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Giuseppi Logan

17 avril 2020
22 mai 1935, Philadelphie, PA - 17 avril 2020, New York, NY
© Jazz Hot 2020

Giuseppi Logan, Impulse Records recording date, New York City, NY 1966 © Raymond Ross Archives/CTSIMAGES. Used with permission.
Giuseppi Logan, Impulse Records recording date, New York City, NY 1966
© Raymond Ross Archives/CTSIMAGES. Used with permission.


Giuseppi LOGAN

Les deux morts de Giuseppi Logan*



Philadelphie perd encore un enfant de marque et une partie de sa mémoire en la personne de Giuseppi Logan, l’un des artistes les plus curieux, les plus originaux dans ses recherches, des qualités mal appréciées par cette Amérique qui met tant de temps à reconnaître –voire qui ignore– ses enfants afro-américains, même quand ils sont parmi les grands artistes, potentiels ou accomplis, que cette terre a portés. Le jazz est pourtant l’expression spécifiquement américaine la plus aboutie…
A Norfolk, en Virginie où la famille s’est installée après Philadelphie, la mère est femme au foyer, et le père, pompier, joue des spirituals sur le piano familial sur lequel débute le jeune Joseph qui pratique le boogie woogie, tandis qu’à l’école il s’essaie à la batterie, aux percussions et au saxophone, en parallèle de la tradition commune des chœurs d'église. La route de l’apprentissage passe brièvement par le Combs College of Music de Philadelphie (où est également passé John Coltrane), puis par Boston, où il croise, en tant qu’étudiant, la route de  Rahsaan Roland Kirk, Eric Dolphy, Sonny Stitt –des influences sans aucun doute. Il y fait la rencontre, décisive pour lui, de Milford Graves en 1963. Mais c’est à New York en 1964 que vont se sceller les choix artistiques et de vie de Joseph devenu Giuseppi Logan, au contact des musiciens qui constituent le mouvement baptisé de différents noms tant il désarçonne critique et public: la «New Thing», «l’avant-garde», le «free jazz», selon le moment, cette musique profondément et radicalement afro-américaine des Albert Ayler, Marion Brown, Cecil Taylor, John Tchicai, Rashied Ali, Ornette Coleman, John Coltrane, et d’autres encore plus anciens comme Sun Ra, qui porte en elle toutes les recherches et les rêves, même celle de la reconnaissance de l’expression artistique afro-américaine par le monde artistique euro-américain qui semble alors possible, dans une Amérique en pleine agitation sociale en raison des luttes pour les Droits civiques et contre les inégalités. De fait, des artistes euro-américains comme Paul Bley, Charlie Haden, Mike Mantler, Carla Bley participent aussi à ce mouvement, même si c'est avec un tout autre niveau d'expérience (le vécu, l'environnement, la biographie) comme dirait Baldwin, et leur expression est d’une autre eau sans empêcher les rencontres. 
Cette génération porte en elle aussi cette exigence d'affirmation, de la plus complète nouveauté –l'imagination et l'originalité sont une permanence du jazz et de l'art– tout en puisant au plus profond de ses racines, l'expression religieuse ancestrale, tissant ses lointaines racines africaines, comme la transe, l'hypnose, avec une chrétienté primitive mêlée à cet animisme africain très concret qui établit un dialogue direct et revendicatif avec les autorités, le Seigneur. En ce sens, Giuseppi Logan se rattache à John Coltrane, Roland Kirk et Albert Ayler, comme il s’inspire d’Eric Dolphy, Cecil Taylor, Ornette Coleman pour le côté «recherche» dans cette volonté collective de prolonger et d'enrichir un langage original, collectif et individuel, dans celle de libérer une expression d'une extrême pureté d'intention, sincère, authentifiée par ses racines. Cette effervescence artistique s’effectue avec plus ou moins de succès public ou de difficultés de vivre pour des artistes de jazz qui refusent, pour la plupart, toute compromission, toute corruption de leur «message», quelles que soient les générations et les registres. C'est aussi vrai pour Duke Ellington, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk et Art Blakey que pour la nouvelle génération comme nous le dit également Michel Laplace, à propos de New Orleans, dans la suite de ce texte. En ce sens également, le free jazz ne fait que prolonger l'histoire du jazz.
Toute l'histoire de Giuseppi Logan, y compris sa dimension tragique, se lit à travers cette splendide conviction et cette intégrité qui caractérisent la puissance expressive afro-américaine, de Martin Luther King, Jr. à Albert Ayler, en passant par Aretha Franklin et Howlin’ Wolf, Albert Ayler dont la mort brutale en 1970 symbolise le destin d'une génération qui heurte de plein fouet la société de consommation de masse et l’industrie de la musique commerciale à la fin des années 1960 et le mur
