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Manu Dibango

24 mars 2020
12 décembre 1933, Douala, Cameroun - 24 mars 2020, Melun, Seine-et-Marne
© Jazz Hot 2020

Manu Dibango, St-Jean-Cap-Ferrat, 2018 © Pascal Kober


 
 
Manu Dibango, St-Jean-Cap-Ferrat,
2018 © Pascal Kober



Figure populaire à la renommée internationale, Manu Dibango a parcouru le globe durant ses soixante ans de carrière (qu’il célébrait encore avec un ultime concert à Montpellier,le 1er février dernier). Considéré aujourd’hui comme l’un des pères de la musique africaine moderne et de l’«afro-jazz», le saxophoniste et chanteur (qui maîtrisait également le piano, le vibraphone, le marimba, la mandoline et depuis récemment le balafon), à la personnalité chaleureuse, possédait une culture jazzique que sa carrière très éclectique ne laissait pas toujours deviner. Il restera cependant fidèle à ses amours de jeunesse, de Charlie Parker (à qui il devait de jouer du saxophone) à Sidney Bechet auquel il rendrait régulièrement hommage depuis ces quinze dernières années. Celui que ses admirateurs surnommaient «Papa Groove», déjà très affaibli, avait été hospitalisé à Melun, le 18 mars, où il est décédé le 24 mars à l’âge de 86 ans.



Emmanuel Dibango est né le 12 décembre 1933 à Douala au Cameroun, alors sous mandat français, d’un père fonctionnaire et d’une mère couturière à domicile. Elle dirige par ailleurs la chorale du temple protestant que fréquente la famille et où le jeune Manu connaît une première initiation à la musique qui sera complétée par un oncle guitariste. Après avoir obtenu son certificat d’études, il part à 15 ans poursuivre sa scolarité en France, au sein d’une famille d’accueil, dans la Sarthe, qu’il remercie avec 3 kg de café (l’anecdote donnera son titre à sa première autobiographie1). Il entre au lycée à Chartres, où il suit des cours de piano classique pendant quatre ans, et il rencontre, dans un centre de colonie réservé aux enfants camerounais, Francis Bebey2 qui lui fait découvrir Duke Ellington et lui enseigne les bases du jazz. Ensemble, ils montent un trio où Manu est à la fois à la mandoline et au piano. Le jazz devient un repère pour l’adolescent qui grandit loin des siens: «J’étais entouré de Blancs et les seuls Noirs qu’on voyait étaient les musiciens américains, si bien que je m’y suis identifié, je me suis projeté sur Sidney Bechet, Armstrong, enfin tout ce qui était le jazz.» confiait-il dans Jazz Hot n°383 (avril 1981). A Reims, où il prépare son baccalauréat, il adopte le saxophone alto (après avoir écouté Charlie Parker), donne ses premiers concerts dans des cabarets (en particulier au Jockey Club) et des bals et profite des vacances pour fréquenter les clubs de jazz parisiens. Il échoue à l’examen, mais a déjà trouvé sa voie, qui le mène jusqu’à Bruxelles, en 1957, où il s’installe et rencontre sa future épouse, Marie-Josée. La vie du jazz y est aussi intense qu’à Paris, et Manu Dibango joue dans les formations de Sadi et Jacques Pelzer. Il tourne aussi à travers la Belgique, où sa fréquentation de la communauté congolaise «africanise» son approche du jazz. A l’orée des années 1960, il dirige l’orchestre maison du club Les Anges Noirs, à Bruxelles, très prisé par les leaders politiques et intellectuels congolais. Il y accompagne Joseph Kabasele, dit Grand Kalle3, qui l’engage dans son orchestre, African Jazz, et l’embarque pour des tournées à travers l’Afrique. Manu et Marie-Josée emménagent ensuite à Léopoldville (actuelle Kinshasa), dans l’ex-Congo belge, où ils prennent la gérance d’un club. Il commence alors à enregistrer ses premiers 45t sous son nom, dont un premier succès, «Twist à Léo». De retour au Cameroun, en 1963, il ouvre son propre club, le Tam-Tam, mais que le couvre-feu, imposé par la guerre civile, conduit à l’échec. Manu Dibango revient en France en 1965 où il se met à accompagner les jeunes vedettes de la variété tout en développant son propre parcours personnel.


En 1969, il enregistre un album de compositions et de reprises, fondateur du style «afro-jazz», Saxy Party, mais c’est le titre «Soul Makossa» (1972) –avec lequel il renouvelle l’approche de la musique camerounaise– qui lui apporte la célébrité. C’est le début d’une carrière internationale au cours de laquelle il explore divers courants musicaux (funk, reggae, musique cubaine, hip-hop, rencontres entre variétés, pop et rythmes africains…) qu’il promène de l’Olympia à l’Apollo Theater de Harlem, en passant par l’Amérique Latine et bien entendu l’Afrique. «Je suis allé en Amérique deux  ans, j’ai joué avec les musiciens de Duke, de Count Basie, avec Tony Williams, Buster Williams… Je suis allé ensuite au Nigéria avec des Américains» dit-il encore à Jazz Hot. Il effectue même une tournée avec Don Cherry qui passe notamment par Marseille (grâce à l’association Le Cri du Port) en décembre 1982. En fait, la star camerounaise vit à cheval sur plusieurs continents, cumulant les activités de musicien, patron de club et producteur: «Je suis au Cameroun depuis (1979), où j’ai créé un label de disques. Je suis en train d’y monter des clubs où j’ai fait venir Rhoda Scott, Tania Maria, Kenny Clarke, Jimmy Gourley.»   


