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JAZZ RECORDS
• Chroniques de disques en cours •

Ces chroniques de disques sont parues exclusivement sur internet de 2010 (n°651) à aujourd’hui. Elles sont en libre accès.
3 choix possibles: Chroniques en cours (2020), Jazz Records/alphabétique (2010 à 2019 sur internet), Jazz Records/chronologiques (2010 à 2019 sur internet).
En cliquant sur le nom du musicien leader dans le programme des chroniques proposées, on accède directement à la chronique.
Toutes les autres chroniques sont parues dans les éditions papier de 1935 (n°1) à février 2013 (n°662). 
On peut les lire dans les éditions papier disponibles à la vente depuis 1935 dans notre boutique.
A propos des distinctions, elle ne résument que la chronique, pour sacrifier à la tradition déjà ancienne des notations et à la mauvaise habitude moderne d'aller vite; nous avons choisi d'ajouter, en 2019, un niveau (les curiosités) pour donner plus de nuances, car les lecteurs ne lisent pas toujours les chroniques en entier. Nous pouvons résumer l'esprit de ces niveaux d'appréciation par un raccourci qualitatif (Indispensables=enregistrement de référence, historique; Sélection=excellent; Découverte= excellent par un(e) artiste pas très connu(e) jusque-là; Curiosité=à écouter; Sans distinction=pas essentiel pour le jazz selon nous). Cela dit, rien ne remplace la lecture de chroniques nuancées et détaillées. C'est dans ces chroniques de disques, quand elles sont sincères, c'est le cas pour Jazz Hot, que les amateurs ont toujours enrichi leur savoir.


Jazz Records / alphabétique

Jazz Records / chronologique
Jazz Records / Hot Five (les indispensables en 2019 et en 2020)




Au programme des chroniques
2020 >
B Behia Jazz BandCarey Bell/Hubert Sumlin/Bob Stroger/Louisiana RedGeorge BohanonFrédéric BoreyCChick CoreaAdrian CunninghamFGeorge FreemanChampian FultonGErroll GarnerLuigi Grasso/Rossano Sportiello HDarryl Hall KHetty Kate David Kikoski King Louie (Louis Pain)LBrian LynchM Tete Montoliu Rita MossJ.B. MoundeleNNaïma QuartetGaëtan NicotJorge NilaPKen PeplowskiChloé PerrierRDuke RobillardScott Robinson Catherine Russell SJérôme Sabbagh/Greg TuoheyJohn ScofieldWoody ShawBobby Shew/Bill MaysRossano SportielloDave StrykerJames SuggsVeronica SwiftTThe DIVA Jazz OrchestraThe Jazz DefendersSarah ThorpeVWarren VachéAlexis ValetDon VappieYYellowjackets

2019 >
A Lorez AlexandriaLouis Armstrong Patrick Artero At Barloyd's Pauline Atlan Teodross Avery B Gilles Barikosky Basin Street Records Recording Artists Jon Batiste Bex-Catherine-Romano Ran Blake/Christine Correa Ran Blake/Claire RitterPaul Bley/Gary Peacock/Paul Motian Ray Blue Mike Bogle James Booker Sophie Bourgeois Vincent Bourgeyx Thomas Bramerie Milt Buckner & Jo Jones Billy Butler/Al Casey/Jackie Williams Billy Byers/Martial Solal C Gwen Cahue Pablo Campos Cédric ChauveauSue Childs Pierre Christophe/Joel Frahm/Joe Martin Evan Christopher/Fapy Lafertin Esaie Cid Olivier Collette John Coltrane Gustavo Cortiñas Julian Costello Davell Crawford D Dal Sasso Big Band Miles Davis Raul De Souza Joey DeFrancesco Riccardo Del Fra Jean-Pierre Derouard Jordon DixonDjango AllStars Eric Dolphy Philippe Duchemin E Christian Escoudé Gil Evans Orchestra FMarianne Feder Laurent Fickelson Maurice Frank G Patrice Galas Jared Gold Goldberg(s) Honi Gordon Grant Green H Erik Thormod Halvorsen Connie Han Jan Harbeck Louis Hayes/Junior Cook J.C. Heard & Bill Perkins Michele Hendricks Woody Herman Michel Herr Billy Hitz Christopher Hollyday Ramona HorvathStéphane Huchard McClenty Hunter Jr.J Mahalia Jackson Bobby Jaspar Alain Jean-Marie/Patrice Caratini/Roger Raspail Bill Jennings K Snorre Kirk Joachim Kühn L L'Affaire Enzo La Section Rythmique Wolfgang Lackerschmid/Chet Baker Steeve Laffont Guy Lafitte Jeanne Lee/Ran Blake Philippe LeJeune Les OignonsJohn Lewis/Sacha Distel Tcha Limberger Bo Lindenstrand Hugo LippiBarbara Long Leroy Lee Lovett M Christian McBride Greig McRitchie Roberto Magris Jason Marsalis Wynton Marsalis Samuel Martinelli Xavier MathiaudFaby Médina Mem' Ory Rossitza MilevskaOlinka Mitroshina/Georges Guy N Fred Nardin Guillaume Nouaux OOdidrep Leïla Olivesi Oracasse P Lia Pale Vincent Périer Philippe Petit Michel Petrucciani (Complete Recordings) Michel Petrucciani (Colours) Tom Pierson Valerio Pontrandolfo Q Alvin Queen R Rodolphe Raffalli & Renée Garlène Louisiana Red Scott Reeves Bastien RibotHerlin Riley Bob RogersS Nicola Sabato Bobby Sanabria Christian Sands Dorado Schmitt Fabrizio Sciacca Isabelle Seleskovitch Philippe Soirat Martial Solal (Histoires improvisées) Martial Solal (And His Orchestra) Lyn Stanley Carol Sudhalter Swing Vibrations TIgnasi Terraza Ignasi Terraza/Luigi Grasso The Amazing Keystone Big Band Olivier Anthony Theurillat Pat Thomas Three Blind Mice Timeless Allstars Claude TissendierT.K. Blue (Talib Kibwe) Marco Trabucco Sam Trippe U René UrtregerV Chucho ValdésMaurice Vander Jacques Vidal Romain Vuillemin W Reggie WashingtonErnie Watts Ben Webster David & Danino Weiss Barney Wilen Jeff WilliamsHono Winterstein

Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2020


Catherine RussellCliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque
Alone Together

Alone Together, You Turned the Tables on Me, When Did You Leave Heaven?, Early in the Morning, Is You Is or Is You Ain't My Baby?, You Can't Pull the Wool Over My Eyes, Shake Down the Stars, I Wonder, He May Be Your Dog But He's Wearing My Collar, Errand Girl for Rhythm, How Deep Is the Ocean?, I Only Have Eyes for You, You're not the Only Oyster in the Stew
Catherine Russell (voc), Matt Munisteri (g, dir, arr), Mark Shane (p), Tal Ronen (b), Mark McLean (dm, perc), Jon-Erik Kellso (tp, arr), John Allred (tb), Evan Arntzen (ts), Dana Lyn (vln, strings arr), Eddy Malave (vla), Marika Hughes (cello), Mark Lopeman (arr)

Enregistré les 20-22 août 2018, New York
Durée: 51’ 27”
Dot Time Records 9083 (Socadisc)


Catherine Russell a déjà une longue carrière, de chanteuse et de choriste (Claudine Amina Myers) et pas forcément dans le jazz puisqu’elle a contribué comme chanteuse, guitariste et claviériste à la formation de David Bowie jusqu’à 2004. Quand les tournées avec la star à paillettes se sont achevées, Catherine Russell a choisi de retourner à ses racines, le jazz, car Catherine Russell n’est autre que la fille du pianiste et chef d’orchestre Luis Russell (1902-1963), un Panaméen de naissance, passé par New Orleans, qui accompagna King Oliver, Henry Red Allen, Albert Nicholas, Louis Armstrong dans la durée, et qui enregistra de nombreuses faces sous son nom pour OKeh, Brunswick, Victor… Sa mère, Carline Ray, décédée en 2013, diplômée de la Manhattan School et de la Juilliard, était aussi guitariste dans l’International Sweethearts of Rhythm (Seconde Guerre) puis avec Erskine Hawkins, Mary Lou Williams, Ruth Brown… On comprend mieux ainsi les qualités culturelles de cette belle chanteuse née à New York en 1956, à l’écoute de cet enregistrement où l’expression hot, le swing et le blues se mélangent avec une telle réussite, dans des registres qui ne sont pas éloignés d’une Dinah Washington, moins canaille et avec moins de vibrato (ce qui n’est pas un défaut), un bon growl quand il faut, et elle soutient la comparaison.
Elle a dédié ce disque à ses parents. On entend toute son implication dans la conviction de sa voix comme dans les arrangements old school (avec des teintes à la Basie, new orleans, des couleurs blues à la T-Bone Walker, des évocations du trio du meilleur Nat King Cole), des arrangements pas du tout simples, qui cadrent très bien avec ce projet de restituer sans superficialité la beauté de l’expression hot d’un âge d’or du jazz. La mention des arrangeurs de chacun des thèmes dit assez que tout a été travaillé avec précision, minutie et une exigence louable.
C’est donc une belle restitution de ce que le jazz mainstream a de meilleur. Les bons Jon-Erik Kellso («Is You Is or Is You Ain't My Baby?»), Matt Munisteri («He May Be Your Dog But He's Wearing My Collar»), Mark Shane (capable de tourner les notes parfois comme un Pr. Longhair ou un Dr. John, «Early in the Morning»), Evan Arntzen, Tal Ronen et Mark McLean (jeu de caisse claire, balais), ne sont pas pour rien dans la réussite. Mais au premier plan, il y a avant tout Catherine Russell, une grande voix du jazz, même si elle est méconnue en France, qui porte littéralement cet enregistrement. Elle est capable de toutes les virtuosités («Errand Girl For Rhythm») et de la plus naturelle des expressions («How Deep Is the Ocean»), possède une évidente facilité et une totale liberté sur le tempo, comme en atteste une relecture parfaite des standards («How Deep Is the Ocean?», «I Only Have Eyes for You») et une excellence dans le blues pas si loin de l’esprit de Bessie Smith («He May Be Your Dog But He's Wearing My Collar», avec en soutien une belle partie de collective improvisation par Matt Munisteri, Mark Shane et Mark McLean).
Catherine Russell fait son petit bonhomme de chemin aux Etats-Unis où elle se produit régulièrement, y compris au Carnegie Hall et à Jazz at Lincoln Center; on peut la rencontrer en Europe (Espagne et Allemagne), en Asie et en Australie. Elle continue quelques piges de back-vocalist dans la musique rock-pop avec Steely Dan par exemple, peut-être le beurre dans les épinards ou par goût. Depuis 2014, sa réputation a grandi et lui a valu une nomination aux grammy awards. Elle présente sur son site (www.catherinerussell.net) quelques enregistrements qui ont précédé avec régularité celui-ci, et qui permettront de faire plus ample connaissance avec une artiste, une voix jazz qui suscite la curiosité et une attente car elle a de la marge: Harlem on My Mind, 2016 (Jazz Village 579004), Bring It Back, 2014 (Jazz Village 579001), Strictly Romancin', 2012 (World Village 468101), Inside This Heart of Mine, 2010 (World Village 468092), Sentimental Streak, 2008 (World Village 468075), Cat, 2006 (World Village 468063).
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDarryl Hall
Swigin' Back

Inner Urge, Bare Bones, Libera Me, Woody’n You*, My Ideal, Curaçao Vagabundo, I Love It When You Dance That Way, Pas si vite*, Exactly Like You**, Pink Panther, Lullaby of Birdland, In The Near, Blues for Big Mama, Take Time for Love, Lift Every Voice
Darryl Hall (b), Keith Brown (p, fenderp), Kenneth Brown (dm), Baptiste Herbin (as, ss)*, Chiara Pancaldi (voc)**
Enregistré le 27 avril 2019, Clermont-Ferrand (63), 5 août 2019, Montreuil (93)* et le 9 octobre 2015, Vignola (Italie)**
Durée: 55’ 20’’
Space Time Records BG 1947 (Socadisc)


Il ne faut cesser de rappeler l’importance fondatrice, au-delà d’une certaine mythologie, de la présence des jazzmen américains en France et à Paris qui a accueilli, depuis les années 1930, plusieurs générations formant une communauté d’expatriés de passage ou installés plus durablement 
alimentant ainsi l’indispensable transmission culturelle entre la terre de naissance du jazz et celle de sa reconnaissance artistique (dont Jazz Hot est un acteur de premier plan depuis 1935). On pense à Don Byas, Lucky Thompson, Sidney Bechet, Memphis Slim, Bill Coleman, Kenny Clarke, Archie Shepp, Nathan Davis, Sonny Criss, Bud Powell, Kirk Lightsey, John Betsch, Bobby Few, Ricky Ford. L’attrait de Paris et de la France ne s’est jamais démenti auprès des musiciens américains, malgré la progressive diminution des clubs et le recul de la diffusion de l’art. Récemment encore, des musiciens de qualité choisissent la France, comme Famoudou Don Moye, Jason Marsalis, Ali Jackson… Le contrebassiste Darryl Hall prolonge lui aussi cette longue histoire, depuis une quinzaine d'années, devenant par son talent une figure incontournable des clubs de la capitale, lui qui a vécu à New York réalisant une carrière de sideman auprès de grandes figures du jazz dont les pianistes Mulgrew Miller, James Williams, Hank Jones, Cedar Walton, George Cables, Geri Allen, Harold Mabern, Kirk Lightsey, Martial Solal ou Donald Brown. Originaire de Philadelphie, comme ses illustres prédécesseurs Percy Heath, Charles Fambrough, Arthur Harper, Jymie Merritt ou plus récemment Christian McBride, il s'inscrit dans cette sonorité large et profonde où l'on retrouve des éléments du jeu de Ray Brown avec un sens de la mélodie et une précision rythmique impeccable. Cet art de l’accompagnement qu’il a également peaufiné auprès de belles voix du jazz de l’exigence d’une Betty Carter à Dianne Reeves en passant par Mary Stallings ou Carmen Lundy. Diplômé en composition de la fameuse Manhattan School of Music et lauréat du concours Thelonious Monk à New York en 1996, il sort enfin son deuxième album en leader après près de deux décennies d'attente sur le label de Xavier Felgeyrolles, Space Time Records.
Pour ce rendez-vous, il s'entoure des frères Brown, Keith au piano et Kenneth à la batterie. Les fils du pianiste de Memphis, Donald Brown, ancien directeur musical des Jazz Messengers d'Art Blakey, apportent au trio une assise rythmique de premier plan ancrée dans la tradition donnant alors plus de sens au titre de l’album Swingin’ Back. «C’est une façon de ramener au premier plan cet élément essentiel du jazz. Joué à bon niveau, le swing est tout aussi moderne que les concepts non swing» nous dit-il dans les notes de pochette. Une affirmation qu’il assume aussi bien sur scène, quel que soit le contexte, que dans le cadre d’un studio d’enregistrement, à l’image du fameux «Inner Urge» de Joe Henderson qu’il joue avec autorité avec un son énorme et une précision au niveau du tempo dans la lignée d’un Percy Heath avec une élégance dans le swing, doublé d’une ligne de basse toujours aussi claire et ferme.
Keith Brown nous délivre dès le premier thème un chorus plein de détermination plaquant les accords à la McCoy dans un jeu alliant délicatesse du toucher, sens du swing et raffinement harmonique. L’album cultive une forme d’excellence dans le choix du répertoire et dans la variété des formules à géométrie variables allant du trio classique au duo voix ou saxophone. Sa version du «Libera Me» de Gabriel Fauré est d’une grande musicalité avec sa longue introduction modale amenant le trio sur un développement plein de décontraction et de swing. Le duo avec le jeune altiste virtuose Baptiste Herbin sur «Woody’n You» et surtout «Pas si vite» sur un découpage rythmique au groove funky, est une réussite avec de nombreuses citations et une musicalité exemplaire. Darryl Hall instaure également un véritable dialogue avec la belle voix expressive de la chanteuse italienne Chiara Pancalti, qui possède le sens du swing et étonne par la clarté de son phrasé sur le classique «Exactly Like You». L’aspect mélodique est également présent dans le jeu du leader que l’on retrouve dans l’exposition du thème «My Ideal» en formule du trio et sur le superbe «Lullaby of Birdland» où il prolonge de façon singulière une lignée allant de Jimmy Blanton à Ray Brown. Un jazz de culture avec toujours ce souci de faire swinguer le blues avec brio comme sur «Blues for Big Mama» où il démontre en solo une belle  maîtrise technique doublée d’une connaissance du jazz dans sa globalité. Le final mettant en relief les voix de Barack Obama, Mohamed Ali et le révérend Martin Luther King donne à ce projet une dimension supplémentaire à son œuvre. Une véritable réussite qu'on espère voir se poursuivre par des enregistrements sur les scènes des festivals ou en studios.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDavid Kikoski
Phoenix Rising

Phoenix Rising, Kik It, Wichita Lineman, If I Were a Bell, Emily, Love for Sale, My One and Only Love, Lazy Bird, Willow Weep For Me
David Kikoski (p), Eric Alexander (ts), Peter Washington (b), Joe Farnsworth (dm)

Enregistré le 20 décembre 2018, Englewood Cliffs, NJ
Durée: 59’ 12”

HighNote 7328 (Socadisc)

La musique de David Kikoski, qui se produisait à Paris récemment et qui nous a fait le plaisir de répondre à nos questions, est toujours d’un haut niveau: elle lui ressemble. C’est un formidable pianiste de jazz qui a une carrière très étendue, de sideman en particulier, et son style, une forme de post bop, mêle tous les amours qu’il a eus dans ce registre. D’une certaine manière, sa fraternité sur ce disque avec Eric Alexander et cette section rythmique de grande valeur (Peter Washington et Jon Farnsworth) n’a rien du hasard. Ils sont des musiciens très demandés sur la scène new-yorkaise qui partagent une certaine idée du jazz, straight ahead, hautement énergétique où le swing et l’expression sont dominants. On sent surtout un héritage post-coltranien, le Coltrane de Prestige-Blue Note-Atlantic plus que celui d’Impulse! («Lazy Bird»), et en ça, ces musiciens continue d’entretenir la flamme de ce patrimoine particulier du grand saxophoniste. Le quartet modèle est bien celui aussi avec McCoy Tyner, première période également mais chez Impulse!, une influence de David Kikoski («Phoenix Rising», «Lazy Bird»). Mais l’univers de David Kikoski est large, comme ses amours, et on peut aussi entendre directement Joe Henderson et Michael Brecker, et son long parcours avec Roy Haynes a laissé des traces durables; des influences partagées par Eric Alexander. David Kikoski est aussi un splendide pianiste dans les tempos lents, les ballades comme en témoignent «Emily» et «My One and Only Love», du beau piano jazz, apaisé, qui fait visiblement partie de son univers. C’est enfin un amateur de rythmes plus chaloupés, avec des petites tournures néo-orléanaises plus que rhythm and blues, sur «Love for Sale», «Willow Weep for Me», qui aurait plu à Crescent City.
David Kikoski aime le jazz, et il y a chez lui, comme chez ses compagnons, ce côté ludique et spectaculaire des musiciens de longue date qui prennent un réel plaisir, physique, à cette musique. Le caractère heureux de cette séance se perçoit; les musiciens, tous virtuoses de leur instrument, s’épanouissent sans retenue, avec générosité, sans calcul. Du «happy jazz» qui ne se pose aucune question, direct, par des musiciens qui maîtrisent parfaitement leur langage et leur instrument, et un disque plaisir pour l’amateur de jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueTete Montoliu Trio
Barcelona Meeting

All the Things You Are, Have You Met Miss Jones?, Solar, Old Folks/All Blues, What's New?, Jo Vull Que M'acariciis, Oleo, I Love You, I Can't Get Started
Tete Montoliu (p), Reggie Washington (b), Alvin Queen (dm)
Enregistré le 22 mai 1988, Barcelone
Durée: 1h 07’ 35”
Fresh Sound Records 5060 (Socadisc)


All stars sans hésitation, avec la conjonction pour la production du meilleur de Barcelone (Jordi Pujol pour l’édition du disque et Jordi Suñol pour la production du concert), et avec un trio réunissant trois grands artistes, dirigé par le pianiste catalan Tete Montoliu qui a tant donné au jazz dans une carrière exceptionnelle où sa route a croisé tant de musiciens de haut niveau. Ici, il y a l’une des plus belles sections rythmiques de musiciens américains installés en Europe autour du pianiste. A l’époque, comme le rappelle le livret, ce trio accompagnait Jerome Richardson qui se produisait à Barcelone. La séance en trio se fit naturellement, sans aucun problème, mais a dû attendre plus de trente ans pour être éditée en intégral ici.
Tete Montoliu est un pianiste virtuose dans l’esthétique bebop et post bop, un de ces artisans du beau piano jazz qui, depuis Bud Powell, illuminent la scène du jazz (Kenny Drew, Wynton Kelly, Phineas Newborn, Red Garland, Ray Bryant, Erroll Garner, Horace Silver, McCoy Tyner, Sonny Clark, Kenny Barron, Harold Mabern, James Williams, Stanley Cowell, John Hicks, Mulgrew Miller…), la liste est longue et sans fin tant le jazz a généré de talents hors normes en matière de piano jazz des années 1950 aux années 1970. Tete Montoliu (1933-1997) est l’un de ces artistes: pianiste aveugle, il a sillonné le monde, apportant sa personnalité si particulière, un style très brillant, plein d’éclats, d’angles vifs, un toucher percussif, une puissance étonnante sur le clavier, avec une capacité à swinguer dans tous les tempos, à apporter sa poésie, son imagination et une touche de blues tout à fait perceptible, ce qui est en général le plus difficile pour un musicien non afro-américain. Il a commencé jeune, à 14 ans, et a fait ses classes, lui aussi, avec Don Byas qui décidément a été très important pour le jazz dans l’Europe de l’après Seconde Guerre (on a vu également son influence dans la Belgique d’alors). Don Byas, musicien «classé» mainstream est bien celui qui ouvre notre continent au bebop, curiosité de l’histoire si l’on n’a pas compris que le bebop n’est qu’une des dimensions du jazz. L’histoire de Tete Montoliu est en fait parallèle à celle de la scène française et parisienne, belge, scandinave, etc., puisqu’il fonde en 1948 le Be-Bop Trio (dissous en 1953).  A partir de cette date, Tete Montoliu est une figure de premier plan de la scène  de la Capitale catalane, et il développe dans ces années un style personnel, suivant les développements du jazz, participant aux grands événements de la scène européenne (Cannes, 1958 ; San Remo, 1959 ; Berlin, 1961, Comblain-la-Tour, 1964). Il est alors, en plus bebop dans l’esprit, le digne pendant de Martial Solal en France, c’est-à-dire l’un des pianistes les plus remarquables que l’Europe donne au jazz. Tete Montoliu est même devenu le pianiste maison du Jamborre Club de Barcelone. Dans les années 1960, il anime les scènes d’Europe du nord (Berlin, Copenhague), où il croise la route de Niels-Hennig Ørsted Petersen et Alex Riel, accompagnant Archie Shepp, Roland Kirk, Dexter Gordon, Kenny Dorham. C’est avec Roland Kirk, autre célèbre aveugle du jazz, qu’il tourne en Europe au sein du Newport Jazz Festival délocalisé. Il accompagne par la suite, à Barcelone où il est retourné, Donald Byrd, Dexter Gordon, Booker Ervin, Pony Poindexter, signe que le jazz américain en a fait l’un des siens, à tel point que lors de son premier voyage à New York, il déçoit le commanditaire (la chambre de commerce espagnole) qui ne s’attendait pas à un artiste aussi parfaitement «américain». Tete en profite pour jouer au Village Vanguard, remplace Barry Harris dans le quartet de Sonny Criss et enregistre pour Bob Thiele en compagnie de Richard Davis et Elvin Jones, rien de moins, consécration de son talent d’artiste de jazz. Sa carrière est alors une suite ininterrompue de rencontres exceptionnelles (Ben Webster, Don Byas, Lucky Thompson, Dexter Gordon, George Coleman, Peter King, Al Tootie Heath, Anthony Braxton, etc.) qui transforment cette notoriété déjà importante en légende, la légende du jazz de Barcelone. Il enregistre sur tous les grands labels européens, et, en dehors de Fresh Sound pour Soul Note, Black Lion, Enja, Steeple Chase, Timeless, Ensayo… jusqu’à un duo en 1979 avec Chick Corea pour Contemporary aux Etats-Unis.
Quand Tete enregistre cet album, il est donc un artiste consacré, et c’est dans un club ancien et célèbre, le Cova del Drac de Barcelone (alors situé Calle Tuset, qui existe toujours, mais à une autre adresse) qu’il se produit avec ce trio en soutien de Jerome Richardson. C’est à la suite de l’enregistrement du quartet aux Estudis Gema (Studios Gema), aujourd’hui disparus, que le trio a décidé d’enregistrer la matière du disque qui sort aujourd’hui. Reggie Johnson est un excellent contrebassiste, brillant soliste, très largement mésestimé sauf par Tete Montoliu et nombre de grands pianistes qui tournent en Europe, et Alvin Queen est ce batteur rayonnant, l’un des plus dynamiques et virtuoses de la scène du jazz, un de ces batteurs d’exception à l’aise dans tous les registres, mainstream, bebop ou post bebop, en petite formation ou en big band. Il apporte une énergie et un drive à toutes formations auxquelles il participe. Avec cette assise, Tete Montoliu est à son zénith («I Can't Get Started») et nous gratifie d’une de ses compositions («Jo Vull Que M'acariciis», du catalan qui peut se traduire par «Je veux que tu me caresses», un vrai blues catalan). C’est donc un magnifique enregistrement d’une musique straight ahead mais aussi in the tradition, sans retenue et avec une telle maestria que la virtuosité des trois musiciens s’efface devant une expression sans âge: du grand jazz! Tout cela, Jordi Pujol vous le dit avec beaucoup de détails et une discographie très précise, comme toujours. On vous l’avait dit: un disque all stars sur tous les plans…
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWoody Shaw Quintet
At Onkel Pö's Carnegie Hall, Hamburg 1979, vol. 1

Some Other Blues, All the Things You Are, Stepping Stone, In a Capricornian Way, It All Comes Back to You
Woody Shaw (tp, flh), Carter Jefferson (ss, ts), Onaje Allan Gumbs (p), Stafford James (b), Victor Lewis (dm)
Enregistré en juillet 1979, Hambourg (Allemagne)
Durée: 47’ 06” + 47’ 11”
NDR Info/Jazzline PÖ
D77070 (Socadisc)


Témoignage d’une époque, c’est la splendide musique portée par la tension de ces musiciens qui dans les années 1970 ont prolongé l’histoire du jazz, en enrichissant le langage par l’apport de leur personnalité et de la réalité de leur époque, sans céder aux modes commerciales et aux mirages de la société de grande consommation qui s’acharnent sur le jazz depuis le début des années 1960. Ce Live At Onkel Pö's Carnegie Hall s’inscrit dans la série d’éditions (des nouveautés) des concerts enregistrés dans un club de jazz de Hambourg que nous avons déjà évoquée en 2019 à propos d’autres beaux concerts (Louis Hayes, etc.). Nous vous prions de vous y référer pour vous remémorer la genèse de l’attachante histoire de ce club. Ici, nous avons un enregistrement en deux disques d’un quintet, un all stars, un de ceux qui opèrent dans les années 1970, la synthèse savante entre un hard bop d’un niveau exceptionnellement élevé et l’héritage du free jazz, le seul, le vrai, celui qui laisse libre cours à l’expression culturelle ancrée dans le jazz («All the Things You Are»), sans s’enfermer dans un système ou dans la gratuité non enracinée, celui de la descendance coltranienne («Some Other Blues» réactualisé en ouverture de cet album par Woody Shaw évoque la version de John Coltrane en 1959) et plus largement afro-américaine qui est encore d’une richesse de talents inimaginable alors.
Ce quintet offre des musiciens rares: le leader Woody Shaw (1944), prématurément disparu à 45 ans en 1989, un grand leader, un grand compositeur («Stepping Stone»), un trompettiste virtuose digne héritier par la virtuosité et l’inspiration musicale d’un Dizzy Gillespie (ses dernières notes sur ce thème citent subrepticement «Night in Tunisia»), précurseur et inspirateur de nombre de trompettistes actuels, à commencer par Wynton Marsalis, Roy Hargrove, dont il préfigure le lyrisme («All the Things You Are») et on peut le dire de la plupart des trompettistes de jazz, l’égal en son temps par le talent de Freddie Hubbard. Il est de ces musiciens qui restent peu connus, en dépit d’une bonne discographie, parce qu’ils ont choisi l’intégrité artistique et l’esprit du jazz dans une époque difficile pour le jazz, plus portée déjà sur les modes et la normalisation commerciale et institutionnelle.
A ses côtés, un véritable plaisir, Carter Jefferson au ténor et au soprano, héritier de John Coltrane, qui partage la même vie courte (1946-1993), et dont les racines (The Temptations, The Supremes, Little Richard, dans les années 1960) et le langage correspondent si étroitement à la musique de son leader: hot, blues, spirituel, swing. Son trop court passage sur terre lui a permis de côtoyer Mongo Santamaría, Art Blakey, Woody Shaw, Elvin Jones, Roy Haynes, Cedar Walton, Jerry Gonzalez, Malachi Thompson… Il n’y a pas de hasard. Il est splendidement lyrique au soprano («In a Capricornian Way», «All the Things You Are»), puissant au ténor. La section rythmique est une sorte de perfection, avec le rare (sur les scènes) Onaje Allan Gumbs, un héritier de McCoy Tyner, puissant, tout entier investi dans ce langage. Il possède aussi une discographie qui dit tout de son parcours: une dizaine de bons albums en leader et plus aux côtés des Nat Adderley, T.K. Blue, Betty Carter, Norman Connors, Carlos Garnett, Toninho Horta, Ronald Shannon Jackson, Bennie Maupin, Cecil McBee, Avery Sharpe, John Stubblefield, Buster Williams… Quelques problèmes de santé et une orientation vers l’enseignement ont sensiblement réduit son exposition sur les scènes de jazz depuis une dizaine d’années.
Le bassiste Stafford James (Jazz Hot n°477), brillant ici («Some Other Blues», «All the Things You Are») a un parcours très particulier. Né en 1946, c’est dans l’architecture qu’il a fait ses premiers pas avant de se consacrer à la musique et à la contrebasse, d’abord dans un registre savant par l’apprentissage avant de rencontrer Pharoah Sanders à New York, puis de jouer avec Sun Ra, Monty Alexander, Albert Ayler, Alice Coltrane. Dans les années 1970, il côtoie Jimmy Heath, Woody Shaw, Al Cohn, enregistre son premier disque avec Harold Mabern, Frank Strozier, Louis Hayes… Dans les années 1980, il fait le tour du monde avec différentes formations, joue avec Mulgrew Miller, compose des pièces classiques et joue Schubert… Il s’est installé à Paris en 1989 où il est venu avec Pharoah Sanders, époque à laquelle nous l’avons croisé, puis a rayonné en Europe au cours des années 1990, tourne avec Onaje Allan Gumbs, joue Stravinsky avec un orchestre philharmonique en Ukraine, accompagne Freddie Hubbard. Il se consacre dans les années 2000 à l’enseignement, notamment à l’Université de Graz en Autriche, et le Chicago Symphony orchestra consacre un programme à ses compositions. Il enregistre plusieurs disques avec le Stafford James String Ensemble, dont le dernier en 2019 à Chicago et Zürich; une carrière très riche à laquelle il faut ajouter quelques musiques de film. Quant à Victor Lewis, c’est un formidable rythmicien dont la grande carrière vient encore de faire récemment l’objet d’un article (Jazz Hot 2019), après un précédent en 2001 (Jazz Hot n°584). Nous vous laissons le soin de relire son parcours.
Ce quintet de Woody Shaw est de ces formations dont on ne se lasse pas de repasser les enregistrements, car il porte ce que le jazz a de meilleur et d’authentique, dans une esthétique pourtant moderne, parfois free. Il ne renonce jamais à la beauté formelle de la mélodie tout en ayant l’esprit le plus inventif, et il ne perd jamais l’ancrage culturel. Ces concerts chez Onkle Pö’s sont inédits, c’est une chance supplémentaire de retrouver Woody Shaw et ses compagnons pour de nouvelles aventures.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Hetty Kate
Under Paris Skies

Azure-te (Paris Blues), On the Street Where You Live, Once Upon a Summertime, Get Out of Town, If You Could See Me Now, Darling je vous aime beaucoup, Under Paris Skies, La Belle vie, After You’ve Gone, Tout doucement, Down With Love, A Nightingale Sang in Berkeley Square
Hetty Kate (voc), James Sherlock (g), Ben Hanlon (b)

Enregistré en 2017 et 2018, Thornbury (Australie)

Durée: 41’ 12’’

Lisez l’Etiquette Records HKDDUPS19 (www.hettykate.com)

Cela fait déjà cinq ans que nous avons découvert cette drôle de jeune femme, au curieux nom sur le plan phonétique, ce dont elle joue, d’abord sur la scène du Caveau de La Huchette (Jazz Hot n°672), puis par l’écoute de ses albums (Jazz Hot n°674). Depuis de l’eau a coulé sous les ponts de la Seine et l’Anglo-australienne a décidé de poser ses valises à Paris, depuis janvier 2017, tout en retournant régulièrement en Australie où elle continue de se produire. Elle y a enregistré, au fil de ces séjours, son dernier album en compagnie de deux musiciens de la scène jazz de Melbourne: le guitariste James Sherlock et le contrebassiste Ben Hanlon. Le premier, diplômé de guitare classique, outre une collaboration au long court avec la chanteuse Kristin Berardi, accompagne à l’occasion les jazzmen et jazzwomen de passage; il a ainsi partagé la scène avec Jeff Tain Watts, Sheila Jordan, Martin Taylor, entre autres. Le second, également de formation classique, appartient depuis 2011 au Melbourne Symphony Orchestra et mène une double carrière dans le jazz, essentiellement avec James Sherlock, ce qui a d’ailleurs donné lieu à un album (Duo, 2017).
La finesse des deux solistes et l’extrême sobriété de leur accompagnement fournissent un support parfait à Hetty Kate qui retransmet, sur ce Under Paris Skies, les émotions aussi fortes que contradictoires de ceux qui font le choix de partir vivre loin de leurs proches, attirés par l’aventure féconde d’un ailleurs et n’en reviennent jamais complètement. Cette expérience a, à l’évidence, donné un peu plus de profondeur à l’expression de la chanteuse, qui était déjà teintée d’une certaine mélancolie. Les thèmes offerts ici: des chansons sur Paris («Azure-te» et bien sûr «Sous le ciel de Paris», morceau-titre dans sa version anglaise, l’une des plus belles plages de l’album), des «standards» de compositeurs français («Once Upon a Summertime» de Michel Legrand, «La Belle vie» de Sacha Distel) et des ballades tirées de l’American Song Book qui sont autant de façons pour Hetty Kate d’évoquer ses «deux amours», comme l’avait autrefois chanté Joséphine Baker. L’interprétation est parfois un peu plus légère («Darling, je vous aime beaucoup»), parfois un peu plus grave lorsque ses accompagnateurs font vibrer leur fibre classique (beau jeu d’archet sur «Once Upon a Summertime»), charmante en français («Tout doucement»). Une douceur.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLuigi Grasso / Rossano Sportiello
A Coffee for Two

I Concentrate on You, Blue Gardenia, We'll Be Together Again, The Sheik of Araby, Deep Night, Neapolitan Medley, Indian Summer, Some Other Spring, Hop Scotch, Estate, A Coffee For Two, I've Found a New Baby, Time Waits, Be Bop Dance, Let's Face the Music and Dance
Luigi Grasso (as), Rossano Sportiello (p)
Enregistré les 25-26 avril 2018, Bayonne (Pyrénées-Atlantiques)
Durée: 1h 12’ 43”
Jazz aux Remparts 64027 (www.jazzauxremparts.com)


Si la France est par l’histoire la seconde patrie du jazz, notamment pour avoir favorisé sa reconnaissance et son indépendance, en terme d’art, l’Italie pourrait revendiquer ce titre tant la musicalité, l’amour de la mélodie («Neapolitan Medley»), le feeling-sensibilité («I Concentrate on You»), l’expressivité («Indian Summer») qui s’inscrivent dans la tradition transalpine favorisent la rencontre avec les fondamentaux de la grande tradition du jazz afro-américain, avec des nuances qui font la beauté de cette complicité: le blues y a une expression sensiblement différente, comme joyeuse, sans contresens: «A Coffee for Two», une sorte de «happy blues» comme dit George Freeman. Les résultats sont exceptionnels, que ce soit sur le sol américain, terre d’accueil de l’émigration italienne depuis Eddie Lang et Joe Venuti entre autres, ou sur le sol européen: depuis la fin du triste épisode mussolinien, qui ne fut pas totalement sans jazz (on sait que le jazz et plus largement la culture américaine irriguèrent, ironie de l'histoire, jusqu’à la famille du Duce), le jazz a écrit de splendides pages, avec une multitude d’excellents musiciens qui ont la particularité de se fondre dans le jazz comme dans une seconde culture native. Le jazz a trouvé en Italie une terre d’élection dans le cinéma d’après-guerre (et réciproquement), pour les amateurs, les collectionneurs, les festivals, la transmission, avec ce caractère populaire qui rapproche la tradition italienne et afro-américaine, et bien entendu la multitude de musiciens qui se sont consacrés à cet art.
On ne va pas les énumérer, ils sont fort nombreux. Nous nous limitons pour cette chronique à deux relativement jeunes musiciens, le pianiste Rossano Sportiello (46 ans) dont les lecteurs de Jazz Hot ont découvert le parcours dans le numéro anniversaire des 80 ans (n°671, 2015). Il vous appartient de relire le texte, pour cerner l’itinéraire atypique de ce pianiste d’exception, capable de conjuguer avec autant de brio et de swing les grandes traditions du clavier jazz depuis Earl Hines à Kenny Barron sans se départir de son petit grain d’italianité et de son toucher classique, une tradition et un apprentissage auxquels il ne renonce pas: la virtuosité (une main gauche remarquable, «I Found a New Baby») et la musicalité, une forme de fantaisie lyrique. On a aussi dans le contenu de l’interview l’explication de ce petit medley napolitain si bien arrangé dans ce disque.
Luigi Grasso est son cadet (34 ans) et vous pouvez également découvrir son itinéraire dans Jazz Hot (n°675, 2016). Il appartient à cette belle famille des altos post parkériens, initiée par Phil Woods dont on connaît l’attachement à l’Italie, à travers notamment le label Philology de Paolo Piangiarelli. Comme Rossano Sportiello, Luigi a découvert l’Amérique, non pour s’y fondre ou se l’approprier, mais pour y enraciner davantage son art et sa personnalité par une multiplicité de rencontres, une curiosité savante, sans s’enfermer dans une chapelle stylistique.
Si Rossano est vite (et mal) catalogué dans les pianistes old school parce qu’il pratique le stride (Jaki Byard aussi, ce qui ne l’a pas empêché d’accompagner Mingus et de jouer free), Luigi est plutôt (et trop simplement) catalogué comme musicien bop; on découvre ici que sa culture jazz s’étend au-delà de ce temps et que le hot n’a pas de secret quel que soit le registre («I Found a New Baby») ou l'époque. S’il y a un fond de vérité dans la genèse de leur apprentissage, il est très réducteur et à contresens, d’enfermer deux artistes de la musique de jazz. Leur rencontre, aussi naturelle que créative, ne semble avoir posé aucun problème, ni de langage, ni de répertoire, ni d’expression: ils sont véritablement hot et jazz au sens originel de ces mots pour votre revue: l’expression est une de leurs vertus fondamentales. Leurs enregistrements passés, en leader ou sideman, sont d’une cohérence parfaite, de qualité, sans compromission, sans complaisance, naturellement et culturellement brillants. Ce disque propose une heure et quart d’une splendide musique de jazz, sans hiatus, sans artifices mais ô combien brillante, mêlant dans une formidable synthèse les climats («Let's Face the Music and Dance»), les grandes familles esthétiques du jazz, vieux style («The Sheik of Araby») ou bop («Time Waits») ou stride ou mainstream ou jazz moderne… Le répertoire a été intelligemment et esthétiquement parfaitement choisi, d’Irving Berlin et Cole Porter à Bud Powell et Luigi Grasso, avec des détours par la chanson napolitaine (clin d’œil de Rossano), au «Standard Italien» de Bruno Martino «Estate», pour soutenir la caisse des auteurs italiens. On doit la «Be Bop Dance» à… l’espiègle Rossano et le blues le plus roots à Luigi («A Coffee for Two»). Il y a par ailleurs des compositions rarement jouées comme «Deep Night», «Time Waits», et chaque interprétation est de toute façon si originale. «Hop Scotch» et «Be Bop Dance» sont deux réussites. Luigi et Rossano appartiennent corps et âme au jazz, en possèdent l’esprit à leur façon dans toute sa beauté sans âge. Ils ont du style, un style!
Bravo à Jazz aux Remparts, pour ce 30e enregistrement du label, de proposer une telle rencontre, inattendue –elle a été enregistrée au Théâtre de Bayonne dans les conditions du concert, sans montage– et pourtant si fertiles en beautés de toutes sortes, et produite par une famille du jazz, les excellents Dominique et Antton Burucoa, qui donnent régulièrement et depuis si longtemps.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Chloé Perrier & The French Heart Jazz Band
Petite fleur

Ménilmontant, Comes Love, Que reste-t-il de nos amours, Lorsque tu m’embrasses, Lullaby of Birdland, J’ai deux amours, Coquette, Guilty, La Vie en rose, Sway, Je voudrais en savoir davantage, Petite Fleur (non signalé sur la pochette)
Chloé Perrier (voc), Jon Hunt (cl), Aki Ishiguro (g), Jim Roberton (b), Rodrigo Recabarren (dm), Caroline Bugala (vln)

Enregistré à Astoria, NY, date non précisée

Durée: 39’ 13’’

Jazzheads 1238 (www.jazzheads.com)

Installée à New York, Chloé Perrier a fait le choix de chanter essentiellement en français, des chansons du répertoire hexagonal «classique» (Piaf, Trenet, Gainsbourg…) et des standards de jazz, parfois aussi dans la langue de Molière. Quelques subtils détails dans son allure évoquent la Swing Era (voir le dessin sur la pochette de son disque). Voilà sans doute de quoi charmer le public américain. Enfant de la balle, Chloé Perrier s’ébroue dans le monde du théâtre, de la musique et de la danse depuis l’adolescence. Décidée à chanter du jazz, elle se forme auprès de Sara Lazarus et de Joe Makholm à la Bill Evans Piano Academy avant de se produire dans les clubs, bars et restaurants parisiens. Après un premier disque, Cœur de Française, sorti en 2012, Chloé Perrier interprète ici sobrement des titres tirés des song books de la chanson française et du jazz, joliment arrangés et très bien joués par une excellente formation qui se situe dans cette mouvance qui cherche à réactiver la tradition du swing avec une véritable fraîcheur, sans servilité ou esprit parodique. Signalons en particulier trois bons solistes au sein de ce French Heart Jazz Band: l’Australien Jon Hunt (1984) a notamment étudié avec Don Byron et Ken Peplowski et joué aux côtés de LeRoy Jones lors d’un voyage à New Orleans; la grappellienne Caroline Bugala (1984), originaire de Lyon, est une ancienne élève de Didier Lockwood, au parcours éclectique, qui a, entre autres, enregistré avec Romane et Stochelo Rosenberg; le subtil Aki Ishiguro, diplômé de Berklee, qui a travaillé avec Christian McBride et John Zorn, se partage entre les scènes jazz et rock.
Dans le registre des rencontres entre chanson et jazz, ce disque est une agréable réussite. Le traitement swing de «Ménilmontant» (Charles Trenet) ou «Je voudrais en savoir davantage» (Paul Misraki) met particulièrement en valeur les interventions des solistes tandis que Chloé Perrier dépose sur la mélodie les mots avec une forme de légèreté jazzé qui fonctionne y compris sur des standards chantés (en partie) en français comme «Lullaby of Birdland». Sur les trois morceaux pris en anglais, notre préférence va au très beau thème «Guilty» (Richard A. Whiting-Harry Akst) –dont Ella Fitzgerald donna une version somptueuse en 1947 avec l’orchestre d’Eddie Heywood– sur lequel Chloé Perrier ne manque pas de grâce.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Rossano Sportiello
Pastel. Solo Piano

All Through the Night, Arietta op. 21/Like Someone in Love, Dancing in the Dark, Doctor Gradus ad Parnassum/Lush Life, Hymn, Waltz From «Masquerade», Nobody Else but Me, Pastel, That's My Kick, A Time for Love/Close Enought for Love, Dedicated to George Shearing, Voglia 'e Turna’, When I Fall in Love
Rossano Sportiello (p solo)
Enregistré le 10 décembre 2016, New York
Durée: 1h 03’ 19”
Arbors Records 19454 (www.arborsrecords.com)


C’est l’excellent batteur Dennis Mackrel qui a pris sa plus belle plume pour se concentrer sur le portrait de Rossano Sportiello dressé dans le livret. Il s’attarde sur l’artiste plus que sur le disque, remarquant l’extrême sensibilité musicale qui correspond si bien à une personnalité de gentleman au sens littéral, particulièrement séduit par l’habileté du pianiste à marier son héritage classique européen avec la grande tradition du jazz, du piano jazz, et rappelant que Barry Harris, Hank Jones et George Shearing se sont arrêtés sur son talent quand ils ont croisé sa route.
De fait, c’est une belle introduction à un disque qui évoque le projet artistique de Rossano Sportiello, qui non seulement n’a jamais renoncé à sa culture classique européenne ni à son amour du jazz mais, plus, a eu le projet d’en faire une synthèse dans une expression particulière qui fait sa personnalité; dans cet opus, il est très pédagogique sur sa «méthode», touchant parfois à John Lewis («A Time for Love») sans jamais abandonner aucune de ses admirations, déjà évoquées Erroll Garner, Billy Strayhorn, et certainement d’autres pour ce qui concerne le jazz, de Debussy, Grieg, Khachatourian pour la musique classique, sans oublier les auteurs de standards du great song book américain. Il rappelle son attachement à Naples (présent dans d’autres disques), avec un thème de la chanteuse populaire napolitaine Teresa De Sio repris à la manière Sportiello, toujours du beau piano même si on s’éloigne du registre du reste du disque malgré le toucher sensible du pianiste. Il n’est pas le premier à associer «Lush Life» de Billy Strayhorn et Claude Debussy, Strayhorn lui-même et Phineas Newborn l’avaient fait avant lui, mais il donne ici plus de place au compositeur classique. De la même manière, la correspondance Grieg/Van Heusen-Burke, est particulièrement bien trouvée et mise en œuvre par un pianiste qui possède des arguments d’expression et de sensibilité. «Pastel» de Red Callender, qui donne son nom à l’album, est un thème ellingtonien dans l’esprit, le fantôme non nommé de ce disque qui aimait décrire sa musique avec des couleurs. On se souvient de l’incroyable parcours du multi-instrumentiste Red Callender (bassiste, tubiste, comp) qui côtoya Louis Armstrong, Dizzy Gillespie, Benny Carter, Benny Goodman, Lester Young, Nat King Cole, Erroll Garner, Charles Mingus, Dexter Gordon, Art Pepper, James Newton, pour donner une idée du musicien.Dans cet album, le jeu et le répertoire de Rossano Sportiello sont comme un manifeste de son art. Tant mieux, car le pianiste possède cette intégrité artistique têtue et cette recherche qui caractérisent les esthètes les plus perfectionnistes de l’art pianistique. Comme le remarque Dennis Mackrel par d’autres mots, l’authenticité de la démarche de Rossano Sportiello lui permet de toucher à toutes les expressions les plus sophistiquées en la matière, classique et jazz, et d’éclairer le futur. Car Rossano Sportiello a l’intuition que le jazz est aussi, parmi d’autres qualités, avec son exigence et ses racines populaires, un prolongement de la musique classique européenne.
Un autre musicien que Rossano Sportiello n’évoque pas, Ray Bryant, a aussi reconstruit en partant du monde américain, le pont esthétique qui unit parfois le jazz, le piano en particulier, à la musique classique. Chez le regretté Ray Bryant, il y a le blues en plus; chez Rossano Sportiello, il y a ce toucher classique d’une extrême précision, ce lyrisme très italien. L’histoire du jazz les réunit comme quelques autres pianistes (John Lewis bien entendu, Sir Roland Hanna, Larry Willis, Jaki Byard, Ramsey Lewis, Bud Powell, voire Martial Solal…) qui ont perçu des deux côtés de l’Atlantique, et finalement plus souvent du côté américain, ce que le jazz apportait comme renouvellement de l’expression musicale, même classique.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

J.B. Moundele
Afrotrane

Mopty Road, Nunkajazz, Lonnie's Lament, Ymela Blues, Impressions, Mbote Ma Mbeaute,
Bolingo Ya Nsuk'a, Ghanajazz, Africa, Almighty, Humility, Mon BB Ô

J.B. Moundele (ts, ss), Olivier Hutman (p), Marc  Peillon (b), Tony Rabeson (dm)

Enregistré en juillet 2019, Cagnes-sur-mer (06)

Durée: 1h 07’ 28”

Fatto in Casa 090719 (www.jbmoundele.com)


Jean-Bapstiste Dobiecki, né à Créteil, auteur de tous les thèmes ici, à l’exception des compositions de John Coltrane («Lonnie's Lament», «Impressions» et «Africa»), n’est autres que J.B. Mondele, le saxophoniste, un pseudonyme artistique (qui signifie d’après ce qu’en dit son site: «le Blanc Noir», en lingala, une langue du Congo) né de son amour de l’Afrique et de sa musique qu’il a un jour rencontrées en parcourant le grand continent où il a accompagné de nombreux artistes. Il propose avec cet hommage composite à John Coltrane, son quatrième album semble-t-il, avec une belle section rythmique pour reconstituer le quartet: Olivier Hutman, Marc Peillon et Tony Rabeson sont des musiciens de premier plan, et apportent plus qu’un soutien, un enrichissement de la révérence qui s’adresse aussi à l’Afrique. On sait que John Coltrane, comme beaucoup d’Afro-Américains, a souvent fait référence au continent de ses ancêtres lointains, musicalement et explicitement dans ses titres de compositions ou d’albums.
On a ainsi deux pôles dans cet album: John Coltrane et l’Afrique; et si le répertoire coltranien est respectueusement ou platement exécuté, sans fantaisie ou recréation, l’Afrique de J.B. Moundele est aussi présente, une synthèse personnelle où il semble plus lui-même, un musicien d’instinct et de conviction comme il se définit, qui mêle ses amours dans une synthèse assez large mêlant des influences allant de Grover Washington Jr. à Weather Report ou à la musique qui se joue en Afrique depuis quelques années, une sorte de variété dansante. Tout n’est pas réussi à notre sens, car tout n’est pas «sur la même longueur d’ondes», et il est difficile d’écouter «Lonnie’s Lament», «Africa» à côté de «Bolingo Ya Nsuk'a» ou «Ghanajazz».  Une question d’intensité musicale, de cheminement et finalement d’histoire de la musique. On peut comprendre le souci de ne pas «intellectualiser» une expression de J.B. Moundele-Dobiecki, mais ce refus ne doit pas consister à ne pas comprendre et ne pas sentir la différence entre les expressions et leur environnement de création. Cela peut conduire à faire de la musique de variété ou de répertoire, même avec de la matière jazz; c’est un contresens esthétique et expressif malgré la sincérité de la démarche de J.B. Moundele, qui donne la juxtaposition artificielle de cet enregistrement. Comprendre et sentir comment et pourquoi John Coltrane a délivré une musique aussi puissante et émouvante est une nécessité indispensable que n’acceptent pas toujours les musiciens, qu’ils soient très instruits en musique ou plus instinctifs. Cela consiste aussi à ne pas amalgamer ce qui est africain ou afro-américain, malgré des racines lointaines communes. Le temps, la vie, les épreuves, le climat, la nourriture et les paysages génèrent des expressions différentes. Ce disque, qui part d’un bon sentiment et comporte quelques bons chorus, a pourtant ce défaut majeur de tout mêler dans un gumbo manquant de saveur, de fond malgré quelques bons ingrédients.
 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueScott Robinson
Tenormore

And I Love Her, Tenor Eleven, Put On a Happy Face, Morning Star, The Good Life, Tenor Twelve, Rainy River+, The Weaver*, The Nearness of You+°, Tenormore°
Scott Robinson (ts), Sharon Robinson (fl)*, Helen Sung (p, org+), Martin Wind (b, bg°), Dennis Mackrel (dm)

Enregistré les 17 et 18 janvier 2018, New York

Durée: 1h 07' 27''

Arbors Records 19462
 (www.arborsrecords.com)

Scott Robinson est un étonnant musicien qu'on a pu voir jouer une multitude d'instruments du cornet au sax contrebasse en passant par le C melody sax (ténor en ut). Ici, il n'utilise qu'un sax ténor Conn de 1924. Est-ce à dire qu'il joue le jazz des années 1920? Nullement, même s'il peut le faire. Scott Robinson est multicarte, ayant collaboré avec Dan Barrett comme avec Maria Schneider. Ce disque démontre l'étendue de son talent et confirme qu'il n'est pas le ringard qu'on croit, injuste interprétation qui l'écarte des distinctions suprêmes de nos «spécialistes». Les amateurs ont plus de clairvoyance puisque ce disque vient de remporter la mention «meilleure nouveauté 2019» au référendum des lecteurs de JazzTimes.
Tout débute par un solo ad lib réalisé en une seule prise après les deux jours de séance d'enregistrement, une fois ses musiciens partis. Il avait trouvé un motif de quatre notes dans le suraigu qui se trouve être fortuitement une part du «And I Love Her» de Paul McCartney et John Lennon. Il développe ensuite dans tous les registres. Un étonnant travail sur le son qui inclut un moment de tension aylérien. C'est la sonorité de Scott Robinson qui fait l'attrait principal de ce disque. Sa composition «Tenor Eleven» de facture bop, blues de 11 mesures (!), montre sa parenté avec Sonny Rollins et le courant des «sons épais». La rythmique tourne bien. Le passage ténor-batterie avant le retour au thème, s'inscrit pour la parenté de son avec Rollins et dans le propos avec Coltrane. Dennis Mackrel est excellent, ce qui ne constitue pas une surprise. La forme de ce blues lui est venue d'un souvenir à New Orleans lorsqu'il a entendu Capt. John Handy et Punch Miller au Preservation Hall sans respecter le cadre standardisé des 12 mesures. La ballade «Put On a Happy Face», tirée du film Bye Bye Birdie, est superbement exposée avec un vibrato bien maîtrisé qui crée un feeling certain. Le solo d'Helen Sung est très fin, sensible, et les lignes de basse de Martin Wind parfaites avec une belle rondeur de son. Bien sûr, Mackrel manie les balais à la perfection. Dans la coda, Scott Robinson évoque dans l'aigu le timbre du Stan Getz étoffé des années finissantes. En fait, Scott Robinson ne copie pas. Il a simplement une culture qui transpire dans chaque note. «Morning Star» est une composition que Scott a écrit comme cadeau de la St-Valentin à son épouse Sharon Robinson. Il y a un passage ténor-basse d'une belle inspiration, le reste est joué sur un tempo médium qui swingue naturellement. Martin Wind prend un solo avec une sonorité de contrebasse qui nous ravit. «La Belle vie» de Sacha Distel débute par une improvisation free à quatre (Wind utilise l'archet), et une note aiguë de Scott fait le lien avec l'énoncé du thème à tempo médium. Scott Robinson dispose du lyrisme qu'il faut pour un tel morceau sans tomber dans la mièvrerie. Remarquable solo de Martin Wind comme dans «Tenor Twelve» de Scott Robinson, un blues en fa de douze mesures sur tempo médium qui vaut aussi pour l'échange ténor-batterie. C'est Martin Wind qui a écrit «Rainy River», très churchy, exposé avec feeling par Helen Sung à l'orgue et magistralement «chanté» au sax par Scott Robinson. Là encore, Wind nous gratifie d'un beau solo. Le titre 8 débute par un extrait de poème récité par David Robinson, père de Scott. Puis le couple Scott et Sharon expose «The Weaver», une musique intrigante mais pas rebutante avec en prime un court solo de Mackrel. Sung et Wind optent pour l'orgue et la guitare basse dans «The Nearness of You» qui prend un aspect funky inattendu. «Tenormore» prolonge les recherches de Scott Robinson sur la structure du blues. Cette fois, il s'agit de sections de 10 mesures prolongées d'un nombre indéterminé de mesures (ten or more). C'est très libre. La modernité n'est pas toujours là où on la présente de même que les vrais talents sont souvent derrière des produits fabriqués dont on fait lucrativement cas. Le niveau atteint par Scott Robinson au sax ténor, tant musical que technique, est stupéfiant.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Sarah Thorpe
Deep Blue Love

Deep Blue Love*°°, Free*, Sweet Love Serenade°, Urban Nostalgia**, To Be Loved By You°+, Pretty Strange*, Sunday Daydreaming (The Bishop)*, The Wind, Lonely Woman, Infant Eyes*
Sarah Thorpe (voc, arr), T.K Blue (as, ss, fl, arr), Olivier Hutman (p, arr), Darryl Hall (b), John Betsch (dm) + Josiah Woodson (tp*, flh**), Ronald Baker (tp°, voc°°), Ismaël Nobour (dm)+

Enregistré les 26-27 mars et 22 mai 2019, Maurepas (78)

Durée: 44’ 41’’

Dot Time Records 9087 (Socadisc)

C’est le deuxième album de la chanteuse franco-britannique Sarah Thorpe qui, après un prometteur Never Leave Me (Elabeth), s’entoure une nouvelle fois de musiciens de premier plan, tant au niveau de l’accompagnement que sur celui de l’arrangement. On retrouve ainsi autour de l’ancienne élève de la Bill Evans Academy, la précieuse présence d’Olivier Hutman: en véritable architecte, il construit un véritable écrin à la voix de la chanteuse. Un musicien pour musiciens à l’expérience riche de sideman, au même titre qu’un Alain Jean-Marie, avec un jeu d’une grande clarté et d’un dynamisme évoquant McCoy Tyner comme sur le groove funk aux couleurs new orleans, «Deep Blue Love», doublé d'une délicatesse dans le phrasé tout en nuances dans «Sweet Love Serenade». Une des qualités de Sarah Thorpe est également de s’aventurer dans un répertoire à la fois original et personnel sur des thèmes tels que ceux de Pat Metheny, Randy Weston ou mettant par exemple des mots sur une musique du trompettiste Marcus Printup. Une prise de risque assumée qui démontre une personnalité affirmée et une exigence s’éloignant de certaines facilités commerciales. Son absence d’expressivité et son chant plutôt neutre collent parfaitement à un thème tel que «Free» avec un superbe chorus de Talib Kibwe à la flûte. Sur la ballade de Randy Weston «Pretty Strange», elle donne une dimension dramatique au thème avec beaucoup de sensibilité. Une remarque que l’on peut également faire pour l’exposition du thème «Lonely Woman» d'Horace Silver en duo avec le pianiste tout en retenue avec beaucoup de sensibilité et sans maniérisme. Ce duo est certainement le moment fort de l'album à l’image du jeu d’Olivier Hutman, d’une très grande musicalité toujours mélodique et brillant. La présence de Talib Kibwe qui fut le directeur musical de Randy Weston pendant plus de deux décennies est également un élément important du disque notamment sur l’arrangement de «Infant Eyes» et sur ses interventions avec de longues phrases et une sonorité chaude et bien timbré à l’alto au swing toujours présent. La précieuse rythmique amenée par l’impeccable Darryl Hall et John Betsch aux baguettes donne une forme d’équilibre à l’ensemble quel que soit le tempo ou l’idiome.
Dotée d’une solide expérience en club auprès de musiciens tels que Kirk Lighstey, Alain Jean-Marie ou Michel Pastre, Sarah Thorpe prolonge avec ce second opus un début de carrière marqué par une certaine exigence artistique qui installe peu à peu sa singularité.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Jazz Defenders
Scheming

Top Down Tourism, Everybordy’s Got Something, Scheming, I Bought It on the Moon, Late, Hawkeye Jorge, Costa del Lol, Rosie Karima, She’ll Come Round, Brown Down
George Cooper (p, ep, org, perc), Nick Malcolm (tp), Nicholas Dover (ts), Will Harris (b, eb), Matt Brown (dm)
Enregistré les 30 et 31 octobre 2016, Haverfordwest (Royaume-Uni)

Durée: 47’ 46’’

Haggis Records 003 (www.haggisrecords.com)

C’est à n’en pas douter directement en référence à Art Blakey que cet épatant quintet britannique, fondé en 2015, a pris le nom de «The Jazz Defenders». Gardiens enthousiastes de la flamme hard bop, biberonnés aux disques d’Horace Silver, Hank Mobley, Lee Morgan, Jimmy Smith et autres trésors du catalogue Blue Note, les jeunes gens (la trentaine) que nous avons le plaisir d’écouter ici nous proposent un album tout à fait dans l’esprit de ses inspirateurs mais appuyé sur un répertoire totalement original, composé pour l’essentiel par l’animateur de la formation, le pianiste George Cooper, qui a débuté à 18 ans dans l’orchestre de jazz traditionnel de Pete Allen (cl, voc) et enchaîné les collaborations tous azimuts, dans le monde de la pop ou du classique, notamment avec la star du violon Nigel Kennedy, pour lequel il a transcrit et arrangé des pièces de Duke Ellington.
L’excellent niveau des compositions et de l’interprétation saute aux oreilles dès le premier titre, «Top Down Tourism», très silvérien avec une touche latine dans le traitement rythmique; d’autres morceaux, comme «Costa del Lol» ont un caractère latin encore plus affirmé. La qualité mélodique de ces originaux (les thèmes de «Everybordy’s Got Something» ou «She’ll Come Round» se fredonnent facilement) donnent l’impression de standards écrits il y a soixante ou soixante-dix ans… La variété de couleurs, toujours très jazz, renouvelle constamment l’intérêt du disque, que ce soit les titres évoquant l’univers de Jimmy Smith, «Scheming» et «Brown Down», incandescents de groove, sur lesquels George Cooper est à l’orgue, le très swing «Hawkeye Jorge», où le quintet sonne comme un big band, ou encore «Late», habilement équilibré entre percussions latines et riffs de piano (électrique) aux accents brubeckiens. En outre, la solide rythmique du groupe, qui repose sur le jeu percussif de George Cooper, donne à la musique le relief nécessaire tandis que les soufflants exposent les thèmes avec intensité. Les meilleurs solos étant à mettre au crédit du talentueux Nick Malcolm.

