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Duarte Mendonça

13 août 2021
5 février 1931, Lisbonne (Portugal) - 13 août 2021, Cascais (Portugal)
© Jazz Hot 2021

Duarte Mendonça dans son bureau, 17 mai 2013 © Serge Baudot
Duarte Mendonça dans son bureau, 17 mai 2013 © Serge Baudot

Duarte MENDONÇA

Jazz Way of Life

 
«Le jazz est né aux Etats-Unis, c’est là qu’étaient les premiers créateurs, c’étaient des Afro-Américains, comme on dit maintenant.
Mais j’ai aussi beaucoup aimé les jazzmen blancs comme Gene Krupa, Harry James ou encore Glenn Miller.
Et vous le savez peut-être, le fondateur de votre revue qui défend le même jazz que moi, Charles Delaunay,
est venu ici, il était l'ami de Luiz Villas-Boas.»
(1) Duarte Mendonça, in Jazz Hot n°676 (cf.infra).

Duarte Mendonça, insatiable promoteur du jazz au Portugal pendant plus de 42 ans, jazz lover pendant plus de 70 ans, vient de nous quitter à Cascais, sa ville de cœur, d’où il rayonnait à travers tout le pays, et au-delà. De nombreux interviews et récits de festivals et fêtes jalonnent son parcours dans Jazz Hot, un chemin de passion, toujours dans l’esprit du jazz, celui des Messengers qui ont reçu de plus anciens, et passent le relais aux suivants.
Serge Baudot
texte et photos

Duarte Manuel Sarmento de Mendonça était né à Lisbonne le 5 février 1931 d’une famille d’Olhão, une ville de pêcheurs, non loin de Faro dans l’Algarve, aux confins sud-ouest du continent européen, presque déjà l’Afrique du Nord par la végétation et le climat. Amateur de jazz dès 1944 par son immersion dans la Big Band Era de la Libération, grâce aux radios intérieures comme Rádio Club Português, ou à Voice of America (qui émet dès 1942 au Portugal), car son père réussit à se procurer une radio américaine Hallicrafters pour pouvoir écouter Radio-Londres. Duarte grandit au son du jazz, dans les émissions de Willis Conover à partir de 1956, après avoir écouté celles de Luíz Villas-Boas (encore son nom à cette époque) depuis 1945, émissions que celui-ci rebaptise «Hot Clube» pour National Broadcaster au début des années 1950, après son voyage à Paris où il a rencontré Charles Delaunay, lequel a vécu deux ans heureux de sa jeunesse au Portugal (1915-1916) avec ses parents peintres et les liens sont de nouveau humains à cette époque! De Louis Armstrong, Frank Sinatra, Gene Kruppa, Bing Crosby, Dick Haymes, Billie Holiday, June Christy, Peggy Lee, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, aux grands orchestres de Glenn Miller, Tommy et Jimmy Dorsey, Harry James, Count Basie ou Duke Ellington, en passant par le blues de Chicago, le boogie woogie de Pete Johnson, Albert Ammons et Meade Lux Lewis, l’avalanche de jazz se fait en accéléré dans l’Europe d’après-guerre; grâce aux premiers 78t de Charlie Parker chez Dial, il avale les «Be-Bop Jazz Giants», Miles Davis, Stan Getz, Dizzy Gillespie, Sonny Rollins, Thelonious Monk, Bud Powell, Art Blakey, Clifford Brown: le bebop restera sa période de prédilection. S’il assiste à son premier concert de jazz au Select Palm Beach Club de Cascais(2), c’est à Antibes en 1963, qu’il découvre le nouveau Quintet de Miles Davis avec George Coleman (ts), Herbie Hancock (p), Ron Carter (b) et Tony Williams (d). Professionnellement, Duarte travaille dans le secteur automobile pour Ford, Opel. Car c’est une autre des passions de Duarte, les voitures de sport, il faut dire qu’il habitait tout près du légendaire circuit d’Estoril. Je me souviens des frayeurs qu’il m’octroyait généreusement à chaque fois qu’il me véhiculait, surtout dans les virages en allant chez lui. Mais il pilotait son bolide comme il pilotait ses festivals, avec grande classe.

