle envolée lyrique vers l'aigu du bugle avec qualité de son, dans «75 pages of Happiness»). Elle aurait fait un tabac à Marciac car elle est dans l'air du temps de ce qu'on qualifie de «jazz». C'est en fait de la musique tournée vers l'improvisation où le swing n'est pas la priorité. Elle pourrait s'approcher du jazz, si elle voulait: les 0'52'' de «Folks Jam» en duo trompette et orgue, relèvent du swing et font un peu penser à Wynton Marsalis, «Assata» introduit en duo avec la batterie penche du côté de Roy Hargrove avec une rythmique qui balance un peu et enfin «Folks Tune» aussi avec orgue est de la même veine. Le «Just Playing» est de l'excellente trompette bop. Et puis il y a une jolie ballade, «This Isn't Love» avec le sax ténor d'Irving Acao qui a un son pulpeux et une belle expressivité. Ces cinq titres constituent, pour nous, l'intérêt du disque. Le reste est d'un «modernisme» convenu. On trouve une approche planante bien d'aujourd'hui («V for Vena», «Parity»,…). C'est un peu ici un album «carte visite» car on trouve de tout (improvisation libre hors tempo dans «Synchronicity» et «Bleu Tortue»; etc). Sur un fond hubbardien, Rachel Therrien évoque alors un peu Arturo Sandoval («Bilka's Story»), Paolo Fresu et, surtout, Enrico Rava («Parity», «75 pages of Happiness»…). Peut-être est-ce par convergence fortuite. Ce sont des références masculines dont vont s'émouvoir des extrémistes. Je répondrai qu'en musique comme ailleurs, ce sont les êtres qui importent. Autrefois on ne prenait pas ombrage lorsqu'on plaçait Dolly Jones et Valaida Snow dans la lignée de Louis Armstrong, Jean Starr dans les environs de Dizzy Gillespie. Ici, ces références confirment un niveau instrumental élevé. Le pianiste a un toucher clair et un jeu linéaire passe-partout, le bassiste, un beau son notamment dans le registre aigu de l'instrument, et le batteur soutient moins qu'il ne commente.
La trompettiste et surtout bugliste mérite une mention «sélection», mais sa musique-catalogue la range dans la «curiosité», dommage car le potentiel est grand (si elle le met au service d'une personnalité de style -«individual code»- et d'une direction expressive claire...elle y était presque dans ses titres avec orgue).
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueKenny Barron / Dave Holland Trio feat. Johnathan Blake
Without Deception

Porto Alegre, Second Thoughts, Without Deception, Until Then, Speed Trap, Secret Places, Pass It On, Warm Valley, I Remember When, Worry Later
Kenny Barron (p), Dave Holland (b), Johnathan Blake (dm)

Enregistré les 17-18 août 2019, Mount Vernon, NY

Durée: 1h 05’ 32”

Dare 2 Records 011 (www.propermusicgroup.com)


Trois musiciens exceptionnels, deux anciens, complices (The Art of Conversation) et un plus jeune (1976) élevé au jazz dans la meilleure des académies, celle de la scène du jazz de haut niveau, au contact notamment de Kenny Barron (Book of Intuition), on ne peut être qu’impatient, et on n’est pas déçu, comme le sous-entend le disque, car Kenny Barron et Dave Holland ne déçoivent jamais. La musique est sereine mais toujours épicée avec un répertoire qui emprunte aux mélodies et atmosphères du Brésil («Porto Alegre», «Until Then»), au jazz le plus élaboré auquel Kenny Barron apporte une dimension toujours spéciale: quatre compositions plus une de Mulgrew Miller, l’ami très cher et pianiste d’exception disparu trop tôt avec lequel Kenny Barron fit de nombreux duos, deux autres thèmes de Dave Holland, un bassiste toujours parfait dans des registres parfois différents –ici en trio jazz classique– une œuvre des intemporels Duke Ellington et Thelonious Monk. Il y a encore une composition, «Secret Places», de Sumi Tonooka, une pianiste de Philadelphie comme Kenny Barron (elle a joué avec Kenny Burrell, Jimmy Scott, Benny Golson, Odean Pope, Philly Joe Jones, David Fathead Newman), spécialisée dans l’écriture de musiques de films, méconnue en France, née en 1956 d’un père afro-américain et d’une mère d’origine japonaise, ce qu’elle a évoqué dans une pièce de théâtre. Johnathan Blake, un familier des formations de Kenny Barron, est un batteur précis d’une légèreté étonnante. Son drive est également l’une de ces qualités qui rendent passionnants son accompagnement comme ses interventions en soliste. Sur «Pass It On», dédié à Ed Blackwell, il est magistral dans sa façon de restituer sur ses caisses les origines du légendaire batteur de New Orleans qui accompagna Ornette Coleman, Eric Dolphy, Booker Little, Archie Shepp, Don Cherry… dans un morceau blues à souhait.
Kenny Barron régale sur tous les thèmes de son jeu brillant où il remplit l’espace à la manière d’un autre Bud Powell sans aucune imitation car son expression est très différente: ses belles compositions, le très beau «Warm Valley» de Duke Ellington, la rencontre d’un thème de choix avec un interprète exceptionnel. «Worry Later» de Thelonious Monk est une réussite rythmique, basculant sur la couleur latine (brésilienne au début, afro-cubaine par la suite) sans perdre l’esprit du compositeur, Kenny Barron délivrant ses chapelets de notes perlées, ses éclats sonores de blocks chords et Johnathan Blake apportant dans ce registre le meilleur des compléments de drive et d’énergie, Dave Holland se consacrant à un rôle de gardien du temps inflexible sans se priver d’échappées belles en compagnie du pianiste et du batteur («Speed Trap»). Une mise en place parfaite, une virtuosité maîtrisée, avec cette liberté totale et cette souplesse de la respiration, le swing, et l’accent du blues permanent: on est dans la perfection.
Kenny Barron et Dave Holland poursuivent leurs œuvres, Johnathan Blake est maintenant sur le grand chemin du jazz qu'il abandonne parfois, question de génération…
 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Pierre de Bethmann Trio
Essais. Volume 3

La Cane de Jeanne, Sonate Opus 105, Cyclic Episode, Que sera sera, Dark Blue, Easy to Love, L’Ours, I Can’t Help It
Pierre de Bethmann (p, ep), Sylvain Romano (b), Tony Rabeson (dm)

Enregistré les 5 et 6 septembre 2019, Pompignan (30)
Durée: 46’ 49’’
Aléa 012 (Socadisc)


Après avoir connu des débuts sous les feux de la rampe, avec le trio Prism (quatre albums publiés par Blue Note entre 1998 et 2001) puis les aléas de la fragile économie du jazz (avec les faillites en série de labels avec lesquels il avait collaboré), Pierre de Berthmann est, aujourd’hui, comme il nous l’avait confié dans Jazz Hot n°680, dans «une logique d’artisan», qui complète intelligemment sa démarche de musicien, produisant ses propre albums et rééditant ceux devenus indisponibles au moyen de sa maison de disques, Aléa, fondée en 2014. Elle lui permet ainsi, en toute indépendance, de construire une œuvre très personnelle entre jazz, fusion et musiques improvisées selon les projets. Le trio qu’il forme avec Sylvain Romano et Tony Rabeson, compte parmi les formations les plus originales. Après deux premiers opus enregistrés en 2015 (Aléa 007) et 2017 (Aléa 009), le pianiste propose un troisième volume de ces Essais, tout aussi intéressant, mêlant standards ou compositions jazz récentes, reprises de chansons françaises ou internationales et pièces classiques.

Les différents thèmes abordés sont autant d’éclairages possibles pour apprécier les qualités du trio. Un style nerveux, illuminé par un étincelant solo de Tony Rabeson, caractérise «Cyclic Episode» de Sam Rivers. De même, sur «Dark Blue» de John Scofield, Pierre de Bethmann développe un jeu tout en subtilité au piano acoustique. Tandis que «Que sera sera», écrit par Jay Linvington et Ray Evans –rendu célèbre par Doris Day dans L’Homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock–, est nimbé d’une atmosphère intimiste installée par une longue introduction de Sylvain Romano. L’utilisation du Fender est également l’occasion de colorer certains thèmes de façon originale («La Cane de Jeanne» de Georges Brassens). Enfin, l’abord du répertoire classique («Sonate n°1 Opus 105» de Robert Schumann) n’empêche pas les résurgences jazziques dans les improvisations. Les frontières esthétiques devenant encore plus ténues sur l’extrait de la très belle suite symphonique de Jean-Loup Longnon, «L’Ours».
L’excellent trio de Pierre de Bethmann a donc toutes les raisons de poursuivre son travail de répertoire avec un prochain Volume 4
rôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Claus Raible
Trio!

Ridin' High, Smoke Gets in Your Eyes, I'll Remember April, The Penguin, Night Time Is My Mistress, Thelonious, On Green Dolphin Street, Off Minor, Somewhere over the Rainbow, Boogaloo-Baloo, Course De Ville, Round Midnight
Claus Raible (p), Giorgos Antoniou (b), Alvin Queen (dm)

Enregistré les 17-18 décembre 2018, Unterföhring (Munich, Allemagne)

Durée: 1h 01’ 50”

Alessa Records 1081 (www.alessarecords.at)


Voilà un disque qui aurait pu s’intituler «budmonk» ou plus simplement «hommage à Thelonious Monk», par le splendide pianiste Claus Raible qui a mis dans ce disque et plus largement dans son œuvre, son amour et son imagination dans l’approfondissement de la musique intense qui caractérise le jazz des lendemains de la Seconde Guerre, celle des pianistes Bud Powell, Thelonious Monk et Elmo Hope auquel il a consacré un diptyque. Une intensité rare au piano qu’on retrouve aussi chez Charlie Parker au saxophone et que Claus Raible est parvenu à retrouver dans sa manière, de même qu’il est parvenu à synthétiser une partie de l’esprit musical de ces deux pianistes –Bud Powell et Thelonious Monk– si déterminants dans l’histoire du jazz: le caractère anguleux et parfois minimaliste, les silences, les retenues, les suspensions du temps chez Monk; la virtuosité de Bud héritée d’Art Tatum, le souci de remplir l’espace comme dans certaines œuvres de Bach, le courant torrentiel qui roule les notes, le côté sombre. Ces qualités apparemment  opposées ont trouvé dès l’origine une sorte d’intimité et de fraternité qui faisaient de Bud un excellent interprète de Monk. L’époque était à l’intensité, et on la retrouve joyeuse chez Erroll Garner, «blues and church» chez Ray Bryant et incroyablement virtuose chez Phineas Newborn.
Claus Raible, un savant mais aussi un musicien sensible, a perçu toutes ces réalités et bien d’autres sur le plan technique et celui de l’expression en pianiste d’exception, et son imagination lui permet de pénétrer ces univers à sa manière, sans servilité ni aucune faiblesse car c’est un artiste, et de faire profiter ses auditeurs du plaisir d’approcher ces perfections de l’art du piano jazz en live: passer une soirée à écouter Claus Raible doit être une belle expérience que je nous souhaite bientôt en France, cet enregistrement en donne déjà une bonne idée. Il est l’auteur de cinq compositions sur douze, il y a quatre standards et trois compositions de Thelonious Monk.

«Ridin’ High», un original du pianiste ouvre somptueusement ce disque: c’est une composition où la recherche harmonique évoque Monk, tandis que l’expression virtuose penche plutôt vers Bud Powell. Alvin Queen y apporte toute sa science des caisses, le trio est véritablement explosif. Les compositions de Claus «The Penguin», «Night Time Is My Mistress» évoquent Thelonious Monk («Locomotive», «Ugly Beauty»), et «Course de Ville» dresse un portrait «un poco loco» de Monk à la Bud Powell. «Smoke Gets in Your Eyes» fait bien sûr référence à la version de Thelonious Monk par les descentes chromatiques en signature; Claus Raible y apporte un commentaire à sa façon des plus réussis, ramenant l’intensité powellienne dans son discours comme sur «I’ll Remember April» qui propose un traitement rythmique initial (un motif en forme de «chinoiserie» de main droite sur un ostinato de main gauche) digne d’Art Tatum. Sur ces deux standards comme sur les compositions inspirées par Thelonious Monk, un magnifique Alvin Queen apporte tout l’éventail de ses commentaires sur les caisses et plus rarement aux cymbales, virtuoses aux balais pour «Smoke Gets in Your Eyes», «Night Time Is My Mistress» ou aux baguettes par ailleurs. Le solide Giorgos Antoniou, un fidèle compagnon de Claus Raible, est le fondement d’un trio passionnant, d’un niveau élevé, soudé par l’esprit et la culture.

Quand il s’attaque au répertoire de Monk («Thelonious», «Off Minor»), le résultat n’en est pas moins exceptionnel, sombre et intense, avec un trio au diapason, Alvin Queen en particulier. La richesse harmonique de Thelonious Monk est magistralement illustrée et remise dans une forme qui laisse la place à l’invention et à la façon de Claus comme en témoigne la relecture, en solo, de «’Round Midnight».
Sur «On Green Dolphin Street», il offre comme sur «’Round Midnight», une recherche harmonique savante, mais ici sur un balancement rythmique latin pour donner à son interprétation une parfaite originalité, tout en conservant l’esprit de ces années où la profondeur de l’expression était reine. «Somewhere Over the Rainbow» évoque la paire Erroll Garner et Red Garland, par un jeu de pédales et d’arpèges sophistiqué. Il recrée le thème avec sa manière si agréable de rouler les notes sur tempo médium lent et de ré-harmoniser. Une sucrerie où le jeu de balais d’Alvin Queen et les cascades syncopées du bassiste ne sont pas pour rien. La curiosité de ce disque sera le «Boogaloo-Baloo», un bougaloo blues très néo-orléanais dans son exposé, peu à peu entraîné par quelques «monkeries» ou par la façon de Claus Raible de rouler les notes vers l’intensité d’un happy blues où Giorgos Antoniou délivre un chorus délicatement soutenu (aux baguettes et aux caisses) par Alvin Queen.
Ces mots pour vous dire que c’est un disque passionnant, celui d’un beau trio et d’un splendide pianiste, Claus Raible, virtuose et savant comme ses devanciers, mais au-delà, le portrait d’un artiste qui s’inscrit dans la filiation de ce que le jazz a de plus intense en matière de piano. Il ne fait aucun doute qu’il en est l’un des acteurs d’aujourd’hui. Je ne connais pas la valeur de son enseignement (c’est une facette de son activité), mais on rêve à cette écoute, comme pour quelques autres artistes du jazz d’aujourd’hui, qu’il se consacre d’abord à l’expression de son art. Bravo donc à Alessa Records, petit label et grande musique comme souvent dans le jazz! 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

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Worry Later
Live at Jazzland/Vienna

New Roots, Light Up Samba, Purple Martin, Khan Market, Kalimba, Triforce, Turkish Delight, Tricky Memory
Thomas Kugi (ts, ss), Daniel Nösig (tp), Oliver Kent (p), Uli Langthaler (b), Dusan Novakov (dm)

Enregistré le 23 novembre 2018, Vienne (Autriche)

Durée: 1h 12’ 19”

Alessa Records 1082 (www.alessarecords.at)


Héritage de l’esprit du jazz hard bop des années 1970 des grands musiciens post-coltraniens comme McCoy Tyner (l’aîné référence), Woody Shaw, Charles Tolliver, Billy Harper, sans oublier les grands devanciers, les groupes d’Art Blakey et Horace Silver en perpétuelle évolution, voici un tonique enregistrement, en live ce qui ajoute une dynamique à une musique qui en possède déjà beaucoup. Il y a aujourd’hui de par le monde une descendance américaine et européenne, parfois par des survivants de cette époque, parfois par des héritiers et souvent dans des échanges de générations et de continents. Ce groupe, Worry Later, né entre 2008 et 2013, n’est donc pas nouveau et a déjà fait le bonheur de nombreuses scènes du monde, mais pas celles de France, et c’est pourquoi, en raison de la relative non communication entre les scènes européennes, assez exclusives les unes des autres, il sera pour beaucoup une découverte. Worry Later en est à son second enregistrement (le premier est Humpty Dump) pour l’excellent label Alessa Records.
Cette musique de jazz a la particularité d’intégrer dans un langage intense et virtuose les éléments du blues pour une qualité d’expression extrêmement puissante et libérée, loin des maniérismes et des modes car se référant à une tradition: l’imagination et l’invention, bien réels, avec de solides fondements dans l’histoire du jazz. On pense pour l’esprit aux groupes des Cookers, des Leaders pour les anciens, et en Europe à certains ensembles, comme en France le récent Quint’ Up de Mario Canonge et Michel Zenino.
Ce quintet autrichien, parfaitement soudé, qui doit son nom à une intéressante composition de Thelonious Monk, est une découverte indispensable en France où les festivals dits de «jazz» s’honoreraient de faire preuve d’originalité et de programmer des groupes aussi brillants, solides et représentatifs du jazz de culture qui existe aussi en Europe dans divers registres au lieu des éternelles programmations franco-françaises à côté de quelques stars, le tout pas si jazz dans sa globalité.
Avec des musiciens de haut niveau, Worry Later est un véritable all stars dans l’esprit jazz, au service du collectif, d’une musique savante focalisée sur une esthétique, une histoire. Quatre d’entre eux sont autrichiens de naissance, et le dernier est serbe. Cette formation, à l’énergie et l’intensité très new-yorkaise, est un modèle de l’esprit du jazz. Le drive, la virtuosité, le swing, le blues, l’énergie du live où chacun se donne sans retenue, tous les éléments sont réunis pour faire de cet enregistrement un de ceux qu’on réécoutera toujours avec plaisir, chacun des musiciens prenant la parole dans des chorus bien équilibrés pendant que les autres membres du quintet apportent un soutien dont l’intensité ne faiblit jamais avec pour chacun de subtiles commentaires et contre-chants, une vraie dynamique collective.
Le brillant Daniel Nösig (tp, 1975, Zams) possède une solide formation académique au Conservatoire Royal de La Haye. Le beau son de Thomas Kugi (ts, 1964, Villach), formé au Conservatoire de Vienne, s’est illustré dans nombre de big bands. L’excellent Oliver Kent (p, 1969, Innsbruck) de première formation classique a par la suite étudié au Conservatoire de Vienne avant un séjour à New York et d’intégrer à son retour la scène jazz autrichienne dont il est l’un des meilleurs représentants. Uli Langthaler (b, 1959, Linz) est un sobre bassiste possédant un son mat profond, auteur de beaux chorus («Turkish Delight»). Dusan Novakov (dm, 1970, Pančevo, Serbie) est un batteur explosif à souhait pour ce type de groupe, qui a croisé la route des musiciens de jazz en tournée (Reggie Workman lui a donné quelques leçons) avant de compléter sa formation à Graz et à Rotterdam sur le plan académique.

Ces musiciens ont un riche passé de rencontres avec beaucoup de ceux qui ont construit cette esthétique au cours de tournées en Europe depuis plus de trente ans dans laquelle le quintet excelle aujourd’hui: Oliver Lake, George Cables, Dick Oatts, Don Menza, Kirk Lightsey, Dusko Goykovich, Valery Ponomarev, Andy Bey, Bread Lealy, Leo Wright, Ronnie Burrage, Billy Harper, Lew Tabakin, Red Holloway, Warren Vaché, Jimmy Cobb, Dee Dee Bridgewater, David Friedman, Hannibal Marvin Peterson, Mark Murphy, Howard Johnson, Clark Terry, Delfeayo Marsalis, Alvin Queen, Vincent Herring, Bobby Watson, Jim Pepper, Kurt Elling, John Hendricks, Bennie Mauphin, Benny Bailey, Johnny Griffin, Benny Golson, Idris Muhammad, Craig Harris, Joe Zawinul, Sam Rivers, Adam Nussbaum, Bill Evans, Randy Brecker, Danny Grissett, Vicente Archer, Miles Griffith, Gregory Hutchinson et d’autres encore. La transmission du jazz est à ce prix, celui de la multiplicité des rencontres sur scène, la vraie école du jazz, autour d’un objet central, le jazz, et le résultat superlatif de cet enregistrement donne une idée de ce miracle de la création quand il se produit, et de sa fragilité quand la terre s’arrête de tourner.
C’est bien le danger qui plane sur la culture indépendante, le jazz en particulier qui a besoin de liberté, de démocratie, de rencontres, de scènes et de public. L’enfermement actuel de la planète (Covid-19, une menace et une peur organisées et irrationnelles), de ses habitants, de ses artistes, par la dictature de la médiocrité, celle du pouvoir mondialisé, a aussi pour objectif d’annihiler la création.
On souhaite à ce groupe comme au jazz de dépasser ce moment, de se faire connaître aussi en France.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

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Anna Lauvergnac / Claus Raible
Free Fall

I Wonder Where Our Love Has Gone, Angel Eyes, Lover Come Back to Me, Detour Ahead, I'll Remember April, Autumn Nocturne, Blow Top Blues, You're Getting to Be a Habit With Me, Never Let Me Go/For All We Know
Anna Lauvergnac (voc), Claus Raible (p)

Enregistré en 2016, Trieste (Italie)

Durée: 51’ 02”

Alessa Records/Jazz & Art 1060
(www.alessarecords.at)


Free Fall
est un titre parfait pour un enregistrement en duo entre deux artistes complices dont nous évoquons par ailleurs d’autres bons enregistrements –Coming Back Home, d’Anna Lauvergnac, 2014, et Trio! de Claus Raible, 2018. Celui-ci de 2016 propose dans la formule intimiste par excellence –une chanteuse et un pianiste– neuf standards du jazz qui, avec la qualité de l’enregistrement font ressortir plus nettement encore la nature particulière de voix d’Anna Lauvergnac, profonde jusqu’à être parfois gutturale, une touche personnelle qui évoque l’Europe centrale dans un enregistrement très jazz et avec un répertoire très américain. Swing, blues et sensibilité sont bien présents, dans la tradition, et cette profondeur de l’expression propre à la chanteuse personnalise une belle heure de musique, d’autant que Claus Raible tricote, avec sa manière si moderne, stylisée et déjà classique, des merveilles d’introductions ou de commentaires qui ajoutent à l’expression d’Anna Lauvergnac sans l’étouffer. Les chorus du pianiste sont, au-delà de la culture et de la virtuosité sous-jacentes, d’une pure beauté («Lover Come Back to Me», «Detour Ahead», «I Wonder Where Our Love Has Gone»). Son toucher aérien, ses éclats sonores, ses ponctuations rythmiques sont de vrais bijoux et de nature à inspirer Anna Lauvergnac.

La présence de la voix («Detour Ahead», «Blow Top Blues») fait partie du charme particulier de cet enregistrement, du naturel et de la liberté de l’expression qu’on ressent, et qu’évoque le titre.
L’épure d’une voix aussi nue et sombre peut aussi faire penser («I Wonder Where Our Love Has Gone», «I'll Remember April») à l’expressionnisme du début des années 1920, certains ornements de Claus Raible relevant parfois du piano moderne du début du XXe siècle (petite introduction de «Autumn Nocturne»), même si son langage est solidement ancré dans le jazz. Sur ce sujet, il n’est d’ailleurs pas différent de nombre de pianistes américains de jazz qui plongent aussi leurs racines et leur inspiration dans cette période musicale, de même que Martial Solal en Europe. Le motif d’introduction et de conclusion sur «I'll Remember April» est de cette plus belle eau, et Claus Raible reprend ce thème et ce motif dans la version qu’il en donne en trio en 2018 (cf. Trio!).
L’idée d’un duo de cette nature d’expression, dans l’imaginaire collectif du jazz, se déroule after hours, dans l’atmosphère d’un club, en noir et blanc dans le clair obscur d’une fin de nuit et dans l’intimité, avec une proximité de la voix et du clavier. C’est une sorte de transposition artistique de la rencontre amoureuse (le titre): c’est ce que réussissent à la perfection Anna Lauvergnac et Claus Raible dans cet enregistrement.
«Angel Eyes» (d’Earl K. Brent et Matt Dennis) et le medley «Never Let Me Go/For All We Know» appartiennent à ce registre des thèmes immortels qui constituent la matière de ces rencontres.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Clairdee
A Love Letter to Lena

Old Devil Moon°, I Got a Name,  Maybe, Sometimes I Feel Like a Motherless Child*, I Want to Be Happy, Something to Live For**, Believe in Yourfelf, Stand Up
Clairdee (voc), Jon Herbst (p, kb), Ron Belcher, Doug Miller* (b), Deszon Clairborne, Lance Dresser° (dm),  Margo Hall (récitante) + Regina Carter (vln)**, reste du personnel détaillé dans le livret

Enregistré à Kensington, CA, date non précisée

Durée: 36’ 47’’
Declare Music 3427 (www.clairdee.com)


Clairdee est une chanteuse de la scène de San Francisco. Les informations biographiques pouvant nous éclairer sur son parcours sont plutôt maigres. Nous savons qu’elle est établie dans la baie de San Francisco depuis 1986 et qu’elle a touché à des styles musicaux assez variés (rhythm’n’blues, country, soul…) avant de se consacrer plus spécifiquement au jazz dans le milieu des années 1990, ce qui lui a donné l’occasion de se produire en compagnie d’Eddie Henderson (tp), John Handy (as) ou encore Roland Hanna (p). Elle a par ailleurs été associée quelques temps au guitariste et chanteur Henry Johnson. Enfin, elle a précédemment publié trois albums: Destination Moon (1999), This Christmas (2003) et Music Moves (2005). 

Nourrissant depuis l’enfance une grande admiration pour Lena Horne, entretenue par des parents particulièrement sensibles à son combat pour des Droits civiques, Clairdee explique que l’élection présidentielle de 2016 lui a permis d’aboutir un projet d’hommage qu’elle mûrissait depuis longtemps et qui paraît dix ans tout juste après la disparition de l’éternelle interprète de Stormy Weather. Ainsi, A Love Letter to Lena alterne chansons du répertoire de Lena Horne avec des interludes parlés, des épisodes de sa vie écrits en partie à la première personne d’après diverses sources documentaires: son enfance à Brooklyn, élevée par grand-mère Cora militante des Droits civiques et féministe, Hollywood et la politique de ségrégation dont Lena fut victime, l’amitié avec Billy Strayhorn, la marche sur Washington de 1963 à laquelle elle participa aux côtés de Martin Luther King et l’assassinat la même année du militant afro-américain Medgar Evers.
Malheureusement, le disque de Clairdee, musicalement inégal, n’est pas vraiment à la hauteur de ses intentions. Une majorité de titres sont en effet marqués par l’influence d’un smooth jazz tenant davantage de la musique d’ambiance. C’est dommage car Clairdee est une bonne chanteuse dont on peut apprécier les qualités sur les morceaux les plus réussis: un «Old Devil Moon» funky, une belle et sobre version de «Sometimes I Feel Like a Motherless Child» ou encore une ballade de Billy Strayhorn, «Something to Live For», sur laquelle intervient le violon de Regina Carter. L’autre composition de Billy Strayhorn, «Maybe», malgré une jolie introduction est bien moins traitée. L’album se clôt avec un rhythm’n’blues original, «Stand Up», un manifeste dans lequel Clairdee a inclus des extraits de discours du sénateur démocrate du New Jersey Cory Booker (éphémère candidat à la primaire de 2020), un choix qui reflète avant tout les âpres débats politiques du moment aux Etats-Unis.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Buddy Rich
Just in Time: The Final Recording

Wind Machine, Night Blood, Ready Mix, The Trolley Song, Winding Way, Harco Shuffle, Just in Time, Loose, Love for Sale, Shawnee, Up Jumped Spring, Why Bother?, Porgy and Bess, Twisted*
Buddy Rich (lead, dm), Eric Miyashiro (tp), Kevin Richardson (tp), Greg Gisbert (tp), Dana Watson (tp), Rick Rager (tb), Tom Garling (tb), Jim Martin (btb), Bob Bowlby (as), Mike Rubino (as, fl), Steve Marcus (ts), Chris Bacas (ts), Jay Craig (bar), Matt Harris (p), Rob Amster (b), Cathy Rich* (voc)

Enregistré les 19-20 novembre 1986, Londres

Durée: 1h 11’ 20” + 31’ 38”

Gearbox Records 1556 (www.gearboxrecords.com)
 

Cathy, la fille de Buddy Rich, excellente chanteuse, qui donne un aperçu de ses qualités sur le dernier titre du premier CD de cet album de deux disques, est sans aucun doute à l’origine de la publication de cet enregistrement historique, puisqu’il est le dernier, semble-t-il, du grand drummer que fut Buddy Rich, né à New York en 1917, et qui s’est éteint à Los Angeles le 2 avril 1987, quatre mois après ce concert.
 C’est Cathy également qui rédige les quelques notes de livrets, précieuses pour nous informer sur l’histoire de cet enregistrement effectué en Angleterre, à Londres, par le célèbre studio des Rolling Stones, The Mobile Studio Limited, dans le cadre du club Ronnie Scott’s du saxophoniste anglais avec lequel le batteur a entretenu une longue amitié. Le label qui publie ce concert est également anglais, et le fait avec la complicité du club londonien. C’est donc un projet bien réalisé, un hommage à la science du big band de Buddy Rich que vantait le regretté Richie Cole qui vient de nous quitter.
Cathy précise que le grand orchestre réuni pour cette occasion tourne depuis deux ans avec son leader, ce qui explique la belle machine swing, parfaitement huilée, perfection formelle à laquelle nous a toujours habitués ce musicien exigeant. «Fifteen people playing like one», c’est l’image retenue par la fille pour évoquer cet orchestre qui atteint une forme de classicisme dans son exécution, tant les ingrédients de cette performance sont portés à un haut niveau: mise en place, swing, drive porté par le leader, bons instrumentistes dans toutes les sections, avec quelques leaders comme Greg Gisbert (tp), Bob Bowlby (as), Steve Marcus (ts). Le thème «Just in Time» qui sert de titre à l’album est parfaitement descriptif de la manière de Buddy Rich qui relève pour l’explosivité de la tradition de Count Basie et pour l’esprit de certains arrangements d’une touche plus west coast, non loin de ce qui se fait à l’époque chez Gerald Wilson ou Oliver Nelson. Les trompettes ont un rôle essentiel dans les arrangements pour le caractère brillant, avec quelques touches de flûte et une section rythmique dynamique où trône Buddy Rich, un virtuose de l’instrument dont la vélocité participe de la tradition spectaculaire de l’instrument depuis Gene Krupa.

Si on peut le comparer au big band de Basie pour le punch, en revanche, il ne faut pas chercher chez Buddy Rich le fonds blues, bien que chacun des musiciens possèdent tous les arguments swing pour faire de cet ensemble un enthousiasmant big band. Quand on a la chance d’assister en live à une telle débauche d’énergie, on en garde forcément un souvenir inoubliable.
 Enfin, ce que fait le leader lui-même sur son instrument est époustouflant car Buddy Rich est un batteur dont la puissance, le swing et l’énergie se marient parfaitement avec la grande formation, même si son sens des nuances et sa virtuosité en font aussi un excellent musicien de petites formations. 
A cet égard, le second disque présente un seul thème de plus de trente minutes, de Bob Mintzer, où le batteur étale toutes ses qualités en particulier son jeu aux baguettes sur la caisse claire, parfois dans un registre différent, plus moderne, en raison du compositeur. Sur ce thème, signalons les belles interventions de Steve Marcus au ténor et Bob Bowlby à  l’alto, qui donnent plus de chaleur et de profondeur à la composition, et une touche de blues bienvenue pour faire respirer l’ensemble.