du racisme ancré dans la société américaine.
Toutes les fuites, en Europe, dans la mort prématurée, dans la drogue et dans les trous noirs de cette société américaine, comme pour Giuseppi Logan, Henry Grimes et beaucoup d'autres, ne sont que la manifestation de cette impasse dans laquelle se trouve l'Amérique et ses minorités, comme le note avec clairvoyance Martin Luther King, Jr. à cause de ses dirigeants et de ses habitants, de leur racisme inoculé comme un poison, une inégalité source d'un bien-être malsain jusque dans l'inconscient (cf. James Baldwin), une impasse d'où ce pays n'est pas sortie en 2020; on en voit tant de manifestations…
D'une certaine manière, cette expression –le jazz– sera préservée dans les années 1970 par la solidarité des Anciens avec les survivants des années 1960 et par la qualité de la transmission aux nouvelles générations. Sur le plan de son économie, c'est l’indépendance du jazz, ses amateurs et ses labels, ses festivals, ses clubs qui feront le reste, des atouts qui ont quasiment disparu en 2020. La génération prometteuse des années 1960, parce qu'elle naît au cœur de la lutte existentielle contre un pouvoir sans pitié sera, elle, durement et durablement touchée, soit par des morts, soit par l'expatriation, soit par l'enfermement, soit par des disparitions comme celle de Giuseppi Logan.
Car Giuseppi Logan, c’est l’errance d’un musicien qui, comme d’autres, a choisi l’exil, pas l’Europe comme beaucoup, mais l’exil intérieur, comme son frère de marge Henry Grimes de Philadelphie, la disparition dans les sables mouvants de ce continent nord-américain qui les refuse avec tant d’a priori, de racisme, symbolisé par l’assassinat de Martin Luther King, Jr en 1968. La dernière fois où l’on voit sur scène Giuseppi Logan, c’est justement en 1968 au Slugs, ce club tristement célèbre où Lee Morgan, un autre Philadelphien, trouvera la mort quatre ans plus tard: Jymie Merritt, qui vient de disparaître,  racontait cette triste fin. La suite du parcours de Giuseppi ressemble à la légende tragique américaine, l’errance, des petits boulots puis la chute, le parcours d’un SDF entre la rue, la maladie et l’hôpital psychiatrique, entre addictions et pauvreté, et toujours son souffle, même amenuisé, même fragile qui renaît et peuple l'anonymat du métro, du Tompkins Square ou des rues de New York et d'ailleurs: «Je marchais sur la 57e Rue l'autre jour et j'ai vu un saxophoniste jouer sous la pluie, dans la rue, et c'était Giuseppi Logan… Giuseppi a apporté une contribution à cette musique… Giuseppi est là-bas, et c'est une honte!», s’indigne Jackie McLean en 1979.
Comme pour Henry Grimes, la chance a semblé enfin tourner quand Giuseppi Logan croise «par hasard» en 2008, après 40 ans de disparition, la route de Matt Lavelle (tp, cl). La solidarité des musiciens de jazz, de Matt Lavelle, Dave Burrell (Jazz Hot n°534, 1996), François Grillot, Warren Smith (Jazz Hot n°685, 2018), Cooper-Moore (Jazz Hot n°660, 2012), de William Parker (Jazz Hot n°659, 2012) déjà aux côtés d’Henry Grimes, fait rêver pour Giuseppi Logan d'une fin de vie artistique sereine, lui dont le beau sourire éclaire encore le visage à Tompkins Square à l'automne de sa vie pourtant difficile. C’est au Bowery Poetry Club que se déroule le premier concert du «naufragé-rescapé» avant qu’il ne soit invité par Henry Grimes, toujours en 2009, au Vision Festival de New York. Mais peu de labels de jazz s’empressent autour de ces légendes, dont le parcours va au-delà des plus belles fictions dans le domaine du tragique et de l'art, et malgré un article du New York Times, le disque The Giuseppi Logan Project, financé par un musicien, Ed Pettersen (g), en 2012, sort confidentiellement, avec dans les notes de livrets de Giuseppi Logan cette remarque amère qui sied si bien à l’absurde brutalité de sa situation: «Le free jazz est devenu l'histoire d'une musique qui tourne tristement le dos, et plutôt obstinément, aux visionnaires qui nous ont enseigné la liberté.» Car si l'Amérique, comme le reste d’un monde uniformisé, impose à nouveau un mur à ces survivants, envoyant les Anciens à la mort sans l'ombre d'un remord et d'une hésitation, Giuseppi Logan a cette lucidité et cette intelligence suprême de savoir où en est le pays, l'art, l'expression de cette sensibilité qu'il a incarnée dans les années 1960. C’est aussi cette fêlure qu’on entend dans sa voix dans son expression quel que soit l’instrument et l'époque. Yves Sportis