On souhaite à ces émules du jazz qui swingue, qui allient création et expression enracinée, de parvenir à se faire entendre sur la scène jazz du XXIe siècle.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAdrian Cunningham
Ain't That Right! The Music of Neal Hefti

Titres communiqués sur le livret
Adrian Cunningham (ts, cl), Wycliffe Gordon (tb), Dan Nimmer (p), Corcoran Holt (b), Chuck Redd (dm)

Enregistré en janvier 2014, New York

Durée: 1h 02' 15''

Arbors Records 19443 (www.arborsrecords.com)


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAdrian Cunningham
Jazz Speak

Titres communiqués sur le livret

Adian Cunningham (ts, cl, fl), Ted Rosenthal (p), John Clayton (b), Jeff Hamilton (dm)

Enregistré en février 2017, Los Angeles

Durée: 1h 01' 19''

Arbors Records 19457
(www.arborsrecords.com)


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueProfessor Cunningham & His Old School
Swing It Out!

Titres communiqués sur le livret

Adrian Cunningham (ts, cl, fl, voc), Jon Challoner (tp), Dani Alonso (tb), Alberto Pibiri (p), John Merrill (g), Jim Robertson (b), Paul Wells (dm)
Enregistré en juillet 2017, New York

Durée: 57' 25''

Arbors Records 19459
(www.arborsrecords.com)


Adrian Cunningham & His Friends
Play Lerner & Loewe

Titres communiqués sur le livret
Adian Cunningham (ts, cl, fl), Ted Rosenthal (p), John Clayton (b), Jeff Hamilton (dm)

Enregistré en février 2017, Los Angeles

Durée: 1h 01' 19''

Arbors Records 19457
(www.arborsrecords.com)


Professor Cunningham & His Old School
Swings Disney

Titres communiqués sur le livret

Adrian Cunningham (voc, ts, cl, fl), Jon Challoner (tp, tb), Dani Alonso (tb, tp), Alberto Pibiri (p), John Merrill (g), Jim Robertson (b, tu), Paul Wells (dm)
Enregistré les 2 et 3 juillet 2019, New York

Durée: 48' 11''

Arbors Records 19472
(www.arborsrecords.com)

On s'interroge sur les motivations pour un artiste du XXIe siècle à enregistrer autant de disques sous son nom en cinq ans et pour un même label à les produire? Des artistes historiques qui ont contribué à codifier l'art qu'Adrian Cunningham exploite avec sincérité n'ont pas laissé autant de traces. On pense par exemple au trompette Jabbo Smith dont tous les titres faits sous son nom dans sa période créatrice (1929-1938) tiennent sur un seul CD. L'Australien Adrian Cunningham, né en 1985, s'est fixé à New York en 2008. Il a joué avec Wynton Marsalis, Jon Batiste, régulièrement avec Wycliffe Gordon. En 2013, il a monté le groupe Professor Cunningham & His Old School. En 2014-2017, il a joué au sein des Nighthawks de Vince Giordano. On le retrouve avec le Big Band de Ken Peplowski. Le premier album, Ain't That Right! The Music of Neal Hefti, bénéficie de tremplins thématiques faits pour être swingués, puisque signés Neal Hefti. C'est sans doute le disque à avoir car la présence de Dan Nimmer est un régal dans chaque titre, et celle de Wycliffe Gordon dans quatre titres place la barre très haut dans le jazz. Le ténor de Cunningham, expressif, charnu, lyrique, hargneux ou tendre («Girl Talk») est toujours pétri de swing. Ce ténor tient la route aux côtés d'un Wycliffe Gordon hors norme («The Odd Couple», «Shanghaied», «Li'l Darling»). La clarinette de Cunningham a un son assez neutre selon le standard actuel («Barefoot in the Park», «I've Got Love») mais elle swingue («Scott», «How to Murder Your Wife») et peut même atteindre un très bon niveau expressif («Zankie» avec Wycliffe Gordon). Corcoran Holt et Chuck Redd, vedette de «Cute», sont bons tant en accompagnement qu'en solo et concourent à la réussite de ce disque.
Jazz Speak
alterne des standards et des thèmes signés Adrian Cunningham. Le tandem John Clayton-Jef Hamilton est connu des amateurs de swing. Cunningham a connu Ted Rosenthal chez Vince Giordano, il se révèle ici excellent swingman. Adrian confirme son attachement au langage strictement jazz ne dédaignant pas au sax ténor l'hyper-expressivité qui mène d'Arnett Cobb à James Carter («The Source»). Il est donc clair qu'Adrian Cunningham, toujours virtuose, est double dans l'expressivité: délicat sur la clarinette («Mood Indigo», «Petite Fleur») ou la flûte («Rachel's Dance», «Tempus Fugit») et franchement «rentre dedans» au sax ténor («Getting Down Uptown», «Jazz Speak»). Son «Appalachia» pour clarinette est une performance technique respectable; il n'a rien à envier à Ken Peplowski. Ce CD remplira d'aise les amoureux du swing. Ces deux-là sont une sorte de mainstream où virtuosité et swing cohabitent épicés d'une dose de culture jazz. Mais Adrian Cunningham comme la majorité des jazzmen de sa génération, annoncée par de nouveaux vétérans comme Scott Robinson et Randy Sandke, est multi-cartes stylistiquement. Il vadrouille depuis ce nouveau mainstream vers un traditionalisme de divertissement et une modernité académisée, de quoi perturber les spécialistes avec des étiquettes d'un autre âge.

L'album consacré à la musique de Frederick Loewe relève d'une approche plus cérébrale mais qui parfois ne manque pas d'humour («The Rain in Spain»). On trouve d'intéressantes lectures. Wycliffe Gordon participe à «I Could Have Danced All Night» et au réjouissant shuffle «I Was Born Under a Wand'rin' Star».
Randy Brecker intervient dans «Thank Heaven for Little Girls» et «They Call the Wind Maria», deux bons moments du disque.

Les deux albums restants, Swing It Out! et Swings Disney, relèvent du souci de faire danser. Cette formation dite «Old School» n'est pas centrée sur le chef qui parfois ne prend pas de solo («All of Me»). Les arrangements sont bien ficelés. Dans Swing it Out! Adrian Cunningham, chanteur moyen, évoque bien les sax râpeux ou hurleurs de rock and roll dans «A Pretty Girl», «Caldonia» et «Oh Me oh My». Jon Challoner mène bien les collectives et peut prendre des solos robustes et bien construits («That Da Da Strain», «Stompy Jones»). Dani Alonso sait faire chanter le trombone (lancinant «Melancholy Serenade», thème générique de Jackie Gleason) ou growler avec le plunger («Cheeky Monkey»). Jim Robertson et John Merrill sont agréablement sobres. La même formation s'en prend aux musiques des films de Walt Disney à l'adresse des enfants et des danseurs. Le traitement swing fonctionne bien grâce à des arrangements simples et efficaces, mais Adrian Cunningham chante beaucoup dans ce disque. Pas de surprise avec «I Wanna Be Like You» du Livre de la Jungle puisque Louis Prima en fut le créateur. Le traitement genre Pr. Longhair de «I Just Can't Wait to Be King», tiré du Roi Lion, est une bonne idée qui marche avec en prime de bons solos de Cunningham et Challoner. Jon Challoner prend un joli solo dans «A Spoonful of Sugar» (Mary Poppins), et il expose avec sourdine et finesse «A Dream Is a Wish Your Makes» (Cendrillon). On espère que les enfants («High Ho» de Blanche Neige est à leur porté) et les amateurs de dixieland vont aimer. Au total, certains aspects du talent d'Adrian Cunningham méritent en effet d'être mieux connus chez nous.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJohn Scofield
Combo 66

Can't Dance, Combo Theme, Icons at the Fair, Willa Jean, Uncle Southern, Dang Swing, New Waltzo, I'm Sleeping In, King of Belgium
John Scofield (eg), Gerald Clayton (org, p), Vicente Archer (b), Bill Stewart (dm)

Enregistré les 9 et 10 avril 2018, Stamford, CT

Durée: 1h 00' 30''

Verve 6780213 (Universal)

Ce Combo 66est certainement l'un des albums les plus aboutis du guitariste John Scofield qui, à l'aube de ses 66 ans (au moment de l’enregistrement), démontre une pleine maîtrise de son art et une musicalité toujours à fleur de peau. Pour ce nouvel opus, il explore la formule du quartet acoustique, délaissant au passage tous les effets superflus du jazz fusion pour se recentrer sur une musique plus authentique, basée sur le swing et le blues. Gerald Clayton –fils du contrebassiste et chef d’orchestre John Clayton, également neveu du saxophoniste Jay Clayton– est toujours aussi volubile, avec un toucher délicat doublé d’un jeu brillant à la technique impeccable et au service du swing. Son approche de l’orgue est plus minimaliste et offre de nouvelles couleurs au quartet même si on préférera les interventions d’un Larry Goldings plus «churchy» sur les précédents projets du guitariste. Les musiciens parlent le même langage d’un jazz de culture mettant l’aspect contemporain du discours au service d’une tradition du combo avec orgue remontant aux années 1960. John Scofield est quant à lui au sommet et dans une forme de maturité musicale qu’il met en exergue dans ses différentes productions que ce soit autour du gospel, de la country voire d’un hommage à Ray Charles, avec toujours cette modernité dans sa sonorité légèrement saturée, utilisant la réverbération de façon singulière. D’ailleurs on peut reconnaître sa façon dès les premières notes que l’on peut rapprocher de la simplicité et la musicalité d’un Jim Hall, le tout imprégné en plus d’un blues toujours présent.
Des qualités qui se confirment quel que soit le contexte et en particulier dans ce superbe Combo 66 aux accents post bop où pointe l’influence d’un jazz au groove intense sur quelques ballades bluesy, telles «I’m Sleeping In» ou «Oncle Southern» qui oscillent entre gospel, jazz et rhythm and blues. Le bop est aussi présent comme sur «King of Belgium» en hommage à Toots Thielemans. D’emblée, le guitariste tient la note et la tire en extension provoquant des effets uniques, sa véritable signature. L’autre réussite de cet album provient de l’excellence de la rythmique qui assure avec autorité un soutien sans faille. Bill Stewart, aux baguettes, collabore avec le leader depuis le début des années 1990et excelle dans cette configuration due également à son implication dans les formations de Larry Goldings (org) et de Peter Bernstein (g). Avec un sens du tempo et du swing naturel, fin et délicat, jouant sur les nuances, dans la lignée d’un Jack DeJohnette, il trouve un parfait équilibre dans un accompagnement à la fois rythmique et mélodique, en complicité avec Vincente Archer à la sonorité boisée et puissante. Une véritable réussite!

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

The Ken Peplowski Big Band
Sunrise

All I Need Is the Girl, Chega de Saudade, Estate, If I Were a Bell, Clarinet in Springtime, When You Widh Upon a Star, The Eternal Triangle, Spring Is Here, Duet, The One I Love Belongs to Somebody Else, I Like the Sunrise, Come Back to Me
Ken Peplowski (solo cl), Bob Millikan (tp1), Jon-Erik Kellso, Randy Reinhart, Andy Gravish (tp), John Allred (tb1), Harvey Tibbs, Bruce Eidem, Jennifer Wharton (tb), Jack Stuckey (as1), Jon Gordon, Mark Lopeman, Adrian Cunningham, Carl Maraghi (s, fl, cl), Ehud Asherie (p), Matt Munisteri (g), Nicki Parrott (b), Chuck Redd (dm), Make Lopeman, Billy May, Allan Ganley, Dennis Mackrel, Alec Wilder (arr)

Enregistré les 18 & 19 avril 2017, New Jersey

Durée: 1h 08' 19''

Arbors Records 19458 (www.arborsrecords.com)

Ken Peplowski, virtuose de la clarinette, n'est pas le plus négligé dans nos programmations, même si c'est sans excès. On se souvient de son hommage à Benny Goodman à la salle des fêtes de Marciac donné le 5 juin 2010 avec le Tuxedo Big Band. Dans ce disque, il est le principal soliste. Benny Goodman laissait d'ailleurs plus de solos à ses musiciens qui, de Bunny Berigan, Harry James, Cootie Williams à Georgie Auld, Charlie Christian, Teddy Wilson, n'étaient pas que de bons instrumentistes. La référence directe à Benny Goodman est «Clarinet in Springtime». C'est d'ailleurs une très belle composition subtilement orchestrée. Ici, Ken Peplowski est obligé de coller au score, et c'est tant mieux. C'est ici que son style convient. Nous ne mettons pas en cause les compétences techniques indéniables de Ken Peplowski: virtuosité digitale plus grande encore que celle de Buddy de Franco, sonorité remarquablement égale dans tous les registres et pureté du timbre sans aucune aspérité. Ce dernier point est même gênant ici, à force de vouloir faire plus propre que propre, on quitte l'esprit du jazz d'autant que, si l'orchestre balance bien quand on lui demande, ce n'est pas torride de ce côté-là. Si Benny Goodman a joué avec compétence le Concerto de Mozart et Contrasts de Béla Bartók, il savait aussi mettre un peu de growl, des inflexions propres au jazz qu'il maîtrisait finalement mieux que nos virtuoses actuels, d'autant qu'il pouvait swinguer quand c'était son objectif. N'oublions pas que Johnny Dodds a enseigné à Benny le vocabulaire jazz et qu'en retour Benny lui a transmis les points techniques utiles; le fils de Dodds en a été témoin. Même avec des cordes, Barney Bigard restait un soliste hot car il savait pour quelle type d'expressivité on le sollicitait (1944, Fantasy for Clarinet and Strings). Ici, l'objectif est de faire joli. Donc, c'est joli. L'orchestre «s'énerve» un peu dans «The Eternal Triangle» de Sonny Stitt arrangé par Mark Lopeman (bons solos d'alto, piano et surtout d'Adrian Cunningham, ts). La section de trompettes y fait un travail remarquable, d'autant que ce n'est pas évident à jouer. John Allred intervient dans «If I Were a Bell». Mark Lopeman a fait un bon arrangement de «Duet» de Duke Ellington. L'orchestre sonne assez proche du modèle avec une bonne partie de sax baryton en section. On apprécie les lignes de basse de Nicki Parrott et son passage en duo avec la clarinette. Bonne version de «The One I Love Belongs to Somebody Else» avec une écriture pour section de sax digne de Benny Carter et une intervention musclée de Randy Reinhart. Ehud Asherie nous gratifie aussi d'un bon solo. Trois des bons moments du disque sont les reprises des arrangements de Billy May pour l'album de Frank Sinatra avec Duke Ellington (1968). La cadence de Peplowski devant amener «I Like the Sunrise» est un peu trop longue car insipide. Il est intéressant d'écouter ici le contraste entre la clarinette et le jeu «growlé» avec plunger de l'excellent Jon-Erik Kellso. «All I Need Is the Girl» swingue dans la tradition Basie (choix du tempo, présence de la guitare rythmique, sens des nuances orchestrales). Enfin «Come Back to Me» est pris sur tempo vif. Peplowski swingue mais charge trop le propos. Adrian Cunningham fait une courte intervention bien sentie. L'orchestre joue magnifiquement avec une grande précision. Sentiments mitigés donc, à cause du l'option esthétique de Ken Peplowski, car si c'est pour entendre de la clarinette classique autant écouter Gervase de Peyer (1926-2017) ou Guy Deplus (1924-2020).
Avec moins de Peplowski, et plus de Kellso, Reinhart, Allred et Cunningham, on aurait eu un très bon disque.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueKing Louie Organ Trio
It's About Time

Frances J., Brulie*, Two Leons in New Orleans*, Bry-Yen/Believe in You*, Teener*, Big Brothers*, Island Girl*, Chester McGriff*, Marty Boy°, Mel Brown°, Blues for Merle°, Lupus Tylericus°, Blues for Pierre°
Louis Pain (org), Renato Caranto (ts), Edwin Coleman III (dm, perc) + Bruce Conte*, Dan Faehnle (eg)°, Mel Brown (dm)°
Enregistré les 7, 8 janvier et 18 février 2019, Portland, OR
Durée: 1h 02’ 56’’
Shoug Records (www.louispain.com)


Les différentes scènes locales aux Etats-Unis regorgent de bons musiciens qui, bien que bénéficiant souvent d’une réelle notoriété dans leur ville ou leur Etat, nous sont parfaitement inconnus en Europe. C’est toujours un plaisir quand, à la faveur d’une sortie de disque, on a l’occasion de découvrir des artistes qui, depuis des années, font vivre le jazz sans grande médiatisation. C’est le cas de l’organiste Louis Pain (la soixantaine) qui anime depuis près de trente-cinq ans la scène jazz de l’Oregon. Originaire de San Francisco, où il a débuté sa carrière en 1970 auprès de musiciens issus de jazz, du funk, du rock ou du gospel, il s’est installé à Portland en 1986. Il s’y est produit avec des figures de la région, notamment le bluesman Paul deLay (hca, voc, 1952-2007) et la chanteuse soul Linda Hornbuckle (1954-2014). Sideman très actif également pour les musiciens de passage, comme Bernard Purdie, dm, il monte, sous le nom de King Louie, un premier groupe avec James E. Benton, aka Sweet Baby James (voc, 1930-2006), surnommé également «le Ray Charles de Portland». Plus tard, il s’associe avec la chanteuse de blues LaRhona Steele sur l’album Rock My Baby qui sort en 2015 sur son propre label, Shoug Records.
Aujourd’hui, nous découvrons Louis Pain par le biais de son dernier disque, It’s About Time, enregistré en trio, avec deux autres musiciens du cru et sensiblement du même âge. Philippin de naissance, le ténor Renato Caranto vit à Portland depuis 1992. Il est un habitué des projets de «King Louie», et il a accompagné Esperanza Spalding en tournée en 2013. Quant à Edwin Coleman III, il est issu d’une famille de musiciens (sa mère a même chanté avec Lionel Hampton!). Batteur polyvalent avec une prédominance funk, il a participé à divers groupes gospel, afro-cubains, blues et jazz. C’est l’ensemble du background varié des trois musiciens et de leurs invités qu’on retrouve sur It’s About Time. Constitué de 13 originaux, pratiquement tous de la main de Louis Pain, ils sont dédiés, nous apprend le livret, aux proches des musiciens, voire à certains d’entre eux, comme la composition «Mel Brown» qui évoque la grande admiration que vouent Louis Pain et Renato Caranto à ce batteur aux côtés duquel ils se produisent tous les jeudis soir depuis une vingtaine d’années. Mel Brown (1944), présent sur un tiers du disque, est une véritable institution à Portland où il a été plusieurs fois honoré par les autorités. Sa carrière, débutée en 1967, est passée par les studios de la Motown ainsi que par des tournées successives avec des stars de la pop, en particulier Diana Ross jusqu’en 1991. Parallèlement, il dirige depuis 1978 plusieurs formations jazz dans sa ville natale et demeure encore aujourd’hui extrêmement dynamique. It’s About Time se caractérise par un groove très présent, installé dès le premier titre, «Frances J.», le seul d’ailleurs à n’être interprété que par les seuls membres du trio. Le même esprit jazz-funk anime l’ensemble des morceaux, avec des nuances blues («Lupus Tylericus» sur lequel Renato Caranto révèle une belle intensité) ou soul («Bry-Yen/Believe in You»), allant jusqu’à l’évocation du jazz de Jimmy Smith: excellents «Big Brothers» et «Marty Boy» qui permettent tout particulièrement d’apprécier les qualités du leader. Une découverte…
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBobby Shew / Bill Mays
Telepathy

It Might As Well Be Spring, Poor Butterfly*, Yesterdays, Telepathy, The Gentle Rain, You've Changed, Indian Summer, Telepathy II
Bobby Shew (tp, flh, tp*), Bill Mays (p)
Enregistré le 4 mars et 16 avril 1978, Hollywood, Los Angeles, CA

Durée: 48'45''

Fresh Sound
Records 984 (www.freshsoundrecords.com)

Il y a des différences de statut entre les pays. Des artistes méconnus chez nous, sont ou ont été populaires et/ou reconnus par le métier aux Etats-Unis dans les styles divers, comme Al Hirt (dixielander virtuose de La Nouvelle-Orléans), Doc Severinsen (virtuose, sorte de prolongement d'Harry James) et Bobby Shew (hard bopper virtuose). Shew, né en 1941, est pourtant venu à Antibes en 1965 au sein du big band de Woody Herman qui y fit sensation (aux côtés des légendaires Bill Chase, Don Rader et Dusko Gojkovic). Il avait la particularité d'être un bon premier trompette de section et aussi un excellent soliste, disciple avoué de Blue Mitchell (mais c'est à Miles Davis qu'il a dédié le présent album). Voici donc Bobby Shew dans le délicat exercice du duo trompette et piano. L'histoire est pleine de ces duos de Louis Armstrong/Earl Hines à Nicolas Gardel/Rémi Panossian. Ceux qui aiment celui de Stéphane Belmondo/Jacky Terrason seront contents à l'écoute de cette antériorité qui remonte à 1978. L'interaction intuitive entre le souffleur et le clavier est la base de l'exercice. Il ne s'agit pas d'une trompette accompagnée par le piano, mais d'une sorte de ping-pong créatif. Cette interaction fonctionne ici parfaitement, d'où le titre justifié de l'album, Telepathy, et qui baptise aussi deux improvisations totales, sans objectif prédéfini et hors tempo. Le programme alterne des moments de musicalité comme «It Might As Well Be Spring» (hors tempo avec bugle) et ceux plus rares qui invitent le swing («Poor Butterfly» avec trompette et sourdine harmon). Certains préféreront les interprétations avec un tempo et un feeling balancé («The Gentle Rain», «Indian Summer»). En fait, cette séance relève du hasard. Une séance standard en quintet a été annulée à cause d'une mésentente entre deux de ses membres. Pour exploiter le temps de studio réservé, Bobby Shew a eu l'idée d'expérimenter en duo avec Bill Mays. En général, une seule prise a suffi. Ce qui immortalise une spontanéité. Les amateurs de cuivres apprécieront la qualité de sonorité et de justesse du bugle lorsqu'il est joué, comme ici, par Bobby Shew. Il s'agit aussi d'une particularité dans la discographie de Bobby Shew.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Yellowjackets
Raising our Voice

Man Facing North, Mutuality, Everone Else Is Taken, Ecuador, Strange Time, Emerge, Timeline, Quiet, Divert, Brotherly, Swing With It, In Search of, Solitude
Russel Ferrante (p, kb), Bob Mintzer (s, EWI), Dane Alderson (eb), William Kennedy (dm), Luciana Souza (voc)

Enregistré à Hollywood, Los Angeles, CA, date non communiquée

Durée: 1h 05’ 15’’

Mack Avenue 1137 (www.mackavenue.com)

La célèbre formation californienne Yellowjackets, qui fête bientôt son 40e anniversaire, réunie autour de son pianiste et membre fondateur, Russell Ferrante, et des historiques Bob Mintzer et William Kennedy, de retour après une parenthèse de quelques années, nous gratifie d’un bel album de jazz fusion. Délaissant le côté aseptisé et démonstratif propre à cet idiome, pour une musique électro-acoustique de qualité, le combo sort ici du cadre du jazz pour s’aventurer vers une world music aux rythmes pluriels. Sa sophistication laisse une place importante à l’aspect mélodique, avec quelques thèmes évoquant le meilleur de Weather Report comme «Everyone Else Is Taken». La présence de la chanteuse brésilienne Luciana Souza, récompensée dernièrement aux Grammy Awards, apporte une couleur singulière à la formation tant l’utilisation de la voix sous forme de scat en fait une instrumentiste à part entière. Tantôt en contre-chant ou bien en surlignant les lignes de basses, elle démontre un sens de la mélodie et une grande maîtrise du rythme, doublé d’un timbre neutre. William Kennedy est dans la lignée des batteurs virtuoses avec une sonorité mate et un sens de la mise en place qui impressionne, évoquant Steve Gadd ou son disciple Dave Weckl.
Raising our Voice est le quatrième album du groupe pour le label Mack Avenue et poursuit sa quête de maturité en forme d’équilibre, évitant les clichés d’un univers musical qu’ils ont su élargir. La place centrale du nouveau bassiste australien Dane Anderson –qui remplace l’historique Jimmy Haslip avec brio–, à la fois rythmique et mélodique, notamment sur «Man Facing North», est l’un des particularismes du groupe. La ballade «Mutuality», inspirée d’un discours de Martin Luther King, met en exergue le piano dynamique et lyrique de Russell Ferrante associé au soprano de Bob Mintzer dans un univers proche de Dave Brubeck. Au ténor, Bob Mintzer joue les équilibristes entre les influences diverses ayant pour base une forme de tradition due à sa longue expérience dans les big bands de Buddy Rich ou de Thad Jones et Mel Lewis. D’ailleurs, en marge de ses productions dans le domaine de la fusion, il excelle toujours avec son big band ou bien en formation réduite avec le pianiste italien Dado Moroni. Une sonorité lisse et incisive le rapproche parfois des qualités et des défauts d’un Grover Washington Jr. avec une belle maîtrise et un sens de l’adaptation quel que soit le contexte. Ici l’ambiance est hybride entre découpages rythmiques latins et funk sur «Ecuador», en passant par le swing ternaire de «Strange Time» ou le shuffle de «Swing With It». Un disque qui comblera les amateurs du genre.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Warren VachéCliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque
Songs our Fathers Taugh Us

My Melancholy Baby, Key Largo°*, Love Locked Out, I Love You*, Warm Valley°, I'll Be Around°, Birk's Works*, Felicidade, The More I See You, Deep Night*, Blue Room, There is No Music (For Me) °*, Slow Boat to China*
Warren Vaché (cnt, flh°), Jacob Fischer (g), Neal Miner (b), Steve Williams (dm)*

Enregistré les 25 & 26 avril 2018, Astoria, NY

Durée: 58' 09''

Arbors Records 19464 (www.arborsrecords.com)

Warren Vaché n'a jamais commis de mauvais disque. Celui-ci appartient à son standard qui est d'un niveau très élevé. Songs Our Fathers Taught Us est le titre d'une liste de thèmes que le père de Warren laissait sur son piano. C'est ce père, Warren Sr, contrebassiste, qui lui a transmis le virus de la musique. L’album est donc dédié à Warren Vaché Sr. et aux nombreux pères musicaux que Vaché Jr. a eus en début de carrière. Warren Vaché Jr. a connu Neal Miner et Steve Williams lorsqu'ils ont accompagné Annie Ross ensemble. La rencontre avec Jacob Fischer est plus récente. Il joue de la guitare sèche. Le CD alterne des prises sans batterie réalisées le 25 avril, avec celles effectuées le lendemain en compagnie de Steve Williams. Puisque les festivals européens ne sollicitent plus Warren, on se demandait s'il pouvait encore jouer! Et bien rassurez-vous, il est toujours aussi maître du cornet et du bugle. Si on ne le voit plus c'est que les festivals ne s'intéressent plus au jazz, voilà tout!
Le disque s'ouvre sur une cadence véloce du cornet avec sourdine qui se prolonge par un solo, suivi de celui de Jacob Fischer avant de conclure par le thème de «My Melancholy Baby». Nous faisons connaissance avec Steve Williams dès «Key Largo» de Benny Carter, où pour nos oreilles Warren Vaché joue du bugle. On le retrouve sur cet instrument dans un beau «Warm Valley» de Billy Strayhorn en duo avec la guitare.
«The More I See You” par son swing fait penser au Ruby Braff-George Barnes Quartet. On y trouve une belle alternative entre guitare et basse. Il y en a une autre dans «Deep Night», morceau introduit par Jacob Fischer qui maîtrise la technique classique. Ce guitariste n'est pas sans faire penser à Charlie Byrd («Love Locked Out», «There Is No More Music”). Steve Williams intervient en solo comme les trois autres dans «I Love You» de Cole Porter. Dans son accompagnement, c'est un bon spécialiste des balais qui s'imposent ici puisque l'objectif prioritaire est la musicalité sur tempo lent. Neal Miner a une belle sonorité ronde et prend de superbes solos («I'll Be Around», «Blue Room» et un «Birk's Work» bien swingué). Cet excellent moment musical s'achève avec swing par une version bien menée au cornet avec sourdine de «Slow Boat to China».
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Gaëtan Nicot Quartet
Rhapsodie

Rhapsodie, Koo-Cool*, Chiarezza, Ma plus belle histoire d’amour, Maia, Les yeux de l’abeille, Transports urbains, Moon Dreams
Gaëtan Nicot (p), Pierrick Menuau (ts), Sébastien Boisseau (b), Arnaud Lechantre (dm) + Geoffroy Tamisier (tp)*
Enregistré du 9 au 11 janvier 2019, Sarzeau (56)
Durée: 51’ 35’’
Tinker Label 0119001 (Socadisc)


Le pianiste nantais Gaëtan Nicot a eu l’occasion, à l’issue d’une formation classique et jazz, de partager la scène avec plusieurs jazzmen parisiens (Marc Thomas, Jean-Loup Longnon, Nicolas Rageau, Mourad Benhammou…) tout en prêtant son concours à des projets très variés, allant du cinéma (comme acteur et musicien) à des rencontres «métissées» entre musique du Moyen-Orient, flamenco et chant lyrique. Après un premier album, sorti en 2014, Jazz Radiophonique Eighties, qui prenait le pari d’intégrer au répertoire jazz des succès pop des années 1980, il propose aujourd’hui un disque en quartet –dans lequel officie un complice de longue date, Pierrick Menuau–, autour de ses compositions agrémentées de deux reprises. Gaëtan Nicot y revendique des inspirations mêlant notamment McCoy Tyner, Herbie Hancock et Wayne Shorter, dont l’influence paraît effectivement déterminante. Si une atmosphère intimiste se dégage du disque, du fait de la prédominance des ballades, avec parfois des réminiscences de musique classique (ouverture en piano solo de «Rhapsodie»), le swing est également au rendez-vous, en particulier sur le bon original «Koo-Cool» morceau de bravoure du disque – où le quartet déploie son énergie avec la participation d’un Geoffroy Tamisier (non crédité) s’inscrivant dans une veine davisienne. A côté de ces compositions habilement reliées à la tradition post-bop, le quartet livre une sobre et jolie version de la superbe chanson de Barbara, «Ma plus belle histoire d’amour» qui doit beaucoup à l’extrême sensibilité de Pierrick Menuau (dont on connaît les qualités), ainsi que du standard de Chummy MacGregor et Johnny Mercer, «Moon Dreams» (1942) qui est une occasion privilégiée d’apprécier le jeu élégant de Gaëtan Nicot. Une formation à découvrir.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe DIVA Jazz Orchestra
DIVA + The Boys

Slipped Disc°, A Felicidade*, Deference to Diz°*, Noturna+, The One I Love Belongs to Somebody Else°, Piccolo Blues**, Estate°+, Bucket O'Blues
Sherrie Maricle (dm, dir), Tanya Darby (tp1), Jami Dauber, Rachel Terrien, Barbara Laronga (tp), Jennifer Krupa (tb1), Linda Landis (tb), Leslie Havens (btb), Alexa Tarantino (as1, ss, cl, fl), Schella Gonzales (as, cl, fl), Janelle Reichman (ts, cl), Roxy Coss (ts, fl, cl), Leigh Pilzer (bar, bcl), Tomoko Ohno (p), Noriko Ueda (b) + Claudio Roditi (tp*, picc. tp**), Jay Ashby (tb, perc), Ken Peplowski (cl°), Marty Ashby (g+, producer)

Enregistré en 2019, New York

Durée: 51'42''

MCG Jazz 1047 (www.mcgjazz.org)

Sauf peut-être en France, DIVA Jazz Orchestra est bien connu. Le manager de Buddy Rich, Stanley Kay, a remarqué en 1990 le talent de Sherrie Maricle. L'idée lui est alors venue de monter un big band féminin, ce qui s'est concrétisé en 1992 avec Maricle pour leader. Ce disque sorti, sur label MCG en octobre 2019, fait suite à l'album A Swingin' Life enregistré cinq ans plus tôt avec Nancy Wilson et au Dizzy's Club avec Marlena Shaw. C'est un excellent big band parce qu’il s’agit de bonnes musiciennes. Le phénomène n'est pas nouveau (les merveilleuses International Sweethearts of Rhythm, par exemple), ni particulier au jazz puisque des femmes, tous instruments confondus, dont les vents, se sont épanouies dans les musiques, classique et populaire, depuis la fin du XIXe siècle principalement. Aujourd'hui, le manque de culture est partagé de façon égalitaire entre femmes et hommes, d'où l'apparition de festivals «de jazz» se croyant novateurs parce qu'exploitant l'image de la femme musicienne. Certaines pour des raisons lucratives se rendent complices. Ce n'est pas cartésien, mais l'époque est irrationnelle.
Nous avions déjà repéré Tanya Darby dans le big band masculin de Roy Hargrove à Marciac, dans lequel elle a mené la section avec le drive et la précision rythmique adéquates, et plus récemment, en l'été 2019, Alexa Tarantino dans ce même festival, aux côtés de Wynton Marsalis. Je pense que c'est avec Jeremy Pelt que Roxy Coss a joué en quintet lors d'un concert d'hiver à Marciac. Pas sectaires, elles invitent ici quelques «boys» dont l'excellent Claudio Roditi, décédé depuis. Ceux qui le voudront pourront comparer les versions d’«Estate» et «The One I Love Belongs to Somebody Else», avec Ken Peplowski en soliste, ici et dans son disque Sunrise chez Arbors Records (ARCD 19458), ce sont les mêmes arrangements signés Dennis Mackrel et Mark Lopeman respectivement. Pour constater que le professionnalisme n'a pas de genre (sinon humain). «Slipped Disc» de Benny Goodman arrangé par la bassiste Noriko Ueda, nous offre deux solistes de même niveau technique: Ken Pleplowski puis Janelle Reichman. Ken veut en mettre plein les oreilles, Janelle a plus le feeling jazz. Belle mise en place de l'orchestre avec punch! Sherrie Maricle dialogue avec l'orchestre en fin de prestation. «A Felicidade» de Jobim arrangé par David Sharp est exposé avec délicatesse par Claudio Roditi (et sa trompette à cylindres Hans Kromat) et Roxy Coss (ts). Beau solo musical et économique de Roditi. En fait Claudio s'est bonifié avec l'âge allant droit à l'essentiel du propos. Dans le même état d'esprit Roxy Coss privilégie aussi la musique sur le démonstratif. Bon solo de basse. Thème typiquement bop de Jay Ashby, «Deference to Diz» est exposé par Claudio Roditi, Jay Ashby et Ken Peplowski avec des ponctuations de l'orchestre. Ken Peplowski est dans la lignée Buddy de Franco. Suit un solo très bien construit et économique de Roditi et une belle intervention d'Ashby qui, au trombone, à des qualités de sonorité et un phrasé dans la lignée Urbie Green-Bill Watrous. Tomoko Ohno prend un solo équilibré qui swingue plaisamment. Break de Maricle pour une coda dans l'aigu de Tanya Darby. «Nocturna» débute par un choral des cuivres avant l'exposé du thème par Jay Ashby. Le relais par la section de trompettes est bien joué. La guitare du producteur participe à ce clin d'œil au Brésil. Jay Ashby est un crooner du trombone comme Urbie Green. Bon solo de piano sans surcharge. Dans «The One I Love Belongs to Somebody Else» c'est Jami Dauber (tp) qui tient très bien le rôle de Randy Reinhart de la version Arbors Records. Et même avec un peu plus de drive, c'est dire l'excellent niveau jazz et instrumental. C'est Scott Arcangel qui a orchestré le «Piccolo Blues» de notre cher Claudio Roditi qui utilise ici une trompette piccolo Scherzer à cylindres. Très bonne mise en situation low down dès l'introduction de Tomoko Ohno sur le shuffle de Sherrie Maricle. L'orchestre sonne bien, presque basien. Le solo de Roditi est une perle de sobriété. Jennifer Krupa (tb) va aussi à l'essentiel sans surcharge en notes qui est à éviter dans le blues. Le big band fait dans le genre «Blues March», avant l'intervention d'Alexa Tarantino très valable, si on supporte le soprano (Bob Wilber disait qu'un gentleman est celui qui a un soprano mais qui ne s'en sert pas; c'est valable pour les femmes). Bref, un très bon moment! Bonne conclusion avec ce «Bucket O'Blues» de Plas Johnson arrangé par John McNeil, «drivé» par Sherrie Maricle! C'est l'occasion d'une alternative de Roxy Coss (ts) avec Scheila Gonzales (as), Alexa Tarantino (ss), Leigh Pilzer (bs). Après le solo de Tomoko Ohno toute la section de sax swingue une partie bien écrite. Tanya Darby fait merveille au lead de la section de trompettes! Très bon. Il y a du grain à moudre, sauf à être misogyne.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

George Bohanon Quartet
Boss: Bossa Nova

Bobble, Speak Low, El Rio, Conmigo, Simpatica, El Rig, Mioki
George Bohanon (tb), Joe Messina (g), Kirk Lightsey (p), Cecil McBee (b), George Goldsmith (perc), Bob Cousar (perc), Henry Cosby (cymbale)

Enregistré en 1962, Detroit, MI

Durée: 31’ 46’’

Fresh Sound Records 1669 (Socadisc)

En ce début des années 1960, on est en pleine vogue de la bossa nova, cette synthèse entre samba brésilienne et jazz, mettant en valeur un rythme syncopé et régulier «mondialisée» par la rencontre entre le saxophone ténor de Stan Getz et le couple Gilberto sur des compositions de Jobim. Le monde du jazz a souvent, surtout à cette époque, exploré cet univers hybride (et commercial) avec plus ou moins de réussite: on pense à Coleman Hawkins, Zoot Sims, Sonny Rollins ou bien Ella Fitzgerald. Sur cette session datant de 1962, le tromboniste de Detroit George Bohanon a réuni certains des meilleurs jeunes musiciens de la ville pour un disque séduisant dans l’approche mélodique, sur une thématique originale de bossa nova.
Une curiosité pour ce tromboniste né en 1937 à Detroit qui est surtout connu comme étant un excellent musicien de studio notamment dans le registre soul du fameux catalogue Motown. Bien qu’issu d’une région du Michigan emblématique du jazz, ayant donné quelques grands noms tels qu’Elvin et Thad Jones, Kenny Burrell, Pepper Adams, Frank Foster ainsi qu’une tradition pianistique autour de Tommy Flanagan, Hank Jones, Barry Harris, Hugh Lawson, Sir Roland Hanna ou Kirk Lighstey présent sur cet opus, le leader de cette session n’a eu qu’une carrière discrète dans l’univers du jazz. Dès le début des années 1960, il fait partie de divers «workshops» de Detroit avant de remplacer en 1962 Garnett Brown dans le quintet de Chico Hamilton. C’est à cette époque qu’il sort deux albums sur le label éphémère Motown Jazz, qui resteront confidentiels. Il part s’installer en Californie et devient un musicien de studio recherché pour sa technique et sa capacité à évoluer dans divers univers musicaux. Le jazz reste malgré tout sa famille de prédilection et il enregistre pour Sarah Vaughan, Joe Henderson, Hampton Hawes, Blue Mitchell, Donald Byrd et Stanley Turrentine dans les années 1970 tout en faisant partie du big band d’Ernie Wikins aux côtés du tromboniste Benny Powell (1971). Il travaille également comme sideman lors de tournées avec Cannonball Adderley, Gene Ammons, Stan Getz, Gene Harris , Jimmy Smith ou Sonny Rollins. Plus récemment, il a collaboré avec le grand orchestre de Gerald Wilson (1997) et a même participé au disque de Diana Krall avec le big band de John Clayton et Jeff Hamilton sur une thématique autour de Noël.

Le présent disque met surtout en valeur le leader à la sonorité ténébreuse et à la précision rythmique parfaite, capable de phrases longues et sinueuses. Le tout jeune Kirk Lightsey nous gratifie de quelques chorus bop de factures classiques, mais c’est Joe Messina qui s’illustre le plus à la guitare acoustique tantôt en soliste ou bien en accords, dans la lignée d’un Charlie Byrd. Une curiosité qui intéressera les collectionneurs; pour les autres, il vaut mieux chercher les excellents Blue Phase, Tribut et Elation sur le label Geobo Records avec la présence de Billy Higgins, Ray Brown, Sweets Edison ou Gerald Wiggins.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJames Suggs
You're Gonna Hear From Me

When I Grow Too Old to Dream*, Laura, The Night We Called It a Day*, But Oh What Love, Be My Love*, Detour Ahead*, My Baby Kinda Sweet, The Ripple*, It Shouldn't Happen to a Dream*, Blame It on My Youth*, Rachel's Blues*, You're Gonna Hear From Me
James Suggs (tp), Houston Person (ts*), Lafayette Harris (p), Peter Washington (b), Lewis Nash (dm)

Enregistré à Englewood Cliffs, NJ, date non communiquée

Durée: 1h 01' 29''

Arbors Records 19465 (www.arborsrecords.com)

Ce qui s'impose depuis quelques années à cause de la dictature de la nouveauté, c'est de ne pas indiquer sur le livret et le boîtier, la date d'enregistrement. L'artiste qui n'a pas les moyens (divers) d'enregistrer à tout bout de champ détourne ainsi le risque de voir cette «carte de visite sonore» aller trop vite à la poubelle. C'est l'option prise par ce «nouveau» trompettiste pour son premier album, produit en 2018. James Suggs qui joue une trompette B&S, vient d'Harrisburg, Pennsylvanie. Il a débuté la pratique de la trompette à l'âge de 9 ans et il a rencontré Wynton Marsalis à 10 ans. A 15 ans, il fait des débuts professionnels. Il a joué dans le Tommy Dorsey Orchestra dirigé par Buddy Morrow (2005) et pour Kenny Burrell, John Fedchock, Maria Schneider, Frank Foster, Bob Brookmeyer, John Clayton. Il vit actuellement à St. Petersburg, Floride. Le producteur de ce disque est Houston Person qui n'est plus à présenter. L'atout majeur de ce trompettiste: un timbre de qualité («You're Gonne Hear From Me» d'André Previn, joué seul). L'ex-valse, «When I Grow Too Old to Dream» qui ouvre le programme sur un tempo vif, dévoile cette qualité. Par ailleurs son phrasé bop est maîtrisé. Et il est superlativement entouré. Houston Person qui le suit, a quelque chose qu'il n'a pas encore: une personnalité, une dimension expressive. La rythmique tourne évidemment très bien et Peter Washington prend un solo de grande classe. Ce qui frappe aussi d'emblée, c'est l'excellent travail d'enregistrement réalisé aux studios Van Gelder. On n'est plus trop habitué à entendre des ballades comme «Laura» et James Suggs l'interprète avec élégance; mais c'est un peu raide et terne. Quelle différence avec Houston Person qui expose avec chaleur «The Night We Called It a Day» où Suggs assure le pont. Le solo de sax est délivré avec sobriété et lyrisme à la fois. La qualité de la sonorité, épaisse, a chez Person une toute autre dimension. Quand le trompette prend la suite, ce n'est du coup pas à son avantage. Ce n'est évidemment pas mauvais, mais il n'est pas habité, et c'est encore trop scolaire (quand on a quelque chose à dire on n'a pas besoin de beaucoup de notes). Le pianiste joue bien sans plus. Il a travaillé pour des gens aussi différents qu'Ernestine Anderson, Max Roach et Roswell Rudd. Ce Lafayette Harris est bon dans le blues, «The Ripple» où le leader copie des éléments expressifs de Wynton Marsalis et «Rachel's Blues». Le trompette expose la ballade «But Oh, What Love» en faisant dans le joli, bien appliqué. L'oreille remarque la compétence de l'accompagnement du pianiste. Lewis Nash est au top dans «My Baby Kinda Sweet» (bon solo aussi de Peter Washington) ainsi que dans son solo sur «Rachel's Blues». Finalement, le problème de ce disque est que le leader, sans être mauvais, manque de maturité par rapport à l'entourage. Il a un gros potentiel («Detour Ahead»; l'influence Wynton Marsalis dans sa composition «My Baby Kinda Sweet»). Ce disque est à écouter pour le répertoire de standards négligés et pour Houston Person car les occasions ne sont pas légion. Houston Person est superbe dans «Be My Love», «The Ripple» et sa composition «Rachel's Blues».
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Alexis Valet
Alexis Valet

Partie 1: Observations, Redlights, Beauté**, Library of Babel*, Krysna*, Chestnut Summer, Parie 2: Révélations, 4 Pintes**, Fake, 93320°, G R, Shy, Natitingu°, Move, 46 rue Berthonnière
Alexis Valet (vib), Adrien Sanchez (ts), Simon Chivallon (p, ep), Damien Varaillon (b), Stéphane Adsuar (dm) + Hermon Mehari* (tp), Magic Malik° (fl, voc), Romain Pilon (g)**
Enregistré le 15 avril 2018, Meudon (78)
Durée: 1h 08’ 08’’
Déluge 002 (Socadisc)


Vibraphoniste originaire de Bordeaux, Alexis Valet (né en 1990) est installé à Paris depuis 2016 où il a achevé son cursus musical. Pour ce premier album en leader, dont il a écrit quasiment tout le répertoire, il s’est d’abord entouré de musiciens de sa génération: Simon Chivallon (rencontré au conservatoire de Bordeaux) et Adrien Sanchez, ainsi que d’une section rythmique déjà entendue chez un autre Bordelais, Frédéric Borey (Butterflies Trio). Les représentants du vibraphone restent peu nombreux, en particulier ceux évoluant dans des esthétiques musicales post-bop (on pense évidemment à Franck Tortiller pour la France), et l’on se réjouit donc de découvrir ce jeune instrumentiste qui dévoile de belles qualités d’expression. Malheureusement, l'album souffre sur la durée de faiblesses certaines, à commencer par des mélodies quelques fois dénuées d'intérêt, donnant l'impression d'un hard bop évanescent, que les bavardes mais plates interventions du ténor amènent aux frontières du free («Redlights»). Le swing n'est pas non plus systématiquement au rendez-vous, soit par manque de soutien rythmique (introduction laborieusement binaire de «Library of Babel»), soit que le langage employé relève parfois plutôt de celui des musiques improvisées («93320» avec Magic Malik) que du jazz. A l’inverse, sur la jolie ballade «Krysna», l’excellent Hermon Mehari, en invité et ici en soliste principal, donne du relief à l'ensemble par sa sonorité profonde et permet à Simon Chivallon de déployer un accompagnement au swing élégant; le solo aux belles couleurs d’Alexis Valet séduit également. De loin le meilleur titre d’un disque inégal.
rôme Partage
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Rita Moss
Queen Moss 1951-1959

Titres communiqués sur le livret
Rita Moss (voc, p, org, perc), Buck Clayton (tp), Sunny Dunham, Kai Winding (tb), Artie Baker (as), George Berg, Boomie Richman, Al Klink (ts), Bernie Leighton, Teddy Napoleon (p), Art Ryerson, George Barnes, Sam Bruno (g), Irv Manning (b), Don Lamond, Sonny Igoe (dm)

Enregistré entre le printemps 1951 et 1959, New York, Los Angeles

Durée: 1h 11' 06''

Fresh Sound Records 983 (Socadisc)

Fresh Sound poursuit l'exploration des artistes passés dans l'oubli. Rita Moss (1918-2015) est une chanteuse de variétés qui possède une belle voix avec une étendue dans le suraigu rare. La Mado Robin de la pop en quelque sorte. Elle porte le nom de son premier mari, Richard Moss. Les deux premiers titres du printemps 1951 (78 tours Glenn 1001) sont des slows. Rita Moss est en compagnie d'un chœur et c'est à mon sens Sonny Dunham qui prend le solo de trombone «sweet», genre Tommy Dorsey, dans «I Never Was So Surprised». Le pianiste anonyme est bon. Rita Moss donne une courte vocalise pure et dans l'aigu sur «I'll Be Waiting for You». Les deux titres suivants viennent d'un 78 tours Decca enregistré le 12 septembre 1951. Les arrangements sont de Neal Hefti. Cette fois, on a une indication de personnel, mais il y a un flutiste non mentionné dans «Darlin'« (est-ce l'altiste Artie Baker décédé en mars 2004 à 89 ans?). D'un point de vue jazz, le seul grand moment du disque est le solo de Buck Clayton (tp) dans «Love Me or Leave Me» pris sur tempo médium et qui swingue. Le personnel indiqué pour la séance suivante de décembre 1952, n'est pas très utile car incomplet (mes oreilles entendent des parties de clarinette basse et des cors). C'est un 45 tours Clef 256 qui propose des slows avec des vocalises dans l'aigu, marque de fabrique de Rita Moss. Un violoniste classique prend un solo dans «Memories of You». Le jazzfan sera plus attiré par les 12 titres qui suivent venant du LP Introducing Rita Moss, Epic 3201. Je ne sais pas si c'est parce qu'elle est seule qu'elle se met à swinguer (sans excès)? En re-recording, elle s'accompagne au piano, à l'orgue et aux bongos (décembre 1956). Le style de piano est basique (solo de «This Can't Be Love») mais au total cette séance est plaisante, centrée sur des standards («Jungle Drums», «Exactly Like You»,...) et une composition originale de Rita Moss («Bopligatto»). Dans «Did I Remember», Rita Moss a un phrasé vocal plus jazz (restant sophistiqué) et son solo de piano, outre un clin d'œil à Erroll Garner, utilise aussi des block chords bien venus. Son «Take the ‘A’ Train» est sous l'influence de Nat King Cole (avec plus de maniérisme), et son solo de piano swingue bien. Curieux et joyeux, le «Bopligatto» propose un unisson virtuose voix-orgue. Elle fait elle-même le chœur dans «I Only Have Eyes for You». Les titres 21 et 22 viennent d'un 45 tours d'octobre 1957, Debonair D139/D137. La version de «In My Ole Kentucky Home» procède comme «Bopligatto» avec un unisson voix-piano (est-ce Rita Moss à la batterie?). Le dernier morceau vient du 45 tours de 1959 Rozell K80H-1198 (label de son second mari depuis 1964 Bob Rozell) et c'est une version de «Daydream» de Billy Strayhorn qui véhicule la pureté de sa voix (qui est le guitariste?). Bref, ce disque intéressera les admirateurs de prouesses vocales, car la dame a une étendue de registre sur quatre octaves.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Jérôme Sabbagh & Greg Tuohey
No Filter

Vicious, Lurker, No Road, Chaos Reigns, Ghostly, Cotton, You Are on My Mind
Jérôme Sabbagh (ts), Greg Tuohey (eg), Joe Martin (b), Kush Abadey (dm)

Enregistré le 22 décembre 2017, New York
Durée: 42’ 20’’
Sunnyside 1522 (www.sundance.dk)


De tempérament introspectif mais pleinement investi dans l’expression jazz, Jérôme Sabbagh (Jazz Hot n°682) a déjà passé, à 46 ans, plus de la moitié de son existence à New York. Un choix de vie qui n’est certainement pas étranger à cet ancrage artistique que confirme son huitième album, No Filter, codirigé avec le guitariste néo-zélandais Greg Tuohey. Ce dernier est un compagnon des premières heures de l’aventure américaine du saxophoniste, dont il fut le condisciple à la Berklee College of Music, et a créé avec lui le collectif Flipside en 1997. Il a travaillé avec les ténors Mark Turner, Seamus Blake et George Garzone ou encore avec Ari Hoenig (dm). Après quoi, il a abandonné la scène jazz en 2000 (semble-t-il découragé, il s’est alors limité à accompagner des groupes de rock) pour n’y revenir qu’en 2010. Le contrebassiste Joe Martin (1970, Kansas City) s’est en partie formé au William Paterson College de New York auprès de Todd Coolman, Rufus Reid (b) et Harold Mabern (p). On le retrouve également aux côtés de Mark Turner et Ari Hoenig, mais aussi de Brad Mehldau (p), Chris Potter (ts) ou au sein du Mingus Big Band. Quant au batteur Kush Abadey (1991), il est passé par plusieurs écoles de musique de Washington, DC, et a fait ses armes dans des groupes communautaires agissant dans le domaine social avant de sortir, lui-aussi, diplômé de Berklee, se produisant ensuite avec Wallace Roney, Nicholas Payton (tp), Ravi Coltrane (ts) et Chris Potter, entre autres.
C’est donc un solide quartet que celui emmené par Jérôme Sabbagh et Greg Tuohey, lesquels se sont partagés l’écriture du répertoire qui ne manque pas d’intérêt. D’emblée, avec «Vicious» (Sabbagh), la rythmique met la musique sous tension, tandis que le ténor se déploie avec ampleur au-dessus des riffs de son partenaire. Fort du parcours évoqué plus haut, ce dernier apporte une dimension fusion dans ses interventions en solo, qui s’intègre bien à l’ensemble. Il sait aussi manier la corde sensible sur les ballades –lesquelles caractérisent le disque– mises en valeur par le timbre caressant du sax. De ce côté-là, les réussites les plus marquantes, en particulier sur le plan mélodique, étant «No Road» et «Chaos Reigns» de Greg Tuohey, ainsi que «You Are on My Mind» de Jérôme Sabbagh qui clôt joliment ce No Filter.
rôme Partage
© Jazz Hot 2020

Don Vappie & Jazz Creole
The Blue Book of Storyville

Eh la bas, The Blue Book of Storyville, Buddy Bolden Blues, La Ville Jacmel, Port Bayou St John, Mo Pas Laimé ça, Couleur de Créole, Basin Street Blues, I Would if I Could, Abandon, C'est l'autre cancan, Red Wing, Mischieu Banjo, Tin Roof Blues/Creole Blues, Panama, Les Oignons, Fais Dodo
Don Vappie (bjo, voc), David Horniblow (cl), Dave Kelbie (g), Sébastien Girardot (b)

Enregistré: les 27 et 28 novembre 2018, Londres (Royaume-Uni)

Durée: 1h 08' 56''

Lejazzetal 22 (
lejazzetal.com)

Don Vappie n'est plus à présenter tant comme artiste-musicien néo-orléanais que comme activiste de la cause créole. Il a déjà de nombreux disques de qualité à son actif. Celui-ci a été réalisé à Londres pour le label du guitariste Dave Kelbie qui s'est aussi consacré à Fapy Lafertin-Evan Christopher (A Summit in Paris) et au clarinettiste David Horniblow (The Complete Morton Project). Les titres originaux sont des compositions de Don Vappie, intelligemment intégrés à un programme de standards traditionnels louisianais comme «Eh la bas» qui débute le disque et que firent connaître Kid Ory, DeDe Pierce et Danny Barker entre autres. Il rappelle d'emblée que Don Vappie n'est pas seulement un solide banjo virtuose mais qu'il est aussi un chanteur délicieux. La clarinette de David Horniblow se marie bien avec un discours simple servi par une bonne sonorité. «The Blue Book of Storyville» composé par Vappie est lancé par la contrebasse toute en rondeurs de Sébastien Girardot, rejointe par la clarinette plaintive puis le chant du blues (en anglais) de l'auteur. Le Blue Book était le catalogue des charmes proposés par le quartier chaud de New Orleans, Storyville, dont le rôle dans la genèse du jazz a été amplifié. Les jazzfans sont des romantiques et ils préfèrent souvent les histoires à l'Histoire. En tout cas, nous avons là une bonne interprétation. Le fier et très talentueux créole Jelly Roll Morton a lui aussi contribué aux rêves notamment en alimentant la pure légende de Buddy Bolden. Nous trouvons donc ici l'incontournable «Buddy Bolden Blues» admirablement chanté par Don Vappie et agrémenté des inflexions bien venues de David Horniblow. Kelbie et Girardot sont aussi discrets qu'efficaces. La «touche latine» chère à Morton mais dont il n'a pas exagéré l'usage, surgit ici dès «La Ville Jacmel» chanté en créole. Vappie a aussi composé «Port Bayou St John» (latin et très virtuose), «Couleur de Créole» (genre dansant mais pas simple pour la clarinette) et «I Would if I Could» (merveilleusement swing, avec un solo de Girardot en prime). L'album, on s'en doute, fait une large place à Haïti, au Brésil (Pixinguinha, idole de Thomas L'Etienne), à la Martinique (mélancolique «Abandon» de Loulou Boislaville). Horniblow est bien parti, comme on dit, dans «Tin Roof Blues/Créole Blues». Excellent slap de Girardot dans «Panama», et il prend un bon solo qui est juste la mélodie dans «Red Wing». Nous avons aussi une bonne version balancée de «Basin Street Blues» et de plaisantes reprises de «C'est l'autre cancan» qui fut enregistré par Kid Ory (1944) et des «Oignons» imposés en France par Sidney Bechet (dès 1949).
Le livret est soigné avec de belles photos, mais on est surpris de trouver le trompettiste Papa Celestin dans la liste des banjoïstes louisianais alors que n'y figurent pas Narvin Kimball, Lawrence Marrero, Papa French et Creole George Guesnon notamment. C'est histoire d'être taquin, car ce disque va ravir les enthousiastes de «créolités».
Michel Laplace
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBrian Lynch Big Band
The Omni-American Book Club:  My Journey Through Literature in Music