Le répertoire de l’ensemble de cet hommage est un savant alliage de jazz mainstream, bebop et post bop, réalisé par le leader nous dit Cathy, avec une place faite aux standards souvent joués en big band comme «Just in Time», «Love for Sale», aux compositions plus rares 
pour ce type de formation comme le «Up Jumped Spring» de Freddie Hubbard, un répertoire plus moderne avec le «Good News» de Bob Mintzer et des thèmes de Bill Holman, Sammy Nestico, Bill Cunliffe, qui caractérisent la couleur principale du big band. Cathy intervient en invité sur «Twisted» le thème de Wardell Gray et Annie Ross, et on sent dans sa sûreté qu’elle a été bercée par les conseils de son père.
Un disque hommage, un batteur qui a participé à l’excellence du jazz tout au long de sa carrière, cet enregistrement est une belle initiative pour nous rappeler le grand Buddy Rich.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

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Cheick Tidiane Seck
Timbuktu: The Music of Randy Weston

Tanjah, Ganawa Blues Moses (version rhodes), Timbuktu*, In Memory of, African Cookbook°, Ganawa Blue Moses (version piano)+, Niger Mambo, Mr. Randy
Cheick Tidiane Seck (p, rhodes, org hammond, moog), Mohamed Hafsi (b), Marque Gilmore (dm), Yizih Yode (ts), Adama Dembele (perc) + Manu Dibango*° (ts), Abd Al Malik (voc)*, Ali Wage (fl)*, Majid Bekkas (guembri)
+
Enregistré en 2019, Paris
Durée: 1h 09’ 55”
Komos 005 ([email protected]


Enregistré à Paris, cet hommage africain à la musique de Randy Weston ne manque pas d’allure. Il réunit des musiciens d’origines différentes en Afrique sous la direction de Cheik Tidiane Seck qui était apparu dans le jazz pour quelques rencontres, souvent improvisées, avec des musiciens de jazz. Cheick Tidiane Seck est surtout devenu familier des amateurs de jazz par son enregistrement, Sarala, avec une légende du jazz, Hank Jones, un disque qui devait d’ailleurs le principal à la musique africaine du Mali et pas grand-chose au jazz malgré la présence d’Hank Jones. Les amateurs de musique africaine ont pu apprécier une musique de qualité en grande formation et cela a aussi conféré au musicien malien une aura particulière, une notoriété supplémentaire.
Ici, c’est le responsable du label, Antoine Rajon, qui a proposé à Cheik Tidiane Seck de rendre hommage à Randy Weston, disparu en 2018, dont on connaît l’amour qu’il a porté au continent africain où il a vécu pendant de longues périodes, et qui l’a profondément inspiré. Il se trouve que les deux musiciens s’étaient croisés au festival Jazz à Vienne en 2016 pour l’anniversaire de Randy (90 ans), et avaient improvisé ensemble, Randy Weston laissant à Cheik Tidiane Seck quelques titres à écouter pour un projet éventuel commun. Ce qui n’a pu se réaliser mais a favorisé l’acceptation de la présente proposition. Cheik Tidiane Seck a choisi d’honorer dans ce disque la musique de Randy Weston et toutes les compositions sont donc du Maître disparu, à l’exception du dernier thème. Cheick Tidiane Seck joue du piano acoustique, de l’orgue, du moog et du rhodes, et son projet, évidemment très marqué par ses racines africaines a l’immense mérite de restituer aussi la manière de Randy Weston, notamment dans le morceau-titre «Timbuktu», en référence à la belle ville malienne de terre rouge et ocre que Randy aimait.
La formation est composée d’excellents instrumentistes qui s’accommodent parfaitement de cette synthèse originale, une lecture africaine des compositions d’un musicien de jazz, qui n’est pas sans rappeler –pas dans le résultat mais dans l’intention– la réussite de certains albums de Gato Barbieri relisant le jazz nord-américain à la lumière de la tradition argentine/andine. Yizih Yode est un bon saxophoniste, doué d’un beau son, très jazz dans sa manière, qui justement favorise cette analogie jusque dans son jeu, avec reverb parfois, soutenu par le clavier rhodes du leader («Ganawa/Blue Moses»). Cheik Tidiane Seck adopte parfois le swing le plus américain qui soit, sur son piano acoustique ou électrique, percute son clavier de piano acoustique avec des qualités de percussion qui rappelle le grand Randy dans sa musique et avec parfois une proximité d’esprit comme dans «Niger Mambo», «Ganawa Blue Moses». Adama Dembele apporte sur le plan des percussions de belles couleurs africaines qui s’intègrent parfaitement à ce côté jazz, d’autant que le batteur Marque Gilmore est exceptionnel, et joue parfaitement de cet entre-deux: musique de Randy Weston et musique africaine. La richesse rythmique est peut-être la plus belle des qualités de cet enregistrement: il y a sur «Niger Mambo» des échanges entre piano, basse, percussions et batterie d’une grande beauté, un grand moment du disque à quatre voix, plus le sax pour les ponctuations. Sur «Timbuktu», il y a plusieurs invités: l’introduction à la flûte d’Ali Wage est très belle, très parlée et pourtant musicale, évocatrice et boisée aux couleurs de la ville. Le regretté Manu Dibango est lui aussi de l’hommage (sur «African CookBook» également), et participe avec ses habituelles qualités d’adaptation à cet univers, apportant à sa manière une coloration jazz. A la basse, Mohamed Hafsi sait aussi alterner esprit jazz et soutien percussif africain (ostinatos rythmiques) avec beaucoup de sensibilité et d’a propos. La réussite du projet, qui a trait aussi à la nature des compositions de Randy Weston, est que l’atmosphère et la magie des espaces africains tels que les a rêvés le géant de Brooklyn, ressort d’une interprétation par des Africains qui eux n’ont pas à le rêver puisqu’ils y sont nés et le vivent. Quand on vit dans un espace, il est parfois plus difficile de le rêver, et on peut en perdre quelque peu la sensibilité (qui se retrouve dans l’exil). C’est alors peut-être une bonne idée d’avoir enregistré à Paris car l’éloignement peut aider à retrouver ce mood westonien, et les atmosphères très blues, comme dans «In Memory Of», «Ganawa/Blue Moses». Cela peut aussi favoriser l’évocation de la dimension rêve et imagination si puissante chez Randy Weston.
C’est le deuxième hommage déjà à Randy Weston, après celui de T.K. Blue, et c’est aussi une réussite d’autant plus remarquable dans ce cas que les musiciens, Cheik Tidiane Seck en particulier, sont parvenus à conserver leur personnalité en rejouant une musique, qui pour évoquer le continent africain, n’en est pas moins une musique afro-américaine dans ses gènes. Randy Weston continue d’inspirer l’excellence, les grands Ancêtres sont immortels comme il le pensait
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Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

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Alain Jean-Marie
Pensativa

We'll Go Alone, Bongo Bop Cheryl, Calypso, Pensativa, You Don't Know What Love Is, Ela e Carioca, You Are My Everything, Dos Gardenias, AJM Blues, With a Song in My Heart, Italian Sorrow, Quiet Now
Alain Jean-Marie (p), Darryl Hall (b), Lukmil Perez Herrera (dm)

Enregistré en octobre 2017, Meudon (92)

Durée: 53’ 15”

L2MG-Let My Music Grow 201710 (UVM Distibution)


Le trio avec des musiciens de haut niveau est la formule de rêve pour Alain Jean-Marie, un pianiste qui incarne l’excellence parisienne du jazz de culture, et que nous ne vous présentons plus car il l’avait fait lui-même en détail dans une belle interview (Jazz Hot n°681), un numéro dont il faisait la couverture. Darryl Hall est un autre indispensable de la scène française (Jazz Hot n°640) et nous en parlons très régulièrement dans les comptes rendus, les chroniques de disques, car ses qualités ont enrichi beaucoup de formations de musiciens accomplis, des deux côtés de l’Atlantique, en France en particulier. Darryl Hall a récemment gravé sous son nom un beau disque, Swingin’ Back, pour le label Space Time.
Le batteur Lukmil Perez Herrera semble avoir été choisi spécialement pour ce projet, car ce natif de La Havane (1970), qui a étudié les percussions à l’Escuala Elemental de Arte dès son jeune âge, possède en dehors de son amour pour le jazz, tous les traits de sa tradition, un sens très cubain du rythme comme on l’entend sur les premières mesures très bien trouvées de «With a Song in My Heart» et «Italian Sorrow» (la belle composition d’Alain Jean-Marie), «Dos Gardenias » et plus généralement dans l’ensemble d’un disque où le jazz est roi avec Darryl Hall mais avec la touche caribéenne et latine du leader par moment et les accents cubains du batteur très souvent. Pour finir sur Lukmil, il faut signaler qu’il a accompagné Arturo Sandoval (tp), El Indio Mario Morejon Hernandez (tp) dont il est un fidèle, et Felipe Cabrera (b). Il est installé à Paris depuis bientôt 20 ans, et a participé à Looking for Chano, l’évocation du percussionniste de légende par Jérôme Savary. Lukmil a aussi accompagné Tito Puente et le bon Orlando Poleo, un autre habitué des quais de la Seine.
Le titre de cet album, Pensativa, un thème de Clare Fisher et d’autres titres comme «Ela e Carioca» d’Antonio Carlos Jobim, «Dos Gardenias» et même le «Calypso» de Kenny Barron indique le caractère épicée de cette musique à la manière d’Alain Jean-Marie, c’est-à-dire toujours avec une grande élégance, une culture jazz solidement ancrée au plus profond de son cœur, un swing inébranlable qui ne renie aucun des accents qui participent de sa personnalité ou de ses accompagnateurs. Alain Jean-Marie est un artiste de premier plan dans ce cadre, parcourant aussi dans ce disque quelques standards comme «You Are My Everything» avec un classicisme dans cette forme post-bop qui est vrai régal.
Darryl Hall est un bassiste sans qui la scène du jazz française serait moins lumineuse. Il a ce drive propre aux plus grands bassistes de l’histoire du jazz, un son et une dextérité exceptionnelle, et ses chorus sont des grands moments de musique de jazz. Il apporte cette dimension américaine du son à toutes les formations qu’il rejoint, mettant en valeur les qualités de tous sans jamais perdre ce qui fait sa force: ses capacités à apporter à la musique une dynamique exceptionnelle fondée sur son swing. L’échange en duo avec Alain Jean-Marie sur le thème double «Bongo Bop/Cheryl» (Charlie Parker) est révélateur de ses talents de solistes, mais tout l’enregistrement est marqué par sa qualité de soutien et de relance.Bien que leader, Alain Jean-Marie, comme toujours, est de cette trempe des grands pianistes qui laissent beaucoup de place à leurs compagnons, privilégiant la musicalité, l’échange, le collectif. Le résultat en est un bel album de jazz agrémenté d’accents.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Garden District Trio
Upward

Jump, It’s So Clear to Me, Whistler, Pink Sky, You Are the One, Love for You, My Sons (Meus Filhos), Mardi Gras Day
David W. Hansen (dm), Jordan Baker (p), Brian Quezergue (eb)

Enregistré en janvier 2019, Bogalusa, LA
Durée: 35’ 28’’
DHMP Records 012019 (www.gardendistrictband.com)


C’est en 1994 que le batteur David W. Hansen a créé le Garden District Band, formation à géométrie variable dont il nous offre aujourd’hui une version en trio. Originaire du Canada, il a achevé ses études musicales au Texas avant de s’installer à New Orleans. Son Garden District Band accueille ainsi les musiciens de cette scène, à l’instar des deux partenaires présents sur ce disque: le pianiste Jordan Bakerse qui se produit très régulièrement dans les églises à travers la Louisiane et occupe la fonction de «Music Ministry Leader» à la New Orleans Church; le bassiste Brian Quezergue, qui s’est trouvé aux côtés de musiciens comme Kidd Jordan (ts), Alvin Batiste (cl) ou Clarence Gatemouth Brown (voc, eg, vln). Cette formule en trio se produit par ailleurs chaque semaine dans un restaurant de la ville.

L’album, Upward, le dixième de David W. Hansen avec son Garden District, uniquement constitué d’originaux de sa main, est à la confluence d’esthétiques latines et funky caractéristiques de New Orleans. D’où l’emploi de la basse électrique qui donne au trio une couleur particulière qui transparaît dès les premières mesures du premier titre, «Jump», lequel permet d’emblée d’apprécier les qualités rythmiques du trio. Le jeu très percussif et gospelisant de Jordan Baker («You Are the One») s’adapte tout aussi bien au groove afro-cubain («My Sons») qu’à l’évocation des marches néo-orléanaises sur «Mardi Gras Day» où David W. Hansen fait vrombir sa caisse claire et nous gratifie d’un solo fort à propos.
Un disque qui témoigne de l’identité musicale toujours très forte et foisonnante de Crescent City.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Martial Solal Trio
Complete Recordings 1953-1962

CD1: Dinah, La Chaloupée, Ramona, Once in a While, Poinciana, The Champ, Farniente, Pennies From Heaven, Darn That Dream, I Only Have Eyes For You, You Stepped Out of a Dream, The Way You Look Tonight, Signal, Midi 1/4, Just One of Those Things, You're Not The Kind of Boy, My Funny Valentine, Ridikool, You Go to My Head, The Song Is You
CD2: Ouin-Ouin, Theme à Tics, Bonsoir, Very fatigué, Middle Jazz, Jordu, Nos Smoking, Special Club, Dermaplastic, Aigue-Marine, Averty c'est Moi, Gavotte à Gaveau, Suite pour une frise Part I & II

Martial Solal (p) Trio, avec selon les thèmes: Pierre Michelot (b) et Pierre Lemarchand (dm), Jean-Marie Ingrand (b) et Jean-Louis Viale (dm), Joe Benjamin (b) et Roy Haynes (dm), Benoît Quersin (b) et Jean-Louis Viale, Guy Pedersen (b) et Daniel Humair (dm)

Enregistré de 1953 à 1962, Paris

Durée: 58’ 15” + 1h 13’ 28”

Fresh Sound Records 982 (Socadisc)


Le label de Barcelone poursuit son indispensable réédition de l’œuvre enregistrée de Martial Solal, en solo, trio et avec orchestre, et dans ces années, elle est particulièrement captivante. On vous le répète: il y a chez Martial Solal une virtuosité et une invention dans cette période qui en fait le digne représentant en Europe de ce que le jazz a de meilleur dans le monde. Il est dans cette époque, sur le plan stylistique, un incroyable prolongement de deux des pianistes les plus prodigieux de l’histoire du jazz: Art Tatum et Bud Powell. L’effarante technique de Martial Solal et ses options esthétiques de l’époque, un environnement musical très dynamique où les musiciens du monde se retrouvent à Paris, lui permettent, du vivant de ces deux monstres sacrés du clavier, de rivaliser, sans fadeur et sans aucune servilité, avec ce que le piano jazz propose de plus virtuose, en solo ou en formation. Par son humour, sa personnalité, sa culture qui doit au jazz et à la musique classique, Martial Solal apporte une dimension personnelle à l’art pianistique, son expression étant alors plus proche musicalement de Bud Powell et du bebop, particulièrement en trio.
Charles Delaunay, qui a eu très tôt un goût prononcé pour les génies les plus insolites du jazz, a très vite perçu le caractère exceptionnel de Martial Solal, et le premier des deux CDs de cette réédition est consacré à la réédition des enregistrements pour Swing et Vogue que dirigeait alors Charles Delaunay. Les divers enregistrements réunissent de beaux trios européens, français et belge, mais aussi en 1954 une rythmique américaine de passage, Roy Haynes faisant d’ailleurs sa première couverture de Jazz Hot à cette occasion. Dans cette année 1953, qui verra la disparition du phare du jazz en France, Django Reinhardt, Martial Solal côtoie musicalement le regretté guitariste, mais également la diaspora belge dont Sadi qui sera aussi sur le fameux enregistrement avec Django, Clifford Brown lors d’une jam session, à l’occasion de son passage dans l’orchestre de Lionel Hampton.
1955 est l’année des 20 ans de Jazz Hot,et Martial Solal est encore choisi par Charles Delaunay pour le concert anniversaire. Il obtient en 1955, le nouveau prix Django Reinhardt de la nouvelle Académie du jazz remis par Jean Cocteau. Martial Solal est déjà un musicien qui compte dans le jazz, et c’est l’âge d’or du jazz à Paris où le meilleur des musiciens belges de jazz s’est installé, avec Bobby Jaspar, Benoît Quersin, Sadi. Martial Solal, dans ces enregistrements, est un digne émule de Bud Powell, il donne en particulier en trio, sur ce disque, parmi les plus beaux enregistrements que nous lui connaissons, avec une qualité d’invention, une profondeur sans pareille, et ce n’est pas qu’une question de virtuosité, mais bien d’époque, de tension de la musique et de nature de l’environnement: dans la session du 29 avril 1955 avec Benoît Quersin et Jean-Louis Viale, Martial Solal est prodigieux.

Si on retrouve la virtuosité, l’invention et l’humour de Martial Solal dans le second CD, enregistré au début des années 1960, on ne retrouve pas l’intensité musicale de la période 1953-55. La musique continue d’être excellente et brillante, mais on sent que l’atmosphère a déjà changé, et la musique s’en ressent, non par sa perfection formelle, mais par son esprit. Ce deuxième CD propose des enregistrements à l’origine publiés par Columbia. Martial Solal est maintenant un musicien reconnu. Il compose beaucoup, des musiques de films car c’est aussi l’âge d’or du jazz dans les musiques de film, et A bout de souffle de Jean-Luc Godard qui sort en 1960 est pour lui un tremplin vers la célébrité voire l’éternité alors que Martial Solal n’a que 33 ans! Alors qu’en 1955, son répertoire est essentiellement constitué de standards et compositions du jazz américain, en 1960, Martial écrit la totalité de ses thèmes à l’exception du «Jordu» de Duke Jordan qui ouvre le live à Gaveau. Sans renier les qualités de compositeur de Martial Solal, les droits d’auteurs sont passés par là, et si le swing reste toujours surnaturel dans l’aisance rythmique de Martial Solal, le jazz de Martial Solal y perd un peu de ses racines, de son feu: l’accent blues et plus largement américain se dilue quelque peu au profit d’un langage plus savant mais moins libre paradoxalement. Si on écoute le «You Go to My Head» de 1955, on se demande si Martial Solal n’y est pas plus libre que sur ses propres compositions. On pourrait trouver quelques explications, mais il n’est pas certain que Martial Solal les partage lui-même. Le trio d’alors avec Guy Pedersen et Daniel Humair est techniquement parfait, la mise en place et la musique restent exceptionnelles et captivantes par la virtuosité même du maître du clavier.

Encore une réédition indispensable de cet excellent label du précieux Jordi Pujol dont on ne doute pas que Martial Solal soit l’un des artistes favoris.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Simon Bolzinger
Ritmos Queridos

Quitapesares, Mambo de Machaguay, Montuno en Olinda, La Pomeña, Como Llora un Estrella, Beau Soir & Dindi, Danzón para Oxúm, Baile de los Morenos, El Ciego
Simon Bolzinger (p), Willy Quiko (b), Luca Scalambrino (dm)

Enregistré en décembre 2017, Marseille

Durée: 56’ 48”

Quart de Lune 3770001717388 (www.assospicante.com)


Sorti en février 2020, cet enregistrement nous permet de découvrir un pianiste, qui en est déjà à son cinquième enregistrement. De formation classique, ce qu’on entend parfois dans sa manière brillante et dans ses choix mélodiques («Beau Soir & Dindi»), il a aussi été lauréat, il y déjà longtemps, de la classe de jazz du Conservatoire de Marseille. C’est dire qu’on est en présence d’un très bon technicien de l’instrument qui possède également une solide formation en matière de jazz, son second amour donc. Car Simon Bolzinger aime beaucoup la musique en général, une qualité, et dans ce disque, il évoque son troisième amour, l’Amérique du Sud et ses rythmes. Cet amour est probablement né d’un apprentissage au sein des chœurs de Caracas et d’un long séjour en 1989-90 au Venezuela, et plus largement de sa découverte, dans une carrière déjà respectable, de l’univers des rythmes américains latins et du sud. Son port d’attache, Marseille, n’est peut-être pas non plus étranger à cette relation avec l’Amérique du Sud, la ville entretient une véritable mythologie de ce continent pour de multiples raisons.

Simon Bolzinger nous propose dans cet opus de neuf titres un voyage à travers les pays et les rythmes, chaque morceau constituant en soit des étapes de ce périple du Joropo du Venezuela au boléro mexicain, en passant par divers rythmes et pays (le Brésil, Cuba, l’Argentine, le Pérou…) tous décrits dans le détail des titres sur le livret. C’est donc aussi un travail pédagogique qui confirme son enseignement dans la cité phocéenne, son ancrage dans ce répertoire et ce style qu’il honore depuis trente ans dans des spectacles, des œuvres écrites et des rencontres musicales autour des musiques traditionnelles, avec la pianiste vénézuélienne Prisca Dávila notamment.
L’originalité du traitement ici est que c’est en pianiste de jazz, principalement, qu’il aborde ces univers («La Pomeña», «Baile de los Morenos»), même s’il profite de nombreux moments pour entrer sans retenue dans les différents univers en quittant son costume de pianiste de jazz pour la tunique colorée latine, voire afro-latine («Montuno en Olinda», «Danzón para Oxúm») qu’il a choisis de faire découvrir. Il ne faut pas chercher une unité dans ce disque mais plutôt des découvertes guidées par un excellent instrumentiste, savant en cette matière rythmique, qui possède autant de cordes à son arc rythmique que d’amour pour les musiques traditionnelles et populaires des Amériques. C’est une heure de belle musique («Como Llora un Estrella»), jazz dans son accentuation et son toucher, dont le répertoire est principalement teinté des atmosphères et mélodies sud-américaines.Le trio est parfaitement soudé autour du projet, très musical comme il sied à une musique où la beauté des mélodies et la richesse des rythmes sont essentielles. L’expression est relâchée, maîtrisée dans un disque d’un jazz qui se fait manière plus qu’essence pour mettre en valeur d’autres musiques populaires. Un projet original.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Toku
Toku in Paris

Love Is Calling You*°+, She Comes Back Again, After You, Strollin’ in Paris*, I Think I Love You*+, Nuageux, Be Careful*, I Will Wait for You**, Still in Love With You*°, Blue Smoke, Closing*
Toku (tp, flh, voc), Pierrick Pédron (as)*, Giovanni Mirabassi (p), Laurent Vernerey, Thomas Bramerie° (b), André Ceccarelli, Lukmil Prez
+ + Sarah Lancman (voc)**
Enregistré du 1er au 7 juillet 2019, Meudon (78)
Durée: 57’ 31’’
Jazz Eleven 11005 (www.jazzeleven.com)


Découverte pour le public français, le trompettiste et chanteur Toku est devenu en vingt ans une figure de la scène jazz japonaise. Né en 1973 à Niigata, ville située au nord de l’archipel, en bordure de la mer du Japon, Toku s’est d’abord initié au cornet durant ses études secondaires, avant d’apprendre également à maîtriser la trompette et le bugle. Lors d’un festival universitaire, il est remarqué et encouragé à embrasser une carrière de jazzman. Il termine ainsi ses études aux Etats-Unis, à la Tokyo International University, dans l’Oregon, pour apprendre l’anglais et s’immerger dans la scène jazz. De retour au Japon, il commence à chanter au club Body & Soul de Tokyo et sort en 2000 un premier disque chez Sony, Everything She Said. Il en enregistrera une dizaine d’autres (dont des hommages à Stevie Wonder et Frank Sinatra) dans les deux décennies qui suivent, rencontrant un succès dans tout le sud-est asiatique (Corée du Sud, Hong Kong, Shangaï…) et au-delà. En parallèle, il opère quelques incursions dans la pop music et le rock. 

Cette propension à flirter avec les musiques de variétés se retrouve sur le premier album «européen» de Toku, Toku in Paris, produit par le label Jazz Eleven fondé par Giovanni Mirabassi et Sarah Lancman. Malgré la présence d’accompagnateurs chevronnés et une expressivité jazz sur l’instrument (très marquée par l’influence de Miles Davis), les mélodies originales (principalement écrites par le leader), inégalement réussies, finissent par faire perdre de son intérêt à la personnalité vocale de Toku (dont la tessiture est étonnamment proche de celle de Gregory Porter) desservie par quelques ballades sirupeuses qui plombent l’ensemble. En fait, le meilleur du disque se trouve sur les quatre titres instrumentaux, dont les bons «Strollin’ in Paris» et «Be Careful», à l’énergie bop, auxquels Pierrick Pédron apporte un relief qui manque cruellement ailleurs le plus souvent. On y apprécie également l’élégance de Giovanni Mirabassi. Signalons un joli duo avec Sarah Lancman sur la seule reprise proposée, «I Will Wait for You» de Michel Legrand, l’approche tout en sensibilité de la chanteuse apportant plus de légèreté.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Snorre Kirk
Drummer & Composer

Prelude, Heartland, The Main Drag, Pastorale, Port Lights,The Capital Blues, Grace, Swing City Blowout, Postlude
Snorre Kirk (dm, comp), Tobias Wiklund (crt), Magnus Wiklund (tb), Klas Lindquist (as, cl), Jan Harbeck (ts), Magnus Hjorth (p), Lasse Mørk (b)

Enregistré les 1-2 juin 2016, Copenhague

Durée: 40’ 50”

Stunt Records 17022 (UVM Distribution)


Nous remontons dans le temps, pas très loin en 2016, pour un enregistrement qui précède les deux bons déjà chroniqués sous la nom de l’excellent Snorre Kirk (Tangerine Rhapsody et Beat), batteur mais aussi compositeur de talent, qui prolonge, en petite formation, l’esprit de la musique de Duke Ellington avec une élégance et une personnalité qui font de lui l’un des artistes très intéressants de ce côté de l’Atlantique. Il ne s’agit pas d’une relecture, réinterprétation de l’œuvre du Maestro, mais bien d’un prolongement de l’esprit d’une œuvre car Snorre Kirk a la particularité d’écrire tout son répertoire. Nous vous avons raconté quelque peu le parcours de Snorre Kirk dans les autres chroniques évoquées plus haut.
Beaucoup se demanderont avec inquiétude (pour le musicien autant que pour le chroniqueur) comment il est encore possible de prolonger l’une des œuvres les plus monumentales du jazz. Pas d’inquiétude pour Snorre Kirk qui est un modeste, et qui s’excuserait presque de ne pas céder à l’obligation de jouer une musique dite «actuelle». Il a une réelle personnalité qui s’entend aussi bien dans son jeu de batterie que dans de belles compositions personnelles où il apporte sa manière dans un esprit du jazz s’inspirant parfois du Duke de Money Jungle, mais aussi des interprétations du Duke en solo ou en trio avec Sam Woodyard et John Lamb («The Shepherd» à la Fondation Maeght par exemple, disponible en vidéo).
Snorre Kirk a parfaitement analysé les composantes et les permanences de cette facture ellingtonienne particulière, comme le jeu du grand Sam Woodyard, et il les réutilise à sa façon pour orchestrer son monde, ses mélodies. Les musiciens qui l’accompagnent, aussi fins connaisseurs que le leader de cet univers, se coulent parfaitement dans ce projet. Le résultat est une belle réussite car l’une des dimensions essentielle de la musique afro-américaine, la plus difficile à s’approprier, le blues, n’a rien d’artificielle dans l’univers de Snorre Kirk, comme l’utilisation de la couleur néo-orléanaise n’a rien d’un bricolage. C’est une appropriation respectueuse et savante. Beaucoup ont rejoué le Duke, l’ont parfois copié, mais ici, on ne se pose jamais la question d’une copie, car c’est neuf, et pourtant ça appartient à un monde musical comme une descendance. Chacun des musiciens, comme chez Ellington, possède une couleur, et la couleur de chacun s’inspire et évoque en partie des composantes de l’Orchestra, car les compositions et les arrangements subtiles sont à la hauteur des ambitions de cette musique. Le saxophoniste Jan Harbeck est d’un niveau exceptionnel dans la veine de Paul Gonsalves, nous avons déjà chroniqué certains de ses disques, et les autres musiciens, jeunes pour la plupart, que nous connaissons moins ou peu, apportent un engagement sincère dans cette musique. Tobias Wicklund, Klas Lindquist, Magnus Hjorth sont excellents dans ce contexte. Enfin, il existe ce qui n’appartient qu’à Snorre Kirk, ce pouvoir d’invention de mélodies, cette recherche de la beauté, un côté très dépouillé dans son jeu qui contraste avec la richesse des arrangements, cette puissance de l’imaginaire et son talent d’instrumentiste, percussionniste, son jeu aux balais virtuose. Tout cela existe bien entendu dans son inspiration, le Duke pour ce disque, mais la beauté et l’imagination qu’apporte Snorre Kirk sont bien les siennes et entraînent sa formation dans son monde.
C’est un petit disque par la durée, 40 minutes finement ciselées, mais un travail d’orfèvre qui font de ces minutes un bijou qu’on réécoute sans fin avec un plaisir inchangé, avec une curiosité toujours étonnée par les qualités d’invention de Snorre Kirk qu’on peut retrouver sur internet dans d’autres registres mais toujours égal à lui-même (Snorre Kirk Quintet et Danish Night: Snorre Kirk Quintet, Scandinavian Suite). C’est la marque d’un artiste, il n’y a aucun doute.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

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Anna Lauvergnac
Coming Back Home

Lullaby of the Leaves, Be Still, My Soul, Get out of Town, Soft Winds, Music Is, You're My Thrill, Let's Face the Music and Dance, I Know a Song, For Heaven's Sake, Nobody Else but Me, Coming Back Home
Anna Lauvergnac (voc), Claus Raible (p, arr), Giorgos Antoniou (b), Steve Brown (dm)

Enregistré en novembre 2013, Hagenberg (Autriche)

Durée: 57’ 05”

Alessa Records 1032 (www.alessarecords.at)


Une belle expression, la voix profonde, parfois sombre d’Anna Lauvergnac, et un trio de haut niveau autour d’un excellent pianiste, Claus Raible, c’est l’explication essentielle de ce disque réussi qui, pour dater maintenant de quelques années (2013) n’en mérite pas moins notre attention pour sa qualité. C’est le label autrichien, Alessa Records, où l’on retrouve également les récents enregistrements d’Anna Lauvergnac et Claus Raible (Free Fall), qui propose cet opus où tout est cousu main autour de la voix d’Anna Lauvergnac par les arrangements de Claus Raible. En musicienne accomplie, la chanteuse laisse respirer une musique où le trio a toute sa place. Elle a savamment composé un répertoire avec des standards et trois originaux dont le dernier donne le titre au disque.

Sur le livret, une photo d’Anna Lauvergnac, avec une valise symbole de voyage mais aussi de retour à la maison –peut-être le jazz– donne une clé possible d’une personnalité originale qui est pour beaucoup dans l’impression de sereine maturité. Originaire de Trieste, une «belle endormie» au riche passé austro-hongrois, nichée au fond de la Mer Adriatique, ville où elle a grandi, Anna Lauvergnac est cette majestueuse chanteuse qui a accompagné beaucoup des enregistrements du Vienna Art Orchestra de Mathias Rüegg, et, dans cette tranche de vie, elle a parcouru beaucoup de scènes festivalières du monde, ce qui n’a pas limité son envie de voyages. Elle a aussi été à la rencontre du jazz avec une volonté constante auprès de grandes voix, Andy Bey, Mark Murphy, Sheila Jordan, et au-delà de la voix auprès de Reggie Workman, Barry Harris, Jay Clayton, et sans doute bien d'autres, vivant(e)s et disparu(e)s… 
Anna Lauvergnac, à côté du jazz –et ce n’est sans doute pas sans rapport– parcourt le monde, l’Inde où elle a une activité sociale, la Grèce et les Balkans entre Belgrade et Trieste, l’Allemagne, l’Autriche… Elle a composé plusieurs musiques de films, et elle est aussi correspondante de presse, après avoir exercé mille métiers, pour des articles qui confirment une personnalité accomplie, curieuse de tout et solidaire de l’humanité, critique aussi (un texte intéressant sur la réduction du langage et partant des liens sociaux provoqué par les nouvelles technologies). C’est une artiste dont on ressent la précision des choix esthétiques, sans ostentation dans un registre expressif, et qui s’exprime clairement dans un jazz classique, c’est-à-dire de culture, choix qu’elle partage avec Claus Raible, avec une touche dans la voix de cette Europe qui identifie, avec réussite, son phrasé. Dans cet enregistrement, Claus Raible, le complice depuis plusieurs années et enregistrements, tisse avec son style intense, inspiré de la tradition Thelonious Monk-Bud Powell, un contrepoint d’une grande beauté, inventif et original. Ses chorus conjuguent swing, blues et modernité avec une virtuosité maîtrisée et se marient parfaitement à la voix émouvante d’Anna Lauvergnac pour un bel enregistrement.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDexter Gordon Quartet
Live in Châteauvallon 1978

Tangerine*, Strollin’, More Than You Know*, Gingerbread Boy, Long Tall Dexter 
Dexter Gordon (ts, ss), George Cables (p), Rufus Reid (b), Eddie Gladden (dm)
Enregistré le 8 novembre 1978, Châteauvallon (83)
Durée: 42’ 56” + 1h 07’ 36”
Elemental Music/INA 5990435 (CD) + 5990535 (LP*) (Distrijazz)


Une nouveauté de Dexter Gordon, et donc un indispensable car c’est aussi rare que musicalement de haut niveau. La particularité de cette édition tient aussi à la sortie concomitante d’un double CD de l’intégralité du concert (on le suppose vu la durée) et d’une édition en vinyle (1 LP) pour les collectionneurs avec seulement deux des cinq titres, censé apporter ce supplément d’âme à l’écoute (son plus chaud) et à la vue en raison du format 30cm. On contestera gentiment le LP qui aurait pu être plus généreux (en fait il y a la moitié du concert, et le livret du CD est plus riche sur le plan iconographique, même si c’est en plus petite taille). Cela dit, chacun fera soit choix. Il y a trois textes dans le livret, de Maxine Gordon, l’épouse et agent de Dexter Gordon, de Michael Cuscuna (Mosaic, Blue Note) et de Brian Morton (Penguin Jazz Guide), qui se chevauchent un peu. Le plus informatif est celui de Maxine qui resitue bien la période avec des détails biographiques intéressants.
Dexter Gordon est l’un de ses ténors du bebop, l’un des premiers après Don Byas à faire légèrement évoluer le langage du ténor, tout en restant, avec le recul, très proche des sources: un gros son, le swing et le blues, on pourrait dire la même chose de Coleman Hawkins et Lester Young ou Ben Webster… et d’autres après Dexter quand ils s’inscrivent dans cette tradition. La modernité, comprise comme une mode et non comme la simple invention naturelle propre à un artiste, mal comprise donc, a quelques fois provoqué de mauvaises analyses. Dexter Gordon est donc un grand classique du ténor, et ses novations résultent de son traitement du son, du tempo et de la mélodie, si proche de sa manière d’être, de parler, de marcher, de sa stature imposante. Il est bien sûr un héritier de la tradition, de Lester Young en particulier, mais il a toute sa vie intégré des manières de ses pairs de l’origine jusqu’à John Coltrane, son cadet. Il y a dans Jazz Hot de nombreux articles dont un beau Jazz Hot Spécial 2007 qui fait le point sur l’artiste, sa biographie, sa discographie (détaillée et illustrée) que nous vous recommandons. Il y a aussi le Jazz Hot n°434 consacré à la sortie du film de Bertrand Tavernier, Autour de Minuit/’Round Midnignt. Miracle du service public, aujourd’hui démoli sur le plan de sa mission, l’INA (l’Institut National de l’Audiovisuel) a conservé dans ses archives de belles ressources, dont cet inédit de 1978 du ténor en pleine maturité, dans le moment (année 1978) de son retour définitif dans la mère-patrie, après un long séjour en Europe commencé dès 1963, mais qui connut quelques allers-retours à New York, Chicago ou sur la Côte Ouest d’où est originaire le grand Dexter qui avait ses habitudes au Keystone Korner en particulier.
Cela dit, c’est encore en Europe et en France que se déroule ce concert et cet enregistrement, qui nous reviennent en importation, lors de tournées qui amenèrent ce groupe de Copenhague à Châteauvallon, en passant par Stuttgart, Cologne, Willisau, Cracovie et Berlin (pour le tour d’Europe). On le voit, si Maxine Gordon a fait du bon travail pour ce retour américain, l’Europe et Dexter Gordon ont un vrai attachement mutuel qui se lit dans une discographie importante et trouvera sa traduction quelques années plus tard dans le film Autour de Minuit. Châteauvallon est ce théâtre en plein air, situé à Ollioules, dans la banlieue Toulonnaise (Var), où vécut un grand festival de jazz à l’époque où la France était encore une démocratie, un de ces événements qui consacrèrent la place de choix qu’occupa la France sur le plan culturel, grâce au jazz, et au meilleur (la lecture des beaux programmes et des comptes rendus se fait aussi dans Jazz Hot), même si cela n’alla pas sans quelques débats très musclés entre spectateurs partisans du hot (tournée des artistes CTI), du straight (musique improvisée) et du commercial (Magma), car le temps n’était pas au consensus, nous étions, on le répète, en démocratie. C’est le festival de jazz de l’été et son succès qui sortirent le lieu de l’anonymat prenant au début des années 1970 une ampleur incroyable, refusant du monde, et malheureusement dans une atmosphère trop libertaire pour plaire aux institutions et aux autorités. Le jazz, malgré son succès, fut évacué de l’été pour être cantonné à un théâtre couvert et à un petit festival d’automne présentant encore de beaux concerts bien qu’en nombre réduit: nous y avons vu Art Blakey, Joe Henderson et le jeune Didier Lockwood encore dans un jazz post-coltranien qui lui allait bien; ce concert de Dexter Gordon du 8 novembre 1978 fait partie de cette fin d’histoire du jazz à Châteauvallon. Jack Lang a converti le lieu en scène nationale, consacrée au théâtre et à la danse, et si la musique improvisée y a parfois trouvé accueil, le jazz a été gommé, à tel point que le wikipedia de la scène nationale, une réécriture pitoyable, a pratiquement effacé de son héritage le jazz qui constitue pourtant le meilleur et le plus prestigieux de son histoire, avec le public le plus nombreux et le plus populaire, le seul moment vraiment artistique d’une création libre par des artistes libres. C’est triste.
Mais revenons à notre Dexter Gordon qui rappelle tant de bons souvenirs d’une autre France, d’un autre temps, celui de la démocratie, des arts et du jazz. Dexter, pour son retour américain a été secondé dans ses choix, c’est Maxine qui le dit, par Woody Shaw, Todd Barkan (patron du Keystone Korner), Michael Cuscuna et elle-même, quand il s’est agi de trouver une formation stable: le choix s’est arrêté sur le solide Rufus Reid capable aussi de chorus virtuoses comme sur «Gingerbread Boy» (b, cf. Jazz Hot n°607), sur le brillant George Cables (cf. Jazz Hot n°680 dont il fait la couverture) qui sont déjà présents sur ses enregistrements de 1977 et sur un batteur, Eddie Gladden, qui apparaît en 1978 car Victor Lewis ne peut suivre Dexter. Eddie restera jusqu’à 1982 et sera remplacé par Roy Haynes. En 1980, Kirk Lighsey remplacera George Cables. La musique est ici comme toujours avec Dexter de belle qualité. Nous ne partageons pas l’idée que ce serait la meilleure période et meilleure formation de Dexter défendue dans le livret, car Dexter a toujours bien choisi ses sections rythmiques, et les Kenny Drew, Ed Thigpen, Niels-Henning Ørsted Pedersen de sa période européenne sont aussi réguliers et excellents que la rythmique de ce retour aux Etats-Unis, sans parler des enregistrements Blue Note des années 1960, etc. Le répertoire est classique pour le ténor: deux standards, une composition personnelle en rappel, et un thème d’Horace Silver, un autre de Jimmy Heath, deux compositeurs que Dexter jugent à juste titre comme parmi les meilleurs du jazz. De belles mélodies et son allure traînante sur le temps doit, à notre avis, autant à sa manière d’être (il suffit de l’écouter parler) qu’à son inspiration lestérienne. Rufus Reid est profond et puissant comme il le faut avec un gros son, Eddie Gladden est excellent, foisonnant, parfois un peu trop présent («Gingerbread Boy»), et George Cables est une merveille d’équilibre, le bon accompagnement inventif sur le plan harmonique, brillant et plus sur ses chorus. On s’arrêtera sur sa splendide intervention sur «More Than You Know» en solo (ténor, basse et batterie lui laissant toute la place), introduite par la voix de Dexter Gordon récitant les paroles de ce beau standard (Eliscu-Rose-Youmans) avant de donner ce qui peut être le meilleur de cet enregistrement: Rufus Reid fait l’essentiel, le tempo, Eddie Gladden est parfait aux balais, et George Cables, on le répète, magnifique dans ses arpèges, ses triolets, ses harmonies en soutien, avant de prendre un chorus qu’on peut isoler en tant que chef d’œuvre, comme celui du leader. Dexter Gordon est lui profond comme l’océan.
Du Dexter Gordon inédit, et du meilleur, c’est un cadeau!

Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Mette Juul
Change

Beautiful Love, at Home (There Is a Song), Get Out of Town, It Might Be Time to Say Goodbye, Double Rainbow, Just Friends, I’m Moving On, Dindi, Young Song, Without a Song, Northern Woods, The Peacocks (A Timeless Place), Evening Song
Mette Juul (voc, g) et selon les titres Ulf Wakenius, Gilad Hekselman, Per Mølleøj (g), Heine Hansen (p), Lars Danielsson (b, cello ,g)

Enregistré à New York, Copenhague (Danemark) et Kållered (Suède), dates non précisées

Durée: 48’ 44’’

Universal Music 7796107 (Universal)

Mette Juul
Change

Some Other Time, Skylark, For Jan (Part Two), You Must Believe in Spring, The Peacocks (A Timeless Place)
Mette Juul (voc, g) et selon les titres Mike Moreno, Ulf Wakenius, Per Mølleøj (g), Lars Danielsson (b)
Enregistré à New York, Copenhague (Danemark) et Kållered (Suède), dates non précisées
Durée: 25’ 31’’
Universal Music 0860225 (Universal)


La chanteuse et guitariste Mette Juul est née en 1975 au Danemark. Elle a remporté en 2007 une compétition internationale de jazz en Estonie et a sorti un premier disque sous son nom en 2010, Coming in From Dark (Cowbell). Deux autres suivent en 2012 et 2015 avec notamment la présence d’Ambrose Akinmusire (tp).  Voilà pour cette brève introduction (ni sa communication, ni Internet ne nous renseignent vraiment sur son parcours).
Ses deux derniers albums, Change et New York – Copenhagen, parus conjointement chez Universal, à quelques mois d’intervalle entre l’automne 2019 et le début 2020, très similaires dans l’esprit, sont issus de plusieurs sessions (certaines sont probablement communes aux deux opus), effectuées entre New York et la Scandinavie, en solo, duo ou trio, avec différents musiciens, dont deux Suédois bien connus: Lars Danielsson (soutien d’une belle musicalité sur la première version de «The Peacocks») et Ulf Wakenius (intervention pleine de poésie sur «Just Friends»). L’épure et la sobriété d’un show-room de design danois président à ces enregistrements où se succèdent standards et compositions (fort correctes) de Mette Juul. Tout y est charmant et de bon goût: la Danoise possède un joli timbre aux légères inflexions swing mises en valeur par la finesse de l’accompagnement. Cependant, le manque d’intensité guette ces interprétations. A entendre également ses précédentes productions, Mette Juul sort rarement du registre de la ballade intimiste.
Jéme Partage
© Jazz Hot 2020

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Jean-Pierre Bertrand
Mosaïc

Lady Be Good, Swing That Boogie, A Life Story*, Hindustan, The Boogie Rocks*, In the Backroom, Sentimental Journey*, Has Anyone Seen Corinne, On the Sunny Side of the Street*, Tasting This Burgundy*, Boogie on Saint Louis Blues, Minor Blues for Jimmy*, Softly Blues*, In a Little Spanish Town°
Jean-Pierre Bertrand (p, p solo*), Enzo Mucci (b, g°), Michel Denis (dm)

Enregistré les 19 et 20 septembre 2019, Longvic (21)
Durée: 49’ 11’’
Black & Blue 1084.2 (Socadisc)


Jean-Pierre Bertrand est depuis trente ans l’un des principaux représentants du piano boogie en France. Né en 1955 à Saint-Germain-en-Laye (78) au sein d’une famille de musiciens, il débute son apprentissage musical par le piano classique, mais décide, à l’âge de 16 ans, de se tourner vers le boogie et le blues après avoir assisté à un concert de Memphis Slim. Dès lors, il approfondit sa connaissance des maîtres du genre (Albert Ammons, Meade Lux Lewis, Jimmy Yancey…) tout en suivant des études à l’école hôtelière de Paris. Et après une première carrière dans le secteur de la restauration, il devient musicien à plein temps en 1990, notamment en trio avec Enzo Mucci et Gérard Marmet (dm). Il se fait également organisateur de festivals, en particulier du Beaune Blues Boogie qui fêtait sa 14
e édition en décembre 2019. 
Sur une moitié des 14 titres du CD, Jean-Pierre Bertrand est en piano solo, sur l’autre en trio avec Enzo Mucci –complice de longue date– et Michel Denis dont on connaît le compagnonnage de dix-huit années avec Memphis Slim ainsi que de nombreuses collaborations: Bill Coleman, Rex Stewart, Earl Hines, Don Byas, Paul Gonsalvez, Johnny Griffin, T. Bone Walker, John Lee Hooker, Dany Doriz et tant d’autres. Le répertoire joué puise à la fois dans la musique populaire américaine du début du XXe siècle («Hindustan», 1918; «In a Little Spanish Town», 1926), les standards du jazz («Lady Be Good», «On the Sunny Side of the Street» de même qu’une composition de Ray Bryant, «In the Backroom») et les classiques du boogie («The Boogie Rocks», «Boogie on Saint Louis Blues) tout en présentant plusieurs originaux du leader dont deux particulièrement réussis: «Tasting This Burgundy» et «Minor Blues for Jimmy».
Un bon disque réalisé par d’excellents adeptes de cette musique.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Inigo Kilborn
Inigo Sings

You’d Be so Nice to Come Home To, Darn That Dream, Le Haut du pavé, For all We Know, La-la-la, Just Friends, Let’s Face the Music and Dance, Blues for Tony, I Thought About You, Once Upon a Summertime, A Song for Fleur, Happy
Inigo Kilborn (cnt, flh, voc), Philippe Armand (p), Jean-Marc Pron (b), Philippe Méjéan (dm)

Date et lieu d’enregistrement non précisés
Durée: 1h 01’ 06’’
Autoproduit Coolstream CD6 ([email protected])


Le trompettiste anglais résidant sur la Côte d’Azur, Inigo Kilborn, nous avait été présenté en 2018 par notre correspondant sur place et ami Daniel Chauvet (Jazz Hot n°685) récemment disparu. A la tête de son propre quartet depuis dix ans, Inigo Kilborn nous propose son nouveau CD, où il s’adonne au chant. Si cet ancien professeur d’art en retraite est un trompettiste fort honorable, sa voix, bien que chargée d’émotion, souligne les failles et les limites techniques d’un «amateur marron» (pour reprendre le mot de Boris Vian) qui s’exprime avec sincérité. Parmi les standards interprétés, Inigo Kilborn a glissé cinq bons originaux de sa main, dont «Le Haut du pavé», seul morceau instrumental de l’album, où l’on a le loisir d’apprécier au mieux les membres de la formation, avec une section rythmique qui permet la présence du swing et un leader à la sonorité chaude et feutrée. A n’en pas douter, c’est dans l’ambiance amicale d’un concert qu’Inigo est à son meilleur. On espère d’ailleurs que nos apprentis dictateurs nous laisserons cet été le loisir d’entendre les musiciens qui comme lui ne fréquentent pas les grands circuits professionnels mais répandent le jazz avec conviction auprès du grand public, dans les cabarets, les restaurants et aux terrasses des cafés.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Svetlana and The Delancey Five
Night at the Speakeasy

All I Want, Just a Sittin and a Rockin, You Won’t Be Satisfied°, It’s All Good (Big Noise), Do Nothing Till You Hear From Me, Under a Blanket of Blue°, Temptations, God Only Knows, Lady Be Good, Because, Dance Inbetween the Moments, You Are Like a Song, Sometimes I’m Happy (Sometimes I’m Blue)*, Tea for Two
Svetlana Shmulyian (voc), George Delancey (b), Charlie Caranicas (tp), Adrian Cunningham (s, cl, voc*), Vinny Raniolo (g), Dalton Ridenhour (p), Rob Gacia (dm) + Wycliffe Gordon (tb, voc°)
Enregistré entre le 24 septembre et le 10 octobre 2014, New York, NY
Durée: 57’ 32’’
OA2 Records 22116 (www.originarts.com)

Svetlana
Night at the Movies

Moonlight, Sooner or Later°+, Cheek to Cheek*, Pure Imagination, Moon River, Happy*, When You Wish Upon a Star+, Watch What Happens, Remember Me, No One’s Home°, Smile, It Might Be You+, Almost There*°+, Over the Rainbow°
Svetlana Shmulyian (voc), Wycliffe Gordon (tb, voc)*, Pasquale Grasso (g)°, Sullivan Fortner (p)
+, Elias Bailey (b) et selon les titres: John-Erik Kellso (tp), Michael Davis (tb), Sam Sadigursky (s, cl), Chico Pinheiro (g), John Chin (p, ep), Matt Wilson, Rob Garcia (dm), Rogerio Bocatto (perc), Antoine Silverman, Entcho Todorov (vln), Chris Cardona (viola), Emily Brausa (cello), Isabel Braun (voc)
Enregistré à New York, NY, date non précisée (prob. 2019)
Durée: 1h 07’ 11’’
Starr Records 001 (www.svetlanajazz.com)


Originaire de Russie, Svetlana Shmulyian (qui se présente sous son seul prénom) vit à New York où elle chante de façon professionnelle depuis 2011 après avoir exercé des fonctions à la Columbia University. Elle est depuis devenue une familière de la scène jazz new-yorkaise et a effectué quelques tournées à l’étranger. S’il s’agit indéniablement d’une bonne vocaliste, l’on est frappé aussi par la qualité des collaborations qu’elle a noué au sein des différents projets qu’elle anime, notamment «Svetlana and The Delancey Five», du nom de l’excellent contrebassiste George Delancey (dont nous vous avions déjà parlé dans Jazz Hot n°680), avec lequel elle a enregistré son premier disque, Night at the Speakeasy. Y figure également un (encore) jeune et talentueux représentant du jazz dit «traditionnel», l’Australien Adrian Cunningham (voir notre chronique) ainsi que Rob Garcia dont les baguettes ont déjà servi auprès de Wynton Marsalis, Lynne Arriale, Joe Lovano, Sheila Jordan, Reggie Workman ou encore Ken Peplowski. S’ajoute à cela un «guest» de luxe, Wycliffe Gordon (au trombone et au chant), qui est également présent sur le second album de Svetlana, Night at the Movies, où l’on a affaire à un orchestre très différent (avec cordes) qui bénéfice notamment de la présence de Pasquale Grasso (frère de Luigi) et de Sullivan Fortner. Que du beau monde…
Des deux opus à l’actif de Svetlana, le plus intéressant est le premier, indépendamment du niveau des musiciens évoqués. Bien qu’enregistré en studio, Night at the Speakeasy fait référence au Back Room, un club historique de Manhattan, l’un des deux seuls bars clandestins (speakeasy) ouverts à New York pendant la Prohibition encore en activité. C’est là que Svetlana et le Delancey Five ont commencé à se produire, pour le plaisir des amateurs de jazz et des danseurs. D’où des arrangements évoquant la swing era, signés majoritairement par Rob Garcia (mais aussi par Wycliffe Gordon et Adrian Cunningham), qui réussit le tour de force d’adapter, sans que le résultat ne paraisse artificiel, deux tubes de la pop: «God Only Knows» des Beach Boys et «Because» des Beatles qu’on pourrait penser issus du répertoire de Benny Goodman! Svetlana nous propose également quatre originaux de bonne facture, dont trois de sa main –«All I Want», «It’s All Good» et «Temptations» (co-écrit avec le contrebassiste Brandi Disterheft)–, «Dance Inbetween the Moments» étant à mettre au crédit de Rob Garcia. Pour le reste, il s’agit de standards très bien interprétés, en particulier pour ce qui est des deux chantés en duo avec Wycliffe Gordon («You Won’t Be Satisfied» et «Under a Blanket of Blue»), dont la voix rocailleuse rappelle l’expression très singulière de Satchmo. Svetlana n’oublie pas pour autant ses racines slaves avec «You Are Like a Song» une jolie composition du trompettiste de jazz Eddie Rosner (1910-1976), Polonais né à Berlin et réfugié en Union soviétique où, après avoir connu le succès et les faveurs du pouvoir stalinien pendant la guerre, il a passé six ans au goulag et terminé sa carrière dans un quasi anonymat. Le chant (russe) de Svetlana y est particulièrement sensible, dans un beau dialogue avec la clarinette d’Adrian Cunningham.
Le second album de Svetlana, Night at the Movies, est consacré aux musiques de film. Moins hot que le précédent, il reste cependant, au global, un disque de jazz, l’intervention de cordes restant limité à deux titres: «Moonlight» (Sabrina, Sydney Pollack, 1995) et «It Might Be You» (Tootsie, Sydney Pollack, 1982), ce second titre relavant davantage de la musique de Broadway jazzy malgré la présence de Sullivan Fortner. A l’inverse, le pianiste exprime toute sa fibre néo-orléanaise sur «Almost There» (La Princesse et la grenouille, Ron Clements & John Musker, 2009) à l’unisson avec Wycliffe Gordon qui déborde ici de swing. On retrouve encore le tromboniste pour deux nouveaux duos vocaux savoureux sur «Cheek to Cheek» (Top Hat, Mark Sandrich, 1935) et «Happy» (Moi, moche et méchant, Pierre Coffin & Chris Renaud, 2010), autre heureuse adaptation jazz d’un tube issu de la musique de grande consommation. Enfin, «Smile» (Les Temps modernes, Charlie Chaplin, 1936) est l’occasion d’apprécier un élégant solo de Pasquale Grasso, le frère guitariste de Luigi Grasso.
A la suite de cette bonne entée en matière, on espère retrouver Svetlana sur d’autres projets au cœur du jazz et entourée de musiciens tout aussi remarquables.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

François Dumont d'Ayot Quartet
Upon'isthms

Sanza, L'Antidote, Garbage Joke Gig, King-Song, Dark Castle Monk, Le Chant des Canuts, Mini-Mona, L'Olive, L'Alambic
François Dumont d’Ayot (s, fl, cl), Guillaume Lavergne (p, kb), Guillaume Antonicelli (eb), Guillaume Chappell (dm)

Enregistré en octobre 2011, Lyon (69)

Durée: 56’ 07’’

Autoproduit (www.francoisdumontdayotquartet.com)

François Dumont d'Ayot Quartet
Shero'isthms

L'Alambic, Les Cyclamen, Anacoluthe n°1, Tangoellanne (
1er et 2e mouvement), Sabayon St Jacques, Anacoluthe n°2, Sofa Swing, Le Chemin des croisées (1er et 2e mouvement), Anacoluthe n°3, Treize heures l’îlot, Patrick's Day 
François Dumont d’Ayot (s, fl, cl), Guillaume Lavergne (p, kb), Guillaume Antonicelli (eb), Attilio Terlizzi (dm)

Enregistré entre septembre 2013 et février 2014, Lyon (69)

Durée: 53’ 40’’

Great Winds 3172 (Musea)

François Dumont d'Ayot Quartet
Anadyomèn'isthms

Anthenenesong,Les Hespérides, Le Coffre mort, Deal lent, Naïve, [email protected], Marche pygmée, Evanescence, Buzimir, Ouverture, Mini-Mona, Sénèquesong
François Dumont d’Ayot (s, fl, cl), Rémi Mercier (p, kb), Maurade Meniri (eb), Attilio Terlizzi (dm)
Enregistré des 29, 30 août et
1er septembre 2017, Sante-Foy-lès-Lyon (69)

Durée: 1h 11’ 15’’

Great Winds 3187 (Musea)
 

Basé à Lyon, où il dirige depuis dix ans le festival «Jazz à Cours et à Jardins», François Dumont d’Ayot est un multi-instrumentiste qui pratique à peu près toutes les variantes de la famille des flûtes, clarinettes et saxophones, notamment les plus atypiques comme le stritch (saxophone alto droit Buescher), le conn-o-sax (mezzo-soprano droit en fa) ou le saxophone ténor en ut (dont la tessiture se situe entre l’alto et le ténor). A la tête de son quartet, il a livré, ces dernières années, trois albums-concepts où s’ajoutent à l’originalité instrumentale une tentative de relier des continents musicaux (d’où le suffixe «isthme» répété sur chaque album) fort éloignés: d’un côté, la musique classique médiévalo-renaissance-baroque, de l’autre, le jazz avec des références revendiquées à Thelonious Monk ou Steve Lacy, parfois agrémentées de quelques excentricités électroniques.

Les compositions du leader, qui se présentent comme des suites, relèvent ainsi parfois du jazz, le plus souvent des musiques improvisées alliant musique ancienne, musique contemporaine et une forme de free échevelée, particulièrement avec l’emploi des saxophones. Sur Upon’isthms, on constate d’ailleurs que c’est sur les flûtes que François Dumont d’Ayot possède l’expression la plus limpide («Garbage Joke Gig» qui rappelle les bandes sons de Lalo Schifrin, rehaussées d’un bon groove au Fender), le swing n’étant pas non plus absent de thèmes comme «Dark Castle Monk» où le saxophone se fait plus rond. De même, sur Sphero’isthms, avec le dynamique «Sofa Swing», tandis qu’on note aussi de belles réussites mélodiques avec «Tangoellane», petite suite en deux mouvements. Enfin sur Anadyomèn’isthms, les entrecroisements musicaux deviennent plus difficiles à suivre, même si «Deal Lent» apparaît comme un oasis jazz auquel l’auditeur pourra se raccrocher.

A l’évidence, le travail de François Dumont d’Ayot est à réserver à un public curieux de recherches musicologiques
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Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Marc Benham
Biotope

Pablo, Airegin, La Suite de Finobacci, Con Alma, Moonlight in Vermont, Jitterbug Waltz, Year of the Monkey, On the Street Where You Live, Mood Indigo,  Samurai Sauce
Marc Benham (p), John Hebert (b), Eric McPherson (dm)
Enregistré en novembre 2018, Rueil Malmaison (92)
Durée: 48’ 28’’
SteepleChase 33140 (www.steeplechase.dk)


Après
avoir publié deux bons disques en solo, Herbst et Fats Food et un en duo tout aussi passionnant, Gonam City, avec le trompettiste Quentin Ghomari, Marc Benham se plie cette fois aux exigences du schéma classique du trio. Ses complices ne sont pas des débutants: le contrebassiste John Hebert et le batteur Eric McPherson se sont faits connaître comme sidemen de Fred Hersh, Andrew Hill ou Jackie McLean, excusez du peu! Aux standards intemporels («Airegin», «Con Alma», «Moonlight in Vermont», «Jitterbug Waltz» et «Mood Indigo») qu'il traite d'une façon à la fois respectueuse et originale, Marc Benham ajoute quatre compositions personnelles de bonne facture, en particulier «Pablo» qui ouvre le disque de belle manière.
On retrouve ici son jeu de piano, gorgé de citations nourries par une connaissance approfondie de l’histoire du piano jazz. Il est soutenu avec attention par un Eric McPherson toujours aussi musical et un solide John Hebert qui ont la délicatesse de respecter l'univers du pianiste sans imposer leur voix. Autodidacte formé à l’école de l'écoute, il a un sens aigu de l’harmonie dont il fait profiter ses élèves au Conservatoire de Gennevilliers et à la Bill Evans Academy. Ses improvisations toujours élégantes sont soutenues par un swing sans faille.
Un disque intéressant, inspiré par l'univers du jazz dans son ensemble, de Fats Waller à Sonny Rollins et Marc Benham, en passant par Ellington et Gillespie, où le pianiste expose ses qualités.

Daniel Chauvet
PS: Nous avons reçu cette chronique du regretté Daniel Chauvet grâce à l'amabilité de ses proches (Lise et Marion, cf. l'hommage que nous lui avons rendu). Nous l'avons préparée et corrigée comme si Daniel était encore là mais sans pouvoir échanger avec lui, avec le petit pincement au cœur de savoir que c’est sa dernière contribution et qu'il a donc jusqu'au bout pensé à Jazz Hot.
© Jazz Hot 2020

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Mike DiRubbo Quartet
Live at Smalls

Hope, Details, A Blues, Moving In, Pent-Up Steps, As It Stands, Archangel
Mike DiRubbo (as), Brian Charette (p), Ugonna Okegwo (b), Jongkuk Kim (dm)

Enregistré les 8 et 9 décembre 2017, New York, NY

Durée: 1h 05’ 52’’

SmallsLIVE 0058 (www.smallslive.com)


Né en 1970 à New Heaven, CT, Mike DiRubbo a débuté à la clarinette avant d’opter pour l’alto, dès ses 12 ans. D’abord autodidacte, il suit des études supérieures musicales, en particulier auprès de Jackie McLean. Installé à New York depuis 1997, on le retrouve dans les formations de Tony Reedus, Carl Allen (dm), Larry Willis, John Hicks (p), Eddie Henderson (tp), Cecil Payne (bar) ou encore Clarence Gatemouth Brown (voc, hca, g). Sa carrière de leader n’est pas non plus en reste puisque ce Live at Smalls est son septième album sous son nom, depuis From the Inside Out (Sharp Nine Records, 1999) avec Steve Davis (tb), notamment suivi de Keep Steppin’ et de Human Spirit (Criss Cross, 2001 et 2002) avec Jim Rotondi (tp) et Joe Farnsworth (dm), jusqu’à Threshold (Ksanti Records, 2013) qui compte déjà Brian Charrette et Ugonna Okegwo. En sideman ou en leader, Mike DiRubbo partage ainsi la scène et les studios avec les meilleurs, ce que ses qualités d’instrumentiste font paraître comme une évidence.
Se distinguant de la sonorité acidulée caractéristique de Jackie McLean, l’alto de Mike DiRubbo est plus ample et rond, se rapprochant davantage d’un Benny Carter, la vélocité parkérienne en plus. Il explique d’ailleurs être attiré par la tessiture de ténors comme Gene Ammons et Ben Webster. Issu de deux soirées de concert au club Smalls de Spike Wilner (qui a interrompu l’édition de ses Live at Smalls après une soixantaine de références au catalogue), Mike DiRubbo présente ici sept compositions personnelles, d’une belle musicalité (les racines italienne du saxophoniste), servies avec conviction par un quartet au bop nerveux qui ne relâche jamais le swing. A l’unisson de leader, Brian Charette est d’une étourdissante volubilité évoquant les dialogues Bird-Bud Powell (solo sur «Details») et portée par la densité rythmique d’Ugonna Okegwo et du Sud-Coréen Jongkuk Kim. Une intensité sans âpreté qui permet également au quartet de Mike DiRubbo d’enrober les ballades, comme «Movin In». Un excellent disque bénéficiant de la spontanéité propre au live.

me Partage
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Jimmy Cobb
Remembering U

Eleanor*°, Pistachio, Man in the Mirror, Remembering U, JC's Ac*, Composition 101, I Just Can't Stop Loving You, Willow Weep for Me*, W.K., Cedar's Rainbow, I Don't Wanna Be Kissed (By Anyone But You), Cobb's Belle
Jimmy Cobb (dm), Roy Hargrove (tp, flh)*, Javon Jackson(ts)°, Tadataka Unno (p), Paolo Benedettini (b)
Enregistré les 20-21, 28 juin 2016, Englewood Cliffs, NJ

Durée: 1h 04’ 09”

Jimmy Cobb World 1001 (www.jimmycobb.com)


Ce disque autoproduit par le grand Jimmy Cobb, dont le trio s’augmente sur trois titres de Roy Hargrove et sur un titre de Javon Jackson, incline à la nostalgie. C’est en effet le dernier enregistrement réalisé par le plus célèbre ingénieur du son de l’histoire du jazz, Rudy Van Gelder, disparu deux mois après. On retrouve également sur trois thèmes le regretté Roy Hargrove qui nous a quittés en 2018. De plus, Jimmy Cobb y avait enregistré un thème «Remembering U» dédiés à tous les musiciens qui ont accompagné, enrichi sa luxuriante carrière (Jazz Hot n°523-1995 et Jazz Hot n°634-2006), et s’ils sont nombreux et prestigieux, ils ont pour la plupart quitté ce monde, à commencer par Miles Davis, John Coltrane, Cannonball Adderley, Sonny Stitt, Freddie Hubbard, Wes Montgomery, Sarah Vaughan, Bobby Timmons et tant d’autres, car le parcours de Jimmy Cobb s’est fait parmi les étoiles (cf. l’impressionnante discographie dans les numéros déjà cités).
Ce disque a encore le goût doux-amer de ce temps qui passe avec cette composition intitulée «W.K.», en hommage à Wynton Kelly, écho au «Mister P.C.» de Coltrane pour Paul Chambers, car Jimmy Cobb constitua avec Paul Chambers et Wynton Kelly l’une des plus formidables rythmiques, l’un des plus grands trios de l’histoire du jazz. Cette teinte d’automne ne doit pas faire oublier que Jimmy Cobb est parmi nous et qu’il est un magnifique batteur, dont la personnalité est magnifié par son jeu de cymbales. Il est ici accompagné par l’excellent Tadataka Unno, un pianiste d’origine japonaise né en 1980, dont Roy Hargrove disait justement : «Ce que j'aime dans son jeu, c'est qu'il a un formidable sens de la dynamique. Et il ne se contente pas de frapper le piano. Il le touche comme Hank Jones, Teddy Wilson et Tommy Flanagan.» Sur «Cedar's Rainbow», un thème de sa composition en hommage à Cedar Walton, Tadataka Unno prend l’un de ses meilleurs chorus du disque. On retrouve avec plaisir Paolo Benedettini, le contrebassiste d’origine italienne, né en 1977 à Pise, un élève de Ron Carter qui présenta une thèse de musicologie à Bologne, en Italie, intitulée: «Chambers' Music, Paul Chambers and the Role of the Double Bass in the Jazz of the Fifties», ce qui le rend particulièrement compétent pour accompagner, en tant que contrebassiste, soixante ans plus tard le même Jimmy Cobb. Il a intégré l’orchestre en 2013. Sur l’hommage au trio de Wynton Kelly «W.K.», Paolo Benedettini prend un excellent chorus.

Seule faiblesse relative de cet enregistrement, «The Man in the Mirror», interprétée naguère par feu Michael Jackson, qui débute bien en format churchy, mais qui est sur le plan mélodique inconsistant, comme d’ailleurs sur le plan du message. Avec l’adjonction de Roy Hargrove sur trois titres et de Javon Jackson sur le premier d’entre eux, la musique n’est pas moins captivante, car le trompettiste possède cette flamme et cette inspiration qui donnent à ses interventions une profondeur et un dynamisme de tous les instants. Sur «Willow Weep for Me», le quartet revient au blues fondateur, et Roy Hargrove fait admirer sa capacité à renouveler n’importe quel répertoire avec son beau son et son imagination.
Au total, une heure de belle musique toute en nuances, pleine de swing et de cette musique aérienne que distille Jimmy Cobb avec toutes ses formations depuis plus de soixante ans…
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

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Yvonnick Prené
New York Moments

Ready Steady Blow, New Yorker, Very Early, Dear Zlap, Air on Sunny String, A Brooklyn Tale, Milestone, 46th Street, The Owl Farm, Bad April Fool
Yvonnick Prené (hca), Brian Charette (org), Jordan Young (dm)
Enregistré en février 2019, lieu non précisé

Durée: 1h 1’ 42’’

SteepleChase 31886 (www.steeplechase.dk)

Installé à New York depuis 2007, Yvonnick Prené, 36 ans, originaire de la région parisienne, y fait vivre la tradition Toots Thielemans. Sensibilisé très jeune à la musique –son père rapporte régulièrement des CDs de jazz et de blues à la maison et l’emmène aux concerts–, il découvre l’harmonica vers 7-8 ans et commence à s’initier en autodidacte. Un peu plus tard, vers 13-14 ans, son intérêt pour le jazz et le blues se précise: le jeune Yvonnick commence à prendre des cours de guitare, à explorer les bacs de Paris Jazz Corner et à lire… Jazz Hot! A 17 ans, il donne ses premiers concerts en club et, à la suite d’une leçon particulière avec Olivier Ker Ourio, opte pour l’harmonica chromatique. Il poursuit également des études musicales qui passent par La Sorbonne où il obtient une bourse lui permettant, à 23 ans, de poursuivre son cursus au City College de Harlem, où son apprentissage du jazz prend une toute autre dimension, comme il le dit lui-même dans les notes de pochette du présent disque. Devenu à son tour un pédagogue confirmé (il a publié plusieurs ouvrages sur l’harmonica chromatique) et un familier de la scène new-yorkaise, il a sorti quatre albums sous son nom entre 2013 et 2016, notamment enregistrés avec les guitaristes Michael Valeanu, Pascale Grasso (frère de Luigi), Peter Bernstein et l’organiste Jared Gold. Sur ce cinquième disque, New York Moments, l’harmoniciste rend hommage à la ville qui a lui a  fait toucher la réalité culturelle et artistique du jazz, une réalité dont il a manifestement eu l’intuition depuis son adolescence. Signant sept des dix titres, il s’est entouré de deux solides accompagnateurs: Brian Charette (1972), qui appartient aussi à la «famille» SteepleChase, a notamment accompagné quelques légendes du saxophone comme Lou Donaldson, Houston Person, George Coleman; Jordan Young (1978), originaire de Detroit, a débuté sa carrière auprès de grands représentants de cette scène: Marcus Belgrave (tp), Donald Walden, James Carter (s), Teddy Harris Jr. (p, ss) ou encore Rodney Whitaker (b). Rien d’étonnant donc que ce disque swingue et groove de la première à la dernière minute, tout en variant les couleurs. L’album s’ouvre ainsi sur une jolie ballade, «Ready Steady Blow», sur laquelle Yvonnick Prené s’exprime longuement, avec une intensité et une sensibilité qui évoquent la manière du géant belge de l’harmonica. Le soutien de Brian Charette et Jordan Young, ici comme sur les autres thèmes, apportant de la densité à la musique avec une pulsation toujours présente. Toots encore est directement évoqué à travers «Very Early», une composition de Bill Evans qu’il affectionnait. On retiendra sinon «Air on Sunny String» de Brian Charette, dont l’introduction nerveuse donne à l’harmonica des faux-airs d’accordéon, et enfin la composition finale, «Bad April Fool», bluesy en diable, pour laquelle le leader a repris l’harmonica diatonique de ses débuts donnant davantage de rugosité à son jeu. Du bop au blues, Yvonnick Prené s’inscrit avec beaucoup de réussite et sans servilité dans cette filiation directe avec le baron Toots. Bien joué!
me Partage
© Jazz Hot 2020

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Snorre Kirk Quartet with Stephen Riley
Tangerine Rhapsody

Unsentimental, Tangerine Rhapsody*, Blues Jump*, West Indian Flower, The Nightingale & the Lake, Uptown Swing Theme, Festival Grease, Nocturne
Snorre Kirk (dm), Stephen Riley, Jan Harbeck* (ts), Magnus Hjorth (p), Anders Fjeldsted (b)
Enregistré en mars 2019, Copenhague
(Danemark)
Durée: 42’ 07”

Stunt Records 19112 (UVM Distribution)


En 2019, nous vous disions tout le bien que nous pensions du précédent disque de Snorre Kirk, Beat qui ne fait rien pour dissimuler son inspiration ellingtonienne, le Duke de Money Jungle en particulier mais pas seulement. Ici, Snorre Kirk s’associe avec des ténors, Stephen Riley mais aussi Jan Harbeck (présent sur deux titres) qui s’inspirent de ce que le Duke a eu de plus marquant sur l’instrument, Ben Webster et Paul Gonsalves.
Comme dans le précédent opus, Snorre Kirk renouvelle de la plus belle des manières le répertoire tout en gardant la fibre ellingtonnienne («Tangerine Rhapsody»), car il ajoute un vrai talent de compositeur de mélodies à son jeu de batterie réjouissant de précision et de légèreté (il fait penser au Max Roach du disque déjà cité, mais aussi à Sam Woodyard dans l’utilisation des caisses).
«Unsentimental» est un beau thème en mineur et sa mise en valeur, par le jeu suave d’un Stephen Riley webstérien à l’attaque, voire par moments proche de Benny Golson, sur le tapis que déroule Snorre Kirk est une vraie réussite. «Tangerine Rhapsody» est une petite merveille avec les deux ténors qui se répondent, par leur proximité mais aussi leurs différences, et avec toujours le piano très ellingtonien de Magnus Hjorth. Toujours avec les deux ténors, «Blues Jump» évoque plus le Duke par le jeu de batterie et la tension du ténor très Paul Gonsalves que Count Basie comme le dit Snorre dans le livret. «West Indian Flower» est un calypso qui rappelle le «Limbo Jazz» du Duke en compagnie de Coleman Hawkins, et par un certain côté un passage de la Dolce Vita de Fellini. «The Nightingale & the Lake» est une composition dévolue au seul pianiste qui est l’occasion d’un interlude réussi. «Uptown Swing Theme» est un thème swing bien enlevé qui rappelle l’univers webstérien.
«Festival Grease» est un blues classique en majeur, un bon moment qui souligne que le leader a parfaitement assimilé l’importance du blues dans l’esprit de cette musique. «Nocturne» est lui un blues en mineur, toujours dans l’esprit du Duke, une sorte de blues spiritual dont le Maestro avait le secret, et Snorre utilise très bien cette veine.
Snorre Kirk raconte rapidement son parcours dans un livret toujours précis, qui en devient donc plus intéressant. Né en Norvège, émigré au Danemark avec ses parents, il a aussi parcouru le sud de la France et la Grande-Bretagne pour diffuser son art. On comprend que son aisance de compositeur vient d’une solide éducation musicale, d’un environnement familial (une épouse compositrice), et son jeu de batterie a bénéficié de l’enseignement de Jonas Johansen et du grand Ed Thigpen, dont on retrouve quelques principes dans l’économie, la délicatesse, la précision et la musicalité du jeu de Snorre Kirk.
L’invité Stephen Riley n’est pas un inconnu. Né en 1975 à Greenville (North Carolina), il a commencé par l’alto avant de se consacrer au ténor, et après de bonnes études musicales conclues à la William Patterson University, sous la houlette de Rufus Reid, il a vite intégré à New York l’environnement de Jazz at Lincoln Center et de Wynton Marsalis, avec qui il tourne entre beaucoup d’autres musiciens de haut niveau qu’il côtoie: Marcus Robert, Nicholas Payton, Cyrus Chestnut, Ray Drummond, Victor Lewis, Harry Sweets Edison, Al Grey, Frank Wess, Lew Tebackin, Wayne Escoffery, Aaron Diehl, Dave Stryker… Stephen Riley possède une belle sonorité et une expressivité qui attestent de la bonne influence de ses fréquentations. Il a plus d’une dizaine de disques à son actif chez SteepleChase, ce qui indique qu’il est un musicien en pleine maturité.Le reste de la formation sert parfaitement le projet de Snorre Kirk de prolonger Duke Ellington, une des traces éternelles du jazz. Quand on le fait avec une telle excellence, ça inspire autant de respect que de plaisir, car l’originalité de la synthèse fait de ces enregistrements une création à part entière, tout aussi moderne que d’autres expressions du jazz. Le jazz est une musique de culture, de mémoire, et tant qu’il y aura des musiciens qui en ont…
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

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Jon Boutellier
On the Both Sides of the Atlantic!

