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Antibes 1960-1962 Kirk Lightsey & Talib Kibwe Rhoda Scott Lady All Stars Winter in Brussels


© Jazz Hot 2019

Parade dans les rues en prélude du 1er Festival d'Antibes/Juan-les-Pins, 1960 © Pierre Coulet
Parade dans les rues en prélude du 1er Festival d'Antibes/Juan-les-Pins, 1960 © Pierre Coulet


L’été des Festivals 2019-Préambule

Un voyage dans le temps… au Festival international de jazz d'Antibes/Juan-les-Pins (1960-1962)


Pierre Coulet est un lecteur qui, en octobre dernier, a commandé un ancien numéro de Jazz Hot grâce auquel il cherchait à retresser les fils de la mémoire de ses jeunes années quand il découvrait le jazz, dans un âge d'or car la plupart des grands créateurs du jazz, depuis ses débuts supposés, au début du siècle, étaient encore en vie, côtoyant sur les scènes toutes les générations suivantes dans une explosion créatrice dont il est difficile de prendre conscience aujourd'hui.

Il nous demanda alors quelques précisions pour l'aider dans sa recherche «du temps perdu», et nous en sommes venus à l'idée, simple, que la mémoire des lecteurs-amateurs-spectateurs –des acteurs et des témoins  de cette histoire– est souvent très instructive, nous l'avons souvent constaté, en particulier quant à cette atmosphère qui existait alors autour d'un jazz, une expression qui avait déjà plus d'un demi-siècle, avec des personnages déjà considérés comme des génies artistiques dans la plupart des générations.

Car cette mémoire des amateurs, plus fidèle, modeste et réaliste complète en la relativisant et en l'élargissant parfois, celle d'un certain nombre d'historiens ou d'acteurs de «l'intérieur». On rappelle que l'alchimie du jazz doit beaucoup à sa rencontre avec un public populaire (socialement brassé sans distinction d'âge et de sexe marquée), exigeant, qui s'est formé dans l'enthousiasme, sans avoir besoin d'une propagande médiatique massive parce que la musique, le jazz, par ses valeurs et pas seulement musicales, rencontrait avec naturel les peuples et les publics les plus divers, de tous les âges.

Cette mémoire nous remet aussi en perspective une ambiance de société qui a fait du jazz, musique populaire dans son essence et par ses artistes, une musique populaire dans ses pays d'adoption, la France en est le premier exemple, sa relation avec ses auditeurs-spectateurs, comme cela a rarement été le cas pour d'autres musiques (marginalement pour l'opéra italien), et jamais à l'échelle planétaire; comme ça n'est plus tout à fait le cas aujourd'hui, même pour le jazz.

On redécouvre un fonctionnement simple, naturel et démocratique, comme une aspiration à la liberté, encore déconnecté des phénomènes de mode véhiculés par les médias de masse, où artistes et publics se croisent et se parlent, avec la distance bien sûr de l'admiration et du respect, ou de la langue aussi, mais où le jazz vit en liberté dans un village ou une ville sans avoir besoin de l'encadrement normés des animateurs institutionnels ou patentés. On redécouvre aussi un public avec la chaleur de la curiosité artistique naturelle (on y va pour la musique, pas pour les selfies, même si on peut faire des photos sans problème avec un musicien rencontré au bar du coin, sans Monsieur Muscle ou l'agent «exclusif» du musicien pour nous priver de la rencontre directe. Parfois la musique est surprenante, il manque quelques maillons pour en comprendre l'actualité, notamment les disques qui sont rares et arrivent en décalage, mais le regard et l'oreille sont disponibles, et la modestie des musiciens, sans vedettariat outrancier, sans service d'ordre fasciste par les pratiques, sans rabaissement du public au statut de troupeau de consommateurs.

C'est aussi pour les musiciens, la plupart afro-américains, l'occasion de rencontrer un public pour lequel ils ne sont «ni blancs ni noirs», mais simplement des artistes admirés ou critiqués pour leur art, à tort ou à raison, avec au moins la liberté de jugement que chacun se fait dans des conversations chaudes entre amateurs, sans pression outrancière des médias –la seule source d'information, les revues spécialisées ne sont pas lues par tous– sans conscience de la mode comme obligation de pensée qui castre l'esprit critique qui est à la base de l'aventure du jazz.

C'est enfin un temps où le jazz est roi sur les lieux et les événements qui portent ce qualificatif «de jazz», pas ou peu aidés par des subventions, mais où chaque groupe d'artistes, de 
jeunes ou d'anciens indifférenciés, participe à la légende du jazz, parce que les responsables artistiques sont d'abord des amateurs-connaisseurs. Si querelle il y a, elle est le plus souvent esthétique, querelle de «connaisseurs», parfois politique en raison même de l'époque, souvent de générations d'amateurs, même quand ces connaisseurs ne découvrent le jazz que depuis quelques années, quelques mois; car le public est avide de découvrir, curieux d'échanger, et il part aussi à la découverte de cette musique qui est venue à leur rencontre sans préjugé, avec un enthousiasme communicatif.

Le témoignage de Pierre Coulet, qui relève des souvenirs, comme ceux apportés dans ces mêmes colonnes récemment sur la Grande Parade du Jazz de Nice lors du décès de Simone Ginibre (le festival de Nice, version Wein-Ginibre, a commencé en 1974, une étape intermédiaire où la société de consommation avait déjà avancé), loin d'être anodin, malgré son côté personnel, reconstitue sous nos yeux les conditions nécessaires et indispensables qui expliquent la vie et le développement d'un art populaire depuis la fin de la Seconde Guerre jusqu’aux années 1960. L’histoire se passe autour du Festival international de Jazz d'Antibes/Juan-les-Pins, l'un des plus anciens et des plus célèbres du monde, devenu depuis, comme beaucoup d'autres, une machine à événement à vocation d'animation. La programmation a perdu son côté exclusivement jazz & blues, comme l'avaient voulu les pères spirituels de ce type d'évènement (Hugues Panassié, Charles Delaunay et George Wein). Le caractère artistique, dans une période où la critique participaient à la découverte et à l'aventure. Les festivals d'été, comme dans le théâtre, étaient une fenêtre ouverte sur le monde, sur les autres, sur l'inconnu, et les espaces en plein air signifiaient que le peuple, dans son ensemble, y était chez lui, à condition de choisir parce qu'on s'était passionné avant, donc cultivé, encore…

Il n'était pas question de consommer mais de se cultiver en respirant l'air de la liberté, l'air libre au propre et au figuré et de participer à un art populaire, un échange entre humains, qui fonctionne dans les deux sens, où la proximité est encore possible car le nombre le permet, ou la critique est admise car les artistes sont à portée de leur public; la démocratie en un mot tel que la définit Montesquieu qui rappela, entre autres principes, que la démocratie ne peut se concevoir quand la taille des ensembles est trop grande, que le pouvoir est trop éloigné pour être contrôlé, que les échanges ne sont plus possibles, car il n'y a que le sens du haut vers le bas, le modèle hiérarchique. C'est vrai en politique comme en art. 