Il est né Joseph Logan. Selon Matt Lavelle, à qui l'on doit son retour, ce serait Bernard Stollman qui lui aurait conseillé d'italianiser son prénom. Giuseppi Logan a commencé par chanter dans des chorales d'église et à jouer des percussions dans un orchestre scolaire. Nous ne reviendrons pas sur l'importance de Philadelphie dans l'histoire de la musique aux Etats-Unis, bien soulignée dans les textes publiés par Jazz Hot liés en particulier aux récentes disparitions (Jimmy Heath, McCoy Tyner, Henry Grimes, Jymie Merritt…).

Joseph Logan a d'abord pratiqué le piano en autodidacte avant de se consacrer à partir de l'âge de 12 ans au saxophone alto et à la clarinette. Des sources indiquent qu’il a étudié auprès d'un certain Buddy Saviatt et surtout de Dennis Sandole (1913-2000), professeur de théorie musicale très influent à Philadelphie et mentor de John Coltrane de 1946 aux débuts des années 1950. Sandole a eu d'autres élèves célèbres comme James Moody, Jim Hall et Rufus Harley, génie de la cornemuse.

Dès l'âge de 15 ans, Joseph Logan devient musicien professionnel. Il joue à Boston pour le sax alto virtuose Earl Bostic leader d'un jump band hyperswing dans lequel sont passés après Logan, Jimmy Cobb, John Coltrane, Blue Mitchell, Tommy et Stanley Turrentine, George Tucker, Benny Golson, Teddy Charles, Johnny Coles, Teddy Edwards, Barney Kessel mais aussi Count Hastings (ts), Keeter Betts (b), Gene Redd (tp, vib), Jimmy Shirley, George Barnes, Irving Ashby (g) et tant d'autres! Il étudie au New England Conservatory, toujours à Boston, Massachusetts, et que l'on considère comme étant la plus ancienne école privée de musique des Etats-Unis (1867).

Giuseppi Logan étend la gamme des instruments qu'il pratique: saxophones alto et ténor, clarinette basse, hautbois pakistanais, flûte. Il se fixe à New York en 1964. Au cours de l'été 1964, il étudie auprès du bugliste et théoricien Bill Dixon (1925-2010). Il pratique l'alto dans la formation de Bill Dixon qui parfois utilise ses compositions. Giuseppi avait du mal à trouver des volontaires pour jouer sa musique, et Bill Dixon était l'un des rares trompettistes-buglistes à pouvoir la jouer. Déjà à cette époque Giuseppi avait une position particulière en jouant. Il portait la tête en arrière: «De cette façon, ma gorge est complètement ouverte.» disait-il. Il pensait pouvoir ainsi envoyer plus d'air dans l'instrument. Giuseppi jouait sur une étendue de quatre octaves sur l'alto. Selon Bill Dixon, ce qui le rendait différent des autres improvisateurs, c'est sa sonorité et sa façon de placer les notes.