Black*, Blue Rose*, Maybe September°, Save That Time*°+, Nice & Nasty, Quiet Sides, 1974 Blues, We’ll Be Together Again, Yesterdays, Blues on the Corner*°
Jon Boutellier (ts), Alexander Claffy (b), Kyle Poole (dm) + Jean-Paul Estiévenart (tp)*, Kirk Lightsey (p)°, Célia Kaméni (voc)+
Enregistré les 11 et 12 décembre 2019, Meudon (78)

Durée: 58’ 30’’

Gaya Music Productions 050 (L’Autre Distribution)


Jon Boutellier (né à Vienne en 1986) n’est certainement pas venu au jazz par hasard: son père, Jean-Paul Boutellier, fondateur du Festival Jazz à Vienne, n’est pas étranger à sa vocation. Et bien que On the Both Sides of the Atlantic soit son premier disque sous son seul nom, il est déjà à la tête d’une consistante discographie en coleader, avec son complice Fred Nardin (Watt’s, Gaya, 2013) –en compagnie duquel il anime la jam du Duc des Lombards depuis 2014– et avec The Amazing Keystone Big Band (voir nos chroniques), cofondé en 2010 avec Bastien Ballaz et David Enhco, en plus du même Fred Nardin, et dont le Théâtre antique de Vienne avait servi, fort opportunément, de rampe de lancement en 2011. Entre la région lyonnaise et la Capitale (il a étudié d’abord à Lyon puis au CNSM de Paris), le ténor a mis à profit le réseau paternel et multiplié les rencontres: Cécile McLorin-Salvant (invitée sur Watt’s), Lawrence Leathers, Stochelo Rosenberg, John Clayton, China Moses, Laurent Courthaliac… et même l’illustre Quincy Jones (en plus de quelques autres collaborations clinquantes dans le monde de la variété).
Ce disque témoigne de la solide culture jazz de Jon Boutellier et de son ancrage dans la tradition porté avec résolution et dynamisme, à l’image des jeunes musiciens de la scène new-yorkaise qu’il s’est choisi pour partenaires: Alexander Claffy (1992, Jimmy Cobb, Louis Hayes, Harold Mabern), Kyle Poole (1993, déjà entendu avec Veronica Swift). Jon Boutellier a également invité, sur trois titres, un Maître du piano, subtil, Kirk Lightsey (1937). Les deux autres guests incarnent la rive opposée de l’Atlantique: le Belge Jean-Paul Estiévenart, à la sonorité profonde, et l’épatante Célia Kaméni (vocaliste habituelle de l’Amazing Keystone Big Band) dont nous avons déjà vanté les qualités. De même, le répertoire est habilement constitué de grands standards («Yesterdays»), de compositions moins courues lui permettant d’afficher de belles références («Blues on the Corner» de McCoy Tyner, «Black» de Cedar Walton), voire des morceaux rarement joués («Save That Time» du pianiste et chanteur de Kansas City, Russ Long), enfin un original, «Quiet Sides», une ballade bluesy enveloppée dans la rondeur du ténor. La moitié des titres sont ainsi joué en trio sax-basse-batterie, donnant tout le loisir d’apprécier les accents coltraniens de Jon Boutellier, crépusculaire sur le blues («We’ll Be Together Again» où il est admirablement soutenu par Alexander Claffy), avec un beau détaché de notes («Nice & Nasty») et un swing jamais démenti. On appréciera aussi l’habillage harmonique tissé par Kirk Lightsey («Maybe September»), l’intensité du duo ténor-trompette qui saisit l’auditeur dès le début du disque («Black») tout comme l’unique intervention de Célia Kaméni sur «Save That Time», fort joliment portée par le jeu perlé de Kirk Lightsey et la trompette bouchée de Jean-Paul Estiévenart. Sans doute le plus beau moment de cet album, réussi de bout en bout.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

The Bill Hubbard Orchestra
Where or When

Blue Moon°, Dardanella*, Where of When+, Wrap Your Troubles in Dreams°, On Miami Shore, I May Be Wrong°+, El Tumbaito°, September Song, Satan Takes a Holiday, Darn That Dream+, If I Had You, It’s Only a Paper Moon°+++, Midnight Sun, Taking a Chance on Love, Sophisticated Swing°+, I Hear a Rhapsody*, Piel Canela°, Moments to Remember*+++, My One and Only Love, Because of You*, I’m in the Mood for Love*+, When Sunny Gets Blue*, It Had to Be You, Embraceable You*°
Matt Vance (lead, as, bar, cl, bcl), Curt Hubbard*, Glenn Hubbard° (vib), Amanda Higgin
ns+, Joe Veale++(voc), reste du personnel détaillé sur le livret
Enregistré les 16-17 juin 2018, Jacksonville, FL, voix enregistrées le 9 août 2018, New York, NY
Durée: 1h 19’ 01’’
Jazzheads 1234 (www.jazzheads.com


Bill Hubbard (1933-1985) est un vibraphoniste, chef d’orchestre et arrangeur, originaire de Miami, qui fut actif dans le sud de la Floride du début des années 1950 jusqu’au milieu des années 1960, dirigeant plusieurs combos puis un big band. Ne parvenant plus à le maintenir économiquement, il renonça alors à vivre de la musique. Toutefois, en 1980, désormais établi en Caroline du Nord, il remonta un nouvel orchestre avec des musiciens amateurs ainsi que ses deux jeunes fils, Curt et Glenn, également vibraphonistes. Le nouveau Bill Hubbard Orchestra parvint rapidement à trouver suffisamment d’engagements pour établir un fonctionnement pérenne et former une nouvelle génération de musiciens, dont le saxophoniste et clarinettiste Matt Vance, un ami des frères Hubbard, qui poursuivit à l’issue de cette première expérience une carrière professionnelle. Malheureusement, le décès prématuré de Bill Hubbard en 1985 mis brutalement fin à l’aventure. Voulant réactiver le répertoire de standards et de chansons populaires que Bill Hubbard avec constitué sur une trentaine d’années –dont une partie, qui avait été arrangée dans les années 1950 avec ses complices de l’époque, Don Rose (tb, b) et Fred Ashe (également leader de big band), n’avait jamais été jouée dans les années 1980–, Matt Vance a proposé en 2005 à Curt et Glenn Hubbard de ressusciter l’orchestre de leur père. Le projet mit plusieurs années à se concrétiser jusqu’au présent enregistrement liveeffectué en 2018, à Jacksonville, en Floride, comme un retour aux sources.  
Désormais à la direction musicale, Matt Vance a ainsi réuni un big band de vingt musiciens (où se confondent amateurs et professionnels), dont les deux fils vibraphonistes qui jouent alternativement mais aussi ensemble sur deux titres. Deux chanteurs de Broadway s’ajoutent à l’ensemble (dont les voix ont été enregistrées à part, à New York): Amanda Higgins, présente sur sept des vingt-quatre titres, dont deux en duo avec Joe Veale. Si ces impeccables vocalistes ne swinguent pas comme des artistes de jazz, ils assurent une prestation de qualité. Pour le reste, on a le loisir d’apprécier sur 1h20 les arrangements de Bill Hubbard, Don Rose et Fred Ashe, dont le détail est précisé. L’orchestre tourne bien et livre quelques versions dynamiques de «Wrap Your Troubles in Dreams», «On Miami Shore», «El Tumbaito» (pour la touche latine), «Satan Takes a Holiday» (très swing era) ainsi que «It Had to Be You». Un disque agréable.
Jéme Partage
© Jazz Hot 2020

Nikki & Jules
Baby Blues

Heaven’s Just a Prayer Away, Boogie on the Rocks, In a Sentimental Mood, It Won’t Be Long, I’m Dreamin’, Long Way Home*, The Trouble Was, I’ll Fly Away, What a Difference a Day Made, I Wanna Get Steady, Circumstances
Nicolle Rochelle (voc), Julien Brunetaud (p, org, g*, voc), Jean-Baptiste Gaudray (g), Bruno Rousselet (b), Julie Saury (dm)
Enregistré en avril-mai 2019, Marseille (13)
Durée: 48’ 15’’
Brojar Music (www.julienbrunetaud.com)


Né de la rencontre, en 2012, entre Nicolle Rochelle (Nikki) et Julien Brunetaud (Jules), le groupe Nikki and Jules revient dans bacs après un premier album éponyme enregistré en 2013 et les nombreux concerts qui ont suivi sa sortie. Rappelons que Nicolle Rochelle, qui s’est faite connaître en France en Joséphine Baker chez Jérôme Savary (2006-2010) avait déjà de nombreux rôles à son actif aux Etats-Unis, à la télévision et dans des comédies musicales depuis son plus jeune âge. Comédienne, chanteuse et danseuse, elle a par la suite multiplié les collaborations dans le jazz (Laurent Mignard Duke Orchestra, Archie Shepp Big Band…) mais a choisi le hip-hop (réflexe générationnel) pour relayer son militantisme politique qui lui a fait rejoindre les rangs des «Femen». Pour ce qui est de Julien Brunetaud, pianiste et chanteur nourri par le foisonnement musical de Crescent City, vous pouvez vous reporter à son interview dans Jazz Hot n°682 et à nos précédentes chroniques. Le duo vocal est renforcé de trois excellents partenaires: le guitariste Jean-Baptiste Gaudray qui se partage entre les scènes jazz, blues et la tradition Django, ainsi que deux piliers des sections rythmiques parisiennes, Bruno Rousselet et Julie Saury (Jazz Hot n°681).
Reflétant l’éclectisme revendiqué des membres de ce quintet, ce Baby Blues parcourt le spectre des musiques populaires américaines: gospel, blues, funk, soul, jazz, boogie voire rock’n’roll. Le disque s’ouvre ainsi avec un beau gospel, «Heaven’s Just a Prayer Away» issu du répertoire de la country et composé dans les années 1960 par le guitariste Tommy Tomlinson. Nicolle Rochelle interprète avec conviction cette version largement supérieure à celles de Norma Jean et Dolly Parton. Autre morceau auquel «Nikki» donne un relief particulier, «What a Difference a Day Made», où elle évoque la manière de Dinah Washington, avec en plus l’accompagnement très swing de «Jules», dans un registre plus jazz qu’à son habitude; on y apprécie aussi le jeu très fin de Jean-Baptiste Gaudray. Hormis sur ce titre, le pianiste reste d’abord fidèle à ses penchants boogie («Boogie on the Rocks»), soul («It Won’t Be Long») où Nicolle tire son épingle du jeu malgré l’écrasante référence à Aretha Franklin, dont la réussite doit beaucoup au groove de Julie Saury et blues («Long Way Home», tout en sobriété, sur lequel Bruno Rousselet assure un soutien solide. On apprécie également la version langoureusement funky de «In a Sentimental Mood» et le sympathique rock ’n’ roll final («Circumstances») une des compositions de Julien Brunetaud. Un disque rafraîchissant, malgré quelques faiblesses, et dont on attend surtout qu’il soit porté sur scène, car c’est devant un public que Nicolle Rochelle exprime le mieux son art.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Marie Carrié
The Nearness of You

Joy Spring, The Nearness of You, Misty, Don't Blame Me, The Best Thing for You, Little Niles, Just in Time, Lullaby of the Leaves, Spring Can Really Hang You Up The Most, Sandu
Marie Carrié (voc), Alex Golino (ts), Yann Penichou (g), Nicholas Thomas (vib), Fabien Marcoz (b), Mourad Benhammou (dm)

Enregistré en 2019, Villetaneuse (93)

Durée: 49' 46''

Black & Blue 1080.2 (Socadisc)


Il se dégage une forme de sérénité chez Marie Carrié, chanteuse d'origine antillaise, qui a eu un parcours de vie peu commun, sa passion pour la musique, au-delà d'une formation de pianiste, ayant pris le pas sur son métier d'ergothérapeute. C'est en écoutant Carmen McRae, qu'elle réalise que la voix peut être l'instrument majeur au sein d'une formation, au même titre que n'importe quel soliste. Après un passage à la Bill Evans Academy auprès de Sara Lazarus, pour l'étude du chant jazz, et un apprentissage des musiques populaires brésiliennes avec Baden Powell, elle construit peu à peu son univers artistique lors de ses nombreux passages dans les clubs de la capitale en compagnie de musiciens à la solide expérience dont Alain Jean-Marie, David Sauzay, Gilles Naturel ou la fameuse Section Rythmique du batteur Guillaume Nouaux. Sa rencontre avec le guitariste et arrangeur Yann Penichou est un premier tournant dans sa carrière puisqu'elle sort deux albums en duo dont l'excellent Autumn Nocturne(autoproduit) laissant déjà entrevoir un talent émergeant dans l'art de revisiter les standards. 
Pour ce nouvel opus, elle a choisi la formule du quintet sans piano qui lui ouvre de nouvelles perspectives harmoniques sur des arrangements de son complice Yann Penichou. La thématique tourne autour de standards qu'elle revisite avec brio et originalité dans le choix des compositions, empruntées notamment à Clifford Brown et Randy Weston. Dès le titre, «Joy Spring», sa voix est posée, riche en nuances, avec des inflexions toujours proches du swing , doublée d'un superbe chorus en single notes dans un jeu direct de Yann Penichou, démontrant une culture jazz qui fait référence à Grant Green ou Kenny Burrell. C'est sur les ballades que la chanteuse excelle, notamment sur le morceau-titre de l'album, avec une légère sophistication et une expressivité donnant une certaine émotion. La présence au vibraphone de Nicholas Thomas, qu'elle a rencontré lors d'un master-class de Barry Harris en Italie, apporte une couleur singulière au quintet. Dès l'introduction en walkin bass sur «Just in Time», on assiste à un pur moment de swing et de maîtrise avec l'excellent Fabien Marcoz à la sonorité boisée et d'une grande précision rythmique– qui installe une forme de conversation avec la voix de Marie Carié. La belle version du «Little Nile» de Randy Weston avec la sonorité voilée d'Alex Golino au ténor et son léger vibrato Lesterien, reste un moment fort du disque, tout comme l'élégance du scat de Marie Carrié sur «Sandu». Une belle réussite pour un premier album sur un label faisant partie du patrimoine du jazz en France.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Dario Napoli Modern Manouche Project
Joie de vivre

You, Masks, The Shadow of Your Smile, Place de Brouckere, Our Spanish Love Song, Embraceable You, Joie de vivre, No Regrets, Simple Pleasure
Dario Napoli (g, eg), Tommaso Papini (g), Tonino De Sensi (eb)

Enregistré du 22 au 25 janvier 2019, Mariaheide (Pays-Bas)

Durée: 36’ 47’’

Autoproduit (http://darionapoli.com)


Le prolongement de la tradition Django Reinhardt n’en finit (heureusement) pas d’inspirer les musiciens, qu’ils appartiennent ou non à la communauté des gens du voyage et quel que soit leur pays d’origine. C’est le cas du guitariste Dario Napoli, né en Sicile en 1974 et résidant actuellement à Milan. Il a parcouru les scènes d’Italie, de France, de Belgique, de Suisse et d’Angleterre ouvertes à cette branche si particulière du jazz –la seule au demeurant d’essence européenne– qu’il a partagé avec plusieurs de ses représentants, dont l’incontournable Stochelo Rosenberg. Et c’est d’ailleurs à la faveur d’une tournée passant par les Pays-Bas (un des terres d’élection de cette musique) qu’il a enregistré cet album (en live), le cinquième dans sa discographie personnelle, depuis Gipsy Bop en 2012. 

Comme d’autres artistes évoluant dans cette esthétique (on pense notamment, pour la France, à Christian Escoudé), Dario Napoli –qui joue, selon les titres, sur une guitare acoustique ou une Gibson électrique– en propose un abord enrichi par une autre tradition, celle qui prend sa source entre les cordes de Charlie Christian, de Wes Montgomery et Joe Pass; de même il se nourrit de l’influence de musiciens plus près de nous dans le temps, comme Charlie Haden, dont une des compositions, «Our Spanish Love Song», aux beaux accents flamenca, est au répertoire de ce disque. Cette approche évoque aussi, bien évidemment, le Django bebop, électrique et visionnaire de la dernière période, dont un seul morceau seulement figure sur ce Joie de vivre: «Place de Brouckere», justement très réussi sur le plan de cette relecture électrifié, jusque dans le solo de basse de Tonino De Sensi. Outre deux jolies reprises («The Shadow of Your Smile» et «Embraceable You»), c’est finalement sur ses propres compositions (cinq sur neuf titres) que Dario Napoli se tient le plus près du Django acoustique, notamment sur l’excellent «You» qu’on croirait emprunté au Divin Manouche. Un bon disque qui s’achève sur un solo blues-rock claptonien qui ne manque pas de surprendre.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

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Pablo Campos Quintet
Jazz Life

Wecome to the Club, The Best Is Yet to Come, 60 East 12th Street, For All We Know, Jazz Life, Imagine My Frustation, Them There Eyes, On a Slowboat to China, Old Devil Moon, Poor Butterfly, The Way You Look Tonight, Buru’s Bounce, What a Little Monnlight Can Do, I Love Being Here With You
Pablo Campos (p, voc), Jérôme Etcheberry (tp), Nicolas Montier (ts), Raphaël Dever (b), Germain Cornet (dm)

Enregistré du 28 février au 2 mars 2017, Bayonne (67)

Durée: 1h 05’ 09’’

Jazz aux Remparts 64026 (www.jazzauxremparts.com)


Cet album, qui regroupe un beau quintet autour de Pablo Campos –à l’instar de celui dont nous vous parlions récemment avec le duo Luigi Grasso/Rossano Sportiello– constituent les deux dernières productions du label Jazz aux Remparts, lequel a cessé son activité, mis à l’arrêt pour incompatibilité avec la nouvelle politique artistique de la Scène Nationale du Sud Aquitain, laquelle s’est orientée vers les musiques actuelles et improvisées. Pour autant, les trente références du catalogue restent disponibles (sur www.jazzauxremparts.com) et il n’est pour non plus interdit d’espérer que le label fondé par Dominique Burucoa (également à l’origine de feu le festival Jazz aux Remparts, à Bayonne) ne sorte de cette mise en sommeil.

En attendant Godot, on a tout le loisir d’apprécier cet enregistrement, sans doute effectué à quelques mois d’écart de la session new-yorkaise que Pablo Campos a gravé pour l’album People Will Say (voir Jazz Hot 2019). L’état d’esprit est d’ailleurs assez similaire avec une rythmique au cordeau, tenue par Raphaël Dever (pilier du trio de Pierre Christophe) et Germain Cornet, complice habituel du pianiste et comptant parmi les plus réjouissantes révélations survenues ces dernières années sur la scène jazz parisienne. Viennent s’y ajouter deux soufflants de grande qualité: Nicolas Montier et Jérôme Etcheberry. Difficile de rater la mayonnaise avec de tels ingrédients. De fait, la communication entre les musiciens s’établit autour du swing qui s’immisce partout: dans le toucher du leader (solo aérien sur sa  composition «60 East 12
th Street»), l’accompagnement de Raphaël Dever (auteur également d’une belle intervention sur «On a Slowboat to China»), le soutien de Germain Cornet (qui dynamise l’ensemble dès les premières mesures) et bien sûr l’excellent duo formé par le ténor et le trompettiste qui apportent de la matière et de la profondeur. Pianiste étonnant et crooner talentueux, Pablo Campos est décidément une valeur sûre.
me Partage
© Jazz Hot 2020

Catherine RussellCliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque
Alone Together

Alone Together, You Turned the Tables on Me, When Did You Leave Heaven?, Early in the Morning, Is You Is or Is You Ain't My Baby?, You Can't Pull the Wool Over My Eyes, Shake Down the Stars, I Wonder, He May Be Your Dog But He's Wearing My Collar, Errand Girl for Rhythm, How Deep Is the Ocean?, I Only Have Eyes for You, You're not the Only Oyster in the Stew
Catherine Russell (voc), Matt Munisteri (g, dir, arr), Mark Shane (p), Tal Ronen (b), Mark McLean (dm, perc), Jon-Erik Kellso (tp, arr), John Allred (tb), Evan Arntzen (ts), Dana Lyn (vln, strings arr), Eddy Malave (vla), Marika Hughes (cello), Mark Lopeman (arr)

Enregistré les 20-22 août 2018, New York, NY
Durée: 51’ 27”
Dot Time Records 9083 (Socadisc)


Catherine Russell a déjà une longue carrière, de chanteuse et de choriste (Claudine Amina Myers) et pas forcément dans le jazz puisqu’elle a contribué comme chanteuse, guitariste et claviériste à la formation de David Bowie jusqu’à 2004. Quand les tournées avec la star à paillettes se sont achevées, Catherine Russell a choisi de retourner à ses racines, le jazz, car Catherine Russell n’est autre que la fille du pianiste et chef d’orchestre Luis Russell (1902-1963), un Panaméen de naissance, passé par New Orleans, qui accompagna King Oliver, Henry Red Allen, Albert Nicholas, Louis Armstrong dans la durée, et qui enregistra de nombreuses faces sous son nom pour OKeh, Brunswick, Victor… Sa mère, Carline Ray, décédée en 2013, diplômée de la Manhattan School et de la Juilliard, était aussi guitariste dans l’International Sweethearts of Rhythm (Seconde Guerre) puis avec Erskine Hawkins, Mary Lou Williams, Ruth Brown… On comprend mieux ainsi les qualités culturelles de cette belle chanteuse née à New York en 1956, à l’écoute de cet enregistrement où l’expression hot, le swing et le blues se mélangent avec une telle réussite, dans des registres qui ne sont pas éloignés d’une Dinah Washington, moins canaille et avec moins de vibrato (ce qui n’est pas un défaut), un bon growl quand il faut, et elle soutient la comparaison.
Elle a dédié ce disque à ses parents. On entend toute son implication dans la conviction de sa voix comme dans les arrangements old school (avec des teintes à la Basie, new orleans, des couleurs blues à la T-Bone Walker, des évocations du trio du meilleur Nat King Cole), des arrangements pas du tout simples, qui cadrent très bien avec ce projet de restituer sans superficialité la beauté de l’expression hot d’un âge d’or du jazz. La mention des arrangeurs de chacun des thèmes dit assez que tout a été travaillé avec précision, minutie et une exigence louable.
C’est donc une belle restitution de ce que le jazz mainstream a de meilleur. Les bons Jon-Erik Kellso («Is You Is or Is You Ain't My Baby?»), Matt Munisteri («He May Be Your Dog But He's Wearing My Collar»), Mark Shane (capable de tourner les notes parfois comme un Pr. Longhair ou un Dr. John, «Early in the Morning»), Evan Arntzen, Tal Ronen et Mark McLean (jeu de caisse claire, balais), ne sont pas pour rien dans la réussite. Mais au premier plan, il y a avant tout Catherine Russell, une grande voix du jazz, même si elle est méconnue en France, qui porte littéralement cet enregistrement. Elle est capable de toutes les virtuosités («Errand Girl For Rhythm») et de la plus naturelle des expressions («How Deep Is the Ocean»), possède une évidente facilité et une totale liberté sur le tempo, comme en atteste une relecture parfaite des standards («How Deep Is the Ocean?», «I Only Have Eyes for You») et une excellence dans le blues pas si loin de l’esprit de Bessie Smith («He May Be Your Dog But He's Wearing My Collar», avec en soutien une belle partie de collective improvisation par Matt Munisteri, Mark Shane et Mark McLean).
Catherine Russell fait son petit bonhomme de chemin aux Etats-Unis où elle se produit régulièrement, y compris au Carnegie Hall et à Jazz at Lincoln Center; on peut la rencontrer en Europe (Espagne et Allemagne), en Asie et en Australie. Elle continue quelques piges de back-vocalist dans la musique rock-pop avec Steely Dan par exemple, peut-être le beurre dans les épinards ou par goût. Depuis 2014, sa réputation a grandi et lui a valu une nomination aux grammy awards. Elle présente sur son site (www.catherinerussell.net) quelques enregistrements qui ont précédé avec régularité celui-ci, et qui permettront de faire plus ample connaissance avec une artiste, une voix jazz qui suscite la curiosité et une attente car elle a de la marge: Harlem on My Mind, 2016 (Jazz Village 579004), Bring It Back, 2014 (Jazz Village 579001), Strictly Romancin', 2012 (World Village 468101), Inside This Heart of Mine, 2010 (World Village 468092), Sentimental Streak, 2008 (World Village 468075), Cat, 2006 (World Village 468063).
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDarryl Hall
Swingin' Back

Inner Urge, Bare Bones, Libera Me, Woody’n You*, My Ideal, Curaçao Vagabundo, I Love It When You Dance That Way, Pas si vite*, Exactly Like You**, Pink Panther, Lullaby of Birdland, In The Near, Blues for Big Mama, Take Time for Love, Lift Every Voice
Darryl Hall (b), Keith Brown (p, fenderp), Kenneth Brown (dm), Baptiste Herbin (as, ss)*, Chiara Pancaldi (voc)**
Enregistré le 27 avril 2019, Clermont-Ferrand (63), 5 août 2019, Montreuil (93)* et le 9 octobre 2015, Vignola (Italie)**
Durée: 55’ 20’’
Space Time Records BG 1947 (Socadisc)


Il ne faut cesser de rappeler l’importance fondatrice, au-delà d’une certaine mythologie, de la présence des jazzmen américains en France et à Paris qui a accueilli, depuis les années 1930, plusieurs générations formant une communauté d’expatriés de passage ou installés plus durablement 
alimentant ainsi l’indispensable transmission culturelle entre la terre de naissance du jazz et celle de sa reconnaissance artistique (dont Jazz Hot est un acteur de premier plan depuis 1935). On pense à Don Byas, Lucky Thompson, Sidney Bechet, Memphis Slim, Bill Coleman, Kenny Clarke, Archie Shepp, Nathan Davis, Sonny Criss, Bud Powell, Kirk Lightsey, John Betsch, Bobby Few, Ricky Ford. L’attrait de Paris et de la France ne s’est jamais démenti auprès des musiciens américains, malgré la progressive diminution des clubs et le recul de la diffusion de l’art. Récemment encore, des musiciens de qualité choisissent la France, comme Famoudou Don Moye, Jason Marsalis, Ali Jackson… Le contrebassiste Darryl Hall prolonge lui aussi cette longue histoire, depuis une quinzaine d'années, devenant par son talent une figure incontournable des clubs de la capitale, lui qui a vécu à New York réalisant une carrière de sideman auprès de grandes figures du jazz dont les pianistes Mulgrew Miller, James Williams, Hank Jones, Cedar Walton, George Cables, Geri Allen, Harold Mabern, Kirk Lightsey, Martial Solal ou Donald Brown. Originaire de Philadelphie, comme ses illustres prédécesseurs Percy Heath, Charles Fambrough, Arthur Harper, Jymie Merritt ou plus récemment Christian McBride, il s'inscrit dans cette sonorité large et profonde où l'on retrouve des éléments du jeu de Ray Brown avec un sens de la mélodie et une précision rythmique impeccable. Cet art de l’accompagnement qu’il a également peaufiné auprès de belles voix du jazz de l’exigence d’une Betty Carter à Dianne Reeves en passant par Mary Stallings ou Carmen Lundy. Diplômé en composition de la fameuse Manhattan School of Music et lauréat du concours Thelonious Monk à New York en 1996, il sort enfin son deuxième album en leader après près de deux décennies d'attente sur le label de Xavier Felgeyrolles, Space Time Records.
Pour ce rendez-vous, il s'entoure des frères Brown, Keith au piano et Kenneth à la batterie. Les fils du pianiste de Memphis, Donald Brown, ancien directeur musical des Jazz Messengers d'Art Blakey, apportent au trio une assise rythmique de premier plan ancrée dans la tradition donnant alors plus de sens au titre de l’album Swingin’ Back. «C’est une façon de ramener au premier plan cet élément essentiel du jazz. Joué à bon niveau, le swing est tout aussi moderne que les concepts non swing» nous dit-il dans les notes de pochette. Une affirmation qu’il assume aussi bien sur scène, quel que soit le contexte, que dans le cadre d’un studio d’enregistrement, à l’image du fameux «Inner Urge» de Joe Henderson qu’il joue avec autorité avec un son énorme et une précision au niveau du tempo dans la lignée d’un Percy Heath avec une élégance dans le swing, doublé d’une ligne de basse toujours aussi claire et ferme.
Keith Brown nous délivre dès le premier thème un chorus plein de détermination plaquant les accords à la McCoy dans un jeu alliant délicatesse du toucher, sens du swing et raffinement harmonique. L’album cultive une forme d’excellence dans le choix du répertoire et dans la variété des formules à géométrie variables allant du trio classique au duo voix ou saxophone. Sa version du «Libera Me» de Gabriel Fauré est d’une grande musicalité avec sa longue introduction modale amenant le trio sur un développement plein de décontraction et de swing. Le duo avec le jeune altiste virtuose Baptiste Herbin sur «Woody’n You» et surtout «Pas si vite» sur un découpage rythmique au groove funky, est une réussite avec de nombreuses citations et une musicalité exemplaire. Darryl Hall instaure également un véritable dialogue avec la belle voix expressive de la chanteuse italienne Chiara Pancalti, qui possède le sens du swing et étonne par la clarté de son phrasé sur le classique «Exactly Like You». L’aspect mélodique est également présent dans le jeu du leader que l’on retrouve dans l’exposition du thème «My Ideal» en formule du trio et sur le superbe «Lullaby of Birdland» où il prolonge de façon singulière une lignée allant de Jimmy Blanton à Ray Brown. Un jazz de culture avec toujours ce souci de faire swinguer le blues avec brio comme sur «Blues for Big Mama» où il démontre en solo une belle  maîtrise technique doublée d’une connaissance du jazz dans sa globalité. Le final mettant en relief les voix de Barack Obama, Mohamed Ali et le révérend Martin Luther King donne à ce projet une dimension supplémentaire à son œuvre. Une véritable réussite qu'on espère voir se poursuivre par des enregistrements sur les scènes des festivals ou en studios.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDavid Kikoski
Phoenix Rising

Phoenix Rising, Kik It, Wichita Lineman, If I Were a Bell, Emily, Love for Sale, My One and Only Love, Lazy Bird, Willow Weep For Me
David Kikoski (p), Eric Alexander (ts), Peter Washington (b), Joe Farnsworth (dm)

Enregistré le 20 décembre 2018, Englewood Cliffs, NJ
Durée: 59’ 12”

HighNote 7328 (Socadisc)

La musique de David Kikoski, qui se produisait à Paris récemment et qui nous a fait le plaisir de répondre à nos questions, est toujours d’un haut niveau: elle lui ressemble. C’est un formidable pianiste de jazz qui a une carrière très étendue, de sideman en particulier, et son style, une forme de post bop, mêle tous les amours qu’il a eus dans ce registre. D’une certaine manière, sa fraternité sur ce disque avec Eric Alexander et cette section rythmique de grande valeur (Peter Washington et Jon Farnsworth) n’a rien du hasard. Ils sont des musiciens très demandés sur la scène new-yorkaise qui partagent une certaine idée du jazz, straight ahead, hautement énergétique où le swing et l’expression sont dominants. On sent surtout un héritage post-coltranien, le Coltrane de Prestige-Blue Note-Atlantic plus que celui d’Impulse! («Lazy Bird»), et en ça, ces musiciens continue d’entretenir la flamme de ce patrimoine particulier du grand saxophoniste. Le quartet modèle est bien celui aussi avec McCoy Tyner, première période également mais chez Impulse!, une influence de David Kikoski («Phoenix Rising», «Lazy Bird»). Mais l’univers de David Kikoski est large, comme ses amours, et on peut aussi entendre directement Joe Henderson et Michael Brecker, et son long parcours avec Roy Haynes a laissé des traces durables; des influences partagées par Eric Alexander. David Kikoski est aussi un splendide pianiste dans les tempos lents, les ballades comme en témoignent «Emily» et «My One and Only Love», du beau piano jazz, apaisé, qui fait visiblement partie de son univers. C’est enfin un amateur de rythmes plus chaloupés, avec des petites tournures néo-orléanaises plus que rhythm and blues, sur «Love for Sale», «Willow Weep for Me», qui aurait plu à Crescent City.
David Kikoski aime le jazz, et il y a chez lui, comme chez ses compagnons, ce côté ludique et spectaculaire des musiciens de longue date qui prennent un réel plaisir, physique, à cette musique. Le caractère heureux de cette séance se perçoit; les musiciens, tous virtuoses de leur instrument, s’épanouissent sans retenue, avec générosité, sans calcul. Du «happy jazz» qui ne se pose aucune question, direct, par des musiciens qui maîtrisent parfaitement leur langage et leur instrument, et un disque plaisir pour l’amateur de jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueTete Montoliu Trio
Barcelona Meeting

