Tony Gatlif, émission Des mots de minuit, France 2, Archives INA, 9 juin 2010
Tony GATLIF
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«La musique est quelque chose de vital. Sans elle, je crois que je serais incapable d'exister,
et ce depuis que je suis tout gosse… elle représente le seul vrai lien entre les morts et les vivants,
elle porte la joie, la douleur, la mélancolie et l'amour sur les sommets de l'émotion».
(Tony Gatlif, Festival de Cannes 2004 pour son film Exils, Prix de la mise en scène)
Né Boualem Michel Dahmani, parfois orthographié Dahamani, le 10 septembre 1948 à Alger, alors préfecture d’un des trois départements français d’Algérie, le futur cinéaste-scénariste-acteur-guitariste-producteur était le cinquième d’une fratrie de treize enfants dans une famille plus que pauvre. En 1956, il voit son père, kabyle, se faire frapper par quatre gendarmes et durant toute son enfance, sa mère gitane d’Andalousie, se désoler de ne pouvoir nourrir ses enfants. Ces perceptions d’injustices resteront ancrées tant dans son écriture cinématographique que dans ses prises de positions politiques parfois alliant les deux (Indignados, 2012, www.imdb.com/fr/title/tt2077788/fullcredits/?ref_=tt_cst_sm). Tony n’a guère d’appétence pour l’école et vit plutôt dans la rue, cire des souliers pour donner de l’argent à sa mère, jusqu’au jour où un instituteur décide de se servir des films de cinéma pour faire cours. Ce sera la première planche de salut de l’enfant qui, une fois débarqué à Marseille au tournant des années 1960 dans le flot des rapatriés d’Algérie, reprend son errance qui devient délinquante jusqu’à être mis en maison de correction en région parisienne où il s’inscrit à un cours de théâtre grâce à un médecin, son second bienfaiteur attentif. Il rêve toujours de cinéma, lieu qu’il fréquente assidument sur les grands boulevards de Paris, toujours sans famille et donc souvent aussi pour dormir en sécurité et au chaud! Paris restera son port d’attache jusqu’à la fin de sa vie, ville où il vivait et avait sa société de production, Princes Production, dans le Faubourg Saint-Antoine.
En 1966, le jeune homme se glisse dans la loge de Michel Simon qu’il vient de voir jouer dans Du vent dans les branches de sassafras (René de Obaldia, cf. vidéographie) au Théâtre Gramont et, après s’être assuré que lui-même pourrait devenir acteur, il obtient du grand artiste une lettre de recommandation à remettre à son agent: ce sera sa troisième bonne étoile.
La suite paraît presque simple avec l’énergie qui l’anime, au regard du démarrage chaotique de sa vie: Tony intègre un cours d’art dramatique, contraint d’apprendre les textes phonétiquement car il est illettré! En janvier 1972, il monte enfin sur les planches du Petit Théâtre National Populaire de Chaillot à Paris pour la pièce Sauvés d'Edward Bond (https://lesarchivesduspectacle.net/s/25442-Sauves) avec un autre débutant, Gérard Depardieu; il se met aussi à l’écriture du scénario La Rage au poing tourné à l’automne 1973 dans lequel il joue un rôle et fait revivre ses années en maison de correction (www.imdb.com/fr/title/tt0072063/fullcredits). En 1975, il réalise son premier film, La Tête en ruines, un échec, puis La Terre au ventre (1978) sur la Guerre d’Algérie, et obtient finalement la reconnaissance avec Les Princes (1983) sur la communauté tzigane de banlieue parisienne. Au total, Tony Gatlif réalise vingt-cinq films (cf. site imdb, infra) dont l’authentique Latcho Drom (primé à Cannes, 1993) et le touchant Swing (2002) avec notamment Tchavolo Schmitt, Dorado Schmitt, Hono Winterstein, Gogo Berbedes pour le premier, et Tchavolo Schmitt et Mandino Reinhardt pour le second. Tony Gatlif mettait en scène ensemble des professionnels et des inconnus du cru, car les sujets et personnages abordés n’auraient souvent pas pu être joués par des acteurs hors contexte; cette manière donnait à son cinéma, même pour les fictions, un côté documentaire, sans filtre, sa façon aussi de consigner des situations historiques, sociologiques, des gestes, des objets, des paysages, des langues avec leurs phrasés, pour en garder la trace.
Tony Gatlif a traité des musiques et des danses dans nombre de ses films et documentaires, des musiques traditionnelles tziganes de tous les pays (Rajasthan, Egypte, Turquie, Roumanie, Hongrie, Slovaquie, France...), au flamenco, à la musique arabo-andalouse, à la polyphonie corse ou la musique cubaine (Lucumi, le Rumbero de Cuba, 1995), faisant une belle place à Django Reinhardt, dédiant pour le centenaire du Divin Manouche, un spectacle de jeux d’images à Pleyel en septembre 2012, Django Drom, avec Didier Lockwood (vln,dir), Biréli Lagrène, Stochelo Rosenberg, Hono Winterstein, Jean-Marie Ecay, Adrien Moignard, Sébastien Giniaux, Benoît Convert, Ghali Hadefi, David Gastine (g), Fiona Monbet (vln), Florin Gugulica (cl), Emy Dragoï (acc), Diego Imbert (b), Norig (voc), Karine Gonzalez (danse). Le cinéma et la musique étaient pour Tony Gatlif le moyen de permettre à la diaspora tzigane de vivre moins mal où qu’elle soit, et de pouvoir se développer et être reconnue pour ses talents, notamment en tant qu’artistes, préservant et étendant ainsi sa culture, mise en danger selon le cinéaste par la TV qui, entrant dans tous les foyers, même dans les lieux les plus déshérités, propage une norme réductrice de la vie, dangereuse pour la liberté.
«La musique, c’est pas pour avoir de l’égo… c’est pas bien l’égo… l’égo amène la guerre, c’est pas naturel, l’égo!… désolé de vous plomber comme ça… Swing et le petit qui apprend la musique manouche, ça leur a donné envie, c’est formateur… (la musique) c’est transmettre et redonner… Vivre vrai, parler vrai, c’est très important».
(Tony Gatlif, novembre 2025, lors de la projection de son dernier film Ange à la Mairie du XIXe arrdt. de Paris , cf. vidéographie)
Tony Gatlif, comme Molière, est parti à l’improviste le 2 septembre 2026, au milieu du tournage d’un nouveau film historique alors qu’il travaillait à Arles, joyau de cette Camargue si apaisante pour lui. Deux de ses enfants, Elsa et Valentin Dahmani, ont également embrassé des carrières dans le cinéma, une transmission comme il a eu à cœur de le faire toute sa vie.
Jazz Hot adresse à son épouse, ses enfants et petits-enfants ses sincères condoléances.
Hélène Sportis
Image extraite de YouTube
Avec nos remerciements
TONY GATLIF & JAZZ HOT
• n°591 Juin 2002, Mandino Reinhardt (il joue l’antiquaire dans le film Swing) Chronique CD de la bande originale du film, Princes Films/WEA Music • n°600 Mai 2003, chronique du DVD du film Swing de Tony Gatlif • n°691, 2023, Couverture et interview Tchavolo Schmitt (il joue le prof’ Miraldo dans le film Swing)
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