CD1: Crucible For Crisis, The Struggle Is in Your Name, Affective Affinities, The Trouble With Elysium, Inevitability and Eternity, Tribute to Blue (Mitchell)
CD2: Opening Up, Africa My Land, Woody Shaw, The Struggle Is in Your Name (Extended Version), Woody Shaw (Extended Version)

Brian Lynch Big Band: Brian Lynch (lead,tp,comp,arr), Michael Dudley (lead tp), Jean Caze (tp), Jason Charos (tp), Alec Aldred (tp), Dante Luciani (lead tb), Carter Key (tb), Steven Robinson (tb), John Kricker (btb), Tom Kelley (lead as, ss, fl), David Leon (as, fl, cl), Gary Keller (ts, ss, fl, cl), Chris Thompson-Taylor (ts, cl), Mike Brignola (bar, bcl), Alex Brown (p), Lowell Ringel (b), Boris Kozlov (eb 2,5,10), Kyle Swan (dm 2,4,6,9,10,11), Hilario Bell (dm 3,5,7,8), Murph Aucamp (perc), Little Johnny Rivero (perc 5,8)
+ Dafnis Prieto (dm 1), Orlando Maraca Valle (fl 1), Donald Harrison (as 2), David Liebman (ss 3), Regina Carter (vln 4), Jim Snidero (as 6)
Enregistré en mai 2019, L. Austin Weeks Center for Recording and Performance, Frost School of Music, Coral Gables, FL

Durée: 1h 01’ 20” + 54’ 42”
Hollistic Music Works 20/21 (hollisticmusicworks.com)

Voici un très bel enregistrement en big band réalisé par Brian Lynch, ce magnifique trompettiste et plus largement artiste musicien qui illumine, toujours avec modestie mais un grand savoir dans le jazz, les scènes de nombreux festivals depuis de nombreuses années au sein de formations, la plupart du temps des all stars de musiciens qui lui ressemblent. Trompettiste émérite qui œuvre dans un monde qui réunit l’héritage de Dizzy Gillespie et d’Art Blakey, entre hard bop et jazz afro-cubain, il réalise ici un enregistrement qui visiblement lui tenait à cœur. Il a composé, arrangé, réuni un big band de musiciens à son image, c’est-à-dire solides et sérieux, avec quelques invités de renom sur quelques plages dont vous pouvez lire le détail dans la notice. La musique, d’une écriture aussi fouillée que pétillante, aussi recherchée qu’expressive, fait la part belle à l’énergie, au swing de cette sensibilité musicale du jazz, avec bien entendu une personnalisation car toutes les compositions, comme les arrangements sont de Brian Lynch lui-même, comme la direction de ce grand ensemble (21 musiciens) auxquels il faut rajouter les invités.
Ce double disque est l’occasion de découvrir un personnage, Brian Lynch, jusqu’ici quelque peu secret, car sa participation à de nombreux all stars a toujours présenté un homme assez réservé, perfectionniste et inspiré. Comme le titre l’indique (The Omni-American Book Club: My Journey Through Literature in Music), Brian Lynch est inspiré dans son œuvre et dans son parcours par de nombreuses lectures, des plus sérieuses et engagées dans la défense de l’humanité, des peuples. Encore un musicien donc pour qui cette musique, le jazz, porte, dans sa substance, un large contenu philosophique. Grand lecteur, il rend ici un bel hommage aux lectures qui ont guidé ses pas d’homme et d’artiste. C’est une démarche cohérente, originale, qui permet de comprendre pourquoi Brian Lynch est aussi profondément et sincèrement familier avec l’univers du jazz, pourquoi il y excelle: il honore ici James Baldwin, Ralph Ellison, Toni Morrison, W.E.B. DuBois, Ta-Nehisi Coates et Albert Murray. Ces écrivains sont tous très connus, et vous aurez vite fait de comprendre en parcourant leur biographie que le contenu de leurs œuvres est une matière intimement mêlée à la matière jazz par des millions de fils visibles et invisibles qui donnent à la grande musique de naissance américaine, le jazz, cette maturité, cette puissance et cette profondeur à nulle autre pareille, car ancrée dans le peuple, et plus dans une histoire tragique qui donne à l’art cette subtilité de l’expression, des sentiments, nécessaire à sa grandeur. Cela fait des années, un siècle, que les artistes du jazz nous le disent avec leurs notes, leur voix, leurs instruments, leur expression, cela fait aussi presque un siècle que Jazz Hot vous le dit avec des mots, par quelques-unes de ses voix, depuis Charles Delaunay et jusqu’à nos jours. Il n’y a pas unanimité sur ce sujet, c’est un long chemin, une longue lutte pour parvenir à cette compréhension, et sortir le jazz de l’ornière ludique qu’il a parfois –le jeu et la performance technique peuvent faire écran à l’essence de cette musique– y compris dans Jazz Hot, pour éviter aussi au jazz l’ornière institutionnelle (académique et universitaire), mercantile et bureaucratique (la soumission des programmations aux subventions, lobbies et corporatismes) où d’autres œuvrent à l’enfermer. Quoi qu’il en soit, c’est donc avec de la musique, des notes que Brian Lynch a choisi de nous parler des mots et des auteurs qui l’ont fait ce qu’il est: un artiste de jazz de culture. Juste dialectique artistique, alors que le plus souvent, il s’agit de parler de musique avec des mots.
Dans les références littéraires de Brian Lynch, il y a des personnes moins connues comme Ned Sublette (musicien, compositeur, musicologue), David Levering Lewis (le biographe de W.E.B. DuBois), Eric Hobsbawn (l’historien anglais, marxiste, auteur d’une grande histoire des révoltes et révolutions depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours), Naomi Klein (une journaliste qui écrit autant contre la mondialisation que le capitalisme et le néolibéralisme, les dérives actuelles de nos sociétés totalitaires de consommation de masse en formation), Mike Davis (un autre écrivain contre, qui approfondit des enquêtes sur le pouvoir et les classes sociales en Californie). Il y a encore Timothy Snyder (spécialiste de l’holocauste) et d’autres personnalités qui se sont distinguées pour leur approfondissement de la réalité, leur compréhension du passé et du présent, et leur lutte contre les inégalités, et notamment le racisme et la ségrégation, et injustices diverses qui ne font qu’augmenter sur la planète, à commencer pour les Afro-Américains. C’est cet ensemble de références, des livres et leurs auteurs, des femmes et des hommes qui luttent, avec comme Saint Graal (dixit Brian Lynch) l’ouvrage de Ralph Ellison, Invisible Man, qui ont forgé l’humanité de notre trompettiste et par là ont permis à son art d’être ce qu’il est, exigeant et populaire, comme celui d’autres artistes du jazz puisant à cette source essentielle de la réalité de la vie des êtres humains: leurs joies, leurs peines, leurs luttes.
On ressent le jazz qu’on mérite, et pour éviter de passer à côté on a effectivement besoin, comme le fait Brian Lynch, de creuser sans arrêt, dans les notes bien entendu mais pas seulement, dans les mots, les récits, l’histoire des personnes, les relations humaines, qui sont la source, qui permettent de s’orienter dans ce monde et dans ce temps pour donner du contenu plutôt que du vide, de l’humain plutôt que de l’intelligence artificielle, de la solidarité plutôt que de l’ego, de l’humilité et de la réflexion pour le futur devant l’héritage plutôt qu’une récupération mercantile et perverse qui tue le jazz. Cette musique si parfaite –le jazz– parce qu’elle est porteuse, sans complaisance, de valeurs positives d’humanité et de générosité, y compris dans sa transmission et son exécution sur scène, exige de nous, les amateurs de jazz, artistes compris, des efforts si nous souhaitons être en mesure de l’apprécier dans toutes ses dimensions, de lui rendre un peu de ce qu’elle nous donne et de la préserver. Brian Lynch est un habitué des bons enregistrements, et donc vous ne serez pas surpris de la qualité de ce double album, de celles des artistes, des arrangements, des compositions. Il y a dans l’intensité de ce big band, dans ses couleurs afro-cubaines, dans son énergie de Messengers, quelque chose de particulier comme le souci sincère de rendre à toutes ses lectures, ces auteurs, dont certains sont déjà morts, un travail, un message, un remerciement, un hommage à la hauteur. Ça n’étonne pas de la part de Brian Lynch. Ça lui ressemble, une belle musique très directe, sophistiquée sans être hermétique ou élitiste, deux heures de ce bonheur qu’on saisit avec cette production artistique quand on réfléchit, qu’on ressent, qu’on écoute avec attention et concentration, qu’on lit et qu’on imagine ce qu’un artiste a en tête pour parvenir à l’expression de son art.Signalons le livret explicatif et détaillé, les bons dessins qui illustrent cette production, la précision des renseignements: une œuvre en tous points exemplaire, aboutie, à l’image de Brian Lynch.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueGeorge Freeman
George the Bomb!

George the Bomb!, Gorgeous George, Where's the Cornbread?, Tonto, Help Me, Uncle Funky, The Music Goes Round and Around, Cha Cha Blue, Home Grown Tomatoes, Intimate, Al Carter-Bey
George Freeman (g, voc), Billy Branch (hca), John Devlin (b, acc, voc), Bradley Parker-Sparrow (p), Joanie Pallatto (voc)
Enregistré d’août à décembre 2018, Chicago, IL
Durée: 59’ 17”
Southport Records 0148 (www.chicagosound.com)


Le jazz à Chicago est intimement mêlée au blues. L’histoire et la géographie des Etats-Unis ont fait de cette ville à l’autre extrémité du Mississippi (une image de la grande vallée nord-sud), à l’orée de la synthèse jazz, un destination favorite des grandes migrations des Afro-Américains, autant liées à la mutation économique du pays (l’industrialisation à marche forcée) qu'aux déplacements de la scène jazz naissante forcée par l’économie, par les institutions et la réalité sociologique. Dans ce grand mouvement, Chicago a accueilli dès les années 1920 le meilleur de la scène néo-orléanaise mais également beaucoup d’autres influences qui longent ce grand couloir nord-sud, urbaines et rurales, et le blues, matière essentielle de tout le langage musical afro-américain, religieux ou profane, a permis une synthèse propre à cette ville, dans toutes ses dimensions expressives, les églises comme les lieux de la vie nocturne musicale, et le quotidien (mariages, enterrements, fêtes, communautés, associations…).
Les musiciens de toutes les générations dans cette ville, «d’avant-garde» y compris, ont donc pris, avec naturel, sans y penser, car il existe un vrai sentiment collectif, un malin plaisir à brouiller les cases bien trop cloisonnées par la production et les médias.
George Freeman, un pur produit de Chicago où il est né en 1927, comme ses frères Bruz (1921-2006) et Von Freeman (1922-2012), est emblématique de ces musiciens mêlant jazz et blues dans une expression assez rude («Uncle Funky»), profonde, même si l’humour, la poésie, la recherche et une certaine fragilité sont présents, un alliage propre à la Cité du vent.
Sorti comme les plus célèbres artistes du jazz de la DuSable High School dans le Southside, il a côtoyé Johnny Griffin, Gene Ammons, Clifford Jordan, John Gilmore, et d’abord, bien sûr, ses frères Bruz et Von Freeman, ce dernier étant le père de Chico Freeman qui prolonge cette grande famille du jazz. C’est Johnny Griffin qui a entraîné George (né en 1927) à New York en 1947. George est donc l’oncle de Chico Freeman avec qui il a récemment produit un excellent All in Family, pour lequel nous avons déjà fait un tour de la famille Freeman et de ce qui rend la communauté musicale de Chicago si particulière. On ne va pas répéter, le mieux est de relire l’autre chronique et de réécouter cet autre disque en complément de ce nouvel enregistrement. L’avant-garde locale y côtoie la tradition de toutes les époques du jazz et le blues comme forme fondatrice et comme esprit (Billy Branch ici) dans un gumbo aussi savoureux que celui de l’autre extrémité de la vallée du grand fleuve qui a structuré l’histoire américaine.
Ce nouveau disque d’un Ancien de Chicago a été enregistré pour le même label, Southport, un label de musicien(ne)s-producteurs-trices, investis dans le jazz corps et âme, dans l’esprit très marginal propre aux cités «non alignées», et Chicago est l’une d’elles. Steve Saltzman, un avocat spécialisé sur les droits civiques, membre du comité d’organisation du Chicago Jazz Festival par le passé, écrit avec d’autres, les notes de livret, et rappelle que la rencontre entre George et Billy Branch, harmoniciste de premier plan de la scène blues, prend ses racines dans un concert inoubliable en 2008 qui réunissait George, Billy, Ari Brown, Corey Wilkes… Une sorte de caléidoscope de l’histoire musicale de la ville que les musiciens de Chicago expliquent souvent mais que n’ont pas vraiment compris les avant-gardes diverses qui se réclament du jazz, en dehors de ces cas spéciaux que sont Chicago et New Orleans. En Europe en particulier, l’avant-garde comme la musique contemporaine se bâtissent, dans un réflexe élitiste et corporatiste, sur une négation, un refus de la tradition depuis l’après Seconde Guerre. Ça les prive de substance, d’humanité, de racines, matières fondatrices de l’art mais aussi d'ouverture d'esprit et de liberté.
Pour revenir à ce disque, rempli de bonne humeur et d’une énergie communicative, qui réunit donc, autour de George Freeman et Billy Branch, le Southport House Band –Joanie Palatto (voc), Bradley Parker-Sparrow (p), tous les deux également producteurs, John Devlin (voc, b, acc, g), Luiz Ewerling (dm) venu de Porto Alegre– on doit le titre (George the Bomb!) à l’épouse de George. Cela ne manque pas de faire sourire quand on regarde la photo de ce grand-père malicieux et fragile, si chaleureusement entouré. Le label apporte d’ailleurs à George une nouvelle jeunesse, puisque nous avons ici le quatrième enregistrement de George depuis une vingtaine d’années, après Rebellion (1995), George Burns! (1999) et All in Family (2015), sans oublier qu’un autre grand label de Chicago, Delmark, a réédité Birth Sign, le premier album de George Freeman en leader, invitant Von Freeman, enregistré en 1969. George a une bonne quinzaine d'enregistrements en leader à son actif.
De cette heure enregistrée, on retient la tonalité très blues (comme forme) de l’ensemble, liée à la présence de Billy Branch et de l’orchestre maison de Southport, et l’atmosphère «tranche de vie, solidarité, communauté de destin d’un monde marginal» que représentent ces enregistrement d’un nonagénaire fringant, délicat, très bien entouré dans un monde solidaire, qui teinte ce blues de Chicago de ses nuances poétiques jazz, dans un alliage sonore original.
Ces albums sont indispensables à la compréhension de ce qu’on appelle «le jazz» en tant qu’expression globale, se fondant non plus sur les sentiments des générations d’amateurs qui se succèdent et s'ignorent, sur la méconnaissance des autres époques (le «vieux» jazz ou jazz traditionnel, le mainstream, le bebop, le free jazz, etc., et les litanies sur les pseudo-révolutions du jazz) ou sur les classifications réductrices du marché ou de la critique qui ont séparé jazz et blues dans l’esprit de beaucoup d’amateurs.
George Freeman rappelle ici, par son art, les nuances d’une réalité musicale complexe née d’une histoire humaine et sociale particulière, avec un socle essentiel de cette expression qu’est le blues et une respiration non moins essentielle qu’est le swing. Ce disque de George Freeman, comme le précédent avec Chico, sont des cours de musicologie rappelant ce que l'expression musicale doit à la vie, et
ils valent beaucoup mieux, que la plupart des discours qu'on lit ou qu’on entend en Sorbonne et dans les universités, fondés le plus souvent sur les limites de toutes natures des «savants» certifiés des institutions. Ces disques sont à ce titre indispensables aux amateurs sincères et indépendants.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChick Corea Trio
Trilogy 2

CD1: How Deep Is the Ocean (16/1/2012, Bologna), 500 Miles High (30/6/2016, Ottawa), Crepuscule With Nellie, Work (7/7/2016, Minneapolis), But Beautiful, La Fiesta (23/11/2012, Zurich)
CD2: Eiderdown (21/6/2016, St. Louis), All Blues (30/6/2016, Ottawa), Pastime Paradise (28/6/2016, Rochester), Now He Sings, Now He Sobs (11/10/2010, Oakland), Serenity (3/10/2010, Ottawa), Lotus Blossom (3/12/2010, Tokyo)
Chick Corea (p), Christian McBride (b), Brian Blade (dm)
Enregistré en 2010, 2012 et 2016, Ottawa, Oakland, Tokyo, Bologna, Zurich, St. Louis, Rockport, Ottawa, Rochester, Minneapolis (voir ci-dessus)
Durée: 51’ 35” + 1h 05’ 17”
Concord Jazz 00183 (Universal)


Ce volume Trilogy 2, en 2 CDs, prolonge la publication en 2013 de Trilogy, un coffret de 3 CDs. On retrouve les mêmes protagonistes, trois virtuoses du jazz, les mêmes ingrédients, avec la même réussite. Enregistré lors de multiples tournées sur différentes scènes du monde du 3 octobre 2010 au 7 juillet 2016, les dates et les lieux d’enregistrement ne sont pas précisés sur le livret, pas plus qu’elles ne l’étaient sur le précédent coffret, mais nous avons pu les trouver par ailleurs pour ce Trilogy 2. Cet excellent trio réunit trois instrumentistes de haut vol pour deux heures de jazz parfaitement mis en place, brillant et virtuose. Chick Corea, Christian McBride comme Brian Blade sont simplement exceptionnels sur le plan technique, des musiciens inventifs et très à l’aise dans ce contexte pourtant très cadré et exigeant, proche par l’esprit d’un jazz proche de la musique classique, tant il respire une perfection formelle, un travail inimaginable de mise en place, d’écoute réciproque et une maîtrise absolue instrumentale.
Au programme: des standards, des compositions du jazz, des originaux de Chick Corea. Rien de surprenant ou de nouveau, mais le trio, son excellence, est la nouveauté et l’intérêt. Si le pianiste et leader penche plus vers la sensibilité latine, perceptible dans la plupart de ses interprétations, que vers le blues –qu’il peut «jouer» mais pas incarner– il n’en produit pas moins une splendide musique, pleine de poésie, d’invention, de légèreté et d’éclat, respectueuse de l’histoire et des compositions, de la tradition, tout en en donnant une relecture savante et personnelle d’une grande beauté. Par le foisonnement de la pulsation multidimensionnelle des caisses et cymbales du batteur, par les contre-chants virtuoses du contrebassiste, qui n’abandonne pourtant jamais son rôle essentiel de gardien du temps, 
Brian Blade et Christian McBrides se font les complices en véritables coleaders de l’art de Chick Corea, un pianiste qui n’est plus à présenter. Il a été et demeure l’un des plus brillants pianistes de sa génération, toutes musiques confondues. La précision et la légèreté de son toucher font de ce Trilogy 2 un vrai plaisir d’esthète, et si le blues n’est pas dans son ADN, le swing en revanche y a toute sa place. Son phrasé perlé, ses déboulés de notes sans l’ombre d’un doigté hésitant, impressionnent.
On n’hésitera pas à placer la musique de ce Trilogy 2 dans le continuum de la grande musique classique du début du XXe siècle, prolongée et enrichie par la grande tradition du piano jazz d’Art Tatum à Kenny Barron plus que par la musique bruitiste dite «contemporaine». Par sa poésie, son sens de l’harmonie exceptionnellement développé n’empêchant jamais le choix de belles mélodies d’origine populaire comme support essentiel, par sa virtuosité hors norme et sa capacité à reformuler les inspirations de toutes les origines sans perdre son ancrage, cette musique conserve une accessibilité pour tous les amateurs, en dépit de son exigence technique.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
Dreamstreet

Just One of Those Things, I'm Getting Sentimental Over You, Blue Lou, Come Rain or Come Shine, The Lady Is a Tramp, When You're Smiling, Sweet Lorraine, Dreamstreet,
Mambo Gotham, Oklahoma! Medley: Oh, What a Beautiful Mornin'/People Will Say We're in Love/Surrey With the Fringe on Top, By Chance
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré les 15, 17, 18 décembre 1959, New York, NY
Durée: 49’ 44”
Octave Music 01/Mack Avenue 1157 (www.mackavenue.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
Closeup in Swing

Do Something to Me, My Silent Love, All of Me, No More Shadows, St. Louis Blues, Some of These Days, I'm in the Mood for Love, El Papa Grande, The Best Things in Life Are Free, Back in Your Own Backyard, Octave 103
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré en juillet-août 1961, New York, NY
Durée: 44’ 09”
Octave Music 02/Mack Avenue 1158 (www.mackavenue.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
One World Concert

The Way You Look Tonight, Happiness Is a Thing Called Joe, Sweet and Lovely, Mack the Knife, Other Voices, Lover Come Back to Me, Misty, Movin' Blues, Dancing Tambourine, Thanks for the Memory
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré du 20 au 25 août 1962, Seattle, OR
Durée: 44’ 03”
Octave Music 03/Mack Avenue 1159 (www.mackavenue.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
A New Kind of Love

You Brought a New Kind of Love to Me, Louise, Fashion Interlude, Steve's Song, Paris Mist (Bossa Nova Version), Mimi, Theme from A New Kind of Love (All Yours), In the Park in Paree, Paris Mist (Waltz and Swing Version), The Tease, Paris Mist (Trio Version)
Erroll Garner (p), orchestre à cordes dir. Leith Stevens
Enregistré du 26 juin 1963, Los Angeles, CA
Durée: 44’ 03”
Octave Music 04/Mack Avenue 1160 (www.mackavenue.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
A Night at the Movies

You Made Me Love You, As Time Goes By, Sonny Boy, Charmaine, I Found a Million Dollar Baby (In a Five and Ten Cent Store), I'll Get By, Three O'Clock in the Morning, Stella by Starlight, Jeannine I Dream of Lilac Time, Schoner Gigolo (Just a Gigolo), How Deep Is the Ocean, It's Only a Paper Moon, Newsreel Tag (Paramount on Parade), You and Me
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré les 24-25 juin et 5-6 août 1964, Nrew York, NY
Durée: 37’ 13”
Octave Music 05/Mack Avenue 1161 (www.mackavenue.com)
Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque

Erroll Garner
Campus Concert

Indiana (Back Home Again in Indiana), Stardust*, Mambo Erroll, Lulu's Back in Town**, Almost Like Being in Love, My Funny Valentine, These Foolish Things (Remind Me of You), In the Still of the Night, La Petite Mambo
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré live le 13 mars 1962, Music Hall Auditorium, Purdue University, West Lafayette, Indiana, 23 août 1962*, 24 août 1962**, World’s Fair Playhouse, Seattle, WA
Durée: 38’ 08”
Octave Music 06/Mack Avenue 1162 (www.mackavenue.com)

Erroll Garner est un indispensable du jazz, au même titre que Louis Armstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Art Tatum, Dizzy Gillespie, Charlie Parker, John Coltrane… Il est l’inventeur d’une des formes les plus originales du piano jazz –car c’est son instrument– et ses interprétations en trio comme en solo ou avec orchestre, sont aussi fondatrices pour le jazz que l’ont été celles des pères fondateurs et créateurs de cette musique.
La réédition des enregistrements d’Erroll Garner, qui connaît actuellement une embellie grâce à l’exploitation des archives d’Erroll Garner à Pittsburgh avec la réédition des enregistrements pour Octave Music du début des années 1960, est une vraie réhabilitation d’un monument du jazz qui, parce que son succès populaire dépassait le confort élitiste d’une critique qui avait oublié le fondement populaire de cet art, a eu droit à une sous-évalutation, voire à un mépris condescendant dans nombre de médias, qui l’ont poursuivi jusqu’à son décès et même au-delà, à l’opposé de l’amour jamais démenti de son public.
Cette réédition de douze enregistrements (dont six à paraître courant 2020) trouve une opportunité: la célébration du centenaire d’Erroll Garner qui va commencer en juin 2020 pour se terminer en juin 2021 (il est né le 15 juin 1921). Elle poursuit l’excellent travail commencé dans le cadre du Erroll Garner Jazz Project sous l’autorité de la regrettée Geri Allen (décédée en 2017), avec the Complete Concert by the Sea en 2015 (Octave/Lagacy 88875120842), nommé aux Grammy Awards, puis en 2016, Ready Take One to Life (Octave/Legacy 88985363312) et, en 2018, Nightconcert (Octave/Mack Avenue 1142). Ce travail a été réalisé dans le cadre de l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh dirigé par Geri Allen jusqu’à son décès, avec la collaboration de Steve Rosenthal, Peter Lockhart et Susan Rosenberg.

Cette belle histoire –c’est une histoire de femmes qui relie Pittsburgh et Detroit– ne commence pas là, puisqu’en fait l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh a hérité de ce fonds au décès de Martha Glaser (3 décembre 2014), une personnalité hors norme qui fut l’indispensable complice du génial pianiste de Pittsburgh. Martha Glaser, née à Duquesne (15 février 1921), en Pennsylvanie, de Samuel et Pearl Farkas, des immigrants hongrois, a aussi une sœur, Bella Rosenberg; la famille habite dans les environs de Pittsburgh, la ville de naissance d’Erroll Garner entre autres (Mary Lou Williams, Art Blakey, Ahmad Jamal…).
C’est Susan Rosenberg, la fille de Bella et la nièce et héritière de Martha Glaser, qui participe à la production de ces rééditions au sein de l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh, qui a suggéré et permis la réactivation du fonds Erroll Garner (1 million de documents-papier et 7000 bandes enregistrées) par un don à l’institution de Pittsburgh dirigée alors par Geri Allen, Susan conservant les droits d’auteur. Susan a directement évoqué cette idée avec Geri Allen qui, en pianiste de jazz de haut niveau et en femme de tête et de mémoire, a saisi cette exceptionnelle opportunité.
Enfin Geri Allen, qui a produit les premiers disques de la série et porte avec enthousiasme cet Erroll Garner Jazz Project, est née à Pontiac et a grandi à Detroit, où Martha Glaser a développé son activisme dans la lutte contre le racisme, la ségrégation, la pauvreté et élaboré sa curiosité pour les arts, et le jazz en particulier.
Geri Allen, dans sa grande prévoyance, a su également impliquer un pianiste prometteur, Christian Sands, d’abord dans l’œuvre d’Erroll Garner, avec des discussions approfondies pour illustrer, ensemble, le travail de réactivation par le disque dans des concerts en live et le bel héritage d’Erroll Garner (concerts à Monterey en 2015 pour présenter The Complete Concert by the Sea, puis dans le monde entier, dont la France à l’automne 2018). Christian Sands est ainsi devenu, avec la maladie puis le décès de Geri Allen, l’ambassadeur de cette célébration discographique, artistique et mémorielle.

« Erroll est une telle force et une telle personnalité que, juste en tant que pianiste de jazz, vous en transmettez quelque chose, en quelque sorte automatiquement, que vous le sachiez ou non.(…) J'ai écouté aussi le Dr Billy Taylor parler d'Erroll Garner, mais ce n'était jamais approfondi jusqu'à ce que je rencontre Geri Allen et que nous nous préparions pour le concert. (…) Nous nous sommes assis ensemble dans une salle de travail, quelque part à New York. Nous avions deux pianos, et nous nous passions Concert by the Sea et écoutions simplement chaque détail, et j’écoutais également Geri parler d'Erroll et de ce qu'elle avait retenu de lui, comment il composait et comment il formait ses accords ou sa main gauche. Nous avons simplement plongé dans la musique, et j’y suis resté impliqué depuis.» (source JazzTimes)

Christian Sands est ainsi devenu le premier ambassadeur de cette collection, et Geri Allen a aussi préparé ce passage de relais avec sagacité, malgré sa maladie:

«Je suis allé à l'hôpital, je pense la veille de son décès, et nous parlions d'Erroll, de passer des disques et d'écouter certaines choses. Quelques semaines plus tard, j'ai reçu un appel de Peter Lockhart et Susan Rosenberg [du Erroll Garner Jazz Project] et ils m'ont demandé si je voulais en faire partie. Ils avaient eu une conversation avec Geri à l'avance.» (source JazzTimes)

Dans la célébration, d’autres artistes sont déjà prévus, comme Chick Corea, Eric Reed et Jason Moran; nul doute que la fête sera de qualité.

C’est donc à cette succession de femmes de talent, comme à un déterminisme social, politique et historique intimement mêlé à la réalité artistique de ce qu’est le jazz comme expression populaire et philosophie, qu’on doit de redécouvrir aujourd’hui l’une des œuvres les plus populaires bien que maltraitée par la critique de jazz et les médias.
On le doit d'abord à Martha Glaser (qui prit ou reprit parfois le nom de Gleicher), militante de l’égalité des droits civiques dès les émeutes raciales de Detroit en 1943, exerçant de nombreuses responsabilités dans le domaine culturel et social dans diverses commissions et institutions tout au long des années 1940, à Detroit et à Chicago. Elle est aussi impliquée dans le monde culturel, car elle organise des concerts. Elle rencontre Erroll Garner au début des années 1950, et se noue entre eux une profonde complicité fondée sur une confiance réciproque qui fait de Martha l’agent, le producteur, le conseil juridique et artistique d'Erroll.
A la fin des années cinquante, après le succès international de l’enregistrement Concert By the Sea (Columbia, enregistré le 19 septembre 1955 à Carmel, CA, avec Eddie Calhoun et Denzil Best, publié en 1956 et qui dépassera le million d'exemplaires vendus en 1958), assez largement incomplet dans sa version initiale chez Columbia, Erroll Garner est le premier artiste afro-américain à entreprendre contre une grande compagnie (Columbia) un action en justice pour avoir la maîtrise artistique de son œuvre, des masters et des publications. Il est aussi le premier à gagner son procès et à pouvoir ainsi, grâce à Martha Glaser, gérer son œuvre et sa carrière de la fin des années 1950 jusqu’à sa disparition le 2 janvier 1977. Christian Sands est très lucide sur le caractère extraordinaire de cet autre héritage d’Erroll Garner et de Martha Glaser:

«Ce qui est étonnant, c'est qu'il s'est battu contre Columbia Records et qu'il a gagné. C'est un artiste afro-américain avec une femme juive à ses côtés, et ils ont battu Columbia Records. Déjà l'histoire est tellement intense et incroyable! Et le fait qu'après cela, il possédait tout.» (source JazzTimes)

L’accord de licence qui permet ainsi à Erroll Garner de produire son œuvre, d’en posséder les masters, l’édition et la publication, pour en concéder la distribution aux labels de son choix est ainsi né. Tous les artistes, de jazz entre autres, le doivent à Erroll Garner et Martha Glaser.
Martha et Erroll Garner fonde alors la compagnie Octave Music à la fin des années 1950 pour une édition phonographique de l’œuvre d’Erroll Garner respectueuse de la volonté de l’artiste, et permettant d’écouter enfin ses fameuses introductions souvent coupées dans les précédentes éditions. Un label indépendant autogéré par le créateur lui-même: on est loin de l’image véhiculé par la critique de jazz et les médias, en France en particulier, d’un Erroll Garner insouciant, cabotin et plus occupé de paillettes, de son apparence et de ses cachets que de son œuvre. Martha Glaser, elle-même, n’a cessé, en dehors de son travail avec Erroll Garner, de participer à la lutte pour les Civils rights aux Etats-Unis, confirmant son engagement de jeunesse, lui donnant par son investissement dans l’art essentiel né en Amérique, une dimension exceptionnelle. Le procès contre Columbia eut d’ailleurs valeur de symbole dans la communauté artistique et afro-américaine (David-Garner contre Goliath-Columbia).
Participant à la production de l’œuvre du pianiste pour son label, Octave Music, Martha a très tôt organisé la carrière, les tournées, les enregistrements, les liner notes, la préservation de l’œuvre d’Erroll Garner, de son vivant, puis après le décès d’Erroll, organisant sa diffusion et son développement, collectant des archives venues du monde entier, documents sonores ou autres. C’est à cet exceptionnel travail d’archiviste qu’on doit notre bonheur de 2020. Elle a finalement légué, à sa disparition en 2014, cet énorme travail d’une vie à sa nièce Susan Rosenberg, qui en a confié la matière, avec la même sagesse que celle de sa tante, à l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh: une importante documentation sonore et pas seulement, la principale concernant l’œuvre du pianiste, rencontrant par un hasard qui n’en est pas tout à fait un l’intelligence d’une autre grande dame du jazz: Geri Allen.
Après les deux premiers volumes édités sous la houlette de l’Institute for jazz Studies de Pittsburgh, dès le troisième, c’est le label Mack Avenue, dont on apprécie les bonnes productions par ailleurs, fondé à la fin des années 1990 par une dame encore, Gretchen Valade, qui a pris le flambeau de la réédition et de la diffusion internationale de cette redécouverte d’Erroll Garner. Encore un retour aux sources, si on sait que Mack Avenue est né à Detroit, Michigan, qui fut, on s’en souvient, la ville de base de l’engagement de Martha Glaser et celle de la jeunesse de Geri Allen. L’histoire est donc belle jusqu’au bout par une sorte de fil conducteur souterrain apparemment magique, mais assez logique si on y réfléchit, digne des romans d’Alexandre Dumas par la profusion des liens convergents, qui aboutissent à cette célébration d’Erroll Garner.

La réédition de ces douze volumes du label Octave s’effectue en deux temps –nous évoquons ici les six premiers volumes, six autres doivent paraître dans le cours de l’année 2020. C’est donc non seulement l’occasion de redécouvrir un Maître du jazz, mais bien plus un travail de réédition respectueux de l’artiste: les versions sont restituées dans leur intégralité, avec les fameuses introductions du pianiste, il y a la parution d’inédits et le travail de production au niveau du son et de la communication en général est plutôt bien réalisé, voire parfois exceptionnel.
Cela rappelle les conditions pour le moins extraordinaires de la création de ce label Octave Music qui démentent en tous points les préjugés établis par une critique de jazz pour le moins ignorante de ce que furent le parcours et la personnalité d’un des génies du jazz, Erroll Garner, une critique qui a trop longtemps méconnu les conditions d’environnement du jazz (sociologiques, politiques, les personnalités, le rôle des communautés, des solidarités, et même, on le voit ici, des sexes).
Erroll Garner est un pianiste autodidacte –une «légende» difficile à accepter malgré quelques cas similaires tout aussi étonnants comme Django par exemple. Pour être précis, il y eut des cours de piano à la maison et le jeune Erroll observa beaucoup, s’attaquant au piano familial dès l’âge de 3 ans. Il peut s’asseoir sans aucun complexe d’aucune sorte à la table des plus grands de l’histoire du piano jazz, un véritable banquet tant les talents et les génies sont nombreux: de Fats Waller et Earl Hines à Marcus Roberts, Aaron Diehl et Sullivan Fortner, ils sont des centaines tant le jazz est fécond. Erroll Garner invente un style que même les oreilles des profanes reconnaissent à la première phrase sans que sa musique n’ait la moindre complaisance. Sa manière ne suit pas l’air du temps, elle l’invente, non par bourrage de crâne mais par la magie rythmique et expressive du jazz et d'Erroll Garner.
Car Erroll Garner est aussi un génie de la pulsation rythmique; il marque tous les temps de sa vertigineuse main gauche, et joue sur le décalage du temps pour conférer un swing qui soulève tous les publics. Comme un autre Django Reinhardt, une autre Ella Fitzgerald, un autre Count Basie, un autre Thelonious Monk, un autre Louis Armstrong et quelques autres: sa pulsation rythmique définit son style à première écoute. Il y a bien entendu d’autres dimensions, et pas des moindres comme sa puissance des deux mains, sa légèreté de papillon sur le temps et le clavier, sa dextérité, son jeu de pédales très savant, ses block chords, ses fameux octaves, ses vibratos puissants, ses arpèges, l’utilisation du piano de la première à la dernière note, sa manière de faire sonner son piano comme un orchestre, sa façon de faire d’un thème de moins de 5’ un film à grand spectacle («I’m Getting Sentimental Over You»), son imagination débordante, sa vitalité naturelle ponctuée par ses célèbres grognements, le son d’un trio à nul autre pareil avec ses fidèles Eddie Calhoun et Kelly Martin dans ces enregistrements, mais c’est bien dans le décalage rythmique entre ses deux mains que se fondent cette danse swing d’Erroll Garner qui personnalise le plus fortement son jeu, qui caractérise son esthétique, qui signe son œuvre. Son décalage sur le temps, il en joue aussi bien en solo qu’en trio avec ses musiciens pour donner à sa musique une respiration unique. Ces disques témoignent aussi du soin rare qu’Erroll Garner apporte à chaque thème. Il prend du temps pour une sélection très sévère de ce qu’il retient comme devant être publié, ce qui confirme l’une des raisons de son différend avec Columbia.
Dreamstreet est le premier volume d’Octave Music, enregistré en décembre 1959, après une relative pause à la suite du procès contre Columbia. Garner a préparé l’enregistrement avec du temps et beaucoup de soin, le disque est simplement extraordinaire. C’est le fruit de deux nuits d’enregistrement de 22h à 6h30 du matin.
Closeup in Swing propose également un répertoire de standards et de compositions originales choisis par Erroll Garner parmi une soixantaine d’interprétations enregistrées lors de plusieurs séances en soirée, de juillet à août 1961.
One World Concert est le premier album en live 
publié par Octave Music, depuis le Concert by the Sea chez Columbia. Il a été enregistré au Wolrd’s Fair Playhouse de Seattle. Pour cet album, Erroll Garner a retenu les prises parmi les douze heures enregistrées dans l’auditorium au cours de plusieurs nuits.
A New Kind of Love, enregistré en juin 1963, propose un Garner compositeur de musique de film (Paramount), accompagné d’un grand orchestre à cordes (32 musiciens) dirigé par Leith Stevens. Ce n’est pas la première fois qu’Erroll Garner se frotte aux cordes d’un grand orchestre (1956-1957). La comédie romantique, entre Paris et New York, avec Joanne Woodward et Paul Newman, deux comédiens qui soutiennent la lutte pour les Civils rights, a été visionnée par Erroll qui compose en direct en suivant les images. Pour le film, les thèmes d’Erroll Garner ont été adaptés et orchestrés par Leith Stevens, compositeur et chef d'orchestre d’Hollywood –une soixantaine de films à son actif et qui a étudié au Horner Institute of Music et à Juilliard. Il se souvient:

«Bien que j’ai joué dans beaucoup de comédies musicales, on ne m’a jamais demandé de faire ce genre de film avec du matériel écrit par un autre compositeur. (…) Garner n'avait jamais écrit de musique dans un but dramatique spécifique et encore moins de musique pour se conformer aux coutumes rigides de l'écriture de film. (…) Dès que Garner est arrivé à Hollywood, nous avons commencé à étudier le film ensemble. Au début de nos réunions, j'ai appris qu'Erroll pensait musicalement en termes de caractère, couleur, texture, ligne et humeur. Cette capacité est une condition sine qua non pour une écriture de film efficace. Garner a étudié les mouvements et les nuances de Miss Woodward et de Newman à l’écran, ainsi que les décors de Paris, et a rapidement saisi de nombreuses facettes vitales.»

Pete Rugolo, Jimmy Haskell et Nathan Van Cleave ont écrit les arrangements à l’exception des parties de piano, on sait pourquoi… Erroll Garner a improvisé ses parties sur place lors des sessions d'enregistrement, étonnant les musiciens de studios, des professionnels aguerris, par ses prises de risque. Leith Stevens commente:

«Erroll est un musicien naturel, né et a grandi dans le domaine du jazz. Il a une oreille fantastique, un sens harmonique et mélodique. Il a eu un effet électrique sur l’ensemble de l’orchestre, ce qui a poussé les performances à leur apogée. La plupart des artistes de jazz jouent dans une tonalité, un arrangement. Pas Garner. C’est un pianiste à l'aise dans n'importe quelle tonalité. En fait, les polytonalités ne lui font pas peur. A plusieurs reprises, nous avons fait jouer l'orchestre dans deux tonalités sonnant simultanément, et sa ligne n'a jamais faibli, ce son excitant semblait lui ouvrir de nouvelles perspectives.» (citations extraites des notes de livret de Martha Glaser)

Pour A Night at the Movies, enregistré en août 1964, Erroll Garner improvise sur douze chansons immortelles tirées de films, poursuivant dans la veine cinématographique mais avec son trio traditionnel; il n’a en effet pas besoin de cordes pour donner un caractère «cinémascope» à sa mise en scène musicale.
Avec Campus Concert, le dernier disque de cette première série, on fait un retour dans le temps, en 1962, pour des enregistrements en live, comme pour le troisième volume de cette collection. Il y a d’ailleurs deux thèmes tirés de ce concert à la World’s Fair Playhouse en août 1962. («Stardust» et «Lulu’s Back in Town»), le reste étant enregistré en mars 1962 à Purdue University: le premier live d’Octave Music donc dans les faits, même si le disque ne fut édité que plus tard. La collection reprend donc la chronologie des sorties mais pas totalement celle des dates d'enregistrement, respecte les visuels de pochettes des disques originaux. C’est l’âge d’or des concerts de jazz dans les universités américaines qui commença dans les années 1950 et qui apportent un répit aux musiciens de jazz qui trouvent ainsi une nouvelle scène et un nouveau public disponibles pour faire vivre leur musique (5 millions d’étudiants à cette époque). 6000 étudiants sont entassés dans l'auditorium du Purdue University Music Hall et Erroll Garner, un habitué des scènes universitaires y est très à l’aise, arrive quelques jours à l’avance et se promène avec délectation sur les campus verdoyants de Yale, CT, à Chapel Hill (Université de Caroline-du-Nord), de Ann Arbor, MI, à Ohio State (Colombus, OH), de Loyola University (Chicago, IL). Erroll Garner est partout chez lui, il l’affirme, et sa venue est toujours un événement prisé par tous les publics.
Dans cet ensemble de six disques, figurent des inédits: «By Chance» (1), «Octave 103» (2), «Other Voices» (3), «Paris Mist» (trio version) (4), «How Deep Is the Ocean», «You and Me» (5), «La Petite Mambo» (6).
Signalons pour finir que dans cette période nouvelle pour Erroll Garner –il produit ses disques lui-même avec la complicité indéfectible et efficace de Martha Glaser– de ce début des années 1960, il enregistra d’autres disques pour le compte de EmArcy, MGM, Reprise, Mercury, MPS, RCA, sans oublier quelques enregistrements en live plus ou moins officiels en Europe (Jazz Groove, Fontana), une période très féconde comme en témoignent ces six disques exceptionnels parés de toutes les qualités d’Erroll Garner.
Erroll Garner est un des histoires du jazz dont le jazz ne peut se passer: indispensable!!!
Yves Sportis
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueFrédéric Borey
Butterflies Trio

CD1: Buterflies, Smoky Spot, Mood, All Those Things/Let’s Hang Together, Stephan Wants to Share an Uber With You*, Mister J.H., Statement, Commencement*, New Again, Catch It
CD2: Mr Sandman, The Single Petal of a Rose, The Cost of Living, Mahjong, A Flower Is a Lovesome Thing, Black Beauty, Jitterbug Waltz
Frédéric Borey (ts), Damien Varaillon (b), Stéphane Adsuar (dm, comp*)
Enregistré les 8-9-10 mai 2019, Paris
Durée: 59’ 12’’ + 36’ 05’’
Fresh Sound New Talent 582 (Socadisc)


Les rendez-vous discographiques sont réguliers avec Frédéric Borey, que ce soit sous son nom, comme avec le quartet Lucky Dog (co-dirigé avec Yoann Loustalot), ou en invité sur d’autres projets (avec François Bernat, Michael Felberbaum…). C’est que l’homme ne manque pas de dynamisme, menant de front enseignement, tournées régulières, composition. Et c’est un double album en trio qu’il nous propose aujourd’hui avec un premier CD où sont interprétés des originaux et un second (plus bref) consacré aux standards. Il s’agit, une nouvelle fois, d’une formation sans piano qui, instaurant un vis-à-vis direct entre cuivre et section rythmique, aboutit à une sonorité brute, un peu âpre mais toujours d’une grande musicalité. Une belle unité caractérise cette heure et demie de musique marquée par l’atmosphère intimiste, voire insolite, qu’instaure Frédéric Borey et sa sonorité voilée qui le place dans la filiation de Joe Henderson comme on a déjà pu l’écrire ici. C’est qu’il faut une certaine richesse d’expression pour intéresser l’auditeur sur la distance, seul au ténor, à peine habillé de quelques frémissements de cymbales et de pincements de cordes. Les partenaires, tout en sobriété, sont à la hauteur: d’abord autodidacte sur la basse électrique, Damien Varaillon a suivi un cursus classique (conservatoire de Marseille, CNSM) pour se produire ensuite dans différents contextes classiques et jazz (avec Nicolas Folmer); formé au conservatoire de Nice avant d’intégrer, plus tard, la Berklee School of Music de Boston, Stéphane Adsuar enchaîne les collaborations éclectiques, entre musiques latines, variétés et jazz (Vincent Bourgeyx, Darryl Hall…). Ce dernier est l’auteur de deux des dix titres, les autres étant dus au leader. Bon mélodiste, Frédéric Borey distille au fil de ses compositions un swing léger mais présent. On regrette simplement l’absence de notes de pochette explicitant sa démarche et le sens de certains titres (l’énigmatique «Mister J.H.» a-t-il à voir avec notre revue?).
Sur le second CD, Frédéric Borey fait œuvre de passeur par une relecture intéressante des standards, de la «Jitterbug Waltz» de Fats Waller (1942) à «Mahjong» de Wayne Shorter (1964), ou du répertoire ellingtonien avec la pièce maîtresse de la Queen’s Suite, «The Single Petal of a Rose» restituée avec beaucoup de sensibilité. Un disque en forme de longue méditation jazz, léger comme l'envol des papillons.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueCarey Bell / Hubert Sumlin / Bob Stroger / Louisiana Red
American Folk Blues Festival 2002

Lowdown Dirty Shame, I'm Ready, When I Get Drunk, Howlin' for My Darlin', You Gonna Miss Me, Hands Off, Move to the Outskirts of Town, Sweet Black Angel, Ludella, Big Road Blues, Come Get This Blues Up Off Me, No Future Blues, New York City Blues, Who's Gonna Be Your Lovin' Man
Carey Bell (hca, voc), Hubert Sumlin (eg, voc), Bob Stroger (voc, eb), Louisiana Red (eg, voc), Rusty Zinn (eg, voc), Frank Muschalle (p), Dani Gugolz (b), Peter Müller (dm)
Enregistré les 31 août et 1
erseptembre 2002, Eisenach (Allemagne)
Durée: 1h 03' 56''
Black & Blue 1071.2 (Socadisc)  


Les tournées de l'American Folk Blues Festival, organisées par Horst Lippmann et Fritz Rau, ont initiéau blues entre 1962 et 1985, à travers l’Europe, plusieurs générations d’amateurs. En 2002, un concert en Allemagne célébrait le 40
e anniversaire de la première édition autour de quatre figures légendaires ayant participé à l'aventure.
Les trois premiers thèmes mettant en valeur Carey Bell, figure paternelle du Chicago Blues qui, dès 1956, a partagé la scène avec quelques pointures dont Robert Nighthawk, avant de faire partie des formations de Muddy Waters et Willie Dixon. Lors de ce concert, il excelle comme à son habitude à l’harmonica chromatique dans la lignée de Little Walter et Rice Miller qu’il a eu l’occasion d’entendre dès les années 1950. Sa voix n’a rien perdu de sa superbe, mais c’est son jeu d’harmonica qui donne à la séance toute sa dimension, notamment sur «Londown Dirty Shame» (une de ses compositions) et «When I Get Drunk» d’Eddie Burns. La rythmique est un des points forts du groupe. En effet, le contrebassiste Dani Gugloz et le batteur Peter Müller ont déjà une longue expérience collective au sein du Mojo Blues Band, formation autrichienne ayant enregistré avec quelques grands noms du blues, tels Champion Jack Dupree (p), A.C. Reed (ts) ou Lowell Fulson (g). Le jeu tout en souplesse de Peter Müller avec une qualité de frappe évoquant Fred Below sur les shuffles n’est pas pour rien dans la réussite de ce mémorable concert.
L’autre satisfaction vient de la présence de Rusty Zinn, certainement l’un des meilleurs guitaristes west coast de la scène contemporaine. Né en 1970 à Long Beach, CA, il baigne très tôt dans la collection de disques de blues de sa mère et de son frère d’où émergent de grands noms comme Robert Lockwood Jr., Eddie Taylor ou Jimmy Rogers. Ayant vu ce dernier sur scène avec Luther Tucker, il prend des cours de guitare avec ces deux légendes avant de les accompagner à la fin des années 1980 dans divers groupes de Bay Area. Depuis, il fait partie des formations des harmonicistes Mark Hummel et Kim Wilson, mais aussi prolonge son rôle de sideman auprès de Snooky Pryor, Elvin Bishop, Jody Williams, Dave Myers, Pinetop Perkins ou Philip Walker. Son jeu tout en single notes, délié et débordant de swing, reste un modèle du genre et rehausse la prestation d'Hubert Sumlin l’ancien partenaire d'Howlin’ Wolf.
La présence de Bob Stroger est logique, tant il a marqué l’American Folk Blues Festival, formant avec Odie Payne (dm) la rythmique de cet évènement incontournable. Sa prestation vocale évoque Chuck Berry dans cette façon d’interpréter le blues de façon low down. L’ancien partenaire d’Otis Rush, se met au niveau de ses accompagnateurs dont l’excellent pianiste blues et boogie Frank Muschalle. A l’inverse, la venue de Louisiana Red dans ce contexte est un peu surprenante car s’éloignant du style Chicago pour proposer un univers heurté plus brut mais non dénué d’authenticité. La partie de Rusty Zinn débute par un bel hommage en solo à Jimmy Rogers sur «Ludella» avant d’enchaîner sur un duo avec Peter Müller sur un thème de Tommy Johnson «Big Road Blues» datant de 1928 et enregistré à Memphis. Rusty Zinn est vraiment un sideman hors pair sachant s’exprimer dans différents contextes tout en démontrant une connaissance plurielle du blues. Sa belle version du classique de Rick Estrin «Come Get This Blues Up Off Me» est une forme de retour aux sources pour le guitariste californien.
Ce superbe concert est une bonne nouvelle qui démontre encore l’attachement au blues que porte le label Black & Blue. Une forme également d’hommage à Jacques Morgantini qui nous a quitté le 2 décembre 2019.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueVeronica Swift
Confessions

You’re Gonna Hear From Me, A Little Taste, Interlude*, Forget About the Boy, Stranger in Town, I Don’t Wanna Cry Anymore, I Hope She Makes You Happy*, Confession/The Other Woman*, Gypsy in My Soul, No Not Much, I’m Hip, No Regrets
Veronica Swift (voc), Emmet Cohen, Benny Green* (p), Russell Hall, David Wong* (b), Kyle Poole, Carl Allen* (dm)

Enregistré à New York, date non précisée
Durée: 51’ 28’’
Mack Avenue 1149 (www.mackavenue.com)


Veronica Swift a été la révélation de Jazz in Marciac 2019, où elle était l’invitée du quartet de Wynton Marsalis (voir notre compte-rendu). Une invitation qui vaut déjà en soi gage d’excellence, confirmé par la performance de la jeune chanteuse de 25 ans, qui a séduit par ses qualités d’expression, sans maniérisme. Fille du pianiste Hod O'Brien (1936-2016) et de la chanteuse Stephanie Nakasian (1954), elle est originaire de Charlottesville, VA. Dès l’âge de 9 ans, elle enregistre un premier disque, Veronica’s House of Jazz, accompagnée de Richie Cole (as) et de ses parents avec lesquels elle commence à effectuer des tournées. A 11 ans, elle se produit au Dizzy’s Club du Lincoln Center, à 13 ans, elle enregistre un deuxième album avec Harry Allen (as), It’s Great to Be Alive. En 2015, elle sort un troisième disque, Lonely Woman, le dernier où apparaît son père, et termine deuxième de la Thelonious Monk Competition. Diplômée un an plus tard, elle s’installe à New York où elle débute notamment des collaborations avec le Jazz at Lincoln Center Orchestra et le trio de Benny Green (Jazz Hot 642, 673) qu’elle suit en tournée en 2019.

On retrouve d’ailleurs ce trio sur trois des titres de son nouvel album, Confessions, le premier paru sur un «grand» label. Mais pour l’essentiel de ce CD, c’est le trio d’Emmet Cohen qui officie. Appartenant à la même génération (29 ans), le pianiste a également révélé très jeune un talent étonnant qui l’a déjà amené à jouer auprès des plus grands: Ron Carter, Benny Golson, Jimmy Cobb, Houston Person, de même que Brian Lynch avec lequel il a gravé Questionned Answer en 2012 (voir notre chronique). A la contrebasse, Russell Hall, né à la Jamaïque, a suivi l’enseignement de Ron Carter à la Julliard School de New York et a travaillé avec Wynton et Branford Marsalis, Wayne Shorter ou encore Dee Dee Bridgewater. Venu de Los Angeles, Kyle Poole est du même bois (George Cables, Jeremy Pelt, Peter Bernstein, Wynton Marsalis…). Soit des jeunes gens se plaçant dans un réjouissant renouvellement de la tradition. Et le plaisir de les écouter nous tient de la première à la dernière note. Dès «You’re Gonna Hear From Me», le swing de Veronica Swift et de ses complices saute aux oreilles. Bonne scatteuse, par son timbre chaud, parfois légèrement voilé («Forget About the Boy»), et ses inflexions très dynamiques, Véronica donne du relief au répertoire. Auteur de tous les arrangements et d’un original bien troussé («I Hope She Makes You Happy»), elle ne cherche pas à révolutionner les formes. Il s’agit juste de très bon jazz, impeccablement interprété, où les deux sections rythmiques prennent une part déterminante (belle expressivité blues sur
«No Regrets», variations stride sur «I'm Hip»). Mademoiselle Swift sait aussi créer l’émotion sur les ballades, confère sa touchante interprétation du medley «Confession/The Other Woman», magnifiquement soutenue par Benny Green.
Si elle continue de creuser le sillon d'un jazz enraciné, avec la même qualité de partenaires, Veronica Swift devrait compter parmi les chanteuses à suivre pour les prochaines années.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Duke Robillard Band
Ear Worms

Don’t Brother Trying to Steal Her Love, On This of Goodbye, Living With the Animals, Careless Love, Everday I Have to Cry Some, I Am a Lonesome Hobo, Sweet Nothin’s, Soldier of Love, Dear Dad, Yes We Can, Yellow Moon, Rawhide, You Belong to Me
Duke Robillard (g, voc 2), Bruce Bears (p, kb, voc 10), Brad Hallen (b), Mark Teixeira (dm, perc, voc 11), Dave Howard (voc 1), Julie Grant (voc 5), Sunny Crownover (voc 5 & 7, back voc 2), Chris Cote (voc 3), Mark Cutler (voc, g 6), Klem Klimek (voc 9, ts 2), Baxter Hall (g 2), Marnie Hall (vln 3), Doug James (bar), Jeff «Doc» Chanon (tp, arr 2), Marty Ballou (b 1)

Enregistré à West Greenwich, RI, date non communiquée
Durée: 51’ 02’’
Stony Plain Records 1403 (Socadisc)


Duke Robillard est certainement l’un des plus talentueux guitaristes de blues de sa génération, partant d’une école west coast à la T-Bone Walker pour s’ouvrir vers l’ensemble des musiques populaires afro-américaines. Il est le plus jazz des guitaristes de blues, né en 1948 à Woonsocket, RI, fondateur en 1967 du célèbre groupe Roomfull of Blues avec le pianiste Al Copley, une formation de rhythm and blues reprenant le répertoire des années 1940 et 1950, qui se produira en 1974 avec Count Basie et qui enregistrera son premier album avec Scott Hamilton (ts). Duke Robillard cède sa place en 1980 à l’excellent Ronnie Earl, débutant ainsi une carrière impressionnante de leader et de sideman. Produisant avec brio les derniers albums de Jay McShann et Jimmy Witherspoon, tout en réalisant des projets ambitieux autour de l’œuvre de T. Bone Walker, une session avec Pinetop Perkins, Snooky Pryor, Johnny Adams ou Ruth Brown, il est l’un des dépositaires contemporains de la mémoire du blues. Son amour du jazz lui fait retrouver également son ami Scott Hamilton à plusieurs reprises, mais aussi avec Hal Singer, ou de mettre sur pied un superbe New Guitars Summit en compagnie d’Herb Ellis. Un jeu d’une grande clarté, toujours précis en single notes avec ce souci permanent de faire swinguer son blues.
Ce nouvel album est une curiosité dans sa discographie. Comme le guitariste le dit dans le livret, ce Ear Worms (mélodie qui reste dans la tête) est un album de reprises: «Des chansons que j’ai entendues et qui m’ont attiré en grandissant. Elles remontent à la période de mon adolescence et ne correspondent pas à un style particulier»,tout en précisant, avec humour, que les «ear worms» peuvent être entêtantes aussi parce qu’il s’agit de chansons très mauvaises! Loin d’en arriver là, le disque est une réussite dans l’ensemble, malgré l’effet compilation donné par la grande diversité des styles abordés (blues, soul, rhythm and blues, rock and roll…). Une forme de parenthèse dans la discographie de Duke Robillard mais où l’on retrouve son groupe habituel dont Bruce Bears et Mark Teixeira. Le chant n’étant pas son point fort – bien qu’étant convaincant sur sa seule composition «Don’t Bother Trying to Steal Her Love» un rock à la Chuck Berry–, le leader s’est entouré de six vocalistes, dont Sunny Crownover très à son avantage sur le tube de Brenda Lee « Sweet Nothing’s» (1960). Les arrangements originaux apportent une couleur singulière à ces titres connus, tels le «Yes We Can» d’Allen Toussaint ou le superbe «Yellow Moon» des Neville Brothers. Une réussite dans le genre!
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChampian Fulton
Christmas With Champian

White Christmas, Petty Paper, I’ll Be Home for Christmas, Winter Wonderland*, Gracias a Dios*, The Christmas Song, Have Yourself a Merry Little Christmas, Christmas Time Is Here*, The Christmas Waltz, Sleigh Ride*, A Child Is Born, Let It Snow*, Merry Merry Christmas
Champian Fulton (p, voc), David Williams (b), Fukushi Tainaka (dm) + Stephen Fulton (tp, flh)*

Enregistré le 27 mars 2017, New York

Durée: 59’ 27’’

Autoproduit CR001 (www.champian.net)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChampian Fulton
The Stylings of Champian

CD1: Day by Day*, Lollipops and Roses, I Only Have Eyes for You*, Blues Etude, I Didn’t Know What Time It Was, Rodeo*, Darn That Dream, Too Marvelous for Words*, Body and Soul
CD2: Isn’t It a Lovely Day*, You’d Be so Nice to Come Home To, Martha’s Prize*, Lonesome and Sorry, All the Things You Are*

Champian Fulton (p, voc), Hide Tanaja (b), Fukushi Tainaka (dm) + Stephen Fulton (tp, flh)*

Enregistré le 27 mars 2018, New York

Durée: 50’ 56’’ + 28’ 33’’

Autoproduit CR002 (www.champian.net)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChampian Fulton & Cory Weeds
Dream a Little...