Les festivals sont un reste d'une utopie née dans l’après-guerre, un prolongement aussi de l'esprit des congés payés et de 1936. Ça, personne n'en parle plus, et sans doute que peu en ont conscience, dans le public en particulier. Peut-être pas Pierre qui écrit ce texte… Il nous excusera d'avoir tiré son texte vers ces rappels et ces idées, pour introduire cet été des festivals 2019, car le jazz, c'est une expression artistique autant que philosophique, une synthèse unique d'un projet social alternatif aujourd'hui disparu, qui a même inspiré le théâtre populaire de Jean Vilar, le cinéma, sans que cela ne se dise ou ne se sache, c'était une époque, et la condition humaine de sa communauté de naissance dans les Etats-Unis y participe bien sûr essentiellement…


La captation progressive de ce succès aussi bien par le cadre politico-institutionnel que par la société de consommation dans les périodes suivantes a abouti de nos jours à la perversion de l'esprit des festivals de jazz, sans beaucoup de jazz et sans public de jazz, si ce n'est à la marge comme un alibi, malgré une survivance du jazz –
un paradoxe– parmi les artistes eux-mêmes, consciente ou la plupart du temps inconsciente, par filiation, proximité amicale, rencontre fortuite, etc. Le jazz est devenu une étiquette, valorisante pour le vernis culturel d'une image, une question d’image donc pour une société d'animation généralisée, où les valeurs profondes du jazz ont été balayées comme a été annihilée cette relation naturelle et curieuse entre artistes et public qui faisait toute la différence. 


Le jazz a eu besoin de cette dimension démocratique pour être et se développer, pour la création et le renouvellement des artistes eux-mêmes, par la rencontre, la transmission. Il s'est élaboré dans cette relation libre et humaine entre public et artistes, cette dimension qui a progressivement disparu des événements qui se disent «de jazz», mille fois plus nombreux aujourd'hui, et pourtant si pauvres en jazz et en expression de cet art populaire, si peu créatifs sur le plan du jazz, si pauvres en jazz spirit, à quelques exceptions près, de plus en plus rares.

Le témoignage de Pierre Coulet est naturel, mais si on y réfléchit un peu, il relate quelques traces d'une société démocratique et d'une époque à jamais révolues. La nostalgie ne vient pas que de l'âge de celui qui témoigne. Elle vient d'un monde perdu, qui n'était pourtant pas idyllique mais controversé: il y avait la Guerre d'Algérie, la guerre froide, la lutte pour les Droits Civils, la poursuite de la guerre du Vietnam par les Américains après les Français, et des tentatives d'alternatives à l'Est vers un mieux communiste, étouffées, qui se sont soldées finalement par la disparition de l'alternative communiste et des utopies de gauche… Il y avait aussi les indépendances, Cuba et quelques utopies plus tard submergées par la consommation de masse mondialisée.

Résultante d'un siècle contrasté où les peuples ont émergé dans les tragédies (car les pouvoirs ne sont pas restés l'arme au pied pour les asservir), il y avait, au moins dans la pensée et dans certains fonctionnements, l'envie d'alternative et de non conformisme, condition élémentaire du développement artistique, du jazz en particulier, du jazz d'abord. Le caractère populaire était devenu une valeur supplémentaire, positive après avoir été longtemps moquée, dénigrée. La recherche de liberté individuelle marchait de concert avec la recherche d'un équilibre collectif.


La France comptait 45 millions d'habitants (67 millions aujourd'hui), la planète 3 milliards de terriens (7,5 milliards 60 ans plus tard): l'horizon utopique étaient la découverte, l'échange et la concorde, pas la consommation, l'ego, la course à la domination, la rivalité (qu'on l'appelle comme on veut: concurrence, guerre…). On traversait la campagne pour aller à Juan-les-Pins, et non pas un ruban de béton continu, et on pouvait rencontrer, à Juan et dans d’autres festivals, dans un bar Count Basie ou Charles Mingus, George Benson grattant une guitare rudimentaire et, avec un peu de chance, raccompagner le grand Benny Carter à son hôtel, dans la 404 d'un amateur s’attardant pour approcher un monument du jazz oublié par l'organisation… 

Yves Sportis
© Jazz Hot 2019


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Marchons dans les rues d'Antibes

Souvenirs d’un jeune passionné: 1960-1961-1962

Le texte qui suit, écrit près de soixante ans après les débuts du Festival international de jazz d’Antibes-Juan-les-Pins, rassemble les souvenirs et impressions que le jeune homme que j’étais à l’époque a mémorisés. Il ne s’agit donc ni d’un compte rendu exhaustif de tous les concerts et formations entendues, ni d’une analyse critique comme les spécialistes ont pu le faire à l’époque dans des revues comme Jazz Hot. Ce texte doit être lu comme un témoignage, certes avec sa part de subjectivité, mais fidèle à ce que j’ai ressenti et au quotidien partagé avec d’autres jeunes passionnés, autour du festival. Alors qu’aujourd’hui les festivals de jazz existent partout en France, et tout au long de l’année, il est bon de rappeler que c’était loin d’être le cas au début des années 1960. Les premières éditions du Festival d’Antibes-Juan-les-Pins ont représenté à l’époque, une ouverture extraordinaire pour les jeunes amateurs de jazz, dont j’étais. Partir pour Juan, sac au dos, était une aventure, entendre et voir les plus grands, un moment fabuleux. Ce sont ces quelques souvenirs qui sont rapportés ici.


Pierre Coulet
Photos © Pierre Coulet



Jazz Hot n°155, juin 1960 annonce en première du premier Festival International d'Antibes/Juan-les-Pins

Jazz Hot n°155, juin 1960
annonce en une du premier Festival
International de Jazz d'Antibes/Juan-les-Pins


Découvrir le jazz à la fin des années 1950

Originaire d’un petit village d’Ardèche, j’avais, en 1952, réussi l’examen d’entrée en sixième et décroché une bourse. A la rentrée, je me retrouvais interne au Lycée de Valence, pour sept ans.

C’est au cours de ces années que j’ai découvert le jazz. Tout d’abord avec Sidney Bechet bien sûr, qui était déjà connu d’un large public. Il avait même donné un concert dans la ville et nous en avions eu des échos, mais c’est par le disque, au «Foyer»des internes auquel nous avions accès à partir de la classe de seconde que j’ai été conquis par cette musique. Le foyer disposait d’un gros poste de radio à lampes, équipé dans sa partie supérieure d’une platine tourne-disques.