Encore dix ans se passent comme amateur méticuleux, à écouter, collectionner, écumer les concerts, les festivals et les disques et, en 1974 (année de la fin de la dictature avec la Révolution des Œillets le 25 avril), Luis Vilas lui propose de co-produire Cascais Jazz (Eddie Gomez/1975, Art Blakey and the Jazz Messengers/1979, Horace Silver/1980, Stan Getz-Sonny Stitt/1981, Dexter Gordon/1982, Gary Burton/1983) qui deviendra sous sa seule direction Estoril Jazz: Jazz Num Dia de Verão, Jazz on a Summer Day en 1989, jusqu’en 2015 où le festival s’arrête, le règlement de la crise financière ayant mis le Portugal à genou. Duarte était aussi musicologue, conseiller artistique, producteur, promoteur de concerts et de festivals au Portugal au sein de «Projazz/DMProduçoes» (cf. site infra). Dans les années 1980, pour le Casino d’Estoril, sa programmation est davantage grand public, avec les Manhattan Transfer, Michel Legrand, George Benson ou Tony Bennett.

Avec Luís Vilas, ils créeront trois émissions pour La Rádio e Televisão de Portugal (TV publique) dans les années 1980: Jazz Magazine, Jazz Club, Jazz for All. Duarte a produit plus de mille musiciens au Portugal!, dont Dizzy Gillespie, Miles Davis, Benny Carter, Charles Mingus, Art Blakey, Dexter Gordon, Sonny Rollins, Chet Baker, Freddie Hubbard, Lionel Hampton, Ahmad Jamal, Joshua Redman, Mulgrew Miller, Jon Hendricks, et ses chers grands orchestres, Thad Jones/Mel Lewis, Count Basie, Woody Herman, Bill Holman, le Lincoln Center Jazz Orchestra/Wynton Marsalis; Duarte a créé plusieurs festivals, à Figueira da Foz (centre), Espinho (nord), dans son Algarve ancestrale, à Lisbonne, dont le Galp Jazz (1990-2004). En 1990, Duarte voit le jazz en si grand qu’il produit Projazz International Courses, «première grande initiative éducative organisée au Portugal dans le domaine du jazz», dit João Moreira dos Santos, son biographe et ami, mais, faute de soutiens financiers publics, il n’y aura qu’une seconde édition de ces workshops jazz en 1991, permettant aux futurs jazzmen/women portugais de jouer en live avec Clark Terry, Kenny Burrell, Barney Kessel, Rufus Reid, Reggie Workman, Terence Blanchard ou Alan Dawson, entre autres. 1996-1997, Duarte produit le Festival Women in Jazz, coproduit des concerts avec le Centro Cultural de Belém, avec Culturgest à Lisbonne, et en 2008-2009, le Allgarve Jazz Festival avec João Moreira dos Santos où sont programmés notamment Freddie Cole, Dee Dee Bridgewater, Herbie Hancock.


Dave Holland, Duarte Mendonça et Kenny Barron, mai 2014 © Serge Baudot
Dave Holland, Duarte Mendonça et Kenny Barron, mai 2014 © Serge Baudot