Dream a Little Dream of Me, Fly Me to the Moon, Lullaby for Art, Darn That Dream, Pennies From Heaven, Once I Had a Secret Love, I Thought About You, Tangerine, I’d Give a Dollar for a Dime, Save Your Love for Me
Champian Fulton (p, voc), Cory Weeds (as)

Enregistré le 24 février 2019, Vancouver (Canada)
Durée: 1h 00’ 46’’

Cellar Live 22519 (www.cellarlive.com)
 

Les disques de Champian Fulton (onze en leader à seulement 34 ans) se succèdent avec un plaisir d’écoute intact. Ses trois derniers albums, enregistrés en 2017, 2018 et 2019 confirment la qualité de cette artiste désormais bien installée dans le paysage middle jazz, aux Etats-Unis comme en Europe. Ceci doit, d’une part, au fait que Champian a développé une synthèse originale au piano et à la voix qui fait partie intégrante de son identité; d’autre part, à la fidélité qu’elle entretient vis-à-vis de ses partenaires (tous les protagonistes de ces trois CDs ont déjà participé à ses précédents enregistrements) à commencer par son père, Stephen Fulton, à l’origine de sa vocation.    
Christmas With Champian
évoque le fameux Ella Wishes You a Swinging Christmas (1960), un sommet dans la longue tradition des albums de Noël. Certes, Champian n’est pas Ella, loin s’en faut, mais elle fait swinguer avec beaucoup de dynamisme ce répertoire dont elle reprend plusieurs titres qui figuraient dans le classique de la maison Verve. Christmas With Champian est avant tout un bon disque de jazz, servi par d’excellents musiciens. Si Champian est une chanteuse à la personnalité très reconnaissable, c’est au piano qu’elle est la plus subtile (solo garnérien sur «Christmas Waltz» de Sammy Cahn et Jule Styne, 1954), soutenue par une section rythmique d’une remarquable finesse. Quant à Stephen Fulton, invité sur cinq titres, son tempérament musical un peu plus introverti apporte du contraste dans le dialogue avec sa fille et une belle sonorité feutrée sur «Christmas Time Is Here» (Vince Guaraldi, 1965), morceau instrumental dont il est le principal soliste. Soit une heure de musique de Noël sur laquelle on ne s’ennuie pas, de «White Christmas» (Irving Berlin, 1941) mis en relief par le groove irradiant de David Williams, à «Merry Merry Christmas», une ballade délicate composée par Champian qu’elle interprète en solo.

Un an après, jour pour jour, Champian Fulton reprenait (quasiment) les mêmes sur The Stylings of Champian, un double CD de standards non moins agréable. Servies avec énergie et conviction, ces reprises bénéficient souvent d’arrangements habiles, presque tous de sa main: «I Only Have Eyes for You» (Harry Warren/Al Dubin, 1934) débute comme une marche, «Body and Soul» (Johnny Green, 1930) est sobrement interprété par un duo voix-contrebasse, «All the Things You Are» (Jerome Kern, 1939), pris sur tempo rapide (bon solo de Stephen Fulton) est introduit par une rythmique latine. Ce dernier est d’ailleurs le seul morceau instrumental avec «Blues Etude» (Oscar Peterson, 1966) sur lequel la pianiste déploie tout son art (à la main droite). Un des très bons moments de ce disque avec «Day by Day» (Axel Stordahl/Paul Weston, 1945) et «Too Marvelous for Words» (Richard A. Whiting, 1937).

Enfin, avec Dream a Little, on a affaire à un live en duo avec le bon saxophoniste canadien Cory Weeds, par ailleurs ex-patron du Cellar Jazz Club à Vancouver (en activité de 2000 à 2014) et fondateur en 2001 du label du même nom (c’est le deuxième disque réunissant Champian Fulton et Cory Weeds chez Cellar Live, après Change Partners en 2014). Ayant également animé l’orchestre maison de son club, l’altiste a eu l’occasion de développer des liens avec les grands jazzmen américains de passage et peut se prévaloir de quelques prestigieuses collaborations dans sa discographie: Harold Mabern, Terrell Stafford, Jeff Hamilton, David Hazeltine, Peter Bernstein ou encore Joey DeFrancesco. Cette session, gravée durant une tournée au Canada, est le résultat d’un «house concert», chez «Will and Norah», une demeure qui semble-t-il réserve le meilleur accueil aux musiciens et amateurs de jazz. La chaleur du lieu se ressent d’ailleurs dans l’enregistrement. Le duo paraît bien convenir à Champian Fulton qui gagne en densité sous ce format. Parmi les titres du Great American Song Book, on savoure tout particulièrement ici un «Fly Me to the Moon» (Bart Howard, 1954) emprunt d’un certain lyrisme, avec des solos à propos (courte citation de «All the Things You Are» par Champian), un superbe blues, «I Thought About You» (Jimmy Van Heusen, 1939) ou encore «Tangerine» (Victor Schertzinger, 1941) où Cory Weeds est à son affaire.

On se réjouit à l’avance des prochains rendez-vous avec Miss Champian.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNaïma Quartet
Sea of Red

Move  Sea of Red, Wives and Lovers, Avant les Etangs, Les Etangs, Isn't This a Lovely Day, Never Will I Marry, Frim Fram Sauce, Duke Ellington's Sound of Love, Your Lines, Brisha, One or Two
Naïma Girou (b, voc),
John Owens (g),Jules Le Risbé (p), Thomas Dorméné (dm)
Date et lieu d'enregistrement non communiqués
Durée: 49' 08''
Autoproduit NQ2/1 (Inouie Distribution)  


Le projet Naïma Quartet est né il y a un peu plus de trois ans autour de la jeune contrebassiste et chanteuse Naïma Girou originaire de Montpellier. L’histoire d'amitié d'une formation locale où l'on retrouve Jules Le Risbé qu'on a déjà entendu auprès de Daniel Huck. Il y a également au sein de cette formation le guitariste irlandais John Owens doté d'un joli phrasé où l'économie de notes et la musicalité le rapprochent de l'univers de Jim Hall. Ce premier album est fort prometteur et nous plonge dans une esthétique évoquant Helen Merrill dans son approche du chant, évitant tout effet superflu dans son interprétation des standards ou des compositions à l'image de son jeu de contrebassiste tout en sobriété. Cela se vérifie notamment sur la longue introduction de «The Sea of Red» où la fragilité de la voix laisse la place à une guitare à la fois aérienne et aventureuse dans ses harmonies.Le Naïma Quartet a été le lauréat du premier prix et du prix du public du concours Crest Jazz Vocal en 2017, ce qui lui a ouvert des premières parties (Henri Texier) et récemment la scène du Sunset, à Paris, pour le lancement de ce premier album. Excursion dans la chanson française avec «Les Etangs», swing basique évoquant Slam Stewart et Nat King Cole sur «Frim Fram Sauce»: le quartet a trouvé le juste équilibre entre tradition et modernité. Sa version tout en décontraction de «Isn't This a Lovely Day» est un modèle du genre sur l'arrangement du pianiste du groupe, tissant de superbes contre-chants sur la voix de Naïma. Un des moments les plus intenses du disque reste le superbe duo voix-piano sur le classique de Mingus «Duke Ellington's Sound of Love» où la chanteuse joue avec facilité sur les changements de registre, de l'aiguë au grave, refusant toute forme de vibrato ou d'expressivité. Un choix assumé qui donne à ce quartet une couleur singulière. Une curiosité!
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBehia Jazz Band
Night and Day With Cole Porter

Love for Sale, Just One of Those Things, My Heart Belongs to Daddy, I’ve Got You Under My Skin, Everytime We Say Goodbye, Conversation Blues, I Concentrate on You, I Get a Kick Out of You, Night and Day, Blue Swing, It’s Alright With Me, Let’s Do It
Behia (voc), Manu Carré (ts), Philippe Cocogne (p), Philippe Brassoud (b), Jérôme Achat (dm)

Enregistré à Antibes (06), date non précisée

Durée: 57’ 11’’

Black & Blue 1067.2 (Socadisc)


Originaire des Alpes-Maritimes où elle se produit sur les scènes de festivals comme dans les hôtels chics de la Côte, la chanteuse Behia publie aujourd’hui son quatrième album. Dans la chronique de son premier CD, Just Squeeze Me (supplément internet du Jazz Hot n°603, 2003), notre regretté Michel Bedin, qui appréciait les chanteuses, n’avait pas manqué de souligner les qualités vocales de celle-ci, sur un répertoire de standards du jazz et de la bossa nova. Et après un hommage à Billie Holiday en 2011, avec notamment François Chassagnite et Francis Lockwood, c’est au Cole Porter Songbook que Behia se consacre, agrémenté de deux compositions personnelles dans le ton: «Conversation Blues» et «Blue Swing» dans lequel elle laisse longuement s’exprimer ses partenaires, en particulier Manu Carré (enseignant au conservatoire de Menton) qui s’inscrit dans une belle tradition du ténor. Quant à la section rythmique, emmenée par Philippe Cocogne auteur de tous les arrangements, elle remplit impeccablement son office (habiles variations latines, tantôt bossa sur «Love for Sale», afrocubaine sur «My Heart Belongs to Daddy»). Si l’on ajoute à cela l’interprétation incarnée de Behia, dont le timbre chaleureux habille joliment les titres immortels de Cole Porter, on ne saurait qu’encourager résidents et visiteurs de la région d’Antibes à passer une bonne soirée jazz en sa compagnie. 
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Jorge Nila
Tenor Time

Fried Bananas, Soul Station, On a Misty Night, Infant Eyes, Rocket Love, Inner Urge, The Everywhere Calypso, The Eternal Triangle, Our Miss Brooks
Jorge Nila (ts), Dave Stryker (eg), Mitch Towne (org), Dana Murray (dm)
Enregistré le 17 juin 2018, Papillon, NE
Durée: 54’ 18’’
Ninjazz Records 001 (www.ninjazzrecords.com)


Le ténor Jorge Nila a commencé sa carrière en 1965 à Omaha (Nebraska) jouant dans les clubs de la région avec son ami Dave Stryker avant de déménager à New York en 1978 et de poursuivre son apprentissage auprès de George Coleman. Il travaille en sideman avec les pianistes Eddie Palmieri et Larry Willis mais aussi avec l’organiste Jack McDuff, l’ex-messengers Bryan Lynch (tp) ou le guitariste Russell Malone. Après de sérieux problèmes cardiaques, il retrouve un second souffle dans l’enseignement et la direction d’El Museo Latino, dans sa ville natale, avant de reprendre ses activités de musicien d’où sa discrète discographie.
C’est un superbe album de jazz que nous offre ce bopper pur et dur qui cultive une tradition dans la lignée de Dexter Gordon avec une sonorité puissante et organique doublée d’un phrasé plat au swing intense. Ce deuxième album de Jorge Nila est une sorte de réunion d’amis, tous originaires d’Omaha, ayant participé à la diffusion du jazz dans cette région. Un quartet dans l’esprit des formations hard bop des années 1960 autour de l’orgue Hammond B3 avec saxophone ténor et guitare faisant revivre le catalogue Blue Note de l’époque. Le leader a choisi de rendre hommage aux saxophonistes ténors qui ont compté dans son évolution de musicien, mais aussi à ceux qu’il a pu entendre au détour d’un club ou d’un disque. Ainsi, on débute par «Fried Bananas», célèbre thème de Dexter Gordon dans sa période européenne, enregistré pour la première fois par le label SteepleChase en 1972. Cet art de choisir toujours la note qui fait la différence est au cœur du jeu de Jorge Nila qui ne cache pas ses influences qui incluent Coltrane sur la ballade «On a Misty Night» du pianiste Tadd Dameron, mais aussi le blues sur une belle version de «Soul Station» d’Hank Mobley. Sur ce dernier thème, le guitariste et producteur de la session Dave Stryker se met en valeur dans un jeu classique néo-bop d’une grande fluidité à la sonorité jouant avec la réverbération. Dana Murray assure aux baguettes une assise rythmique solide et aérienne à la fois, lui qui a partagé la scène avec Wynton Marsalis à la fin des années 1990 et qui est également producteur et ingénieur du son, possédant un studio d’enregistrement. L’album se termine sur un shuffle bluesy à souhait sur «Our Miss Brooks», un thème de l’obscur Harold Vick (ts) qui fit partie de la maison Blue Note auprès d’organistes célèbres de Jack McDuff à  Jimmy McGriff en passant par Big John Patton, Larry Young ou Shirley Scott avant bifurquer vers le rhythm and blues en travaillant avec Ray Charles et Aretha Franklin. Cet  hommage aux ténors est une belle carte de visite pour ce superbe saxophoniste qui reste une découverte de premier plan.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDave Stryker
Eight Track Christmas

This Christmas, What Child Is This?, God Rest Ye Merry Gentlemen, Happy Xmas (War Is Over), Soulful Frosty, Christmas Time Is Here, Sleigh Ride, Blue Christmas, We Three Kings, O Tannenbaum*
Dave Stryker (eg), Stefon Harris (vib), Jared Gold (org), McClenty Hunter (dm, perc) + Steve Nelson (vib)*
Enregistré le 11 juin 2019, Paramus, NJ
Durée: 50’ 54’’
Strykezone Records 8819 (www.davestryker.com)


Les disques de jazz de Noël sont une tradition tenace –et qui compte quelques pièces d’excellence: Ella Wishes You a Swinging Christmas (1960, Verve), Sounds of Christmas de Ramsey Lewis (1961, Argo), Christmas ’64 de Jimmy Smith (1964, Verve), Crescent City Christmas Card de Wynton Marsalis (1989, Columbia), An Oscar Peterson Christmas (1995, Telarc), entre autres… – et à laquelle Dave Stryker sacrifie de nouveau, plus de vingt ans après son Six Strings Santa (1996). Cette fois, c’est flanqué de son groupe Eight Track, avec lequel il a déjà enregistré trois albums, que le guitariste à la prolifique discographie ajoute un nouveau CD dans la (jazz) hotte du Père Noël. L’association guitare-orgue-vibraphone évoque toujours l’une des influences majeures du leader, Grant Green (Stryker avait d’ailleurs participé, en 1998 à un hommage collectif, avec notamment Peter Bernstein et Russell Malone: A Tribute to Grant Green, Evidence) et le combo que celui-ci avait réuni sur Street of Dreams (1964, Blue Note): Larry Young (org), Bobby Hutcherson (vib), Elvin Jones (dm). Sans oublier l’influence d’un autre partenaire de Grant Green, Jack McDuff (org), auprès duquel Dave Styker a débuté sa carrière. D’où le groove chuchy millésimé sixties qui a présidé aux reprises jazz de hits du rhythm and blues et de la soul sur les précédents disques.
C’est la même démarche qui s’applique ici, les grelots du traîneau de Santa Claus en plus. Le répertoire est constitué à la fois de morceaux traditionnels («O Tannenbaum»/«Mon beau sapin», «
What Child Is This?»/«Greensleeves»…) et de compositions plus récentes appartenant plutôt au domaine des musiques commerciales («Blue Christmas» popularisé par Elvis Presley, «Happy Xmas» de John Lennon…). Dave Stryker et son Eight Track s’emploient à jazzifier tout ça. Le résultat est sympathique sans être passionnant. On s’ennuie un peu sur les classiques des chorales du 24 décembre (moins peut-être sur «What Child Is This?», plus rythmé). Du côté des reprises pop, deux titres sortent du lot: «This Christmas» (1970) du chanteur soul Donny Hathaway (1945-1979) fournit une matière intéressante au groupe, avec trois solos inspirés de Stefon Harris, Dave Stryker et Jared Gold; de même, «Sleigh Ride» (1948) du compositeur de musique orchestrale, Leroy Anderson (1908-1975), plus nerveux que la moyenne et où McClenty Hunter s’anime enfin.
A coup sûr, pas le meilleur disque de Dave Stryker, mais idéal pour donner du groove au réveillon.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2020

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDave Stryker
Eight Track III

Move On Up, Papa Was A Rollin' Stone, Pretzel Logic, Too High, We've Only Just Begun, This Guy's in Love With You, Everybody Loves the Sunshine, After the Dance, Joy Inside My Tears
Dave Stryker (eg), Stefon Harris (vib), Jared Gold (org), McClenty Hunter (dm), Mayra Casales (cga, perc)
Durée: 52' 37''
Enregistré le 21 janvier 2019, Paramus, NJ
Strikezone Records 8818 (www.davestryker.com)
 

C'est le troisième volume de la série «Eight Tracks» de Dave Stryker qui rend hommage à une époque faisant la part belle au groove funky de Stevie Wonder et des Temptations en passant par Curtis Mayfield, Marvin Gaye et Roy Ayers. Dans ce contexte, le guitariste a privilégié l'aspect mélodique tout en proposant des arrangements originaux mettant en valeur chaque soliste dans un esprit purement jazz. Il en ressort un album tout à fait remarquable dans son approche, due à l'osmose d'un quartet de musiciens de jazz de culture. Un parfait équilibre de couleurs et d'arrangements autour du vibraphone de Stefon Harris qui apporte une dimension singulière dans ce type de formation guitare-orgue-batterie. L'art également de surprendre avec cette version du «Move On Up» sur un shuffle plein de légèreté et d'assurance de McClenty Hunter, certainement l'un des meilleurs batteurs de sa génération. Une superbe qualité de frappe et un sens du swing qu'il doit à cette forme de transmission du jazz qu'il a connu tout au long de son parcours, de la fameuse Juilliard School avec ses professeurs Grady Tate et Carl Allen, à son rôle de sideman avec Cedar Walton ou Curtis Fuller. La présence de Jared Gold dans un tel projet est une évidence tant leur collaboration est une longue histoire qui a débuté au début des années 2000. Jared est actuellement un organiste qui compte dans la scène contemporaine post-bop à New York. Il a réussi à intégrer les bases blues et funky de la génération des McDuff et autres McGriff tout en y intégrant l'esprit aventureux d'un Larry Young, notamment l'aspect modal ainsi qu'une palette sonore plus large. Dans cette musique, le blues n'est jamais loin comme sur la ballade de Donald Fagen «Prezel Logic» où le guitariste joue sans effet superflu, en single note doublé d'une sonorité pure évoquant Kenny Burrell. Son traitement de la mélodie sur «We've Only Just Begun» est un modèle de musicalité.
Rappelons que Dave Stryker, musicien originaire d'Omaha a construit sa carrière à New York depuis 1980, d’abord auprès de Jack McDuff, avant de partager la scène durant une dizaine d'années avec Stanley Turrentine (ts). Il a déjà derrière lui près d'une trentaine d'albums en leader dans des configurations allant du trio au big band, d’abord sur le label danois SteepleChase et, depuis 2013, sur son propre label, Strikezone Records. Dans la production actuelle, ce nouvel album de Dave Stryker n'est pas loin de l'indispensable.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2020
CHRONIQUES © Jazz Hot 2019

John Coltrane
Blue World

Naima (Take 1), Village Blues (Take 2), Blue World, Village Blues (Take 1), Village Blues (Take 3), Like Sonny, Traneing In, Naima (Take 2)
John Coltrane (ts), Mccoy Tyner (p), Jimmy Garrison (b), Elvin Jones (dm)

Enregistré le 24 juin 1964, Englewood Cliffs, NJ

Durée: 36’ 34”

Impulse! 00602577626524 (Universal)


Enregistrement de courte durée, indispensable, qui prend place en juin 1964, entre le spirituel Crescent (Impulse! AS66) d’avril 1964 et le preach A Love Supreme (Impuse! AS77) de décembre 1964, cette musique se place dans la veine blues and spiritual qui illumine cette période du John Coltrane Quartet, si marquée de l’atmosphère du temps, la conquête des Droits civils et les événements tragiques ou épiques qui s’y rattachent. Cette séance, imprévue, trouve son origine dans la demande d’un cinéaste canadien (Québec), Gilles Groulx, en vue de la bande-son d’un film en noir & blanc Le Chat dans le sac qui sortira en août 1964, et remportera le grand prix du long métrage canadien au Festival de Montréal en 1964.
Cela dit pour l’histoire, car la musique de John Coltrane, qu’il accepta d’enregistrer avec bienveillance grâce à l’entremise de Jimmy Garrison, vole à 10000 mètres au-dessus d’un film dans l’esprit de la nouvelle vague française, c’est-à-dire superficiel, sur fond de préoccupation nombriliste et identitaire (la situation de la minorité québecoise francophone dans le grand ensemble anglophone canadien et les états d’âme d’un couple immature). Gilles Groulx, s’imaginant d’avant-garde et revendicatif, devait penser que John Coltrane était un musicien d’avant-garde (la mode se pensait d’avant-garde), et a imaginé une analogie entre les situations afro-américaine et québécoise. C’est pour le moins confondant de naïveté et d'inculture; le film est très pauvre: l’habituel malentendu de l’époque, l’Europe et la France (le Canada français par imitation) en particulier ont connu les mêmes approximations-analogies abusives entre luttes afro-américaines et décolonisation, mouvements estudiantins et adolescents qui feront le bonheur de la société de consommation, de la musique commerciale, pop, folk ou de variété.
John Coltrane a, lui, les deux pieds dans la glaise de sa culture, dans la réalité tragique du moment, et son art, tout aussi original soit-il et grâce à ça justement, est l’émanation, l’expression dans sa forme de ce que vit dans le réel la communauté afro-américaine. Il y a chez John Coltrane, et dans tout le jazz de toutes les époques d’ailleurs depuis Louis Armstrong, une maturité, une profondeur, en rapport avec la dureté de la condition des Afro-Américains, qui contrastent totalement avec le caractère artificiel et superficiel des luttes adolescentes de l’Europe, perceptibles ici dans ce film québécois: des «révoltes» comme le dit un héros qui hésite à se qualifier de «révolutionnaire» dans son petit confort bourgeois, bien loin des réalités tragiques de la condition afro-américaine et des luttes pour en sortir. De fait, la musique est peu (une dizaine de minutes) et mal utilisée dans le film, géante sur fond de dialogues creux, insignifiants. Quelques images «esthétisantes», «photographiques», de mode, car en noir & blanc, confirment ce malentendu total. Le noir & blanc des images du jazz n'a aucun point commun avec celui de la nouvelle vague.
Cela dit, il reste la bande-son, une sorte de miracle né d'un malentendu, et elle nous revient intacte dans sa profondeur car John Coltrane a demandé au fidèle Rudy Van Gelder d’enregistrer la séance. Le quartet est à l’apogée, les musiciens sont tout entiers investis dans un son d’ensemble en rapport avec l’expression déterminée par le leader. Jimmy Garrison, au son très mat, intense; McCoy Tyner, la digne alternative mélodique du leader, distillant les éclairs brillants de cette musique qui augmentent le contraste avec son caractère sombre; Elvin Jones a inventé une nouvelle manière de faire swinguer la batterie, avec ses nappes de cymbales, de frottements de peaux, accentuant le caractère «stellaire» de la sonorité du groupe; John Coltrane profond, puissant, spiritual, preacher traçant la route comme un autre Martin Luther King, Jr.
Si on avait choisi un film en symbiose avec sa musique, comme pour Mahalia Jackson, il aurait fallu prendre un film sur la grande lutte des Droits civils. On espère que ça viendra un jour, c’est la musique de ce temps tout autant que celle de Louis, de Mahalia, de Duke, de Billie, d’Ella, de Ray ou de B.B. King. Ces musiques, ces artistes essentiels, ont besoin de films, d’histoires à leur mesure, bien réelles même quand elles évoquent le vaudou ou la transe, bien humaines, enracinées, tragiques ou heureuses (cf. notre article «La longue marche vers l’égalité»). Le cinéma italien a parfois réussi la rencontre de la profondeur de la musique et des images.
La base du répertoire  de ce Blue World est constitué de blues, et quand le blues prend cette dimension, cette puissance, cette profondeur, il devient de fait du spiritual, pas du gospel mais bien du spiritual. Ecouter deux versions de «Naima», «Traneing In», «Blue World», «Village Blue», dans cette période du John Coltrane Quartet est un vrai cadeau de Noël de 36 minutes. Le label Impulse!, parfois galvaudé depuis quelques années, n’a pas connu pareille fête depuis des lustres, comme un retour à la source de ce qu'il fut.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Carol Sudhalter Quartet
Live at Saint Peter's Church

On a Misty Night, Park Avenue Petite, Time Remembered, Colin Blues*, Valse Hot, Fun in the Alley, Gee Baby Ain't Good to You, Luiza
Carol Sudhalter (bar, ts, fl, voc*), Patrick Poladian (p), Kevin Halley (b), Mike Campenni (dm)

Enregistré le 7 mars 2018, New York

Durée: 48' 07''

Alpha Project 194 (https://sudhalter.com)

C'est une personnalité attachante et singulière de la scène du jazz new-yorkais qui vient de produire son dixième album en concert à la célèbre Saint Peter's Church sur Lexington Avenue à New York. Carol Sudhalter est une pionnière dans son genre, une musicienne et pédagogue pour qui le jazz est une leçon de vie au quotidien. Née en 1943 à Newton (Massachusetts), elle est issue d'une famille de musiciens. Son père joue de l'alto dans les formations d'Eddy Duchin (p) et Bobby Hackett (tp), et ses frères, Richard et James, sont également musiciens de jazz. Elle débute dans les années 1960 à la flûte et étudie la théorie de la musique duthird stream avec Ran Blake (p) et Phil Wilson (tb) au New England Conservatory of Music avant d'orienter sa carrière vers l'enseignement et le journalisme, quittant sa ville de Boston pour New York en 1978. C'est à cette époque qu'elle rejoint le premier groupe féminin de latin jazz «Latin Fever» et fonde en 1986 le big band Astoria dont les membres, issus du quartier du Queens, travaillent des œuvres originales mais aussi le répertoire de Mary Lou Williams afin de diffuser le jazz auprès d'un public plus large. Son travail de sidewoman auprès d'Etta Jones, Chico Freeman, Duffy Jackson, Jimmy Cobb, Henry Butler ou Jimmy McGriff démontre une ouverture d'esprit ainsi qu'une connaissance approfondie du jazz. Elle est également à l'initiative de plusieurs projets, tels les Jazz Mondays à l'Atens Square Park de 1989 à 2001 ou plus récemment les Monthly Jazz Jam au FlushingTown Hall, ouverts aux étudiants, musiciens professionnels et enseignants ou simples spectateurs autour d''une thématique (comme la musique de Louis Armstrong en septembre dernier).
C'est au saxophone baryton et à la flûte qu'elle s’exprime sur cet album live en compagnie de son quartet habituel. On sent d'emblée, la cohésion du groupe dans la mise en place avec une thématique straight ahead faisant la part belle à Tadd Dameron, Sonny Rollins, Benny Golson, Bill Evans, Hank Mobley ou Tom Jobim. Dès le premier morceau «On a Misty Night», on découvre le jeu tout en fluidité et la sonorité acérée doublée d'une attaque robuste et franche au baryton de Carol Sudhalter. On notera également une forme de légèreté dans son approche de l'instrument, qu'on retrouve sur sa version enlevée de «Valse Hot». A la flûte, elle s'illustre magistralement sur «Time Remembered» ou «Luiza» avec beaucoup de délicatesse et un amour pour l'aspect mélodique évoquant la maîtrise d'un Herbie Mann. Le trio est un écrin pour le leader comme sur la superbe ballade «Park Avenue Petite» démontrant une belle musicalité toujours proche de la mélodie. On peut regretter la prise de son sur «Colin Blues» ainsi qu'une prestation vocale non convaincante sur ce même titre. Un bémol qui n'affectera pas cette heureuse découverte d'une musicienne ne manquant pas d'authenticité.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Michele Hendricks
A Little Bit of Ella (Now and Then)

Sweet Georgia Brown (short version), How High the Moon*, Love for Sale, It Don’t Mean a Thing, Things Ain’t What They Used to Be, Oh Lady Be Good, Our Love Is Here to Stay, A Little Bit of Ella (Now and Then), Airmail Special, Every Time We Say Goodbye, Sweet Georgia Brown (extended version)
Michele Hendricks (voc), Tommy Flanagan (p), Peter Washington (b), Lewis Nash (dm) + selon les titres, Brian Lynch (tp), Robin Eubanks (tb), David Fathead Newman (ts), Jon Hendricks (voc)*

Enregistré les 7 et 8 janvier 1998, New York
Durée: 1h 03’ 23’’

Cristal Records 237 (Sony Music)

Michele Hendricks
Another Side

Cannonball Blues, Fulu’s Paradise, The Saga of Moby Dick, Trivia Madness, Ask Inside, Mama You Told Me, Regulatecha!, Flight of Foos, Why Did You Have to Go?, Honk if Ya Want It, Don’t Give Your Soul Away, Chicken Scratch, Il y a des cons partout
Michele Hendricks (voc), Olivier Temime (ts), Arnaud Mattei (p), Bruno Rousselet (b), Philippe Soirat (dm)

Enregistré en novembre 2018, Rochefort (17)

Durée: 58’ 55’

Cristal Records 290 (Sony Music)


Enfant de la balle, Michele Hendricks, née en 1953, a toujours su faire entendre sa voix tout en s’inscrivant dans son «lourd» héritage familial et culturel, celui de son père, le grand Jon Hendricks (1921-2018). Il y a vingt-huit ans déjà, elle expliquait à Jazz Hot
(n°484, 1991) sa proximité avec lui, avec une certaine tradition jazzique, de même que sa volonté d’affirmer un style original. Un héritage qu’elle fait vivre et prospérer à Paris, où elle vit, chante et enseigne depuis de longues années.
Alors qu’elle sort, en cette fin 2019, un album de compositions originales ou récentes, Another Side, nous revenons d’abord sur son précédent disque, A Little Bit of Ella, a contrario constitué de standards, et qui ne nous était pas parvenu à sa sortie, début 2016. Il n’est jamais trop tard pour parler d’un bon disque, d’autant que celui-ci a été enregistré en… 1998! Dans le livret, Michele nous expose le contexte de ces deux sessions new-yorkaises de janvier 1998: souhaitant rendre hommage à son idole Ella Fitzgerald (1917-1996, voir notre dossier), la chanteuse contacte Tommy Flanagan (1930-2001), l’un de ses accompagnateurs emblématiques, qui, sollicité de toutes parts pour la même raison, a décidé de tout refuser en bloc. Pourtant, il se ravise un mois plus tard, et il rappelle Michele Hendricks. Elle passe ainsi en studio pour graver quelques-unes des plus belles chansons d’Ella, et un inédit de sa main, accompagnée d’un trio de haut-vol –Tommy Flanagan, Peter Washington, Lewis Nash– et d’invités de marque, dont Jon Hendricks. D’emblée, Michele, qui est l’auteur de tous les arrangements, affirme sa personnalité avec un «Sweet Georgia Brown» funky, dont une version longue est livrée en fin d’album. Plus surprenant encore, «How High the Moon» débute en reggae puis part sur un scat endiablé où la fille et le père se donnent la réplique de façon vertigineuse. Loin de toute imitation, c’est par sa technique vocale hors pair que Michele Hendricks rappelle Ella (et son géniteur), jouant du scat avec une grande dextérité, notamment sur «Oh Lady Be Good» et «Airmail Special» avec, et sur le second, deux beaux solos virevoltants de Tommy Flanagan et Fathead Newman. Du fait de la dimension des intervenants, un véritable all stars, tout est excellent, de l’évocation du duo Ella-Ellington («It Don’t Mean a Thing», «Things Ain’t What They Used to Be») au bon original de Michele, «A Little Bit of Ella» avec des paroles bourrées de références aux grands succès d’Ella Fitzgerald.

Vingt ans après, on retrouve Michele Hendricks dans un autre contexte. Certains des jazz giants qui l’entouraient sur A Little Bit of Ella ne sont plus de ce monde: Tommy Flanagan, David Newman et bien-sûr Jon… Elle reste cependant solidement accompagnée sur Another Side, en particulier par le maître rythmicien Philippe Soirat, qu’on a plaisir à entendre sur un répertoire de compositions récentes de jazzmen de l'hexagone –hormis «Flight of Foos» («Flight of the Foo Birds» de Neal Hefti)– sur lesquelles elle a posé des paroles, ou bien des titres dont elle est entièrement l’auteur. La qualité des mélodies et des orchestrations offre un beau terrain d’expression à la chanteuse, dont le scat est toujours étourdissant, voire exubérant (le bien nommé «Trivia Madness», paroles et musique de Michele Hendricks). Les plus notables réussites de cet album sont, à notre avis, l’énergique «Cannonball Blues» (Hervé Meschinet), avec un Olivier Temime à son affaire dans le rôle principal, «Fulu’s Paradise» (Vincent Magnier) aux rythmes latins chaloupés, un autre bon blues, «Mama You Told Me» (Michele Hendricks) et bien évidemment «Flight of Foos», au swing tenu d'une main ferme par la section rythmique. Cet Another Side, qui nous présente effectivement une autre facette du travail de Michele Hendricks s’achève de façon humoristique avec un original de la chanteuse, «Il y a des cons partout», qui évoque l’ancrage français de Michele Hendricks.

Une bonne chanteuse en pleine possession de ses moyens dont on regrette la relative discrétion sur les scènes françaises.

rôme Partage
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueTom Pierson Orchestra
Last Works

CD1: Abandonned, Chandra Lowery's Samba, By the Marty's Decree, Time Remembered, Winter's End, Dark Story, The Pharaoh's Serpent
CD2: Elipsis, Sultry, 45/8, In God's Name, Two Becoming 3, Among Strangers

Tom Pierson (p, lead, arr), Blue Lou Marini (ts,as), Mark Vinci (s), Shu Enomoto (s), Neil Johnson (s), Michael Lutzeier (s), Dominic Derasse (tp), Mike Ponella (tp), Tim Leopold (tp), Lew Soloff (tp), Ben Herrington (tb), Robinson Khoury (tb), Dan Levine (tb), Jeff Nelson (tb), Kanoa Mendenhall (b), Pheeroan Aklaff (dm)

Enregistré du 19 au 23 janvier 2015, New York

Durée: 1h 05' 50'' + 57' 42''

Ratspack Records
(https://tompierson.bandcamp.com)

C'est une pièce gigantesque que nous propose le pianiste, chef d'orchestre, arrangeur et compositeur Tom Pierson avec ses Last Works. Un projet qui représente quarante ans de travail autour d’une formation tout-terrain qui a été choisie par l'institut Smithsonian pour son évocation d'une histoire rétrospective du big band jazz intitulé «Big band Renaissance». L'occasion de découvrir celui qui est «le meilleur compositeur inconnu que je connaisse» d'après Gil Evans. Un compliment qui n'est pas dénué de sens tant l'œuvre de Gil Evans est un point de départ pour Tom Pierson dans son approche contemporaine du big band, tout comme le travail de compositeur et d'arrangeur de Bob Brookmeyer. Il se dégage un effet de masse, parfois de dissonance, comme sur «45/8», avec par moments des passages au swing intense, comme sur «Abandoned», avec un jeu minimaliste et bluesy du leader, suivit d'un chorus plein de détermination de Robinson Khoury (tb) très expressif, rappelant, en véritable maître du growl, Wycliffe Gordon. Les changements de rythmes à l'intérieur de cette thématique originale, au sens large, dépassent le cadre du jazz pour s'aventurer sur une création compacte, où l'écriture laisse une place non négligeable à d'excellents solistes, tel le brillant Lew Soloff (tp) dont c'était le dernier enregistrement. Il est d’ailleurs magistral sur «Times Remembered» avec ses longues phrases doublé d'une sonorité brillante nous ramenant également à son travail avec Gil Evans au Sweet Basil au milieu des années 1980.
Quelques mots sur le leader, Thomas Pierson, qui est né en 1948 à Ashland, Wisconsin. Un musicien au talent précoce puisqu'il est soliste à l'âge de 13 ans au Houston Symphony. Il fait ses études à la fameuse Juilliard School afin de devenir pianiste classique, mais il choisit finalement le jazz bien que travaillant pour le Métropolitan Orchestra l'œuvre de Leonard Bernstein, les musiques de films dontManhattan de Woody Allen. Il s'installe au Japon au début des années 1990 et dirige son propre orchestre dont les musiciens sont pour la plupart des vétérans de la scène jazz new-yorkaise, mais aussi quelques musiciens de studio de haut-vol. Last Works met en exergue le surprenant Blue Lou Marini plus connu dans l'univers du rhythm and blues, qui, dans ce contexte, se révèle tant à l'alto qu'au ténor un soliste passionnant avec un jeu puissant au léger vibrato. Sur«Chandra Lowery's Samba», la cohésion de la rythmique est à l'honneur, tout comme le jeu coltranien de Lou Marini. Dans le livret, Tom Pierson évoque son goût pour l'improvisation sur des pièces plus étendues, un moyen d'échapper à une forme de répétition. La complexité de l'écriture du leader laisse souvent la place à une évolution permanente des climats au sein même de chaque thème. Shu Enomato (ts) nous gratifie d'un superbe chorus sinueux et lyrique sur le thème modal «By the Martyr's». Au final, Last Works représente à merveille la riche personnalité d'un musicien singulier du jazz contemporain.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueVincent Bourgeyx
Cosmic Dream

Antoine's Song, I Fall in Love too Easily, Lost Garden, Middle of Nowhere, Cosmic Dream for Blue Shoes, Dong, It's a Girl, One for the Trouds, Too Much Love, I Love Paris, Nervous Yoyo, Eternal Beginning, Lush Life, End of Nowhere, Peace
Vincent Bourgeyx (p), David Prez (ts), Matt Penman (b), Obed Calvaire (dm)

Enregistré les 21 et 22 septembre 2017, Meudon (78)

Durée: 1h 06' 42''

Paris Jazz Underground 019 (L'Autre Distribution)

Le pianiste Vincent Bourgeyx sort le sixième album sous son nom, et c'est celui de la confirmation du talent d'un artiste mais aussi d'un quartet qui avait déjà enregistré l'excellent Short Trip(Fresh Sound New Talent, 2016) avec en invité la voix de Sara Lazarus. La formation atteint aujourd'hui une forme de sérénité tant dans l'approche des standards que dans l'écriture d'une thématique d'une grande fraîcheur. Un jazz qu'il puise dans une approche post bop du piano jazz dont les fondations remontent à sa solide formation au Berklee College de Boston au début des années 1990. Un jazz que le Bordelais, né en 1972, explore à New York, son diplôme en poche, avec une tournée de plus de deux ans auprès du légendaire Al Grey (tb) avec Bobby Durham aux baguettes. Il partage également durant près de cinq ans l'univers particulier de Jane Ira Bloom (ss), avec des musiciens tels que Mark Dresser (b) ou Bobby Previte (dm). De ses expériences et rencontres, il restera un profond goût pour un jazz fait de richesses harmoniques et rythmiques avec toujours en ligne de mire une notion de swing.
C'est avec son ancien complice de Boston, le contrebassiste Matt Penneman qu'il fonde sa rythmique. Le batteur de Miami, Obed Calvaire, qui a déjà une solide expérience au sein du Mingus Big Band, du trio du pianiste David Kikoski en passant par Wynton Marsalis, complète la formule. Un classicisme revendiqué sur la pièce en trio dans l'esprit de l'école de Detroit sur «I Fall in Love too Easily» succédant à l'excellent «Antoine's Song» rappelant le Hancock des années Blue Note avec un jeu dynamique et délicat à la fois. Le leader possède cet art de revisiter de manière singulière l'univers des standards en leur donnant une nouvelle dimension, sur les traces de diverses époques (Ahmad Jamal, Martial Solal…) ou du Jacky Terrasson des années 1990. Malgré tout, ce sont ses compositions qui retiennent l'attention avec une forme de tension permanente ou l'aspect mélodique laisse la place à une liberté contrôlée, malgré un équilibre parfait du quartet. David Prez au ténor se fond à merveille dans ce collectif, avec un léger vibrato et un lyrisme exacerbé par une sonorité solidement enracinée dans un univers moderne évoquant parfois Wayne Shorter comme sur «Lost Garden». Une réussite pour ce disque qui marque une étape dans la carrière de ce pianiste qui affirme un peu plus sa personnalité à l'image d'une génération de musiciens tels Laurent Coq, Mark Turner ou David Binney qui sont à la croisée entre modernisme et tradition.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Miles Davis
Rubberband

Rubberband of Life, This Is It, Paradise, So Emotional, Give It Up, Maze, Carnival Time, I Love What We Make Together, See I See, Echoes in Time/The Wrinkle, Rubberban
Miles Davis (tp, synth, kb, arr), Randy Hall (g), Attala Zane Giles (dm, perc, synth), divers musiciens variant selon les plages détaillés dans le livret
Enregistré d’octobre 1985 à janvier 1986, dans différents lieux selon les voix et les musiciens enregistrés
Durée: 1h 01’ 42”
Rhino/Warner Records R2 599464/603497850785 (Warner Bros.)

Miles Davis est une icône, autant pour la communauté afro-américaine où il incarne la réussite artistique et économique (deux données inséparables aux Etats-Unis) d’un de leurs membres dans un monde globalement hostile; au même titre que Nat King Cole, Quincy Jones, Michael Jackson, et bien d’autres et dans tous les domaines. Miles est aussi une idole pour les publics européens de grande consommation et/ou simplement sensibles aux phénomènes de mode. Miles est enfin un monument pour les amateurs de jazz parce que sa carrière a épousé la deuxième partie du XXe siècle, pour le meilleur (Charlie Parker, Sonny Rollins, Cannonball Adderley, John Coltrane et beaucoup d’autres, ses formations des années 1950-1960). Miles Davis a aussi épousé ce temps pour le pire (le pire pour Miles, pour être précis, quand on sait qu’il est capable du meilleur), et cette production de caoutchouc appartient au pire de ce qu’il produisit et représenta: une musique complaisante épousant l’air du temps (des Etats-Unis), de mode, une injure à son œuvre par ailleurs, malgré sa sonorité cuivrée qui surnage comme un cliché stéréotypé dans un océan de médiocrité.
De jazz, malgré l’appellation dans les renseignements numériques du disque, il n’en est pas question. Il est aux oubliettes: pas un gramme de blues, de swing ou d’expression. De la musique d’ascenseur, de ceux qui nous font préférer monter les escaliers. Miles n’est ni le premier, ni le seul à avoir sacrifié à la pacotille et à la mode, c’est-à-dire au prêt à consommer, à jeter. Cela a existé à toutes les époques du jazz, mais assez rarement. On ne peut même pas parler d’esthétique dans un univers dépourvu de la moindre beauté. Miles n’a peut-être pas souhaité la publication de son vivant, donc on ne peut pas l’accuser exclusivement de ce naufrage phonographique. Alors, personne ne critiquera Miles, ni dans sa communauté, ni parmi les amateurs de jazz. Les autres n’ont pas vocation à critiquer. Quand on aime le jazz, on peut éviter sans remord cette mauvaise soupe de grande distribution, pas populaire pour un sou, et se concentrer sur tout ce que Miles a fait de respectable par ailleurs, c'est déjà monumental.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDal Sasso Big Band
The Palmer Suite 

L'Avant Palmer, La Jeune Veuve et le Général, Le Plus Grand des Domaines, La Décadence, Une Transition Douloureuse, La Saga des Frères Pereire, Les Vignes en Danger, La Décennie Terrible, Le Vin Blanc Secret, Le Renouveau, Palmer Aujourd'hui
Christophe Dal Sasso (fl), Julien Alour, Joël Chausse, Quentin Ghomari (tp, flh), Denis Leloup, Jerry Edwards (tb), Bastien Stil (tu), Dominique Mandin (as, fl), Sophie Alour (ts, cl, fl), David El-Malek (ts), Thomas Savy (ts, bcl), Pierre de Bethmann (p), Manuel Marchès (b), Karl Jannuska (dm)

Enregistré les 2 et 3 juin 2018, Villetaneuse (93)

Durée: 52' 53''

Jazz & People 819006 (www.jazzandpeople.com)

Leader d'une grande formation évoquant parfois celle du Gil Evans Orchestra, le flûtiste, compositeur et chef d'orchestre Christophe Dal Sasso nous propose une œuvre riche et colorée retraçant en musique deux siècles d'histoire d'un prestigieux vignoble de Bordeaux, le fameux Château Palmer. Onze fresques où l'écriture côtoie la liberté des superbes solistes composant ce singulier big band. Depuis neuf ans, le Château Palmer, qui représente une forme d'excellence dans l'appellation Margaux, est le théâtre d'un concert de jazz lors de la présentation de son nouveau millésime. Ainsi, on a vu défiler, il y a peu de temps, quelques musiciens confirmés tels Jacky Terrasson, Daniel Humair ou Archie Shepp. En 2014, on fêtait le bicentenaire de l'acquisition du domaine par le général anglais Charles Palmer à Marie de Gascq. C'est lors de cette édition que son directeur actuel, Thomas Duroux, commanda une œuvre orchestrale à la hauteur gustative de ce grand vin à l'un des arrangeurs et compositeurs les plus talentueux de la scène jazz contemporaine. Christophe Dal Sasso a été un élève d'Ivan Jullien, et il a fait des débuts remarqués en obtenant dès 1992 le prix d'orchestre lors d'un concours à La Villette qui l'amena à diriger plus tard un big band qui se fit remarquer dans les clubs de la capitale. Il collabora également avec Dave Liebman sur l'album Explorationet orchestra pour ce dernier quelques pièces de l'Ensemble Inter-Contemporain. On retiendra aussi ses projets avec les frères Belmondo surHymnes au Soleil et Influence avec Yusef Lateef ou Milton Nascimento.
Après un bel hommage à Coltrane sur son arrangement de A Love Supreme (2014), puis un disque de compositions originales, Les Nébuleuses (2016), il surprend encore l'auditeur avec The Palmer Suite. La qualité des solistes se fait remarquer sur l'ensemble de l'œuvre dès l'ouverture de «L'Avant Palmer» avec la sonorité voilée du ténor de Sophie Alour dotée d’un léger vibrato doublé d'un phrasé élégant. Les climats sont pluriels dans cette œuvre où un certain classicisme s'installe suivant les thèmes comme «La Jeune Veuve et le Général» sorte de ballade ellingtonienne ou le swinguant «Le Plus Grand des Domaines» laissant la place à Pierre de Bethmann, dans un registre post bop non dénué de virtuosité, et à la belle sonorité de Julien Alour dans un chorus plein d'autorité. Le jeu linéaire et coltranien de David El Malek s'illustre sur le modal «Transition Douloureuse» tout comme la clarinette basse de Thomas Savy dans un souffle dolphien sur «La Saga des Frères Pereire». «Le Renouveau» marquant une écriture plus ancrée dans une tradition du big band rappelant Thad Jones & Mel Lewis, avec un superbe chorus de Denis Leloup à la sonorité droite et expressive ainsi que le final de Manuel Marchès dans un registre organique et plein de swing.

The Palmer Suite est à déguster évidemment autour d'un verre de Bordeaux, sans modération.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

T.K. Blue
The Rhythms Continue

Kasbah, The Wise One Speaks, Going to the East, Night in Medina, Kucheza Blues, Insomnia, The Last Day, At the Crossroads of Touba, A Gathering of Elders, Where, Hi Fly, Ifrane, Reverence for Those Who Came Before, Just Waiting: A Sister's Lament, Faith For Those Who Come After, Dinner Chez Gladys, Uncle Nemo, A Solo Journey to Paradise, World 3:The Last Goodbye
T.K. Blue (comp, as, ss, fl, perc), Alex Blake (b,eb, 1,3,5,11,16), Vince Ector (dm, 1,3,5,11,16), Chief Baba Neil Clarke (perc, 2,3,5,8,9,11,13,15,16), Billy Harper (ts, 5,11), Min Xiao Fen (chinese pipa, 19), Sharp Radway (p,1,3,5,16,19), Mike King (p, 11), Keith Brown (p, 11), Kelly Green (p, 6,14)

Enregistré le 24 février 2019, Union City, NJ
Durée: 1h 00’ 06”
JAJA Records 005 ([email protected])


The Rhythms continue restera sans doute comme le plus émouvant hommage musical au grand Randy Weston disparu le 1er septembre 2018, parce qu’il y a dans cette réunion de la famille spirituelle de «Baba Randy», du 24 février 2019 enregistrée en studio autour de son enfant le plus emblématique T.K. Blue (aka Talib Kibwe), une véritable cérémonie en mémoire mêlant ce que le jazz a de plus essentiel: une relecture inventive du patrimoine même le plus lointain utilisant les codes du jazz (blues, swing, expression hot), avec les couleurs, les inspirations que Randy Weston a magnifié dans sa musique, du continent américain mais aussi des grands espaces africains rêvés et interprétés par son imagination et son humanisme. Alex Blake, Vince Ector, Chief Baba Neil Clarke, Billy Harper, sont les autres compagnons, disciples, frères, enfants de Randy Weston, de cette galaxie si particulière d’un jazz pourtant si new-yorkais car originaire de Brooklyn. La dernière pièce de Talib Kibwe, «World 3: The Last Goodbye», étend les couleurs jusqu’à la Chine avec la présence de Min Xiao Fen. L'album comprend dix-neuf pièces, parfois très courtes, qui, mises en perspective, restituent toute la beauté et la complexité de l’univers du pianiste, porté ici par un T.K. Blue qu’on a rarement entendu aussi inspiré, puissant, «sonore», profond («Kasbah», «The Last Day», «Night in Medina»), comme si, en disparaissant, Randy Weston avait libéré chez son héritier une force supplémentaire, après l’avoir accompagné depuis 40 ans dans l’élaboration d’une voix déjà passionnante de leader. La musique possède ici une énergie, une profondeur, une intensité, une sombre beauté parfois («Insomnia»), qui font penser que Randy Weston est toujours présent, au-delà de sa disparition, parce qu’il habite véritablement les musiciens qui ont participé à cet enregistrement, particulièrement son fils en musique, T.K. Blue.
Le répertoire est constitué de onze originaux de T.K. Blue, de sept thèmes de Randy Weston, de deux thèmes de Melba Liston, l’arrangeuse de prédilection de Randy Weston (et pas seulement). C’est une longue suite de couleurs, d’atmosphères, un grand voyage dans le monde de celui à qui est dédié ce disque, mais plus largement de cette fratrie autour de T.K. Blue qui demeure pour perpétuer le message musical, esthétique et philosophique de Randy Weston.
Alex Blake est, comme il l’était avec Randy, indissociable de cet univers, virtuose et expressif, un son mat à la Mingus et un fredonnement à la Slam Stewart. Les percussions très nombreuses, d’inspiration africaine ou caribéenne, jouent un rôle essentiel dans la couleur musicale d’un ensemble qui ne quitte jamais les rails du jazz («Kucheza Blues»), le «parfumant» des couleurs du monde. Tous les musiciens sont en phase, sincères, engagés pour faire de ce disque un hommage in the spirit («Hi Fly»). Les parties en soliste, en duos alternent avec des pièces en quartet, quintet, sextet, octet pendant une heure qui passe comme un bel éclair de musique de jazz.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLouis Armstrong
Live in Europe

Muskrat Ramble, Rockin' Chair, Rose Room, Royal Garden Blues , Panama, Sunny Side of the Street, Mahogany Hall Stomp, Black and Blue, Them There Eyes, My Bucket Got a Hole in It, Way Down Yonder in New Orleans, Coquette, Love Come Back to Me*, Can Anyone Explain*, Tin Roof Blues, A Kiss to Build a Dream On
Louis Armstrong (tp, voc), Jack Teagarden (tb, voc), Trummy Young (tb), Barney Bigard (cl), Bob McCracken (cl, voc), Earl Hines, Marty Napoleon (p), Arvell Shaw (b), Sid Catlett, Cozy Cole (dm), Velma Middleton (voc*)

Enregistré les 22 & 23 février 1948, Nice et le 12 octobre 1952, Berlin

Durée: 1h10'25''

Dot Time Records 8015 (
www.dottimerecords.com)

Sortie annoncée pour le 27 septembre 2019, JazzTimes publie: «Difficile à croire, mais près de 50 ans après sa mort nous écoutons encore de nouveaux enregistrements de Louis Armstrong.Live in Europe, la 4e publication de la série pionniers du jazz de la Dot Time Records Legacy Series, comprend des sets venant du 1er Festival International de Jazz de Nice en 1948 et d'une prestation de 1952 à Berlin. Ces enregistrements, jamais publiés avant, ont été trouvés dans les archives du Louis Armstrong House Museum». Plusieurs remarques: pour les jeunes générations, le nom Armstrong évoque un astronaute ou peut-être un cycliste. Si dans le milieu des cuivres, les noms de Maurice André et Louis Armstrong représentent le sommet au XXe siècle, ce qui est déjà bien, les écoute-t-on encore vraiment? Dans ce qui reste du monde du jazz, Louis a certes inscrit durablement son nom et une influence indirecte depuis que Wynton Marsalis a cherché à intégrer des éléments à son propre style. Mais, beaucoup, débutant la préhistoire du jazz à Charlie Parker, ne l'écoute pas ou très peu. C'est comme le portrait d'un ancêtre sur la cheminée, si familier qu'on y prête plus attention. Ce disque leur sera utile pour exhiber la présence du maître dans une discothèque de «spécialiste» qui s'égare bien sûr hors des fondamentaux. Car l'utilité pour les rares connaisseurs résiduels est discutable. Il est surprenant que le Louis Armstrong House Museum ignore la publication de ce matériel. La prestation à Nice du grand Louis Armstrong admirablement entouré de Teagarden, Bigard, Hines, Shaw et Catlett (!) a fait l'objet d'une édition soigneuse, plus complète et dans l'ordre, joué à l'Opéra de Nice les 22 et 23 février 1948: c'est dans l'intégrale, volume 14 titré Constellation 48 chez Frémeaux & Associés (FA 1364), et nous en avons donné une chronique détaillée dans le Jazz Hot n°676. Il faut dire que les Etats-Unis ignorent souvent le travail fourni hors de leur territoire. Ne revenons pas sur le caractère historique de l'évènement, premier du genre, où le directeur musical, Hugues Panassié se devait de proposer celui par qui tout a pris une dimension hors norme dans ce qu'on appelle jazz: Louis Armstrong. A 47 ans seulement, Louis Armstrong est en pleine forme comme le démontre cette version de «Black and Blue» (Jazz Society AA613 & AFG10, matrice Part.8051): L'expressivité vocale à son comble, un timing qu'il a inventé et une plénitude et puissance de trompette restées sans égal avec un tel panache. Le chant de Louis Armstrong dans «Them There Eyes» est une leçon de swing qui serait aujourd'hui profitable à tout le monde. Jack Teagarden n'est pas l'horreur que Panassié a dénoncée à ses fidèles; c'est un virtuose du trombone doté d'une personnalité artistique qui fera «école». Il y a les «spécialités» du All-Stars, rebaptisé «Hot Five» pour la circonstance, comme «Rose Room» par le merveilleux Barney Bigard, une référence pour la sonorité de clarinette (Sid Catlett y déploie aussi son grand talent).
En 1952, le personnel est un peu différent: Trummy Young et Cozy Cole, rien moins, succèdent à Teagarden et Catlett. Le Texan Bob McCracken (1904-1972) n'est pas Bigard mais assume correctement. Il jouera dès 1953 pour Kid Ory. Ici, il partage avec Louis la partie chantée de «My Bucket Got a Hole in It», un blues low-down pris sur un tempo parfait pour le swing. Bien entendu, Louis Armstrong et ses musiciens reprennent à peu de choses près les mêmes interprétations d'une soirée à l'autre. Il n'y a que la France pour croire qu'en jazz il faille toujours improviser. Quand ça s'impose, ils savent faire; sinon, la qualité et le respect du public (qui va au-delà des jazzophiles) poussent à la chose bien rodée. Ce qui compte outre le swing, ici toujours présent, c'est le traitement du son comme le démontre Trummy Young dans ses solos sur «Way Down Yonder in New Orleans» et «Tin Roof Blues» ou dès l'exposé musclé de «Coquette» (et non «Croquette»!). Bien entendu, Louis Armstrong est impérial et chacune de ses notes est indispensable quel que soit le package.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMichel Herr
Positive

The Right Choices?, Pages and Chapters, Unexpected Encounters, The Positive Side, I Think of You*, Modules, Chemistry and Mystery, String Positive, Second Look
Michel Herr (comp, arr, dir), Bert Joris (flh, tp), Paul Heller (ts), Peter Hertmans (g), Nathalie Loriers (p), Sam Gerstmans (b), Dré Pallemaerts (dm)

Quartet à cordes: Benoît Leseure (1st vln), Pierre Heneaux (2nd vln), Jean-François Durdu (avln), Merryl Havard (cello), Tutu Poane* (voc)
Enregistré du 8 au 10 novembre 2018, Bruxelles
Durée: 1h 02’ 47”
Igloo Records 308 (Socadisc)