Modern Jazz Quartet, Sait-on jamais…

Nous étions au début du microsillon et, grâce au petit budget qui nous était alloué, on pouvait se procurer quelques disques chez le disquaire de la ville, lors des sorties du jeudi après-midi. A côté de disques de variétés, nous avions pour le jazz quelques «25 cm» sur lesquels on retrouvait des morceaux d’anciens 78 tours repiqués et également des productions plus récentes. Je me souviens notamment de «L’Enterrement à la Nouvelle Orléans» avec Armstrong et son All stars et de la découverte du Modern Jazz Quartet à travers la musique du film de Vadim, Sait-on-jamais…, parue en disque.
L’émission «Pour ceux qui aiment le Jazz»1 diffusée sur Europe n°1, était trop tardive pour que nous puissions l’écouter, sauf lorsque, malades et plus ou moins contagieux, nous étions, par chance, retenus à l’infirmerie. Je garde un très bon souvenir d’une varicelle où je me revois, installé pour quelques jours, dans une chambre individuelle équipée d’un vieux poste de radio qui captait à peu près correctement les «Grandes Ondes». J’attendais avec impatience l’indicatif de cette émission culte que l’infirmière, compréhensive, me permettait d’écouter en sourdine après 22h: souvenir d’une grande bouffée d’oxygène dans la grisaille de l’internat…
Après le bac’, en 1959, ce fut la Fac’ à Lyon et l’occasion de nouvelles rencontres, dont Robert avec qui je suis devenu très vite ami. Arrivé de Nice, il jouait de la trompette et était bien plus calé que moi en jazz. Il m’ouvrit de nouveaux horizons avec des morceaux que je découvrais par le disque comme «Bag’s Groove», «Jordu», «Django», «Blue Monk» et bien d’autres.


Jazz Hot n°156, juillet-août 1960, Charles Mingus en couverture est annoncé au festival
Jazz Hot n°156, juillet-août 1960,
Charles Mingus en couverture est annoncé au festival


Une incursion au premier festival en 1960

C’est avec mon ami Robert, chez qui je séjournais à Nice en juillet 1960, que j’ai assisté à mon premier concert lors du premier Festival d’Antibes-Juan-les-Pins. J’avais 18 ans et lui un an de plus. Après la fin de nos examens à Lyon, nous avions prévu de faire une randonnée de deux semaines, sac au dos, dans le massif du Mercantour, au départ de Nice. Partis début juillet, au bout d’une semaine nous étions de retour à Nice à cause d’un enneigement tardif. Ce fut donc en fait un peu par hasard, car avec notre budget d’étudiant nous n’achetions pas les revues de jazz, que nous avons été au courant de l’inauguration à Antibes de la stèle à la mémoire de Sidney Bechet et du festival qui s’y déroulait. Avec la «Lambretta»2 de mon ami, nous étions venus de Nice.

Jazz Hot n°157, septembre 1957, Premier Compte rendu

Jazz Hot n°157, septembre 1957
Premier Compte rendu


Pendant la journée, nous avions déambulé dans la ville, vu la stèle de Sidney Bechet ainsi qu’une parade dans le style Nouvelle-Orléans en hommage à Sidney Bechet avec Wilbur de Paris dans une calèche ainsi que d’autres musiciens, comme Guy Lafitte, croisé au détour d’une rue…

Le concert auquel nous avons assisté regroupait des styles très différents, dont, dans mon lointain souvenir, Sister Rosetta Tharpe à l’énergie communicative et se donnant à fond, s’accompagnant parfois au washboard, puis, dans un genre très différent, Charlie Mingus et son groupe, dont les morceaux nous avaient alors assez déconcertés…





Camping Les Aloès

Le festival de 1961: The Genius

L’année suivante, c’est avec un ami d’enfance, David, dont les parents habitaient alors la région parisienne mais passaient leurs vacances dans mon village en Ardèche, que je partais pour le festival, en train, sac au dos. A Juan, nous avions installé notre tente au Camping des Aloès, situé sur les hauteurs de la ville, devenu depuis un lotissement.
Nos moyens financiers étant limités, nous avions mis toutes nos économies dans une cagnotte pour payer nos entrées et vivions très frugalement sur ce qui nous restait en poche. Le soir, nous descendions à pied du camping jusqu’à la Pinède Gould, très à l’avance, et dès l’ouverture allions nous placer au plus près de la scène pour profiter au maximum des orchestres qui allaient se succéder. Enfin, la soirée commençait avec le programme annoncé par André Francis, spécialiste du jazz à la Radio nationale et, à Juan, maître de cérémonie toujours tiré à quatre épingles et à l’élocution posée.