Comme tout amateur chevronné, Duarte Mendonça était un fin collectionneur et discographe, tradition Delaunay oblige…Sa collection commencée avec des galettes achetées au Royaume Uni et aux Etats-Unis s’est faite par réseau voyageur de proximité, dont le photographe Gérard Castello Lopes (1925-2011) qui lui avait ramené les Dial de Charlie Parker, et l’avait présenté au Hot Clube du Portugal(1) à Lisbonne. 10 000 CDs, probablement la plus grande collection de vinyles du pays, des centaines de livres et revues, dont la collection complète de Jazz Hot: son plus cher désir était de pouvoir créer une fondation pour mettre ce trésor à l’abri et l’offrir à la curiosité du public. Hélas, il ne réussit pas à réunir les fonds nécessaires, comme toujours. Car les édiles et mécènes sont plus intéressés par la finance, les dettes et les virus que par l’art et la culture: le festival historique du Portugal abandonné en 2015 n’a fait que les frais de la descente aux enfers du Portugal, due à la crise financière de 2008 et de l’essorage social par l’Union Européenne et sa troïka. Pour eux, le jazz ne rapporte pas assez, ni assez vite, quand on compte en euros. Les générations passent, la mémoire du beau s’efface encore de la planète, au profit du laid et du violent, et de plus en plus vite.

Même si tout n’a pas été rose dans sa longue carrière, jusqu’à sa maladie, Duarte ne songeait pas à s’arrêter, il aimait trop le jazz, le contact avec les musiciens, et l’action: on peut imaginer ce qu’un tempérament comme le sien a subi en plus, depuis l’enfermement de mars 2020. Un petit budget bien géré, une entreprise familiale organisée, avec le soutien indéfectible de sa femme et de ses enfants qui se partageaient les diverses et lourdes tâches inhérentes au bon déroulement des journées festivalières, avaient suffi pour arriver à cette réussite.

Duarte Mendonça a reçu en 1996 la Médaille municipale du mérite culturel de la ville de Cascais, et en 2004, une autre Médaille du Mérite Culturel du ministère de la Culture pour son 30
e anniversaire en tant que producteur de jazz. Cet homme chaleureux, généreux, infatigable, ambitieux pour son pays, efficace dans ses entreprises, méritait mieux que deux médailles, et de laisser ce festival historique disparaître dans l’indifférence totale et le mépris des protagonistes. Ceux qui ont connu ce festival ne l’oublieront pas. Jazz Hot le garde à jamais dans sa mémoire. Je suis sûr qu’il en est de même pour tous les musiciens qui sont venus y jouer.

Le Président de la République du Portugal, Marcelo Rebelo de Sousa, a présenté ses condoléances à la famille et à leurs amis, disant que Duarte Mendonça avait œuvré pour l’histoire du jazz au Portugal, et la ministre actuelle de la Culture, Graça Fonseca, lui a rendu hommage en déclarant: «Duarte Mendonça est l’une des figures centrales de l’univers du jazz au Portugal». So What?

«Malheureusement, la situation dans notre pays n'inverse pas le chaos dans lequel nous sommes plongés, dans tous les domaines de notre vie, atteignant la Culture de manière dramatique, et Estoril Jazz est ramené à un niveau unique au cours de ses 42 ans de carrière, réduit à quatre concerts!» Editorial de Duarte Mendonça, 2015

Duarte Mendonça a été extrêmement affecté par la cessation de son festival en 2015 et il est parti à 90 ans dans des circonstances sinistres pour des esprits libres et entreprenants comme le sien, comme le jazz. Des musiciens lui ont rendu hommage lors des funérailles. Nous présentons à sa famille nos plus sincères condoléances, et nous avons une pensée particulière pour sa femme, Mariazinhia qui le secondait sans relâche, et ses fils, Duarte Junior, Diego et Alexandre, qui sacrifiaient souvent leurs vacances pour aider à la réussite de la passion partagée du jazz entre les musiciens, le public et les organisateurs.