Manu Dibango en duo sur le vibraphone avec Dany Doriz, Jazz in Langourla, 8 août 2014 © Mathieu Perez
Manu Dibango en duo sur le vibraphone avec Dany Doriz, Jazz in Langourla, 8 août 2014 © Mathieu Perez

Au cours des années 2000, il renoue avec le jazz mainstream par l’entremise d’un ami de jeunesse, Dany Doriz: «Nous nous sommes rencontrés au Caméléon, en 1960, lors d’un de ses passages à Paris; il avait des problèmes techniques avec son vibraphone que nous avons résolus ensemble. Dans ces années-là, je m’occupais de Memphis Slim, avec qui j’ai enregistré en 1962. Manu s’était chargé de la promotion du disque en Afrique. Il avait un état d’esprit africain tout autant que français et américain. Le jazz était aussi important pour lui que la musique africaine et nous avions les mêmes références. Nous nous sommes perdus de vue quand il est devenu une vedette internationale et l’on s’est retrouvés par hasard, en 2003, à Barcelone, où nous étions tous deux programmés au Palau de la Música. C’est comme ça qu’on a constitué ce répertoire Bechet-Hampton. On avait encore des concerts prévus jusqu’en 2021... C’est très triste, il faisait partie de ma vie.» En décembre 2014, Manu Dibango était invité sur l’album du Dany Doriz Big Band, dont la pochette est dessinée par Cabu. Les trois compères en profitent pour fêter, au Caveau de La Huchette, les 81 ans du saxophoniste, trois semaines avant la tuerie de Charlie Hebdo. On gardera en mémoire le concert que Dany et Manu donnèrent au festival Les Couleurs du Jazz, à Corbeil-Essonnes, en juillet 2013 (avec Nicolas Grymonprez, tb, Nicolas Tellier, g, Patrice Gallas, p, Patrica Lebeugle, b, et Lucien Dobat, dm), lors duquel ils entreprirent sur «Always», comme à leur habitude, un quatre mains au vibraphone (avec un beau solo de «Papa Groove»). «Petite Fleur» et «Les Oignons» ayant bien évidemment conclu le concert pour le grand plaisir du public.

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Photos: Pascal Kober, Mathieu Perez 

1. Manu Dibango/Danielle Rouard, Trois kilos de café, Lieu commun, 1989. Une autre autobiographie sortira une vingtaine d'années plus tard: Balade en saxo, dans les coulisses de ma vie, L’Archipel, 2013.
2. Francis «Kidi» Bebey (1929-2001) est d'abord journaliste et écrivain avant de devenir auteur-compositeur-interprète au débit des années 1970. Nous avions chroniqué la parution de son autobiographie en 2018 (Jazz Hot n°685).
3.
Joseph Kabasele, dit Grand Kalle (1930-1983) est connu pour avoir initié une version moderne de la musique congolaise.


MANU DIBANGO et JAZZ HOT:
n°383-1981, n°416-1984

SELECTION DISCOGRAPHIQUE

Leader

CD 1969. Saxy Party, Mercury 135.717

CD 1971-75. African Woodoo, Frémeaux & Associés 502

CD 1978-2010. Choc’n Soul, Frémeaux & Associés 523

LP 1981. Wake Juju, Polydor 2933130

LP 1981. Home Made, African 362018

CD 1986. Afrijazzy, Polydor 812 720-2

CD 2006. Africadelic, Hi & Fly 19

CD 2006. Joue Sidney Bechet, Cristal Records 0708 (avec Dany Doriz)

CD 2010. Ballad Emotion, EGT 3244182


1969-Manu Dibango, Saxy Party1986-Manu Dibango, Afrijazzy2007-Manu Dibango, Joue Sidney Bechet2014-Dany Doriz Big Band

Sideman
LP 1969. Hal Singer, Paris Soul Food, Polydor 658138

LP 1968. T-Bone Walker, Good Feeling…, Polydor 2933007

LP 1986. Deadline, Down by Law, Celluloid 6111

CD 1987. Nicole Croisille, Jazzille, Frémeaux & Associés 496

CD 1995. Brice Wassy, N’ga Funk, B&W Music 36

CD 1997. Eddie Defacq, Jazz pantonal et clarinette tous azimuts, Europa 2003

CD 2014. Dany Doriz Big Band, Frémeaux & Associés 8504 (à voir dans mes doubles)

CD 2014. L’Anthologie du Caveau de La Huchette 1965-2017 (titre «Dans les rues d’Antibes», 2014),
Frémeaux & Associés 5676



VIDEOS


1989. Gérard Badini Super Swing Machine + Claude Luter et Manu DiBango, «Blackstick» (émission TV)

https://www.youtube.com/watch?v=scNnWyALJys&fbclid=IwAR2BkN6df5gYpLqapbtJHMP_7vFmumaLNLqClrVcCyAAuhy0Pt-FMjZxY68

 

1994. Manu Dibango, festival Jazzwoche Burghausen, Allemagne (concert intégral)
https://www.youtube.com/watch?v=Yed1jVzqmLg


2006. Coulisses de l'enregistrement de l'album Manu Dibango Joue Sideny Bechet, «Dans les rues d'Antibes»

https://www.youtube.com/watch?v=dGbNFFOwlP8&feature=emb_logo

 

2015. Dany Doriz Bib Band+Manu Dibango, «When the Saints Go Marchin' in», Festival Les Voix au Château, Nègrepelisse (82)

https://www.youtube.com/watch?v=2QGvbt93_fY


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