Jazz Hot n°167, juillet-août 1961, Ray Charles est annoncé à Antibes

Jazz Hot n°167, juillet-août 1961
Ray Charles est annoncé à Antibes


Cette année-là, c’était essentiellement Ray Charles que nous étions venus écouter et surtout voir pour la première fois. Les grandes affiches avec la tête du «Genius» aux lunettes noires sur fond rouge, que nous avions découvertes sur les panneaux en bord de mer à notre arrivée, aiguisaient notre attente. Le live à la pinède nous réservait cependant quelques surprises et je me souviens de l’impression particulièrement pénible ressentie à l’arrivée sur scène de cet homme aveugle, marchant d’un pas hésitant, cornaqué par son présentateur attitré, du genre «montreur d’ours», le conduisant à son piano à grands renforts de superlatifs hurlés dans le micro. Heureusement, dès qu’il était installé, après quelques notes, venait la voix de Ray Charles. Nous étions conquis d’avance, il y avait les morceaux que nous connaissions et que nous attendions ainsi que d’autres. Tout était bon pour nous puisque le «Genius» tant attendu était là devant nous avec les Raelets (Raelettes)! Il avait été programmé sur plusieurs soirées et nous ne nous en lassions pas.
L’autre grande tête d’affiche cette année-là était Count Basie. Il nous arrivait de le croiser pendant la journée dans les rues de Juan, portant une casquette de marin et déambulant nonchalamment, l’air malicieux, répondant par un bon sourire à ceux qui l’avaient reconnu et le saluaient. Le soir, c’est avec le classique complet-veston de l’époque que nous le retrouvions sur scène avec tous ses musiciens à leur pupitre. J’ai gardé le souvenir de prestations au swing sans faille, dans une bonne ambiance bien huilée, d’où se détache une soirée particulière où le Count convia Bill Coleman, qui se trouvait dans le public, à venir le rejoindre sur scène. Je revois ce dernier passer dans l’allée à côté de nous, l’air ravi, avec sa trompette à la main et être chaleureusement accueilli sur scène. Avec cet invité surprise qui se surpassait et un orchestre qui semblait heureux de sortir des figures imposées, ce fut un très beau moment, très applaudi.
Mais pour nous, à côté de Ray Charles et de Basie que nous connaissions déjà par le disque et attendions de voir sur scène, il y eut deux grandes surprises: le trio vocal Lambert-Hendricks-Ross et celui de Les McCann. Le trio L.H.R. transposait avec la voix les versions orchestrales de thèmes du jazz. Je revois Dave Lambert avec son collier de barbe, mobile tel un lutin, animant son groupe à côté de Jon Hendricks au physique plus flegmatique et Annie Ross, débordante d’énergie. Je garde en mémoire cette impression de dialogue vocal entre les trois et la joie évidente à chanter ensemble qui émanait du trio, le tout ponctué de traits d’humour que malheureusement notre anglais scolaire ne permettait pas d’apprécier pleinement. Ce fut un triomphe et nous avons été conquis.
Bien des années plus tard, Jon Hendricks, vétéran de la deuxième guerre mondiale débarqué en juin 1944 sur les plages de Normandie, parlait avec reconnaissance de l’accueil qui avait été réservé à sa patrouille, dans une ferme, au petit matin où, après le café, le fermier avait exhumé une bouteille de Calvados cachée dans l’étable, qu’il avait débouchée pour fêter l’événement! Pour ces Afro-Américains, victimes quotidiennes de la ségrégation aux Etats-Unis, ce fut une révélation et pour Jon Hendricks le début d’une francophilie qui n’a jamais cessé. A Juan, c’était une tout autre époque, mais peut-être a-t-il ressenti, dans un registre bien différent, ce même accueil…
Avec le trio du jeune pianiste Les McCann, ce fut pour nous la révélation! Dès les premières notes, dans une ambiance très bluesy, avec un bon sourire et quelques paroles enjôleuses, il établissait avec le public une sorte de connivence, attaquant les morceaux avec une certaine nonchalance puis, sur une rupture de tempo, il se donnait à fond avec son bassiste et son batteur produisant un swing ébouriffant. C’était l’apothéose! Totalement conquis, nous sommes immédiatement devenus des inconditionnels et en redemandions…
Après le concert officiel, certaines formations se produisaient dans des établissements de Juan plus ou moins huppés, où les consommations n’étaient guère abordables. Heureusement, il y avait sur une voie très passante du centre-ville où se concentrait la vie nocturne, un bar, le Pam-Pam, largement ouvert à l’extérieur, avec un piano installé pratiquement sur la rue où le trio venait jouer. Nous passions avec ravissement une bonne partie de la nuit, assis sur le trottoir d’en face, à bénéficier de ce supplément de concert gratuit. Je garde un souvenir vif du plaisir éprouvé au cours de ces moments heureux, dans l’insouciance d’un temps suspendu.


Au camping… © Pierre Coulet
Au Camping… © Pierre Coulet

1962, troisième édition du festival:
Dizzy and the Champ!

Cette année là, j’ai troqué la sac à dos pour la 2 CV familiale que mon père, compréhensif, m’avait autorisé à prendre. Filant vers le Sud sur la Nationale 7, je rejoignais à Juan mon ami David, venu en train de Paris avec un copain, Dominique. Nous avons planté notre tente au camping des Aloès où nous avions déjà nos habitudes, et où se retrouvaient les passionnés de jazz. Notre autre point commun à tous était d’avoir un budget serré… Nous étions une quinzaine et avons très vite formé une petite communauté. Nous venions pour la plupart de différents coins de France ou de Belgique et, à l’exception de deux filles, dont l’une descendue de Paris dessinait sur les trottoirs, avec un bel assortiment de craies, des portraits très réussis, le groupe était essentiellement masculin. Pour diminuer nos frais de nourriture au quotidien, nous avions décidé de faire cuisine et caisse communes au camping. Pour cela, la 2 CV s’avérait très précieuse pour l’approvisionnement. En effet, il y avait à Antibes un marché où nous allions vers midi au moment où les producteurs commençaient à plier bagages et d’où nous revenions avec des cageots pleins de tomates ou autres invendus, à prix largement soldés, ou même donnés. Le gérant du camping nous avait prêté une grosse gamelle pour collectivités dans laquelle nous préparions des quantités impressionnantes de pâtes. Avec du pain à volonté, le tout conduisait à un prix de repas par tête, très modique.

Au camping… © Pierre Coulet



Il y avait également parmi nous une petite formation de musiciens amateurs venus avec leurs instruments (saxophone, trompette, basse, batterie), d’origine stéphanoise, si je ne me trompe pas. Nous baignions dans la musique car, dès le repas terminé, ils répétaient au camping dans le coin qui nous était dédié, ce qui attirait d’ailleurs pas mal d’autres spectateurs. Je me rappelle avoir été frappé par le très jeune âge du batteur dont le frère plus âgé faisait, je crois, partie de la formation. Nous consacrions en fait peu de temps à la baignade et, le soir, c’est donc à partir de ce camp de base et dans cette atmosphère conviviale que nous descendions ensemble au festival. A l’entrée, nous étions connus des hôtesses qui avaient à peu près notre âge et, avec un peu de baratin, il nous arrivait d’obtenir une entrée gratuite pour l’un d’entre nous, en guise de tarif de groupe…


Mes deux amis parisiens et moi étions venus essentiellement pour Dizzy Gillespie et Jimmy Smith, dont nous connaissions les disques et étions des inconditionnels. Pour cette troisième édition, je m’étais muni de mon appareil photo, un «Foca Sport» au format 24x36, très maniable3, et de quelques pellicules noir et blanc Kodak Plus-X alors très en vogue. Je ne l’avais pas apporté l’année précédente et l’avais regretté. Bien entendu, il n’était pas question de rivaliser avec le maître du genre, Jean-Pierre Leloir, photographe attitré des musiciens, bien mieux équipé, et qui avait accès au stand presse et à la scène, mais simplement de rapporter quelques souvenirs de concerts. Selon les soirées et l’endroit où nous étions placés dans la pinède, les angles variaient et une fois installés, il n’était pas très facile de se déplacer. De plus, mon appareil était d’une génération d’avant les téléobjectifs, et il fallait donc faire avec. Malgré tout, et notamment grâce à la débrouillardise de l’un d’entre nous, Dominique, trouvant toujours un moyen de se faufiler pour s’approcher de la scène, je suis revenu avec une petite série de clichés représentatifs de ces soirées.