All the Things You Are, Have You Met Miss Jones?, Solar, Old Folks/All Blues, What's New?, Jo Vull Que M'acariciis, Oleo, I Love You, I Can't Get Started
Tete Montoliu (p), Reggie Washington (b), Alvin Queen (dm)
Enregistré le 22 mai 1988, Barcelone (Espagne)
Durée: 1h 07’ 35”
Fresh Sound Records 5060 (Socadisc)


All stars sans hésitation, avec la conjonction pour la production du meilleur de Barcelone (Jordi Pujol pour l’édition du disque et Jordi Suñol pour la production du concert), et avec un trio réunissant trois grands artistes, dirigé par le pianiste catalan Tete Montoliu qui a tant donné au jazz dans une carrière exceptionnelle où sa route a croisé tant de musiciens de haut niveau. Ici, il y a l’une des plus belles sections rythmiques de musiciens américains installés en Europe autour du pianiste. A l’époque, comme le rappelle le livret, ce trio accompagnait Jerome Richardson qui se produisait à Barcelone. La séance en trio se fit naturellement, sans aucun problème, mais a dû attendre plus de trente ans pour être éditée en intégral ici.
Tete Montoliu est un pianiste virtuose dans l’esthétique bebop et post bop, un de ces artisans du beau piano jazz qui, depuis Bud Powell, illuminent la scène du jazz (Kenny Drew, Wynton Kelly, Phineas Newborn, Red Garland, Ray Bryant, Erroll Garner, Horace Silver, McCoy Tyner, Sonny Clark, Kenny Barron, Harold Mabern, James Williams, Stanley Cowell, John Hicks, Mulgrew Miller…), la liste est longue et sans fin tant le jazz a généré de talents hors normes en matière de piano jazz des années 1950 aux années 1970. Tete Montoliu (1933-1997) est l’un de ces artistes: pianiste aveugle, il a sillonné le monde, apportant sa personnalité si particulière, un style très brillant, plein d’éclats, d’angles vifs, un toucher percussif, une puissance étonnante sur le clavier, avec une capacité à swinguer dans tous les tempos, à apporter sa poésie, son imagination et une touche de blues tout à fait perceptible, ce qui est en général le plus difficile pour un musicien non afro-américain. Il a commencé jeune, à 14 ans, et a fait ses classes, lui aussi, avec Don Byas qui décidément a été très important pour le jazz dans l’Europe de l’après Seconde Guerre (on a vu également son influence dans la Belgique d’alors). Don Byas, musicien «classé» mainstream est bien celui qui ouvre notre continent au bebop, curiosité de l’histoire si l’on n’a pas compris que le bebop n’est qu’une des dimensions du jazz. L’histoire de Tete Montoliu est en fait parallèle à celle de la scène française et parisienne, belge, scandinave, etc., puisqu’il fonde en 1948 le Be-Bop Trio (dissous en 1953).  A partir de cette date, Tete Montoliu est une figure de premier plan de la scène  de la Capitale catalane, et il développe dans ces années un style personnel, suivant les développements du jazz, participant aux grands événements de la scène européenne (Cannes, 1958 ; San Remo, 1959 ; Berlin, 1961, Comblain-la-Tour, 1964). Il est alors, en plus bebop dans l’esprit, le digne pendant de Martial Solal en France, c’est-à-dire l’un des pianistes les plus remarquables que l’Europe donne au jazz. Tete Montoliu est même devenu le pianiste maison du Jamborre Club de Barcelone. Dans les années 1960, il anime les scènes d’Europe du nord (Berlin, Copenhague), où il croise la route de Niels-Hennig Ørsted Petersen et Alex Riel, accompagnant Archie Shepp, Roland Kirk, Dexter Gordon, Kenny Dorham. C’est avec Roland Kirk, autre célèbre aveugle du jazz, qu’il tourne en Europe au sein du Newport Jazz Festival délocalisé. Il accompagne par la suite, à Barcelone où il est retourné, Donald Byrd, Dexter Gordon, Booker Ervin, Pony Poindexter, signe que le jazz américain en a fait l’un des siens, à tel point que lors de son premier voyage à New York, il déçoit le commanditaire (la chambre de commerce espagnole) qui ne s’attendait pas à un artiste aussi parfaitement «américain». Tete en profite pour jouer au Village Vanguard, remplace Barry Harris dans le quartet de Sonny Criss et enregistre pour Bob Thiele en compagnie de Richard Davis et Elvin Jones, rien de moins, consécration de son talent d’artiste de jazz. Sa carrière est alors une suite ininterrompue de rencontres exceptionnelles (Ben Webster, Don Byas, Lucky Thompson, Dexter Gordon, George Coleman, Peter King, Al Tootie Heath, Anthony Braxton, etc.) qui transforment cette notoriété déjà importante en légende, la légende du jazz de Barcelone. Il enregistre sur tous les grands labels européens, et, en dehors de Fresh Sound pour Soul Note, Black Lion, Enja, Steeple Chase, Timeless, Ensayo… jusqu’à un duo en 1979 avec Chick Corea pour Contemporary aux Etats-Unis.
Quand Tete enregistre cet album, il est donc un artiste consacré, et c’est dans un club ancien et célèbre, le Cova del Drac de Barcelone (alors situé Calle Tuset, qui existe toujours, mais à une autre adresse) qu’il se produit avec ce trio en soutien de Jerome Richardson. C’est à la suite de l’enregistrement du quartet aux Estudis Gema (Studios Gema), aujourd’hui disparus, que le trio a décidé d’enregistrer la matière du disque qui sort aujourd’hui. Reggie Johnson est un excellent contrebassiste, brillant soliste, très largement mésestimé sauf par Tete Montoliu et nombre de grands pianistes qui tournent en Europe, et Alvin Queen est ce batteur rayonnant, l’un des plus dynamiques et virtuoses de la scène du jazz, un de ces batteurs d’exception à l’aise dans tous les registres, mainstream, bebop ou post bebop, en petite formation ou en big band. Il apporte une énergie et un drive à toutes formations auxquelles il participe. Avec cette assise, Tete Montoliu est à son zénith («I Can't Get Started») et nous gratifie d’une de ses compositions («Jo Vull Que M'acariciis», du catalan qui peut se traduire par «Je veux que tu me caresses», un vrai blues catalan). C’est donc un magnifique enregistrement d’une musique straight ahead mais aussi in the tradition, sans retenue et avec une telle maestria que la virtuosité des trois musiciens s’efface devant une expression sans âge: du grand jazz! Tout cela, Jordi Pujol vous le dit avec beaucoup de détails et une discographie très précise, comme toujours. On vous l’avait dit: un disque all stars sur tous les plans…
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWoody Shaw Quintet
At Onkel Pö's Carnegie Hall, Hamburg 1979, vol. 1

Some Other Blues, All the Things You Are, Stepping Stone, In a Capricornian Way, It All Comes Back to You
Woody Shaw (tp, flh), Carter Jefferson (ss, ts), Onaje Allan Gumbs (p), Stafford James (b), Victor Lewis (dm)
Enregistré en juillet 1979, Hambourg (Allemagne)
Durée: 47’ 06” + 47’ 11”
NDR Info/Jazzline PÖ
D77070 (Socadisc)


Témoignage d’une époque, c’est la splendide musique portée par la tension de ces musiciens qui dans les années 1970 ont prolongé l’histoire du jazz, en enrichissant le langage par l’apport de leur personnalité et de la réalité de leur époque, sans céder aux modes commerciales et aux mirages de la société de grande consommation qui s’acharnent sur le jazz depuis le début des années 1960. Ce Live At Onkel Pö's Carnegie Hall s’inscrit dans la série d’éditions (des nouveautés) des concerts enregistrés dans un club de jazz de Hambourg que nous avons déjà évoquée en 2019 à propos d’autres beaux concerts (Louis Hayes, etc.). Nous vous prions de vous y référer pour vous remémorer la genèse de l’attachante histoire de ce club. Ici, nous avons un enregistrement en deux disques d’un quintet, un all stars, un de ceux qui opèrent dans les années 1970, la synthèse savante entre un hard bop d’un niveau exceptionnellement élevé et l’héritage du free jazz, le seul, le vrai, celui qui laisse libre cours à l’expression culturelle ancrée dans le jazz («All the Things You Are»), sans s’enfermer dans un système ou dans la gratuité non enracinée, celui de la descendance coltranienne («Some Other Blues» réactualisé en ouverture de cet album par Woody Shaw évoque la version de John Coltrane en 1959) et plus largement afro-américaine qui est encore d’une richesse de talents inimaginable alors.
Ce quintet offre des musiciens rares: le leader Woody Shaw (1944), prématurément disparu à 45 ans en 1989, un grand leader, un grand compositeur («Stepping Stone»), un trompettiste virtuose digne héritier par la virtuosité et l’inspiration musicale d’un Dizzy Gillespie (ses dernières notes sur ce thème citent subrepticement «Night in Tunisia»), précurseur et inspirateur de nombre de trompettistes actuels, à commencer par Wynton Marsalis, Roy Hargrove, dont il préfigure le lyrisme («All the Things You Are») et on peut le dire de la plupart des trompettistes de jazz, l’égal en son temps par le talent de Freddie Hubbard. Il est de ces musiciens qui restent peu connus, en dépit d’une bonne discographie, parce qu’ils ont choisi l’intégrité artistique et l’esprit du jazz dans une époque difficile pour le jazz, plus portée déjà sur les modes et la normalisation commerciale et institutionnelle.
A ses côtés, un véritable plaisir, Carter Jefferson au ténor et au soprano, héritier de John Coltrane, qui partage la même vie courte (1946-1993), et dont les racines (The Temptations, The Supremes, Little Richard, dans les années 1960) et le langage correspondent si étroitement à la musique de son leader: hot, blues, spirituel, swing. Son trop court passage sur terre lui a permis de côtoyer Mongo Santamaría, Art Blakey, Woody Shaw, Elvin Jones, Roy Haynes, Cedar Walton, Jerry Gonzalez, Malachi Thompson… Il n’y a pas de hasard. Il est splendidement lyrique au soprano («In a Capricornian Way», «All the Things You Are»), puissant au ténor. La section rythmique est une sorte de perfection, avec le rare (sur les scènes) Onaje Allan Gumbs, un héritier de McCoy Tyner, puissant, tout entier investi dans ce langage. Il possède aussi une discographie qui dit tout de son parcours: une dizaine de bons albums en leader et plus aux côtés des Nat Adderley, T.K. Blue, Betty Carter, Norman Connors, Carlos Garnett, Toninho Horta, Ronald Shannon Jackson, Bennie Maupin, Cecil McBee, Avery Sharpe, John Stubblefield, Buster Williams… Quelques problèmes de santé et une orientation vers l’enseignement ont sensiblement réduit son exposition sur les scènes de jazz depuis une dizaine d’années.
Le bassiste Stafford James (Jazz Hot n°477), brillant ici («Some Other Blues», «All the Things You Are») a un parcours très particulier. Né en 1946, c’est dans l’architecture qu’il a fait ses premiers pas avant de se consacrer à la musique et à la contrebasse, d’abord dans un registre savant par l’apprentissage avant de rencontrer Pharoah Sanders à New York, puis de jouer avec Sun Ra, Monty Alexander, Albert Ayler, Alice Coltrane. Dans les années 1970, il côtoie Jimmy Heath, Woody Shaw, Al Cohn, enregistre son premier disque avec Harold Mabern, Frank Strozier, Louis Hayes… Dans les années 1980, il fait le tour du monde avec différentes formations, joue avec Mulgrew Miller, compose des pièces classiques et joue Schubert… Il s’est installé à Paris en 1989 où il est venu avec Pharoah Sanders, époque à laquelle nous l’avons croisé, puis a rayonné en Europe au cours des années 1990, tourne avec Onaje Allan Gumbs, joue Stravinsky avec un orchestre philharmonique en Ukraine, accompagne Freddie Hubbard. Il se consacre dans les années 2000 à l’enseignement, notamment à l’Université de Graz en Autriche, et le Chicago Symphony orchestra consacre un programme à ses compositions. Il enregistre plusieurs disques avec le Stafford James String Ensemble, dont le dernier en 2019 à Chicago et Zürich; une carrière très riche à laquelle il faut ajouter quelques musiques de film. Quant à Victor Lewis, c’est un formidable rythmicien dont la grande carrière vient encore de faire récemment l’objet d’un article (Jazz Hot 2019), après un précédent en 2001 (Jazz Hot n°584). Nous vous laissons le soin de relire son parcours.
Ce quintet de Woody Shaw est de ces formations dont on ne se lasse pas de repasser les enregistrements, car il porte ce que le jazz a de meilleur et d’authentique, dans une esthétique pourtant moderne, parfois free. Il ne renonce jamais à la beauté formelle de la mélodie tout en ayant l’esprit le plus inventif, et il ne perd jamais l’ancrage culturel. Ces concerts chez Onkle Pö’s sont inédits, c’est une chance supplémentaire de retrouver Woody Shaw et ses compagnons pour de nouvelles aventures.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Hetty Kate
Under Paris Skies

Azure-te (Paris Blues), On the Street Where You Live, Once Upon a Summertime, Get Out of Town, If You Could See Me Now, Darling je vous aime beaucoup, Under Paris Skies, La Belle vie, After You’ve Gone, Tout doucement, Down With Love, A Nightingale Sang in Berkeley Square
Hetty Kate (voc), James Sherlock (g), Ben Hanlon (b)

Enregistré en 2017 et 2018, Thornbury (Australie)

Durée: 41’ 12’’

Lisez l’Etiquette Records HKDDUPS19 (www.hettykate.com)

Cela fait déjà cinq ans que nous avons découvert cette drôle de jeune femme, au curieux nom sur le plan phonétique, ce dont elle joue, d’abord sur la scène du Caveau de La Huchette (Jazz Hot n°672), puis par l’écoute de ses albums (Jazz Hot n°674). Depuis de l’eau a coulé sous les ponts de la Seine et l’Anglo-australienne a décidé de poser ses valises à Paris, depuis janvier 2017, tout en retournant régulièrement en Australie où elle continue de se produire. Elle y a enregistré, au fil de ces séjours, son dernier album en compagnie de deux musiciens de la scène jazz de Melbourne: le guitariste James Sherlock et le contrebassiste Ben Hanlon. Le premier, diplômé de guitare classique, outre une collaboration au long court avec la chanteuse Kristin Berardi, accompagne à l’occasion les jazzmen et jazzwomen de passage; il a ainsi partagé la scène avec Jeff Tain Watts, Sheila Jordan, Martin Taylor, entre autres. Le second, également de formation classique, appartient depuis 2011 au Melbourne Symphony Orchestra et mène une double carrière dans le jazz, essentiellement avec James Sherlock, ce qui a d’ailleurs donné lieu à un album (Duo, 2017).
La finesse des deux solistes et l’extrême sobriété de leur accompagnement fournissent un support parfait à Hetty Kate qui retransmet, sur ce Under Paris Skies, les émotions aussi fortes que contradictoires de ceux qui font le choix de partir vivre loin de leurs proches, attirés par l’aventure féconde d’un ailleurs et n’en reviennent jamais complètement. Cette expérience a, à l’évidence, donné un peu plus de profondeur à l’expression de la chanteuse, qui était déjà teintée d’une certaine mélancolie. Les thèmes offerts ici: des chansons sur Paris («Azure-te» et bien sûr «Sous le ciel de Paris», morceau-titre dans sa version anglaise, l’une des plus belles plages de l’album), des «standards» de compositeurs français («Once Upon a Summertime» de Michel Legrand, «La Belle vie» de Sacha Distel) et des ballades tirées de l’American Song Book qui sont autant de façons pour Hetty Kate d’évoquer ses «deux amours», comme l’avait autrefois chanté Joséphine Baker. L’interprétation est parfois un peu plus légère («Darling, je vous aime beaucoup»), parfois un peu plus grave lorsque ses accompagnateurs font vibrer leur fibre classique (beau jeu d’archet sur «Once Upon a Summertime»), charmante en français («Tout doucement»). Une douceur.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLuigi Grasso / Rossano Sportiello
A Coffee for Two

I Concentrate on You, Blue Gardenia, We'll Be Together Again, The Sheik of Araby, Deep Night, Neapolitan Medley, Indian Summer, Some Other Spring, Hop Scotch, Estate, A Coffee For Two, I've Found a New Baby, Time Waits, Be Bop Dance, Let's Face the Music and Dance
Luigi Grasso (as), Rossano Sportiello (p)
Enregistré les 25-26 avril 2018, Bayonne (67)
Durée: 1h 12’ 43”
Jazz aux Remparts 64027 (www.jazzauxremparts.com)


Si la France est par l’histoire la seconde patrie du jazz, notamment pour avoir favorisé sa reconnaissance et son indépendance, en terme d’art, l’Italie pourrait revendiquer ce titre tant la musicalité, l’amour de la mélodie («Neapolitan Medley»), le feeling-sensibilité («I Concentrate on You»), l’expressivité («Indian Summer») qui s’inscrivent dans la tradition transalpine favorisent la rencontre avec les fondamentaux de la grande tradition du jazz afro-américain, avec des nuances qui font la beauté de cette complicité: le blues y a une expression sensiblement différente, comme joyeuse, sans contresens: «A Coffee for Two», une sorte de «happy blues» comme dit George Freeman. Les résultats sont exceptionnels, que ce soit sur le sol américain, terre d’accueil de l’émigration italienne depuis Eddie Lang et Joe Venuti entre autres, ou sur le sol européen: depuis la fin du triste épisode mussolinien, qui ne fut pas totalement sans jazz (on sait que le jazz et plus largement la culture américaine irriguèrent, ironie de l'histoire, jusqu’à la famille du Duce), le jazz a écrit de splendides pages, avec une multitude d’excellents musiciens qui ont la particularité de se fondre dans le jazz comme dans une seconde culture native. Le jazz a trouvé en Italie une terre d’élection dans le cinéma d’après-guerre (et réciproquement), pour les amateurs, les collectionneurs, les festivals, la transmission, avec ce caractère populaire qui rapproche la tradition italienne et afro-américaine, et bien entendu la multitude de musiciens qui se sont consacrés à cet art.
On ne va pas les énumérer, ils sont fort nombreux. Nous nous limitons pour cette chronique à deux relativement jeunes musiciens, le pianiste Rossano Sportiello (46 ans) dont les lecteurs de Jazz Hot ont découvert le parcours dans le numéro anniversaire des 80 ans (n°671, 2015). Il vous appartient de relire le texte, pour cerner l’itinéraire atypique de ce pianiste d’exception, capable de conjuguer avec autant de brio et de swing les grandes traditions du clavier jazz depuis Earl Hines à Kenny Barron sans se départir de son petit grain d’italianité et de son toucher classique, une tradition et un apprentissage auxquels il ne renonce pas: la virtuosité (une main gauche remarquable, «I Found a New Baby») et la musicalité, une forme de fantaisie lyrique. On a aussi dans le contenu de l’interview l’explication de ce petit medley napolitain si bien arrangé dans ce disque.
Luigi Grasso est son cadet (34 ans) et vous pouvez également découvrir son itinéraire dans Jazz Hot (n°675, 2016). Il appartient à cette belle famille des altos post parkériens, initiée par Phil Woods dont on connaît l’attachement à l’Italie, à travers notamment le label Philology de Paolo Piangiarelli. Comme Rossano Sportiello, Luigi a découvert l’Amérique, non pour s’y fondre ou se l’approprier, mais pour y enraciner davantage son art et sa personnalité par une multiplicité de rencontres, une curiosité savante, sans s’enfermer dans une chapelle stylistique.
Si Rossano est vite (et mal) catalogué dans les pianistes old school parce qu’il pratique le stride (Jaki Byard aussi, ce qui ne l’a pas empêché d’accompagner Mingus et de jouer free), Luigi est plutôt (et trop simplement) catalogué comme musicien bop; on découvre ici que sa culture jazz s’étend au-delà de ce temps et que le hot n’a pas de secret quel que soit le registre («I Found a New Baby») ou l'époque. S’il y a un fond de vérité dans la genèse de leur apprentissage, il est très réducteur et à contresens, d’enfermer deux artistes de la musique de jazz. Leur rencontre, aussi naturelle que créative, ne semble avoir posé aucun problème, ni de langage, ni de répertoire, ni d’expression: ils sont véritablement hot et jazz au sens originel de ces mots pour votre revue: l’expression est une de leurs vertus fondamentales. Leurs enregistrements passés, en leader ou sideman, sont d’une cohérence parfaite, de qualité, sans compromission, sans complaisance, naturellement et culturellement brillants. Ce disque propose une heure et quart d’une splendide musique de jazz, sans hiatus, sans artifices mais ô combien brillante, mêlant dans une formidable synthèse les climats («Let's Face the Music and Dance»), les grandes familles esthétiques du jazz, vieux style («The Sheik of Araby») ou bop («Time Waits») ou stride ou mainstream ou jazz moderne… Le répertoire a été intelligemment et esthétiquement parfaitement choisi, d’Irving Berlin et Cole Porter à Bud Powell et Luigi Grasso, avec des détours par la chanson napolitaine (clin d’œil de Rossano), au «Standard Italien» de Bruno Martino «Estate», pour soutenir la caisse des auteurs italiens. On doit la «Be Bop Dance» à… l’espiègle Rossano et le blues le plus roots à Luigi («A Coffee for Two»). Il y a par ailleurs des compositions rarement jouées comme «Deep Night», «Time Waits», et chaque interprétation est de toute façon si originale. «Hop Scotch» et «Be Bop Dance» sont deux réussites. Luigi et Rossano appartiennent corps et âme au jazz, en possèdent l’esprit à leur façon dans toute sa beauté sans âge. Ils ont du style, un style!
Bravo à Jazz aux Remparts, pour ce 30e enregistrement du label, de proposer une telle rencontre, inattendue –elle a été enregistrée au Théâtre de Bayonne dans les conditions du concert, sans montage– et pourtant si fertiles en beautés de toutes sortes, et produite par une famille du jazz, les excellents Dominique et Antton Burucoa, qui donnent régulièrement et depuis si longtemps.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Chloé Perrier & The French Heart Jazz Band
Petite fleur

Ménilmontant, Comes Love, Que reste-t-il de nos amours, Lorsque tu m’embrasses, Lullaby of Birdland, J’ai deux amours, Coquette, Guilty, La Vie en rose, Sway, Je voudrais en savoir davantage, Petite Fleur (non signalé sur la pochette)
Chloé Perrier (voc), Jon Hunt (cl), Aki Ishiguro (g), Jim Roberton (b), Rodrigo Recabarren (dm), Caroline Bugala (vln)

Enregistré à Astoria, NY, date non précisée

Durée: 39’ 13’’

Jazzheads 1238 (www.jazzheads.com)

Installée à New York, Chloé Perrier a fait le choix de chanter essentiellement en français, des chansons du répertoire hexagonal «classique» (Piaf, Trenet, Gainsbourg…) et des standards de jazz, parfois aussi dans la langue de Molière. Quelques subtils détails dans son allure évoquent la Swing Era (voir le dessin sur la pochette de son disque). Voilà sans doute de quoi charmer le public américain. Enfant de la balle, Chloé Perrier s’ébroue dans le monde du théâtre, de la musique et de la danse depuis l’adolescence. Décidée à chanter du jazz, elle se forme auprès de Sara Lazarus et de Joe Makholm à la Bill Evans Piano Academy avant de se produire dans les clubs, bars et restaurants parisiens. Après un premier disque, Cœur de Française, sorti en 2012, Chloé Perrier interprète ici sobrement des titres tirés des song books de la chanson française et du jazz, joliment arrangés et très bien joués par une excellente formation qui se situe dans cette mouvance qui cherche à réactiver la tradition du swing avec une véritable fraîcheur, sans servilité ou esprit parodique. Signalons en particulier trois bons solistes au sein de ce French Heart Jazz Band: l’Australien Jon Hunt (1984) a notamment étudié avec Don Byron et Ken Peplowski et joué aux côtés de LeRoy Jones lors d’un voyage à New Orleans; la grappellienne Caroline Bugala (1984), originaire de Lyon, est une ancienne élève de Didier Lockwood, au parcours éclectique, qui a, entre autres, enregistré avec Romane et Stochelo Rosenberg; le subtil Aki Ishiguro, diplômé de Berklee, qui a travaillé avec Christian McBride et John Zorn, se partage entre les scènes jazz et rock.
Dans le registre des rencontres entre chanson et jazz, ce disque est une agréable réussite. Le traitement swing de «Ménilmontant» (Charles Trenet) ou «Je voudrais en savoir davantage» (Paul Misraki) met particulièrement en valeur les interventions des solistes tandis que Chloé Perrier dépose sur la mélodie les mots avec une forme de légèreté jazzé qui fonctionne y compris sur des standards chantés (en partie) en français comme «Lullaby of Birdland». Sur les trois morceaux pris en anglais, notre préférence va au très beau thème «Guilty» (Richard A. Whiting-Harry Akst) –dont Ella Fitzgerald donna une version somptueuse en 1947 avec l’orchestre d’Eddie Heywood– sur lequel Chloé Perrier ne manque pas de grâce.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Rossano Sportiello
Pastel. Solo Piano

All Through the Night, Arietta op. 21/Like Someone in Love, Dancing in the Dark, Doctor Gradus ad Parnassum/Lush Life, Hymn, Waltz From «Masquerade», Nobody Else but Me, Pastel, That's My Kick, A Time for Love/Close Enought for Love, Dedicated to George Shearing, Voglia 'e Turna’, When I Fall in Love
Rossano Sportiello (p solo)
Enregistré le 10 décembre 2016, New York, NY
Durée: 1h 03’ 19”
Arbors Records 19454 (www.arborsrecords.com)


C’est l’excellent batteur Dennis Mackrel qui a pris sa plus belle plume pour se concentrer sur le portrait de Rossano Sportiello dressé dans le livret. Il s’attarde sur l’artiste plus que sur le disque, remarquant l’extrême sensibilité musicale qui correspond si bien à une personnalité de gentleman au sens littéral, particulièrement séduit par l’habileté du pianiste à marier son héritage classique européen avec la grande tradition du jazz, du piano jazz, et rappelant que Barry Harris, Hank Jones et George Shearing se sont arrêtés sur son talent quand ils ont croisé sa route.
De fait, c’est une belle introduction à un disque qui évoque le projet artistique de Rossano Sportiello, qui non seulement n’a jamais renoncé à sa culture classique européenne ni à son amour du jazz mais, plus, a eu le projet d’en faire une synthèse dans une expression particulière qui fait sa personnalité; dans cet opus, il est très pédagogique sur sa «méthode», touchant parfois à John Lewis («A Time for Love») sans jamais abandonner aucune de ses admirations, déjà évoquées Erroll Garner, Billy Strayhorn, et certainement d’autres pour ce qui concerne le jazz, de Debussy, Grieg, Khachatourian pour la musique classique, sans oublier les auteurs de standards du great song book américain. Il rappelle son attachement à Naples (présent dans d’autres disques), avec un thème de la chanteuse populaire napolitaine Teresa De Sio repris à la manière Sportiello, toujours du beau piano même si on s’éloigne du registre du reste du disque malgré le toucher sensible du pianiste. Il n’est pas le premier à associer «Lush Life» de Billy Strayhorn et Claude Debussy, Strayhorn lui-même et Phineas Newborn l’avaient fait avant lui, mais il donne ici plus de place au compositeur classique. De la même manière, la correspondance Grieg/Van Heusen-Burke, est particulièrement bien trouvée et mise en œuvre par un pianiste qui possède des arguments d’expression et de sensibilité. «Pastel» de Red Callender, qui donne son nom à l’album, est un thème ellingtonien dans l’esprit, le fantôme non nommé de ce disque qui aimait décrire sa musique avec des couleurs. On se souvient de l’incroyable parcours du multi-instrumentiste Red Callender (bassiste, tubiste, comp) qui côtoya Louis Armstrong, Dizzy Gillespie, Benny Carter, Benny Goodman, Lester Young, Nat King Cole, Erroll Garner, Charles Mingus, Dexter Gordon, Art Pepper, James Newton, pour donner une idée du musicien.Dans cet album, le jeu et le répertoire de Rossano Sportiello sont comme un manifeste de son art. Tant mieux, car le pianiste possède cette intégrité artistique têtue et cette recherche qui caractérisent les esthètes les plus perfectionnistes de l’art pianistique. Comme le remarque Dennis Mackrel par d’autres mots, l’authenticité de la démarche de Rossano Sportiello lui permet de toucher à toutes les expressions les plus sophistiquées en la matière, classique et jazz, et d’éclairer le futur. Car Rossano Sportiello a l’intuition que le jazz est aussi, parmi d’autres qualités, avec son exigence et ses racines populaires, un prolongement de la musique classique européenne.
Un autre musicien que Rossano Sportiello n’évoque pas, Ray Bryant, a aussi reconstruit en partant du monde américain, le pont esthétique qui unit parfois le jazz, le piano en particulier, à la musique classique. Chez le regretté Ray Bryant, il y a le blues en plus; chez Rossano Sportiello, il y a ce toucher classique d’une extrême précision, ce lyrisme très italien. L’histoire du jazz les réunit comme quelques autres pianistes (John Lewis bien entendu, Sir Roland Hanna, Larry Willis, Jaki Byard, Ramsey Lewis, Bud Powell, voire Martial Solal…) qui ont perçu des deux côtés de l’Atlantique, et finalement plus souvent du côté américain, ce que le jazz apportait comme renouvellement de l’expression musicale, même classique.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

J.B. Moundele
Afrotrane

Mopty Road, Nunkajazz, Lonnie's Lament, Ymela Blues, Impressions, Mbote Ma Mbeaute,
Bolingo Ya Nsuk'a, Ghanajazz, Africa, Almighty, Humility, Mon BB Ô

J.B. Moundele (ts, ss), Olivier Hutman (p), Marc  Peillon (b), Tony Rabeson (dm)

Enregistré en juillet 2019, Cagnes-sur-mer (06)

Durée: 1h 07’ 28”

Fatto in Casa 090719 (www.jbmoundele.com)


Jean-Bapstiste Dobiecki, né à Créteil, auteur de tous les thèmes ici, à l’exception des compositions de John Coltrane («Lonnie's Lament», «Impressions» et «Africa»), n’est autres que J.B. Mondele, le saxophoniste, un pseudonyme artistique (qui signifie d’après ce qu’en dit son site: «le Blanc Noir», en lingala, une langue du Congo) né de son amour de l’Afrique et de sa musique qu’il a un jour rencontrées en parcourant le grand continent où il a accompagné de nombreux artistes. Il propose avec cet hommage composite à John Coltrane, son quatrième album semble-t-il, avec une belle section rythmique pour reconstituer le quartet: Olivier Hutman, Marc Peillon et Tony Rabeson sont des musiciens de premier plan, et apportent plus qu’un soutien, un enrichissement de la révérence qui s’adresse aussi à l’Afrique. On sait que John Coltrane, comme beaucoup d’Afro-Américains, a souvent fait référence au continent de ses ancêtres lointains, musicalement et explicitement dans ses titres de compositions ou d’albums.
On a ainsi deux pôles dans cet album: John Coltrane et l’Afrique; et si le répertoire coltranien est respectueusement ou platement exécuté, sans fantaisie ou recréation, l’Afrique de J.B. Moundele est aussi présente, une synthèse personnelle où il semble plus lui-même, un musicien d’instinct et de conviction comme il se définit, qui mêle ses amours dans une synthèse assez large mêlant des influences allant de Grover Washington Jr. à Weather Report ou à la musique qui se joue en Afrique depuis quelques années, une sorte de variété dansante. Tout n’est pas réussi à notre sens, car tout n’est pas «sur la même longueur d’ondes», et il est difficile d’écouter «Lonnie’s Lament», «Africa» à côté de «Bolingo Ya Nsuk'a» ou «Ghanajazz».  Une question d’intensité musicale, de cheminement et finalement d’histoire de la musique. On peut comprendre le souci de ne pas «intellectualiser» une expression de J.B. Moundele-Dobiecki, mais ce refus ne doit pas consister à ne pas comprendre et ne pas sentir la différence entre les expressions et leur environnement de création. Cela peut conduire à faire de la musique de variété ou de répertoire, même avec de la matière jazz; c’est un contresens esthétique et expressif malgré la sincérité de la démarche de J.B. Moundele, qui donne la juxtaposition artificielle de cet enregistrement. Comprendre et sentir comment et pourquoi John Coltrane a délivré une musique aussi puissante et émouvante est une nécessité indispensable que n’acceptent pas toujours les musiciens, qu’ils soient très instruits en musique ou plus instinctifs. Cela consiste aussi à ne pas amalgamer ce qui est africain ou afro-américain, malgré des racines lointaines communes. Le temps, la vie, les épreuves, le climat, la nourriture et les paysages génèrent des expressions différentes. Ce disque, qui part d’un bon sentiment et comporte quelques bons chorus, a pourtant ce défaut majeur de tout mêler dans un gumbo manquant de saveur, de fond malgré quelques bons ingrédients.
 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueScott Robinson
Tenormore

And I Love Her, Tenor Eleven, Put On a Happy Face, Morning Star, The Good Life, Tenor Twelve, Rainy River+, The Weaver*, The Nearness of You+°, Tenormore°
Scott Robinson (ts), Sharon Robinson (fl)*, Helen Sung (p, org+), Martin Wind (b, bg°), Dennis Mackrel (dm)

Enregistré les 17 et 18 janvier 2018, New York, NY

Durée: 1h 07' 27''

Arbors Records 19462
 (www.arborsrecords.com)