L’affiche de the October Revolution in Jazz, 1964, Cellar Cafe


L’affiche de the October Revolution in Jazz, 1964, au Cellar Cafe
The Guiseppe (sic) Logan trio est programmé le 3 octobre à 16h


Bill Dixon a organisé en 1964 la Jazz Composers' Guild, destinée à promouvoir ce qu'on appelle alors la «New Thing» et à améliorer les conditions de travail de ceux qui la créent. Une des manifestations de cette organisation est une série de quatre concerts donnés au Cellar Club libellés «October Revolution in Jazz». Giuseppi Logan y participe en trio. Le critique Whitney Balliett écrit à l'époque, à propos de sa prestation que son groupe: «avait l'air de médiums possédés...son travail au violon qui est fait de millions de courtes et râpeuses notes, est démoniaque. Son jeu de trombone était également congestionné. Son jeu de trompette était dans l'aigu et étranglé. Ses saxophones alto et ténor –pendant de sa bouche comme une cigarette– était une moquerie d'Ornette Coleman. Son hautbois pakistanais était un hautbois pakistanais. Et son vibraphone sonnait comme s'il perdait de la monnaie.» Inutile de dire que Balliett était dans la chapelle opposée à celle des inconditionnels de la New Thing. Mais son compte-rendu est intéressant car il indique que la collection d'instruments utilisée par Giuseppi Logan était plus importante que ses disques le laissent supposer.

1964. The Giuseppi Logan Quartet, ESP-Disk 1007



Giuseppi Logan a également joué avec Archie Shepp et Pharoah Sanders, les éléments dominants dans le domaine, au cours de ces années 1960, avec Albert Ayler. Mais Logan, contrairement à eux, ne laissera pas une discographie aussi riche. Ce qui participe sans doute à sa légende et à sa réputation, c'est que Bernard Stollman (1929-2015) l'a enregistré sur son label ESP-Disk, pierre angulaire de la mouvance d'avant-garde du moment. Stollman était avocat. En 1960, il a commencé à travailler comme stagiaire non rémunéré dans un cabinet qui travaillait pour Charlie Parker et Billie Holiday. En fait, Stollman se familiarise avec le jazz en devenant l'avocat de Dizzy Gillespie. Il découvre que les musiciens ont beaucoup de problèmes, surtout en raison de la mauvaise volonté des maisons de disques à s'occuper d'eux. Stollman travaille pour le label Moe Asch et chez Folkways. Dès lors, il commence à conseiller les musiciens de jazz et de rhythm 'n' blues sur les droits d'auteur et la manière de rédiger un contrat. En 1964, il fonde son propre label, ESP-Disk, d'abord pour promouvoir l'esperanto. Après avoir reçu des fonds de ses parents, il a décidé de faire de ce label une entreprise sérieuse pour promouvoir une musique non commerciale et expérimentale qui autrement ne serait ni entendue, ni préservée. En 1963, il a déjà abordé Albert Ayler dans un club de Harlem et lui a proposé de l'enregistrer. L'album Spiritual Unity est le deuxième disque ESP (NYC, 10 juillet 1964, ESP 1002). Stollman a ensuite sorti des disques, notamment d'Ornette Coleman (Town Hall, 1962, ESP 1066) et qu'il a lui-même réalisé pour Byron Allen (septembre 1964, ESP 1005), Pharoah Sanders (septembre 1964, ESP 1003), le Paul Bley Quintet (octobre 1964, ESP 1008), le New York Art Quartet (octobre 1964, ESP 1004), Sun Ra (avril et novembre 1965, ESP 1014 et 1017), Marion Brown (novembre 1965, ESP 1022), Henry Grimes avec Perry Robinson (décembre 1965, ESP 1026)... Certains disques comme Bells par Albert Ayler (Town Hall, NYC, 1er mai 1965) gravé sur une seule face sont des œuvres d'art en tant qu'objet. Beaucoup de ses disques sont salués par la critique «spécialisée» mais ne se vendaient pas. Stollman laissait les musiciens créer librement. Il annonçait d'ailleurs: «Les artistes décident seuls de ce que vous entendez sur leur disque ESP».