De gauche à droite: Mark Whitfield, Jr., Joe Sanders, Sean Jones et Duarte Mendonça lors de la dernière édition du festival en mai 2015 © Serge Baudot
De gauche à droite: Mark Whitfield, Jr., Joe Sanders, Sean Jones et Duarte Mendonça
lors de la dernière édition du festival en mai 2015 © Serge Baudot



1. aka Luis Vilas, 1924-1999, co-fondateur du festival en novembre 1971, avec Ornette Coleman et Charlie Haden, ce dernier ayant été inquiété par la police politique de Caetano (qui avait relayé Salazar en septembre 1968) suite à ses déclarations sur le Mozambique et l’Angola, dédiant des thèmes aux mouvements de libération, cf. la passionnante interview d’Amy Goodman sur democracynow.org:
https://www.democracynow.org/2006/9/1/jazz_legend_charlie_haden_on_his

- Luis Vilas, cf. le Hot Clube de Portugal, Jazz Hot n°575, 2000
https://www.jazzhot.net/PBSCProduct.asp?ItmID=3654863

- Biographie de Luis Vilas, aussi activiste…
https://www.infopedia.pt/$luis-villas-boas

2. Palm Beach Club, Cascais
https://restosdecoleccao.blogspot.com/2018/09/palm-beach-em-cascais.html



SITE INTERNET de Duarte Mendonça, Projazz, DM Produções: http://www.projazz.pt


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Duarte Mendonça et Jazz Hot

Duarte Mendonça avec Betty Carter, 1990, image extraite de YouTube
Duarte Mendonça avec Betty Carter, 1990, image extraite de YouTube


VIDEOGRAPHIE
par Hélène Sportis


Duarte Mendonça, 2012, image extraite de YouTube
Duarte Mendonça, 2012, image extraite de YouTube


Chaînes Youtube de  Duarte Mendonça
https://www.youtube.com/channel/UCXf2DGLpLktvknHwQz_R4uw
https://www.youtube.com/channel/UCjNjlVNmAO41XeaH9M3MH8Q


1971. Miles Davis (tp), Gary Bartz (as,ss), Keith Jarrett (p,org), Michael Henderson (b), Ndugu Leon Chancler (dm), Charles Don Alias/James Mtume Forman (perc), Luiz Villas-Boas présentateur, 1er Festival de Jazz de Cascais, Sports Pavilion, Cascais, Portugal, Rádio e Televisão de Portugal (RTP) TV broadcast, 20 novembre
https://www.youtube.com/watch?v=jcClZ36F93E

1990. Betty Carter à l’Aula Magna avec Duarte Mendonça, Marc Cary (p), Dwayne Burno (b), Gregory Hutchinson (dm), RTP (TV portugaise), 31 octobre
https://www.youtube.com/watch?v=r_WVstFCqlU
https://www.youtube.com/watch?v=j2VPwSfzfWk


1994. Joshua Redman Quartet - Estoril Jazz
https://www.youtube.com/watch?v=KlJCR-yhxpQ

1999. George Coleman Quartet - Estoril Jazz
https://www.youtube.com/watch?v=ADAOxwWFVF8

2011. Hal Galper (p), John Bishop (b), Jeff Johnson (dm) - Estoril Jazz, «Takin' The Coltrane», «How Deep Is The Ocean», «Ambleside», 4 juin
https://www.youtube.com/watch?v=dxxBakDAjYo
https://www.youtube.com/watch?v=KDReGgGq0LU
https://www.youtube.com/watch?v=F4t_J_C-GZE


2012. Duarte Mendonça, interview sur Canal Cascais/António Maria Correia
https://www.youtube.com/watch?v=nsD9ZWVcYy4
https://www.youtube.com/watch?v=HAihNcQ0e6Y


2012. Roberta Gambarini - Estoril Jazz, Auditorium du Casino, 12 mai
https://www.youtube.com/watch?v=O50GbBil9hk

2014. Dave Douglas & Uri Caine – Estoril Jazz, «Earmarks»,
Auditorium du Casino, 11 mai
https://www.youtube.com/watch?v=6wxnpnYxrsQ

2014. Kenny Barron & Dave Holland – Estoril Jazz, «Billie's Bounce»,
Auditorium du Casino, 4 mai
https://www.youtube.com/watch?v=hS-2NadgWtw

2015. Roseanna Vitro & Kenny Werner – Estoril Jazz, «Willow Weep for Me»
, Auditorium du Casino, 9 mai

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