Scott Robinson est un étonnant musicien qu'on a pu voir jouer une multitude d'instruments du cornet au sax contrebasse en passant par le C melody sax (ténor en ut). Ici, il n'utilise qu'un sax ténor Conn de 1924. Est-ce à dire qu'il joue le jazz des années 1920? Nullement, même s'il peut le faire. Scott Robinson est multicarte, ayant collaboré avec Dan Barrett comme avec Maria Schneider. Ce disque démontre l'étendue de son talent et confirme qu'il n'est pas le ringard qu'on croit, injuste interprétation qui l'écarte des distinctions suprêmes de nos «spécialistes». Les amateurs ont plus de clairvoyance puisque ce disque vient de remporter la mention «meilleure nouveauté 2019» au référendum des lecteurs de JazzTimes.
Tout débute par un solo ad lib réalisé en une seule prise après les deux jours de séance d'enregistrement, une fois ses musiciens partis. Il avait trouvé un motif de quatre notes dans le suraigu qui se trouve être fortuitement une part du «And I Love Her» de Paul McCartney et John Lennon. Il développe ensuite dans tous les registres. Un étonnant travail sur le son qui inclut un moment de tension aylérien. C'est la sonorité de Scott Robinson qui fait l'attrait principal de ce disque. Sa composition «Tenor Eleven» de facture bop, blues de 11 mesures (!), montre sa parenté avec Sonny Rollins et le courant des «sons épais». La rythmique tourne bien. Le passage ténor-batterie avant le retour au thème, s'inscrit pour la parenté de son avec Rollins et dans le propos avec Coltrane. Dennis Mackrel est excellent, ce qui ne constitue pas une surprise. La forme de ce blues lui est venue d'un souvenir à New Orleans lorsqu'il a entendu Capt. John Handy et Punch Miller au Preservation Hall sans respecter le cadre standardisé des 12 mesures. La ballade «Put On a Happy Face», tirée du film Bye Bye Birdie, est superbement exposée avec un vibrato bien maîtrisé qui crée un feeling certain. Le solo d'Helen Sung est très fin, sensible, et les lignes de basse de Martin Wind parfaites avec une belle rondeur de son. Bien sûr, Mackrel manie les balais à la perfection. Dans la coda, Scott Robinson évoque dans l'aigu le timbre du Stan Getz étoffé des années finissantes. En fait, Scott Robinson ne copie pas. Il a simplement une culture qui transpire dans chaque note. «Morning Star» est une composition que Scott a écrit comme cadeau de la St-Valentin à son épouse Sharon Robinson. Il y a un passage ténor-basse d'une belle inspiration, le reste est joué sur un tempo médium qui swingue naturellement. Martin Wind prend un solo avec une sonorité de contrebasse qui nous ravit. «La Belle vie» de Sacha Distel débute par une improvisation free à quatre (Wind utilise l'archet), et une note aiguë de Scott fait le lien avec l'énoncé du thème à tempo médium. Scott Robinson dispose du lyrisme qu'il faut pour un tel morceau sans tomber dans la mièvrerie. Remarquable solo de Martin Wind comme dans «Tenor Twelve» de Scott Robinson, un blues en fa de douze mesures sur tempo médium qui vaut aussi pour l'échange ténor-batterie. C'est Martin Wind qui a écrit «Rainy River», très churchy, exposé avec feeling par Helen Sung à l'orgue et magistralement «chanté» au sax par Scott Robinson. Là encore, Wind nous gratifie d'un beau solo. Le titre 8 débute par un extrait de poème récité par David Robinson, père de Scott. Puis le couple Scott et Sharon expose «The Weaver», une musique intrigante mais pas rebutante avec en prime un court solo de Mackrel. Sung et Wind optent pour l'orgue et la guitare basse dans «The Nearness of You» qui prend un aspect funky inattendu. «Tenormore» prolonge les recherches de Scott Robinson sur la structure du blues. Cette fois, il s'agit de sections de 10 mesures prolongées d'un nombre indéterminé de mesures (ten or more). C'est très libre. La modernité n'est pas toujours là où on la présente de même que les vrais talents sont souvent derrière des produits fabriqués dont on fait lucrativement cas. Le niveau atteint par Scott Robinson au sax ténor, tant musical que technique, est stupéfiant.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Sarah Thorpe
Deep Blue Love

Deep Blue Love*°°, Free*, Sweet Love Serenade°, Urban Nostalgia**, To Be Loved By You°+, Pretty Strange*, Sunday Daydreaming (The Bishop)*, The Wind, Lonely Woman, Infant Eyes*
Sarah Thorpe (voc, arr), T.K Blue (as, ss, fl, arr), Olivier Hutman (p, arr), Darryl Hall (b), John Betsch (dm) + Josiah Woodson (tp*, flh**), Ronald Baker (tp°, voc°°), Ismaël Nobour (dm)+

Enregistré les 26-27 mars et 22 mai 2019, Maurepas (78)

Durée: 44’ 41’’

Dot Time Records 9087 (Socadisc)

C’est le deuxième album de la chanteuse franco-britannique Sarah Thorpe qui, après un prometteur Never Leave Me (Elabeth), s’entoure une nouvelle fois de musiciens de premier plan, tant au niveau de l’accompagnement que sur celui de l’arrangement. On retrouve ainsi autour de l’ancienne élève de la Bill Evans Academy, la précieuse présence d’Olivier Hutman: en véritable architecte, il construit un véritable écrin à la voix de la chanteuse. Un musicien pour musiciens à l’expérience riche de sideman, au même titre qu’un Alain Jean-Marie, avec un jeu d’une grande clarté et d’un dynamisme évoquant McCoy Tyner comme sur le groove funk aux couleurs new orleans, «Deep Blue Love», doublé d'une délicatesse dans le phrasé tout en nuances dans «Sweet Love Serenade». Une des qualités de Sarah Thorpe est également de s’aventurer dans un répertoire à la fois original et personnel sur des thèmes tels que ceux de Pat Metheny, Randy Weston ou mettant par exemple des mots sur une musique du trompettiste Marcus Printup. Une prise de risque assumée qui démontre une personnalité affirmée et une exigence s’éloignant de certaines facilités commerciales. Son absence d’expressivité et son chant plutôt neutre collent parfaitement à un thème tel que «Free» avec un superbe chorus de Talib Kibwe à la flûte. Sur la ballade de Randy Weston «Pretty Strange», elle donne une dimension dramatique au thème avec beaucoup de sensibilité. Une remarque que l’on peut également faire pour l’exposition du thème «Lonely Woman» d'Horace Silver en duo avec le pianiste tout en retenue avec beaucoup de sensibilité et sans maniérisme. Ce duo est certainement le moment fort de l'album à l’image du jeu d’Olivier Hutman, d’une très grande musicalité toujours mélodique et brillant. La présence de Talib Kibwe qui fut le directeur musical de Randy Weston pendant plus de deux décennies est également un élément important du disque notamment sur l’arrangement de «Infant Eyes» et sur ses interventions avec de longues phrases et une sonorité chaude et bien timbré à l’alto au swing toujours présent. La précieuse rythmique amenée par l’impeccable Darryl Hall et John Betsch aux baguettes donne une forme d’équilibre à l’ensemble quel que soit le tempo ou l’idiome.
Dotée d’une solide expérience en club auprès de musiciens tels que Kirk Lighstey, Alain Jean-Marie ou Michel Pastre, Sarah Thorpe prolonge avec ce second opus un début de carrière marqué par une certaine exigence artistique qui installe peu à peu sa singularité.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Jazz Defenders
Scheming

Top Down Tourism, Everybordy’s Got Something, Scheming, I Bought It on the Moon, Late, Hawkeye Jorge, Costa del Lol, Rosie Karima, She’ll Come Round, Brown Down
George Cooper (p, ep, org, perc), Nick Malcolm (tp), Nicholas Dover (ts), Will Harris (b, eb), Matt Brown (dm)
Enregistré les 30 et 31 octobre 2016, Haverfordwest (Royaume-Uni)

Durée: 47’ 46’’

Haggis Records 003 (www.haggisrecords.com)

C’est à n’en pas douter directement en référence à Art Blakey que cet épatant quintet britannique, fondé en 2015, a pris le nom de «The Jazz Defenders». Gardiens enthousiastes de la flamme hard bop, biberonnés aux disques d’Horace Silver, Hank Mobley, Lee Morgan, Jimmy Smith et autres trésors du catalogue Blue Note, les jeunes gens (la trentaine) que nous avons le plaisir d’écouter ici nous proposent un album tout à fait dans l’esprit de ses inspirateurs mais appuyé sur un répertoire totalement original, composé pour l’essentiel par l’animateur de la formation, le pianiste George Cooper, qui a débuté à 18 ans dans l’orchestre de jazz traditionnel de Pete Allen (cl, voc) et enchaîné les collaborations tous azimuts, dans le monde de la pop ou du classique, notamment avec la star du violon Nigel Kennedy, pour lequel il a transcrit et arrangé des pièces de Duke Ellington.
L’excellent niveau des compositions et de l’interprétation saute aux oreilles dès le premier titre, «Top Down Tourism», très silvérien avec une touche latine dans le traitement rythmique; d’autres morceaux, comme «Costa del Lol» ont un caractère latin encore plus affirmé. La qualité mélodique de ces originaux (les thèmes de «Everybordy’s Got Something» ou «She’ll Come Round» se fredonnent facilement) donnent l’impression de standards écrits il y a soixante ou soixante-dix ans… La variété de couleurs, toujours très jazz, renouvelle constamment l’intérêt du disque, que ce soit les titres évoquant l’univers de Jimmy Smith, «Scheming» et «Brown Down», incandescents de groove, sur lesquels George Cooper est à l’orgue, le très swing «Hawkeye Jorge», où le quintet sonne comme un big band, ou encore «Late», habilement équilibré entre percussions latines et riffs de piano (électrique) aux accents brubeckiens. En outre, la solide rythmique du groupe, qui repose sur le jeu percussif de George Cooper, donne à la musique le relief nécessaire tandis que les soufflants exposent les thèmes avec intensité. Les meilleurs solos étant à mettre au crédit du talentueux Nick Malcolm.

On souhaite à ces émules du jazz qui swingue, qui allient création et expression enracinée, de parvenir à se faire entendre sur la scène jazz du XXIe siècle.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAdrian Cunningham
Ain't That Right! The Music of Neal Hefti

Titres communiqués sur le livret
Adrian Cunningham (ts, cl), Wycliffe Gordon (tb), Dan Nimmer (p), Corcoran Holt (b), Chuck Redd (dm)

Enregistré en janvier 2014, New York, NY

Durée: 1h 02' 15''

Arbors Records 19443 (www.arborsrecords.com)


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAdrian Cunningham
Jazz Speak

Titres communiqués sur le livret

Adian Cunningham (ts, cl, fl), Ted Rosenthal (p), John Clayton (b), Jeff Hamilton (dm)

Enregistré en février 2017, Los Angeles, CA

Durée: 1h 01' 19''

Arbors Records 19457
(www.arborsrecords.com)


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueProfessor Cunningham & His Old School
Swing It Out!

Titres communiqués sur le livret

Adrian Cunningham (ts, cl, fl, voc), Jon Challoner (tp), Dani Alonso (tb), Alberto Pibiri (p), John Merrill (g), Jim Robertson (b), Paul Wells (dm)
Enregistré en juillet 2017, New York, NY

Durée: 57' 25''

Arbors Records 19459
(www.arborsrecords.com)


Adrian Cunningham & His Friends
Play Lerner & Loewe

Titres communiqués sur le livret
Adian Cunningham (ts, cl, fl), Ted Rosenthal (p), John Clayton (b), Jeff Hamilton (dm)

Enregistré en février 2017, Los Angeles, CA

Durée: 1h 01' 19''

Arbors Records 19457
(www.arborsrecords.com)


Professor Cunningham & His Old School
Swings Disney

Titres communiqués sur le livret

Adrian Cunningham (voc, ts, cl, fl), Jon Challoner (tp, tb), Dani Alonso (tb, tp), Alberto Pibiri (p), John Merrill (g), Jim Robertson (b, tu), Paul Wells (dm)
Enregistré les 2 et 3 juillet 2019, New York, NY

Durée: 48' 11''

Arbors Records 19472
(www.arborsrecords.com)

On s'interroge sur les motivations pour un artiste du XXIe siècle à enregistrer autant de disques sous son nom en cinq ans et pour un même label à les produire? Des artistes historiques qui ont contribué à codifier l'art qu'Adrian Cunningham exploite avec sincérité n'ont pas laissé autant de traces. On pense par exemple au trompette Jabbo Smith dont tous les titres faits sous son nom dans sa période créatrice (1929-1938) tiennent sur un seul CD. L'Australien Adrian Cunningham, né en 1985, s'est fixé à New York en 2008. Il a joué avec Wynton Marsalis, Jon Batiste, régulièrement avec Wycliffe Gordon. En 2013, il a monté le groupe Professor Cunningham & His Old School. En 2014-2017, il a joué au sein des Nighthawks de Vince Giordano. On le retrouve avec le Big Band de Ken Peplowski. Le premier album, Ain't That Right! The Music of Neal Hefti, bénéficie de tremplins thématiques faits pour être swingués, puisque signés Neal Hefti. C'est sans doute le disque à avoir car la présence de Dan Nimmer est un régal dans chaque titre, et celle de Wycliffe Gordon dans quatre titres place la barre très haut dans le jazz. Le ténor de Cunningham, expressif, charnu, lyrique, hargneux ou tendre («Girl Talk») est toujours pétri de swing. Ce ténor tient la route aux côtés d'un Wycliffe Gordon hors norme («The Odd Couple», «Shanghaied», «Li'l Darling»). La clarinette de Cunningham a un son assez neutre selon le standard actuel («Barefoot in the Park», «I've Got Love») mais elle swingue («Scott», «How to Murder Your Wife») et peut même atteindre un très bon niveau expressif («Zankie» avec Wycliffe Gordon). Corcoran Holt et Chuck Redd, vedette de «Cute», sont bons tant en accompagnement qu'en solo et concourent à la réussite de ce disque.
Jazz Speak
alterne des standards et des thèmes signés Adrian Cunningham. Le tandem John Clayton-Jef Hamilton est connu des amateurs de swing. Cunningham a connu Ted Rosenthal chez Vince Giordano, il se révèle ici excellent swingman. Adrian confirme son attachement au langage strictement jazz ne dédaignant pas au sax ténor l'hyper-expressivité qui mène d'Arnett Cobb à James Carter («The Source»). Il est donc clair qu'Adrian Cunningham, toujours virtuose, est double dans l'expressivité: délicat sur la clarinette («Mood Indigo», «Petite Fleur») ou la flûte («Rachel's Dance», «Tempus Fugit») et franchement «rentre dedans» au sax ténor («Getting Down Uptown», «Jazz Speak»). Son «Appalachia» pour clarinette est une performance technique respectable; il n'a rien à envier à Ken Peplowski. Ce CD remplira d'aise les amoureux du swing. Ces deux-là sont une sorte de mainstream où virtuosité et swing cohabitent épicés d'une dose de culture jazz. Mais Adrian Cunningham comme la majorité des jazzmen de sa génération, annoncée par de nouveaux vétérans comme Scott Robinson et Randy Sandke, est multi-cartes stylistiquement. Il vadrouille depuis ce nouveau mainstream vers un traditionalisme de divertissement et une modernité académisée, de quoi perturber les spécialistes avec des étiquettes d'un autre âge.

L'album consacré à la musique de Frederick Loewe relève d'une approche plus cérébrale mais qui parfois ne manque pas d'humour («The Rain in Spain»). On trouve d'intéressantes lectures. Wycliffe Gordon participe à «I Could Have Danced All Night» et au réjouissant shuffle «I Was Born Under a Wand'rin' Star».
Randy Brecker intervient dans «Thank Heaven for Little Girls» et «They Call the Wind Maria», deux bons moments du disque.

Les deux albums restants, Swing It Out! et Swings Disney, relèvent du souci de faire danser. Cette formation dite «Old School» n'est pas centrée sur le chef qui parfois ne prend pas de solo («All of Me»). Les arrangements sont bien ficelés. Dans Swing it Out! Adrian Cunningham, chanteur moyen, évoque bien les sax râpeux ou hurleurs de rock and roll dans «A Pretty Girl», «Caldonia» et «Oh Me oh My». Jon Challoner mène bien les collectives et peut prendre des solos robustes et bien construits («That Da Da Strain», «Stompy Jones»). Dani Alonso sait faire chanter le trombone (lancinant «Melancholy Serenade», thème générique de Jackie Gleason) ou growler avec le plunger («Cheeky Monkey»). Jim Robertson et John Merrill sont agréablement sobres. La même formation s'en prend aux musiques des films de Walt Disney à l'adresse des enfants et des danseurs. Le traitement swing fonctionne bien grâce à des arrangements simples et efficaces, mais Adrian Cunningham chante beaucoup dans ce disque. Pas de surprise avec «I Wanna Be Like You» du Livre de la Jungle puisque Louis Prima en fut le créateur. Le traitement genre Pr. Longhair de «I Just Can't Wait to Be King», tiré du Roi Lion, est une bonne idée qui marche avec en prime de bons solos de Cunningham et Challoner. Jon Challoner prend un joli solo dans «A Spoonful of Sugar» (Mary Poppins), et il expose avec sourdine et finesse «A Dream Is a Wish Your Makes» (Cendrillon). On espère que les enfants («High Ho» de Blanche Neige est à leur porté) et les amateurs de dixieland vont aimer. Au total, certains aspects du talent d'Adrian Cunningham méritent en effet d'être mieux connus chez nous.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJohn Scofield
Combo 66

Can't Dance, Combo Theme, Icons at the Fair, Willa Jean, Uncle Southern, Dang Swing, New Waltzo, I'm Sleeping In, King of Belgium
John Scofield (eg), Gerald Clayton (org, p), Vicente Archer (b), Bill Stewart (dm)

Enregistré les 9 et 10 avril 2018, Stamford, CT

Durée: 1h 00' 30''

Verve 6780213 (Universal)

Ce Combo 66est certainement l'un des albums les plus aboutis du guitariste John Scofield qui, à l'aube de ses 66 ans (au moment de l’enregistrement), démontre une pleine maîtrise de son art et une musicalité toujours à fleur de peau. Pour ce nouvel opus, il explore la formule du quartet acoustique, délaissant au passage tous les effets superflus du jazz fusion pour se recentrer sur une musique plus authentique, basée sur le swing et le blues. Gerald Clayton –fils du contrebassiste et chef d’orchestre John Clayton, également neveu du saxophoniste Jay Clayton– est toujours aussi volubile, avec un toucher délicat doublé d’un jeu brillant à la technique impeccable et au service du swing. Son approche de l’orgue est plus minimaliste et offre de nouvelles couleurs au quartet même si on préférera les interventions d’un Larry Goldings plus «churchy» sur les précédents projets du guitariste. Les musiciens parlent le même langage d’un jazz de culture mettant l’aspect contemporain du discours au service d’une tradition du combo avec orgue remontant aux années 1960. John Scofield est quant à lui au sommet et dans une forme de maturité musicale qu’il met en exergue dans ses différentes productions que ce soit autour du gospel, de la country voire d’un hommage à Ray Charles, avec toujours cette modernité dans sa sonorité légèrement saturée, utilisant la réverbération de façon singulière. D’ailleurs on peut reconnaître sa façon dès les premières notes que l’on peut rapprocher de la simplicité et la musicalité d’un Jim Hall, le tout imprégné en plus d’un blues toujours présent.
Des qualités qui se confirment quel que soit le contexte et en particulier dans ce superbe Combo 66 aux accents post bop où pointe l’influence d’un jazz au groove intense sur quelques ballades bluesy, telles «I’m Sleeping In» ou «Oncle Southern» qui oscillent entre gospel, jazz et rhythm and blues. Le bop est aussi présent comme sur «King of Belgium» en hommage à Toots Thielemans. D’emblée, le guitariste tient la note et la tire en extension provoquant des effets uniques, sa véritable signature. L’autre réussite de cet album provient de l’excellence de la rythmique qui assure avec autorité un soutien sans faille. Bill Stewart, aux baguettes, collabore avec le leader depuis le début des années 1990et excelle dans cette configuration due également à son implication dans les formations de Larry Goldings (org) et de Peter Bernstein (g). Avec un sens du tempo et du swing naturel, fin et délicat, jouant sur les nuances, dans la lignée d’un Jack DeJohnette, il trouve un parfait équilibre dans un accompagnement à la fois rythmique et mélodique, en complicité avec Vincente Archer à la sonorité boisée et puissante. Une véritable réussite!

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

The Ken Peplowski Big Band
Sunrise

All I Need Is the Girl, Chega de Saudade, Estate, If I Were a Bell, Clarinet in Springtime, When You Widh Upon a Star, The Eternal Triangle, Spring Is Here, Duet, The One I Love Belongs to Somebody Else, I Like the Sunrise, Come Back to Me
Ken Peplowski (solo cl), Bob Millikan (tp1), Jon-Erik Kellso, Randy Reinhart, Andy Gravish (tp), John Allred (tb1), Harvey Tibbs, Bruce Eidem, Jennifer Wharton (tb), Jack Stuckey (as1), Jon Gordon, Mark Lopeman, Adrian Cunningham, Carl Maraghi (s, fl, cl), Ehud Asherie (p), Matt Munisteri (g), Nicki Parrott (b), Chuck Redd (dm), Make Lopeman, Billy May, Allan Ganley, Dennis Mackrel, Alec Wilder (arr)

Enregistré les 18 & 19 avril 2017, New Jersey

Durée: 1h 08' 19''

Arbors Records 19458 (www.arborsrecords.com)

Ken Peplowski, virtuose de la clarinette, n'est pas le plus négligé dans nos programmations, même si c'est sans excès. On se souvient de son hommage à Benny Goodman à la salle des fêtes de Marciac donné le 5 juin 2010 avec le Tuxedo Big Band. Dans ce disque, il est le principal soliste. Benny Goodman laissait d'ailleurs plus de solos à ses musiciens qui, de Bunny Berigan, Harry James, Cootie Williams à Georgie Auld, Charlie Christian, Teddy Wilson, n'étaient pas que de bons instrumentistes. La référence directe à Benny Goodman est «Clarinet in Springtime». C'est d'ailleurs une très belle composition subtilement orchestrée. Ici, Ken Peplowski est obligé de coller au score, et c'est tant mieux. C'est ici que son style convient. Nous ne mettons pas en cause les compétences techniques indéniables de Ken Peplowski: virtuosité digitale plus grande encore que celle de Buddy de Franco, sonorité remarquablement égale dans tous les registres et pureté du timbre sans aucune aspérité. Ce dernier point est même gênant ici, à force de vouloir faire plus propre que propre, on quitte l'esprit du jazz d'autant que, si l'orchestre balance bien quand on lui demande, ce n'est pas torride de ce côté-là. Si Benny Goodman a joué avec compétence le Concerto de Mozart et Contrasts de Béla Bartók, il savait aussi mettre un peu de growl, des inflexions propres au jazz qu'il maîtrisait finalement mieux que nos virtuoses actuels, d'autant qu'il pouvait swinguer quand c'était son objectif. N'oublions pas que Johnny Dodds a enseigné à Benny le vocabulaire jazz et qu'en retour Benny lui a transmis les points techniques utiles; le fils de Dodds en a été témoin. Même avec des cordes, Barney Bigard restait un soliste hot car il savait pour quelle type d'expressivité on le sollicitait (1944, Fantasy for Clarinet and Strings). Ici, l'objectif est de faire joli. Donc, c'est joli. L'orchestre «s'énerve» un peu dans «The Eternal Triangle» de Sonny Stitt arrangé par Mark Lopeman (bons solos d'alto, piano et surtout d'Adrian Cunningham, ts). La section de trompettes y fait un travail remarquable, d'autant que ce n'est pas évident à jouer. John Allred intervient dans «If I Were a Bell». Mark Lopeman a fait un bon arrangement de «Duet» de Duke Ellington. L'orchestre sonne assez proche du modèle avec une bonne partie de sax baryton en section. On apprécie les lignes de basse de Nicki Parrott et son passage en duo avec la clarinette. Bonne version de «The One I Love Belongs to Somebody Else» avec une écriture pour section de sax digne de Benny Carter et une intervention musclée de Randy Reinhart. Ehud Asherie nous gratifie aussi d'un bon solo. Trois des bons moments du disque sont les reprises des arrangements de Billy May pour l'album de Frank Sinatra avec Duke Ellington (1968). La cadence de Peplowski devant amener «I Like the Sunrise» est un peu trop longue car insipide. Il est intéressant d'écouter ici le contraste entre la clarinette et le jeu «growlé» avec plunger de l'excellent Jon-Erik Kellso. «All I Need Is the Girl» swingue dans la tradition Basie (choix du tempo, présence de la guitare rythmique, sens des nuances orchestrales). Enfin «Come Back to Me» est pris sur tempo vif. Peplowski swingue mais charge trop le propos. Adrian Cunningham fait une courte intervention bien sentie. L'orchestre joue magnifiquement avec une grande précision. Sentiments mitigés donc, à cause du l'option esthétique de Ken Peplowski, car si c'est pour entendre de la clarinette classique autant écouter Gervase de Peyer (1926-2017) ou Guy Deplus (1924-2020).
Avec moins de Peplowski, et plus de Kellso, Reinhart, Allred et Cunningham, on aurait eu un très bon disque.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueKing Louie Organ Trio
It's About Time

Frances J., Brulie*, Two Leons in New Orleans*, Bry-Yen/Believe in You*, Teener*, Big Brothers*, Island Girl*, Chester McGriff*, Marty Boy°, Mel Brown°, Blues for Merle°, Lupus Tylericus°, Blues for Pierre°
Louis Pain (org), Renato Caranto (ts), Edwin Coleman III (dm, perc) + Bruce Conte*, Dan Faehnle (eg)°, Mel Brown (dm)°
Enregistré les 7, 8 janvier et 18 février 2019, Portland, OR
Durée: 1h 02’ 56’’
Shoug Records (www.louispain.com)


Les différentes scènes locales aux Etats-Unis regorgent de bons musiciens qui, bien que bénéficiant souvent d’une réelle notoriété dans leur ville ou leur Etat, nous sont parfaitement inconnus en Europe. C’est toujours un plaisir quand, à la faveur d’une sortie de disque, on a l’occasion de découvrir des artistes qui, depuis des années, font vivre le jazz sans grande médiatisation. C’est le cas de l’organiste Louis Pain (la soixantaine) qui anime depuis près de trente-cinq ans la scène jazz de l’Oregon. Originaire de San Francisco, où il a débuté sa carrière en 1970 auprès de musiciens issus de jazz, du funk, du rock ou du gospel, il s’est installé à Portland en 1986. Il s’y est produit avec des figures de la région, notamment le bluesman Paul deLay (hca, voc, 1952-2007) et la chanteuse soul Linda Hornbuckle (1954-2014). Sideman très actif également pour les musiciens de passage, comme Bernard Purdie, dm, il monte, sous le nom de King Louie, un premier groupe avec James E. Benton, aka Sweet Baby James (voc, 1930-2006), surnommé également «le Ray Charles de Portland». Plus tard, il s’associe avec la chanteuse de blues LaRhona Steele sur l’album Rock My Baby qui sort en 2015 sur son propre label, Shoug Records.
Aujourd’hui, nous découvrons Louis Pain par le biais de son dernier disque, It’s About Time, enregistré en trio, avec deux autres musiciens du cru et sensiblement du même âge. Philippin de naissance, le ténor Renato Caranto vit à Portland depuis 1992. Il est un habitué des projets de «King Louie», et il a accompagné Esperanza Spalding en tournée en 2013. Quant à Edwin Coleman III, il est issu d’une famille de musiciens (sa mère a même chanté avec Lionel Hampton!). Batteur polyvalent avec une prédominance funk, il a participé à divers groupes gospel, afro-cubains, blues et jazz. C’est l’ensemble du background varié des trois musiciens et de leurs invités qu’on retrouve sur It’s About Time. Constitué de 13 originaux, pratiquement tous de la main de Louis Pain, ils sont dédiés, nous apprend le livret, aux proches des musiciens, voire à certains d’entre eux, comme la composition «Mel Brown» qui évoque la grande admiration que vouent Louis Pain et Renato Caranto à ce batteur aux côtés duquel ils se produisent tous les jeudis soir depuis une vingtaine d’années. Mel Brown (1944), présent sur un tiers du disque, est une véritable institution à Portland où il a été plusieurs fois honoré par les autorités. Sa carrière, débutée en 1967, est passée par les studios de la Motown ainsi que par des tournées successives avec des stars de la pop, en particulier Diana Ross jusqu’en 1991. Parallèlement, il dirige depuis 1978 plusieurs formations jazz dans sa ville natale et demeure encore aujourd’hui extrêmement dynamique. It’s About Time se caractérise par un groove très présent, installé dès le premier titre, «Frances J.», le seul d’ailleurs à n’être interprété que par les seuls membres du trio. Le même esprit jazz-funk anime l’ensemble des morceaux, avec des nuances blues («Lupus Tylericus» sur lequel Renato Caranto révèle une belle intensité) ou soul («Bry-Yen/Believe in You»), allant jusqu’à l’évocation du jazz de Jimmy Smith: excellents «Big Brothers» et «Marty Boy» qui permettent tout particulièrement d’apprécier les qualités du leader. Une découverte…
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBobby Shew / Bill Mays
Telepathy

It Might As Well Be Spring, Poor Butterfly*, Yesterdays, Telepathy, The Gentle Rain, You've Changed, Indian Summer, Telepathy II
Bobby Shew (tp, flh, tp*), Bill Mays (p)
Enregistré le 4 mars et 16 avril 1978, Hollywood, Los Angeles, CA

Durée: 48'45''

Fresh Sound
Records 984 (www.freshsoundrecords.com)

Il y a des différences de statut entre les pays. Des artistes méconnus chez nous, sont ou ont été populaires et/ou reconnus par le métier aux Etats-Unis dans les styles divers, comme Al Hirt (dixielander virtuose de La Nouvelle-Orléans), Doc Severinsen (virtuose, sorte de prolongement d'Harry James) et Bobby Shew (hard bopper virtuose). Shew, né en 1941, est pourtant venu à Antibes en 1965 au sein du big band de Woody Herman qui y fit sensation (aux côtés des légendaires Bill Chase, Don Rader et Dusko Gojkovic). Il avait la particularité d'être un bon premier trompette de section et aussi un excellent soliste, disciple avoué de Blue Mitchell (mais c'est à Miles Davis qu'il a dédié le présent album). Voici donc Bobby Shew dans le délicat exercice du duo trompette et piano. L'histoire est pleine de ces duos de Louis Armstrong/Earl Hines à Nicolas Gardel/Rémi Panossian. Ceux qui aiment celui de Stéphane Belmondo/Jacky Terrason seront contents à l'écoute de cette antériorité qui remonte à 1978. L'interaction intuitive entre le souffleur et le clavier est la base de l'exercice. Il ne s'agit pas d'une trompette accompagnée par le piano, mais d'une sorte de ping-pong créatif. Cette interaction fonctionne ici parfaitement, d'où le titre justifié de l'album, Telepathy, et qui baptise aussi deux improvisations totales, sans objectif prédéfini et hors tempo. Le programme alterne des moments de musicalité comme «It Might As Well Be Spring» (hors tempo avec bugle) et ceux plus rares qui invitent le swing («Poor Butterfly» avec trompette et sourdine harmon). Certains préféreront les interprétations avec un tempo et un feeling balancé («The Gentle Rain», «Indian Summer»). En fait, cette séance relève du hasard. Une séance standard en quintet a été annulée à cause d'une mésentente entre deux de ses membres. Pour exploiter le temps de studio réservé, Bobby Shew a eu l'idée d'expérimenter en duo avec Bill Mays. En général, une seule prise a suffi. Ce qui immortalise une spontanéité. Les amateurs de cuivres apprécieront la qualité de sonorité et de justesse du bugle lorsqu'il est joué, comme ici, par Bobby Shew. Il s'agit aussi d'une particularité dans la discographie de Bobby Shew.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Yellowjackets
Raising our Voice

Man Facing North, Mutuality, Everone Else Is Taken, Ecuador, Strange Time, Emerge, Timeline, Quiet, Divert, Brotherly, Swing With It, In Search of, Solitude
Russel Ferrante (p, kb), Bob Mintzer (s, EWI), Dane Alderson (eb), William Kennedy (dm), Luciana Souza (voc)

Enregistré à Hollywood, Los Angeles, CA, date non communiquée

Durée: 1h 05’ 15’’

Mack Avenue 1137 (www.mackavenue.com)

La célèbre formation californienne Yellowjackets, qui fête bientôt son 40e anniversaire, réunie autour de son pianiste et membre fondateur, Russell Ferrante, et des historiques Bob Mintzer et William Kennedy, de retour après une parenthèse de quelques années, nous gratifie d’un bel album de jazz fusion. Délaissant le côté aseptisé et démonstratif propre à cet idiome, pour une musique électro-acoustique de qualité, le combo sort ici du cadre du jazz pour s’aventurer vers une world music aux rythmes pluriels. Sa sophistication laisse une place importante à l’aspect mélodique, avec quelques thèmes évoquant le meilleur de Weather Report comme «Everyone Else Is Taken». La présence de la chanteuse brésilienne Luciana Souza, récompensée dernièrement aux Grammy Awards, apporte une couleur singulière à la formation tant l’utilisation de la voix sous forme de scat en fait une instrumentiste à part entière. Tantôt en contre-chant ou bien en surlignant les lignes de basses, elle démontre un sens de la mélodie et une grande maîtrise du rythme, doublé d’un timbre neutre. William Kennedy est dans la lignée des batteurs virtuoses avec une sonorité mate et un sens de la mise en place qui impressionne, évoquant Steve Gadd ou son disciple Dave Weckl.
Raising our Voice est le quatrième album du groupe pour le label Mack Avenue et poursuit sa quête de maturité en forme d’équilibre, évitant les clichés d’un univers musical qu’ils ont su élargir. La place centrale du nouveau bassiste australien Dane Anderson –qui remplace l’historique Jimmy Haslip avec brio–, à la fois rythmique et mélodique, notamment sur «Man Facing North», est l’un des particularismes du groupe. La ballade «Mutuality», inspirée d’un discours de Martin Luther King, met en exergue le piano dynamique et lyrique de Russell Ferrante associé au soprano de Bob Mintzer dans un univers proche de Dave Brubeck. Au ténor, Bob Mintzer joue les équilibristes entre les influences diverses ayant pour base une forme de tradition due à sa longue expérience dans les big bands de Buddy Rich ou de Thad Jones et Mel Lewis. D’ailleurs, en marge de ses productions dans le domaine de la fusion, il excelle toujours avec son big band ou bien en formation réduite avec le pianiste italien Dado Moroni. Une sonorité lisse et incisive le rapproche parfois des qualités et des défauts d’un Grover Washington Jr. avec une belle maîtrise et un sens de l’adaptation quel que soit le contexte. Ici l’ambiance est hybride entre découpages rythmiques latins et funk sur «Ecuador», en passant par le swing ternaire de «Strange Time» ou le shuffle de «Swing With It». Un disque qui comblera les amateurs du genre.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Warren VachéCliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque
Songs our Fathers Taugh Us

My Melancholy Baby, Key Largo°*, Love Locked Out, I Love You*, Warm Valley°, I'll Be Around°, Birk's Works*, Felicidade, The More I See You, Deep Night*, Blue Room, There is No Music (For Me) °*, Slow Boat to China*
Warren Vaché (cnt, flh°), Jacob Fischer (g), Neal Miner (b), Steve Williams (dm)*

Enregistré les 25 & 26 avril 2018, Astoria, NY

Durée: 58' 09''

Arbors Records 19464 (www.arborsrecords.com)