Dizzy Gillespie Orchestra, Antibes, juillet 1962 © Pierre Coulet
Dizzy Gillespie Orchestra, Antibes, juillet 1962 © Pierre Coulet

De l’orchestre de Gillespie sur scène, je garde le souvenir marquant du pianiste Lalo Schifrin que je découvrais. Dizzy, en meneur de jeu facétieux avec ses adresses humoristiques au public et aussi son autorité de leader, toujours très mobile sur scène et mettant en valeur ses solistes, veillait à maintenir pour sa formation un bon niveau d’énergie, notamment dans le style afro-cubain qu’il affectionnait. Parmi tous les morceaux, certains nous étaient familiers comme «Manteca» ou «Night in Tunisia»Nous étions comblés.
Personnellement, c’est probablement Jimmy Smith que j’attendais avec le plus d’impatience. J’avais un faible pour son style et la sonorité de l’orgue Hammond et connaissais plusieurs de ses disques parus chez Blue Note.Un soir de concert, passant devant la buvette installée à l’entrée de la pinède, je le reconnus au comptoir, prenant un soda. J’avais juste eu le temps de prendre une photo qui, avec la faible luminosité, allait s’avérer de qualité très moyenne. De ces soirées, j’ai gardé le souvenir d’une interprétation époustouflante de «The Champ», où il avait fait monter la tension de façon paroxystique, nous conduisant au bord de la transe. Peut-être, est-ce le soir où nous avons croisé à la sortie du concert Barney Wilen, entendu l’année précédente et venu en auditeur, aisément reconnaissable à ses grosses lunettes et son air juvénile, toujours un peu lunaire. Il n’avait que quelques années de plus que nous et une aura incontestée depuis qu’il avait joué avec Miles Davis et participé notamment à l’enregistrement de la musique du film Ascenseur pour l’échafaud. Il s’était adressé à nous spontanément, nous demandant sans préambule: «Avez-vous reçu le message?» Je me souviens que la formulation quelque peu ésotérique de la question nous avait surpris et laissés assez secs. Je n’ai en revanche pas gardé le souvenir de notre réponse qui fut sans doute plus terre-à-terre, du genre: «Oui, oui, c’était extra…»
La présence de Fats Domino dans le programme nous avait quelque peu surpris. Certes, comme pianiste il se rattachait au Rhythm and Blues mais son «Blueberry Hill», grand succès à l’époque, tenait plus, pour nous, de la variété que du jazz. La déconvenue fut immédiate avec tout d’abord la présentation du leader par un «Monsieur Loyal» imbuvable, et les jeux de scène de ses musiciens à la fois burlesques et pitoyables. Tout ceci occultait largement ce qui restait de musical dans la prestation du pianiste. Devant ce spectacle clownesque censé séduire le public, ce furent les huées récurrentes émanant de notre groupe. Personne ne nous fit taire, et le service d’ordre du festival laissa faire, y compris les jours suivants. A la rentrée, dans le numéro de Jazz Hot rendant compte du festival, cette «bronca», attribuée à des jazzfans, avait même fait l’objet d’une mention!
Concernant les Clara Ward Singers et leur présence sur scène, j’ai le souvenir d’un groupe féminin bien rôdé prenant du plaisir à s’exprimer dans la grande tradition des spirituals, qui a su conquérir le public.

Jazz Hot n°178, Juillet-août 1962, le festival est annoncé en couverture
Jazz Hot n°178, Juillet-août 1962,
Le festival est annoncé en couverture

After hours …

Après les soirées au festival, certains musiciens se retrouvaient dans divers lieux où ils jouaient tard dans la nuit. Cette année-là, c’était le Club 3 qui avait la cote. Grâce à l’un des Parisiens de notre groupe qui avait un ami dans la place (il s’agissait de Carlos, futur chanteur à succès, cf. Jazz Hot n°597), nous y avons fait, un soir, une incursion vite écourtée, tant nous étions serrés, debout près de l’entrée. Notre préférence allait, de loin, à la plage située en contre-bas du Casino où nous pouvions profiter gratuitement des prolongations qu’assuraient les formations invitées par l’établissement. Celles-ci se produisaient dans une salle ouverte sur la mer, et même si l’acoustique n’était pas optimale, nous restions dans l’ambiance, et cela nous suffisait. Je me souviens d'un soir, où après le dernier morceau, nous avons décidé à quelques-uns de ne pas remonter au camping et de terminer la nuit sur un coin de plage, un peu à l’écart, en attendant le lever du soleil. Roulés dans un vêtement chaud, nous nous sommes vite endormis et avons été réveillés au petit matin, non par le soleil, mais par une patrouille de CRS pour un contrôle d’identité, plutôt bon enfant. Il était, paraît-il, interdit de dormir sur la plage… Après cet épisode inattendu, nous sentant une petite faim, nous avons cherché un bistrot. A Juan, tout était fermé, et nous sommes donc partis à Antibes où on se levait tôt. Sur le coup de 6h1/2, nous avons trouvé un bar où les habitués étaient déjà au comptoir. Notre petite bande fut bien accueillie par le patron, et nous avons eu droit à un solide petit déjeuner, plus proche du casse-croûte que de l'habituel café-crème avec croissant… Au retour, d'excellente humeur, nous étions prêts pour une nouvelle journée!

Après une semaine exaltante, nous avons pris la route du retour. Chacun s’en est allé, la tête pleine de musique et de souvenirs, vers ses propres horizons. Pour moi, trois mois plus tard, je partais faire mon service militaire. Ensuite, ce fut la vie professionnelle et ses incertitudes. Le temps de l’insouciance était passé, pas celui de la passion pour cette musique: le jazz…

1. Émission musicale quotidienne de 1955 à 1971 dans la tranche 22h-23h, animée par Frank Tenot et Daniel Filipacchi.
2. Modèle de scooter en vogue, au centre d’un échange-chantage dans le film de Luchino Visconti, Bellissima, avec Anna Magnani (1951).
3. Fabriqué par la société française OPL (Optique de précision de Levallois) Foca, le Foca Sport (1954) était une sorte de Leica par l’apparence mais «petit budget».


Kirk Lightsey & Talib Kibwe: To Randy With Love
Péniche La Marcounet, Paris 4e. 2 avril 2019