1964. The Giuseppi Logan Quartet, Esp-Disk 1007


Ce qui ressemble le plus au travail de Stollman, c'est celui de Ken Grayson Mills (1937-2014) qui enregistrait à peu près au même moment, au début des années 1960, à New Orleans, de façon artisanale, les vétérans locaux du jazz, pas moins underground, sans recherche du profit (Israel Gorman, Punch Miller, Steve Angrum, Kid Sheik, Emile Barnes, Capt. John Handy). Les musiciens recevaient un cachet, souvent modeste, fautes de moyens suffisants. Mais Mills comme Stollman ne versaient pas de royalties; ce qui leur fut reproché. Reste aujourd'hui le résultat de leur travail de passion qui est une documentation, un témoignage d'une époque. Inutile de souligner que contrairement au signataire, encore adolescent, et aux spécialistes anglo-saxons, la contribution de Mills fut ignorée des critiques français au seul bénéfice de la production de Stollman, ce qui s'appelle «l'ouverture d'esprit». Stollman a dit que Giuseppi Logan n'était pas facile à vivre. Souvent sous l'emprise de la drogue, Logan pouvait agresser sans avertissement. C'est le batteur Milford Graves qui a demandé à Stollman d'enregistrer Logan. En fait, après le premier disque ESP du New York Art Quartet avec Roswell Rudd (tb), John Tchicai (as), Lewis Worrell (b) et Milford Graves, Stollman voulait confier un disque au batteur qui a préféré donner une chance à Giuseppi. Le premier disque de Giuseppi Logan a donc pris place le 5 octobre 1964 à New York dans la foulée de la «Révolution d'Octobre» de Bill Dixon. Logan (as, ts, fl, bcl, hautbois pakistanais) avait réuni autour de lui Don Pullen (p), Eddie Gomez (b) et Milford Graves (dm) (Giuseppi Logan Quartet, ESP 1007). En cours de séance, Giuseppi a menacé Stollman: «Si vous me volez, je vous tuerai». Stollman a aussi relaté ceci: «A un moment donné, je me tenais avec l'ingénieur dans la salle de contrôle, et j'ai pensé que la pièce qu'ils jouaient était incroyablement belle. Cela semblait totalement spontané, comme s'ils étaient ad-libbing et qu'ils commentaient dans une sorte de conversation magnifique. Soudain, j'ai entendu un "thwuuunk" et j'ai réalisé que la bande était finie. L'ingénieur et moi étions tellement absorbés que nous n'avions pas fait attention. J'ai pensé: "Oh mon Dieu, cette chose remarquable est perdue. Elle a été interrompue au milieu, et elle s'est envolée.” Richard L. Alderson** était l'ingénieur, et il est allé à l'interphone et a dit: "Giuseppi, la bande est finie." Sans pause, Giuseppi a dit: "Ramenez-la à l'endroit où elle s'est arrêtée et nous la reprendrons à partir de là.” Et il l'a fait, il l'a ramené, il a diffusé quelques mesures, il a enclenché le bouton d'enregistrement, et ils ont repris exactement ce qu'ils faisaient –il n'y avait aucun moyen de dire où se termine l'un et ou commence l'autre segment d'enregistrement. C'était irréel!»