Warren Vaché n'a jamais commis de mauvais disque. Celui-ci appartient à son standard qui est d'un niveau très élevé. Songs Our Fathers Taught Us est le titre d'une liste de thèmes que le père de Warren laissait sur son piano. C'est ce père, Warren Sr, contrebassiste, qui lui a transmis le virus de la musique. L’album est donc dédié à Warren Vaché Sr. et aux nombreux pères musicaux que Vaché Jr. a eus en début de carrière. Warren Vaché Jr. a connu Neal Miner et Steve Williams lorsqu'ils ont accompagné Annie Ross ensemble. La rencontre avec Jacob Fischer est plus récente. Il joue de la guitare sèche. Le CD alterne des prises sans batterie réalisées le 25 avril, avec celles effectuées le lendemain en compagnie de Steve Williams. Puisque les festivals européens ne sollicitent plus Warren, on se demandait s'il pouvait encore jouer! Et bien rassurez-vous, il est toujours aussi maître du cornet et du bugle. Si on ne le voit plus c'est que les festivals ne s'intéressent plus au jazz, voilà tout!
Le disque s'ouvre sur une cadence véloce du cornet avec sourdine qui se prolonge par un solo, suivi de celui de Jacob Fischer avant de conclure par le thème de «My Melancholy Baby». Nous faisons connaissance avec Steve Williams dès «Key Largo» de Benny Carter, où pour nos oreilles Warren Vaché joue du bugle. On le retrouve sur cet instrument dans un beau «Warm Valley» de Billy Strayhorn en duo avec la guitare.
«The More I See You” par son swing fait penser au Ruby Braff-George Barnes Quartet. On y trouve une belle alternative entre guitare et basse. Il y en a une autre dans «Deep Night», morceau introduit par Jacob Fischer qui maîtrise la technique classique. Ce guitariste n'est pas sans faire penser à Charlie Byrd («Love Locked Out», «There Is No More Music”). Steve Williams intervient en solo comme les trois autres dans «I Love You» de Cole Porter. Dans son accompagnement, c'est un bon spécialiste des balais qui s'imposent ici puisque l'objectif prioritaire est la musicalité sur tempo lent. Neal Miner a une belle sonorité ronde et prend de superbes solos («I'll Be Around», «Blue Room» et un «Birk's Work» bien swingué). Cet excellent moment musical s'achève avec swing par une version bien menée au cornet avec sourdine de «Slow Boat to China».
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Gaëtan Nicot Quartet
Rhapsodie

Rhapsodie, Koo-Cool*, Chiarezza, Ma plus belle histoire d’amour, Maia, Les yeux de l’abeille, Transports urbains, Moon Dreams
Gaëtan Nicot (p), Pierrick Menuau (ts), Sébastien Boisseau (b), Arnaud Lechantre (dm) + Geoffroy Tamisier (tp)*
Enregistré du 9 au 11 janvier 2019, Sarzeau (56)
Durée: 51’ 35’’
Tinker Label 0119001 (Socadisc)


Le pianiste nantais Gaëtan Nicot a eu l’occasion, à l’issue d’une formation classique et jazz, de partager la scène avec plusieurs jazzmen parisiens (Marc Thomas, Jean-Loup Longnon, Nicolas Rageau, Mourad Benhammou…) tout en prêtant son concours à des projets très variés, allant du cinéma (comme acteur et musicien) à des rencontres «métissées» entre musique du Moyen-Orient, flamenco et chant lyrique. Après un premier album, sorti en 2014, Jazz Radiophonique Eighties, qui prenait le pari d’intégrer au répertoire jazz des succès pop des années 1980, il propose aujourd’hui un disque en quartet –dans lequel officie un complice de longue date, Pierrick Menuau–, autour de ses compositions agrémentées de deux reprises. Gaëtan Nicot y revendique des inspirations mêlant notamment McCoy Tyner, Herbie Hancock et Wayne Shorter, dont l’influence paraît effectivement déterminante. Si une atmosphère intimiste se dégage du disque, du fait de la prédominance des ballades, avec parfois des réminiscences de musique classique (ouverture en piano solo de «Rhapsodie»), le swing est également au rendez-vous, en particulier sur le bon original «Koo-Cool» morceau de bravoure du disque – où le quartet déploie son énergie avec la participation d’un Geoffroy Tamisier (non crédité) s’inscrivant dans une veine davisienne. A côté de ces compositions habilement reliées à la tradition post-bop, le quartet livre une sobre et jolie version de la superbe chanson de Barbara, «Ma plus belle histoire d’amour» qui doit beaucoup à l’extrême sensibilité de Pierrick Menuau (dont on connaît les qualités), ainsi que du standard de Chummy MacGregor et Johnny Mercer, «Moon Dreams» (1942) qui est une occasion privilégiée d’apprécier le jeu élégant de Gaëtan Nicot. Une formation à découvrir.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe DIVA Jazz Orchestra
DIVA + The Boys

Slipped Disc°, A Felicidade*, Deference to Diz°*, Noturna+, The One I Love Belongs to Somebody Else°, Piccolo Blues**, Estate°+, Bucket O'Blues
Sherrie Maricle (dm, dir), Tanya Darby (tp1), Jami Dauber, Rachel Terrien, Barbara Laronga (tp), Jennifer Krupa (tb1), Linda Landis (tb), Leslie Havens (btb), Alexa Tarantino (as1, ss, cl, fl), Schella Gonzales (as, cl, fl), Janelle Reichman (ts, cl), Roxy Coss (ts, fl, cl), Leigh Pilzer (bar, bcl), Tomoko Ohno (p), Noriko Ueda (b) + Claudio Roditi (tp*, picc. tp**), Jay Ashby (tb, perc), Ken Peplowski (cl°), Marty Ashby (g+, producer)

Enregistré en 2019, New York, NY

Durée: 51'42''

MCG Jazz 1047 (www.mcgjazz.org)

Sauf peut-être en France, DIVA Jazz Orchestra est bien connu. Le manager de Buddy Rich, Stanley Kay, a remarqué en 1990 le talent de Sherrie Maricle. L'idée lui est alors venue de monter un big band féminin, ce qui s'est concrétisé en 1992 avec Maricle pour leader. Ce disque sorti, sur label MCG en octobre 2019, fait suite à l'album A Swingin' Life enregistré cinq ans plus tôt avec Nancy Wilson et au Dizzy's Club avec Marlena Shaw. C'est un excellent big band parce qu’il s’agit de bonnes musiciennes. Le phénomène n'est pas nouveau (les merveilleuses International Sweethearts of Rhythm, par exemple), ni particulier au jazz puisque des femmes, tous instruments confondus, dont les vents, se sont épanouies dans les musiques, classique et populaire, depuis la fin du XIXe siècle principalement. Aujourd'hui, le manque de culture est partagé de façon égalitaire entre femmes et hommes, d'où l'apparition de festivals «de jazz» se croyant novateurs parce qu'exploitant l'image de la femme musicienne. Certaines pour des raisons lucratives se rendent complices. Ce n'est pas cartésien, mais l'époque est irrationnelle.
Nous avions déjà repéré Tanya Darby dans le big band masculin de Roy Hargrove à Marciac, dans lequel elle a mené la section avec le drive et la précision rythmique adéquates, et plus récemment, en l'été 2019, Alexa Tarantino dans ce même festival, aux côtés de Wynton Marsalis. Je pense que c'est avec Jeremy Pelt que Roxy Coss a joué en quintet lors d'un concert d'hiver à Marciac. Pas sectaires, elles invitent ici quelques «boys» dont l'excellent Claudio Roditi, décédé depuis. Ceux qui le voudront pourront comparer les versions d’«Estate» et «The One I Love Belongs to Somebody Else», avec Ken Peplowski en soliste, ici et dans son disque Sunrise chez Arbors Records (ARCD 19458), ce sont les mêmes arrangements signés Dennis Mackrel et Mark Lopeman respectivement. Pour constater que le professionnalisme n'a pas de genre (sinon humain). «Slipped Disc» de Benny Goodman arrangé par la bassiste Noriko Ueda, nous offre deux solistes de même niveau technique: Ken Pleplowski puis Janelle Reichman. Ken veut en mettre plein les oreilles, Janelle a plus le feeling jazz. Belle mise en place de l'orchestre avec punch! Sherrie Maricle dialogue avec l'orchestre en fin de prestation. «A Felicidade» de Jobim arrangé par David Sharp est exposé avec délicatesse par Claudio Roditi (et sa trompette à cylindres Hans Kromat) et Roxy Coss (ts). Beau solo musical et économique de Roditi. En fait Claudio s'est bonifié avec l'âge allant droit à l'essentiel du propos. Dans le même état d'esprit Roxy Coss privilégie aussi la musique sur le démonstratif. Bon solo de basse. Thème typiquement bop de Jay Ashby, «Deference to Diz» est exposé par Claudio Roditi, Jay Ashby et Ken Peplowski avec des ponctuations de l'orchestre. Ken Peplowski est dans la lignée Buddy de Franco. Suit un solo très bien construit et économique de Roditi et une belle intervention d'Ashby qui, au trombone, à des qualités de sonorité et un phrasé dans la lignée Urbie Green-Bill Watrous. Tomoko Ohno prend un solo équilibré qui swingue plaisamment. Break de Maricle pour une coda dans l'aigu de Tanya Darby. «Nocturna» débute par un choral des cuivres avant l'exposé du thème par Jay Ashby. Le relais par la section de trompettes est bien joué. La guitare du producteur participe à ce clin d'œil au Brésil. Jay Ashby est un crooner du trombone comme Urbie Green. Bon solo de piano sans surcharge. Dans «The One I Love Belongs to Somebody Else» c'est Jami Dauber (tp) qui tient très bien le rôle de Randy Reinhart de la version Arbors Records. Et même avec un peu plus de drive, c'est dire l'excellent niveau jazz et instrumental. C'est Scott Arcangel qui a orchestré le «Piccolo Blues» de notre cher Claudio Roditi qui utilise ici une trompette piccolo Scherzer à cylindres. Très bonne mise en situation low down dès l'introduction de Tomoko Ohno sur le shuffle de Sherrie Maricle. L'orchestre sonne bien, presque basien. Le solo de Roditi est une perle de sobriété. Jennifer Krupa (tb) va aussi à l'essentiel sans surcharge en notes qui est à éviter dans le blues. Le big band fait dans le genre «Blues March», avant l'intervention d'Alexa Tarantino très valable, si on supporte le soprano (Bob Wilber disait qu'un gentleman est celui qui a un soprano mais qui ne s'en sert pas; c'est valable pour les femmes). Bref, un très bon moment! Bonne conclusion avec ce «Bucket O'Blues» de Plas Johnson arrangé par John McNeil, «drivé» par Sherrie Maricle! C'est l'occasion d'une alternative de Roxy Coss (ts) avec Scheila Gonzales (as), Alexa Tarantino (ss), Leigh Pilzer (bs). Après le solo de Tomoko Ohno toute la section de sax swingue une partie bien écrite. Tanya Darby fait merveille au lead de la section de trompettes! Très bon. Il y a du grain à moudre, sauf à être misogyne.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

George Bohanon Quartet
Boss: Bossa Nova

Bobble, Speak Low, El Rio, Conmigo, Simpatica, El Rig, Mioki
George Bohanon (tb), Joe Messina (g), Kirk Lightsey (p), Cecil McBee (b), George Goldsmith (perc), Bob Cousar (perc), Henry Cosby (cymbale)

Enregistré en 1962, Detroit, MI

Durée: 31’ 46’’

Fresh Sound Records 1669 (Socadisc)

En ce début des années 1960, on est en pleine vogue de la bossa nova, cette synthèse entre samba brésilienne et jazz, mettant en valeur un rythme syncopé et régulier «mondialisée» par la rencontre entre le saxophone ténor de Stan Getz et le couple Gilberto sur des compositions de Jobim. Le monde du jazz a souvent, surtout à cette époque, exploré cet univers hybride (et commercial) avec plus ou moins de réussite: on pense à Coleman Hawkins, Zoot Sims, Sonny Rollins ou bien Ella Fitzgerald. Sur cette session datant de 1962, le tromboniste de Detroit George Bohanon a réuni certains des meilleurs jeunes musiciens de la ville pour un disque séduisant dans l’approche mélodique, sur une thématique originale de bossa nova.
Une curiosité pour ce tromboniste né en 1937 à Detroit qui est surtout connu comme étant un excellent musicien de studio notamment dans le registre soul du fameux catalogue Motown. Bien qu’issu d’une région du Michigan emblématique du jazz, ayant donné quelques grands noms tels qu’Elvin et Thad Jones, Kenny Burrell, Pepper Adams, Frank Foster ainsi qu’une tradition pianistique autour de Tommy Flanagan, Hank Jones, Barry Harris, Hugh Lawson, Sir Roland Hanna ou Kirk Lighstey présent sur cet opus, le leader de cette session n’a eu qu’une carrière discrète dans l’univers du jazz. Dès le début des années 1960, il fait partie de divers «workshops» de Detroit avant de remplacer en 1962 Garnett Brown dans le quintet de Chico Hamilton. C’est à cette époque qu’il sort deux albums sur le label éphémère Motown Jazz, qui resteront confidentiels. Il part s’installer en Californie et devient un musicien de studio recherché pour sa technique et sa capacité à évoluer dans divers univers musicaux. Le jazz reste malgré tout sa famille de prédilection et il enregistre pour Sarah Vaughan, Joe Henderson, Hampton Hawes, Blue Mitchell, Donald Byrd et Stanley Turrentine dans les années 1970 tout en faisant partie du big band d’Ernie Wikins aux côtés du tromboniste Benny Powell (1971). Il travaille également comme sideman lors de tournées avec Cannonball Adderley, Gene Ammons, Stan Getz, Gene Harris , Jimmy Smith ou Sonny Rollins. Plus récemment, il a collaboré avec le grand orchestre de Gerald Wilson (1997) et a même participé au disque de Diana Krall avec le big band de John Clayton et Jeff Hamilton sur une thématique autour de Noël.

Le présent disque met surtout en valeur le leader à la sonorité ténébreuse et à la précision rythmique parfaite, capable de phrases longues et sinueuses. Le tout jeune Kirk Lightsey nous gratifie de quelques chorus bop de factures classiques, mais c’est Joe Messina qui s’illustre le plus à la guitare acoustique tantôt en soliste ou bien en accords, dans la lignée d’un Charlie Byrd. Une curiosité qui intéressera les collectionneurs; pour les autres, il vaut mieux chercher les excellents Blue Phase, Tribut et Elation sur le label Geobo Records avec la présence de Billy Higgins, Ray Brown, Sweets Edison ou Gerald Wiggins.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJames Suggs
You're Gonna Hear From Me

When I Grow Too Old to Dream*, Laura, The Night We Called It a Day*, But Oh What Love, Be My Love*, Detour Ahead*, My Baby Kinda Sweet, The Ripple*, It Shouldn't Happen to a Dream*, Blame It on My Youth*, Rachel's Blues*, You're Gonna Hear From Me
James Suggs (tp), Houston Person (ts*), Lafayette Harris (p), Peter Washington (b), Lewis Nash (dm)

Enregistré à Englewood Cliffs, NJ, date non communiquée

Durée: 1h 01' 29''

Arbors Records 19465 (www.arborsrecords.com)

Ce qui s'impose depuis quelques années à cause de la dictature de la nouveauté, c'est de ne pas indiquer sur le livret et le boîtier, la date d'enregistrement. L'artiste qui n'a pas les moyens (divers) d'enregistrer à tout bout de champ détourne ainsi le risque de voir cette «carte de visite sonore» aller trop vite à la poubelle. C'est l'option prise par ce «nouveau» trompettiste pour son premier album, produit en 2018. James Suggs qui joue une trompette B&S, vient d'Harrisburg, Pennsylvanie. Il a débuté la pratique de la trompette à l'âge de 9 ans et il a rencontré Wynton Marsalis à 10 ans. A 15 ans, il fait des débuts professionnels. Il a joué dans le Tommy Dorsey Orchestra dirigé par Buddy Morrow (2005) et pour Kenny Burrell, John Fedchock, Maria Schneider, Frank Foster, Bob Brookmeyer, John Clayton. Il vit actuellement à St. Petersburg, Floride. Le producteur de ce disque est Houston Person qui n'est plus à présenter. L'atout majeur de ce trompettiste: un timbre de qualité («You're Gonne Hear From Me» d'André Previn, joué seul). L'ex-valse, «When I Grow Too Old to Dream» qui ouvre le programme sur un tempo vif, dévoile cette qualité. Par ailleurs son phrasé bop est maîtrisé. Et il est superlativement entouré. Houston Person qui le suit, a quelque chose qu'il n'a pas encore: une personnalité, une dimension expressive. La rythmique tourne évidemment très bien et Peter Washington prend un solo de grande classe. Ce qui frappe aussi d'emblée, c'est l'excellent travail d'enregistrement réalisé aux studios Van Gelder. On n'est plus trop habitué à entendre des ballades comme «Laura» et James Suggs l'interprète avec élégance; mais c'est un peu raide et terne. Quelle différence avec Houston Person qui expose avec chaleur «The Night We Called It a Day» où Suggs assure le pont. Le solo de sax est délivré avec sobriété et lyrisme à la fois. La qualité de la sonorité, épaisse, a chez Person une toute autre dimension. Quand le trompette prend la suite, ce n'est du coup pas à son avantage. Ce n'est évidemment pas mauvais, mais il n'est pas habité, et c'est encore trop scolaire (quand on a quelque chose à dire on n'a pas besoin de beaucoup de notes). Le pianiste joue bien sans plus. Il a travaillé pour des gens aussi différents qu'Ernestine Anderson, Max Roach et Roswell Rudd. Ce Lafayette Harris est bon dans le blues, «The Ripple» où le leader copie des éléments expressifs de Wynton Marsalis et «Rachel's Blues». Le trompette expose la ballade «But Oh, What Love» en faisant dans le joli, bien appliqué. L'oreille remarque la compétence de l'accompagnement du pianiste. Lewis Nash est au top dans «My Baby Kinda Sweet» (bon solo aussi de Peter Washington) ainsi que dans son solo sur «Rachel's Blues». Finalement, le problème de ce disque est que le leader, sans être mauvais, manque de maturité par rapport à l'entourage. Il a un gros potentiel («Detour Ahead»; l'influence Wynton Marsalis dans sa composition «My Baby Kinda Sweet»). Ce disque est à écouter pour le répertoire de standards négligés et pour Houston Person car les occasions ne sont pas légion. Houston Person est superbe dans «Be My Love», «The Ripple» et sa composition «Rachel's Blues».
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Alexis Valet
Alexis Valet

Partie 1: Observations, Redlights, Beauté**, Library of Babel*, Krysna*, Chestnut Summer, Parie 2: Révélations, 4 Pintes**, Fake, 93320°, G R, Shy, Natitingu°, Move, 46 rue Berthonnière
Alexis Valet (vib), Adrien Sanchez (ts), Simon Chivallon (p, ep), Damien Varaillon (b), Stéphane Adsuar (dm) + Hermon Mehari* (tp), Magic Malik° (fl, voc), Romain Pilon (g)**
Enregistré le 15 avril 2018, Meudon (78)
Durée: 1h 08’ 08’’
Déluge 002 (Socadisc)


Vibraphoniste originaire de Bordeaux, Alexis Valet (né en 1990) est installé à Paris depuis 2016 où il a achevé son cursus musical. Pour ce premier album en leader, dont il a écrit quasiment tout le répertoire, il s’est d’abord entouré de musiciens de sa génération: Simon Chivallon (rencontré au conservatoire de Bordeaux) et Adrien Sanchez, ainsi que d’une section rythmique déjà entendue chez un autre Bordelais, Frédéric Borey (Butterflies Trio). Les représentants du vibraphone restent peu nombreux, en particulier ceux évoluant dans des esthétiques musicales post-bop (on pense évidemment à Franck Tortiller pour la France), et l’on se réjouit donc de découvrir ce jeune instrumentiste qui dévoile de belles qualités d’expression. Malheureusement, l'album souffre sur la durée de faiblesses certaines, à commencer par des mélodies quelques fois dénuées d'intérêt, donnant l'impression d'un hard bop évanescent, que les bavardes mais plates interventions du ténor amènent aux frontières du free («Redlights»). Le swing n'est pas non plus systématiquement au rendez-vous, soit par manque de soutien rythmique (introduction laborieusement binaire de «Library of Babel»), soit que le langage employé relève parfois plutôt de celui des musiques improvisées («93320» avec Magic Malik) que du jazz. A l’inverse, sur la jolie ballade «Krysna», l’excellent Hermon Mehari, en invité et ici en soliste principal, donne du relief à l'ensemble par sa sonorité profonde et permet à Simon Chivallon de déployer un accompagnement au swing élégant; le solo aux belles couleurs d’Alexis Valet séduit également. De loin le meilleur titre d’un disque inégal.
rôme Partage
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Rita Moss
Queen Moss 1951-1959

Titres communiqués sur le livret
Rita Moss (voc, p, org, perc), Buck Clayton (tp), Sunny Dunham, Kai Winding (tb), Artie Baker (as), George Berg, Boomie Richman, Al Klink (ts), Bernie Leighton, Teddy Napoleon (p), Art Ryerson, George Barnes, Sam Bruno (g), Irv Manning (b), Don Lamond, Sonny Igoe (dm)

Enregistré entre le printemps 1951 et 1959, New York, NY, Los Angeles, CA

Durée: 1h 11' 06''

Fresh Sound Records 983 (Socadisc)

Fresh Sound poursuit l'exploration des artistes passés dans l'oubli. Rita Moss (1918-2015) est une chanteuse de variétés qui possède une belle voix avec une étendue dans le suraigu rare. La Mado Robin de la pop en quelque sorte. Elle porte le nom de son premier mari, Richard Moss. Les deux premiers titres du printemps 1951 (78 tours Glenn 1001) sont des slows. Rita Moss est en compagnie d'un chœur et c'est à mon sens Sonny Dunham qui prend le solo de trombone «sweet», genre Tommy Dorsey, dans «I Never Was So Surprised». Le pianiste anonyme est bon. Rita Moss donne une courte vocalise pure et dans l'aigu sur «I'll Be Waiting for You». Les deux titres suivants viennent d'un 78 tours Decca enregistré le 12 septembre 1951. Les arrangements sont de Neal Hefti. Cette fois, on a une indication de personnel, mais il y a un flutiste non mentionné dans «Darlin'« (est-ce l'altiste Artie Baker décédé en mars 2004 à 89 ans?). D'un point de vue jazz, le seul grand moment du disque est le solo de Buck Clayton (tp) dans «Love Me or Leave Me» pris sur tempo médium et qui swingue. Le personnel indiqué pour la séance suivante de décembre 1952, n'est pas très utile car incomplet (mes oreilles entendent des parties de clarinette basse et des cors). C'est un 45 tours Clef 256 qui propose des slows avec des vocalises dans l'aigu, marque de fabrique de Rita Moss. Un violoniste classique prend un solo dans «Memories of You». Le jazzfan sera plus attiré par les 12 titres qui suivent venant du LP Introducing Rita Moss, Epic 3201. Je ne sais pas si c'est parce qu'elle est seule qu'elle se met à swinguer (sans excès)? En re-recording, elle s'accompagne au piano, à l'orgue et aux bongos (décembre 1956). Le style de piano est basique (solo de «This Can't Be Love») mais au total cette séance est plaisante, centrée sur des standards («Jungle Drums», «Exactly Like You»,...) et une composition originale de Rita Moss («Bopligatto»). Dans «Did I Remember», Rita Moss a un phrasé vocal plus jazz (restant sophistiqué) et son solo de piano, outre un clin d'œil à Erroll Garner, utilise aussi des block chords bien venus. Son «Take the ‘A’ Train» est sous l'influence de Nat King Cole (avec plus de maniérisme), et son solo de piano swingue bien. Curieux et joyeux, le «Bopligatto» propose un unisson virtuose voix-orgue. Elle fait elle-même le chœur dans «I Only Have Eyes for You». Les titres 21 et 22 viennent d'un 45 tours d'octobre 1957, Debonair D139/D137. La version de «In My Ole Kentucky Home» procède comme «Bopligatto» avec un unisson voix-piano (est-ce Rita Moss à la batterie?). Le dernier morceau vient du 45 tours de 1959 Rozell K80H-1198 (label de son second mari depuis 1964 Bob Rozell) et c'est une version de «Daydream» de Billy Strayhorn qui véhicule la pureté de sa voix (qui est le guitariste?). Bref, ce disque intéressera les admirateurs de prouesses vocales, car la dame a une étendue de registre sur quatre octaves.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Jérôme Sabbagh & Greg Tuohey
No Filter

Vicious, Lurker, No Road, Chaos Reigns, Ghostly, Cotton, You Are on My Mind
Jérôme Sabbagh (ts), Greg Tuohey (eg), Joe Martin (b), Kush Abadey (dm)

Enregistré le 22 décembre 2017, New York, NY
Durée: 42’ 20’’
Sunnyside 1522 (www.sundance.dk)


De tempérament introspectif mais pleinement investi dans l’expression jazz, Jérôme Sabbagh (Jazz Hot n°682) a déjà passé, à 46 ans, plus de la moitié de son existence à New York. Un choix de vie qui n’est certainement pas étranger à cet ancrage artistique que confirme son huitième album, No Filter, codirigé avec le guitariste néo-zélandais Greg Tuohey. Ce dernier est un compagnon des premières heures de l’aventure américaine du saxophoniste, dont il fut le condisciple à la Berklee College of Music, et a créé avec lui le collectif Flipside en 1997. Il a travaillé avec les ténors Mark Turner, Seamus Blake et George Garzone ou encore avec Ari Hoenig (dm). Après quoi, il a abandonné la scène jazz en 2000 (semble-t-il découragé, il s’est alors limité à accompagner des groupes de rock) pour n’y revenir qu’en 2010. Le contrebassiste Joe Martin (1970, Kansas City) s’est en partie formé au William Paterson College de New York auprès de Todd Coolman, Rufus Reid (b) et Harold Mabern (p). On le retrouve également aux côtés de Mark Turner et Ari Hoenig, mais aussi de Brad Mehldau (p), Chris Potter (ts) ou au sein du Mingus Big Band. Quant au batteur Kush Abadey (1991), il est passé par plusieurs écoles de musique de Washington, DC, et a fait ses armes dans des groupes communautaires agissant dans le domaine social avant de sortir, lui-aussi, diplômé de Berklee, se produisant ensuite avec Wallace Roney, Nicholas Payton (tp), Ravi Coltrane (ts) et Chris Potter, entre autres.
C’est donc un solide quartet que celui emmené par Jérôme Sabbagh et Greg Tuohey, lesquels se sont partagés l’écriture du répertoire qui ne manque pas d’intérêt. D’emblée, avec «Vicious» (Sabbagh), la rythmique met la musique sous tension, tandis que le ténor se déploie avec ampleur au-dessus des riffs de son partenaire. Fort du parcours évoqué plus haut, ce dernier apporte une dimension fusion dans ses interventions en solo, qui s’intègre bien à l’ensemble. Il sait aussi manier la corde sensible sur les ballades –lesquelles caractérisent le disque– mises en valeur par le timbre caressant du sax. De ce côté-là, les réussites les plus marquantes, en particulier sur le plan mélodique, étant «No Road» et «Chaos Reigns» de Greg Tuohey, ainsi que «You Are on My Mind» de Jérôme Sabbagh qui clôt joliment ce No Filter.
rôme Partage
© Jazz Hot 2020

Don Vappie & Jazz Creole
The Blue Book of Storyville

Eh la bas, The Blue Book of Storyville, Buddy Bolden Blues, La Ville Jacmel, Port Bayou St John, Mo Pas Laimé ça, Couleur de Créole, Basin Street Blues, I Would if I Could, Abandon, C'est l'autre cancan, Red Wing, Mischieu Banjo, Tin Roof Blues/Creole Blues, Panama, Les Oignons, Fais Dodo
Don Vappie (bjo, voc), David Horniblow (cl), Dave Kelbie (g), Sébastien Girardot (b)

Enregistré: les 27 et 28 novembre 2018, Londres (Royaume-Uni)

Durée: 1h 08' 56''

Lejazzetal 22 (
lejazzetal.com)

Don Vappie n'est plus à présenter tant comme artiste-musicien néo-orléanais que comme activiste de la cause créole. Il a déjà de nombreux disques de qualité à son actif. Celui-ci a été réalisé à Londres pour le label du guitariste Dave Kelbie qui s'est aussi consacré à Fapy Lafertin-Evan Christopher (A Summit in Paris) et au clarinettiste David Horniblow (The Complete Morton Project). Les titres originaux sont des compositions de Don Vappie, intelligemment intégrés à un programme de standards traditionnels louisianais comme «Eh la bas» qui débute le disque et que firent connaître Kid Ory, DeDe Pierce et Danny Barker entre autres. Il rappelle d'emblée que Don Vappie n'est pas seulement un solide banjo virtuose mais qu'il est aussi un chanteur délicieux. La clarinette de David Horniblow se marie bien avec un discours simple servi par une bonne sonorité. «The Blue Book of Storyville» composé par Vappie est lancé par la contrebasse toute en rondeurs de Sébastien Girardot, rejointe par la clarinette plaintive puis le chant du blues (en anglais) de l'auteur. Le Blue Book était le catalogue des charmes proposés par le quartier chaud de New Orleans, Storyville, dont le rôle dans la genèse du jazz a été amplifié. Les jazzfans sont des romantiques et ils préfèrent souvent les histoires à l'Histoire. En tout cas, nous avons là une bonne interprétation. Le fier et très talentueux créole Jelly Roll Morton a lui aussi contribué aux rêves notamment en alimentant la pure légende de Buddy Bolden. Nous trouvons donc ici l'incontournable «Buddy Bolden Blues» admirablement chanté par Don Vappie et agrémenté des inflexions bien venues de David Horniblow. Kelbie et Girardot sont aussi discrets qu'efficaces. La «touche latine» chère à Morton mais dont il n'a pas exagéré l'usage, surgit ici dès «La Ville Jacmel» chanté en créole. Vappie a aussi composé «Port Bayou St John» (latin et très virtuose), «Couleur de Créole» (genre dansant mais pas simple pour la clarinette) et «I Would if I Could» (merveilleusement swing, avec un solo de Girardot en prime). L'album, on s'en doute, fait une large place à Haïti, au Brésil (Pixinguinha, idole de Thomas L'Etienne), à la Martinique (mélancolique «Abandon» de Loulou Boislaville). Horniblow est bien parti, comme on dit, dans «Tin Roof Blues/Créole Blues». Excellent slap de Girardot dans «Panama», et il prend un bon solo qui est juste la mélodie dans «Red Wing». Nous avons aussi une bonne version balancée de «Basin Street Blues» et de plaisantes reprises de «C'est l'autre cancan» qui fut enregistré par Kid Ory (1944) et des «Oignons» imposés en France par Sidney Bechet (dès 1949).
Le livret est soigné avec de belles photos, mais on est surpris de trouver le trompettiste Papa Celestin dans la liste des banjoïstes louisianais alors que n'y figurent pas Narvin Kimball, Lawrence Marrero, Papa French et Creole George Guesnon notamment. C'est histoire d'être taquin, car ce disque va ravir les enthousiastes de «créolités».
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBrian Lynch Big Band
The Omni-American Book Club:  My Journey Through Literature in Music

CD1: Crucible For Crisis, The Struggle Is in Your Name, Affective Affinities, The Trouble With Elysium, Inevitability and Eternity, Tribute to Blue (Mitchell)
CD2: Opening Up, Africa My Land, Woody Shaw, The Struggle Is in Your Name (Extended Version), Woody Shaw (Extended Version)

Brian Lynch Big Band: Brian Lynch (lead,tp,comp,arr), Michael Dudley (lead tp), Jean Caze (tp), Jason Charos (tp), Alec Aldred (tp), Dante Luciani (lead tb), Carter Key (tb), Steven Robinson (tb), John Kricker (btb), Tom Kelley (lead as, ss, fl), David Leon (as, fl, cl), Gary Keller (ts, ss, fl, cl), Chris Thompson-Taylor (ts, cl), Mike Brignola (bar, bcl), Alex Brown (p), Lowell Ringel (b), Boris Kozlov (eb 2,5,10), Kyle Swan (dm 2,4,6,9,10,11), Hilario Bell (dm 3,5,7,8), Murph Aucamp (perc), Little Johnny Rivero (perc 5,8)
+ Dafnis Prieto (dm 1), Orlando Maraca Valle (fl 1), Donald Harrison (as 2), David Liebman (ss 3), Regina Carter (vln 4), Jim Snidero (as 6)
Enregistré en mai 2019, L. Austin Weeks Center for Recording and Performance, Frost School of Music, Coral Gables, FL

Durée: 1h 01’ 20” + 54’ 42”
Hollistic Music Works 20/21 (hollisticmusicworks.com)

Voici un très bel enregistrement en big band réalisé par Brian Lynch, ce magnifique trompettiste et plus largement artiste musicien qui illumine, toujours avec modestie mais un grand savoir dans le jazz, les scènes de nombreux festivals depuis de nombreuses années au sein de formations, la plupart du temps des all stars de musiciens qui lui ressemblent. Trompettiste émérite qui œuvre dans un monde qui réunit l’héritage de Dizzy Gillespie et d’Art Blakey, entre hard bop et jazz afro-cubain, il réalise ici un enregistrement qui visiblement lui tenait à cœur. Il a composé, arrangé, réuni un big band de musiciens à son image, c’est-à-dire solides et sérieux, avec quelques invités de renom sur quelques plages dont vous pouvez lire le détail dans la notice. La musique, d’une écriture aussi fouillée que pétillante, aussi recherchée qu’expressive, fait la part belle à l’énergie, au swing de cette sensibilité musicale du jazz, avec bien entendu une personnalisation car toutes les compositions, comme les arrangements sont de Brian Lynch lui-même, comme la direction de ce grand ensemble (21 musiciens) auxquels il faut rajouter les invités.
Ce double disque est l’occasion de découvrir un personnage, Brian Lynch, jusqu’ici quelque peu secret, car sa participation à de nombreux all stars a toujours présenté un homme assez réservé, perfectionniste et inspiré. Comme le titre l’indique (The Omni-American Book Club: My Journey Through Literature in Music), Brian Lynch est inspiré dans son œuvre et dans son parcours par de nombreuses lectures, des plus sérieuses et engagées dans la défense de l’humanité, des peuples. Encore un musicien donc pour qui cette musique, le jazz, porte, dans sa substance, un large contenu philosophique. Grand lecteur, il rend ici un bel hommage aux lectures qui ont guidé ses pas d’homme et d’artiste. C’est une démarche cohérente, originale, qui permet de comprendre pourquoi Brian Lynch est aussi profondément et sincèrement familier avec l’univers du jazz, pourquoi il y excelle: il honore ici James Baldwin, Ralph Ellison, Toni Morrison, W.E.B. DuBois, Ta-Nehisi Coates et Albert Murray. Ces écrivains sont tous très connus, et vous aurez vite fait de comprendre en parcourant leur biographie que le contenu de leurs œuvres est une matière intimement mêlée à la matière jazz par des millions de fils visibles et invisibles qui donnent à la grande musique de naissance américaine, le jazz, cette maturité, cette puissance et cette profondeur à nulle autre pareille, car ancrée dans le peuple, et plus dans une histoire tragique qui donne à l’art cette subtilité de l’expression, des sentiments, nécessaire à sa grandeur. Cela fait des années, un siècle, que les artistes du jazz nous le disent avec leurs notes, leur voix, leurs instruments, leur expression, cela fait aussi presque un siècle que Jazz Hot vous le dit avec des mots, par quelques-unes de ses voix, depuis Charles Delaunay et jusqu’à nos jours. Il n’y a pas unanimité sur ce sujet, c’est un long chemin, une longue lutte pour parvenir à cette compréhension, et sortir le jazz de l’ornière ludique qu’il a parfois –le jeu et la performance technique peuvent faire écran à l’essence de cette musique– y compris dans Jazz Hot, pour éviter aussi au jazz l’ornière institutionnelle (académique et universitaire), mercantile et bureaucratique (la soumission des programmations aux subventions, lobbies et corporatismes) où d’autres œuvrent à l’enfermer. Quoi qu’il en soit, c’est donc avec de la musique, des notes que Brian Lynch a choisi de nous parler des mots et des auteurs qui l’ont fait ce qu’il est: un artiste de jazz de culture. Juste dialectique artistique, alors que le plus souvent, il s’agit de parler de musique avec des mots.
Dans les références littéraires de Brian Lynch, il y a des personnes moins connues comme Ned Sublette (musicien, compositeur, musicologue), David Levering Lewis (le biographe de W.E.B. DuBois), Eric Hobsbawn (l’historien anglais, marxiste, auteur d’une grande histoire des révoltes et révolutions depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours), Naomi Klein (une journaliste qui écrit autant contre la mondialisation que le capitalisme et le néolibéralisme, les dérives actuelles de nos sociétés totalitaires de consommation de masse en formation), Mike Davis (un autre écrivain contre, qui approfondit des enquêtes sur le pouvoir et les classes sociales en Californie). Il y a encore Timothy Snyder (spécialiste de l’holocauste) et d’autres personnalités qui se sont distinguées pour leur approfondissement de la réalité, leur compréhension du passé et du présent, et leur lutte contre les inégalités, et notamment le racisme et la ségrégation, et injustices diverses qui ne font qu’augmenter sur la planète, à commencer pour les Afro-Américains. C’est cet ensemble de références, des livres et leurs auteurs, des femmes et des hommes qui luttent, avec comme Saint Graal (dixit Brian Lynch) l’ouvrage de Ralph Ellison, Invisible Man, qui ont forgé l’humanité de notre trompettiste et par là ont permis à son art d’être ce qu’il est, exigeant et populaire, comme celui d’autres artistes du jazz puisant à cette source essentielle de la réalité de la vie des êtres humains: leurs joies, leurs peines, leurs luttes.
On ressent le jazz qu’on mérite, et pour éviter de passer à côté on a effectivement besoin, comme le fait Brian Lynch, de creuser sans arrêt, dans les notes bien entendu mais pas seulement, dans les mots, les récits, l’histoire des personnes, les relations humaines, qui sont la source, qui permettent de s’orienter dans ce monde et dans ce temps pour donner du contenu plutôt que du vide, de l’humain plutôt que de l’intelligence artificielle, de la solidarité plutôt que de l’ego, de l’humilité et de la réflexion pour le futur devant l’héritage plutôt qu’une récupération mercantile et perverse qui tue le jazz. Cette musique si parfaite –le jazz– parce qu’elle est porteuse, sans complaisance, de valeurs positives d’humanité et de générosité, y compris dans sa transmission et son exécution sur scène, exige de nous, les amateurs de jazz, artistes compris, des efforts si nous souhaitons être en mesure de l’apprécier dans toutes ses dimensions, de lui rendre un peu de ce qu’elle nous donne et de la préserver. Brian Lynch est un habitué des bons enregistrements, et donc vous ne serez pas surpris de la qualité de ce double album, de celles des artistes, des arrangements, des compositions. Il y a dans l’intensité de ce big band, dans ses couleurs afro-cubaines, dans son énergie de Messengers, quelque chose de particulier comme le souci sincère de rendre à toutes ses lectures, ces auteurs, dont certains sont déjà morts, un travail, un message, un remerciement, un hommage à la hauteur. Ça n’étonne pas de la part de Brian Lynch. Ça lui ressemble, une belle musique très directe, sophistiquée sans être hermétique ou élitiste, deux heures de ce bonheur qu’on saisit avec cette production artistique quand on réfléchit, qu’on ressent, qu’on écoute avec attention et concentration, qu’on lit et qu’on imagine ce qu’un artiste a en tête pour parvenir à l’expression de son art.Signalons le livret explicatif et détaillé, les bons dessins qui illustrent cette production, la précision des renseignements: une œuvre en tous points exemplaire, aboutie, à l’image de Brian Lynch.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueGeorge Freeman
George the Bomb!