Michel Herr (né en 1949, à Bruxelles) présente l’originalité d’avoir choisi, dès son début de carrière dans le jazz, à 20 ans, le double parcours de musicien de scène et de compositeur-arrangeur. Son activité d’écriture est même sans doute fondatrice dans sa vocation, lié à son premier amour, la musique classique. Il raconte, dans une interview de Jazz Hot dont il faisait la couverture en 2008 (n°641), que, né dans la musique classique, il a basculé dans le jazz «par hasard» (un ami), et, au fond, par nécessité car cette musique offrait à son parcours d’autodidacte de l’écriture et de la musique le cadre de liberté pour donner libre court à son besoin d’expression. Il a, en cinquante ans de cheminement effectué avec beaucoup de curiosité et de travail (ses échanges avec Wolfgang Engstfeld), contribué en tant que musicien-pianiste, sideman ou leader, à la grande histoire du jazz aux côtés de toutes les générations de musiciens, belges (Félix Simtaine, Robert Jeanne, Toots Thielemans, Steve Houben, Jack Van Poll, Philip Catherine, Bert Joris, Richard Rousselet, Phil Abraham, Ivan Paduart, Guy Cabay, Fabrice Alleman,…) mais aussi plus ou moins belges d’adoption comme Chet Baker et Joe Lovano, voire simplement de la scène jazz internationale (Joe Henderson, Billy Hart, Ray Drummond…). Il a ainsi tourné dans le monde entier. Mais c’est devant sa feuille blanche de compositeur et d’arrangeur qu’il a sans doute passé le plus de temps, participant à un nombre incalculable de projets d’écriture pour le compte du jazz, pour la scène, les studios d’enregistrement, la télévision ou le cinéma.
Musicien savant, musicien de la transmission, il conserve dans ses expressions un respect profond de l’histoire de la musique, du jazz en particulier et de ses codes, et la qualité de son écoute curieuse lui a permis de développer des qualités d’écriture et d’arrangement très cinématographiques, comme en témoigne ce disque («String Positive»), d’une belle unité esthétique, alliées à cette fibre mélodiste propre à nombre de musiciens belges (René Thomas, Toots Thielemans, Philip Catherine sont réputés pour ça, mais c’est une qualité largement partagée au-delà des Ardennes). Michel Herr possède ainsi cette qualité de développer des récits émouvants, intimes ou rêveurs, «mis en scène» par une science d’harmoniste et d’arrangeur pour faire qu’un disque comme celui-ci soit une sorte de voyage en jazz qui commence à la première note et se termine à la dernière note du disque. Les épreuves de la vie font que Michel Herr se consacre aujourd’hui et depuis déjà quelques années entièrement à la composition et à l’arrangement, et l’écoute de ce disque consacré à sa musique, où il a réuni un véritable all stars et un quartet à cordes, nous confirme dans l’idée que le plus essentiel de ce que Michel Herr possède est cette maîtrise de la matière sonore et cette intuition pour raconter des histoires.
Servi par les excellents Paul Heller, Bert Joris, Peter Hertmans et une belle rythmique Nathalie Loriers, Sam Gerstmans, Dré Pallemaerts, Michel Herr sait parfaitement faire intervenir les cordes du quatuor dans l’univers du jazz, sans faire perdre son swing à la musique et sans rigidifier les musiciens, ni sans perdre le caractère classique des cordes, même celles de la contrebasse («Pages and Chapters», «Unexpected Encounters») qui forment dans son écriture un beau contraste avec les beaux sons jazz de Bert Joris ou de Paul Heller, la guitare en single notes de Peter Hertmans, les jaillissements de Nathalie Loriers ou les accents virtuoses de Dré Pallemaerts. L’intervention de Tutu Poane sur «I Think of You» (ou «Thinking of You») est très réussie, apportant la chaleur de sa voix à une composition éthérée, et propose une belle alternative à la version que Michel Herr, pianiste, donnait de son beau standard (avec Hein Van De Geyn et Leroy Lowe) toujours chez Igloo.
«Modules» rappelle l’amour de Michel Herr pour la musique de Miles Davis, aidé par Bert Joris, et Paul Heller y fait preuve de toutes ses qualités. «Chemistry and Mystery» est sans doute une réflexion de Michel Herr sur son goût pour les alliages, et l’aspect magique de certaines rencontres sonores. «Second Look» conclut avec une poésie omniprésente ce beau voyage proposé par Michel Herr, introduites par les cordes du quatuor, de Peter Hertmans et de Sam Gerstmans nous gratifiant de beaux chorus mis en valeur par un quatuor à cordes complice, avec un Paul Heller hendersonien, un Bert Joris toujours aussi doué pour les atmosphères, et une section rythmique toujours aussi soucieuse de musique.
Les mélodies sont sans fausse complexité ou provocation sonore, comme déjà familières, permettant à n’importe quel amateur de rentrer dans l’univers de Michel Herr, mais aussi sans complaisance, et ce qu’en font les musiciens, quartet à cordes compris, sur les arrangements savants et inventifs de Michel Herr, est simplement beau. Cet album réunit le travail récent et l’apport en général de l’artiste Michel Herr, qui, pour ne plus être sur la scène en tant que pianiste, n’en continue pas moins de l’animer avec qualité.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Guillaume Nouaux
& The Clarinet Kings

Titres précisés dans le livret
Guillaume Nouaux (dm), Evan Christopher, Antti Sarpila, Engelbert Wrobel, Eiji Hanaoka, Aurélie Tropez, Lars Frank, David Lukacs, Jérôme Gatius, Esaie Cid, Frank Roberscheuten, Jean-François Bonnel (cl), Luca Filastro, Alain Barrabès, Harry Kanters, Jacques Schneck (p)

Enregistré entre janvier et juin 2019, lieux non précisés

Durée: 1h 41' 08''

Autoproduit (
www.guillaumenouaux.com)

Voilà une bonne idée! Le trio clarinette-piano-batterie est une formule trop rare. On doit à Jelly Roll Morton ses premières réussites, avec les frères Johnny et Baby Dodds (1927, «Wolverine Blues»), puis Omer Simeon et Tommy Benford (1928, «Shreveport Stomp») et enfin avec Barney Bigard et Zutty Singleton (1929, «Turtle Twist»). Ne négligeons pas le trio Benny Goodman (avec Teddy Wilson et Gene Krupa, juillet 1935: «Body ad Soul») ni Albert Nicholas avec Claude Bolling et Kansas Fields (juin 1955, «High Society»)! Quel bonheur de voir que Guillaume Nouaux relève le défi. Le résultat est inespéré en 2019. Non seulement ça tient la route face à ces repères historiques mais c'est vivant, pas de reconstitution au quart de croche près de la matrice n°XXX! Oh, il y a bien eu quelques réussites antérieures à ce double CD, comme Live Hot Jazz par Kenny Davern et Dick Wellstood avec Chuck Riggs (1986, Jazzology 177), la Mauve Decades par Bobby Gordon, Keith Ingham et Hal Smith (1993, Sackville 2-2033) et les New Orleans Trios de Trevor Richards, héritier du matériel de Zutty, en 1990 (avec Peter Müller et Butch Thompson, Stomp Off 1222) et en 1994 (avec Orange Kellin et Red Richards, NOJP CD-1). Mais ici, c'est plus énorme et le projet a été difficile et long à concrétiser! Onze clarinettistes de nationalités diverses et quatre pianistes dans un programme riche en bonheurs d'écoute. Ne comptez pas sur moi pour établir un classement! Ils ont tous réservé le meilleur pour Guillaume Nouaux.
Le CD1 débute par un «Minor Drag» avec Esaie Cid où le drumming de Guillaume rappelle ce qu'il doit à Zutty Singleton! L'introduction d'Evan Christopher à «Melancholy Blues» doit plaire là-haut à Johnny Dodds. Notons que les tempos entre chaque thème sont variés. Il y a quelque chose de Bob Wilber dans le solo d'Antti Sarpila sur «Yours Is My Heart Alone». Surprise: le 4e titre, «Moanin'» de Bobby Timmons est un duo batterie et piano de 3'53'' qui confirme qu'un batteur-musicien ça existe. Belle homogénéité de registres d'Eiji Hanaoka dans «Stealin' Apples». Jolie prestation d'Harry Kanters dans «Sophisticated Lady» avec un David Lukacs goodmanien dans l'introduction. «Tokyo Express» est bien introduit par Frank Roberscheuten et Guillaume Nouaux. Emotion ensuite avec le trio régulier de Guillaume Nouaux qui ne pâlit en rien dans cette «confrontation»: l'admirable Jérôme Gatius nous propose le «Burgundy Street Blues»! Beau registre grave de Lars Frank dans «Honeysuckle Rose». Sur un tempo légèrement plus lent que d'habitude on admire la musicalité digne de Bigard d'Aurélie Tropez dans «Confessin'». L'interconnexion entre Engelbert Wrobel et Nouaux est parfaite pour «China Boy». Enfin Jean-François Bonnel est admirable de lyrisme dans la coda de «Blue Turning Grey Over You».
CD2: retour de Zutty dans l'introduction à «Nouaux-Leans Strut» un original signé Evan Christopher qui bien sûr n'oublie pas la touche latine. Nouaux passe à une démonstration de balais dont il est un incontournable dans «Just One of Those Things» joué sur tempo vif en compagnie de David Lukacs (né à Breda en 1978) et Harry Kanters. Gene Krupa aurait été sidéré. Comme Max Roach devant ce «Broadway», deuxième duo batterie-piano avec Jacques Schneck. Le Norvégien Lars Frank fait une belle démonstration dans «Liza». Le Nééerlandais Frank Roberscheuten rend hommage à Bigard dans sa très belle composition «Ballad for the Man From the South». Le trio régulier propose «Shreveport Stomp» dont on connait les difficultés dont Jérôme Gatius n'a que faire. Benny Goodman s'étonnerait qu'on fasse aussi bien que lui dans «Moonglow» ici interprété par Wrobel, Barrabès et l'attentif leader. Aurélie Tropez dévoile cette fois sa virtuosité et son swing (avec quelques trilles à la Noone!) dans «Somebody Stole My Gal». Le Japonais Eiji Hanaoka qui a joué avec Buddy de Franco, Peanuts Hucko, Bob Wilber se hausse à leur niveau dans «Candy». Belle introduction de clarinette et jeu de balais à ce «If Dreams Come True» que nous propose Jean-François Bonnel. Luca Filastro a concocté une jolie introduction à ce «Wrap Your Troubles in Dreams» joué par le Barcelonais Esaie Cid qui évoque Bigard dans les graves pour mieux s'en échapper au-delà. On termine avec le Finlandais Antti Sarpila qui, avec la complicité de Luca Filastro, annonce de façon «opératique» un «Avalon» en up tempo.
A moins d'être clarinettophobe ou hostile aux batteurs, ce serait dommage de se passer de cette réussite artistique.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRay Blue
Work

Work, Lift Every Voice and Sing, My Friend and I Took a Walk*°°, Sweet Emma, That's All*°°, Mellow Mood, Amsterdam After Dark, Teach Me Tonight*°+, Don't Know Why, Our Day Will Come, Everything Happens to Me, Attitude, That's All (duo Ray Blue-Kirk Lightsey)*+
Ray Blue (ts), Ron Wilkins (tb), Sharp Radway (p) sauf *, Jeff Barone (g), Essiet Okon Essiet (b) sauf °, Steve Johns (dm), Neil Clark (perc) + Kirk Lightsey (p)+, Belden Bullock (b)°, Benito Gonzalez (p)°°

Enregistré à New York, dates non précisées

Durée: 1h 04’ 04”

Jazzheads 1235 (www.jazzheads.com)

Ray Blue appartient à la grande tradition des beaux sons du saxophone ténor. Il fait évidemment penser par sa sensibilité particulière, son beau son et son swing irrémédiablement ancré dans le blues à la lignée de Ben Webster, Houston Person (remercié sur le livret) mais aussi George Coleman dont il partage, bien que plus jeune (il est né en 1950, à Portsmouth, VA) la trop modeste notoriété internationale. Plus dommageable pour Ray Blue, sa bien trop légère discographie ne lui rend pas justice. Ce disque, excellent, est d’ailleurs composé d’enregistrements regroupés effectués en plusieurs lieux.
Nous avons croisé pour la première fois Ray Blue pour un anniversaire de Jazz Hot, à La Huchette en 2005, où il avait épaté une fort nombreuse assistance par son talent au-dessus de la moyenne et par une disponibilité qui lui avait valu de rester jusqu’à tard entouré de jeunes musiciens à son écoute (vocale, car il est enseignant, et instrumentale). Il a fait son apprentissage à Peekskill, NY, une localité non loin de la mégapole new-yorkaise, avec un cursus dans le cadre scolaire de bonne qualité, comme il l’explique dans une interview (Jazz Hot n°685), entouré des fondamentaux du jazz: la culture de ses parents –Duke Ellington, Count Basie, l’église et la chorale locale– plus le rhythm and blues de sa génération, le funk. Les big bands et l’amour des grands ténors du jazz, Coleman Hawkins, Ben Webster, Sonny Stitt, Sonny Rollins, John Coltrane, Houston Person… mais aussi King Curtis et Junior Walker, ont formé chez lui cette tradition pleinement intégrée, des grands classiques du gros son et ténors du rhythm and blues, avec ses accents blues, le côté dansant et dynamique de la musique, qui font le plaisir particulier d’écouter Ray Blue. Cet éclectisme au cœur du jazz lui a permis de participer à l’Arkestra de Sun Ra où John Gilmore le prend sous son aile, au Spirit Life Ensemble, aussi bien qu’aux formations de John Patton, de Bobby Battle, du regretté Larry Willis, d’Eddie Henderson, de Joe Lee Wilson… Il possède cette intégrité artistique de cette génération des années 1970 qui ont maintenu et enrichi la tradition du jazz. Tout indique dans son parcours un musicien de haut niveau, mais sa discographie reste désespérante par la rareté des traces sonores qui relatent sa déjà longue carrière. Ray Blue reste principalement un enseignant et un musicien de scène, et comme les scènes jazz du monde (les festivals) sont aujourd’hui souvent occupées par beaucoup d’autres musiques, découvrir ou écouter Ray Blue sur le disque ou à la scène (il a longtemps vécu en Allemagne mais est revenu à New York depuis quelques années), dépend essentiellement de la curiosité des amateurs de jazz. Dans ce disque où le principal est en sextet-septet, Ray Blue fait la démonstration de ses qualités de son, de swing et de blues, et aborde, avec sa personnalité sonore, les registres de l’histoire du jazz de Ben Webster à George Coleman, dans une bonne synthèse de plusieurs époques. On trouve aussi une curiosité avec ce beau final en duo entre Ray Blue et Kirk Lightsey, une légende vivante pas honorée comme elle le devrait. Les deux musiciens y donnent un petit récital de jazz de 5’ 48”, très savoureux…
On note dans le parcours discographique de Ray Blue deux autoproductions: en 1996, Always with a Purpose et, en 2004, Live at Liars; puis, en 2006, Transvision, sur le label allemand Neuklang; en 2010, Berries and Blueschez Funky Records/Monopol Records. Ce Workest donc, pour la plupart des amateurs de jazz, une occasion rare de découvrir un magnifique saxophoniste de jazz… septuagénaire en 2020.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueEvan Christopher / Fapy Lafertin
A Summit in Paris

Wild Man Blues, Clair de Lune, Old Sober March, Plachterida, After You've Gone, Sweet Chorus, A Summit in Paris, Cinzano, In a Sentimental Mood, Bechet's Fantasy, J'attendrai, Swing That Music, Little Creole Lullaby
Evan Christopher (cl), Fapy Lafertin, Dave Kelbie (g), Sébastien Girardot (b)

Enregistré les 23-24 juillet 2019, Montreuil (93)

Durée: 1h 02' 19''

Camille Productions 072019 (Socadisc)

Dans ce nouvel album, Evan Christopher poursuit dans la lignée de son Django à la Créole (2008). Cette fois, c'est en compagnie d'un héritier de Django Reinhardt, Fapy Lafertin. On sait que Django avait remplacé le violon de Stéphane Grappelli par la clarinette d'Hubert Rostaing, Maurice Meunier ou Gérard Lévêcque. Pas d'hérésie donc! La rencontre Sidney Bechet-Django Reinhardt aurait pu se faire en 1949-53, d'autant plus que tous deux ont œuvré pour le même label, Vogue. Fapy Lafertin (1950) est considéré comme l'un des principaux représentants actuels du «jazz manouche» belgo-néerlandais. Il a débuté la guitare à l'âge de 5 ans, il a eu l'occasion de jouer avec Benny Waters et, brièvement, Stéphane Grappelli.
Dès «Wild Man Blues», qui salue Louis Armstrong mais aussi Johnny Dodds, le mariage entre l'expressivité créole d'Evan et le feeling à la Django de Fapy marche à la perfection! La sonorité charnue et boisée d'Evan Christopher évoque Dodds, une trille à la Jimmie Noone près. Dans ce titre qui ouvre le programme, Sébastien Girardot prend un excellent solo. Evan et Fapy rivalisent de vitalité et de dextérité. En avril 1947, Django a enregistré son «Clair de Lune» avec Michel de Villers (cl) et Willy Lockwood (b, un parent de Didier). Nous avons là une belle version qui, comme dans l'originale, est introduite de main de maître par la guitare solo avant de passer le relais à une clarinette rêveuse dont la magie n'opère que si la sonorité a le charme nécessaire. Ce qui est ici le cas.
L'atout de la sonorité chaude, profonde de cette clarinette dérivée des maîtres louisianais fait aussi le prix de cette version sur tempo paisible d'«After You've Gone». Evan Christopher dispose d'une belle homogénéité du registre du grave à l’aigu. A noter l'effet de surprise bien venu de l'arrêt brusque du solo de Fapy avant la reprise du thème qui clôt ce bel échange entre la clarinette et la guitare.
C'est en octobre 1936 que Django a gravé pour Gramophone ce «Sweet Chorus» avec Stéphane Grappelli, Joseph Reinhardt, Baro Ferret et Louis Vola, sur un tempo plus enlevé que la présente version. La clarinette plaintive d'Evan Christopher est un substitut parfait au classicisme distingué de Grappelli. Fapy Lafertin est totalement dans l'esprit du monstre sacré Django. L'interaction Evan-Fapy balance bien, et les pieds s'activent.
La superbe ballade «In a Sentimental Mood» de Duke Ellington donne à Fapy Lafertin l'occasion d'offrir un solo flamboyant et plein de lyrisme. La qualité de timbre d'Evan Christopher n'est pas sans évoquer celle du regretté Bob Wilber.
C'est en janvier 1941 que Sidney Bechet enregistre son «Egyptian Fantasy» pour RCA avec Red Allen. Moins connu et au piano, Bechet a remis ça à New Orleans pour John Reid en juin 1944 avec la source de la clarinette néo-orléanaise: Alphonse Picou et Big Eye Louis Nelson. La présente version permet d'entendre un solo concis et efficace de Sébastien Girardot avant une impressionnante envolée de Christopher.
«J'attendrai» enregistré par Rina Ketty en 1938 est l'adaptation d'une chanson italienne (musique de Dino Olivieri) et elle fait aussi penser à Django filmé en jouant ce titre en 1939 avec son Quintette du HCF. De ce fait, c'est devenu un classique de la «musique à Django» défendu par Fapy Lafertin (1996), Raphaël Faÿs (2000), Jimmy Rosenberg (2000), Angelo Debarre (2007)... et d'autres. La présente version n'est pas la plus négligeable.
Le «Swing That Music» lancé en 1938 par Louis Armstrong reste inégalable bien que le quartet délivre beaucoup de swing dans son adaptation (bon solo de Sébastien Girardot).
Enfin, «Little Creole Lullaby» de Sidney Bechet, qui a été enregistré par Claude Luter en 1961 (Vogue 45-880), n'est pas sans évoquer «La Rosita» de Paul Dupont enregistrée par Eddie South (décembre 1927) puis par Coleman Hawkins et Ben Webster ensemble (octobre 1957). Cette jolie mélodie figure aussi dans l'album Spreadin' Joy de Bob Wilber dans la continuité duquel s'inscrit Evan Christopher.
A côté de ces classiques du jazz, le tandem nous propose des thèmes originaux. Signés Evan Christopher, nous avons «Old Sober March» qui swingue bien pour une marche (solo de guitare totalement dans le style de Django inflexions comprises), «A Summit in Paris» (tempo médium propice à laisser chanter la clarinette). Signés Fapy Lafertin nous découvrons «Plachterida» (introduction hispanisante avant de nous faire danser le tango –le spanish tinge cher à Jelly Roll Morton), «Cinzano» (tourbillon d'une virtuosité valsée).
Un disque qui se laisse écouter avec plaisir.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Paul Bley / Gary Peacock / Paul Motian
When Will the Blues Live

Mazatlan, Flame, Told You So, Moor, Longer, Dialogue Amour, When Will The Blues Leave, I Loves You Porgy
Paul Bley (p), Gary Peacock (b), Paul Motian (dm)

Enregistré le 18 mars 1999, Lugano-Trevano (Suisse)

Durée: 56' 10''

ECM 774 0423 (Universal)

Il y a chez Paul Bley cet art de cultiver le mystère au détour d’une phrase et ce sentiment de sortir du cadre du trio en lui imposant une forme de liberté. Il est peut-être le plus traditionnel des pianistes avant-gardistes de par son parcours qui lui a fait côtoyer Sonny Rollins et Charles Mingus avant d’affirmer une personnalité singulière. Un jeu tout en retenue où les silences succèdent à un phrasé à la fois puissant et délicat, où la mélodie se trouve au bout du chemin. Bien qu’ayant exploré les formules du duo comme du piano solo, c’est en trio que, depuis 1962, Paul Bley a développé son style. Il rencontre Gary Peacock la même année dans le trio de Don Ellis puis collabore avec Paul Motian sur divers projets, notamment des duos dans les années 1980. L’album Not Two, Not One, paru en 1998 (ECM) marque les retrouvailles du trio et préfigure déjà une tournée à venir en Europe et aux Etats-Unis. C’est l’un de ses concerts qui est ici présenté, démontrant une fois encore la fraîcheur d’une formule toujours en quête d’une musicalité intériorisée et aventureuse. L’art du trio porté à son paroxysme avec une interactivité permanente dans un discours au swing suggéré.
Le trio a une façon particulière de surprendre l’auditeur par une harmonie inattendue comme sur ce blues d’Ornette Coleman qu’il jouait déjà à la fin des années 1950 et qui donnera le titre de l’album. La thématique repose sur des compositions originales telles que le classique de Gary Peacock «Moor» ou les tempos lents de «Flame» et «Dialogue Amour» déjà enregistré pour ce dernier en studio lors de la séance précédente. Un avant-gardisme qui assume sa part d’héritage en donnant à l’improvisation ses lettres de noblesse. L’apport de Paul Motian, véritable coloriste du rythme et partenaire privilégier du pianiste est un élément primordial au sein du trio. Ce concert inédit, marque les retrouvailles d’une formation de légende qui peut se hisser sans doute au niveau de celui de Montréal en 1989 avec Charlie Haden et son partenaire idéal de conversation Paul Motian. Un jazz qui doit aussi bien à Debussy qu’à Tristano ou Bill Evans pour son sens de l’esthétique et un lyrisme introverti. La profondeur de la sonorité boisée de Gary Peacock reste un modèle du genre avec une économie de moyens qui se fond au cœur de la formule donnant le change à merveille au pianiste notamment sur «I Love You Porgy» longtemps associé à la version de Bill Evans et qui dans ce cas-là évite toutes similitudes. Paul Bley démontre une fois de plus son audace et cette notion de liberté qu'il exprime le mieux en trio.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Tcha Limberger Trio
Live in Foix

My Blue Heaven, Avalon, Pour que ma vie demeure, I Surrender Dear*, Moonglow, Topsy, Flamingo, Someday You'll Be Sorry*, Some of These Days, Clair de lune, What Is This Thing Called Love*
Tcha Limberger (vln, voc*), Mozes Rosenberg (g), Dave Kelbie (g), Sébastien Girardot (b)

Enregistré le 23 juillet 2015, Foix (Ariège)
Durée: 1h 00’ 12”
Lejazzetal/Frémeaux & Associés 8558 (Socadisc)


Dans le registre de la musique de Django, voici un excellent enregistrement porté par une culture populaire qui continue de rayonner en Europe par sa qualité et le nombre élevé de musiciens de talent qui la transmettent. Ici, nous avons le très expressif Tcha Limberger, dont le violon semble traduire l’histoire et l’âme de l’Europe, en particulier dans des aigus d’une sensibilité extrême et par une sonorité profonde. L’autre soliste de cette rencontre est Mozes Rosenberg, le frère de Stochelo Rosenberg, une de ces grandes familles tziganes (de Hollande) qui transmet la musique de Django avec une exceptionnelle virtuosité, une qualité totalement maîtrisée pour donner à la musique la plénitude expressive nécessaire. Mozes est donc non seulement très brillant mais aussi parfait de clarté dans ses chorus («Someday You'll Be Sorry»), ses contre-chants («I Surrender Dear»), ses échanges («Topsy») avec Tcha Limberger. La rythmique assurée par le fondamental Sébastien Girardot et par Dave Kelbie (guitare rythmique), le producteur du disque, complète un ensemble de très bon niveau où la personnalité extravertie de Tcha Limberger apporte une chaleur particulière, et Mozes les éclats virtuoses de sa guitare («Flamingo», l’introduction). Notons que comme pour Les Trois Mousquetaires, le Tcha Limberger Trio sont quatre avec Mozes Rosenberg…
Le répertoire est fait de beaux standards américains («Avalon», «Moonglow», etc.) ou français («Pour que ma vie demeure», «Clair de Lune»). Il y a ainsi tous les ingrédients d’un très bon disque avec le plaisir supplémentaire de retrouver Tcha Limberger dans le jazz où il a beaucoup d’âme (sur son violon et dans son chant, avec son cœur, naturel: «I Surrender Dear», «Someday You'll Be Sorry», «What Is This Thing Called Love») et celui de découvrir Mozes Rosenberg en soliste de haut niveau.
Les amateurs de la musique de Django trouveront aussi dans cette heure de musique tout ce qui fait le caractère exceptionnel de cette expression: l’énergie du live, la profondeur de la sincérité, l’originalité toujours renouvelée dans un langage familier et un ancrage dans tout ce qui fait la magie de cette musique, la combinaison du swing et des mânes ancestrales de la musique populaire européenne la plus élaborée, la plus essentielle, magnifiée par la synthèse de génie du jazz de Django Reinhardt, il y a bientôt un siècle.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJeff Williams
Bloom

Scattershot, Another Time, Short Tune, Scrunge/Search Me, Ballad of the Weak, New York Landing, She Can’t Be a Spy, Air Dancing, A Word Edgewise, Northwest, Chant
Jeff Williams (dm), Carmen Staaf (p), Michael Formanek (b)

Enregistré le 17 août 2018, Astoria, NY

Durée: 1h 00’ 10’’

Whirlwind Recordings 4737 (www.whirlwindrecordings.com)

C’est un beau trio de jazz contemporain que celui du batteur Jeff Williams, qui surprend par sa musicalité et son équilibre. Une première après diverses expériences en quartet, quintet et sextet documentées sur les dernières productions du label Whirlwind Recordings. Né en 1950 à Mount Vernon (Ohio), Jeff Williams est devenu au fil du temps l'un des piliers de la scène de Boston puis de celle de New York, travaillant notamment avec des musiciens tels que Dave Liebman, Stan Getz, Lee Konitz ou Paul Bley. Il garde de ses expériences un goût pour une esthétique proche de l’univers tristanien, travaillant sur l’espace avec une parfaite maîtrise du son et des silences sans toutefois s’éloigner de la notion de swing.
Pour ce projet en trio, Jeff Williams s’est entouré du solide contrebassiste Michael Formanek, avec lequel il a collaboré dans les années 1970, et de la pianiste Carmen Staaf, véritable révélation de la séance. Cette session a été réalisée dans le studio de l’hôtel Samurai dans le quartier du Queens, après une seule répétition et avec une thématique originale donnant à l’ensemble une certaine fraîcheur. Cette jeune pianiste diplômée en anthropologie de l’Université de Tufts et du New England Conservatory est la plus jeune enseignante du corps professoral du Berklee College of Music; elle s’est fait un nom sur scène aux côtés de Dee Dee Bridgewater, Wayne Shorter, Herbie Hancock ou encore Wynton Marsalis lors d’une série de concerts au Lincoln Center. La pianiste se révèle dès le thème d’ouverture «Scattershot», sous forme d’improvisation collective, avant d’installer sa composition monkienne «Short Tune». L’influence de Bill Evans se fait sentir sur des thèmes plus mélodiques tels que «Another Time» ou «Ballad of the Weak », où elle joue avec sensibilité et élégance, avec en soutien le jeu délicat et coloré du leader Jeff Williams aux balais. Carmen Staaf ne se limite d’ailleurs pas à cet héritage, car elle explore aussi la singularité d’Herbie Nichols, jouant le blues avec originalité comme sur «New York Landing». A son sujet, le leader explique dans les notes de pochette qu’au début de l’année 2018, alors qu’il se produisait au Smalls, elle avait remplacé son pianiste habituel au pied levé: «Comment pouvais-je ne pas connaître quelqu'un d'aussi accompli sur le plan musical? J'ai adoré son approche aventureuse de la musique.», écrit-il. Il y a dans ce trio une superbe cohésion d’ensemble qui s’exprime tout au long de l’album et qui atteint son zénith sur le thème de Buster Williams «Air Dancing» en forme de valse sur tempo moyen, où Michael Formanek se veut plus mélodique en référence à son compositeur. On a avec Bloom un titre d’album qui pourrait devenir, pourquoi pas, un nom de groupe…

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Fabrizio Sciacca Quartet
Gettin' It There

One for Amos, Lullaby in Central Park, Zellmar's Delight*, For Sir Ron, A Nightingale Sang in Berkley Square, Lonely Goddess*, One Second Please*
Fabrizio Sciacca (b), Jed Levy* (ts), Donald Vega (p), Billy Drummond (dm)

Date et lieu d’enregistrement non précisés (prob. 2018-2019)
Durée: 44’ 12”
Autoproduit (sans coordonnées)


Pour ce premier disque autoproduit d’un contrebassiste né en Italie, et installé à New York depuis 2015, on va commencer par les reproches. Le livret, pourtant présent et réussi en apparence, ne sert à rien: pas de texte pour évoquer la biographie, le parcours du leader, pas de date et de lieu d’enregistrement, pas de contact où joindre le musicien ou la production; tout juste le nom des musiciens en dehors de quelques mots judicieux de Ron Carter. Tout cela peut empêcher nombre d’amateurs de découvrir le disque d’un musicien brillamment entouré, voire à nombre de professionnels de pouvoir le distribuer.
C’est dommage car la musique vaut le détour. Dédié à un autre contrebassiste, le grand Ron Carter, avec en particulier un thème intitulé «For Sir Ron», cet enregistrement est préfacé par quelques mots enthousiastes de Ron Carter sur l’ensemble des musiciens, dont un éloge du leader: «a wonderful bassist». Ces mots de Ron Carter sur un confrère définissent assez rapidement la talent d’instrumentiste de Fabrizio Sciacca, et l’attaque du disque avec le soutien des balais de Billy Drummond («One for Amos» de Sam Jones, un autre bassiste d’exception) de quelques accords de mise en place de Donald Vega disent avec évidence qu’on a affaire à un contrebassiste de haute volée, au swing sans faille, sachant ce que le blues a d’essentiel dans l’expression jazz, à la dextérité hors norme, doté d’un son d’une clarté digne de celui de son inspiration avouée, Ron Carter.
La suite ne dément rien, en particulier le thème dédié à Ron Carter («For Sir Ron»), un morceau de bravoure du bassiste. Tout est de belle facture, un Billy Drummond exceptionnel de musicalité sur ses brushes, aérien sur ses cymbales, Donald Vega, un pianiste lyrique et blues dans ses inflexions, et un contrebassiste leader au service de la musique avec des moyens surdimensionnés pour faire de son gros instrument un exemple de légèreté, de virtuosité et de swing, l’instrument d’un soliste de premier plan. Le répertoire qui fait appel, outre Sam Jones à Sonny Clark (un très beau «Zellmar’s Delight») et Elmo Hope (un intense «One Second Please»), précise l’univers jazzique choisi par le contrebassiste italien, avec aussi deux standards, un original du bassiste et un original de l’invité de ce trio sur trois thèmes, Jed Levy, lui aussi à son meilleur niveau.
L’accomplissement est tel qu’on peut comprendre l’étonnement et le ravissement de Ron Carter dont le perfectionnisme a peu d’équivalent quand il a reçu dans un petit paquet artisanal ce qui devait être le pré-disque. Cette autoproduction et ce beau musicien qu’est Fabrizio Sciacca, en dehors de nos critiques initiales sur la réalisation du produit, méritent de rencontrer un label digne de son talent. C’est la vocation de ce disque.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Billy Butler / Al Casey / Jackie Williams
Guitar Odyssey

Tea for Two, St Louis Blues, Ghost of a Chance, Take the "A Train, Three Little Words, Indian Summer, Prologue for a Blues, Al & Billy Blues, Mack The Knife, Who (take 1 & 2), Al & Billy Fast Blues
Billy Butler, Al Casey (g), Jackie Williams (dm)

Enregistré: les 11 et 12 juillet 1974, New York

Durée: 1h 00' 17''

Frémeaux & Associés 5689 (Socadisc)

Il s’agit de la réédition du vinyle Jazz Odyssey 012 mais les titres sont placés dans l'ordre du déroulement des deux séances en y insérant à leur place, des morceaux qui ne figurent pas dans le 33 tours original («Three Little Words», «Indian Summer», «Al & Billy Fast Blues») et une prise alternative de «Who». En fait, il y a déjà eu une édition CD identique (Jazz Odyssey CD 07). C'est Hugues Panassié qui a eu l'idée de cette séance avec une instrumentation inhabituelle. La réalisation étant déléguée à son fils Louis. Décédé le 8 décembre 1974, Hugues Panassié a eu l'opportunité d'en apprécier le résultat et de rédiger le texte reproduit dans le livret. Le disque est à la hauteur de l'estime qu'il portait à ces trois musiciens. D’Al Casey (1915-2005), ex-sideman de Fats Waller, il écrit en 1971: «Eminent guitariste au swing souple, sensible, intense... L'emploi de la guitare électrique ayant amené Al Casey à beaucoup moins utiliser les accords dans ses solos.» Billy Butler (1924-1991), guitariste de classe chez Bill Doggett et pour Dinah Washington: «Excelle autant dans l'accompagnement que comme soliste. Swingue énormément et joue suprêmement bien le blues.» Enfin Jackie Williams (1933) qui a joué pendant 18 ans pour Doc Cheatham, et qui ne figure pas dans son dictionnaire, est pour lui, en 1974: «un des meilleurs batteurs, si ce n'est le meilleur qui se soit révélé au cours de ces dernières années.»
Le disque, loin de toute considération de «figue moisie», propose une musique pure, hors mode. Le swing est paisible dans «Tea for Two» exposé par Al Casey (qui opte pour quelques inflexions à la Django, son guitariste préféré selon Panassié). Dans «St. Louis Blues», c'est Billy Butler qui expose le thème avec des effets musicaux (!) de pédale évoquant l’archet d'un violon. On appréciera la sobriété de l'accompagnement d'Al Casey. Casey prend un solo puis, plus blues, Butler. Le jeu de balais de Jackie Williams est juste ce qu'il faut. Le contraste entre les deux styles évite au disque la monotonie qu’on pouvait craindre. Le tendre exposé de Billy Butler mêlant single note et accords pour «Ghost of a Chance» n'a rien de «ringard». Le solo d'Al Casey est très inspiré. Un petit changement de tempo relance l'interprétation avec Butler en solo et Casey à l'accompagnement riche et subtil: du pur jazz intemporel. Wes Montgomery déjà décédé ou George Benson, soutenus par Panassié, pas moins, n'avaient rien à leur apprendre. Il n'y a pas de progrès en art, sauf pour les imbéciles. Jackie Williams aux baguettes est plus présent sans encombrer dans «Take the "A” Train» pris sur un tempo médium propice au swing. Il y a une minime accroche de Billy Butler dans l'attaque de son solo sur «Three Little Words», possible raison pour laquelle cette prise n'a pas été retenue initialement. Mais ce solo, inspiré et incisif à souhait, méritait d'être connu. Al Casey enchaîne avec un court rappel du thème comme tout solo de jazz devrait le faire. Billy Butler exploite à nouveau son gimmick de pseudo-son de violon par l'usage d'une pédale pour l'exposé et la coda d'«Indian Summer». Après un court prologue avec faux départ (0'27'') Billy Butler, maître dans le genre, lance un «Al & Billy Blues» sur tempo médium soutenu par un Jackie Williams égal d’un Fred Below: on est au cœur du sujet. Ainsi va la qualité et la complicité jusqu'au «Al & Billy Fast Blues» de 7’26” pour conclure ce programme aussi original que swing. Ce disque est un exemple de l'idée qu'Hugues Panassié se faisait du «jazz contemporain», c'est-à-dire tel qu'on le rencontrait encore au cours des années 1970.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Django AllStars
New York Sessions

Attitude manouche, Troublant Roméo, Late Train, Lovely Wife, Laugh with Charlie, Around Toots , Balkanic Dance, Nocturne, Schindler's List, Tsigane Fantasy, Viens chez Django
Sansom Shmitt (g), Pierre Blanchard (vln), Ludovic Beier (acc), Philippe Doudou Cuillerier (g, voc), Antonio Licusati (b)
Enregistré en juillet 2017, New York
Durée: 54’ 17”
Label Ouest 304 046-2 (L’Autre Distribution)


Après une tournée américaine, voici la tradition de Django brillamment représentée par des musiciens qui incarnent, individuellement et collectivement, la virtuosité au service de l’expression. Il y a Pierre Blanchard, l’un des plus émouvants héritiers de la tradition du violon. Il y a l’excellent et sensible Samson Schmitt qui porte en son for intérieur l’histoire d’une des grandes familles de la tradition de Django, dont le chef de file, Dorado, a si généreusement transmis l’âme. Il y a encore un Ludovic Beier au sommet de son art, et les solides Doudou Cuillerier (au chant aussi) et Antonio Licusati qui baignent dans cette tradition depuis de longues années. Cette formule renouvelée du quintette de la filiation Django, avec trois solistes, guitare, accordéon et violon, est lyrique, un caractère accentué par le jeu tendre de violon de Pierre Blanchard. C’est donc une heure de musique chantante, expressive qui rejoint, avec originalité (tous les thèmes sont écrits par les musiciens du quintette, à l’exception de «Schindler’s List» de John Williams), l’esprit d’Alma Sinti du regretté Patrick Saussois par le caractère mélodique des versions, Patrick Saussois étant plus parisien par son inspiration et cet ensemble étant plus inspiré par l'Europe centrale. Cette musique, accessible à toutes les oreilles sans préjugés, devrait plaire à la terre entière, et le seul mystère, en dehors de celui qui présida à l’apparition de Django Reinhardt, reste pour nous que cette musique ne supplante pas dans le cœur des publics, la médiocre musique commerciale, les sous-cultures de tous les horizons qui polluent les ondes. 
On doit ce quintette et ce disque à une productrice américaine, Pat Phillips, qui œuvre outre-Atlantique à la promotion de la tradition de Django Reinhardt, à travers notamment le Django Reinhardt New York Festival, une institution aujourd’hui. Le lien entre la France et les jazz, et l’histoire transatlantique se poursuivent donc entre Django et le jazz…
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Woody Herman
The Quintessence

Titres et personnels communiqués sur le livret
Enregistré: entre le 12 avril 1939 et le 20 décembre 1962

Durée: 2h 26' 57''

Frémeaux & Associés 3070 (Socadisc)

L'orchestre de Woody Herman, qui survit à son chef, a fait preuve d'une grande longévité et fait mentir le cliché de la fin des big bands après ladite Swing Era. Dans cette période 1939-1962, l’œuvre de Duke Ellington et Count Basie, ainsi que la virgule aussi dynamique que créative du big band de Dizzy Gillespie en 1946-49, nous semblent plus indispensables que celle de Woody Herman (avis non partagé par feu Leonard Feather). L'orchestre n'a d'ailleurs pas un «son» personnel comme ceux signalés et celui de Jimmie Lunceford si l'on excepte la couleur trois sax ténor+1 baryton à partir de 1947. Le clarinettiste Woody Herman, pas ridicule, n'a pas la virtuosité de Benny Goodman et d'Artie Shaw ni l'étrange créativité de Pee Wee Russell. Mais aujourd'hui, où d'infiniment plus virtuoses que ces Herds qui sont pourtant, à leur époque, avec les éléments de Stan Kenton parmi les maîtres de la technique, sont incapables d'émettre un phrasé balancé, ces faces deviennent indispensables. On pourrait chipoter le choix des enregistrements ici proposés comme «quintessence». On passe de 1939 et son incontournable «At the Woodchopper's Ball» de Joe Bishop (pionnier de l'utilisation du bugle en jazz) –qui influença même George Lewis–, à 1945, ce qui nous prive de la chanteuse-trompettiste Billie Rogers (une des premières femmes instrumentistes dans un orchestre majeur de mâles, 1942, «We'll Meet Again», Decca 18314) et de la présence en 1944 d'artistes comme Cappy Lewis, Ben Webster, Budd Johnson, Ernie Caceres, Georgie Auld, Ray Nance, Juan Tizol, Johnny Hodges pour ne citer qu'eux. On insiste sur ce que l'on croit être «moderne»; sans influence bop pas de salut, le monde attendait le bop! On ne saurait nier le swing d'«Apple Honey» avec en soliste Flip Phillips (ts, sous-estimé), la tête de turc de Boris Vian, Bill Harris (tb), la dame Marjorie Hyams (vib) et le chef, sur le drumming superlatif de Dave Tough (bonne entente performante avec Billy Bauer, g, Chubby Jackson, b). Notez aussi le punch de Pete Candoli qui «drive» la section de cuivres (auteur de la folle coda dans l'aigu). Woody Herman est un chanteur acceptable pour ce «hit» de 1945, «Caldonia», qu'il partage avec Louis Jordan et l'oublié Erskine Hawkins: des précurseurs du rock and roll. Certes, Flip Phillips est bon, mais le passage écrit pour la section de trompette est rendu sans bavure (Pete Candoli, Carl Warwick, Ray Wetzel, Charlie Frankhauser, Sonny Berman!). Le «Northwest Passage» n'est pas sans évoquer la couleur de son du Gramercy Five d'Artie Shaw (Hyams, vib, Phillips, ts). Le chef n'est pas mal dans «Blowin' Up a Storm» (Don Lamond, dm). Deux titres arrangés par Neal Hefti viennent du concert à Carnegie Hall en mars 1946 (Conrad Gozzo, lead tp). Red Norvo (vib) est dans «Wildroot». En Nonet, à Chicago, en mai 1946, Woody Herman évoque Barney Bigard dans «Steps» arrangé par Shorty Rogers (bons solos de Flip Phillips, Jimmy Rowles).
Le Herdde 1947, le mieux connu, avec Herbie Stewart, Stan Getz, Zoot Sims et Serge Chaloff, est bien sûr très représenté (Bernie Glow, lead tp, Ernie Royal, screamer): «Four Brothers» de Jimmy Giuffre appartient à l'histoire. L’alto chantant de Woody Herman intervient dans «Summer Sequence», de manière très louable, mais on retiendra sans doute le solo de Stan Getz et le passage en section de sax (Ralph Burns, arr). Terry Gibbs (vib) est en vedette dans «That's Right» (alternative bop entre Red Rodney et Ernie Royal). L'opportunisme bop marque «Lemon Drop» (trio vocal Chubby Jackson-Terry Gibbs-Shorty Rogers, ce dernier tp solo). «Early Autumn» est aussi célèbre que «Four Brothers» pour son travail en section de sax (Al Cohn remplace Stewart, 1948). Le passage d'alto du chef s'inspirant de Johnny Hodges est bien, mais on n'a retenu que le solo de Getz. En 1949, Gene Ammons (ts) est soliste dans «More Moon» (Al Porcino, lead tp, Shelly Manne, dm). L'orgue de Nat Pierce dans «Men From Mars» (1953) est une belle trouvaille notamment derrière le solo de Dick Hafer (ts): Carl Fontana imite un peu Bill Harris; bon solo de Don Fagerquist (tp). Jimmy Giuffre a conçu une réplique à «Four Brothers» confiée aux trombones titrée «Four Others» (Frank Rehak, Urbie Green, Vernon Friley, Kai Winding). Mais on revient en 1954 à la marque du Herd pour 3 sax ténors et 1 baryton, sur laquelle le chef pose de l'alto («Misty Morning», 1954: Bill Perkins plus getzien que le modèle, en solo). Influence de Basie sur «Autobahn Blues» (Nat Pierce, p). Alternative entre Bill Perkins et Dick Hafer dans «Wild Apple Honey» (Cy Touff, btp, Dick Collins et Charlie Walp, tp, Al Porcino, screamer). Manny Alban est l'auteur de «Captain Ahab» (up tempo) qui aligne des alternatives: Cy Touff (btp)-Dick Kenney (tb), Richie Kamuca-Dick Hafer (ts), Charlie Walp-Dick Collins (tp) (juin 1955). En décembre 1955, Woody Herman enregistre d'intéressantes faces en Octet arrangées par John Coppola (tp) qui font la part belle à Richie Kamuca, Cy Touff et Dick Collins («9:20 Special», «Jumpin' at the Woodside», «The Theme» et non pas «The Boot» comme indiqué). Bob Brookmeyer (vtb) se fait entendre dans «It's Coolin' Time» d'Al Cohn (1958). Les trois titres Jazzland de l'été 1959 offre un espace à l'excellent Nat Adderley (cnt). Le filon de la section de sax marche toujours: «Lullaby of Birdland» (1958, Gene Roland, arr, Willie Dennis, tb) et «Skoobeedoobee» (Monterey, 1959, Zoot Sims, ts, Urbie Green, tb). Don Lanphere (ts) est soliste dans les deux titres pour Crown (1960). En 1962, disciple de Paul Gonsalves, Sal Nestico (ts) anime «Sister Sadie» (1962), tandis que Phil Wilson (tb) et surtout Paul Gonsalves lui-même, notamment en alternative avec Woody Herman (cl) font vivre «Freud's and Alice's» de Gene Roland. De quoi réhabiliter Woody Herman!

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHugo Lippi
Comfort Zone

Manoir de mes rêves, Letter to J, Choices, Humty Dimpty, Clementine, God Bless the Child, Here’s That Rainy Day, Just in Time, Freedom Jazz Dance, Comfort Zone, While We’re Young, 12th
Hugo Lippi (g), Fred Nardin (p), Ben Wolfe (b), Donald Edwards (dm)

Enregistré le 19 avril 2018, New York
Durée: 49’ 41’’
Gaya Music Production 048 (L’Autre Distribution)


Né en Angleterre en 1977 où il a vécu ses deux premières années, Hugo Lippi a grandi au Havre où il a connu sa formation initiale, entre cours particuliers et orchestres de bal. A 21 ans, il s'installe à Paris afin de poursuivre une carrière de musicien professionnel. Du Petit Opportun à Autour de Midi… et Minuit, il se mêle aux jeunes boppers de sa génération: Xavier Richardeau, Mourad Benhammou, Fabien Mary, Esaie Cid, entre autres. Ses qualités d’accompagnateur lui ont permis de multiplier les expériences, avec les grands aînés (Marcel Azzola, Marc Fosset, Michel Legrand, Alain Jean-Marie, Christian Escoudé…) comme avec les musiciens de son âge (Pierrick Pédron, Samy Thiébault, Brisa Roché…); il a par ailleurs été membre du Vintage Orchestra.
Comfort Zone est son quatrième album en leader. Il y présente, sur une tonalité plutôt intimiste, un répertoire comprenant cinq originaux et des standards. Il est bien entouré par le solide Fred Nardin (Cécile McLorin-Salvant, Wayne Escoffery…) ainsi que par deux grands sidemen qu’on a notamment vus aux côtés de Wynton et Branford Marsalis: Ben Wolfe (égalementcontrebassiste de Marcus Roberts et Mary Stallings) et Donald Edwards (batteur pour le Mingus Big Band, Tom Harrell, Dave Holland). Côté standards, le disque s’ouvre avec «Manoir de mes rêves» joliment arrangé, la touche Django, le dialogue délicat avec Fred Nardin restituant la dimension poétique de ce titre. C’est avec une même finesse qu’Hugo aborde «God Bless the Child» immortalisé par Billie Holiday, à l’unisson du raffiné jeu de balais de Donald Edwards. Sur tempo rapide («Justin Time»), il fait preuve d’une virtuosité jamais démonstrative laissant la part belle à ses excellents complices. Par ailleurs, la présence du «Humpty Dumpty» de Chick Corea et de «Freedom Jazz Dance» d'Eddie Harris marque la diversité des univers jazz abordés, assimilés avec cohérence. Les originaux («Choices», «Clementine», «Comfort Zone», «12th») des ballades, mettent en valeur la sensibilité et le swing du leader, en particulier le réussi «Letter to J» hispanisant (le mystère n’est pas levé dans le livret). Le disque réussi d'un musicien-artisan qui s'exprime sans artifice.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2019

Hono Winterstein
Horizons

Lolita, Dreamer*, I Remember April, Lune de Miel 2020°, Yesterdays*, Fascinating Rhythm, Pique-Nique°, So in Love°, A little Love a Little Kiss, Dewis, Jingle, Notre Histoire°
Hono Winterstein, Brady Winterstein (g), Jean-Yves Jung (p), Diego Imbert (b), Sara Lazarus*, Claudio Favari (voc)°

Enregistré en 2019, Malakoff (92)

Durée: 48'56''

Trebim Music 057 (L’Autre Distribution)

Les complices de Biréli Lagrène que sont Jean-Yves Jung, Diego Imbert et Hono Winterstein se retrouvent ici sous la houlette de ce dernier que l'on découvre compositeur («Lolita», «Lune de Miel 2020») et responsable du casting, ayant sollicité son neveu Brady et des cordes vocales dans six titres sur douze. Hono Winterstein, originaire de Forbach, en Lorraine, que l'on a pu voir dans le film Django aux côté de Reda Kateb (2007) et dans les festivals comme celui de Marciac, est une référence comme rythmicien du style dit manouche. Outre Biréli Lagrène, il a joué avec Dorado Schmitt, Stochelo Rosenberg, Tal Farlow.
Dès le premier titre, «Lolita», une réussite musicale, sa pompe fait merveille et la «couleur» de l'album est donnée avec la présence, rare dans le genre, d'un piano sobre et efficace et d'une guitare solo dont la volubilité vient en droite ligne de Django. Jean-Yves Jung et Brady Winterstein se conjuguent parfaitement et sont avec l'accompagnement d'Hono et de Diego Imbert l'atout de l'album. Nous sommes moins convaincus par les titres chantés. Ce n'est certes pas mauvais. L'introduction de «Dreamer» ne nous enthousiasme pas, tandis que la suite bénéficie d'une interprétation illuminée par de très bons solos de Jean-Yves Jung et Brady Winterstein. Après une courte introduction de guitare à «Yesterdays», Sara Lazarus phrase bien et le solo de piano est excellent. On sait que Jean Sablon s'est fait accompagner par Django. Pas d'hérésie donc. Mais cette «Lune de Miel 2020» (dont on a les paroles dans le livret), sur tempo lent, chanté par l'auteur, Claudio Favari, ne retient notre attention que grâce au solo de grande classe et «chantant» de Brady. Mieux, pour nous, est «Pique-nique» où le texte est délivré à l'unisson avec la guitare qui prend dans la foulée un bon solo suivi de celui de piano et d'un scat sur le pont (très bien). Puis, c'est la conclusion du texte chanté de façon virtuose avec la guitare. Chanté en anglais «So in Love» est une jolie version de cette chanson d'amour. Jean-Yves Jung y délivre un solo d'une remarquable musicalité et d'une sobriété bien venues. On écoute ensuite les contrechants de Brady et l'accompagnement d'Hono avec un vif intérêt. Bonne introduction à deux guitares dans la valse «Notre Histoire» (paroles de Claudio Favari). Deux guitares se répondent dans le solo sur la pompe d'accompagnement (re-recording de Brady, plus que possible car c'est le même style et son). Les instrumentaux remportent notre adhésion. Sur tempo très vif, «Fascinating Rhythm» s'impose dès l'introduction grâce à la pompe d'Hono puis c'est le feu d'artifice d'un solo de guitare magistral. Diego Imbert y donne un bon solo avec l'archet et le toucher très clair de Jung au piano est à goûter sans réserve. «I Remember April» alterne piano et guitare solo de belle façon soutenant ainsi notre intérêt. «A Little Love, a Little Kiss (un peu d'amour)» de Lao Silesu (1883-1953) a été enregistré en solo par Eddie Lang, puis en 1937 par la Quintette du HCF. Pas de piano ici, cette belle version est entièrement consacrée à la guitare de Brady Winterstein, 25 ans, qui pratique l'instrument depuis l'âge de 11 ans lorsqu'il est tombé sous le charme de Django dont il rend aujourd'hui fort bien la flamboyance. Influence classique dans l'introduction. Il est aussi l'auteur de «Dewis», thème introduit par le piano. Puis, la guitare chante le thème de cette superbe ballade. Bon solo pizzicato de Diego Imbert. Enfin «Jingle», thème-riff énoncé à l'unisson piano-guitare, est l'hommage, en rien incompatible, à Wes Montgomery. Swing des cordes pincées et frappées! Grande complicité de Jean-Yves Jung et Brady Winterstein sur la pompe infaillible d'Hono Winterstein.
Un bon disque.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

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Julian Costello Quartet
Transitions

Waves, Ducks, Corners, A Manic Episode, Tongue in Cheeck, Patience, Earworm, Buraki Ziemniaki, Mirage (intro), Mirage, Panettone, Walking Through the Jungle, Corners Reprise
Julian Costello (ts, ss), Maciek Pysz (eg, g), Yuri Gouloubev (b), Adam Teixeira (dm)
Enregistré du 6 au 8 avril 2017, Cavalicco (Italie)
Durée: 1h 00’ 13’’
33 Jazz Records 268 (www.33jazz.com)


Originaire du quartier de Chelsea, à Londres, Julian Costello est de cette génération d’adolescents britanniques marqués par le rock punk de la fin des années 1970. D’abord batteur amateur, il s’intéresse à Jimi Hendrix et à John Coltrane et finit par passer à la pratique du saxophone. Il engage par la suite des études musicales qui le mèneront à intégrer le big band universitaire de Bobby Lamb (tb). Au milieu des années 1990, après avoir sorti un premier album sous son nom, il se met en retrait de la scène pour se consacrer à l’enseignement. Il y reviendra quelques années plus tard.
Influencé par l’esthétique ECM (il a effectué cet enregistrement dans les studios du label Artesuono, dans la province d’Udine, qui se situe dans un esprit similaire), Julian Costello a formé en 2016 son quartet dont les membres viennent d’horizons divers: le guitariste Maciek Pysz est polonais, le contrebassiste Yuri Gouloubev russe et le batteur Adam Teixeira canadien. Si le disque s’ouvre avec un long solo crépusculaire de ténor («Waves»), pouvant évoquer l’une des influences majeures de Julian Costello, Jan Garbarek, la suite a heureusement plus de relief. Parmi les compositions du leader, certaines sortent du lot, comme «Earworm» où l’on peut apprécier son beau son de soprano, de même que le duo très réussi avec Maciek Pysz dont les interventions sont très poétiques. Le tout avec un soutien impeccable de la rythmique. Autre titre rompant avec la tonalité très intimiste du disque, un peu trop linéaire, «Walking Through the Jungle», où le swing se fait le plus ressentir et qui bénéficie lui aussi des développements Maciek Pysz, cette fois à la guitare électrique.Une formation intéressante et qui tourne régulièrement en France. A découvrir.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2019

Steeve Laffont Trio
Night in Corsica

Swing for Jess, I've Got Rhythm, Minute, Made in Perpignan, For Didier, Caravan, Over the Rainbow, Les Fenêtres de Moscou, Joseph Joseph, Yo se te voy a amar, Tchoumia Catalunya, Night in Corsica
Steeve Laffont (g), Rudy Rabuffetti (g), Costel Nitescu (vln), Guillaume Bouthié (b)
Enregistré à Perpignan, date non communiquée (prob. 2018)
Durée: 44’ 24”
Cristal Records 272 (Sony Music)


Steeve Laffont est du Midi (Perpignan), donc catalan avec une ascendance piémontaise et tzigane, et c’est un habitué des scènes du Sud-Ouest où il entretient avec simplicité, talent et conviction la tradition de Django. Il invite ici un bon violoniste, Costel Nitescu, avec lequel il a continué de partager la scène en 2019. Costel est un vrai virtuose de son instrument («Joseph Joseph»). Le disque rend d’ailleurs un hommage à Didier Lockwood, un autre virtuose disparu en 2018 avec un thème composé par Costel Nitescu. Le répertoire est bien équilibré entre quatre originaux et standards du jazz plus un thème de Vinicius de Moraes joliment tourné. On retrouve ce qui fait le charme de la tradition de Django, une musique sincère, populaire et chantante fondée sur les traditions conjuguées du jazz et des musiques tziganes. On entend évidemment cette fameuse pulsation swing entretenue par la guitare rythmique et ces envolées virtuoses des solistes, guitariste et violoniste dialoguant à leur aise sur la bonne assise rythmique fournie par Guillaume Bouthié et Rudy Rabuffetti, par ailleurs luthier à Pamiers (Ariège) et préparateur des guitares du groupe.
Un disque dans la tradition qui offre une petite heure de musique sans autre prétention que de participer à la grande histoire de la musique de Django, et c’est déjà beaucoup car ces musiciens en ont l’esprit. Steeve Laffont possède les codes de cette musique et propose un enregistrement qui en témoigne, par son jeu de guitare et par la complicité de cette formation.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Stéphane Huchard Cultisons Trio
Off-Off Broadway

Without a Song, Just in Time, My Heart Belongs to Daddy, You Go to My Head, If I Should Lose You, It Could Happen to You, I Love You, Every Time We Say Goodbye, The Way You Look Tonight, So in Love, Darn That Dream, How Long Has This Been Going On, I Concentrate on You, My Foolish Heart
Stéphane Huchard (dm), Stéphane Guillaume (ts, as, ss), Thomas Bramerie (b)
Enregistré les 9 et 10 juin 2017, Renaison (42)
Durée: 1h 00’ 37’’
Jazz Eleven 11003 (www.jazzeleven.com)


On connaît bien l’excellent batteur Stéphane Huchard (55 ans), installé depuis longtemps dans le paysage jazz hexagonal. Passé par l’école de Dante Agostini, il a participé à de très nombreuses aventures, particulièrement dans la sphère du jazz dit «créatif» –de l’ONJ au Big Band Lumière de Laurent Cugny, de François Jeanneau à Andy Emler, de Stefano Di Battista à David Linx– mais aussi aux côtés de Romane, Stochelo Rosenberg ou Tana Maria. Quelques albums en leader, dont les deux premiers chez Blue Note (avec Pierre de Bethmann et Stéphane Guillaume), il y a déjà vingt ans, ont assis son caractère éclectique revendiqué, bien que toujours appuyé sur un groove très jazz. Déjà auteur, il y a plus de dix ans, d’un hommage intéressant à Art Blakey, mêlant percussions africaines et hard bop, il livre ici un disque de standards, Off-Off Broadway, soit un répertoire issu des grands compositeurs de la comédie musicale et de la musique populaire américaines (Cole Porter, George Gershwin, Jerome Kern…). Stéphane Huchard aborde ainsi le Great American Songbook de façon très personnelle, avec un trio sax-contrebasse-batterie où le lyrisme de Stéphane Guillaume répond à la volubilité rythmique du leader. Au demeurant, les standards, s’ils sont abordés de façon différente qu’ils le seraient par des musiciens de style middle jazz, sont traités avec respect, sans ironie. Stéphane Guillaume est ainsi étonnant au soprano sur «Without a Song», très néo-orléanais dans l’esprit, tout comme Stéphane Huchard qui développe ici un jeu très coloré. Suivent un bop nerveux avec «Just in Time» et une belle version de «My Heart Belongs to Daddy», servie par un ténor coltranien. Le reste est à l’avenant, oscillant entre free, bop et swing et porté par une rythmique ciselée.
Outre ses qualités proprement musicales, ce disque a de plus le mérite de rappeler qu’un musicien de jazz n’aime pas, à juste titre, être enfermé dans une esthétique précise qui le couperait de ses racines.