1965. More Giuseppi Logan, ESP-Disk 1013


Début 1965, il rejoint le Black Arts Repertory Theatre d’Everett LeRoi Jones, dit Amiri Baraka, écrivain-poète-activiste passé par Rutgers, Howard, Columbia et New School of Social Research, créé à Harlem à la suite et quasiment en réaction à l’assassinat de Malcolm X. Giuseppi Logan continue son parcours avec Dave Burrell, Bobby Kapp et Sirone. Pour Jazz Hot (n°230, avril 1967), Bernard Stollman déclare: «Giuseppi a fait un premier disque tout à fait magnifique. Son second sort très bientôt, et il est encore mieux. Il se considère avant tout comme un compositeur. Mais j'ai été incapable de lui donner individuellement l'assistance dont il a besoin pour continuer à avancer. Le compositeur est beaucoup plus défavorisé que l'instrumentiste. Mais je ne vois pas ce que je peux faire de plus en ce qui le concerne, moi qui suis limité en temps et en énergie. Son second disque sort, malgré le succès extrêmement modéré du premier, parce que je crois en ce qu'il fait.»
Ce second disque a été enregistré pour moitié en concert au Town Hall de New York le 1er mai 1965, comme Bells d'Albert Ayler, et l'autre au Bell Sound Studios, New York. Logan y joue un solo de piano («Curbe Eleven»), de la flûte, du sax alto et de la clarinette-basse en quartet avec Don Pullen, Eddie Gomez ou Reggie Johnson, Milford Graves. Son groupe fait ensuite une tournée des collèges. Le résultat de ce qu'il a joué à Town Hall avec un quatuor à cordes n'a pas été édité.
Le disque ESP 1018 qui devait être dévolu au Giuseppi Logan Chamber Ensemble in Concert a été attribué aux Fugs, un groupe rock qualifié par le FBI de «la chose la plus vulgaire que l'esprit humain pouvait concevoir». Ornette Coleman s'est aussi intéressé avant Logan à cette formule orchestrale pour cordes très européenne, savante et respectable. 

Fin 1965, lui comme d'autres tenants de la New Thing répondent ou pas complètement à dix questions posées par la revue Jazz Magazine n°125. A la question 4: «Vous préoccupez-vous du swing quand vous jouez?», Giuseppi répond: «Je swingue.», tandis que Milford Graves ne répond pas. A la question 2: «La politique, la religion, la philosophie ont-elles une part importante dans votre art?», il répond: «Oui, la politique, la religion et la philosophie jouent un rôle actif dans tout art, je pense. N'est-ce pas la philosophie, la religion et la politique qui forgent ce stimulant qui bouleverse cet ordre dans notre système? Pour moi, la musique est une révélation de la vie; ceci lui ferait inclure tout ce par quoi j'ai été influencé.» Comme ce n'est pas très clair, il eut mieux valu avoir accès aux propos de Giuseppi non «adaptés» en français. A la question 8: «Votre musique vous permet-elle de vivre?», il confesse: «Non, la musique ne me fait pas vivre: combien plus pourrais-je donner si cela était!». On voit l'ordre des priorités chez les journalistes spécialisés de l'époque.


1966. Roswell Rudd, Everywhere, Impulse! AS9126



1966. Patty Waters, College Tour, ESP-Disk 1055En 1966, Giuseppi Logan apparaît en sideman dans un disque de l'intéressant Roswell Rudd, Everywhere (Impulse!) qui reprend la «Satan Dance» de Giuseppi, ainsi que dans l'enregistrement de la chanteuse Patti Waters. C'est Milford Graves qui a recommandé Logan à Roswell Rudd. Un court métrage réalisé par Edward English en 1966 montre Giuseppi Logan dans son quartier d'East Village avec sa famille. Un panneau sur sa porte écrit à la main: «Giuseppi Logan/Professeur de musique/tous les instruments/coach pour le chant» ne cache pas un désenchantement qui pointe dans ses propos. En 1967, il joue au Village Gate à New York avec Marion Brown et Albert Ayler, puis au Slugs en 1968… et disparaît de la scène pour une longue éclipse de quarante années.


On n'est en tout cas pas étonné d'apprendre qu'au début des années 1970, Giuseppi Logan est devenu un employé des postes (Jazz Hot n°287). Ses problèmes de toxicomanie et de confusion mentale qui en découle probablement, lui ont fait quitter la musique. Ce sont ensuite de longues années passées entre institutions psychiatriques et abris pour SDF à Norfolk, en Virginie, puis en Caroline. Le livre As Serious as Your Life: The Story of the New Jazz de Valerie Wilmer en 1977 mentionne pour Logan en petite note: «Plus actif en musique». Son sort est ensuite inconnu durant les décennies suivantes, même de sa famille. C'est la première mort de Giuseppi Logan: l'oubli, pire que le mépris qui est au moins une réaction, négative, à une existence. 