Au pied du Pont Marie, sur la péniche Marcounet, dans un cadre chaleureux, l’association Spirit of Jazz organisait un moment rare de musique intemporelle. Un rendez-vous évident avec l’histoire du jazz à Paris et de ses nombreux musiciens américains venus de tout temps en résidence plus ou moins prolongée. Un passé révolu aujourd’hui qui aurait d’ailleurs mérité d’être immortalisé sur la pellicule ou sur disque. Ce duo entre le pianiste de Detroit Kirk Lightsey et le saxophoniste new-yorkais Talib Kibwe renvoie à la fameuse rencontre entre Randy Weston et Billy Harper sur le magnifique The Roots of the Blues. Un hommage au pianiste disparu le 1er septembre 2018 qui fut le lien entre Ellington, Monk et l’Afrique et qui, à l’image d’un griot,  nous avait habitué à raconter des histoires universelles et merveilleuses dont la genèse débuta dans son Brooklyn natal où il croisa Max Roach ou son cousin Wynton Kelly, pour se terminer sur les rives subsahariennes au cœur de la musique des Gnaoua. Pour cette évocation sous forme d'ode à l'univers de Randy Weston, il faut voir comment Kirk Lightsey enroule ses notes sur le blues qui est toujours suggéré tout au long du concert, du sublime «Berkshire Blues» à «African Village». Du beau piano entre lyrisme classique et tradition bop dans un jeu souvent rythmique évoquant aussi bien l'école de Detroit que les apports de McCoy Tyner. Il y a dans cette musique une expressivité et une exigence puisant dans la grande tradition de l'art afro-américain à l'image d'une formation telle que les «Leaders» que connaît bien Kirk Lightsey. L’art du duo dans sa forme la plus intense d’interactivité entre deux musiciens partageant un langage commun. Celui de la tradition avec ce retour en permanence à l’esprit du blues et un swing quasi viscéral sous les doigts du pianiste. Ce dernier fascine de par la qualité de son jeu dynamique et surtout un contrôle de la sonorité lui ouvrant de nouvelles perspectives. Le lien avec Randy Weston est une évidence de par cet héritage commun et partagé. La présence de l’altiste Talib Kibwe, New-Yorkais ayant lui aussi résidé à Paris dans les années 80, semble une évidence tant sa collaboration avec Randy Weston, durant plus d’un quart de siècle, fut intense. Il y a dans son jeu une expressivité extrême doublé d’un fort vibrato prolongeant à merveille le discours de son ancien mentor. Un lyrisme permanent dans le jeu de l’altiste qui est également un excellent arrangeur sur un thème tel que «Little Niles» et qui se veut conteur et passeur auprès d’un public friand d’anecdotes, parmi lesquels quelques illustres musiciens et amis  de passages tels que les batteurs John Betsch et Steve McCraven, le contrebassiste Jack Cregg ou l’altiste Sulaiman Hakim.

Kirk Lightsey et Talib Kibwe © Jérôme Partage
Kirk Lightsey et Talib Kibwe, Péniche Le Marcounet, Paris, 4 avril 2019 © Jérôme Partage

Talib Kibwe, d’une grande musicalité, utilise tous les registres de son instrument notamment sur «Hi Fly» ou «Saucer Eyes» thème qu’il ne jouait jamais sur scène à son grand désespoir mais qui lors du dernier concert de Randy Weston à Nice l'année dernière a pu l'interpréter à sa plus grande surprise en rappel. Ce thème bop immortalisé à la fin des années 50 par Cecil Payne puis plus tard par Ron Carter et Art Farmer est un modèle du genre. Dans un esprit de jam session, l'arrivée du jeune trompettiste américain Josiah Woodson originaire de l'Ohio apporte une couleur particulière à l'ensemble. Il a déjà une expérience riche en rencontres, de Branford Marsalis à Billy Hart en passant par Dave Holland, Mulgrew Miller ou son aîné Marcus Belgrave. Le piano de Kirk Lightsey donnant une forme d'équilibre sur le plan rythmique et harmonique. Le répertoire évoque la relation particulière qu'avait Randy Weston avec l'œuvre de Thelonious Monk avec un superbe «Well You Needn't» revisité en trio, avant d'explorer «African Sunrise» où plane l'ombre de Dizzy Gillespie ainsi qu'un «Birk Works» où le jeu linéaire et les longues phrases sinueuses du trompettiste donnent à cet hommage une nouvelle dimension. L'audace se vérifia avec la version du thème complexe de Jon Hendricks «Pretty Strange» avec la vocaliste Sarah Thorpe doublé des contre-chants des cuivres avant de conclure sur un «Now the Time» débordant de swing. Un rendez-vous avec une des plus belle page de l'histoire du jazz par des musiciens authentiques partageant une culture commune et éternelle.

Texte: David Bouzaclou
Photo: Jérôme Partage


© Jazz Hot 2019

Rhoda Scott Lady All Stars © Michel Laplace



Rhoda Scott Lady All Stars
L'Astrada, Marciac (32), 23 mars 2019
© Michel Laplace



Rhoda Scott Lady All Stars
L'Astrada, Marciac (32). 23 mars 2019

Une salle pleine pour ces dames! A croire que les gens aiment encore quand ça swingue et avec Rhoda Scott c'est une garantie. Ou bien que les femmes musiciennes sont sur une vague porteuse. Ce qui paraît être le cas. Mais que l'on ne vienne pas dire que les femmes saxophonistes sont une nouveauté! N'est-ce pas Elise Hall (1853-1924), saxophoniste et présidente de l'Orchestral Club de Boston qui, en 1901, a commandé à Debussy une Rhapsodie pour saxophone? Ce qui n'enlève rien au talent des instrumentistes actuelles. Nous avions donc le quartet de Rhoda Scott (Lisa Cat-Berro, as, Sophie Alour, ts, Julie Saury, dm) augmenté d'Anne Paceo (dm), Géraldine Laurent (as) et Céline Bonacina (bar), un septet qualifié à juste titre de «Lady All Stars». Sur scène, deux batteries à gauche, l'orgue hammond au centre, et les quatre saxophones à droite. Nous n'avions pas revu Rhoda Scott, 80 ans, depuis juin 2004 à Ascona. Elle n'a rien perdu de son swing et de son inspiration. Elle présente chaque morceau, en français (elle vie dans l'Eure & Loire), avec humour.
Après un thème-riff (sans solos) très efficace et signé Lisa Cat-Berro, le septet a joué «Escapade» d'Airelle Besson. C'est là l'exception, car le répertoire est constitué d'originaux signés par l'équipe actuelle, sauf Céline Bonacina qui vient d'être recrutée. Nous avons donc eu, notamment, et dans le désordre: «Château de sable» d'Anne Paceo, «Laissez-moi» de Julie Saury, «Short Night Blues» de Rhoda Scott et «Golden Age» de Cat-Berro (la plus contributive). Une formation à deux batteurs peut-être risquée. Soit comme chez Duke Ellington (épisode Elvin Jones/Skeets Marsh, 1966), il y a deux tempos (déstabilisant pour les solistes), soit c'est une surenchère démonstrative (Gene Krupa/Buddy Rich). Là, Anne Paceo et Julie Saury ont très intelligemment abordé cette coopération, soit par le relais, soit par la complémentarité. En tout cas, ce fut très efficace et un élément important dans le succès du résultat, très swing. Les solos des saxophonistes ne manquaient pas d'enthousiasme avec une Géraldine Laurent toujours aussi «out» en parfait contraste avec la sobriété de Sophie Alour. Lisa Cat-Berro est une excellente premier pupitre pour les passages en section de saxophones impeccables dans la mise en place et le son d'ensemble qui bénéficiait de la profondeur du baryton de Céline Bonacina. Une bonne soirée.