rôme Partage
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePat Thomas - Barbara Long
Jazz Patterns + Soul

Titres communiqués dans le livret
1-11: Pat Thomas (voc), Booker Little (tp), Curtis Fuller (tb), Roland Alexander (ts, fl), Teddy Charles (vib), Tommy Flanagan (p), Reggie Workman (b), Charli Persip (dm)

12-23: Barbara Long (voc), Billy Howell (tp, arr), Booker Ervin (ts), Nat Phipps (p), George Tucker (b), Al Harewood (dm)

Enregistré fin 1960, New York et 5-10 janvier 1961, Newark, NJ

Durée: 1h 08' 22''

Fresh Sound Records V114 (Socadisc)


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHoni Gordon - Sue Childs
Sings + Introducing

Titres communiqués dans le livret
1-9: Honi Gordon (voc), Ken McIntyre (as, fl), Jaki Byard (p), Wally Richardson (g), George Duvivier (b), Ed Shaughnessy (dm)
10-19: Sue Childs (voc), Sherman Mitchell (tb), Tony Sotos (ts, bs, fl, ld), J.R. Montrose (ts-10, 14), Bill Pasquale (g), Bruce Anderson (b), Gaetan Caviola (dm), Gerry LaFurn (tp, arr)
Enregistré: 23 mars 1962, Englewood Cliffs, NJ, et 1964, Rock Island, IL
Durée: 1h 04' 38''
Fresh Sound Records V113 (Socadisc)


Fresh Sound a lancé une série, déjà riche, «The best voices time forgot» où l'on trouve quelques noms restés en mémoire (Mae Barnes, Barbara Long, Jane Harvey,...) et beaucoup d'oubliées. D'où vient ce cruel tri du temps? Chez les jazzfans du XXe siècle, le prénom suffisait à l'évocation: Bessie, Ella, Billie, Sarah, Dinah, Nina. Elles ont en commun une dimension expressive hors norme mais aussi une vraie personnalité qui les rendaient identifiables dès la première mesure. La règle vaut pour tous les genres: Edith Piaf est un exemple. Une œuvre pouvait même évoquer une interprète unique comme l'air «Casta Diva» de Norma (Bellini) qui impose le nom de Maria Callas... chez les gens ayant une culture musicale minimale. Bref, cette dimension, les chanteuses de ces rééditions ne l'ont pas. Ce qui ne veut pas dire que leurs disques ne valent rien.
Nous avons ici la réédition, y compris des textes de pochette, des albums Jazz Patterns de Pat Thomas (Strand SL 1015), Soul de Barbara Long (Savoy MG12161), Honi Gordon Sings (Prestige 7230) et Introducing Sue Childs (Studio 4 SS-200). Pat Thomas (1938-1992) a une sœur chanteuse, Mildred (pour Norman Simmons), et un frère, Earl Teddy, batteur (pour Dakota Staton et Carmen McRae). Si Ella Fitzgerald est la préférée de Pat, c'est l'influence de Sarah Vaughan que l'on entend ici («It Could Happen to You», «Star Eyes», «Sometimes I'm Happy»). Son album témoigne d'une certaine recherche en mettant en vedette un instrumentiste différent par titre: Roland Alexander au ténor («Mean to Me») et à la flûte («Blue Room»), Curtis Fuller («It Could Happen to You» et «Sometimes I'm Happy» pour le solo tandis que Booker Little, avec sourdine, y donne sa seule contribution pour l'énoncé du thème et un contrechant), Teddy Charles («Almost Like Being in Love», «Star Eyes», le court «Stella by Starlight»). Elle multiplie les formules comme «My One and Only Love» en duo avec Kenny Burrell, ou au sein d'un titre tel «I Didn't Know What Time It Was» des passages en duo (avec Reggie Workman, puis avec Tommy Flanagan) et en trio (avec Flanagan et Burrell). Ce qui rend cette lecture des standards très agréable. Il n'y a que dans «Strike Up the Band» où est mis en valeur Charli Persip, un grand batteur que révéla le big band de Dizzy Gillespie.
Barbara Long (1932) débute son album en up tempo sur «The Trolley Song» qui révèle le plus oublié encore Billy Howell et confirme le solide Booker Ervin resté un nom familier. Elle se calme avec «Gee Baby» où elle fait preuve d'expressivité qui, de plus, ne doit rien à Billie ou Sarah (la partie de basse de George Tucker et les balais d'Al Harewood, qui nous sont familiers, sont parfaits). Au plus, une vague influence de Sarah Vaughan se remarque à la tournure d'une phrase dans «Serenade». Outre une personnalité de style, Barbara Long sait swinguer comme dans «When You're Smiling» (solos de Billy Howell qui fait le complexe Clifford Brown et d'un Booker Ervin digne de sa collaboration avec Charlie Mingus). Les arrangements de Billy Howell sont convenus mais bons («Call Me Darling»). Le toucher de Nat Phipps (1931) fait merveille notamment dans «Where Is Lonesome» (contrechants d'Howell avec sourdine dignes de Brownie). Au total un album très plaisant qui fait aussi découvrir un disciple de Clifford Brown, Billy Howell qui est ici plus en vedette que Booker Ervin («Green Dolphin' Street», «You Don't Know What Love Is»).
Honi Gordon bénéficie du travail de son père, George Gordon, qui lui a écrit des passages qui simulent l'improvisation («Strollin'», «My Kokomo»). Mais dès les premières notes chantées par Honi Gordon sur «Strollin'» de Mingus, on est en présence d'une imitatrice de Sarah Vaughan. L'intérêt vient alors du remarquable solo de Jaki Byard qui s'appuie sur les superbes lignes de basse de George Duvivier et sur le travail efficace d'Ed Shaughnessy et de Wally Richardson (qui enregistrera chez Prestige pour Willis Jackson, Illinois Jacquet). Wally Richardson prend un bon solo dans «My Kokomo» et «Love Affair». Ken McIntyre qui n'intervient pas dans tous les titres prend un solo d'alto dans «Walkin' Out the Door» de Mary Lou Williams qui balance bien, sinon il joue de la flûte (solos dans «I’ll Wind» et «Love Affair»). Jaki Byard est en valeur dans «Why Try to Change Me Now?» et dans des introductions comme pour «Why».
Sue Childs originaire de Flint, nous présente une vedette locale Sherman Mitchell (1930-2013), tromboniste qui a joué pour Dizzy Gillespie et J.C. Heard. Certaines chanteuses euro-américaines, comme Mildred Bailey, Lee Wiley, June Christy, Julie London, etc. n'ont évité l'oubli que grâce à une originalité expressive (les rangs étant encombrés, aujourd'hui encore). Sue Childs ne manque pas de personnalité. On ne trouve aucune trace de Sarah, tout au plus un peu d'Ella («Out of Nowhere»). Elle bénéficie d'arrangements originaux signés Gerry LaFurn qui a travaillé pour Stan Kenton, Woody Herman et Buddy Rich. «Honeysuckle Rose» débute par «Scrapple From the Apple» et offre de bons solos de Tony Sotos (ts, connu dans le rock’n’roll), Mitchell (virtuose) et, à la trompette, non signalé nulle part, Gerry LaFurn (que l'on retrouve sur cet instrument dans «All or Nothing at All», «You'd Be So Nice», «You Make Me Feel So Young», «Lonesome Road»). Sotos intervient au baryton dans «You'll Never Know», «You Make Me Feel So Young» et en alternance avec J.R. Montrose dans «You'd Be So Nice». Montrose intervient aussi, sans solo, dans «All or Nothing at All». «Lollipops n' Roses» est un duo voix-guitare. Une découverte pour beaucoup.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Thomas Bramerie Trio
Side Stories

Pichot Bebei, Played Twice, Here*, Yeinou? Now**, Side Stories**, All Alone*, Un jour tu verras°, Chantez, Emile, Work Song, Salut D'amour, Troç De Vida°, Avec le temps
Thomas Bramerie (b), Carl-Henri Morisset (p), Elie-Martin Charrière (dm) + Eric Legnini (elp)*, Jacky Terrasson (p)**, Stéphane Belmondo (tp, flh)°

Enregistré du 8 au 14 janvier 2018, Pompignan (82)

Durée: 56' 30''

Jazz Eleven 11002
(www.jazzeleven.com)

Voilà le beau projet d'un musicien qui arrive à maturité artistique après une carrière de sideman commencé à la fin des années 1980. Un premier album en leader pour Thomas Bramerie démontrant la personnalité singulière de ce contrebassiste qui a toujours su mettre en valeur les solistes qu'il a accompagnés. Né en 1965 à Bergerac, Thomas Bramerie est un enfant de la rade, lui qui a étudié avec le guitariste Tony Petrucciani, et fréquente la scène de Toulon comme les frères Belmondo. En parallèle, il débute une carrière de sideman en participant à des tournées de prestigieux solistes tels Peter King, Ted Nash, Bobby Porcelli ou des concerts auprès de Chet Baker, Johnny Griffin, Barney Wilen et Steve Grossman. En 1992, il forme la célèbre rythmique du club de la capitale, au club La Villa, avec son ami pianiste Olivier Hutman et les batteurs Sangoma Everett et George Brown. Une véritable école qui lui fait partager la scène avec une part de la mémoire du jazz, celle qui se transmet sur scène par les aînés qu'il côtoie à l'image de Frank Wess, Benny Golson, James Moody, Clifford Jordan ou Tom Harrell. Une expérience de vie qui lui permettra de se forger une personnalité riche tout en cultivant son rôle de musicien pour musicien un peu comme son aîné Riccardo Del Fra. Les années qui suivent sont celles de la confirmation de son talent. Il devient membre de diverses formations, comme le trio de Laurent de Wilde ou de la chanteuse Michelle Hendricks, tout en prolongeant ses rencontres d'un soir avec des leaders d'exception. On se souvient de ses concerts avec Tommy Flanagan, Clark Terry ou de celui enregistré à La Villa en compagnie de Teddy Edwards en 1993 avec Alain Jean-Marie et Christian Escoudé. Son long séjour à New York à la fin des années 1990 est pour lui l'occasion d'assoir un peu plus son rôle de sideman en s'imprégnant de ses rencontres multiples.
Pour son premier opus, il revisite une formule du trio qu'il connaît bien avec deux jeunes musiciens prometteurs sortis du CNSM: le pianiste Carl-Henri Morisset et le batteur Elie-Martin Charrière. D'emblée, sur «Pichot Bebei», il exécute une superbe walking bass pleine de maîtrise avec une sonorité ronde, puissante et boisée dans l'esprit de l’école Ray Brown. «Played Twice» prolonge la pièce précédente dans un bop monkien débordant de swing. La contrebasse, bien qu'étant au premier plan lors des nombreux échanges, ne tire pas la couverture à elle et s'inscrit dans un projet global tout en insistant sur l’aspect mélodique et rythmique de l'instrument. Les invités sont mis en lumière notamment le piano de Jacky Terrasson véritable sculpteur d'espace évoquant le meilleur d'Ahmad Jamal ou le lyrisme et la belle sonorité de Stéphane Belmondo sur «Side Story» le titre de l'album. Le trompettiste est toujours un amoureux de la mélodie et nous le démontre sur «Un jour tu verras», immortalisé par Mouloudji. L'autre invité est Eric Legnini au Fender Rhodes sur «All Alone», sorte de marche funky au groove léger et swinguant. Ce premier album est une réussite sur le plan musical et sur celui des mots associés aux notes de pochettes car chaque thème s'accompagne d'un texte qui présente la vision du jazz du leader et une réflexion sur la société contemporaine.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLeroy Lee Lovett
Jazz Dance Party / Lee+3

Titres communiqués dans le livret
Leroy Lee Lovett (p, arr), Bob Brown (ts, as, bs), Sam Reed, Kent Pope (as, cl), Al Hall (b), Butch Ballard (dm)

Enregistré en 1959, Philadelphie, PA

Durée: 1h 00' 05''

Fresh Sound Records 981 (Socadisc)

Fresh Sound réédite les oubliés de l'histoire (du jazz) comme Bill Jennings, J.C. Heard, Lorez Alexandria, etc. Nous ne nous en plaignons pas, car nous estimons que cette histoire a été mal traitée, et les lauriers distribués avec approximation (à une poignée d'incontournables près). Mais qui achètera une réédition de Leroy Lovett en 2019? Le pianiste-compositeur-arrangeur Leroy Lovett (1919-2013) n'a publié que deux albums sous son nom, Jazz Dance Party (Wynne WYB37) et Lee+3(Wynne WYB44) que voici. Il y a aussi un EP Atlantic 1058 réalisé à New York le 15 mars 1955 qui n'aurait pas été de trop pour compléter ce travail. L'indispensabilité vaut pour Bob Brown qui intervient en soliste dans 8 titres en big band et 4 de ceux en combo. Ce Bob Brown avait éveillé notre intérêt dans le LP In Atlantic City (face B, RCA 730702) de Johnny Hodges-Wild Bill Davis avec Lawrence Brown (1966) au point que son souvenir l’a écarté de l’oubli dans un cerveau vieillissant. De très loin, il est ici le soliste le plus intéressant. Lovett né à Germantown, Pennsylvanie, a formé son propre orchestre à Philadelphie. Il a aidé Cat Anderson, Mercer Ellington et Johnny Hodges à monter des orchestres avant de se lancer dans l'édition musicale (1952).
Vers 1958, il est retourné à Philadelphie pour former ce big band de 13 musiciens qui a réalisé le premier album (tous les titres sauf deux sont des compostions de Lovett). La Jazz Discographyde Walter Bruyninckx n'est d'aucun secours pour l'identité des trois trompettes, deux trombones et le tuba. Nous sont bien connus Al Hall (1915-1988), bassiste pour Teddy Wilson et Mary Lou Williams, et Butch Ballard (1918-2011), batteur pour Count Basie et Duke Ellington. Leroy Lovett est un compositeur efficace parce qu'il ne cherche pas la complication. «Bright Feeling» est un thème simple exposé par les sax avec réponse de cuivres. Le clarinette solo (Kent Pope) a un son droit sans vibrato (il prend tous les solos de clarinette dans cette séance). Bob Brown frappe par l'épaisseur de sa sonorité. Caractéristique confirmée dans «Blob's Burning» l'inscrivant dans les suiveurs de Coleman Hawkins. Ce morceau est introduit en trio rythmique par Lovett à la manière de Duke Ellington (ce qui est aussi le cas pour «True Blues From Philly»). Les solos de trompette (mauvaise sonorité) et trombone sont moyens (d'où l'anonymat?). C'est Bob Brown qui joue au ténor la ballade, «Brown in Blue», avec lyrisme et un son digne de Sam «The Man» Taylor. Très bon. Il est un hargneux au swing intense dans «Relax-A-Tradition» où on entend aussi un alto (Sam Reed qui passera 12 ans dans l'Uptown Theater du Nord de Philadelphie), le même trompette (phrasé bop) et des breaks de Ballard. Alternative pas mal entre Sam Reed et Bob Brown dans «What's Buzzin'». Nous pensons que c'est Bob Brown l'alto solo (entre Johnny Hodges et Marshall Royal) vedette de «You Are too Beautiful» (il joue aussi le lead alto pour le passage en section de sax). Après une introduction de Lovett à la Duke, l'orchestre joue «I Like Dat» dans le style Basie (solos d'un autre trompette plus classique, de Pope, cl, et Bob Brown, ts). Le dialogue entre piano et orchestre dans la ballade «I've Grown Accustomed to Your Face» est un peu à l'eau de rose. Enfin on retrouve Bob Brown, en trompettiste médiocre, et des breaks de Butch Ballard dans «True Blues from Philly». On passe ensuite à l'album en combo où Ballard est plus en évidence. Bob Brown joue de l'alto (influence Hodges) dans «Angel Eyes», mais aussi de façon bien différente dans «A.B.C. Hop» dont il est l'auteur: beaucoup plus parkérien avec un passage accompagné par basse-batterie sans piano (le solo avec block chords de Lovett n'est pas mal). Contrairement à ce qui est indiqué, Bob Brown ne joue pas de l'alto dans «My Funny Valentine» mais du ténor. Certes l'exposé du thème (avec léger vibrato) dans l'aigu peut tromper (belle technique!) mais il retrouve ensuite la nature du ténor. Son déboulé au ténor dans «Plum Street» est impressionnant. Il prend un solo (une fois encore sans piano) très intense et sa virile coda est digne d'un Arnett Cobb. Un crooner intervient dans «Judaline» en hommage sans doute à Nat King Cole. Les autres titres sont du piano bar qui ne ferait pas de mal à une mouche (de la belle variété, paisible). Vive Bob Brown!

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Riccardo Del Fra
Moving People

Moving People, Ressac, The Sea Behind, Children Walking (Through a Minefield), Around the Fire, Ephemeral Refractions, Wind on an Open Book II, Street Scenes, Moving People – Epilogue, Cieli Sereni, Let's Call This Evidence (+ titre bonus, uniquement en digital)
Riccardo Del Fra (b), Kurt Rosenwinkel (g), Jan Prax (as, ss), Tomasz Dabrowski (tp), Rémi Fox (ss, bs), Carl-Henri Morisset (p), Jason Brown (dm)

Enregistré en mai, juin et juillet 2018, Pernes-Les-Fontaines (84)

Durée: 52' 52''

Cristal Records 276 (Sony Music)

Moving People est un projet ambitieux autour des peuples en mouvement, d'une géopolitique incertaine et vulnérable. Un véritable manifeste pour une prise de conscience autour d'une dizaine de compositions du contrebassiste italien Riccardo Del Fra. Né à Rome en 1956, cet amoureux de la belle note est associé à sa rencontre avec Chet Baker en 1979 qui sera déterminant dans son approche de la musique et qu’il célèbre dans trois de ses disques précédents: A Slip of Your Touch, Chet My Song et Chet Visions. Une collaboration qui dura neuf ans mais qui ne l'empêcha pas de travailler dans différents contextes, d'Art Farmer à Paul Motian, en passant par Dave Liebman et Bob Brookmeyer. Une activité de sideman prolongée par la création d'une superbe rythmique pour le club de jazz parisien Le Dreher avec le regretté Al Levitt (dm), accompagnant les solistes de passages tels Sonny Stitt, Clifford Jordan ou Horace Parlan. Son apport dans les quartet de Barney Willen et Johnny Griffin dans les années 1980 et 1990 n'est pasnon plus négligeable tant ses lignes de basse d'une grande clarté, toujours équilibrés, et son sens raffiné du swing en font un partenaire recherché.
Pour ce Moving People, il s'est entouré d'un septet international où l'on retrouve le guitariste américain Kurt Rozenwinkel dans un registre qu'on lui connaît avec une complexité harmonique doublée d’une grande musicalité. Les thèmes évoquent l'actualité des migrants cherchant une nouvelle vie tout en laissant derrière eux une part d'eux-mêmes, entre espoir et résignation face à l'indifférence. «Ressac» est tout aussi explicite dans son approche violente rappelant cet enfant mort sur une plage où «Children Walking (Through a Minefield)» sorte de musique joyeuse et dynamique qui finit sur une explosion de violence prolongée par une citation du 3e mouvement de la 6e Symphonie de Beethoven telle une interrogation faite à l'Europe.
Toutes les émotions sont retranscrites dans les compositions de Riccardo Del Fra, le tout avec une grande cohésion des musiciens avec des effets de masse pour les pièces en septet. L'écriture est toujours d'une grande musicalité sans virtuosité gratuite. Les climats varient à l'intérieur même de chaque thème, tant sur le plan rythmique qu'harmonique. Une façon de surprendre l'auditeur au détour d'une phrase avec toujours cette élégance dans ses chorus et cet art de prolonger la note avec lyrisme. On retiendra l'excellente assise rythmique amenée par la justesse de Jason Brown et les interventions du leader. De la belle musique dont le jazz n'est qu'un élément parmi d'autres.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLyn Stanley
The Moonlight Sessions. Volume One

All or Nothing at All**, Willow Weep fo Me°, Moonlight Serenade**, My Funny Valentine*, Embreceable You°, Why Don’t You Do Right?, Girl Talk*, Crazy*, Close Your Eyes*, How Intensive°, Break It to Me Gently*, In the Wee Small Hours

Lyn Stanley (voc), Chuck Findley (tp), John Chiodini (g), Mike Garson*, Christian Jacob**, Tamir Hendelman° (p), Chuck Berghofer (b), Luis Conte, (perc), reste du personnel détaillé dans le livret

Enregistré en 2017, Hollywood, CA

Durée: 50’ 56’’

A.T. Music LLC 3105 (lynstanley.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLyn Stanley
The Moonlight Sessions. Volume Two

Makin’ Whoopie, The Very Thought of You**°°, That Old Feeling*°°, The Summer Knows**°°, Over the Rainbow**°°, How Deep Is the Ocean? *°°, Angel Eyes*°°, At Seventeen*°°, You’ve Changed*°°, Smile**°°, How Insensitive°, Love Me or Leave Me**, Since I Fell for You*°°, I’ll Be Seing You°°

Lyn Stanley (voc), Chuck Findley (tp), John Chiodini (g), Mike Garson*, Christian Jacob**, Tamir Hendelman° (p), Chuck Berghofer (b), Luis Conte, (perc) + Budapest Scoring Symphonic Orchestra (strings)°°, reste du personnel détaillé dans le livret
Enregistré entre février et mai 2017, Hollywood, CA

Durée: 58’ 17’’

A.T. Music LLC 3106 (lynstanley.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLyn Stanley
London Calling. A Toast to Julie London

Makin’ Whoopie, The Very Thought of You**°°, That Old Feeling*°°, The Summer Knows**°°, Over the Rainbow**°°, How Deep Is the Ocean? *°°, Angel Eyes*°°, At Seventeen*°°, You’ve Changed*°°, Smile**°°, How Insensitive°, Love Me or Leave Me**, Since I Fell for You*°°, I’ll Be Seing You°°

Lyn Stanley (voc), Chuck Findley (tp), John Chiodini (g), Mike Garson*, Christian Jacob**, Tamir Hendelman° (p), Chuck Berghofer (b), Luis Conte, (perc) + Budapest Scoring Symphonic Orchestra (strings)°°, reste du personnel détaillé dans le livret
Enregistré en 2018, Hollywood, CA

Durée: 58’ 17’’

A.T. Music LLC 3107 (lynstanley.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLyn Stanley
London With a Twist. Live at Bernie's

Route 66, Pink Cadillac, Lover Man, Blue Moon, Let There Be You, You Never Can Tell, Goody Goody, Love Letters, Bye Bye Blackbird, I’ve Got You Under My Skin, Body and Soul, In the Still of the Night

Lyn Stanley (voc), John Chiodini (g), Otmaro Ruiz, Mike Lang (p), Chuck Berghofer (b), Aaron Serfaty (dm), Luis Conte (perc)

Enregistré les 19 et 20 janvier 2019, Hollywood, CA

Durée: 44’ 19’’

A.T. Music LLC 3108 (lynstanley.com)

 

Originaire de Tacoma (près de Seattle, WA) mais active dans la région de Los Angeles, la chanteuse Lyn Stanley évoque assez le style de son modèle, Julie London (à laquelle sont consacrés deux des disques traités ici). Elle a débuté son parcours musical tardivement, à l’issue d’une carrière dans la publicité et le marketing durant laquelle elle a, à l’évidence, acquis des compétences dont elle sait user pour se promouvoir, ainsi que des moyens non négligeables vu la bonne réalisation de ces autoproductions (nombre élevé de musiciens sur chaque disque, présentation des livrets, etc.). Réalisant un rêve de jeunesse, Lyn Stanley a ainsi commencé à prendre des cours de chant en 2010. Semble-t-il à la même période, elle est repérée par Paul Smith (1922-2013), connu pour avoir été le pianiste d’Ella Fitzgerald. Il devient son mentor et, quelques mois seulement après leur rencontre, la fait monter sur scène avec son trio. Lancée dans sa nouvelle vie, Lyn Stanley sort en 2013 un premier disque, Lost in Romance, qu’elle produit avec son propre label, A.T. Music, et auquel participe un batteur qui n’est pas des moindres: Jeff Hamilton. Les albums depuis s’enchaînent (Potions, 2014, Interludes, 2015), avec succès, jusqu’aux quatre derniers que nous découvrons ici, gravés entre 2017 et 2019.

The Moonlight Sessions, volumes 1 et 2, ont très probablement été conçus en même temps ou à la suite, les mêmes musiciens étant présents (une quinzaine, dont trois pianistes et trois batteurs!) sur les deux disques. Au programme, de beaux standards bien interprétés. Lyn Stanley possède un joli timbre clair et chaleureux, doté d’une sensualité certaine. L’accompagnement est impeccable. On regrette simplement que le livret, pour le Volume 1, ne précise pas la formation sur chacun des morceaux (on a toutefois le détail des pianistes si on lit le CD sur un ordinateur). Mais puisqu’il n’y a qu’un trompettiste, on sait que c’est Chuck Findley qui introduit et conclut «All or Nothing at All» en citant la Rhapsodie in Blue de George Gershwin. A signaler en particulier, un beau duo piano-voix sur «My Funny Valentine» avec Mike Garson, tout en sobriété, une version très swing de «Why Don’t You Do Right?» adroitement soutenue par le guitariste John Chiodini et le bassiste Chuck Berghofer, (présents sur les quatre albums) ou encore «Crazy» enluminé tant par le jeu ici très blues de Mike Garson que par les couleurs des cuivres. S’il y avait un disque de Lyn Stanley à distinguer dans les quatre de cette chronique, ce devrait être celui-là.

The Moonlight Sessions. Volume Two, malgré un personnel identique (ici détaillé dans le livret) est plus «hollywoodien» avec l’ajout d’un ensemble de cordes, le Budapest Scoring Symphonic Orchestra (présent sur presque tous les titres), d’ailleurs spécialisé dans l’enregistrement de musiques de film et de séries télévisées. Le résultat reste de bonne facture et plaisant à l’écoute, notamment «How Deep Is the Ocean?» avec encore un bon accompagnement de Mike Garson. Trois titres se passent des cordes: «Makin’ Whoopie» (réussi, avec harmonica et guitare), «Love Me or Leave Me» (très jazz) et «How Intensive» (dont l’ordre des plages est inversé sur le CD et le livret avec «Love Me or Leave Me»). Ce dernier est un standard d’Antonio Carlos Jobim, adapté du «Prélude Op. 28 n°4» de Frédéric Chopin, longuement introduit (1’52’’) en piano solo par Tamir Hendelman, suivi de la guitare de John Chiodini, dans une expression relevant de la musique classique, avant de glisser progressivement vers la bossa nova en compagnie de Lyn Stanley.

Sur London Calling. A Toast to Julie London, l’orchestre est une petite formation; on retrouve les principaux acteurs des deux premiers opus, notamment les excellents John Chiodini (accompagnateur et musicien de studio expérimenté), Mike Garson (1945, une double carrière jazz et rock auprès de David Bowie, Anne Peacock, Stanley Clarke…) et Chuck Berghofer (1937) qui fut membre du trio de Bobby Troup (p), mari de Julie London, et accompagna donc l’idole de Lyn Stanley. Cet hommage, sobre et de bon goût (subtilité des arrangements), renoue avec les qualités de The Moonlight Sessions. Volume One. Sur un livret de 20 pages (richement illustré de photos «glamour» de Mrs. Stanley), l’histoire de chacune des chansons choisies est précisée, dont son rapport avec Julie London. Les titres les plus réussis sont «Goody Goody» (où John Chiodini et Mike Garson sont swingissimes), «Bye Bye Blackbird» (dans un duo feutré avec Chuck Berghofer) et deux belles versions de «Summertime»: l’une en sextet, bien chaloupée, l’autre, en duo avec Mike Garson, plus intimiste.

L’évocation de Julie London se poursuit avec London With a Twist. Live at Bernie’s. Le livret insiste sur la méthode d’enregistrement de ce CD «direct to disc» censée donner un rendu brut de la performance live, sans les applaudissements… On reste sur la lancée du précédent disque, avec les fidèles John Chiodini et Chuck Berghofer mais deux nouveaux pianistes: Otmaro Ruiz et Mike Lang (dont la présence n’est pas toujours signalée). Dans ce quatrième album, on trouve plaisir à écouter un bon «Route 66» (composition que l’on doit à Bobby Troup «mais que Julie London n’aurait jamais chantée») de même que «I’ve Got You Under My Skin» à retenir au moins pour le solo de John Chiodini. Lyn Staney donne un travail très soigné et élaboré ne manquant pas d'âme, marquée par un goût évident pour la manière de Julie London et le song book américain. C'est un pan entier de la culture américaine, dont les Bing Crosby, Frank Sinatra, Julie London sont les grands jalons, une grande et bonne variété américaine durablement marquée par le jazz. 

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDavid & Danino Weiss Quartett
Violets for Your Furs

Why, Bavaria on Mind of Brazil, Dancing in the Dark, Ready Know That You Are, Violets for Your Furs, Elia, My Special Moment in Emotion, Chez moi, You're Mine You, Without Words
David Weiss (acc), Danino Weiss (p), Alexander Haas (b), Guido May (dm) + Giovanni Weiss (g), Jeffrey Weiss (b), Bernd Reiter (dm), Biboul Darouiche (perc)

Date et lieu d’enregistrement non précisés

Durée: 44'54''

GLM/Edition Collage 582-2 (
www.glm.de)

Le label GLM de Munich sort le premier album sous leur nom de David et Danino Weiss, neveux de Traubell Weiss, guitariste, chef d'orchestre et leur initiateur. Ceux qui connaissent et aiment les accordéonistes Art Van Damme et Frédéric Schlick trouveront sans doute plaisir à l'écoute de ce disque. Danino Weiss est un pianiste au son clair qui charge un peu en notes comme le «Why» de Michel Petrucciani (bizarrement orthographié sur le livret) nous le présente d'emblée alors qu'à l'inverse le jeu de David Weiss est plus sobre. «Bavaria in Mind of Brazil» signé Danino Weiss est de l'agréable musique de variété où David Weiss prend un bon solo plus dynamique que dans le titre d'ouverture. Le swing intervient, mais pas grâce à Guido May, dans «Dancing in the Dark» où Danino Weiss imite Erroll Garner (les lignes de basse et le solo d'Alexander Haas ne sont pas mal). Le solo de David Weiss est hélas un peu brouillon. On est loin des Gus Viseur, Tony Murena et même Gorni Kramer. Giovanni Weiss, disciple de Django, anime «Ready Know That You Are» où Danino swingue, mais son propos n'est pas clair. Il ne manque pas de virtuosité comme l'indique l'introduction à «Violets For Your Furs», mais ça n'a rien à voir avec la cohérence de l'improvisation. Dans cette ballade, David Weiss parvient à un sommet de lourdeur. Danino Weiss est l'auteur d'«Elia», jolie musique sur rythmes latins; le solo de guitare de Giovanni Weiss (né à Hambourg, 1980) y est d'un bon niveau. C'est dans son propre thème «My Special Moment in Emotion» que David Weiss est le plus convaincant, sous l'ombre non comparable de Richard Galliano. Le «Chez Moi» de Paul Misraki fut popularisé par Lucienne Boyer: les quatre Weiss s'en sortent bien, surtout le guitariste. Chet Baker avait donné une version en duo avec Kenny Burrell de «You're Mine, You», pour ne rien dire de celle de Sarah Vaughan avec Quincy Jones (1962). On pouvait craindre la comparaison, mais les quatre Weiss s'en sortent dans cette ballade qui exige surtout du feeling (qu'ils confondent un peu avec de la «sentimentalité»). Bernd Reiter remplace Guido May dans «Without Words» qui ne gagne pas en légèreté. Ceci étant dit, les Weiss peuvent faire passer un bon moment en Off d'un festival et les auditeurs achèteront ce CD en souvenir.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueOlinka Mitroshina / Georges Guy
Gershwin's Bues

Backwater Blues, Fascinating Rhythm, Good Morning Blues Remix°, My Man’s Gone Now, Blues Stay Away From Me, Bessie’s Mood**, I Got Rhythm, Somebody Loves Me, Green River Song°, I Got Rhythm ver.2*, But Not for Me, Nice Work if You Can Get It, It Ain’t Necessary So, Bess You Is My Woman Now, Hear Me Talkin’ to Ya
Olinka Mitroshina (p, voc), Georges Guy (g), Serge Hessler (tp), Marine Thibault (fl, voc, electronics)°, Pascal Pitone (p)*, Thescam (electronics)**

Date et lieu d’enregistrement non précisés
Durée: 1h 10 27
Disques Dom 1257 (Disques Dom)


Olinka Mitroshina se produit chaque semaine, en solo, dans des bistrots du Quartier Latin et de Montmartre. On peut aussi l’entendre régulièrement en club (Marcounet, Café Laurent…) en duo avec le contrebassiste Alexei Derevitsky. La pianiste-chanteuse est originaire de Lettonie (de culture russe), où elle a reçu une solide éducation musicale classique. Arrivée en France en 1999, elle vit à Paris depuis 2012. Qu’elle consacre son premier album (sorti il y a déjà quelques temps) à l’œuvre de George Gershwin (Jazz Hot Spécial 99’) –dont la famille était originaire de Saint-Pétersbourg– fait donc sens. Le «Nouveau Monde» musical, original, qu’il a fait naître étant forcément inspirant pour une musicienne avec le parcours d’Olinka Mitroshina. En outre, la jeune femme aborde Gershwin avec une dimension blues, très personnelle, qui donne tout son intérêt à sa démarche, également ouverte sur d’autres univers esthétiques (pour le meilleur mais parfois aussi au risque d’une dispersion qui lui fait perdre un peu de sa profondeur).
Enregistré avec un complice de longue date, le guitariste alsacien Georges Guy (la plupart des titres sont en duo), ce Gershwin’s Blues capte l’attention dès le premier morceau: «Backwater Blues» de Bessie Smith, où l’on est saisi par le timbre blues d’Olinka, dont la voix semble surgir des plaines du Mississippi, bien éloignées pourtant des rives de la mer Baltique! L’accompagnement au piano témoigne lui-aussi d’un langage jazz-blues assimilé. Et de la même façon, la guitare très blues de Georges Guy fonctionne à merveille sur «Fascinating Rhythm». La plupart des autres morceaux, dans le même esprit, se savourent avec un plaisir comparable. Au registre des curiosités, notons deux versions de «I Got Rhythm», avec des traitements très différents: la première sur tempo lent en duo avec la guitare bluesy, la seconde valant pour les beaux arrangements de piano de Pascal Pistone qui donne de superbes variations entre musique classique et ragtime. Deux titres, 
«Good Morning Blues Remix» et «Bessie’s Mood», sont moins convaincants.
Olinka Mitroshina est une personnalité à découvrir.
rôme Partage
© Jazz Hot 2019

Pierre Christophe / Joel Frahm / Joe Martin
Live at Smalls

Just Rollin’ Along, D.D.L.J., Valparaiso, Aluminum Baby, African Beauty, Flirtibird, Softly, William, Softly
Pierre Christophe (p), Joel Frahm (ts), Joe Martin (b)
Enregistré le 22 août 2018, New York
Durée: 56’ 23”
Camille Productions 062019 (Socadisc)

Retour à New York pour Pierre Christophe sur les traces du Maître avec lequel il a approfondi l’univers du jazz, Jaki Byard, dont trois compositions sont reprises ici, notamment celle qui ouvre le disque, un blues-spiritual. C’est un enregistrement en live, dans le bon club new-yorkais, le Smalls, dirigé par le pianiste Spike Wilner. L’absence de texte (liner notes) nous empêche de connaître, dans le détail, les circonstances de cette bonne rencontre sans batteur, en août 2018 à New York, entre trois musiciens déjà confirmés. La musique fait plus penser en effet à une rencontre qu’à un trio avec leader, même si la promotion du disque évoque davantage Pierre Christophe que ses compagnons du jour. Mais le disque lui-même fait des trois musiciens les coleaders de cet enregistrement, dans sa présentation autant que dans la musique enregistrée. Chacun des musiciens a beaucoup de place pour s’exprimer, et si l’on retrouve tout le brillant du jeu de Pierre Christophe, proche souvent de Jaki Byard («D.D.L.J.»), ainsi que deux de ses thèmes, Joel Frahm  et Joe Martin sont plus que des sidemen de circonstance, apportant à l’ensemble leurs couleurs et leurs inspirations.
C’est un disque en live, avec cette qualité d’énergie qui distingue les rencontres avec le public, très proche ici.

On présente Joel Frahm, pas très connu en France: il est né en 1969 dans le Wisconsin, à Racine, où il commence à étudier le ténor avant que sa famille migre dans le Connecticut. A la High School, il croise la route de Brad Mehldau avec qui il partage quelques concerts localement. Il poursuit ses études à Rutgers University et à la Manhattan School of Music, intégrant le Betty Carter’s Jazz Ahead Workshop. Il liste dans ses influences John Coltrane, Stan Getz et Chris Potter, et nous entendons sur ce disque un ténor bop assez classique et de bon niveau. Le bassiste, Joe Martin, est né en 1970 à Kansas City, a construit une belle discographie en sideman et trois albums en leader. Il a accompagné Andy Bey, Bill Charlap, Billy Drummond, Art Farmer, Aaron Goldberg, Brad Mehldau, Mark Turner et d’autres artistes confirmés de la scène du jazz, ce qui atteste autant de ses qualités que de sa capacité d'adaptation à des contextes variés. Il a beaucoup de facilité sur son instrument comme en témoigne les nombreux chorus qu’il prend ici, avec un son rond et précis.

On connaît mieux en France Pierre Christophe, et s’il fait preuve de ses belles fulgurances transmises par Jaki Byard, sa culture jazz très étendue lui permet de faire de cette rencontre un moment de jazz dans un registre moins personnel qu'à l'ordinaire, mais plus étendu sur le plan stylistique, car il a l’intelligence de tenir compte de ses compagnons, et de les suivre y compris en dehors de ses sentiers habituels. Un bon enregistrement en live.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Raul De Souza
Blue Voyage

Vila Mariana, St. Martin, Blue Voyage, Primavera Em Paris, Chegada, Bolero à Chamonix, To My Brother Sonny, Night in Bangalore
Raul De Souza (btb, ts), Leo Montana* (p, 1-4,7,8), Alex Correa (p, 5,6), Glauco Sölter (eb), Mauro Martins (dm)
Enregistré du 20 au 23 mars 2017, Chamonix (74)
Durée: 43’ 49”
Selo Sesc 0119/18 (www.sescsp.org.br)


Nous avons raconté le beau concert qu’a donné Raul De Souza, un excellent tromboniste (trombone basse) lors de son passage à Jazz in Langourla en cet été 2019. C’est sensiblement avec la même formation qu’il a enregistré cet opus en 2017 à la Maison des Artistes de Chamonix, à savoir les bons Leo Montana, Glauco Sölter et Mauro Martins, plus un invité sur deux thèmes, Alex Correa. Il fêtait à l’occasion de ce disque 60 ans d’une belle carrière qui l’a vu côtoyer le jazz américain en Amérique, Sonny Rollins en particulier dont il resté un ami et à qui il dédicace un thème ici (il a enregistré en 1975 pour Sonny Rollins sur Nucleus, Milestone), mais aussi Ron Carter, Cal Tjader (Amazonas), Airto Moreira, George Duke, Gonzalo Rubalcaba, Azr Lawrence (Solstice)… Sous son nom, il a enregistré une vingtaine de disques dont Colors(avec Cannonball Adderley, Sahib Shihab, Oscar Brashear, Richard Davis, Jack DeJohnette…), Sweet Lucy (avec Freddie Hubbard, Airto Moreira…). Raul De Souza a aussi fait le tour du monde, de la France, une autre patrie pour lui, jusqu’en Chine en 2019, pour porter sa synthèse du jazz marquée par une belle musicalité toute brésilienne, faisant chanter et danser son gros trombone avec la légèreté et la suavité de l’accent brésilien. Dans son pays, il est évidemment la légende vivante de son instrument, et s’il a beaucoup voyagé, il n’a jamais vraiment quitté son pays dans lequel il séjourne une partie de l’année.
Toutes les compositions sont de Raul, très mélodiques, elles mêmes imprégnées de cette âme du grand pays d’Amérique du Sud («Chegada»), pleine d’une douceur poétique et d’une forme de nostalgie («To My Brother Sonny»), alternant avec des rythmes riches pleins de joie, bien que dans leur développement et dans l’esprit (l’improvisation), elles appartiennent aussi au jazz. C’est très savant, et le beau son de ce grand-père brésilien, octogénaire toujours plein d’énergie, au trombone basse mais aussi au saxophone ténor, est un vrai régal en live, et cela reste perceptible sur cet enregistrement. Raul est brillamment soutenu par trois musiciens de haut niveau: Leo Montana, très lyrique, Glauco Sölter, un bassiste dansant et énergisant, et un batteur virtuose dont le Brésil a le secret car il possède des qualités de musicalité et de polyrythmie hors normes. Ces musiciens sont aussi des amis, et la musique traduit cette complicité.Le grand Raul De Souza, né en 1934, sorti de ses pantoufles pour monter sur scène à Langourla, étonna et subjugua l’assistance par la vitalité de sa musique, sa puissance, son lyrisme: LE concert du festival! Cet indispensable est là pour distinguer autant la musique de Raul dans ce disque que saluer le long parcours d’un musicien aussi brillant que généreux et humain.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Ben Webster
Valentine's Day 1964 Live!

Caravan (1), Ben's Blues, Chelsea Bridge, How Long Has This Been Going On, Cottontail, Danny Boy, Indiana, The Theme, Tenderly, Caravan (2)
Ben Webster (ts), Dave Frishberg (p), Richard Davis (b), Grady Tate (dm)

Enregistré: le 14 février 1964, New York

Durée: 1h 02’ 22’’

Dot Time Records 8006 (www.dottimerecords.com)

Ces titres pris sur le vif au Half Note de New York étaient jusqu'ici inédits. Michael Cuscuna commet une erreur dans les notes du livret en datant ce concert le 14 février 1963. C'est bien comme le titre l'indique 1964. Par ailleurs, le titre n°8 n'est pas «52nd Street Theme» de Thelonious Monk mais «The Theme» de Miles Davis. Ben Webster est un très grand jazzman sur le sax ténor. On lit ici et là qu'il est l'un des trois grands avec Coleman Hawkins et Lester Young. Non, le Bean et le Pres ont inventé un style. Comme Dizzy Gillespie l'a dit, on consacre la grandeur d'un artiste au nombre de ses disciples. Donc, Hawk et Lester pour le jazz mainstream sont les créateurs d'une approche amplement copiée. La plupart des stylistes de haut vol ont pris à l'un ou l'autre, voire aux deux. Ben Webster est l'un des plus grands disciples de Coleman Hawkins avec notamment Don Byas et Lucky Thompson. Mais en effet, dans le créneau Hawkins, Ben Webster a trouvé sa personnalité, et on le reconnaît dès les premières notes. Ben Webster, c'est avant tout un son et bien sûr du swing. Malgré son talent hors norme, Ben n'a pas réalisé beaucoup de disques sous son nom. Entre un dernier LP Verve avec Oscar Peterson (1959) et le suivant chez Reprise avec des cordes (1961), il s'est passé deux ans. Il faut attendre deux autres années pour qu'il nous offre deux albums d'un coup, l'un avec Junior Mance, l'autre avec Thad Jones (Riverside). Ce concert se situe avant le disque Impulse! A65 (mars 1964) et son départ pour l'Europe (1965). En 1963-64, il employait souvent Richard Davis, virtuose de la contrebasse que nous retrouvons ici.
Que dire? C'est du pur Ben Webster au son épais et sensuel, brutal et tendre. Chacune de ses notes est de l'émotion. Le piano est pourri.
Dave Frishberg en tire le meilleur parti possible («How Long Has This Been Going On»). Mais certaines oreilles ne le supporteront pas. Ben et Richard Davis sont bien enregistrés. Richard Davis a des lignes de basse magistrales derrière ce qui tient lieu de piano («Caravan (1)», «Cottontail») et le pulpeux ténor («Ben's Blues», «Tenderly»). Il prend des solos impressionnants («Ben's Blues», «Cottontail»). On entend un judicieux coup d'archet derrière Ben dans la coda de «How Long Has This Been Going On» et du court «Tenderly». Il est évident que ce n'est pas répété, et on entend la voix du leader donner des directives au début des morceaux. C'est très amusant («Indiana»). Grady Tate est excellent dans «Cottontail», l'incontournable thème de Duke qui a imposé Ben Webster, «Indiana», «The Theme», «Caravan (2)» (bien enregistré). Vivre cette ambiance club avec un sax ténor aussi énorme, ça se mérite: c'est pour les connaisseurs en jazz!
Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Bobby Jaspar
Early Years: From "Bop" to "Cool", 1947-1951

Oop Bop Sh' Bam, Moonlight in Vermont, Anthropology, Thelonious, Our Delight, Embraceable You, Wee-Dot, I Can't Get Started, When I Grow too Old to Dream, Relaxin' at Camarillo, Jack the Hipster, That's My Desire, Boppin' at the Doge, Pastel Blue, Embraceable You, Boppin' For Haig, Tenderly, If I Had You, Bobby's Beep, How About, Don't Be That Way, I've Found a New Baby, Ain't Misbehavin', Things Ain't What They Used to Be, Body and Soul
1945. Bruxelles, Hôtel Cosmopolite: Bobby Jaspar (cl), Vicky Thunus (p), Oscar Averson (g), Paul Dubois (b, p), Jean-Pierre Ackermans (dm)
1946. Liège, The Bob Shots: Bobby Jaspar (cl, ts), Armand Bilak (tp), Jacques Pelzer (as), Sadi (p, voc), Pierre Robert (g), Charles Libon (b), André Putsage (dm)
1947. Bruxelles, The Bob Shots: Bobby Jaspar (cl, ts), Jean Bourguignon (tp), Jacques Pelzer (as), Jean-Marie Vandresse (p), Pierre Robert (g), Charles Libon (b), André Putsage (dm)
1948. Nice, The Bob Shots: Bobby Jaspar (ts), Herman Sandy (tp), Jacques Pelzer (as), Jean Leclère (p), Sadi (vib), Pierre Robert (g), Vic Geets (b), Geo Steene (dm)

1948. Liège, Bobby Jaspar Quartet: Bobby Jaspar (ts), René Thomas (g), Sadi (vib), Georges Leclercq (b)

1948. Liège, The Bob Shots: Bobby Jaspar (ts), Jean Bourguignon (tp), Jacques Pelzer (as), Jean-Marie Vandresse (p), Pierre Robert (g, voc), Georges Leclercq (b), André Putsage (dm)
1949. Paris, The Bob Shots: Bobby Jaspar (ts), Jean Bourguignon (tp), Jacques Pelzer (as), Pierre Robert (g), Francy Boland (p), Sadi (vib, voc), Georges Leclercq (b), Geo Steene (dm), John ward (dm),

1951. Bobby Jaspar Quartet: Bobby Jaspar (ts), Henri Renaud (p), Pierre Michelot (b), Pierre Lemarchand (dm)
Durée: 1h 09’ 56”

Fresh Sound Records 977 (Socadisc)

Voici le premier volume d’une édition consacrée à Bobby Jaspar, le saxophoniste ténor (et clarinettiste à ses débuts) phare du jazz de l’après Seconde Guerre mondiale en Belgique, un âge d’or, qui comptait dans cette génération le grand René Thomas, et des musiciens de haut niveau comme Jacques Pelzer, Sadi, Toots Thielemans, Francy Boland, Benoît Quersin, Jack Sels, parmi d’autres qui sont restés moins connus. Cette édition est l’indispensable vademecum, l’illustration sonore importante puisqu’on parle de musique, du copieux ouvrage de Jean-Pol Schroeder qui raconte, avec un luxe de détails biographiques mais aussi historiques, et avec un certain nombre de commentaires stylistiques, le parcours trop bref de Robert (Bobby) Jaspar né le 20 février 1926 à Liège, une cité essentielle pour l’histoire du jazz en Belgique, où se trouve d’ailleurs de nos jours la Maison du Jazz, justement organisée et animée par Jean-Pol Schroeder, qui est sans doute la meilleure institution européenne consacrée à la préservation du jazz.
Luxe supplémentaire de ce disque qui commence le récit sonore de la carrière de Bobby Jaspar, on trouve en bonus les tout premiers enregistrements du ténor, rarissimes de 1945 et 1946, que Jean-Pol appelle de ses vœux («le jour où l’on publiera une Intégrale Bobby Jaspar», ces deux titres ne détonnerons nullement en tête du volume I»). C’est aussi pourquoi, dans la notice ci-dessus, nous prenons la liberté de remettre les bonus tracks de Jordi Pujol (en fin d’enregistrement de ce volume I) dans l’ordre chronologique.
On y entend en effet, et c’est tout l’intérêt de ce volume, le premier Jaspar, à la clarinette («Don't Be That Way», «I've Found a New Baby»), puis au ténor à la Coleman Hawkins, naturellement, sur «Body and Soul». On y entend aussi un Sadi, au piano, chantant Fats Waller comme Fats lui-même, avec un contre-chant à la clarinette de Jaspar et on y découvre du Duke dans l’esprit d’Ellington. Cela pour dire que si cette génération de jeunes gens est connue pour avoir «adopté» le bebop, elle possédait déjà une culture jazz d’oreille (par le disque) de l’ensemble de l’histoire –par des musiciens et des amateurs qui ont participé à la transmission, des passeurs, comme le saxophoniste Raoul Faisant (cf. Jean-Pol Schroeder)– qu’elle en maîtrisait les codes, et que le glissement vers l’esthétique bop s’est fait d’autant plus facilement et rapidement, comme aux Etats-Unis, que les codes du blues, du swing et de l’expression étaient acceptés avec une ferveur et un enthousiasme qui s’entend. Sadi, encore, chante en 1949, alors qu’il est au vibraphone, dans un registre plus moderne dit «bebop», à la manière de Louis Armstrong, et sans aucun hiatus. René Thomas est déjà très moderne dans son chorus sur «Body and Soul», où il annonce avec un brio prémonitoire la nouvelle guitare, celle de Joe Pass par exemple, en contre-chant d’un Jaspar aussi moderne que Hawkins l’a toujours été.
L’après-guerre en Belgique, c’est aussi les Bop Shots, groupe légendaire qui réunit la confrérie liégeoise, et pas seulement, à la fin des années 1940, sous la férule à l’origine du guitariste Pierre Robert, rescapé des camps de concentration, entouré de cette génération de jeunes musiciens avides de jazz, de nouveauté, de liberté parce qu’on sort aussi d’une terrible guerre. C’est dans ce groupe que la génération des musiciens belges, de Liège en particulier, va acquérir à grande vitesse les codes d’une musique de jazz qui évolue comme l’éclair aux Etats-Unis sous la pression des Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Bud Powell, Kenny Clarke parmi d’autres; les autres musiciens des courants existants continuant eux aussi à évoluer (Art Tatum et Coleman Hawkins y sont pour beaucoup), contrairement à certaines analyses très réductrices de ce qu’est le jazz, à l’époque et encore maintenant, et qui ont vite fait de parler de révolution quand le jazz avance avec assurance dans son processus créatif: la seule révolution au fond étant le jazz lui-même depuis son origine. Comme en France, quelques musiciens en Belgique sont très prompts à se saisir de cette nouvelle manière, venue avec le disque et l’armée américaine, même si les codes au fond ne font que se transformer, évoluer tout en gardant les principes de base: blues, swing et expression hot.
Une anecdote (à versions multiples) dans l’ouvrage de Jean-Pol Schroeder raconte l’arrivée en Belgique de Don Byas qui, on le suppose,
 n’a pas été pour rien dans cette évolution, bien qu’il soit un «moderne» tout à fait «classique» et réciproquement. Cela s’entend encore mieux aujourd’hui, avec le recul et avec la disponibilité de ces enregistrements, une sorte de miracle de la préservation, rendu possible par le travail des Jordi Pujol, Jean-Pol Schroeder, qui nous racontent, avec le son et le texte, plus quelques photos, ce récit exaltant de la renaissance d’après-guerre en Belgique. On en arrive donc à la fin de ce premier volume, après six ans de musique intense, après René Thomas, Sadi, Jack Pelzer, et les autres, au quartet de Bobby Jaspar avec Henri Renaud, Pierre Michelot et Pierre Lemarchand, à Paris en 1951, pour les labels Saturn et Vogue, où un Bobby Jaspar, très lazy, est lestérien (Lester Young), donc très classique ou éternellement moderne, et plus précisément plus mûr dans sa nouvelle manière, comme sur l’émouvant «How About» la paraphrase d’un standard bien connu, mais c’est une autre histoire…
Ce disque est donc le début de l’histoire, d’une histoire courte pour Bobby Jaspar puisqu’elle se terminera tragiquement en 1963 à New York. Pour mieux la connaître, nous avons le luxe de l’ouvrage très fouillé de Jean-Pol Schroeder, Bobby Jaspar, Itinéraires d’un jazzman européen (1926-1963), 500 pages denses avec des millions d’informations, un vrai roman aussi, parce que la réalité est souvent plus profonde que la fiction, et maintenant le privilège du début de l’édition de l’intégrale de Bobby Jaspar, chez Fresh Sound de Jordi Pujol, qui va sans doute poursuivre son indispensable travail pour Bobby Jaspar, comme il le fait pour d’autres aux Etats-Unis, en France et ailleurs. Le multimédia, c’est ça: croiser des lectures avec des enregistrements.Ce genre d’édition-réédition (les thèmes de 1945 étaient sur acétate, donc difficilement trouvables en dehors des collectionneurs) appelleraient d’autres commentaires, mais puisque le livre en a déjà fait le principal, et qu’on peut écouter la musique, chacun peut maintenant apprécier Bobby Jaspar et s’en faire son idée ou son rêve.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Valerio Pontrandolfo
Out of This World

Walk Spirit, Talk Spirit, Water on Mars, Out Of This World, Blues for George, I See Your Face Before Me, Dreams, Mi Little Suede Shoes, I Love Pan
Valerio Pontrandolfo (ts), Nico Menci (p), John Webber (b), Joe Fansworth (dm), Kalifa Kone (perc)

Enregistré le 5 juillet 2018, Bologne (Italie)

Durée: 54' 20''

In Jazz We Trust Records 002 (www.valeriopontrandolfo.it)

Valerio Pontrandolfo est une figure incontournable de la scène jazz de Bologne. Un musicien rare et authentique qui joue un jazz de culture ancré dans un idiome post bop et coltranien. Né en 1975 à Ponteza, il découvre le jazz auprès du guitariste Emanuele Basentini lui aussi issu de la scène locale. Ses premières années d’apprentissage auprès de Piero Odorici (un proche de Cedar Walton) sont primordiales avant de prendre régulièrement, dès 1999 des cours, d’harmonie et d’improvisation avec le pianiste Barry Harris. Une fois son diplôme du conservatoire de Bologne en poche, il poursuit ses études sous la direction de George Coleman et Steve Grossman. Il fera d’ailleurs partie d’un quintet à deux ténors de 2005 à 2012 avec Steve Grossman tout en collaborant avec les musiciens de passage qu’il invitera dans ses formations, tels que les batteurs Bobby Duhram, Greg Hutchinson, Willie Jones III ou les pianistes Spike Wilner et Danny Grisset. A partir de 2014, il tourne en Italie avec le trio d’Harold Mabern pendant deux ans et enregistre avec lui son premier album, le superbe Are You Sirius? (Jazz Hot n°675) en compagnie de John Webber (b) et Joe Farnsworth (dm).
Pour son deuxième opus, Out of This World, il plonge dans l’univers coltranien avec la rythmique d’Harold Mabern et le pianiste Nico Menci. L’ajout de Kalifa Kone, aux percussions, sur la moitié des titres apporte une couleur supplémentaire à ce jazz modal où, sur le «Walk Spirit, Talk Spirit» de McCoy Tyner, le leader se met en évidence au ténor dans un jeu à la fois lyrique et puissant, attaquant les notes dans un registre élevé rappelant son modèle en improvisant de longues phrases expressives. Le discours post hard bop permet à Nico Menci de s’exprimer avec un jeu virtuose et percussif à la fois, évoquant McCoy Tyner. «Blues for George» est un bel hommage à son professeur et mentor George Coleman dans un esprit plus hard bop en quartet, tout comme la composition «Dreams». La rythmique a trouvé un certain équilibre assurant un soutien sans faille, toujours au service du swing. Joe Farnsworth fournit le drive marqué par sa netteté de frappe rappelant Billy Higgins, à l'image de son chorus sur «Out of the World». Sur la superbe ballade «I See Your Face Before Me» Valerio Pontrandolfo met en avant un léger vibrato à la sonorité à peine voilée évoquant Joe Henderson. De l’excellent jazz.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Roberto Magris Sextet
Sun Stone

Sun Stone, Innamorati a Milano, Planet of Love, Maliblues, Beauty Is Forever, Look at the Stars, Sun Stone II
Roberto Magris (p), Ira Sullivan (fl, as, ss), Shareef Clayton (tp), Mark Colby (ts), Jamie Ousley (b), Rodolfo Zuniga (dm)

Enregistré le 7 décembre 2017, Miami, FL
Durée: 1h 06’ 47”
JMood Records 017 (www.jmoodrecords.com)