Le XXIe siècle le remet en selle, très discrètement! Il finit par racheter un saxophone chez un prêteur sur gages et, sans abri, rejoue dans le métro près de Tompkins Square. A son retour à New York en 2008, il est filmé par une mission chrétienne. On l'a vu dormir dans la rue, au Tompkins Square de l’East Village et dans le métro. Et la cinéaste Suzannah Troy réalise le premier de nombreux courts métrages de Giuseppi s'exerçant dans son lieu de prédilection, le Tompkins Square. En 2009, il apparaît dans le documentaire Water in the Boat de David Guttiérrez (cf. Vidéos, ci dessous). Ses improvisations constituent la bande originale du film.

C'est en allant chez Sam Ash acheter une seule anche pour saxophone, pas une boîte, qu'il est repéré par le trompettiste-clarinettiste Matt Lavelle. Matt s'occupe de lui et le pousse à rejouer du saxophone. En 2010, Matt (tp, bcl) et Giuseppi (s, p) enregistrent un album en quintet sur le label Tompkins Square avec Dave Burrell (p), François Grillot (b) et Warren Smith (dm). Pour le producteur: «Pour être honnête, l'essentiel était juste de faire en sorte que Giuseppi se sente bien et de lui donner de l'argent et des CDs à vendre dans le parc.»

2010. The Giuseppi Logan Quintet, Tompkins Square 23252012. The Giuseppi Logan Project, Mad King Edmund SRR120022013. Giuseppi Logan, …and They Were Cool, Improvising Beings 16

















En avril 2010, ce groupe avec Dave Miller à la place de Warren Smith, donne un concert au Ars Nova Workshop de Philadelphie. En octobre 2011, il enregistre six titres de musique expérimentale avec des jeunes. Mais il vivait toujours comme musicien de rue. C'est en 2011 qu'il a été agressé et s'est retrouvé placé à la maison de santé Far Rockaway. Matt n'a pas manqué de lui rendre visite et de lui ramener un sax alto. Un documentaire sur le saxophone, The Devil's Horn, passé sur la chaîne Arte, montre cette complicité, le retour à la vie de Giuseppi Logan par la musique dans cette maison de soin où on découvrait son passé valorisant (cf. Vidéos, ci dessous).

Un dernier disque sort, …They Were Cool, enregistré en juin 2012 chez Improvising Beings, un label parisien. En 2013, un enregistrement ESP est prévu avec son fils, Jaee Logan (p) mais une hanche cassée vient annuler la session.

Le covid-19 a eu raison de Giuseppi Logan, le même jour qu'Henry Grimes, né la même année, 1935, dans la même ville, l’autre disparu de Philadelphie au parcours si parallèle!

Sa disparition, cette fois définitive, a eu lieu dans l’établissement de soins infirmiers, Far Rockaway, du Queens. Deux fils lui survivent, Jaee, pianiste et producteur, et Joe.

L’ami de sa deuxième vie, Matt Lavelle témoigne: «Sa musique parlait vraiment de ce qu'il ressentait, de qui il était et de sa vulnérabilité. Il y a cette vidéo de nous au Local 269 où il joue "My Favorite Things”. Il joue à peu près la mélodie et fait quelques variations dessus. Mais il a tellement de son; personne d'autre ne jouerait de cette façon.»
Michel Laplace
Photo: 
Giuseppi Logan, Impulse Records recording date, New York City, NY 1966
© Raymond Ross Archives/CTSIMAGES. Used with permission.


*   Titre inspiré de Jorge Amado
** Bernard Stollman s’égare car sur le boîtier de la réédition CD il indique Art Crist comme ingénieur du son et non Richard L. Alderson qui est mentionné pour le disque d'Henry Grimes Trio. En fait, Richard L. Alderson est l'ingénieur du son qui officie à Town Hall pour deux titres du disque suivant, More («Mantu» et «Shebar»), les deux autres titres («Curve Eleven», «Wretched Sunday») étant enregistré par Art Crist.