Texte et photos: Michel Laplace

© Jazz Hot 2019

Jan de Haas © Pierre Hembise

Jan de Haas
Jazz Station, Bruxelles, 12 janvier 2019
© Pierre Hembise


Winter in Brussels

Janvier-Février 2019


Le 12 janvier, la Jazz Station accueillait quelques-uns des meilleurs jazzmen belges pour évoquer les grands moments de Steps Ahead (Jan de Haas, vib, dir, Fabrice Alleman, ts, Ivan Paduart p, ep), Théo De Jong, b, Bruno Castellucci, dm). L’hommage intitulé «Steps Tribe» reprenait pour le bonheur des quaternaires les morceaux de bravoure du jazz-rock composés par Mike Mainieri, Don Grolnik et Michael Brecker. Le plus souvent, on écoute Jan de Haas à la batterie, comme accompagnateur. C’est beaucoup plus rare de le retrouver au vibraphone et comme leader. Ce soir-là, son idée était de faire revivre les sons et les rythmes des années 80 et non de se mettre en avant comme soliste. Pour le reflet d’une certaine nostalgie,  le pari fut gagné ! Au fil de thèmes, comme «Tea Bag», «Island», «Sarah’s Touch», «Fawty Tenors», «Oops», «Pools», «Self Portrait», «I’m  Sorry», «Trains» et «Bullet Train» on apprécia le tempo et les lignes de Théo De Jong sur une cinq cordes. Bruno Castellucci, attentif à la partoche, complétait l’assise en parfaite harmonie avec le bassiste. Sur «Bullet Train» : on retiendra le thème joué note pour note par le vibraphone et la basse. Effacé la plupart du temps, Fabrice Alleman (ts) parvint à imprimer sa marque de hard-bopper dans quelques solos dont il a le secret («Fawty Tenors»).Les vagues d’Ivan Paduart aux synthés coloriaient joliment une musique qui charme encore aujourd’hui avec ses contrastes, ses crescendos, ses retenues et une définition en mode majeur. A l’occasion du premier rappel (il y en eut deux), Ivan Paduart imposa le choix de «Before You» de Lyle Mays: l’opportunité de nous offrir un magnifique solo.  Le concert s’est conclu sur «Blue Montreux». Dans la salle, on remarquait la présence de Diederik Wissels (p) et de Bart Quartier (vib) qui se fait trop rare à Bruxelles comme en Wallonie.

 

Le petit Musée Charlier de la commune de Saint-Josse-ten-Noode, perpétue la tradition initiée par Jean Demannez (ex-bourgmestre) en  proposant un concert de jazz une ou deux fois par mois. Depuis quelques années, les Lundis d’Hortense programment des solos, des duos et  des trios. Le 15 janvier,  entre 12h30 et 13h30, Diederik Wissels (p) et Nicolas Kummert (ts) conjuguaient leurs talents autour de quelques œuvres personnelles dont «Joy» (Kummert) et «Pasarela» (Wissels). Malgré de très jolis solos de piano, je dois avouer avoir été déçu par cette association piano/sax-ténor. Pour l’équilibre musical, j’aurais préféré ouïr un violoncelle. Quoiqu’il en soit, l’assistance était à la mesure de la renommée des solistes : quatre-vingt personnes. A l’heure du jambon-beurre, ce n’est pas si mal!

 

Une amie nous avait chaudement recommandé d’aller voir la pièce NinaLisa au Théâtre Le Public (Saint-Josse). Cette création de Thomas Prédour et Isnelle da Silveira met en scène les relations d’amour/désamour de Nina Simone et de sa fille Lisa dans la maison qu’occupait la chanteuse de «My Baby Just Care for Me» à la fin de sa vie à Carry-le-Rouet (13). Les rôles titres sont tenus par l’actrice et coauteure sénégalaise Isnelle da Silveira (Nina) et la chanteuse belgo-haïtienne Dyna. Mieux qu’une comédie musicale, comptant une vingtaine d’extraits chantés par l’une et/ou l’autre, la pièce s’attarde sur les sentiments de manque partagés entre la mère et sa fille, mais aussi sur le parcours de Nina Simone en faveur des Droits civiques aux Etats-Unis. Les chansons étaient bien interprétées par Dyna mais c’est la puissance d’Isabelle da Silveira –voix et gestuelle– qui furent remarquables. La mise en scène sert  les dialogues et les chants avec maestria; l’accompagnement live du pianiste Charles Loos est impeccable (le piano est sur la scène). Cette belle réussite mériterait un prolongement en tournée en France. Et pourquoi pas dans la Salle «Fernandel» de Carry-le-Rouet? Nous étions au Public le 18 janvier; le lendemain, Lisa Simone se produisait en concert à Flagey! A-t-elle vu la pièce et l’a-t-elle apprécié?

 

Le 19 janvier, Les Doigts de l’Homme étaient à la Jazz Station, une première depuis dix ans. Avec  l’incorporation du breton Benoît Convert (g) et du percussionniste franco-algérien Nazim Aliouche, le leader, Olivier Kikteff (g), a redimensionné le groupe autour de ses compositions originales et celles de Benoît Convert. Les deux guitaristes se partagent les solos, se relayant au cours de morceaux négociés à vitesse VV’. La sonorité est un peu plus métallique pour Convert; elle est vibrée et plus matte pour Kikteff. Yannick Alcover (g) et Tanguy Blum (b) assoient les accords et le tempo de manière rigoureuse. Le swing est intense et les compositions osent quelques accents inhabituels, transméditerranéens. Comme il sied, les musiciens s’amusent des envois (parfois lourds) d’Olivier  Kikteff entre les morceaux. Le groupe est bien rôdé, les arrangements sont en place; la musique primesautière. «Miss Young», «Amir Accross the Sea», «Le Coeur des Vivants», «Caprice », «Old Man River» et «I See the Light» sont quelques-uns des thèmes réjouissants interprétés ce soir-là.


Olivier Kikteff © Pierre Hembise
Olivier Kikteff, Jazz Station, Bruxelles, 19 janvier 2019 © Pierre Hembise


Vincent Peirani (acc), Fred Casagrande(g) et Ziv Ravitz (dm, perc, electronics): un trio de choc pour illuminer la soirée du jeudi 24 janvier à laJazz Station, dans le cadre du River Jazz Festival. Cent-quarante personnes et salle comble dans un espace prévu pour la moitié; il fallait réserver tôt pour espérer une place assise. Ce qui frappe immédiatement à l’écoute des premiers morceaux: c’est la force d’expression d’un trio soudé comme les doigts de la main. Et leurs mains savent très bien chanter sur un lit d’ostinatos joué alternativement par l’accordéoniste ou le guitariste. La base est souvent obsessionnelle; elle permet tous les crescendos. L’inspiration va de la Mer de Chine au Golfe du Mexique en passant par les côtes méditerranéennes, Indonésie («Joker»), Proche et Moyen-Orient («Dream Brother»), Italie, Islande. Vincent Peirani et Fred Casagrande vivent intensément ce qu’ils jouent, volubiles, inspirés, très jazz dans leurs solos. Ziv Ravitz complète l’unité comme batteur ou percussionniste, mais surtout comme l’ordinateur des sons; il lance des séquences préenregistrées, des loops, des percussions sur des toms électroniques, des phrases courtes de clavinette, des psalmodies chantées. L’électronique sert parfaitement la musique, sans déformations, en enrichissements mieux qu’en complément. La technique de Fred Casagrande est stupéfiante; alors que les doigts de la main droite remontent les cordes, le guitariste attaque en descente avec le pouce entouré d’un médiator métallique. A l’aide des pédales, il modifie les tons et les octaves d’une six cordes d’apparence normale (une Fender) jusqu’à nous offrir des solos et des accompagnements de basse très professionnels («Fool Circle» joué jadis avec la chanteuse Yun Sun Nah). Avec «Ritournelle» et le solo d’accordéon, on ose la comparaison avec Galliano. «Nin-na-Lan» est une berceuse lente jouée au melodica par Vincent Peirani et enrichie par la clavinette de Ziv Ravitz. Le concert s’est déroulé en une seule partie de quatre-vingt-dix minutes et s’est conclu sur deux thèmes mêlant chansons islandaises et  italiennes («Anouka», «Lesindarla», «Seria»). Il faut saluer le travail remarquable de l’ingé-son pour le dosage très fin. La technique et l’électronique sont au service de la musique. On a malheureusement trop souvent l’inverse en concerts et en festivals.