Avec ce disque, l’excellent Roberto Magris nous plonge dans le meilleur de l’atmosphère du jazz qui a émergé dans les années 1970-80, un jazz d’excellence bien qu’au creux de la vague sur le plan de la notoriété. Il s’inspire de ces beaux groupes post bop qui de Stanley Cowell à Woody Shaw, en passant par McCoy Tyner, Bobby Hutcherson, Mingus Dysnasty, Horace Silver, Art Blakey et une multitude de très grands musiciens de jazz ont permis au jazz non seulement de perdurer, mais de donner parmi ses plus belles pages, renouvelant le langage du jazz loin des tentations de l’époque et des modes, en lui gardant cette fondation essentielle que sont le blues, le swing et le caractère hot. Roberto Magris, un pianiste à la carrière bien remplie, né en 1959 à Trieste, et résidant périodique aux Etats-Unis où il enregistre le principal de son œuvre artistique pour le label JMood basé à Kansas City (une petite vingtaine d’albums pour ce seul label, plus d’autres par ailleurs), possède en effet toutes les clés de ce monde du jazz qu’il évoque ici, y compris la «couleur américaine» malgré sa naissance transalpine: la virtuosité, une musicalité et un lyrisme qui confirment ses origines italiennes, mais aussi une pleine possession des codes du jazz, du blues, de l’expressivité, un swing tout à fait dans l’esprit du jazz, du piano jazz.
Dans cet opus, il est l’auteur de l’ensemble des compositions, et il n’y a rien à redire car elles possèdent les qualités d’urgence, d’intensité et de puissance nécessaires à cette musique fille de celle de McCoy Tyner, et si on entend bien de ces groupes de la fin du XXe siècle, Mingus Dynasty, Timeless All Stars, Chico Freeman, les Leaders, les Cookers et autres groupes issus de l’héritage des Dizzy Gillespie, Lee Morgan, Grant Green, d’où se dégageaient une atmosphère très marquée par le blues, l'intensité et la conviction de l’expression.
Roberto Magris est brillamment entouré d’un all stars, avec le vétéran de Chicago, Ira Sullivan (1931), multi-instrumentiste (il joue aussi de la trompette) qui se consacre ici au saxophone et à la flûte. Ira est une légende, il a côtoyé Charlie Parker, Lester Young, Roy Eldridge, Wardell Gray, Art Blakey, Red Rodney et Lin Halliday, une autre légende de Chicago. Ira Sullivan apporte la couleur de la tradition parkérienne (lestérienne aussi), et enracine un peu plus cet enregistrement.
Le puissant trompettiste de Miami, Shareef Clayton (Duke Ellington Orchestra, Bobby Sanabria Big Band…) contribue par son punch à cette musique qui en demande.
Mark Colby est un solide ténor, né à New York (Brooklyn, en 1949) qui a accompagné Maynard Ferguson et Bob James. Il dirige par ailleurs son quartet et enseigne.
Jamie Ousley, comme le trompettiste et le batteur, est basé en Floride où il enseigne.
Rodolfo Zuniga est un batteur natif du Costa Rica, installé à Miami. Il a accompagné Dave Douglas et a fait partie du Betty Carter’s Jazz Ahead Group.
Roberto Magris enfin est the right man in the right place dans cette musique qu’il maîtrise à la perfection. Son jeu de piano est un classique du genre, alliant le blues, à la mise en résonance de son instrument à la manière du pianiste du John Coltrane Quartet, avec les jaillissements d’un Don Pullen, le lyrisme d’un Hugh Lawson, avec autant de puissance que de finesse dans la compréhension de cet univers musical intense jusqu'à la transe. Roberto Magris mérite qu’on s’intéresse de près à son parcours, il est en pleine possession de son art, possède une discographie respectable. En attendant, prenons le temps d’écouter cet enregistrement très cohérent (un autre vient de paraître, Suite!, toujours sur ce label), et concentrons-nous sur cette musique, sur un intense «Look at the Stars, sur les deux prises de «Sun Stone», sur l
es tempos médium («Planet of Love», «Maliblues») et les ballades («Innamorati a Milano», «Beauty Is Forever») qui ne sont pas sans rappeler le meilleur du Mingus Dynasty de George Adams, Don Pullen et Dannie Richmond, c’est-à-dire l’intensité au service de la conviction: l’esprit du jazz. 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Wolfgang Lackerschmid and Chet Baker
Ballads for Two

Blue Bossa, Five Years Ago, Why Shouldn't You Cry (1), Dessert, Softly as in a Morning Sunrise, You Don't Know What Love Is, Waltz for Susan, Double 0, Why Shouldn't You Cry (2)
Chet Baker (tp), Wolfgang Lackerschmid (vib, perc)

Enregistré: en 1979 (non précisé)

Durée: 47’ 31’’

Dot Time Records 8012 (www.dottimerecords.com)

Miles Davis et Chet Baker ont en commun moins des éléments de style (sauf superficiellement au niveau du son avec la sourdine harmon comme ici dans «Dessert») que l'intelligence d'avoir construit une façon de jouer de la trompette à partir d'insuffisances techniques. L'un et l'autre ont beaucoup de disciples. Il est certain que lorsqu'on est limite dans la maîtrise de la trompette, il est plus aisé de les copier que de plagier Dizzy Gillespie et Louis Armstrong. Il n'en est pas moins vrai que l'un et l'autre ont enregistré de la musique superbe, car la technique n'est pas une fin en soi et, oui, on peut être un instrumentiste moyen et un artiste. Chet Baker (1929-1988) a atteint la légende surtout par l'émotion qu'engendre son approche qui se complait bien avec une ambiance intimiste (comme le trio avec contrebasse et guitare par exemple). Un beau registre grave et médium, des aigus qu'il évite, sur des standards (il en connaissait un nombre conséquent), avec une émission de son plus soufflée qu'attaquée, ont séduit un public au-delà de l'étiquette jazz. Ce Chet là, on le retrouve ici dans «You Don't Know What Love Is». L'ambiance intimiste est bien là aussi. Mais «grâce» au vibraphoniste allemand, Wolfgang Lackerschmid (né en 1956), il n'y a aucun swing. Wolfgang Lacherschmid écrit «tunes like 'Five Years Ago' would not be like the music Chet is used to play». En effet, à l'époque de cet enregistrement marginal dans l'œuvre de Chet, en 1979 (non indiqué dans le livret), la musique improvisée européenne s'était déjà imposée, et même pour certains substituée au jazz (pour la confusion et au final, la perte du jazz). Comme tout musicien professionnel, Chet Baker s'intéresse (de près et de loin) à tout phénomène sonore. Il a voulu tenter une expérience qui ne prouve rien car un bon improvisateur peut improviser sur n'importe quoi. Bref, ce CD propose d'un bout à l'autre une musique monotone. Il intéressera les amis de Wolfgang Lackerschmid et les inconditionnels de Chet.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Jeanne Lee / Ran Blake
The Newest Sound You Never Heard

CD1: Misterioso, Honeysuckle Rose*, On Green Dolphin Street, A Hard Day's Night, I Can't Give You Anything But Love, Hallelujah-I Love Him So, Night and Day, Ja-Da (Take 1), Something's Coming, Just Squeeze Me, God's Image*, Retribution, Smoke After Smoke*, Parker's Mood, Caravan, Beautiful City, Birmingham U.S.A., Ja-Da (Take 2), Take The A-Train
CD2: Out of This World, Mister Tambourine Man, Round About, Moonlight in Vermont, The Frog the Fountain and Aunt Jane*, Billie's Blues°, Night in Tunisia, My Favorite Things, Blue Monk, Lonely Woman, Caravan, The Man I Love, Something to Live For, Spring Can Really Hang You Up the Most

Jeanne Lee (voc, voc solo°), Ran Blake (p, p solo*)
Enregistré le 21 octobre 1966 (CD1) et en 1967 (CD2), Bruxelles
Durée: 57’ 27” + 52’ 05”

A-Side 0005 (www.a-siderecords.com)

Pour qui apprécie l’art si particulier de Ran Blake qu’il développe depuis six décennies, il y a ici un trésor: deux enregistrements inédits sortis des tournées européennes en 1966 et 1967 avec Jeanne Lee, cette magnifique voix du jazz, la collaboration en duo la plus emblématique du pianiste, commencée dès 1961 (The Newest Sound Around, RCA Victor, en trio alors avec George Duvivier, b) dont l’œuvre est constellée depuis les débuts de ces échanges intimes, en duo souvent, entre voix et piano. Et ça continue pour Ran Blake, comme on peut le lire dans les chroniques de ses enregistrements plus récents avec Christine Correa (The Road Keeps Winding et Streaming). Ran Blake répondait à nos questions dans le Jazz Hot n°667 pour expliquer ses partis pris et son parcours si original. Amateur d’abstraction et d’art contemporain (quelques pièces en solo le confirment ici, et il venait d’enregistrer en 1965 pour le label avant-gardiste ESP avant cet enregistrement), il a introduit cette composante dans son jeu sans pour autant se priver de la confrontation avec les racines voire avec cette civilisation du jazz qui le fascine. Le résultat de sa démarche est une confrontation entre deux mondes, et la rareté, c’est qu’elle fonctionne souvent, parce que la partenaire adopte le même principe de son côté de découvrir le monde de l’autre, comme le fait Jeanne Lee en restant elle-même.
Dans ce respect mutuel se noue une relation où chanteuse et pianiste conservent leur langage, leur phrasé, leur rythme, leur expression grâce à une écoute mutuelle, tout en parvenant à mettre en valeur le discours de l'autre. Ran Blake est ainsi très attentif au déroulement proposé par la chanteuse, parfois classique dans son accompagnement qu’il organise assez traditionnellement dans la construction (introduction, commentaires, mise en valeur de la voix…), pendant que la chanteuse propose une expression très libre en matière de mise en place pour laisser beaucoup de place et de liberté aux commentaires du pianiste, les deux jouant du contraste entre l’expression très blues et enracinée de la chanteuse et le jeu très classique-moderne-contemporain du pianiste, accompagné d’éclats sonores et d’un discours délibérément privés de blues et de swing pour accentuer le contraste. Le miracle est donc que ça fonctionne bien à l’écoute, même si on se dit qu’une chanteuse aussi profonde que Jeanne Lee («Billie’s Blues», en solo) se serait aussi bien accommodée, sur le plan de son expression, de ces dizaines de pianistes d’exception qui peuplent le jazz de culture. Ses enregistrements avec Mal Waldron nous le disent. Mais le parti de Jeanne Lee, comme celui d’ailleurs de Mal Waldron, a toujours été de chercher dans la rencontre de «l’autre monde», dans une idée de la modernité, une manière originale d’exprimer sa personnalité artistique. C’est une recherche d’époque de ces années 1960 où les artistes, comme les populations, cherchent à dépasser les mondes communautaires si pesants aux Etats-Unis, à se libérer des limites «imposées», même si c’est ce que le jazz a déjà réussi à faire depuis qu’il existe (son universalité), devançant, préparant les Civil Rights avant l’heure (ce dont n’ont pas conscience tous les artistes afro-américains et encore moins les autres, car si la jazz à dépassé la frontière, ce n'est pas encore le cas de leur quotidien).
De fait, et en accord avec Ran Blake, il n’est pas question pour Jeanne Lee de nier ni la culture ni le répertoire du jazz depuis l’origine mais plutôt d’en donner une relecture originale: car le jazz est la matière principale de ces enregistrements (il et elle ont choisi les plus beaux thèmes du jazz, de «Honeysuckle Rose» de Fats Waller à «Misterioso» de Thelonious Monk, en passant par «Hallelujah-I Love Her (Him) So» de Ray Charles, «Parker’s Mood» de Charlie Parker, «Caravan» d’Ellington, «Night in Tunisia» de Dizzy, «Lonely Woman» d’Ornette, etc., les standards «The Man I Love», «Night and Day», etc., plus quelques hits de pop de cette époque de John Lennon et Bob Dylan, une sorte de manifeste d’ouverture qui était l’esprit de ce temps, et c’est très réussi pour «Mister Tambourine Man» de Dylan ), sous la forme pour l’essentiel de pièces courtes, une dominante stylistique chez Ran Blake.
Il y a des réussites exceptionnelles, même si la systématisation produit parfois une impression de «recette», comme pour Ornette Coleman (même époque, même recherches, mêmes conséquences), plus que d’expression libre culturellement, c’est-à-dire naturelle au sens de non systématisée et induite par l'individu, comme chez Charlie Parker, Thelonious Monk ou John Coltrane, également épris de modernité, d’originalité, mais qui ont conservé tous les codes essentiels du jazz sans jamais chercher à systématiser leur expression ou une quelconque modernité. Cela dit, pourquoi pas? Le jazz est à la fois l’expression d’une civilisation (Armstrong, Ellington, Billie, Ella, Gillespie, Parker, Monk, Ray Charles, Coltrane…) et un champ de recherche, une musique de divertissement et une grande maison artistique au sens plus restreint ou superficiel bien que déjà très intéressant, où chacun est libre de son chemin.
Il y a dans ces enregistrements une matière passionnante, autant pour l’écoute que pour la réflexion de ce qu’est la création et l’art. Sil est indispensable de définir pour décrire une expression pour permettre un dialogue sur l’art et partager une passion, un résultat sonore, il n’est pas utile de réduire les artistes à des étiquettes car ils sont très ouverts à toutes les influences, à leur environnement, leur époque, et eux-mêmes en recherche permanente. On ne va pas s’en plaindre aujourd’hui où cette démarche est devenue plus rare car la recherche de modernité (concept relatif) qui allait avec la recherche d’originalité (concept essentiel du jazz) s’est transformée en une obligation de modernité par conformité, esprit de système, sous peine d’exclusion, médiatique parfois, en dehors de toute humanité.
Jeanne Lee est une splendide voix du jazz; Ran Blake est un virtuose discret du piano contemporain qui n’étale pas son savoir; c’est un accompagnateur exceptionnel, et ce qu’ont choisi comme voie ces deux artistes, pour donner tant de beauté, n’a rien de simple. Une nouveauté de plus de cinquante ans (1966, le second disque est daté de 1967, sans précision, à vérifier, pourquoi pas 1966?) qui retrace cette rencontre, enregistré à la Radio-télévision Flamande –BRT à l’époque, devenue par la suite VRT– donc à priori à Bruxelles, dans le cadre d’une tournée qui les avait vus se produire également en Suède en novembre 1966 (Free Standards, Columbia), c’est indispensable!

Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Goldberg(s)
Family Business

Stardust, When I Take My Sugar to Tea, I'll Be OK, Sail Away, There's a Small Hotel, Syracuse, I've Just Seen Her, The Good Life, Put On a Happy Face, Springtime for Hitler, You Must Believe in Spring, My Melancholy Baby, Blues for Mel
Michel Goldberg (ts, ss), Dexter Goldberg (p)

Enregistré les 22, 23 et 24 août 2017, Paris

Durée: 1h 00’ 20’’

Ahead 836.2 (Socadisc)

Ici, Michel Goldberg rend hommage à son père Harry à travers des standards américains et à sa mère avec des chansons françaises (signées Michel Legrand, Sacha Distel, Henri Salvador) auxquels s'ajoutent une composition personnelle («Blues for Mel», pour son petit-fils dont on entend la voix) et une de son fils Dexter («I'll Be OK»). C'est aussi la famille des saxophonistes puisque Carl Schlosser est l'ingénieur du son et Pierre-Louis Cas, dit Pilou, a préparé les fichiers audio. Bien sûr, c'est au sax ténor que Michel Goldberg nous séduit le plus avec sa pulpeuse épaisseur de son («Stardust»). La complicité est parfaite avec Dexter Goldberg qui sait swinguer dans la bonne humeur («When I Take My Sugar to Tea»). Le pianiste est aussi remarquable dans l'accompagnement aux nuances variées qu'en solo («There's a Small Hotel», «Put On a Happy Face»). Michel Goldberg sait chanter avec son saxophone habillé d'un léger vibrato en fin de phrases («The Good Life», surtout «Syracuse»). Il sait aussi rivaliser de dextérité avec le pianiste («Springtime for Hitler» de Mel Brooks tiré de The Producers, 1967). Un disque que l'on écoute avec plaisir.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Ran Blake / Claire Ritter
Eclipse Orange

Claire Ritter Story, Blue Monk, Eclipse Orange, Backbone, Short Life of Barbara Monk, I Mean You, In Between, Blue Grits, Emerald & the Breeze, Hightop Sneakers, Summertime, Waltzing the Splendor, Improvisation on Selma, Karma Waltz, Breakthru, Cool Digs, There's Been a Change, Brazil Medley, Over the Rainbow, Integrity
Ran Blake (p), Claire Ritter (p), Kent O’Doherthy (sax)

Enregistré le 7 octobre 2017, Charlotte, NC
Durée: 54’ 05”
Zoning Recordings 1013 (www.claireritter.com)

Pour cet album, enregistré en live à la Queens University de Charlotte, pour célébrer le centenaire de Thelonious Monk en Caroline du Nord (l’Etat qui a vu naître le grand pianiste et compositeur de jazz), il ne faut pas attendre de Claire Ritter et Ran Blake un hommage habituel. Claire Ritter a rencontré Ran Blake au New England Conservatory de Boston en 1981 quand elle est venue suivre son enseignement, et la voie qu’elle a choisie n’est pas celle du jazz qui n’est pas sa culture, mais la musique contemporaine dans sa version américaine, une sorte de troisième courant fréquent aux Etats-Unis, entre musique classique, moderne, contemporaine et jazz. Ran Blake, lui-même, malgré une plus grande proximité avec le jazz par ses rencontres, appartient plutôt à ce monde d’une musique américaine, distanciée du fonds expressif afro-américain mais non sans amour pour lui, tirant de ce monde (sa liberté, son intensité) un part de son inspiration et une certaine liberté de création. Pour le blues autant que pour le swing et le caractère hot de l’expression, il faut chercher ailleurs.
On devine que Ran Blake est l’invité d’honneur de ce duo, parfois trio avec quelques interventions du saxophoniste d’origine australienne Ken O’Doherthy. Ces musiciens –ils le disent et on peut croire à l’honnêteté de leur démarche– ne veulent pas ignorer le jazz, et ils en retirent une inspiration pour l’élaboration de leur musique. C’est du beau piano tel que le prodigue depuis toujours Ran Blake, aux riches harmonies, aux angles parfois acérés, aux éclats de lumière, aux atmosphères aériennes, et Claire Ritter n’est pas en reste en bonne disciple. Il et elle proposent une musique très riche sur le plan harmonique, lointaine descendance de la musique de Debussy: du beau piano. Thelonious Monk, objet de cet hommage et de ce concert, par la nature de ses compositions et par ses recherches harmoniques savantes, ne pouvait manquer de fasciner ces deux pianistes. Leur hommage est donc très sincère et en même temps très distant, décalé, avec seulement deux pièces de 2 minutes reprises dans cet ensemble de vingt pièces courtes de 2 minutes chacune, en dehors du «Brazil Medley» et de la «Claire Ritter Story» qui ouvre le disque, guère plus longues. L’assistance est polie et applaudit comme dans une salle de concert classique, sans véritable réponse aux artistes, on est loin de l’Eglise baptiste ou du club «enfumé» (même si on est aujourd'hui obligé de la rêver). On est dans un autre monde que le jazz pour cette révérence à un grand artiste du jazz. Pourquoi pas? C’est globalement de la bonne et belle musique. Le caractère populaire de l’inspiration est absent de l’ensemble, ce qui peut sembler paradoxal et un brin provocateur dans un concert célébrant le centenaire d’un musicien de jazz.Les amateurs de beau piano y trouveront leur content. Cette musique surprendra peut-être certains amateurs de jazz de culture pour un hommage rendu au grand Thelonious Sphere Monk, même si l’«Integrity» des artistes, et qui clôt comme un message cet enregistrement, ne peut être remise en cause, car ils font à deux pianos un effort louable pour restituer sur ce titre quelque chose de ce balancement rythmique si cher à Mr. Monk et si essentiel au jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLorez Alexandria
On King 1957-1959 - Plus Her 1954-1956 - Blue Lake & Chess Recordings

Titres détaillés dans le livret
Lorez Alexandria (voc), reste du personnel détaillé dans le livret

Enregistré entre 1954 et 1959, Chicago

Durée: 2 h 20' 29''

Fresh Sound Records 979 (Socadisc)

Dolorez Alexandria Turner, connue sous le nom de Lorez Alexandria (1929-2001), née à Chicago, est quelque peu oubliée. On peut comprendre pourquoi à l'écoute de ce double CD. Lorez est une copie conforme de Sarah Vaughan (en blindford test, on se tromperait volontiers). Et une Sarah suffit à la postérité. Ce qui n'implique pas que la musique soit mauvaise. Bien au contraire, c'est souvent excellent.
Le CD1 est la réédition des LPs This is Lorez (King 542), Lorez Sings Pres (King 565), des 45 tours Blue Lake 104 (1954) et Chess 1633 (1956). Les 12 premiers titres enregistrés entre février et mars 1957 avec King Fleming (p) nous présentent Lorez et son art de chanter comme Sarah Vaughan. On retiendra «I'm Glad There Is You» (même timbre et maniérisme que son modèle) avec un hautbois discret en contre-chant, «Thou Swell» (solo de Fleming), «Penthouse Serenade» (solo de Ronald Wilson, fl), «I'm Making Believe» et «You Stepped Out of a Dream» (solos de Wilbur Wynne, g). L'album suivant, en public (restreint à ce qu'on entend), les 6 et 13 novembre 1957 retient plus l'attention car Lorez Alexandria est bien accompagné par un sextet dirigé par King Fleming. Curieusement, puisqu'il est dédié au Pres (Lester Young), il n'y a pas de sax, mais trompette (Paul Serrano) et trompette basse (Cy Touff). Le scat très à la manière de Sarah Vaughan a la part belle. Cy Touff (qui sonne comme un trombone à pistons) et le bopper Paul Serrano prennent de bons solos dans «Fine and Dandy», «Polka Dots and Moonbeams», «There Will Never Be Another You» et «No Eyes Blues». Dans «Jumpin' with Symphony Sid» tout le monde prend un solo, outre Touff et Serrano, il y a Charles Stepney (vib), probablement Earl May (b). A noter que le bon batteur est Vernell Fournier (jeu de balais dans «This Year's Kisses»).
Le 45 tours Blue Lake nous fait entendre du bon rhythm’n’blues avec un ténor lestérien, John Neely («Williams' Blues») et un clin d'œil à Count Basie par King Fleming (piano non accordé) et John Neely («One O'Clock Jump»). S'il s'agit toujours de John Neely dans le 45 tours Chess, sa sonorité s'est élargie («Please Come Back» en quartet vocal autour de Lorez), et il prend un solo musclé et plein de swing dans «Stomping at the Savoy».
Le CD2 est une curiosité. C'est la réédition des LPs de 1959, The Band Swings-Lorez Sings(King 657) et Standards With a Slight Touch of Jazz (King 676). L'arrivée de la bande magnétique pour réaliser les enregistrements a créé une musique artificielle. Ainsi le «School Days» joué à Pleyel par Dizzy Gillespie en 1953 est devenu avec des coupures «Paris Swing» édité en LP par Mode 9200. Pour l'édition originale de l'album Louis Armstrong Plays W.C. Handy en LP CBS, «Atlanta Blues» est un montage avec l'utilisation de deux prises pour le solo de Barney Bigard, mais le raccord perd les trois-quarts d'une mesure au début du solo ce qui fait que Barrett Deems paraît jouer à contretemps (1954). Mais aussi, c'est l'exploitation du son sur le son (re-recording), ainsi Louis Armstrong chante un contre-chant à sa propre voix dans «I've Got a Feeling I'm Falling» (album Stach plays Fats, 1955). Le 28 septembre 1953, Fred Gérard, Fernand Verstraete et les autres n'ont pas vu le soliste lorsqu'ils enregistrent pour Vogue des arrangements de Gigi Gryce en big band; Clifford Brown a ajouté ses improvisations plus tard en re-recording («Brown Skin»). Et ainsi de suite! La pratique devint systématique dans les variétés, le chanteur ajoutant sa voix aux prises orchestrales préalables. Et bien c'est le cas pour Lorez Alexandria en 1959 chez King, firme qui a acheté à l'American Federation of Musicians (Local 802) des backgrounds mis en boîte en 1955-57 pour le label Bethlehem et utilisés par d'autres, notamment Frances Faye. Pour cette fois, les musiciens ont été payés deux fois! Dans la réalité, Lorez Alexandria n'a pas chanté avec Russ Garcia & his Four Trombone Band (Maynard Ferguson, vtb, Herbie Harper, Frank Rosolino, Tommy Pederson, tb, 1955), mais on l'entend ici chanter sur cet orchestre («What Is This Called Love» offre un 4-4 entre Stan Levey, dm, et les trombones).
Lorsqu'Alain Goraguer arrangeait et dirigeait les séances de requins en 1958-59 (Roger Guérin, Georges Grenu, Pierre Michelot, Christian Garros, etc.) pour Serge Gainsbourg, il y avait au moins un travail préparatoire commun entre le chanteur-compositeur et l'arrangeur-chef d'orchestre. Ici, Lorez Alexandria ajoute juste, avec talent, son style vaughanien d'après un score, respectant les places pour tuttis orchestraux et les solos (Allen Eager, ts dans «Don't Blame Me», arr. Frank Hunter). Dès lors le travail des arrangeurs est aussi important que celui de la chanteuse: Frank Hunter, Russ Garcia, Johnny Richards, Ralph Burns.
L'album The Band Swings-Lorez Sings propose 9 titres avec l'orchestre Frank Hunter et deux avec les trombones de Russ Garcia que l'on retrouve dans 4 titres de l'album suivant Standards with a Slight Touch of Jazz complété par des morceaux avec Richard Wess (avec plus de cordes que le seul Harry Lookofsky, vln), le trop rare Al Belletto Sextet (1957, «Sometimes I'm Happy»), Johnny Richards, Ralph Sharon et Ralph Burns. Le tout est plaisant. Lorez trouve une décontraction digne d'un Frank Sinatra («Just You, Just Me», Nick Travis, tp solo) et peut ajouter des scats («Dancing on the Ceiling»; «Just One of Those Things», Rosolino, tb). Ici et là, on trouve des alliages intéressants (flûte d'Herbie Mann dans «The Thrill is Gone», Bernie Glow, lead tp) et des solos aussi bons que courts (Donald Trenner, p: «My Baby Just Cares for Me»; Urbie Green, tb: «Then I'll Be Tired of You»; Stu Williamson, tp, Frank Rosolino, tb: «Long Ago and Far Away»; Tommy Pederson, tb: «But Beautiful»; Ralph Sharon, p, Jay Cave, b: «I'm Beginning to See the Light»; Jimmy Raney, g: «Spring is Here»; Jerry Sanfino, Romeo Penque, hautbois-sax alto: «Better Luck Next Time»). L'excellent «I Can't Believe that You're in Love With Me» est à mon sens attribuable à Russ Garcia et non à Al Belletto. Bref l'étiquette jazz prend donc très tôt les habitudes de la pop. Mais ici, la qualité musicale n'en pâtit pas encore. L'écoute de cette réédition permet de (re)découvrir Lorez Alexandria d'un niveau tellement supérieur aux offres actuelles!

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Ignasi Terraza Trio
High Up on the Terraza

Take the Boussline, Grooving for Jaume, You Took Advantage of Me, A Flower Is a Lovesomething, Whats This Thing Called Love, Bess & Flowers, Cris, Time on My Hands, Volem Pa Amb Oli, Paraules D'amor, High and Up
Ignasi Terraza (p), Pierre Boussaguet (b), Victor Jones (dm)
Enregistré les 29-30 octobre 2018, Barcelone
Durée: 46’ 27”
Swit Records 28 (www.freshsoundrecords.com)

Ignasi Terraza, dont nous suivons le parcours depuis de longues années, ne cesse encore de nous étonner avec cet enregistrement plein d’une fougue et d’un enthousiasme juvénile, malgré la maturation qu’apporte l’âge à son expression et qui fait aujourd’hui merveille. «L’autre» pianiste catalan, après le grand Tete Montoliu, porte l’héritage de son devancier au plus niveau, avec cette particularité d’embrasser l’histoire du piano jazz dans son ensemble, non seulement celle de Tete Montoliu mais aussi le jazz mainstream aussi bien que le langage le plus moderne du piano jazz de culture, dans la lignée de ce qui se fait de mieux sur l’instrument, de Phineas Newborn, Ray Bryant, Kenny Barron, Tommy Flanagan jusqu’à Benny Green. Du beau piano jazz qui non seulement swingue mais qui éclabousse de sa virtuosité sans esbroufe, et surtout qui possède cet élément profond indispensable à cette expression: le blues et la conviction («High and Up» qui évoque Ray Bryant et Phineas Newborn sans aucune faiblesse). Du mainstream, Ignasi retient dans ce disque la maestria d’Art Tatum et de Teddy Wilson dont il rappelle, en le décalant à sa manière, la vertigineuse dimension pianistique en particulier dans un «You Took Advantage of Me» d’acrobate du clavier qui ne perd jamais son charme classique et se permet quelques détours classiques, chez Bach cette fois… Indispensable, on vous l’a dit!
Ignasi s’est entouré de la crème des musiciens, en la personne d’un Pierre Boussaguet toujours aussi brillant et chantant («Take the Boussline», une composition d’Ignasi en hommage à Pierre, «A Flower Is a Lovesomething») mais qui ne perd jamais de vue sa mission de renforcer le swing et garder le tempo. Enfin, le grand Victor Jones, tout en nuances, apporte sa contribution à un beau trio qui renouvelle, comme à chaque fois avec Ignasi, le plaisir du genre. Le répertoire propose quatre originaux, des standards, des traditionnels, avec un bon équilibre, une entrée en matière et une conclusion énergiques encadrant des climats et des tempos variés, reflets de l’Art d’Ignasi Terraza.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLeïla Olivesi Nonet
Suite andamane

Satin Doll, Black Widow, Geri’s House, Les Amants, Suite andamane I: Jeu de Vagues, Suite andamane II: Le Chemin du Levant, Suite andamane III: Fleur andamane, Suite andamane IV: Le Course du ciel, From New York to Nouadhibou, Ascaria Tree, Skype Tear
Leïla Olivesi (p, voc) et, selon les titres, Quentin Ghomari (tp, flh), Glenn Ferris (tb), Baptiste Herbin (as, fl), Adrien Sanchez (ts) Jean-Charles Richard (bar), Manu Codjia (g), Yoni Zelnik (b), Donald Kontomanou (dm), Chloé Cailleton (voc)

Enregistré du 2 au 4 janvier 2019, Meudon (78)

Durée: 59’ 01’’

Attention Fragile/ACEL AC5LSA387 (L’Autre Distribution)


Née en  Normandie en 1978, Leïla Olivesi a grandi à Paris dans un milieu artistique sensible au jazz. Elle est diplômée de philosophie (Sorbonne) et de musique (IACP) et a débuté sa carrière dès l’âge de 13 ans, au sein de la troupe de musiciens en herbe des P’tits Loups du Jazz. Elle a publié quatre albums entre 2004 et 2015 où elle développe des compositions marquées par des inspirations mythologiques, historiques ou littéraires (les ouvrages de Cyrano de Bergerac pour Utopia, Jazz & People, 2015). Un travail qui a notamment été salué par la Maison du Duke (1er prix Sacem du concours «Ellington Composers» 2013) où la pianiste donne des conférences depuis 2015.
Auréolée de reconnaissance institutionnelle (qui se traduit aussi par des commandes) et médiatique, Leïla Olivesi publie Suite andamane, un album qui propose une suite orchestrale éponyme en quatre mouvements mais aussi d’autres compositions sans rapport et un standard ellingtonien. Inspiré, nous dit-on, par un voyage sur la mer d’Andaman (qui est bordée par les côtes de la Birmanie, de la Thaïlande et les Îles d'Andaman et de Nicobar) cette «Suite andamane», qui par moment peut évoquer quelque peu la Far East Suite de Duke Ellington, n’est pas malhabile avec un deuxième mouvement particulièrement réussi, «Le Chemin du Levant», le plus swing dans son écriture et son interprétation, porté par la bonne rythmique Yoni Zelnik/Donald Kontomanou et des soufflants qui donnent à cette œuvre de belles couleurs. Cette suite relativement brève (21’ 36’’ au total) aurait mérité un album à part entière car les autres morceaux originaux sont d’un intérêt moindre, si ce n’est «Geri’s House», en hommage à Geri Allen. Un titre instrumental, comme la «Suite andamane». Les autres plages du disque ne tirant pas avantage de la présence de Chloé Cailleton qui chante dans un registre étranger au jazz: une cohabitation particulièrement difficile sur «Satin Doll».
Au total, un disque qui n'est pas sans qualité mais inégal selon nous.
rôme Partage
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueEric Dolphy
Musical Prophet

CD 1: Jitterbug Waltz (3), Music Matador (4), Love Me (2), Alone Together (1), Muses for Richard Davis (1), Muses for Richard Davis (1) [Alternate Take]
CD 2: Iron Man (3), Mandrake (3), Come Sunday (1), Burning Spear (3), Ode to Charlie Parker (1), A Personal Statement (5)

CD 3: Music Matador (4)[Alternate Take], Love Me (2) [Alternate Take 1], Love Me (2) [Alternate Take 2], Alone Together (1) [Alternate Take], Jitterbug Waltz (3) [Alternate Take], Mandrake (3) [Alternate Take], Burning Spear (3) [Alternate Take]

(1) Enregistré le 1erjuillet 1963, New York

Eric Dolphy (as, fl, bcl), Richard Davis (b)

Alone Together, Come Sunday, Ode to Charlie Parker, Muses for Richard Davis (inédit), Muses for Richard Davis [Alternate Take] (inédit)

(2) Enregistré le 1erjuillet 1963, New York

Eric Dolphy (as solo)

Love Me, Love Me [Alternate Take 1], Love Me [Alternate Take 2]

(3) Enregistré le 3 juillet 1963, New York
Eric Dolphy (as, bcl, fl), Woody Shaw (tp), Clifford Jordan (ss), Sonny Simmons (as), Prince Lasha (fl), Bobby Hutcherson (vib), Richard Davis (b)* ou Eddie Kahn (b), J.C. Moses (dm)

Burning Spear, Jitterburg Waltz, Iron Man, Mandrake*

(4) Enregistré le 3 juillet 1963, New York
Eric Dolphy (as, bcl, fl) Clifford Jordan (sop) Sonny Simmons (as) Prince Lasha (fl) Richard Davis (b) , Charles Moffett (dm)

Music Matador, Music Matador [Alternate Take]

(5) Enregistré le 2 mars 1964, Ann Arbor, MI

Eric Dolphy (as, bcl, fl), Bob James (p), Ron Brooks (b), Robert Pozar (perc), David Schwartz (voc)

A Personal Statement (inédit)

Durée: CD1: 49’ 54” + CD2: 55’ 37” + CD3: 52’ 58”
Resonance Records 2035 (www.resonancerecords.org)

A l’origine, Zev Feldman, le coproducteur de cette réédition comportant aussi des inédits, est informé par Jason Moran de l’existence de bandes magnétiques d’Eric Dolphy, en partie inédites, détenues par James Newton (fl, comp) qui en a hérité après un curieux parcours. Les masters (stéréo) ayant servi au pressage des deux albums (Labels FM et Douglas) reprenant partiellement ces sessions enregistrées au Music Makers Studio de New York en 1963 se sont volatilisés ou ont été détruits. Les bandes magnétiques personnelles d’Eric Dolphy, en mono, deviennent ainsi un précieux document.
Eric Dolphy part en Europe au printemps 1964 pour ce qui sera son dernier voyage puisqu’il décède à Berlin le 29 juin 1964. Il a confié avant son départ ses affaires à des amis, Hale et Juanita Smith, qui les transmettront à James Newton quand ils apprendront le décès d’Eric Dolphy. James Newton, avec l’accord de la famille Dolphy, transmet la plupart des affaires d’Eric Dolphy à la Library of Congress, et garde sous le coude ces bandes qui deviennent essentielles puisqu’elles restituent, en continu on peut le supposer, le contenu de ces journées d’enregistrement de début juillet 1963.
Si la qualité est moindre que celle des masters pour ce que nous connaissons déjà (qui a été repris également et partiellement dans Music Matador, le Jazz 14, empruntant aux deux disques originaux), les bandes offrent non seulement le déroulement, malheureusement pas exploité dans cette édition, mais aussi des inédits, pour l’essentiel des alternate takes (la matière ici du troisième CD), et un inédit intégral pour «The Muses», ici rebaptisé «Muses for Richard Davis» (2 prises), un thème composé par Roland Hanna (p), et qui donnera son titre à l’album Muses for Richard Davis de Richard Davis en 1969, enregistré chez MPS, avec Roland Hanna, Freddie Hubbard, Jimmy Knepper, Pepper Adams, Jerry Dodgion, Eddie Daniels, Louis Hayes.
Dans cette édition, il y a au total une dizaine d’inédits si on inclut la bonus track, enregistrée à Ann Harbor, MI, en mars 1964, une pièce de musique contemporaine, même si Eric Dolphy y reste lui-même. Elle est donc une pièce de choix pour les dolphynomanes, et ils sont relativement nombreux car la disparition prématurée de ce musicien au langage si particulier et reconnaissable (il «parle» littéralement sa musique), central dans l’élaboration de la «new thing» au tournant des années 1960, a laissé un halo de légende comme c’est souvent le cas pour les surdoués du jazz qui disparaissent trop vite (Clifford Brown, Booker Little, pour n’en citer que deux, il sont nombreux dans le jazz). Central, car Eric Dolphy a beaucoup enregistré avec la plupart des musiciens déterminants qui enrichissent alors la déjà grande histoire du jazz: Charles Mingus, qu’il a connu à Los Angeles, Chico Hamilton, John Coltrane (Africa Brass), Ornette Coleman (Free Jazz), Oliver Nelson (The Blues and the Abstract Truth), Booker Little (At the Five SpotMemorial Album), Mal Waldron, Ron Carter (Where?), etc. Eric Dolphy est omniprésent avec d’autres musiciens de cette génération et d’autres générations, réputés free ou pas: John Lewis, Jaki Byard, Booker Ervin, Woody Shaw, Eddie Lockjaw Davis, Clifford Jordan, Bobby Hutcherson, Herbie Hancock, Sonny Simmons, Prince Lasha… Certaines de ses semaines d’enregistrement, quand on retrace sa discographie, lui font alterner Charles Mingus et Oliver Nelson, Booker Little et Ornette Coleman, c’est une vie d’une intensité rare sur le plan musical, se produisant même en compagnie d’orchestres symphoniques, de musiciens contemporains.
Eric Dolphy vivait la musique au quotidien, heure après heure, en homme pressé. Sa courte existence lui a donné raison. Dans ses enregistrements en leader ou sideman, il apporte son phrasé inimitable, cette façon de parler avec ses instruments, sa couleur musicale si déterminante comme un grand ancien, un autre Johnny Hodges des années 1950-1960. Il est sans doute le plus «vocal» des instrumentistes, même si les amateurs de jazz ont parfois des difficultés à suivre sa curiosité sans borne et trouve sa musique quelque peu atonale.
Les formations mouvantes dans ces sessions en studio de 1963 font penser à des séances de travail enregistrées, même si une partie a été éditée en disque après le décès de Dolphy, plusieurs musiciens se succédant sur le même instrument, les formations changeant, les recherches étant très diverses.
Un intéressant livret, illustré comme l’ensemble de l’objet de belles photos (Chuck Stewart, Don Schlitten, Jan Persson/CTSImages, Burt Goldblatt, etc.) fait intervenir de nombreux musiciens et amis qui ont admiré, connu voire côtoyé Eric Dolphy ou qui ont cherché à s’en inspirer: Han Bennink, Henry Threadgill, James Newton, Joe Chambers, Juanita Smith, Marty Ehrlich, Nicole Mitchell, Oliver Lake, Richard Davis, Sonny Rollins, Sonny Simmons, Steve Coleman, etc., sans oublier Zev Feldman, coproducteur avec James Newton, le dépositaire des bandes.
Au chapitre des critiques, les renseignements discographiques sont difficilement lisibles malgré les bonnes intentions, car l’édition est mal pensée sur le plan discographique en dépit de la simplicité relative de ces sessions. Les albums originaux semaient déjà la confusion en raison du découpage de ces séances entre Conversations, FM 208 (Vee-Jay) et Iron Man, Douglas 785. Il eut été plus clair de reprendre les sessions dans leur ordre d’enregistrement, grâce aux bandes, puisqu’en fait il n’y a eu que deux jours d’enregistrement, en dehors de l’ajout d’une bonus track, issue d’une autre session neuf mois plus tard. Reproduire les visuels des deux albums originaux et la mention de leur contenu, auraient seulement fait partie de la documentation plutôt que de reprendre le fouillis installé par les éditions des albums originaux. Nous avons donc, dans la notice, réorganisé l’aspect discographique pour permettre de se repérer plus simplement.
La musique d’Eric Dolphy ici n’est pas la plus passionnante si on considère l’ensemble de son œuvre où il existe de splendides enregistrements, renforçant notre impression d’une séance de travail, même si la recherche fait partie du processus de création. Mais, on vous l’a dit, c’est un document, ce qui justifie l’indispensable, car les vrais amateurs de jazz en sont friands et curieux.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

The Gil Evans Orchestra
Hidden Treasures. Volume One: Monday Nights

Subway, LL Funk, I Surrender, Groove From the Louvre, Lunar Eclipse, Moonstruck, Eleven
Miles Evans (tp), Shunzo Ohno (tp), John Clark (flh), David Taylor (tb), Alex Foster (ts, ss), Chris Hunter (as, fl), Pete Levin (kb), Mark Egan (b), Kenwood Dennard (dm), Mino Cinelu (perc) + selon les titres, Alex Sipiagin, Jon Faddis (tp), Birch Johnson, Dave Bargeron (tb), Gary Smulyan, Alden Banta (bar), Gabby Abularach, Vernon Reid (g), Gil Goldstein (p), Charles Blenzig (p, kb), Delmar Brown, Paul Shaffer (kb), Matthew Garrison, Darryl Jones (b)

Enregistré le 14 juin 2016 et le 17 juillet 2017, New York

Durée: 47'18''

Bopper Spock Suns Music Geo 34752 (www.gilevans.com)

Gil Evans (1912-1988) reste l’un des chefs d’orchestre et arrangeurs marquants de l’histoire du jazz. Sa féconde collaboration avec Miles Davis (de Birth of the Cool à Sketchs of Spain) n’est évidemment pas étrangère à cela, de même que ces recherches stylistiques, tel un peintre en quête de nouvelles couleurs (comme avec l’utilisation du cor, du tuba ou des synthétiseurs). Un travail de création qui aura permis de révéler des solistes tels que Lew Soloff, Billy Harper, George Adams ou Jon Faddis.
Le présent album est le premier enregistrement du Gil Evans Orchestra en studio depuis quarante ans et cherche à convoquer l’esprit des concerts qu’il donnait le lundi soir au Sweet Basil (1983-1994) et qui aboutirent à quelques excellents enregistrements. La réactivation du big band s’est effectuée à l’initiative des fils de Gil, le trompettiste Miles Evans et son frère Noah, qui proposent une musique contemporaine (constituée à la fois du répertoire original de l’orchestre et de nouvelles compositions), nourrie par les différents idiomes qui ont traversé l’œuvre de Gil Evans, du swing à la fusion, avec toujours ce besoin de liberté tant dans l’approche de l’écriture que dans les arrangements, ce qui permet d’ailleurs à ces continuateurs d’éviter le piège d’une imitation servile. Les originaux du maître, «Monstruck», courte pièce avec de beaux passages d’ensembles, qui introduit «Eleven», évocation des «Petits Machins (Little Stuff)» paru en 1968 sur l’album Filles de Killimandjaro de Miles Davis, mettant pour cette séance en valeur le ténor coltranien d’Alex Foster. Tandis que l’arrangement du titre de Masabumi Kikuchi «Lunar Eclipse» met à l’honneur le piano de Gil Goldstein. «LL Funk» est plus anecdotique, dans un style évoquant un funk daté des années 1980. On peut regretter la lourdeur relative de Kenwood Dennard (dm) forçant parfois le trait. Al Foster aurait été le batteur idéal d’une telle formation maniant une polyrythmie binaire et ternaire sans oublier de swinguer.
Ce Monday Nights est le premier volume d’un triptyque, Hidden Treasures, qui devrait s’enrichir d’un deuxième, intitulé The Classics, consacré aux compositions de Gil Evans dont «My Ship» et «The Meaning of the Blues» (Miles Ahead) puis d’un troisième, Gil and Anita, avec lequel Miles et Noah rendront hommage à leurs deux parents.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMaurice Vander
Piano Jazz. Trio Sessions

Titres détaillés dans le livret
Maurice Vander (p), Benoît Quersin, Pierre Michelot (b), Jacques David, Kenny Clarke (dm)
Enregistré entre 1955 et 1961, Paris

Durée: 1h 12’ 37’’

Fresh Sound Records 974 (Socadisc)

Fresh Sound poursuit la réédition des mines enregistrées en France dans les années 1950-60, c'est à dire au cours d'un âge d'or. Maurice Vander (1929-2017) fut chez nous un incontournable sur lequel nous avons écrit l'essentiel dans Jazz Hot n°679 (printemps 2017). A son propos, le livret est très bien documenté. Disons que Maurice Vander a fait ses débuts de pianiste de jazz en 1948. Il a une activité de sideman étoffée pour Noël Chiboust, Hubert Rostaing, Django Reinhardt, Don Byas, Pierre Gossez, Bobby Jaspar, Clifford Brown, Jimmy Raney, Fats Sadi, Aimé Barelli et Tony Proteau avant de se lancer comme leader et en 1955 enregistrer ces premiers disques sous son nom. Nous avons là 26 titres, tous des standards, dont deux versions de «My Funny Valentine» (exercice obligé à l'époque et personne ne s'en plaignait) qui sont la réédition du LP Jazz Piano (Véga V35 M721), du 45 tours Véga V45P1611, du LP Piano for Dance sous le nom de Steve Anderson (Bel Air 7025/Musidisc CV 1180). Ce CD peut avoir une utilité pédagogique pour montrer l'approche bop issue de George Shearing («Everything Happens to Me», 1955) et surtout de Bud Powell («Strike Up the Band», «How About You?», 1955; «Over the Rainbow», 1961). Maurice Vander compte parmi les meilleurs pianistes français de sa catégorie avec Martial Solal, René Urtreger, Bernard Peiffer, Raymond Fol, Georges Arvanitas. Il joue les ballades avec beaucoup d'élégance et de musicalité («Autumn in New York» où il n'oublie pas l'empreinte initiale d'Art Tatum; «Stella by Starlight» et «Love for Sale», brefs clins d'œil à Erroll Garner, 1961). Ses développements improvisés sont logiques servis par une élégance de phrasé et un toucher délicat. Le choix des tempos est parfait («Fascinating Rhythm» par exemple). Le piano est roi. Donc peu de solos par ses complices: Benoît Quersin dans «Pennies From Heaven», Pierre Michelot et Kenny Clarke dans «Mack the Knife», une alternative avec Jacques David dans «Strike Up the Band» et une très courte avec Kenny Clarke dans «Night and Day». Evidemment, la séance de 1961, très bien enregistrée, nous monte d'un cran. Elle permet aussi d'apprécier les lignes de basse rondes de Pierre Michelot et le drumming d'exception de Kenny Clarke («Cheek to Cheek», «Love for Sale», «Dream», etc). Cette équipe fut enregistrée sous le pseudonyme de Steve Anderson pour toucher un public plus large d'où cette couleur à la Erroll Garner que Vander adjoint judicieusement à son jeu pour notre bonheur. Cette séance avec Clarke et Michelot rend cette réédition indispensable. Si un seul disque de Maurice Vander est souhaité, celui-ci fera l'affaire.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRossitza Milevska
Steps

Na krivo, Introduction Lole li si, Lole li si, Song for Steps, Enjoy the Silence, Valse, No Matter, Samba Rag, Melody, Comme une valse, Sol, Human Nature
Rossitza Milevska (harp, voc), Frédérique Lacroix (b), Franck Le Donne (eb, perc), Cédric Le Donne (dm, perc)

Enregistré en 2019, Antibes (06)

Durée: 49’

Autoproduit (www.rossitzamilevska.com)

Instrument rare dans le jazz, la harpe a deux représentantes en France, Christine Lutz et Rossitza Milevska. La seconde, après les prix du soliste et du public obtenus en 2010 au tremplin de Jazz à Hyères, a sorti une premier disque, As I Am, en 2011. La revoici avec un troisième album d’une inspiration un peu différente. La harpiste-chanteuse est d’origine bulgare, pays des fameuses «Voix Bulgares». Elle en a retenu quelque chose dans la voix, un côté aigrelet et enfantin, ce qui lui donne sa couleur particulière. Elle chante aussi bien en bulgare qu’en anglais. Pour la harpe, c’est un jeu plutôt piano, pas étonnant puisqu’elle est aussi pianiste. Cette fois-ci, pas de standards, elle est l’auteur de tous les morceaux et des paroles en bulgare. Pour l’anglais, elles sont dues à Martin L. Gore. Côté musiciens, ce sont les fidèles depuis le début, plus Franck Le Donne pour ce disque. Comme beaucoup de musiciens de jazz ayant des racines dans une autre culture, Rossitza Milevska plonge dans la musique bulgare, comme par exemple Claude Tchamitchian l’avait fait à partir de ses origines arméniennes dans son disque Traces. La harpiste s’y frotte avec réussite dans «Lole li si» avec un lyrisme balkanique enflammé. Elle s’attaque à la samba sur «Samba Rag» avec un beau travail de la rythmique et un solo très mélodique de la basse électrique. Une incursion réussie dans la Soul, c’est «Melody» chanté en anglais avec une belle intensité. On peut goûter les qualités de la harpiste en solo sur «Introduction Lale li si». Son goût pour la vase s’épanouit dans «Valse» ou encore «Comme une valse», très tendre.
Rossitza Milevska s’aventure sur divers terrains musicaux avec grâce et réussite, soutenue par une rythmique discrète mais toujours là où il faut et comme il faut. Même si ce disque n’est pas tout à fait dans les canons du jazz, il procure un délicieux plaisir d’écoute.

Serge Baudot
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBilly Byers and Martial Solal
Jazz on the Left Bank + Réunion à Paris

Salute to Vo, Softly as in a Morning Sunrise, There Will Never Be Another You, Jaguar, The Long Nite, Patti’s N.Y. Blues, I Guess (Madna), You Don’t Know What Love Is, Sixty-Eight, Leila, Trianon, Kenny’s Special, Illusion, Love Me or Leave Me, Cinerama, Vogue, Buyer’s Blues
Billy Byers (tb, arr), Martial Solal (p, arr), Dick Mills, Jimmy Deuchar (tp), William Boucaya (ts, bar), Allen Eager (ts), Benoît Quersin (b), Wessel Ilcken, Kenny Clarke (dm)

Enregistré en septembre 1956, Paris

Durée: 1h 12' 11''

Fresh Sound Records 978 (Socadisc)

C'est la réédition des LPs Jazz on the Left Bank de Billy Byers (Philips B08112L) et Réunion à Paris de l'International All Stars (Swing LDM 30048). Ils ont en commun l'Américain Billy Byers, le Français Martial Solal et le Belge Benoît Quersin. Comme d'habitude, Fresh Sound fait un beau travail de présentation et de restitution sonore. Dommage qu'en guise de livret l’on ait reproduit le texte originel de la pochette du Jazz on the Left Bank signé Nat Hentoff (1956) qui récite les clichés progressistes qui ont formaté les amateurs de l'époque (qui ne se sont pas recyclés à la lumière des documents ultérieurs). Hentoff se soumet aux considérations d'André Hodeir. Bref, les Hentoff, Feather, Ulanov, Hodeir et leurs disciples serviles sont responsables de l'état actuel du jazz. Il eut été préférable de mettre en lumière Billy Byers (1927-1996), tromboniste, arrangeur, compositeur, requin de studio dont l'importance est sous-évaluée.
Né à Los Angeles, Il a étudié le piano et la composition. Un problème d'arthrite le fait abandonner le piano pour le trombone à l'âge de 14 ans. Après son service militaire (1944-45), il étoffe son expérience d'instrumentiste chez Georgie Auld, Buddy Rich, Benny Goodman, Charlie Ventura, Teddy Powell. A la discipline du big band, il ajoute vite l'expérience du musicien de studio. Il vient travailler à Paris en 1956-57 pour Ray Ventura. C'est l'époque de ce disque qu'il signe sous son nom pour Philips. Il revient en France avec Quincy Jones (1959-60). C'est un homme de l'ombre efficace car c'est lui qui recrutait à Paris les musiciens, notamment pour Duke Ellington (Turcaret, 1960) ou des musiques de film (qu'il écrira parfois pour le compte d'un autre). Il est ici responsable de l'arrangement des 10 premiers titres. Le «Salute to Vo» ne met en valeur que le batteur néerlandais Wessel Ilcken (1923-1957), mari de la chanteuse Rita Reys, et le trompettiste Dick Mills (1925), né à Seattle qui s'exprime dans le même style que Shorty Rogers.
Mills n'a pas la classe de Don Fagerquist ni les moyens techniques des frères Candoli, mais il est typique du genre dit West Coast. Il a étudié la trompette dès l'âge de 6 ans auprès du père de Red Nichols, à San Jose. Il a ensuite étudié la musique auprès de Darius Milhaud (Mills College de San Francisco, puis Paris). Dick Mills a joué pour Kenny Clarke (Paris, 1948-50), Dave Brubeck (1950), Charlie Barnet (1951), Les Brown, Woody Herman (d'où le disque des Herdsmen avec Henri Renaud, 1954), puis Brew Moore (1956). Dans les exposés de «There'll Never Be Another You» et «You Don't Know What Love Is», il a un lien avec Chet Baker (tandis que Byers est aussi fin styliste qu'Urbie Green). Mais c'est la similitude avec Shorty Rogers qui domine. Dick Mills quitta la musique en 1962. Dans «Softly as in a Morning Sunrise», pris sur un bon tempo médium, tout le monde sauf Ilcken prend un solo, notamment Benoît Quersin (1927-1993) et au baryton, William Boucaya.
Venu d'Alger, Boucaya a commencé sa carrière parisienne chez Hubert Rostaing (1947). Il a ensuite joué pour Claude Bolling et Michel Legrand. Il fut, comme ici, un bon disciple de Gerry Mulligan. Boucaya n'utilise le ténor que dans quelques ensembles et une fois en solo dans le sombre «You Don't Know What Love Is». On retrouve l'art de Martial Solal qui fait dialoguer le piano solo et l'orchestre dans «Jaguar» qu'il a signé, mais l'arrangement de Byers donne aussi un espace pour un solo par les trois souffleurs.
L'écriture de Byers est sophistiquée et complexe dans son «The Long Nite». Il y prend un solo (belle aisance de registre), ainsi que Boucaya (bs), Mills, Solal (raffiné) et Quersin. Remarquons que l'ordre des solos varie d'un morceau à l'autre. Dans «I Guess», Ilcken assure une courte alternative avec Solal et les trois souffleurs. Byers, Solal et Quersin se retrouvent en studio le 24 septembre avec l'Ecossais Jimmy Deuchar (1930-1993) et deux Américains vivant à Paris, Allen Eager (1927-2003) et Kenny Clarke (1914-1985). L'esthétique est la même, dite cool et west coast par les «spécialistes» de l'époque. Un standard («Love Me or Leave Me»), un thème de Byers et cinq compositions de Solal constituent l'album. Byers est toujours d'une aisance à la Urbie Green («Kenny's Special», «Illusion» dans le registre aigu, «Buyer's Blues») et Solal d'une musicalité qui fait passer pour sobre ce qui est virtuose (rien à voir avec les pianistes actuels). Jimmy Deuchar se rapproche de Conte Candoli: un discours ferme, souvent inspiré mais pas une grande sonorité. Il est techniquement au-dessus de Dick Mills. Allen Eager est un bopper lestérien de qualité dans tous les titres dont «Illusion» pour la tendresse. Kenny Clarke est un maître, léger et précis («Kenny's Special», «Buyer's Blues»). Il assure de belles alternatives avec les trois souffleurs dans «Love Me or Leave Me» et, augmentés de Solal, dans «Vogue». L'écriture de Martial Solal, on le sait, peut-être complexe comme ce «Vogue» est un exemple. Au total un document représentatif d'une époque que l'on est en droit d'aimer.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErnie Watts Quartet
Home Light

I Forgot August, Cafe Central Zam, Distant Friends, Frequie Flyers, Horizon, O.P., Spinning Wheel, Joe, Home Light
Ernie Watts (ts), Christof Saenger (p), Rudi Engel (b), Heinrich Koebberling (dm)

Enregistré les 11 et 12 décembre 2017, Cologne (Allemagne)

Durée: 1h 07’ 58’’

Flying Dolphin Records 1012 (www.erniewatts.com)

A 73 ans, le saxophoniste ténor Ernie Watts est un vétéran de la Côte Ouest qui aura abordé une multitude de styles, diluant ainsi son talent d’instrumentiste dans un éparpillement aux marges du jazz, surtout dans son activité de leader. Il eut pourtant le privilège de partager quelques notes avec Count Basie, dès le collège, avant d’intégrer la fameuse école Berklee de Boston. Ce lecteur hors pair fit les beaux jours du big band de Buddy Rich avant d’entamer une carrière de musicien de studio touchant aussi bien l’univers de la pop, de la fusion que celui des musiques de films. Il resta toutefois proche du jazz en croisant la route de Cannonball Adderley, Monk, Oliver Nelson ainsi que des grandes formations de Gerald Wilson ou de Dave Grusin. C’est toutefois au sein du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, et plus tard avec son fameux Quartet West, qu’il laissa ses plus belles traces d’enregistrement en tant que sideman. Avec son épouse, il a créé le label Flying Dolphin pour une série d’albums dans un prolongement post bop de qualité.
Son nouvel opus est une excellente occasion de redécouvrir ce musicien attachant et talentueux à la virtuosité non dénuée de musicalité et à la sonorité incisive évoquant parfois Coltrane. Autour de lui, un solide trio d’Outre-Rhin avec qui il collabore depuis une quinzaine d’années amené par l’excellent pianiste Christof Saenger. Home Light est une production qui a du sens dans un jazz de culture bien défini et qui débute par un superbe «I Forgot August» sur les harmonies du classique «I Remember April». Le pianiste s’exprime dans un langage bop se gardant de tout effet, dans un souci permanent de swinguer, entouré d’une superbe rythmique au service d’une musicalité d’exception. «Cafe Central Zam» du batteur Heinrich Koebberling est bluesy à souhait, mettant en exergue la sonorité mince et parfois lisse doublée d’un léger vibrato du leader évoquant les productions acoustiques de Michael Brecker. «O.P.» (composition de Sam Jones en hommage à Oscar Pettiford) est un grand moment du disque avec des passages ténor et contrebasse à l’unisson avec un excellent chorus de Rudi Engel, tout comme «Joe», composition du trompettiste Brad Goode, avec lequel Ernie Watts a déjà travaillé, et qui est un bel hommage latin jazz à Joe Henderson où le leader double son discours au ténor et au soprano. Cet album est une réussite qui comptera dans la riche et éclectique discographie du saxophoniste.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePablo Campos
People Will Say

Nobody Else But Me, Golden Earrings*, Beautiful Moons Ago*, At Long Last Love, Spring Can Really Hang You Up the Most*, 60 East 12th Street*, No More, People Will Say We’re in Love, Washington Heights, Thou Swell, I Got in His Arms*, By Myself
Pablo Campos (p, voc), Peter Washington (b), Kenny Washington (dm) + Dave Blenkhorn (g)*
Enregistré à New York, date non précisée
Durée: 58’ 03’’
Jazztime Records 196102 (UVM Distribution)