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GIUSEPPI LOGAN & JAZZ HOT: n°287-Octobre 1972, mais il est intéressant pour comprendre l'odeur du temps à New York dans les années 1960 de consulter les Jazz Hot n°300 et 301, avec la longue interview de Bill Dixon, ainsi que le Jazz Hot n°209, avec le compte rendu d'une des manifestations initiées par Bill Dixon et la Jazz Composer's Guild (quatre jours de décembre 1964 au Judson Hall) dans l'esprit de l'October Revolution in Jazz du 1-4 octobre 1964 où se produisit le Giuseppi Logan Trio (affiche plus haut), voire d'autres numéros encore qui retracent cette période avec beaucoup de véhémence chez les acteurs comme Bill Dixon dans ses propos malgré le recul.



DISCOGRAPHIE
Leader
CD 1964. Giuseppi Logan Quartet, ESP 1007
CD 1965. More Giuseppi Logan, ESP 1013
CD 2010. The Giuseppi Logan Quintet, Tompkins Square 2325
CD 2012. The Giuseppi Logan Project, Mad King Edmund 12002
CD 2013. ...And They Were Cool, Improvising Beings 16 (limited edition)

Sideman
LP 1966. Roswell Rudd, Everywhere, Impulse! AS9126
LP 1966. Patty Waters, College Tour, ESP 1055




VIDEOS

1964. Giuseppi Logan (as,ts,pakistani oboe,bcl,fl), Don Pullen (p), Eddie Gomez (b), Milford Graves (dm,tabla), 5 octobre, Bell Studios, New York
LP The Giuseppi Logan Quartet (complet) 
https://www.youtube.com/watch?v=FnU0Y3Xa2Uo

1965. Giuseppi Logan (as,bcl,fl,p), Don Pullen (p), Milford Graves (dm),  Reggie Johnson/ Eddie Gomez (b), 1er mai 1965, Town Hall New York
LP More Giuseppi Logan Quartet (complet)
https://www.youtube.com/watch?v=0f6zM38fdXY

1966. Giuseppi Logan, interview, réal. Edward English 2006
2008-2009-2010. Giuseppi Logan (as,p,voc) in Tompkins Square Park, Greenwich Village, Tribute to Parker

2009. Giuseppi Logan, Matt Lavelle (tp,cl), Francois Grillot (b), Warren Smith (dm), At Local 269, New York,  Windows have Eyes Prod., 
2009. Giuseppi Logan (as,bcl,p,voc), Dave Burrell (p), Matt Lavelle (tp,cl), Francois Grillot (b), Warren Smith (dm),  at the Magic Shop, New York, 15 septembre
CD The Giuseppi Logan Quintet
https://www.youtube.com/watch?v=LLhBrdeZdRE
https://www.youtube.com/watch?v=2G5avwGjYPg

2009. Giuseppi Logan, musique du documentaire Water in the Boat de David Guttiérrez Camps
https://vimeo.com/61528018

2010. Hell's kitchen Jazz session, avril 2010 avec François Grillot, Matt Lavelle, Dave Miller, Jaee Logan

2010. Giuseppi Logan, Francois Grillot (b), Warren Smith (dm), Dave Burrell (p), Matt Lavelle (tp,cl)
«Somewhere Over the Rainbow»

2010. Giuseppi Logan, EastVillageRadio

2011. Giuseppi Logan, Cooper Moore (p), Larry Roland (b), Tracy Silverman (vln), Ed Pettersen (g), CD The Giuseppi Logan Project, octobre, Dubway Studios, New York

2015. Giuseppi Logan, Matt Lavelle
https://www.youtube.com/watch?v=pK5l7w4AaI4

2016. The Devil’s Horn - L’éclat noir du saxophone, documentaire, réal. Larry Weinstein, Canada, 82mn
https://www.arte.tv/fr/videos/047119-000-A/the-devil-s-horn/


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