George the Bomb!, Gorgeous George, Where's the Cornbread?, Tonto, Help Me, Uncle Funky, The Music Goes Round and Around, Cha Cha Blue, Home Grown Tomatoes, Intimate, Al Carter-Bey
George Freeman (g, voc), Billy Branch (hca), John Devlin (b, acc, voc), Bradley Parker-Sparrow (p), Joanie Pallatto (voc)
Enregistré d’août à décembre 2018, Chicago, IL
Durée: 59’ 17”
Southport Records 0148 (www.chicagosound.com)


Le jazz à Chicago est intimement mêlée au blues. L’histoire et la géographie des Etats-Unis ont fait de cette ville à l’autre extrémité du Mississippi (une image de la grande vallée nord-sud), à l’orée de la synthèse jazz, un destination favorite des grandes migrations des Afro-Américains, autant liées à la mutation économique du pays (l’industrialisation à marche forcée) qu'aux déplacements de la scène jazz naissante forcée par l’économie, par les institutions et la réalité sociologique. Dans ce grand mouvement, Chicago a accueilli dès les années 1920 le meilleur de la scène néo-orléanaise mais également beaucoup d’autres influences qui longent ce grand couloir nord-sud, urbaines et rurales, et le blues, matière essentielle de tout le langage musical afro-américain, religieux ou profane, a permis une synthèse propre à cette ville, dans toutes ses dimensions expressives, les églises comme les lieux de la vie nocturne musicale, et le quotidien (mariages, enterrements, fêtes, communautés, associations…).
Les musiciens de toutes les générations dans cette ville, «d’avant-garde» y compris, ont donc pris, avec naturel, sans y penser, car il existe un vrai sentiment collectif, un malin plaisir à brouiller les cases bien trop cloisonnées par la production et les médias.
George Freeman, un pur produit de Chicago où il est né en 1927, comme ses frères Bruz (1921-2006) et Von Freeman (1922-2012), est emblématique de ces musiciens mêlant jazz et blues dans une expression assez rude («Uncle Funky»), profonde, même si l’humour, la poésie, la recherche et une certaine fragilité sont présents, un alliage propre à la Cité du vent.
Sorti comme les plus célèbres artistes du jazz de la DuSable High School dans le Southside, il a côtoyé Johnny Griffin, Gene Ammons, Clifford Jordan, John Gilmore, et d’abord, bien sûr, ses frères Bruz et Von Freeman, ce dernier étant le père de Chico Freeman qui prolonge cette grande famille du jazz. C’est Johnny Griffin qui a entraîné George (né en 1927) à New York en 1947. George est donc l’oncle de Chico Freeman avec qui il a récemment produit un excellent All in Family, pour lequel nous avons déjà fait un tour de la famille Freeman et de ce qui rend la communauté musicale de Chicago si particulière. On ne va pas répéter, le mieux est de relire l’autre chronique et de réécouter cet autre disque en complément de ce nouvel enregistrement. L’avant-garde locale y côtoie la tradition de toutes les époques du jazz et le blues comme forme fondatrice et comme esprit (Billy Branch ici) dans un gumbo aussi savoureux que celui de l’autre extrémité de la vallée du grand fleuve qui a structuré l’histoire américaine.
Ce nouveau disque d’un Ancien de Chicago a été enregistré pour le même label, Southport, un label de musicien(ne)s-producteurs-trices, investis dans le jazz corps et âme, dans l’esprit très marginal propre aux cités «non alignées», et Chicago est l’une d’elles. Steve Saltzman, un avocat spécialisé sur les droits civiques, membre du comité d’organisation du Chicago Jazz Festival par le passé, écrit avec d’autres, les notes de livret, et rappelle que la rencontre entre George et Billy Branch, harmoniciste de premier plan de la scène blues, prend ses racines dans un concert inoubliable en 2008 qui réunissait George, Billy, Ari Brown, Corey Wilkes… Une sorte de caléidoscope de l’histoire musicale de la ville que les musiciens de Chicago expliquent souvent mais que n’ont pas vraiment compris les avant-gardes diverses qui se réclament du jazz, en dehors de ces cas spéciaux que sont Chicago et New Orleans. En Europe en particulier, l’avant-garde comme la musique contemporaine se bâtissent, dans un réflexe élitiste et corporatiste, sur une négation, un refus de la tradition depuis l’après Seconde Guerre. Ça les prive de substance, d’humanité, de racines, matières fondatrices de l’art mais aussi d'ouverture d'esprit et de liberté.
Pour revenir à ce disque, rempli de bonne humeur et d’une énergie communicative, qui réunit donc, autour de George Freeman et Billy Branch, le Southport House Band –Joanie Palatto (voc), Bradley Parker-Sparrow (p), tous les deux également producteurs, John Devlin (voc, b, acc, g), Luiz Ewerling (dm) venu de Porto Alegre– on doit le titre (George the Bomb!) à l’épouse de George. Cela ne manque pas de faire sourire quand on regarde la photo de ce grand-père malicieux et fragile, si chaleureusement entouré. Le label apporte d’ailleurs à George une nouvelle jeunesse, puisque nous avons ici le quatrième enregistrement de George depuis une vingtaine d’années, après Rebellion (1995), George Burns! (1999) et All in Family (2015), sans oublier qu’un autre grand label de Chicago, Delmark, a réédité Birth Sign, le premier album de George Freeman en leader, invitant Von Freeman, enregistré en 1969. George a une bonne quinzaine d'enregistrements en leader à son actif.
De cette heure enregistrée, on retient la tonalité très blues (comme forme) de l’ensemble, liée à la présence de Billy Branch et de l’orchestre maison de Southport, et l’atmosphère «tranche de vie, solidarité, communauté de destin d’un monde marginal» que représentent ces enregistrement d’un nonagénaire fringant, délicat, très bien entouré dans un monde solidaire, qui teinte ce blues de Chicago de ses nuances poétiques jazz, dans un alliage sonore original.
Ces albums sont indispensables à la compréhension de ce qu’on appelle «le jazz» en tant qu’expression globale, se fondant non plus sur les sentiments des générations d’amateurs qui se succèdent et s'ignorent, sur la méconnaissance des autres époques (le «vieux» jazz ou jazz traditionnel, le mainstream, le bebop, le free jazz, etc., et les litanies sur les pseudo-révolutions du jazz) ou sur les classifications réductrices du marché ou de la critique qui ont séparé jazz et blues dans l’esprit de beaucoup d’amateurs.
George Freeman rappelle ici, par son art, les nuances d’une réalité musicale complexe née d’une histoire humaine et sociale particulière, avec un socle essentiel de cette expression qu’est le blues et une respiration non moins essentielle qu’est le swing. Ce disque de George Freeman, comme le précédent avec Chico, sont des cours de musicologie rappelant ce que l'expression musicale doit à la vie, et
ils valent beaucoup mieux, que la plupart des discours qu'on lit ou qu’on entend en Sorbonne et dans les universités, fondés le plus souvent sur les limites de toutes natures des «savants» certifiés des institutions. Ces disques sont à ce titre indispensables aux amateurs sincères et indépendants.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChick Corea Trio
Trilogy 2

CD1: How Deep Is the Ocean (16/1/2012, Bologna), 500 Miles High (30/6/2016, Ottawa), Crepuscule With Nellie, Work (7/7/2016, Minneapolis), But Beautiful, La Fiesta (23/11/2012, Zurich)
CD2: Eiderdown (21/6/2016, St. Louis), All Blues (30/6/2016, Ottawa), Pastime Paradise (28/6/2016, Rochester), Now He Sings, Now He Sobs (11/10/2010, Oakland), Serenity (3/10/2010, Ottawa), Lotus Blossom (3/12/2010, Tokyo)
Chick Corea (p), Christian McBride (b), Brian Blade (dm)
Enregistré en 2010, 2012 et 2016, Ottawa, Oakland, Tokyo, Bologna, Zurich, St. Louis, Rockport, Ottawa, Rochester, Minneapolis (voir ci-dessus)
Durée: 51’ 35” + 1h 05’ 17”
Concord Jazz 00183 (Universal)


Ce volume Trilogy 2, en 2 CDs, prolonge la publication en 2013 de Trilogy, un coffret de 3 CDs. On retrouve les mêmes protagonistes, trois virtuoses du jazz, les mêmes ingrédients, avec la même réussite. Enregistré lors de multiples tournées sur différentes scènes du monde du 3 octobre 2010 au 7 juillet 2016, les dates et les lieux d’enregistrement ne sont pas précisés sur le livret, pas plus qu’elles ne l’étaient sur le précédent coffret, mais nous avons pu les trouver par ailleurs pour ce Trilogy 2. Cet excellent trio réunit trois instrumentistes de haut vol pour deux heures de jazz parfaitement mis en place, brillant et virtuose. Chick Corea, Christian McBride comme Brian Blade sont simplement exceptionnels sur le plan technique, des musiciens inventifs et très à l’aise dans ce contexte pourtant très cadré et exigeant, proche par l’esprit d’un jazz proche de la musique classique, tant il respire une perfection formelle, un travail inimaginable de mise en place, d’écoute réciproque et une maîtrise absolue instrumentale.
Au programme: des standards, des compositions du jazz, des originaux de Chick Corea. Rien de surprenant ou de nouveau, mais le trio, son excellence, est la nouveauté et l’intérêt. Si le pianiste et leader penche plus vers la sensibilité latine, perceptible dans la plupart de ses interprétations, que vers le blues –qu’il peut «jouer» mais pas incarner– il n’en produit pas moins une splendide musique, pleine de poésie, d’invention, de légèreté et d’éclat, respectueuse de l’histoire et des compositions, de la tradition, tout en en donnant une relecture savante et personnelle d’une grande beauté. Par le foisonnement de la pulsation multidimensionnelle des caisses et cymbales du batteur, par les contre-chants virtuoses du contrebassiste, qui n’abandonne pourtant jamais son rôle essentiel de gardien du temps, 
Brian Blade et Christian McBrides se font les complices en véritables coleaders de l’art de Chick Corea, un pianiste qui n’est plus à présenter. Il a été et demeure l’un des plus brillants pianistes de sa génération, toutes musiques confondues. La précision et la légèreté de son toucher font de ce Trilogy 2 un vrai plaisir d’esthète, et si le blues n’est pas dans son ADN, le swing en revanche y a toute sa place. Son phrasé perlé, ses déboulés de notes sans l’ombre d’un doigté hésitant, impressionnent.
On n’hésitera pas à placer la musique de ce Trilogy 2 dans le continuum de la grande musique classique du début du XXe siècle, prolongée et enrichie par la grande tradition du piano jazz d’Art Tatum à Kenny Barron plus que par la musique bruitiste dite «contemporaine». Par sa poésie, son sens de l’harmonie exceptionnellement développé n’empêchant jamais le choix de belles mélodies d’origine populaire comme support essentiel, par sa virtuosité hors norme et sa capacité à reformuler les inspirations de toutes les origines sans perdre son ancrage, cette musique conserve une accessibilité pour tous les amateurs, en dépit de son exigence technique.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
Dreamstreet

Just One of Those Things, I'm Getting Sentimental Over You, Blue Lou, Come Rain or Come Shine, The Lady Is a Tramp, When You're Smiling, Sweet Lorraine, Dreamstreet,
Mambo Gotham, Oklahoma! Medley: Oh, What a Beautiful Mornin'/People Will Say We're in Love/Surrey With the Fringe on Top, By Chance
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré les 15, 17, 18 décembre 1959, New York, NY
Durée: 49’ 44”
Octave Music 01/Mack Avenue 1157 (www.mackavenue.com)

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Closeup in Swing

Do Something to Me, My Silent Love, All of Me, No More Shadows, St. Louis Blues, Some of These Days, I'm in the Mood for Love, El Papa Grande, The Best Things in Life Are Free, Back in Your Own Backyard, Octave 103
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré en juillet-août 1961, New York, NY
Durée: 44’ 09”
Octave Music 02/Mack Avenue 1158 (www.mackavenue.com)

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One World Concert

The Way You Look Tonight, Happiness Is a Thing Called Joe, Sweet and Lovely, Mack the Knife, Other Voices, Lover Come Back to Me, Misty, Movin' Blues, Dancing Tambourine, Thanks for the Memory
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré du 20 au 25 août 1962, Seattle, OR
Durée: 44’ 03”
Octave Music 03/Mack Avenue 1159 (www.mackavenue.com)

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A New Kind of Love

You Brought a New Kind of Love to Me, Louise, Fashion Interlude, Steve's Song, Paris Mist (Bossa Nova Version), Mimi, Theme from A New Kind of Love (All Yours), In the Park in Paree, Paris Mist (Waltz and Swing Version), The Tease, Paris Mist (Trio Version)
Erroll Garner (p), orchestre à cordes dir. Leith Stevens
Enregistré du 26 juin 1963, Los Angeles, CA
Durée: 44’ 03”
Octave Music 04/Mack Avenue 1160 (www.mackavenue.com)

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A Night at the Movies

You Made Me Love You, As Time Goes By, Sonny Boy, Charmaine, I Found a Million Dollar Baby (In a Five and Ten Cent Store), I'll Get By, Three O'Clock in the Morning, Stella by Starlight, Jeannine I Dream of Lilac Time, Schoner Gigolo (Just a Gigolo), How Deep Is the Ocean, It's Only a Paper Moon, Newsreel Tag (Paramount on Parade), You and Me
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré les 24-25 juin et 5-6 août 1964, Nrew York, NY
Durée: 37’ 13”
Octave Music 05/Mack Avenue 1161 (www.mackavenue.com)
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Erroll Garner
Campus Concert

Indiana (Back Home Again in Indiana), Stardust*, Mambo Erroll, Lulu's Back in Town**, Almost Like Being in Love, My Funny Valentine, These Foolish Things (Remind Me of You), In the Still of the Night, La Petite Mambo
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré live le 13 mars 1962, Music Hall Auditorium, Purdue University, West Lafayette, Indiana, 23 août 1962*, 24 août 1962**, World’s Fair Playhouse, Seattle, WA
Durée: 38’ 08”
Octave Music 06/Mack Avenue 1162 (www.mackavenue.com)

Erroll Garner est un indispensable du jazz, au même titre que Louis Armstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Art Tatum, Dizzy Gillespie, Charlie Parker, John Coltrane… Il est l’inventeur d’une des formes les plus originales du piano jazz –car c’est son instrument– et ses interprétations en trio comme en solo ou avec orchestre, sont aussi fondatrices pour le jazz que l’ont été celles des pères fondateurs et créateurs de cette musique.
La réédition des enregistrements d’Erroll Garner, qui connaît actuellement une embellie grâce à l’exploitation des archives d’Erroll Garner à Pittsburgh avec la réédition des enregistrements pour Octave Music du début des années 1960, est une vraie réhabilitation d’un monument du jazz qui, parce que son succès populaire dépassait le confort élitiste d’une critique qui avait oublié le fondement populaire de cet art, a eu droit à une sous-évalutation, voire à un mépris condescendant dans nombre de médias, qui l’ont poursuivi jusqu’à son décès et même au-delà, à l’opposé de l’amour jamais démenti de son public.
Cette réédition de douze enregistrements (dont six à paraître courant 2020) trouve une opportunité: la célébration du centenaire d’Erroll Garner qui va commencer en juin 2020 pour se terminer en juin 2021 (il est né le 15 juin 1921). Elle poursuit l’excellent travail commencé dans le cadre du Erroll Garner Jazz Project sous l’autorité de la regrettée Geri Allen (décédée en 2017), avec the Complete Concert by the Sea en 2015 (Octave/Lagacy 88875120842), nommé aux Grammy Awards, puis en 2016, Ready Take One to Life (Octave/Legacy 88985363312) et, en 2018, Nightconcert (Octave/Mack Avenue 1142). Ce travail a été réalisé dans le cadre de l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh dirigé par Geri Allen jusqu’à son décès, avec la collaboration de Steve Rosenthal, Peter Lockhart et Susan Rosenberg.

Cette belle histoire –c’est une histoire de femmes qui relie Pittsburgh et Detroit– ne commence pas là, puisqu’en fait l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh a hérité de ce fonds au décès de Martha Glaser (3 décembre 2014), une personnalité hors norme qui fut l’indispensable complice du génial pianiste de Pittsburgh. Martha Glaser, née à Duquesne (15 février 1921), en Pennsylvanie, de Samuel et Pearl Farkas, des immigrants hongrois, a aussi une sœur, Bella Rosenberg; la famille habite dans les environs de Pittsburgh, la ville de naissance d’Erroll Garner entre autres (Mary Lou Williams, Art Blakey, Ahmad Jamal…).
C’est Susan Rosenberg, la fille de Bella et la nièce et héritière de Martha Glaser, qui participe à la production de ces rééditions au sein de l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh, qui a suggéré et permis la réactivation du fonds Erroll Garner (1 million de documents-papier et 7000 bandes enregistrées) par un don à l’institution de Pittsburgh dirigée alors par Geri Allen, Susan conservant les droits d’auteur. Susan a directement évoqué cette idée avec Geri Allen qui, en pianiste de jazz de haut niveau et en femme de tête et de mémoire, a saisi cette exceptionnelle opportunité.
Enfin Geri Allen, qui a produit les premiers disques de la série et porte avec enthousiasme cet Erroll Garner Jazz Project, est née à Pontiac et a grandi à Detroit, où Martha Glaser a développé son activisme dans la lutte contre le racisme, la ségrégation, la pauvreté et élaboré sa curiosité pour les arts, et le jazz en particulier.
Geri Allen, dans sa grande prévoyance, a su également impliquer un pianiste prometteur, Christian Sands, d’abord dans l’œuvre d’Erroll Garner, avec des discussions approfondies pour illustrer, ensemble, le travail de réactivation par le disque dans des concerts en live et le bel héritage d’Erroll Garner (concerts à Monterey en 2015 pour présenter The Complete Concert by the Sea, puis dans le monde entier, dont la France à l’automne 2018). Christian Sands est ainsi devenu, avec la maladie puis le décès de Geri Allen, l’ambassadeur de cette célébration discographique, artistique et mémorielle.

« Erroll est une telle force et une telle personnalité que, juste en tant que pianiste de jazz, vous en transmettez quelque chose, en quelque sorte automatiquement, que vous le sachiez ou non.(…) J'ai écouté aussi le Dr Billy Taylor parler d'Erroll Garner, mais ce n'était jamais approfondi jusqu'à ce que je rencontre Geri Allen et que nous nous préparions pour le concert. (…) Nous nous sommes assis ensemble dans une salle de travail, quelque part à New York. Nous avions deux pianos, et nous nous passions Concert by the Sea et écoutions simplement chaque détail, et j’écoutais également Geri parler d'Erroll et de ce qu'elle avait retenu de lui, comment il composait et comment il formait ses accords ou sa main gauche. Nous avons simplement plongé dans la musique, et j’y suis resté impliqué depuis.» (source JazzTimes)

Christian Sands est ainsi devenu le premier ambassadeur de cette collection, et Geri Allen a aussi préparé ce passage de relais avec sagacité, malgré sa maladie:

«Je suis allé à l'hôpital, je pense la veille de son décès, et nous parlions d'Erroll, de passer des disques et d'écouter certaines choses. Quelques semaines plus tard, j'ai reçu un appel de Peter Lockhart et Susan Rosenberg [du Erroll Garner Jazz Project] et ils m'ont demandé si je voulais en faire partie. Ils avaient eu une conversation avec Geri à l'avance.» (source JazzTimes)

Dans la célébration, d’autres artistes sont déjà prévus, comme Chick Corea, Eric Reed et Jason Moran; nul doute que la fête sera de qualité.

C’est donc à cette succession de femmes de talent, comme à un déterminisme social, politique et historique intimement mêlé à la réalité artistique de ce qu’est le jazz comme expression populaire et philosophie, qu’on doit de redécouvrir aujourd’hui l’une des œuvres les plus populaires bien que maltraitée par la critique de jazz et les médias.
On le doit d'abord à Martha Glaser (qui prit ou reprit parfois le nom de Gleicher), militante de l’égalité des droits civiques dès les émeutes raciales de Detroit en 1943, exerçant de nombreuses responsabilités dans le domaine culturel et social dans diverses commissions et institutions tout au long des années 1940, à Detroit et à Chicago. Elle est aussi impliquée dans le monde culturel, car elle organise des concerts. Elle rencontre Erroll Garner au début des années 1950, et se noue entre eux une profonde complicité fondée sur une confiance réciproque qui fait de Martha l’agent, le producteur, le conseil juridique et artistique d'Erroll.
A la fin des années cinquante, après le succès international de l’enregistrement Concert By the Sea (Columbia, enregistré le 19 septembre 1955 à Carmel, CA, avec Eddie Calhoun et Denzil Best, publié en 1956 et qui dépassera le million d'exemplaires vendus en 1958), assez largement incomplet dans sa version initiale chez Columbia, Erroll Garner est le premier artiste afro-américain à entreprendre contre une grande compagnie (Columbia) un action en justice pour avoir la maîtrise artistique de son œuvre, des masters et des publications. Il est aussi le premier à gagner son procès et à pouvoir ainsi, grâce à Martha Glaser, gérer son œuvre et sa carrière de la fin des années 1950 jusqu’à sa disparition le 2 janvier 1977. Christian Sands est très lucide sur le caractère extraordinaire de cet autre héritage d’Erroll Garner et de Martha Glaser:

«Ce qui est étonnant, c'est qu'il s'est battu contre Columbia Records et qu'il a gagné. C'est un artiste afro-américain avec une femme juive à ses côtés, et ils ont battu Columbia Records. Déjà l'histoire est tellement intense et incroyable! Et le fait qu'après cela, il possédait tout.» (source JazzTimes)

L’accord de licence qui permet ainsi à Erroll Garner de produire son œuvre, d’en posséder les masters, l’édition et la publication, pour en concéder la distribution aux labels de son choix est ainsi né. Tous les artistes, de jazz entre autres, le doivent à Erroll Garner et Martha Glaser.
Martha et Erroll Garner fonde alors la compagnie Octave Music à la fin des années 1950 pour une édition phonographique de l’œuvre d’Erroll Garner respectueuse de la volonté de l’artiste, et permettant d’écouter enfin ses fameuses introductions souvent coupées dans les précédentes éditions. Un label indépendant autogéré par le créateur lui-même: on est loin de l’image véhiculé par la critique de jazz et les médias, en France en particulier, d’un Erroll Garner insouciant, cabotin et plus occupé de paillettes, de son apparence et de ses cachets que de son œuvre. Martha Glaser, elle-même, n’a cessé, en dehors de son travail avec Erroll Garner, de participer à la lutte pour les Civils rights aux Etats-Unis, confirmant son engagement de jeunesse, lui donnant par son investissement dans l’art essentiel né en Amérique, une dimension exceptionnelle. Le procès contre Columbia eut d’ailleurs valeur de symbole dans la communauté artistique et afro-américaine (David-Garner contre Goliath-Columbia).
Participant à la production de l’œuvre du pianiste pour son label, Octave Music, Martha a très tôt organisé la carrière, les tournées, les enregistrements, les liner notes, la préservation de l’œuvre d’Erroll Garner, de son vivant, puis après le décès d’Erroll, organisant sa diffusion et son développement, collectant des archives venues du monde entier, documents sonores ou autres. C’est à cet exceptionnel travail d’archiviste qu’on doit notre bonheur de 2020. Elle a finalement légué, à sa disparition en 2014, cet énorme travail d’une vie à sa nièce Susan Rosenberg, qui en a confié la matière, avec la même sagesse que celle de sa tante, à l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh: une importante documentation sonore et pas seulement, la principale concernant l’œuvre du pianiste, rencontrant par un hasard qui n’en est pas tout à fait un l’intelligence d’une autre grande dame du jazz: Geri Allen.
Après les deux premiers volumes édités sous la houlette de l’Institute for jazz Studies de Pittsburgh, dès le troisième, c’est le label Mack Avenue, dont on apprécie les bonnes productions par ailleurs, fondé à la fin des années 1990 par une dame encore, Gretchen Valade, qui a pris le flambeau de la réédition et de la diffusion internationale de cette redécouverte d’Erroll Garner. Encore un retour aux sources, si on sait que Mack Avenue est né à Detroit, Michigan, qui fut, on s’en souvient, la ville de base de l’engagement de Martha Glaser et celle de la jeunesse de Geri Allen. L’histoire est donc belle jusqu’au bout par une sorte de fil conducteur souterrain apparemment magique, mais assez logique si on y réfléchit, digne des romans d’Alexandre Dumas par la profusion des liens convergents, qui aboutissent à cette célébration d’Erroll Garner.

La réédition de ces douze volumes du label Octave s’effectue en deux temps –nous évoquons ici les six premiers volumes, six autres doivent paraître dans le cours de l’année 2020. C’est donc non seulement l’occasion de redécouvrir un Maître du jazz, mais bien plus un travail de réédition respectueux de l’artiste: les versions sont restituées dans leur intégralité, avec les fameuses introductions du pianiste, il y a la parution d’inédits et le travail de production au niveau du son et de la communication en général est plutôt bien réalisé, voire parfois exceptionnel.
Cela rappelle les conditions pour le moins extraordinaires de la création de ce label Octave Music qui démentent en tous points les préjugés établis par une critique de jazz pour le moins ignorante de ce que furent le parcours et la personnalité d’un des génies du jazz, Erroll Garner, une critique qui a trop longtemps méconnu les conditions d’environnement du jazz (sociologiques, politiques, les personnalités, le rôle des communautés, des solidarités, et même, on le voit ici, des sexes).
Erroll Garner est un pianiste autodidacte –une «légende» difficile à accepter malgré quelques cas similaires tout aussi étonnants comme Django par exemple. Pour être précis, il y eut des cours de piano à la maison et le jeune Erroll observa beaucoup, s’attaquant au piano familial dès l’âge de 3 ans. Il peut s’asseoir sans aucun complexe d’aucune sorte à la table des plus grands de l’histoire du piano jazz, un véritable banquet tant les talents et les génies sont nombreux: de Fats Waller et Earl Hines à Marcus Roberts, Aaron Diehl et Sullivan Fortner, ils sont des centaines tant le jazz est fécond. Erroll Garner invente un style que même les oreilles des profanes reconnaissent à la première phrase sans que sa musique n’ait la moindre complaisance. Sa manière ne suit pas l’air du temps, elle l’invente, non par bourrage de crâne mais par la magie rythmique et expressive du jazz et d'Erroll Garner.
Car Erroll Garner est aussi un génie de la pulsation rythmique; il marque tous les temps de sa vertigineuse main gauche, et joue sur le décalage du temps pour conférer un swing qui soulève tous les publics. Comme un autre Django Reinhardt, une autre Ella Fitzgerald, un autre Count Basie, un autre Thelonious Monk, un autre Louis Armstrong et quelques autres: sa pulsation rythmique définit son style à première écoute. Il y a bien entendu d’autres dimensions, et pas des moindres comme sa puissance des deux mains, sa légèreté de papillon sur le temps et le clavier, sa dextérité, son jeu de pédales très savant, ses block chords, ses fameux octaves, ses vibratos puissants, ses arpèges, l’utilisation du piano de la première à la dernière note, sa manière de faire sonner son piano comme un orchestre, sa façon de faire d’un thème de moins de 5’ un film à grand spectacle («I’m Getting Sentimental Over You»), son imagination débordante, sa vitalité naturelle ponctuée par ses célèbres grognements, le son d’un trio à nul autre pareil avec ses fidèles Eddie Calhoun et Kelly Martin dans ces enregistrements, mais c’est bien dans le décalage rythmique entre ses deux mains que se fondent cette danse swing d’Erroll Garner qui personnalise le plus fortement son jeu, qui caractérise son esthétique, qui signe son œuvre. Son décalage sur le temps, il en joue aussi bien en solo qu’en trio avec ses musiciens pour donner à sa musique une respiration unique. Ces disques témoignent aussi du soin rare qu’Erroll Garner apporte à chaque thème. Il prend du temps pour une sélection très sévère de ce qu’il retient comme devant être publié, ce qui confirme l’une des raisons de son différend avec Columbia.
Dreamstreet est le premier volume d’Octave Music, enregistré en décembre 1959, après une relative pause à la suite du procès contre Columbia. Garner a préparé l’enregistrement avec du temps et beaucoup de soin, le disque est simplement extraordinaire. C’est le fruit de deux nuits d’enregistrement de 22h à 6h30 du matin.
Closeup in Swing propose également un répertoire de standards et de compositions originales choisis par Erroll Garner parmi une soixantaine d’interprétations enregistrées lors de plusieurs séances en soirée, de juillet à août 1961.
One World Concert est le premier album en live 
publié par Octave Music, depuis le Concert by the Sea chez Columbia. Il a été enregistré au Wolrd’s Fair Playhouse de Seattle. Pour cet album, Erroll Garner a retenu les prises parmi les douze heures enregistrées dans l’auditorium au cours de plusieurs nuits.
A New Kind of Love, enregistré en juin 1963, propose un Garner compositeur de musique de film (Paramount), accompagné d’un grand orchestre à cordes (32 musiciens) dirigé par Leith Stevens. Ce n’est pas la première fois qu’Erroll Garner se frotte aux cordes d’un grand orchestre (1956-1957). La comédie romantique, entre Paris et New York, avec Joanne Woodward et Paul Newman, deux comédiens qui soutiennent la lutte pour les Civils rights, a été visionnée par Erroll qui compose en direct en suivant les images. Pour le film, les thèmes d’Erroll Garner ont été adaptés et orchestrés par Leith Stevens, compositeur et chef d'orchestre d’Hollywood –une soixantaine de films à son actif et qui a étudié au Horner Institute of Music et à Juilliard. Il se souvient:

«Bien que j’ai joué dans beaucoup de comédies musicales, on ne m’a jamais demandé de faire ce genre de film avec du matériel écrit par un autre compositeur. (…) Garner n'avait jamais écrit de musique dans un but dramatique spécifique et encore moins de musique pour se conformer aux coutumes rigides de l'&eac