Le 7 février, la toute grande foule se pressait au Studio 4 de Flagey(sold out) pour écouter Stefano Bollani (p). Nous connaissions le pianiste italien comme accompagnateur d’Enrico Rava (tp) ou de Richard Galliano (acc) et nous ne pouvions rater l’occasion de le redécouvrir seul face à l’ivoire d’un beau Steinway. Dans le cadre du festival de piano, le maître avait choisi de faire la démonstration de sa virtuosité au travers des chansons populaires de son pays («Azuro», «Volare»), de quelques originaux («Song for My Wife»), de grands standards de Broadway et du jazz («Summertime», «Someday my Prince Will Come») et de quelques tubes latinos comme «Estate» et «Besame Mucho». Le doigté du maître est stupéfiant au travers des œuvres qui se succèdent en medleys avec des changements de rythmes et beaucoup d’imagination. Trop d’imagination sans doute lorsqu’il parodie la «Marche turque» de Mozart ou la «Cinquième» de Beethoven! Et puis, colorier tout cela par des gesticulations assis-debout –avec ou sans tabouret– et des traits d’humour à la grosse louche: c’en était trop et cela tournait au spectacle de cirque. Virtuose, d’accord! Clown, non merci!

 

Parmi les rendez-vous de février à la Jazz Station, la «Singers night» mensuelle, le 16, proposait aux chanteurs/ses amateurs de se présenter à 18 heures avec trois partitions. Sous le contrôle de Natacha Wuyts (voc) l’ordre de passage est tiré au sort et deux morceaux par personne sont sélectionnés. Un pianiste professionnel assure l’accompagnement adéquat à partir de 20h30. L’assistance d’une cinquantaine de personnes est constituée de parents, d’amis, de collègues de bureau ou de simples curieux.  Outre de jeunes chanteuses, on a découvert l’une ou l’autre personne d’âge «mûr»; des Belges, mais aussi des résidents européens: une Danoise, une Espagnole... Le niveau n’est pas toujours exceptionnel, mais, en général c’est juste ; raide, peu nuancé, mais juste. Deux jeunes filles se sont nettement détachées ce soir-là au cours de cette joute amicale.

 

Le lendemain, le 17, il ne fallait pas manquer le concert du trio d’Amaury Faye (p, voir la chronique de son disque dans Jazz Hot n°686). Le pianiste toulousain et son batteur,Théo Lanau, résident à Bruxelles alors que Louis Navarro (b) a choisi de vivre à Berlin après ses études au Conservatoire d’Amsterdam. C’est d’ailleurs à Berlin que le trio enregistrera son prochain album live (le projet étant d’un disque par année dans chaque capitale européenne). Nous avons retrouvé ce soir-là toutes les qualités qui nous avaient séduites: cohésion, virtuosité, richesse des arrangements. Le concert débuta par «Ilex», le thème qui clôture l’album. Vinrent ensuite : «Yosemite» puis «Ugly Beauty», une jolie valse. «April Showers» est entamé par la seule main droite du pianiste en duo avec le bassiste, puis la batterie lance le bridge sur un up-tempo qui introduit un solo très inspiré d’Amaury Faye. Solo de basse, solo de drums aux balais puis aux cymbales; reprise du thème. Le premier set se termine sur une belle ballade «In the Small Hours in the Morning». En seconde partie, le trio nous offrira deux standards: «Fascination Rhythm» de Gershwin et «We See» de Monk. Le premier de ces morceaux ouvre à nouveau sur une longue intro au piano avant l’exposé du thème, le solo de basse, la reprise fulgurante du claviériste et le solo de batterie. Pour «Wee See», on note la manière remarquable de séquencer et breaker de Théo Lanau; l’osmose est parfaite entre le piano et les drums ; elle l’est aussi  lors d’un duo basse/batterie et lors du 4/4 qui suit. Les trois morceaux suivants sont joués en enchaînements: «They Didn’t Believe Me» de Jérôme Kern, «Interlude» puis «Escalator». Syncopes, notes retenues, ostinatos, tensions, détentes ; la construction  est tellement rigoureuse qu’on pourrait croire que tout est écrit et joué par cœur (il n’y a pas de partitions sur les pupitres). Pour le bis, les musiciens nous ont offert un blues de derrière le chemin de fer (on est à la Jazz Station!) sur un tempo du diable tenu avec talent par Louis Navarro, le jeune et surprenant contrebassiste. On en redemandera!

 

Amaury Faye © Roger Vantilt
Amaury Faye, Jazz Station, Bruxelles, 17 février 2019 © Roger Vantilt


Le 20 février, Diederik Wissels entamait son «Jazz Tour» en quartet pour Les Lundis d’Hortense. Séduit par l’album Pasarelaet resté sur ma faim lors du concert en duo au Musée Charlier (voir plus haut), j’avais convié quelques amis à découvrir le groupe à la Jazz Station. Je pense avoir été mal inspiré! Je n’ai pas retrouvé les mélodies sensibles découvertes l’année dernière. Le premier set a duré quelque soixante minutes de séquences collées; longs exposés minimalistes au piano, reprises en duos (sax/piano), quelques sursauts en quartet… Ennui garanti! C’était légèrement mieux au cours de la seconde partie avec des œuvres apparemment mieux abouties et quelques solos intéressants: Nicolas Kummert (ts, voc), Victor foulon  (b) et le plus inspiré, Thibault Dille (acc, melodica). Pas de synthés ni de loops pour ce concert; Diederik Wissels avait sans doute pris le parti de tester quelques idées. Les malheureux cobayes étaient en droit d’attendre des œuvres abouties!

 

Texte: Jean-Marie Hacquier
Photos: Pierre Hembise et Roger Vantilt


© Jazz Hot 2019