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Mulgrew Miller

29 mai 2013
13 août 1955, Greenwood, Mississippi-29 mai 2013, Allentown, Pennsylvanie
© Jazz Hot n°664, été 2013

Mulgrew Miller © David Sinclair

On a peine à croire au décès de ce géant qui était sans aucun doute l’influence dominante du piano contemporain depuis une vingtaine d’années. Par son omniprésence discrète, par la profondeur indiscutable de sa musique, il était une référence et un repère pour tous les musiciens de jazz.
Né à le 13 août 1955 à Greenwood (Mississippi), Mulgrew Miller est décédé le 29 mai 2013 Allentown, en Pennsylvanie suite à deux accidents vasculaire cérébraux.
Il débute très jeune, se produisant déjà à l’âge de 10 ans. L’environnement musical qui est le sien est enraciné dans le gospel (il joua de l’orgue à l’église), le blues, la country et la musique classique. Entouré par James Williams, Donald Brown et Bill Easley dès son séjour à la Memphis State University, sa carrière a débuté sous les auspices de nombreux leaders de poids, notamment le Duke Ellington Orchestra (dirigé par Mercer Ellington), Betty Carter (1980), Woody Shaw (1981-1983) et les Jazz Messengers d’Art Blakey (1983-1986). Il sera également un pilier du quintet de Tony Williams, groupe historique de la fin des années quatre-vingt avec Bill Pierce, Wallace Roney et Ira Coleman, Bob Hurst ou Charnett Moffett (1986, Civilization ; 1988, Angel Street ; 1989, Native Heart ; 1991, The Story of Neptune ; 1992 Tokyo Live).
Il participe à des projets musicaux correspondant à une famille musicale très étendue, jouant avec les aînés comme Benny Golson (1990, Quartet ; 1993, Live), Harold Land (2001, Promised Land) ou lors de la magnifique rencontre entre Woody Shaw et Freddie Hubbard (1985, Double Take ; 1987, The Eternal Triangle) mais aussi avec la jeune garde, comme le Terence Blanchard-Donald Harrison Quintet (1984, Discernment) ou Nicholas Payton (1995, From This Moment). Il ne cessera d’être un sideman, pour des collaborations ponctuelles mais aussi en tant que membre de groupes possédant une continuité, comme le désormais historique Golden Striker Trio de Ron Carter avec Russell Malone (2003, The Golden Striker ; 2012, Live in San Sebastian). Sideman fabuleux qui poussait les leaders dans leurs retranchements tout en mettant en valeur leur musique, Mulgrew Miller avait enregistré plus de 400 séances.
C’était aussi un leader remarquable, dès ses premières années comme le prouve la série de magnifiques albums pour Landmark qui feront date, avec une fraîcheur et une invention incroyables (1985, Keys to the City ; 1986, Work ; 1987, Wingspan ; 1988, The Countdown ; 1990, From Day to Day ; 1991, Time and Again ; 1992, Landmarks). Son groupe Wingspan, avec vibraphone (Steve Nelson) et sax alto (Steve Wilson, Kenny Garrett) fait partie des groupes contemporains possédant une sonorité et une musique remarquablement originales (2003, The Sequel).
Piano Summit - Vienne 2012 © Pascal Kober
A partir de 1995, Mulgrew tourne fréquemment en duo aux côtés de Kenny Barron et dans différents all-stars consacrés au rencontres pianistiques (Memphis Piano Convention, The New York Jazz Giants, One Hundred Golden Fingers, Jazz at the Philharmonic Revisited, etc.) où il joue avec James Williams, Geoff Keezer, Hank Jones… En duo avec Niels-Henning Ørsted-Pedersen, il enregistre Duets, consacré à Ellington et Jimmy Blanton (1999). Le trio s’augmente de l’excellent batteur Alvin Queen.
En leader chez MaxJazz, il avait sorti de magnifique albums en sextet (2003, The Sequel), en trio avec Derrick Hodge (b) et Karriem Riggins (dm) (2004 et 2005, Live at Yoshi’s vol. 1 et 2) ou Rodney Green Live at Kennedy Center volumes 1 and 2 (2006, 2007). Avec Richie Goods et Karriem Riggins puis Derrick Hodge et Rodney Green, Mulgrew Miller a renouvelé l’art du trio jazz d’une manière fulgurante, à la fois enracinée dans sa tradition — il ne négligeait pas le répertoire traditionnel — et ouverte sur son explosion. La conviction et l’engagement de son art reposait sur une modestie remarquable, bien dans l’esprit de l’art du jazz. Son dernier album en leader, Solo, enregistré par Xavier Felgeyrolles (Space Time Records) en 2000 et sorti en 2010, est un exemple superbe de sa musicalité à la fois évidente et subtile.


Il était également un compositeur d’exception, fréquemment enclin à une sorte de mélancolie délicate (« Song for Darnell », « Farewell to Dogma », « Carousel »), en constant contraste avec son dynamisme rugueux. Il donnait ainsi forme à un lyrisme très personnel, tendu entre tendresse et âpreté.

Mulgrew Miller © David SinclairHomme discret, à la vie de famille réglée, il était végétarien et s’imposait comme un artiste consciencieux, dont la créativité semblait sans limite. Sa générosité et sa volonté de transmission s’incarnaient depuis 2006 dans son enseignement à William Paterson University (New Jersey) où il dirigeait le département jazz. Accessible mais peu bavard, Mulgrew Miller était quelqu’un de chaleureux et modeste. Jazz Hot l’avait interviewé et il avait fait notre couverture (n°519, 1995 ; n°562, 1999 ; n°646, 2008).
On pourrait résumer son jeu à l’influence d’Oscar Peterson (qu’il n’a eu cesse de rappeler), conjuguée à celle de McCoy Tyner et à l’école de Memphis (Phineas Newborn, James Williams, Donald Brown, Harold Mabern). Cela ne serait rien sans l’enracinement dans le blues et le gospel, la connaissance de la musique classique et une musicalité sans aucune œillère. Il a produit un style unique, à la fois sensible et viril, aux séquences harmoniques reconnaissables et à la vigueur rythmique sur-puissante. Son toucher, sa soulfulness, la qualité de construction et de feeling de ses interventions en font une référence absolue du piano jazz. L’adulation des pianistes de jazz qui se sont inspiré de lui (Robert Glasper, Anthony Wonsey, Geoff Keezer…) contraste singulièrement avec la méconnaissance du certain public de jazz consommateur de jeunes gloires insignifiantes. L’aura de Mulgrew Miller est désormais gravée dans une discographie abondante, d’une grande exigence et d’une grande cohérence. Heureusement pour notre mémoire, il s’est abondamment produit en Europe, notamment grâce aux tournées organisées par Jordi Suñol laissant un impact durable pour tous ceux qui l’ont entendu en direct.
Jazz Hot adresse toute sa sympathie à son épouse Tanya et ses enfants Leilani et Darnell. C’est toute la communauté du jazz qui est aujourd’hui en deuil.
Jean Szlamowicz


Photos haut et bas :
Mulgrew MILLER at Ronnie Scott's, 11-8-2008 © David Sinclair
Photo centre : Eric Reed, Benny Green, Mulgrew Miller et Kenny Barron, Piano Summit à Jazz à Vienne 2012 © Pascal Kober

Mulgrew Miller - Old Folks : http://www.youtube.com/watch?v=2qeCFiRt1gU