Cela fait déjà quelques années que nous croisons régulièrement dans les clubs parisiens le pianiste et chanteur Pablo Campos, tout juste 30 ans cette année. D’origine argentine et basque, le jeune homme a la particularité d’être un musicien autodidacte et d’avoir choisi le jazz après avoir été diplômé de Sciences-Po’ Bordeaux. Il n’en a pas moins été exposé à l’enseignement de plusieurs maîtres, de Barry Harris à Marc Thomas. On l’a d’abord connu au sein du Swingin’ Bayonne de Patrick Quillart (b) et Jean Duverdier (dm, également talentueux dessinateur de presse, notamment pour Jazz Hot). A Paris, c’est son aîné Nicola Sabato (b) qui l’a pris sous son aile, en trio avec un autre «jeune lion», Germain Cornet (dm). Accompagnateur apprécié (notamment pour Cecil L. Recchia), participant volontiers à de multiples projets (le Zoot Collectif, groupe vocal Shades, West Side Story avec l’Amazing Keystone Big Band…), Pablo Campos soigne également sa carrière de leader et possède un groupe régulier constitué de Viktor Nyberg (b), Philip Maniez (dm) et Dave Blenkhorn.
On retrouve d’ailleurs –invité sur cinq titres– le guitariste australien (que l’on apprécie notamment pour son travail au sein de La Section Rythmique, cf. notre chronique) sur cet album enregistré à Brooklyn avec une rythmique de rêve: Peter et Kenny Washington. Rappelons que s’ils ne sont pas de la même famille, mais simplement homonymes, Kenny est le frère du contrebassiste Reggie Washington, basé en Belgique. Friand de la compagnie des musiciens plus expérimentés et de ce qu’ils ont à transmettre sur le plan musical et humain, Pablo Campos, pour ce premier disque sous son seul nom, s’est fait plaisir. Peter et Kenny Washington ont un curriculum vitae des plus prestigieux (Art Blakey, Tommy Flanagan, George Cables pour le premier, Dizzy Gillespie, Houston Person, Lee Konitz pour le second; ils sont en outre tous deux membres du trio de Bill Charlap parmi d’autres encore), et on imagine que Pablo a dû se régaler pendant cette séance de leurs histoires. Ainsi luxueusement accompagné, il a choisi de s’attaquer au Great American Songbook à la manière de Nat King Cole, son inspiration, même si vocalement il se rapprocherait davantage du timbre d’un Harry Connick Jr. Deux très bonnes compositions originales du leader viennent compléter le répertoire: «60 East 12th Street» et «Washington Heights», morceau instrumental qui permet de savourer tout particulièrement le swing du trio et les qualités rythmiques du pianiste Pablo Campos, car sur son instrument Pablo Campos est étonnant! Sa bonne culture jazz et son goût de la transmission nous offre un album fort réussi et qui doit beaucoup évidemment à l’excellence de ses compagnons musiciens.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian McBride
New Jawn

Walkin' Funny, Ke-Kelli Sketch, Ballad of Ernie Washington, The Middle Man, Pier One Import, Kush*, Seek the Source, John Day*, Sightseeing
Christian McBride (b), Josh Evans (tp), Marcus Strickland (ts, bcl*), Nasheet Waits (dm)

Enregistré les 25-27 mai et 20 septembre 2017, St Louis, New York

Durée: 57'43''

Mack Avenue 1133 (www.mackavenue.com)

On a vraiment changé d'époque car il n'y a aucun texte de pochette, mais une liste de pas moins de sept personnes concernées par la production de ce disque… Pour autant, la musique relève d'un autre temps. Dès les premières notes de «Walkin' Funny», on se dit que ce n'est guère différent de Out to Lunch! d'Eric Dolphy (1964). Et que le drumming (ou plutôt la partie de percussion) dans le déroulement free de «Ke-Kelli Sketch» reste en deçà de la contribution de Sonny (Sunny) Murray du Ghosts d'Albert Ayler (1964 encore). Quant à la formule sans piano, cela nous est familier de Gerry Mulligan à Ornette Coleman. Les titres, sauf «Sightseeing» de Wayne Shorter, sont signés par les membres de ce quartet. Christian McBride (né en 1972) n'est plus à présenter. Sa technique est superlative avec une sonorité remarquable comme on peut en juger dans ses solos sur «Seek the Source» et «John Day», ainsi que dans ses lignes de basse derrière les souffleurs (par exemple: «Sightseeing», up tempo). Il manie l'archet comme Charlie Mingus («Ke-Kelli Sketch») et avec maîtrise pour donner une couleur, couplé à la clarinette basse («Kush»). A peine plus âgé, Nasheet Waits (né en 1971), fils du percussionniste Freddie Waits, fut tenu en estime par Ed Thigpen et Max Roach. Il passe du up tempo bop aux effets libres de percussion avec classe. On n'a pas ici abusé de ses solos (coda de «Seek the Source»). Mais on peut apprécier la diversité de son accompagnement. Les souffleurs sont plus jeunes mais à l'unisson pour le langage musical. Marcus Strickland (né en 1979), remarqué dès 1997, est un sax ténor lyrique. Son solo à la clarinette basse dans «John Day» est dans la veine d'Eric Dolphy. Il serait tellement intéressant de l'entendre plus sur cet instrument, il y a tellement de sax ténor dans son style. Josh Evans (né en 1985) fut marqué, très jeune, par Jackie McLean et Rashied Ali. Il joue de la trompette depuis l'âge de dix ans et a donc développé une solide technique. Il s’exprime avec un son large même pour un discours véloce bop («Sightseeing»), certainement grâce à l'emploi d'une embouchure large (contrepartie, il n'abuse pas du suraigu). Il est dans la lignée de Freddie Hubbard («The Middle Man», up tempo) sans ignorer Don Cherry avec plus de technique comme il se doit aujourd'hui («Kush»). Il ne manque pas de musicalité comme les deux ballades, points forts du disque, en témoignent: «Kush» et surtout «Ballad of Ernie Washington» qu'il a écrit. Un disque qui se veut moderne même si le résultat évoque des contributions d'il y a cinquante-cinq ans et même plus. De ce fait, des lecteurs y trouveront leurs repères.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChucho Valdés
Jazz Batá 2

Obatalá, Son XXI, Luces, Ochún*, Chucho’s Mood, 100 Años De Bebo*, El GüIje, The Clown
Chucho Valdés (p)Yelsi Heredia (b), Dreiser Durruthy Bombalé (batás, voc), Yaroldi Abreu Robles (perc), Regina Carter (vln)*
Enregistré en 2018, South Orange, NJ
Durée: 56’ 17”
Mack Avenue 1146 (mackavenue.com)


Retour aux sources du tambour sacré batá pour Chucho Valdés, après le Jazz Bata original qui en 1972 le révélait, avant la création de son groupe Irakere. Un ressourcement qui n’en conserve pas moins son attachement au jazz pour une synthèse dont il a été coutumier. Son aisance instrumentale et son enracinement toujours réactivé ont toujours permis à ce pianiste une grande liberté, car la musique –élaborée, savante et populaire– est son monde, sans frontière, comme on l’entend sur un premier thème où il évolue au milieu des rythmes cubains tout en proposant un langage très libre, proche par instant de la musique contemporaine («Obatalá», «Son XXI»), sur un fond vocal en relation directe avec les chants traditionnels et les rythmiques de la tradition cubaine. Une alchimie savante qui pourrait relever de la magie, si on y est sensible, ou, pour les sceptiques, du grand savoir de ce musicien accompli pétri de culture populaire au sein d'une famille qui vit dans la musique cubaine depuis plusieurs générations. Au milieu de ce répertoire, il peut glisser vers le répertoire le plus «spiritual» qui soit, au sens nord-américain («Ochún»), avec une invité de marque, Regina Carter, puis s’orienter vers la couleur afro-cubaine de Dizzy Gillespie et Chano Pozo («Chucho’s Mood»), non sans de nombreuses citations de Duke Ellington, dans une veine pianistique très brillante, car il est phénoménal sur son instrument. Sur le thème suivant, «100 Años De Bebo», pour un hommage à Bebo, son pianiste de père, qui jouait encore il y a peu de temps sur les scènes du monde, et pour le centenaire de sa naissance, il invite à nouveau Regina Carter dans une veine cubaine traditionnelle empruntant autant au rythme chaloupé qu’à la musique classique, pour une musique empreinte de nostalgie, pour son père c’est certain, mais aussi pour toute une époque musicale pleine de poésie. Les trois musiciens qui l’accompagnent ici apportent le complément parfait, notamment dans les parties ou pièces les plus traditionnelles («El GüIje»). La sophistication des percussionnistes et des rythmes cubains n’est plus à vanter. Chucho Valdés conclut ce bel opus par un thème qui évoque la musique française classique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, de Debussy et Satie à Ravel dans une pièce, «The Clown», en piano solo, où il glisse sa félinité rythmique sans perdre aucunement ce qui fait la légèreté, la poésie et l’esprit de la musique de cette époque. Un grand moment du disque et de virtuosité au service d’une musique qui fait rêver.
Malgré sa relation forte au jazz, Chucho Valdés est inclassable, comme quelques rares avant lui (Django Reinhardt); il a su produire une synthèse musicale personnelle sans renoncer à son amour pour le jazz, la musique traditionnelle cubaine, la musique classique, l’art pianistique. Il le fait avec naturel, sans ostentation, en malaxant la matière pour en faire son langage, construire un univers original.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque

John Lewis / Sacha Distel
Afternoon in Paris

I Cover the Waterfront°, Dear Old Stockholm°, Afternoon in Paris°, All the Things You Are*, Bag’s Groove*, Willow Weep for Me*
John Lewis (p), Sacha Distel (g), Barney Wilen (ts), Percy Heath*, Pierre Michelot° (b), Kenny Clarke*, Connie Kay° (dm)

Enregistré le 4* et le 7° décembre 1956, Paris

Durée: 43’ 06

Decca/Jazz in Paris 572902-9 (Universal)

Universal réédite sobrement, via sa collection «Jazz in Paris», le fameux duo parisien entre John Lewis et Sacha Distel. Le court texte du livret rappelle brièvement le contexte de cette session que la lecture des numéros de Jazz Hot de l’époque permet d’éclairer davantage: en novembre 1956, le Modern Jazz Quartet participe à la tournée européenne «Birdland ‘56» qui aligne une affiche de rêve: Miles Davis, Lester Young et Bud Powell, et traverse les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne de l’Ouest, la Suède, le Danemark, la Suisse et l’Italie pour s’achever en France où elle avait démarrée le 2 novembre, à la Salle Pleyel (compte-rendu enthousiaste de ce «Birdland Show» dans Jazz Hot n°116, décembre 1956). Le Club Saint-Germain où Lester Young vient de faire un tabac et dans lequel Jazz Hot voit un nouveau Birdland de la Rive Gauche, saisit l’opportunité de cette présence et programme le MJQ pour deux semaines du 26 novembre au 9 décembre 1956. C’est en outre l’occasion de retrouvailles amicales entre John Lewis et Sacha Distel qui avaient sympathisé deux ans plus tôt lors du précédent séjour à Paris du pianiste. On imagine que le club de la rue Saint-Benoît en a été le théâtre, puisqu’à la même période le guitariste y assurait les matinées des samedi et dimanche (16h30-19h30) accompagné du tout jeune Barney Wilen (ts, 19 ans), René Urtreger (p), Bibi Rovère (b) et Al Levitt (dm). Sacha Distel saisit lui aussi l’opportunité. Travaillant auprès de son oncle, Ray Ventura, qui a recentré ses activités sur le cinéma, la production phonographique et a récemment créé le label Versailles, il souhaite enregistrer avec le MJQ ce qu’Atlantic Records (exclusivité) ne permet pas, nous dit le livret. D’où l’absence de Milt Jackson sur cette session qui s’effectue sous le seul nom de John Lewis, mais avec la participation de Percy Heath et Connie Kay. On peut s’étonner de cette version car Atlantic et Versailles sont alors partenaires, le label de Ray Ventura venant de sortir l’édition française de l’album Fontessa du MJQ. De même, Atlantic commercialisa (avec succès) l’édition américaine d’Afternoon in Paris, et celle d’autres disques de musiciens français produits par Versailles, ce qu’annonce Sacha Distel en mars 1958 (Jazz Hot n°130). Toujours est-il que c’est une double rythmique qui officie: Percy Heath et Kenny Clarke (membre fondateur du MJQ et qui retrouve ainsi ses anciens compagnons) le 4 décembre (face B du LP); Pierre Michelot et Connie Kay le 7 (face A). Le jeune prodige du ténor, Barney Wilen, est également de la partie, sur les deux séances. Les qualités d’expression de chacun des protagonistes font de cet enregistrement un témoignage édifiant du niveau de la scène parisienne de l’époque, fertilisée par la présence américaine. Face à la stature d'un John Lewis, magnifique d’élégance et de swing, et du talent étonnant du rollinsien Barney Wilen, Sacha Distel, 23 ans –consacré par le referendum Jazz Hot de janvier 1956 (n°106) et bientôt de janvier 1957 (n°117)– apparaît comme un digne représentant de l'école Jimmy Raney.
On connaît la suite de l’histoire: le guitariste de jazz s’effacera devant le succès du chanteur de charme, et ne reviendra qu'épisodiquement à son art premier; c'est le «Distel’s Dilemma»… Du bebop au Third Steam, John Lewis laissera en revanche une œuvre de pianiste, de compositeur et d’arrangeur exceptionnelle (cf. Jazz Hot486, Spécial 2001 et 580), tenant une place à part dans l'histoire du jazz de la seconde moitié du XXe siècle. Un parcours également marqué par sa relation étroite avec la France 
et la fidélité aux amitiés qu’il y a nouées; il enregistrera, une vingtaine d’année plus tard un nouvel Afternoon in Paris chez Dreyfus Records. Parmi ses amitiés: Sacha Distel, il prénommera d'ailleurs son fils «Sasha», mais aussi Charles Delaunay, dont il préfacera l’autobiographie portant le titre de la célèbre composition («Delaunay Dilemma») qu’il dédia au fondateur de Jazz Hot, rencontré en 1948, lors du concert du Dizzy Gillespie Big Band à Paris, celui-là même qui fit entrer en jazz le jeune Distel.
Notons que Sam Records a réédité de son côté le LP Versailles MEDX 12005 d’origine en fac-simile, avec la belle photo de couverture de Jean-Claude Bernath, qui donne une dimension quasi cinématographique à cette histoire humaine et artistique.

rôme Partage
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBarney Wilen Quartet
Live in Tokyo '91

CD1: Introduction, Beautiful Love, L'Âme des poètes, Mon blouson (c'est ma maison), Que reste-t-il de nos amours?, Besame Mucho
CD2: How Deep Is the Ocean, Little Lu, Old Folks, Latin Alley, Bass Blues, No Problem (From Liaisons Dangereuses), Goodbye, Doxy (Encore)
Barney Wilen (ts), Olivier Hutman (p), Gilles Naturel (b), Peter Gritz (dm)
Enregistré le 11 février 1991, Keystone Korner, Tokyo (Japon)
Durée: 1h 00’ 20” + 1h 15’ 54”
Elemental Music 5990434 (Distrijazz)


Barney Wilen, c’est la légende, même de son vivant, car le personnage est lui-même atypique, un artiste à l’américaine, avec cette dose d’irrationalité apparente et de liberté sans limites qui alimente la légende. Né en 1937 à Nice, il est de père américain et de mère française, et après un séjour américain pendant la guerre (1940-46), il débarque dans le jazz en France un beau jour de 1953 à 16-17 ans après un apprentissage en autodidacte –Gilles Naturel le dit dans l’interview qui vient de paraître, comme beaucoup d’autres. Mais selon nous, son apprentissage pourrait avoir été plus solide à l’écoute de ce qu’a produit Barney Wilen qui est d’une sophistication rare, notamment dans son feeling du jazz.
Barney Wilen suscite tout de suite un engouement rarement vu dans une époque ou le jazz américain est au cœur du jazz en France, et où peu de musiciens de l’Hexagone sont en mesure de suivre une évolution du jazz qui est très rapide outre-Atlantique. Pas de problème pour Barney, à 20 ans ou moins, il accompagne sans complexe Henri Renaud, Jimmy Gourley, Bobby Jaspar, puis Roy Haynes et enfin Miles Davis, Bud Powell, John Lewis, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, ramassant prix et concours avec la même facilité que son adaptation aux musiciens de jazz les plus confirmés qu’il rencontre, imposé jusqu’à l’excès il est vrai par l’actif Marcel Romano, qui s’est institué son agent et son impresario pour le cinéma, non sans quelques frictions, comme le rappelle le gentil René Urtreger, sur le livret de ces deux CDs que nous devons à Patrick Wilen, le fils de Barney.
Les années 1960 et 1970 le verront emporté comme la plume au vent par tous les courants, les curiosités et expérimentations qui traversent ces périodes, avec de multiples absences-disparitions, alimentant la légende, sans doute sans le vouloir car l’homme est simplement marginal et curieux de tout, qu’il est jeune, et que l’époque est vivante. Le free jazz, la musique indienne, le jazz-rock, le retour en Afrique… Après ces années de maturation, sa deuxième moitié des années 1980 voit son retour, et celui de la confirmation, de la maturation d’une expression qui faisait déjà sa légende dans les années 1950, le hard bop, dans une tradition pas très éloignée de Sonny Rollins, il en a les moyens et le talent, mais avec une sonorité différente, moins grave et profonde, plus douce et aérienne, tout aussi belle. Toujours la même conviction, la même originalité, et cet inédit au Keystone Korner de Tokyo vient nous rappeler le meilleur de ce beau saxophoniste, dans un Japon devenu la deuxième patrie du jazz en ces années, un pays où il est une véritable légende, alliant le jazz à l’américaine avec la touche française qui plaît tant alors aux amateurs du Soleil Levant.
Il est entouré de jeunes musiciens, Gilles Naturel (31 ans), Olivier Hutman (37 ans), Peter Gritz (la trentaine également), qu’il entraîne avec sa fougue et son art comme déjà un grand ancien. Le répertoire ressemble à Barney Wilen, jazz et poésie, Charles Trenet, les standards, les belles compositions du jazz, et ses jeunes accompagnateurs sont excellents, tous dans l’esprit de cette musique où le leader donne tout ce qu’il a sans calcul.
On a dit que Barney Wilen était paranoïaque; le livret l’évoque, parce qu’il n’appréciait pas les petites magouilles et mesquineries du milieu du jazz, et on peut en comprendre les raisons. Car ce bel enregistrement me rappelle l’irruption de Barney Wilen dans les bureaux de Jazz Hot en fin 1989; j’étais le nouveau venu de la rédaction d’une revue, Jazz Hot (l’équipe De Chocqueuse alors). Barney était très en colère, verbalement, après une chronique (n°467) où l’auteur terminait son texte très négatif sur la musique de Barney par «le feeling finit par prendre la tangente» dans une époque où le jazz se devait d’être non seulement «français» mais aussi «créatif et inouï» et surtout pas enraciné pour avoir bonne presse et subventions. On comprend, avec le recul, le ridicule de ce discours daté, de l’esprit de système qui apparaît dans cette chronique (les années Lang du «jazz français» subventionné où un bon musicien américain était forcément mort ou vieux, où le jazz traditionnel, mainstream ou bop était «ringard» à cause du blues et du swing, où Archie Shepp et David Murray jouaient, selon les mêmes, faux parce qu'ils jouaient free), et plus largement dans une atmosphère de clientélisme franchouillard qui expliquait une réaction de Barney Wilen qui devait tout à la réalité des faits et rien à la paranoïa.
La colère de Barney Wilen, plus instinctive que réfléchie sur l’état du jazz d’alors en France, parce qu’elle partait de sa conviction musicale, de son œuvre pour le jazz, scandalisa la corporation et le petit milieu, un milieu qui existe encore même si son discours de langue de bois a évolué en fonction du vent de ses intérêts publics-privés et de sa faiblesse théorique. Aujourd’hui, tout le monde est beau et gentil à condition d’être dans le réseau de quelques fortunes qui se font plaisir, les oligarques du jazz (forcément plus modestes sur le plan des fortunes). Les mêmes qui, il y a 30 ans, vouaient Barney à la paranoïa, ont sans doute tressé des lauriers à cette sortie de 2019, maintenant que Barney Wilen n’est plus là. Rares étaient en ce temps et sont les musiciens à réagir et à se souvenir. Barney Wilen était de ces rares, il avait raison, et son emportement correspond à la conviction, au feeling qu’il mettait dans sa musique, il n’y a nul paranoïa dans cette colère, mais l’indignation légitime, la conviction face à un discours de système d’une époque. Il aurait fallu d’autres Barney Wilen, avec ce courage, pour défendre alors le jazz, comme il en faudrait aujourd’hui. Cet opus témoigne de son art en ce temps, sans concession, naturel et libre. Il n’est pas sûr que beaucoup aient le feeling pour apprécier cette musique. Merci à Patrick Wilen pour cet inédit.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePatrice Galas Trio
Nuits ensoleillées

Ute, The Key, Nuits ensoleillées, Elizondo, Doudeaublues, Karena’s Tune, Danny Boy, Mister Fofo, Blackbird, Si demain, Song for Anaïs, Sylive
Patrice Galas (p), Alune Wade (eb), Conti Bilong (dm)
Enregistré en 2017, lieu non précisé
Durée: 44’ 27’’
JMS 012019 (www.jazz-music-shop.com)


Musicien discret aux collaborations prestigieuses (Marc Fosset, Kenny Clarke, Johnny Griffin, Dizzy Gillespie, Max Roach, Stan Getz, Dexter Gordon, Benny Golson, Scott Hamilton, Marcel Azzola… voir le détail dans Jazz Hot n°561), Patrice Galas est une mémoire vivante des clubs parisiens où il sert le jazz avec talent et modestie depuis cinquante ans, du Gill’s Club de Gérard Terronès au Caveau de La Huchette de Dany Doriz, lequel en a fait le pianiste titulaire de son big band. On le connaît aussi bien sûr pour sa longue association avec Gilda Solve (voc) et son engagement militant dans l’enseignement du jazz (il est l’auteur d’une méthode pédagogique et a fait partie de la première équipe de professeurs du CIM, Centre d’Informations Musicales, créé en 1976, à une époque où ce type d'école manquait de moyens mais pas de conviction).
Moins de dix albums en leader documentent la carrière personnelle de Patrice Galas (dont un disque en duo avec le regretté Georges Arvanitas), le dernier, A Time for Jazz Trios, étant sorti en 2004. Sur ces Nuits ensoleillées le pianiste a choisi de s’exprimer de façon originale et intime, à travers ses propres compositions, pour l’essentiel. Plus étonnant, il est ici accompagné d’une rythmique africaine –Alune Wade (eb) et Conti Bilong (dm)– plutôt orientée jazz-rock. Il en résulte un enregistrement inattendu, inégal parfois, mais non sans qualités, d’où émergent plusieurs bons titres, notamment «Ute», dans un esthétique proche de la fusion, «Elizondo», au tempérament latin, «Doudeaublues», une ballade bluesy bien troussée, mais aussi «The Key», «Si demain» et «Sylive» où l’on retrouve le Patrice Galas swinguant qu’on a l’habitude d’apprécier.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJ.C. Heard & Bill Perkins Quintet, feat. Joe Pass
Live at the Lighthouse 1964

Bob's Blues, Passion Flower, Don't Stand Up, Blues in Hoss' Flat, There Will Never Be Another You (Incomplete), Cute (Incomplete), J.C.'s Tune, Sometime Ago, Mambo Bop
J.C. Heard (dm), Bill Perkins (ts, bar), Joe Pass (g), Frank Strazzeri (p), Jim Hughart (b)
Enregistré en février 1964, Hermosa Beach, CA
Durée: 56’ 55”
Fresh Sound Records 976 (Socadisc)


Voici un inédit, et c’est une des raisons de l’indispensable, enregistré en live au fameux club Lighthouse d’Hermosa Beach, 30 Pier avenue, dans l’aire métropolitaine de Los Angeles, CA. Le club fut acheté après guerre par John Levine, sur la recommandation d’Howard Rumsey, contrebassiste et membre de l’orchestre de Stan Kenton en 1941, qui le dirigea pendant vingt ans, en devint copropriétaire, et où il proposa du jazz à partir du printemps de 1949. The Lighthouse fut une véritable vitrine du jazz de la Côte Ouest, Howard Rumsey y installant en particulier son Lighthouse All Stars de 1951 à 1960 (Jimmy Giuffre, Shorty Rodgers, Max Roach, Stan Levey…).
A partir de 1960, le groupe laissa la place à de nombreuses autres formations, dont celle présente sur ce disque, dont Bill Perkins est semble-t-il le vrai leader de session car il est véritablement chez lui en Californie et dans ce club. Il est né à San Francisco en 1924, et est décédé en 2003 toujours en Californie. Il a, en 1964, déjà plusieurs enregistrements à son actif depuis 1956 avec ce qui se fait de mieux localement: Carl Fontana, Bud Shank, Red Mitchell, Mel Lewis, Richie Kamuca (ils font un beau duo de ténors, cf. Tenors Head-On, Blue Note, 1956), Stan Levey, Art Pepper, Hampton Hawes, Jimmy Rowles et Frank Strazzeri, présent également sur cet enregistrement. Il a même enregistré avec John Lewis, Percy Heath, Jim Hall et Chico Hamilton (Grand Encounter, Vogue/Jazztone, 1956). Bill Perkins (ts, bar, fl) est sur le plan esthétique installé dans un bebop qui swingue de manière très mainstream ici, avec un beau son, avec moins d’intensité que la Côte Est si on évoque Charlie Parker et Bud Powell. Il a fait partie des orchestres de Woody Herman, Maynard Ferguson, Stan Kenton, puis plus tard fera partie de ceux d’Oliver Nelson, Benny Carter et Lew Tabackin, et sera présent à la Grande Parade du jazz de Nice en 1985. Non loin par le son de Stan Getz, son jeu ne manque pas d’énergie ni de qualités expressives («Bob's Blues»).
Le pianiste Frank Strazzeri est un compagnon au long cours de Bill Perkins; il enregistrera encore un duo avec lui en 1991. Son talent d’accompagnateur en font un pianiste recherché: Oliver Nelson, Kai Winding, Art Pepper, Cal Tjader, Zoot Sims, Chet Baker (il participe au film Let’s Get Lost de Bruce Weber consacré au trompettiste), Frank Rosolino, Joe Pass, sont quelques-unes de ses très nombreuses collaborations. Il est très élégant dans son jeu, assez classique et excellent soutien comme un Hank Jones.
Jim Hughart (1936, Minneapolis, MN), accompagna trois ans Ella Fitzgerald sur la recommandation de Ray Brown, avant de s’installer en 1964 sur la Côte Ouest, et de faire une très riche carrière (plus de 200 enregistrements), dans le jazz (Joe Pass, Oscar Peterson, Zoot Sims…) mais surtout dans la pop (Frank Sinatra, Tom Waits, Joni Mitchell, Joan Baez, Diana Ross, Peggy Lee…).
La surprise de cette session est Joe Pass, déjà invité de luxe car il démontre non seulement des qualités de swing et de virtuosité exceptionnelle (vélocité incroyable sur «Don’t Stand Up», «Cute») mais aussi, dès cette époque un feeling particulier sur les ballades toutes en douceurs induites par un Brésil qui vient de colorer le jazz («Sometine Ago»). Ce sera sa marque de fabrique tout au long d’un brillantissime parcours sur lequel on ne revient pas (Oscar Peterson, Ella Fitzgerald, et beaucoup d'autres, c’est sans fin).
Enfin, et on le gardait pour la fin, il y a dans cette séance un exceptionnel batteur qui a fait le bonheur du jazz, gratifié à ce titre du rôle de coleader par Jordi Pujol, le producteur de ce disque pour le bon label Fresh Sound, et peut-être par Bill Perkins qui a dû en faire un invité de marque ce soir de février 1964.
Né à Dayton, Ohio, le 8 octobre 1917 (décédé en 1988), il est un exceptionnel percussionniste («Bob’s Blues», «Mambo-Bop»), un de ces batteurs dont la carrière et les enregistrements démontrent que ses pairs musiciens ont perçu chez lui un talent hors norme, mais dont le nom ne reste malheureusement pas parmi les pères de l’instrument qu’il est sans aucun doute. L’écouter sur ce disque en particulier donne une petite idée de tout ce que lui doivent tous les batteurs du monde, car il est l’égal sur son instrument des Art Blakey, Max Roach, Jo Jones (son inspiration), Philly Joe Jones: c’est un monument de l’instrument. Son soutien est propulsif et ses chorus sont brillants, d’une exceptionnelle musicalité et virtuosité: il partage avec Art Blakey le privilège de pouvoir faire durer un chorus à l’infini sans longueurs, créant une tension qu’il module à sa volonté jusqu’à la transe. Il a cette qualité de drive, de shuffle qui ont inspiré toute l’histoire du jazz, mais aussi cette souplesse féline, ce sens de l’accompagnement luxuriant et aéré qui lui ont permis d’être génial dans tous les contextes. Ses collaborations, témoins de son talent, sont innombrables et toujours de haut niveau: Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Etta Jones, Ethel Waters, Sarah Vaughan, Helen Humes, Sidney Bechet, Cab Calloway, Count Basie, Benny Goodman, Dizzy Gillespie, Coleman Hawkins, Johnny Hodges, Lester Young, Gene Ammons, Roland Kirk, Doc Cheatham, Sammy Price, Teddy Wilson (avec qui il débute son parcours), Charlie Parker, Ike Quebec, Rex Stewart… Là encore, plus encore que pour Joe Pass, la liste est sans fin.
En 1964, J.C. Heard fait un détour à l’Ouest, par Las Vegas avec Red Norvo, et par Los Angeles, ici avec Bill Perkins. C’est donc lui, l’invité de marque, le leader par respect du musicien Bill Perkins envers l’un des grands batteurs de l’histoire du jazz, sans doute enfin parce qu’il est pour beaucoup dans le caractère particulièrement hot de la session. Le répertoire lui-même semble avoir été décidé par J.C Heard, avec au programme Oliver Nelson, Billy Strayhorn, Frank Foster, Neal Hefti, un standard et deux originaux de J.C. Heard.
Les «vieux» inédits, comme cet enregistrement, sont intéressants quand ils proposent quelques musiciens exceptionnels, pas tous très (re)connus, et c’est pourquoi nous sommes revenus sur leur parcours. En petite formation, comme ici, on les apprécie d’autant plus qu’ils ont davantage de place pour exprimer l’étendue de leur talent: c’est vrai pour J.C. Heard, mais aussi pour Bill Perkins, très hot sur ce disque, en dépit de l’étiquette cool qui lui colle aux basques; c’est vrai pour Joe Pass, qui montre dans un environnement au drive incandescent qu’il est tout à fait capable de chauffer l’atmosphère. Bonne découverte!
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRamona Horvath
Lotus Blossom

Strange Hats, Black Butterfly, Lotus Blossom, Place Dauphine, All the Things You Are, Micutul Valse, In A Flat, They Say It’s Wonderful, I Love You, I’m Old Fashioned
Ramona Horvath (p), André Villéger (ts), Nicolas Rageau (b), Philippe Soirat (dm)
Enregistré les 10, 11, 12 décembre 2017, Paris
Durée: 59
29
Black & Blue 858-2 (Socadisc)


Ramona Horvath & Nicolas RageauCliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque
Le Sucrier Velours

Le Sucrier Velours, Drop Me Off in Harlem, Esmeralda, Hot House, Le Contre-bossu de Notre-Dame, Pennies From Heaven, Procrastination Blues, Upper Manhattan Medical Group, Calea Victoriei, My Romance
Enregistré les 11 juillet et 15 octobre 2018, Paris

Durée: 47’ 32’’

Black & Blue 1076-2 (Socadisc)



Vous pouvez découvrir la personnalité et le chemin de Ramona Horvath, venue d'un grand pays de musique, la Roumanie, dans l'interview qu'elle a accordée à Jazz Hot.
De culture classique mais autodidacte dans son abord du jazz avant d’approfondir au côté de Jancy Körössy, l'un des chefs de file du piano jazz en Roumanie, Ramona Horvath propose un jeu marqué par l'influence d’Oscar Peterson, comme remarqué dans la chronique de son premier album en leader (cf. Jazz Hot n°674), mais aussi par le goût du beau piano jazz de la riche tradition bebop des années 1950-60, de Kenny Drew, Phineas Newborn à Tadd Dameron, Tommy Flanagan, Hank Jones, Kenny Barron, et beaucoup d'autres, parvenue jusqu'à nous par de grands survivants ou héritiers comme Benny Green, etc., et si on va au fond de ses influences, par un amour certain de la comédie musicale américaine dont on retrouve les traces dans les standards et dans ses exposés. Le caractère très détaché de ses notes, la clarté d'émission personnalisent son jeu à travers la mémoire acquise de sa bonne technique classique. Son emphase presque déclamatoire des thèmes dans les exposés, son toucher du clavier reprennent également les techniques d'expression et de doigtés venues du classique, intelligemment mises au service d'un jazz qui swingue avec beaucoup de brio pour personnaliser son jeu. Les deux disques témoignent de ses qualités pianistiques. Ils proposent un répertoire essentiellement constitué de standards, de compositions du jazz, avec un accent sur le répertoire ellingtonien qui se retrouve dans le choix des titres de ces deux albums.On retrouve sur ces deux disques l'excellent Nicolas Rageau, dont la carrière est marquée par de prestigieuses collaborations, de Johnny Griffin à Benny Golson en passant par Alain Jean-Marie, et qui fait un beau parcours dans le jazz avec cette constance et cette application qui font la particularité des grands devanciers de l'instrument. 
Lotus Blossom
, enregistré en quartet, avec une rythmique de haut-niveau complétée par l’excellent Philippe Soirat (Jazz Hot n°686), toujours aussi délicat aux balais et présent pour relancer dans la parties plus enlevées, offre un invité de marque, le grand André Villéger, incarnant une mémoire du jazz tout autant qu’un beau lignage du ténor, non loin ici de la sonorité de Lester Young en un peu moins lazy. Tout est passionnant: la finesse de Philippe Soirat, véritable gardien du tempo avec un Nicolas Rageau qui prend beaucoup de libertés sans abandonner son rôle de base. Ils installent une écrin rythmique où s’épanouissent les interventions élégantes et éclatantes de Ramona Horvath et d'un André Villéger aérien. On atteint des sommets de sensibilité dans cette conversation à quatre pour «Black Butterfly» et le «Lotus Blossom» 
de Billy Strayhorn. Ramona Horvath interprète avec autant d'éclat que de poésie et de romantisme, pendant qu’André Villéger apporte sa contribution avec l'excellence qu'on lui connaît, toujours respectueux du texte sans jamais perdre sa capacité d'invention et ses qualités de son. «All the Things You Are», d’abord exposé avec une délicatesse méticuleuse par la pianiste, est habillé par le saxophoniste de sa sonorité chaleureuse et veloutée. L’écoute des compositions personnelles de Ramona Horvath («Stange Hats», «Place Dauphine», «In A Flat», font apprécier son talent de compositrice; le dynamique «In a Flat» met en avant le swing et la dynamique du quartet. «Micutul Valse» est une belle composition de Nicolas Rageau en trio.
Le Sucrier Velours, est un vrai prolongement du premier enregistrement dans un cadre plus intimiste, se réduisant au duo très complice que forment la pianiste et le contrebassiste, déjà deviné dans le premier opus («They Say It’s Wonderful», «I Love You», «I’m Old Fashioned»). L’osmose entre les deux complices et le traitement plus épuré servent admirablement la clarté des deux techniciens, la sophistication du langage et une expression à la fois élégante, romantique, poétique, et un répertoire  de thèmes du jazz ou de standards («Hot House» de Tadd Dameron, «Pennies From Heaven» de Johnston & Burke, «My Romance» de Richard Rodgers), avec toujours cette attirance pour les compositions de l'univers Duke Ellington («Le Sucrier Velours», «Drop Me Off in Harlem», «UMMG»). Là encore, quelques originaux personnalisent le répertoire: «Calea Victoriei» (le chemin de la victoire), «Esmeralda» de Ramona Horvath et «Contre-Bossu de Notre-Dame», «Procrastination Blues» de Nicolas Rageau font apprécier les qualités de composition, d'invention de la pianiste et du contrebassiste, autant que la mise en place, et sont, par l'esprit, parfaitement intégrés à l'univers général de l'enregistrement.
Ramona Horvath est une artiste que les amateurs de jazz et de piano auront plaisir à découvrir en duo avec Nicolas Rageau comme en quartet avec d'aussi bons musiciens qu’André Villéger et Philippe Soirat.
Jérôme Partage & Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBill Jennings
The Complete Bill Jennings on Prestige 1959-1960

Enough Said!: Enough Said, Tough Gain, Volare (a.k.a Nel Blu, Dipinto Di Blu), Dark Eyes, It Could Happen to You, Blue Jams, Dig Uncle Will
Guitar Soul: It's Alvin Again
Glide On: Glide On, Alexandria Virginia, Billin’ and Bluin’, There’ll Never Be Another You, Azure/Te (Paris Blues), Fiddlin’, Cole Slaw, Hey Mrs. Jones
Bill Jennings (g), Jack McDuff (org), Albert Jennings (vib, g), Wendell Marshall (b), Alvin Johnson (dm)
Enregistrés les 21 août 1959 (
Enought Said!) et 12 janvier 1960 (Glide On), Englewood Cliffs, NJ
Durée: 1h 19’ 38”
Fresh Sound Records 973 (Socadisc)


On fêterait tout juste juste le centenaire de Bill Jennings, guitariste né le 12 septembre 1919 à Indianapolis, s’il n’était décédé sans laisser de souvenirs aux amateurs de jazz le 29 novembre 1978 dans l’hôpital des Vétérans (anciens combattants) de sa ville de naissance, car il a servi dans la Navy. Et surtout, si la notoriété de celui qui fut baptisé «l’architecte du soul jazz» n’avait pas été confinée à l’anonymat par la critique de jazz plus avide de nouveautés que de la glaise du jazz. Sa synthèse entre le blues, le jazz et le son church-soul, son amour des petites formations avec orgue (comme l’atteste ses collaborations), lui avait valu ce surnom qui ne lui a guère servi à se faire davantage connaître. Pourtant, B. B. King en personne en fit l’une de ses principales inspirations, et son itinéraire auprès des Louis Jordan, King Curtis, Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Willis Gator Jackson (de nombreux enregistrements sous le nom du saxophoniste avec Bill Jennings), Brother Jack McDuff, Leo Parker, Bill Doggett, etc., auraient pu également le garder dans nos mémoires oublieuses. Les dictionnaires du jazz l’ont tous oublié également, et il faut aller retrouver celui d’Hugues Panassié et Madeleine Gautier, si partiel par ailleurs sur certains pans entiers du jazz, pour avoir mention de ce guitariste qui n’est pas sans qualités comme nous le montrent ces enregistrements et en particulier «Dig Uncle Will», «It's Alvin Again», «Alexandria, Virginia», «Billin’ and Bluin’» dans le registre du blues où l’on comprend ce qu’ont voulu signifier B.B. King, et d'autres qui ont apprécié Bill Jennings.
Prestige, un label de premier plan à cette époque, lui fit même la proposition d’enregistrer deux albums, qui sont repris ici: Enough Said! et Glide On de la fin 1959 au début de l’année 1960, et c’est cette matière que le sagace Jordi Pujol a repris sur son éminent label Fresh Sound pour nous raviver la mémoire sur ce guitariste de la single note, amoureux du mariage guitare-orgue, si prolifique et essentiel dans le jazz, blues & spiritual. Précisons qu’un thème, en bonus track, «It's Alvin Again», est issu du disque Guitar Soul paru sous le nom de Kenny Burrell, Bill Jennings et Tiny Grimes (Status/New Jazz 8318).
Dernière curiosité, et non des moindres pour les guitaristes, Bill Jennings partage avec le regretté Patrick Saussois la particularité de jouer de la main gauche (sa main droite sur le manche), et de ne pas inverser les cordes (les graves en bas, et donc la guitare totalement à l’envers).
Bill Jennings sera donc une découverte pour la plupart des amateurs de jazz, de swing, de blues, de soul, de petits combos guitare-orgue, et même vibraphone, car Al Jennings, le frère, participe à Glide On, avec des unissons guitare-vibraphone maîtrisés par la proximité des deux frères.
Notons enfin que Glide On (1960) fut le dernier album en leader de ce guitariste dont l’œuvre enregistrée se continua essentiellement aux côtés du saxophoniste Willis Jackson. Il y eut des enregistrements en leader au cours des années 1950 pour les labels King et Audio Lab déjà repris par le label Fresh Sound. Il faut en effet féliciter Jordi Pujol de ne pas lâcher le morceau, toujours à l’affût d’une perle égarée, et qui complète ainsi avec cette intégrale Bill Jennings on Prestige le précédent CD du guitariste en leader: Bill Jennings: The Architect of Soul Jazz-The Complete Early Recordings 1951-57(Fresh Sound 816-2), déjà paru.
Quand on ajoute que les légendaires Brother Jack Mc Duff à l’orgue, et Wendell Marshall à la contrebasse plus l’excellent Alvin Johnson à la batterie complètent la formation, on sait déjà que Wild Bill Jennings est de ces illustres inconnus qui font la pâte authentique et si diversifiée du jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueReggie Washington
Vintage New Acoustic

Always Moving, Fall, Eleanor Rigby, Half Position Woody, Afro Blue*, E.S.P, Thoughts Of Buckshot, Footprints, Moanin’, B3 Blues 4 Leroy, Always Moving (alt. take)
Reggie Washington (b), Bobby Sparks (p, org, key), Fabrice Alleman (ts, ss), E.J. Strickland (dm), Ulrich Yul Edorh (dm)*

Enregistré du 12 au 14 mai 2018, Marseille (13)
Durée: 59' 12''

Jammin' Colors Records 18-007-2 (www.jammincolors.com)

On connaissait Reggie Washington à travers sa collaboration au mouvement Mbase de Steve Coleman et de ses expériences dans l’univers du jazz fusion avec les guitaristes David Gilmore ou Jef Lee Johnson d’où cette surprise que de découvrir ce Vintage New Acoustic où il délaisse sa basse électrique pour la contrebasse. Un projet qui est né en fait du désir d’explorer un peu plus son côté acoustique qu’il a pratiqué auprès d’Archie Shepp, Chico Hamilton ou Regina Carter. C’est le festival Like a Jazz Machine Festival, à Dudelange au Luxembourg, qui lui a donné l’opportunité de lancer ce projet et d’enchaîner par trois jours intenses d’enregistrement en studio. Pour ce faire, il s’entoure de musiciens partageant le même parcours tels le claviériste Bobby Sparks révélé au sein du RH Factor de Roy Hargrove et du batteur E.J. Strickland qui lui aussi avec son frère Marcus au ténor a exploré une forme de jazz fusion électrique contemporaine. L’ensemble est complété par le lyrisme «shorterien» de Fabrice Alleman qui s’inscrit à merveille dans ce Vintage New Acoustic Quartet. Après une courte introduction («Always Moving»), le groupe se lance dans une évocation du Miles Davis électrique des années 1980, période Tutu, sur «Fall» de Wayne Shorter. L’album décolle véritablement avec l’original «Half Position Woody» au swing omniprésent, où le chaseentre le ténor et la batterie élève le débat. Fabrice Alleman oscille entre le Coltrane des années Miles et Wayne Shorter avec un recours aux phrases longues et un lyrisme exacerbé. Le jeu de Reggie Washington se veut percussif, massif avec une sonorité large et boisée. Son sens du tempo semble infaillible notamment sur «ESP» de Wayne Shorter et mélodique à la fois comme sur son duo avec Ulrich Yul Eldorth sur «Afro Blue». Bobby Spark est un véritable pianiste de jazz avec un jeu modal à la MCoy Tyner doublé d’une sonorité brillante et d’un réel sens du swing à l’image de son chorus sur «Footprints». La version de «Moanin’» de Bobby Timmons en solo à la basse électrique ne manque pas de groove avec sa reprise du chorus de Lee Morgan note pour note. Un thèmechurchy amenant un blues classique «B3 Blues 4 Leroy» en forme d’hommage à Jimmy Smith vient clôturer un bel album.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLia Pale
The Brahms Song Book

Faith in Love, Melancholy, That I Would No More See You, Sleeping Beauty*, A Song , Little Red Rose, Tell Me My Sweet Sheperdess, The Cool of Night, Resonance, The Little Sandman, Red Evening Clouds, My Only Light, Echoes, No House No Home, Night of the Moon
Lia Pale (voc, fl, bfl), Mathias Rüegg (p, melodica, arr), Joris Roelofs (cl, bcl), Hans Strasser (b), Ingrid Oberkanins (perc), Anna Bux (whistle*)
Enregistré du 20 au 22 décembre 2018, Mitteretzbach, Autriche
Durée: 47’ 58”
Lotus Records 19052 (www.lotusrecords.at)


Lia Pale continue l’enregistrement des Song Books consacrés pour l’essentiel à la musique mais aussi à la poésie romantiques du cœur de l’Europe (allemande, autrichienne…), en l’occurrence celle de Brahms après avoir abordé Schubert, Schumann et pour les textes Heinrich Heine, Rainer Maria Rilke, Johann Wolfgang von Goethe, Joseph von Eichendorff, pour ne citer que les plus connus. Pour réaliser cette œuvre au long cours, maintenant commencée depuis une petite dizaine d’années, elle conserve une fidèle équipe autour de Maître Mathias Rüegg, arrangeur de talent mais aussi déterminant pour la couleur très particulière empruntant à la musique classique autant qu’au jazz, pour un résultat n’étant ni l’un ni l’autre, ou peut-être –c’est notre avis– appartenant pleinement au prolongement naturel d’une musique classique, la tradition européenne de la musique savante, qui n’exclut pas le caractère populaire, qui ouvrirait ses oreilles à d’autres influences, celle du jazz en particulier. C’était le cas au début du XXe siècle, et personne ne s’en est plaint. La percussionniste Ingrid Oberkanins, le bassiste Hans Strasser sont toujours présents, et Lia Pale varie les invitations selon les albums: ici le clarinettiste Joris Roelofs est mis en avant sur beaucoup de thèmes, et Anna Bux nous rappelle que siffler peut être une belle expression, un vrai instrument. La méthode n’a pas changé pour cette relecture des années 2000 d’un patrimoine culturel ancien de près de deux siècles: Lia Pale chante les textes en anglais. Sa voix est d’une précision de mise en place et d’une justesse très instrumentale, avec quelques inflexions jazz, des effets, des modulations, et quelques claquements de doigts, de mains, qui humanisent et personnalisent son interprétation. Mathias Rüegg et l’orchestre alternent et mixent les manières classiques et jazz, alternant cadences classiques et blocks chords, variant autant dans le phrasé que pour le toucher.
Dans cet enregistrement, Lia Pale aborde le compositeur Johannes Brahms, avec des textes de différents écrivains dont Goethe, Eichendorff, les plus connus d’entre eux. Brahms (1833-1897) a fait le principal de sa vie musicale à Vienne (de 1862 à sa mort), c’est peut-être l’une des raisons de ce choix, dans la seconde partie du XIXe siècle. Né dans une famille impliquée dans la musique, il est très vite devenu un virtuose du clavier, écumant les cabarets et tavernes où il se produit encore jeune dans un registre populaire, côtoyant au hasard de ses rencontres (le violoniste hongrois Eduard Reményi) la musique tzigane qui sera une de ses inspirations. Il rencontre alors Liszt puis le violoniste Joseph Joachim qui le recommandent à Schumann qui en fait une célébrité à 20 ans… Robert et Clara deviennent très proches, jusqu’à la passion entre Clara et Johannes. C’est à Vienne que Brahms compose l’essentiel de son œuvre arrivée jusqu’à nous, car il en a détruit lui-même une partie qu’il jugeait insatisfaisante. Il est enterré comme Beethoven et Schubert au cimetière de Vienne. Une querelle esthétique occupa cette partie du siècle entre Brahms (le réputé conservateur parce qu’il revendiquait dans ses inspirations la musique baroque, Palestrina, Bach et Beethoven) et Wagner (le réputé novateur avec sa musique du futur), avec la participation des musiciens (Hans von Bülow…) et de la critique musicale d’alors (Eduard Hanslick…) pour faire pencher à Vienne la balance vers Brahms. Alors que ses compositions orchestrales voient le jour principalement à partir de la quarantaine, Brahms composa tout au long de sa vie environ 300 lieder (chansons) au caractère souvent populaire mais avec la manière très achevée du compositeur académique. Quelques-uns ont un caractère plus fouillés autour de thèmes ou de cycles (plusieurs chansons sur un thème), sorte de poèmes musicaux. Ici, Lia Pale reprend quelques lieder éparpillés, dont certains font partie de suites («A Song»). Brahms en matière de lieder est donc une source inépuisable…
Revenons au projet de Lia Pale: on se reportera utilement aux chroniques dans Jazz Hot sur les précédents épisodes de ce work in progress, pour ne pas répéter les mêmes mots, mais aussi pour mieux apprécier la cohérence d’ensemble (Gone too Far/A Winter’s Journey, n°663; My Poet Love, °671; The Schumann Song Book, n°682). Cela peut surprendre l’amateur du déjà célèbre Mathias Rüegg ou de jazz de culture (le blues n’a aucune place dans ces enregistrements de Lia Pale si ce n’est comme couleur), mais mieux, cela pourrait titiller la curiosité, la réflexion car cette démarche, outre son originalité et son intégrité artistique, sa beauté formelle, est une réflexion traduite en actes sur ce qu’il est possible de (bien) produire en matière artistique quand on n’est pas né-es avec le patrimoine culturel africain et l’héritage encore perceptible de plusieurs siècles d’esclavage. Il n’est pas forcément utile de contrefaire, par jeu, par mode ou avec plus ou moins d’arrogance, sans jamais parvenir à la profondeur de l’authentique car on ne peut vraiment produire que ce qu’on est. Le patrimoine européen, musical, poétique et artistique, peut aussi, en toute liberté comme ici, prétendre à être de la musique savante originale, et rester populaire, sans pour autant se cantonner aux conservatoires, aux scènes et au formalisme académique des musiques classiques et contemporaines, voire aux scènes commerciales de l’événementiel de toute nature. Il existe aussi en Europe de profondes racines artistiques et populaires pour laisser entrevoir un futur créatif autre que de mode, fait de milliers d’expériences aussi variées que l’est encore cette Europe dans ses composantes. Django est l’exemple génial au XXe siècle d’une tradition, métamorphisée par le jazz et le génie d’un artiste, et le parallèle existe dans la chanson populaire (la chanson française). Ce projet se place, bizarrement et selon nous, même si ce n’est sans doute pas la raison à la source de la création de Lia Pale et de Mathias Rüegg, dans le processus de métabolisation du patrimoine indispensable à la création artistique, libre de toute contrainte académique-étatique-commerciale, dont le jazz de culture (d’essence afro-américaine) est l’exemple à suivre, à ce jour et pour longtemps, le plus accompli de l’histoire de l’art. L’appellation «Song Book» en référence à Ella Fitzgerald y fait penser. Lia Pale et Mathias Rüegg, une histoire en devenir, une recherche en actes, une réflexion à poursuivre…
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePhilippe LeJeune Trio
Cleveland Gateway

I’m Just a Lucky So and So, Boogie Mix, Cleveland Getaway, Please Send Me Someone to Love, Cow Cow Blues, Summertime, One Mint Julep, Lil Darlin’, Broadway, Blues for the Nightowl, White Bluff Bound, Cantabile, I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free, Way Back Home
Philippe LeJeune (p), George Lee (b), Sunceray Tabler (dm)

Enregistré le 2 septembre 2018, Cleveland, OH

Durée: 1h 06’ 34’’

Black & Blue 1074.2 (Socadisc)

Des artistes tels que Philippe LeJeune entretiennent la flamme du jazz avec conviction, dans le respect d’une tradition pianistique dont les références sont Sammy Price, LLoyd Glenn, Junior Mance, Ray Bryant ou Memphis Slim. Une forme de (re)connaissance qui lui permet de s’exprimer dans un langage que la presse américaine a qualifié de «blues oriented jazz» car, ne nous y trompons pas, Philippe LeJeune est avant tout un pianiste de blues et de boogie qui s’éloigne de l’école hexagonale, longtemps représentée par Jean-Paul Amouroux ou Jean-Pierre Bertrand, pour créer une sorte d’équilibre, un peu à l’image d’un Jay McShann contemporain. Cet art de faire swinguer le blues, il le partage depuis toujours sur les scènes américaines du club Blue Moon (Houston, TX) en passant par Chicago avec Eddie Johnson (ts) un leader de territory bands des années 1930 et 1940 ou dans un studio de San Francisco sur le piano de Charles Brown.
Pour son nouvel album, enregistré à Cleveland, OH, il s’entoure d’une superbe rythmique locale dont George Lee qui a travaillé avec divers leaders dont Joe Henderson et de Sunceray Tabler (dm). Une écoute permanente et un soutien à la fois sobre et léger, toujours au service du swing caractérisent ces sidemen avec lesquels il a déjà partagé la scène des clubs de la capitale de l’Ohio. La thématique est solidement ancrée dans cette tradition du piano dont se revendique le leader avec, pour débuter, une belle version bluesy du classique d’Ellington «I’m Just a Lucky So and So» en passant par le style barrelhouse avec un jeu plus percussif sur «Cow Cow Blues» dont l’auteur Charles Davenport a d’ailleurs terminé sa carrière à Cleveland. De Ray Charles à Percy Mayfield, le répertoire oscille entre blues, boogie, rhythm and blues dans une approche jazz de la formule du trio. On retiendra la magnifique composition «Cleveland Getaway», blues aux accents boogie avec un shuffle léger de Sunceray Tabler, mais aussi la trilogie gospélisante à souhait des derniers thèmes de l’album à commencer par une version du «Cantabile» de Michel Petrucciani, où l'aspect mélodique prédomine, suivi du superbe «I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free» du pianiste Billy Taylor et du «Way Back Home» des Crusaders pour un final au cœur de l’église.

David Bouzaclou
© Jazz Hot 2019

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJon Batiste
Hollywood Africans

Kenner Boogie, What a Wonderful World, Chopinesque, Saint James Infirmary Blues, Nocturne N°1 in Do Minor, The Very Thought of You, Green Hill Zone, Mr. Buddy, Is It Over, Smile, Don’t Stop
Jon Batiste (p, voc), reste du personnel détaillé dans le livret
Enregistré à New Orleans, LO, date non précisée
Durée: 41’ 39’’
Verve 00602567875208 (Universal)


Artiste plus que doué, issu d’une lignée de musiciens de New Orleans, Jon Batiste (né en 1986) possède parfaitement le langage du jazz de même qu’une brillante technique pianistique classique. Il nous rappelle à ce titre ces illustres aînés, Marcus Roberts et Wynton Marsalis. Le second ne s’y est d’ailleurs pas trompé en l’invitant commeprincipal soliste du magnifique hommage qu’avait rendu le Jazz at Lincoln Center Orchestra à John Lewis (voir notre chronique). Malheureusement, Jon Batiste nous rappelle aussi son camarade Trombone Shorty (du même âge), autre prodige de Crescent City, mais ayant fait le choix d’être une vedette de la pop avant d’être un musicien de jazz. Ces contradictions sont résumées dès les deux premiers titres de l’album Hollywood Africans: en ouverture, une bonne composition convoquant ses racines, «Kenner Boogie» (du nom de son quartier de naissance); auquel répond une insipide version de «What a Wonderful World» vidée de sa substance. Le reste du disque cultive cette ambivalence, comme nous l’avions déjà noté dans le compte-rendu du concert que le pianiste avait donné en octobre 2018 à la Cathédrale américaine de Paris (Jazz Hot n°685).
Le «en même temps» ne fonctionne pas non plus en musique...
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2019

Samuel Martinelli
Crossing Paths

Samba Echoes, Talking About Spring, Bob's Blues, St. Thomas, A Gift For You, Birks' Works, Whispering Loud, Song For Carina
Samuel Martinelli (dm), Claudio Roditi (tp, flh), Tomoko Ohno (p), Marcus McLaurine (b)
Enregistré en juillet 2017, Clifton, New Jersey
Durée: 50’ 40”
Autoproduit (www.samuelmatinelli.com)


Excellent enregistrement d’un batteur qui pour être brésilien n’en joue pas moins un jazz post bop des plus rigoureux dans l’esprit, sans tirer nullement la couverture à lui, ce qui est une qualité supplémentaire. Il s’est intelligemment entouré pour Crossing Paths, son premier enregistrement en leader, de musiciens confirmés dont il est ordinairement le sideman, qu’il connaît donc très bien: le trompettiste Claudio Roditi, un aîné venu comme lui du Brésil, mais en 1970 (Rio de Janeiro, 1946), et qui a une carrière et une discographie impressionnantes dans le jazz auprès d’Herbie Mann, Dizzy Gillespie, Charlie Rouse, Paquito D’Rivera, McCoy Tyner, Kenny Barron, Horace Silver, Jimmy Heath, etc., tout en ayant mené quelques projets en référence à ses racines (Symphonic Bossa Nova, 1995, pour lequel il a reçu un grammy Award).
A la contrebasse, Samuel Martinelli a choisi Marcus McLaurine (1952, Omaha, NE), autre musicien de haut-niveau, qui a commencé un parcours original avec Horace Tapscott dans les années 1970 sur la Côte Ouest, avant de se fixer sur la Côte Est avec Clark Terry dans les années 1980 puis d’accompagner Abdullah Ibrahim dans les années 1990. C’est seulement dans les années 2000 que Marcus McLaurine enregistre ses trois albums en leader (Rough Jazz, 2006), Soul Step (2011) et One Mind (2012). La pianiste Tomoko Ohno, née à Tokyo, n’est plus une inconnue: elle a commencé à enregistrer dès 1997 (Powder Blue), suivi ensuite par des enregistrements réguliers (Affirmation, 1999, Natural Woman, 2000, Shadows of Spring, 2005, In Buenos Aires, 2007, puis From Tokio to Buenos Airesavec le guitariste argentin Ricardo Lew (2011), Tres Sabores (2016), avant un duo avec Jay Leonart, Don’t You Wish, 2018. On le voit, c’est un groupe particulièrement relevé qui entoure les débuts en leader de Samuel Martinelli, au demeurant un fort élégant batteur, tout entier tourné vers la musicalité, vers le jazz et qui nous donne ainsi un bel enregistrement avec un répertoire intéressant, principalement d’originaux bien dans l’esprit post bop («Talking About Spring », «Bob's Blues», «A Gift For You», «Whispering Loud», «Song for Carina»), non sans quelques références aux origines («Samba Echoes»), mais aussi avec deux belles compositions jazz («Birk’s Works» de Dizzy Gillespie et «St. Thomas» de Sonny Rollins, dont le traitement est particulier).
Samuel Martinelli, qui a étudié avec Dennis Mackrel (Count Basie Big Band) est arrivé à New York en 2014, et il a fait de sérieuses études académiques, en dehors de sa participation à la scène de New York où il réside et où il donne aujourd’hui des cours. Un bon premier album pour un batteur qui n’est pas un débutant, et a donc déjà une réelle assurance et solidité en matière de jazz. A découvrir.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2019

Michel Petrucciani
Colours

CD 1: Colors, Looking Up, Rachid*, Hidden Joy, September Second, Brazilian Like, Home, Love Letter, Guadeloupe
Michel Petrucciani (p), Flavio Boltro (tp), Bob Brookmeyer (tb), Stefano Di Battista (as), Eddy Louiss (org)* Anthony Jackson (b), Steve Gadd (dm)
CD 2: Cantabile, Little Peace in C For U**, Trilogy in Blois, Charlie Brown°, Petite Louise*, She Did It Again, Even Mice Dance°, Romantic But Not Blue, Montélimar

Michel Petrucciani (p, org), Stefano Di Battista (as)*, Stéphane Grappelli (vln)**, Anthony Jackson, Dave Holland (b)°, Steve Gadd , Tony Williams (dm)°

Enregistré en 1994 et 1995, Paris, en 1997, Tokyo (Japon), Frankfort (Allemagne), New York

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