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Dan Morgenstern

7 sep. 2024
24 octobre 1929, Munich (Allemagne) - 7 septembre 2024, New York, NY
© Jazz Hot 2024

Dan Morgenstern en 2013, image extraite de YouTube



Dan Morgenstern en 2013,
image extraite de YouTube



Journaliste, historien, archiviste, enseignant, Dan Morgenstern a été durant plus de cinquante ans un activiste dynamique du jazz, une musique qui était pour lui celle de la liberté retrouvée après une enfance passée à Vienne, puis Copenhague et la Suède sous la menace hitlérienne. Contributeur régulier de DownBeat (1958-95), dont il fut un temps le rédacteur en chef (1967-73), et directeur du prestigieux Institute of Jazz Studies (IJS) de la Rutgers University, il s’est impliqué dans une multitude d’activités dont la rédaction de livrets d’albums dans le cadre de rééditions marquantes.



Dan Michael Morgenstern est né le 24 octobre 1929 –la semaine du krach boursier, une des causes du nazisme– à Munich, en Bavière, où Hitler avait tenté une première fois de prendre le pouvoir, six ans plus tôt. La mère de Dan, Ingeborg von Klenau (1904-1990), est la fille d’un compositeur et chef d’orchestre danois réputé, Paul von Klenau(1). Son père, Soma Morgenstern (1890-1976) est un écrivain, journaliste et critique musical, originaire de Galicie (Empire Austro-Hongrois, actuellement dans l’ouest de l’Ukraine). Dan grandit à Vienne, ville d’attache de ses parents, où il a accès à la collection de disques familiale dans laquelle figure le jazzman britannique Nat Gonella (tp). Juif et activiste anti-nazi, Soma est contraint de fuir l’Autriche(2) le jour même de l’Anschluss, le 12 mars 1938, précédant entre beaucoup d'autres, Sigmund Freud, parti le 4 juin, dans cette fuite éperdue. De leur côté, Inge et Dan se réfugient à Copenhague où le jeune garçon qui étudie le violon classique assiste à ses premiers concerts de jazz: Fats Waller en septembre 1938, en tournée en Europe, les Mills Brothers et le Quintette du Hot Club de France au sein duquel Django Reinhardt l'impressionne particulièrement. Dan, déjà jazz lover, commence une petite collection de disques. «The Dipsy Doodle» d'Ella Fitzgerald et Chick Webb et «Handful of Keys» du Benny Goodman Quartet comptent parmi ses titres préférés. Menacés par les Nazis qui occupent le Danemark depuis avril 1940, Inge et Dan passent en Suède, pays neutre, en 1943, avec l'aide de la Résistance danoise, et y demeurent jusqu’à la fin de la guerre. De retour à Copenhague après la Libération (5 mai 1945), Dan voit l’émergence de la scène jazz danoise. En avril 1947, Inge et Dan débarquent à New York où ils retrouvent Soma après neuf ans de séparation.

Pour Dan, New York est un véritable paradis. Il y découvre dès son arrivée les émissions de radio de Symphony Sid(3) et la fameuse 52e Rue avec ses nombreux clubs qu'il rêvait de fréquenter. Il se lie avec le trompettiste Nat Lorber, aka Face, qui l'introduit dans la communauté jazzique new-yorkaise et auprès de Hot Lips Page (tp,voc, 1908-1954) dont il est le protégé. En leur compagnie, Dan pénètre dans un nouvel univers, celui des after hours de Harlem.


          Aller à Harlem, où Lips habitait, était une expérience extraordinaire. Il y avait des endroits ouverts 
          après la fermeture des bars qui pouvaient être un appartement avec un vieux piano droit et 
          un réfrigérateur rempli de glace, de bières fraîches et de bouteilles de whisky. On payait une petite somme 
          à l'entrée, puis on payait ce qu'on buvait. Et des musiciens venaient jouer: c'était comme une jam session.»
                                                     (Dan Morgenstern, interview par Monke Rowe, 2013)(4)


Se destinant au journalisme, sans encore imaginer faire du jazz un objet professionnel, Dan Morgenstern devient, grâce aux relations de son père, stagiaire au service courrier de Time-Life, puis coursier au New York Times. Naturalisé américain, il est incorporé dans l’armée en 1951 et effectue son service militaire durant deux ans… à Munich! Une fois démobilisé, le G.I. Bill lui permet d’intégrer en 1953 la toute nouvelle Brandeis University, MA, ce qui lui donne l’occasion de découvrir la scène jazz de Boston et notamment le Storyville de George Wein (Jazz Hot Tears 2021) qui organise le premier festival de Newport en 1954. L'année suivante, le producteur autorise Dan et les autres étudiants jazzfans à engager sur le campus Brandeis, le samedi après-midi, les musiciens programmés chez lui: Stan Getz, Art Tatum qui donnera, à cette occasion, un récital complet en solo, un an avant son décès. C’est d’ailleurs à cette époque que Dan Morgenstern rédige ses premiers articles sur le jazz, dans la gazette de l’université, The Justice.

Jazz, numéro d'octobre 1962


Diplômé en 1957, il entre au New York Post, passant progressivement de coursier à assistant de rédaction au service théâtre-cinéma-musique. Parallèlement, il devient correspondant pour le magazine britannique Jazz Journal (1958-64), écrit pour DownBeat, Metronome, dont il sera pour quelques mois l’ultime rédacteur en chef avant son arrêt en décembre 1961. Il dirige en 1962-1963 la nouvelle revue concurrente de DownBeat, Jazz.

En 1963, son ami, le producteur indépendant Don Schlitten (1932), lui propose de rédiger, pour le label Prestige, le livret de l’album Neapolitan Nights de Willis Jackson (ts). C’est le début d’une activité particulièrement prolifique, dont Dan Morgenstern fera sa spécialité, avec plusieurs centaines de notes de pochette réalisées sur une quarantaine d’années. Son érudition bénéficie ainsi à de très nombreuses rééditions historiques dont huit seront récompensées par un Grammy Award entre 1973 et 2010.

En 1964, Dan Morgenstern compte parmi les quinze critiques internationaux (dont Leonard Feather, Stanley Dance et Ira Gitler) que Jazz Hot convie, pour fêter son n°200, au test «de l’île déserte», consistant pour chacun à choisir ses disques essentiels. Dan retient ceux de Louis Armstrong, Duke Ellington, Lester Young, Charlie Parker, Art Tatum, Ben Webster, Billie Holiday, Coleman Hawkins, Thelonious Monk et Dizzy Gillespie.


          «Je prends la question posée littéralement, ce sont-là des disques que j’ai pris l’habitude d’aimer, 
          et je ne m’en fatiguerais pas si je devais rester éternellement sur cette île (…). On doit sans doute 
          voir que mes habitudes d’auditeur se sont formées à l’époque des 78 tours…»
                                                    
(Dan Morgenstern, Jazz Hot n°200, juillet-août 1964)

Dan Morgenstern, Jazz People, H.N. Abrams, New York, 1976



Dan Morgenstern publie son premier ouvrage en 1976, Jazz People (éd. H.N. Abrams), où il retrace l’histoire du jazz à travers des portraits de musiciens, de Buddy Bolden à Anthony Braxton. La même année, il est nommé directeur de l’Institute of Jazz Studies(5) de la Rutgers University, NJ. Dan Morgenstern en fait un centre de documentation de premier plan, développant considérablement le fonds (revues, disques, enregistrements et lecteurs de tous formats, instruments, objets de collection…), accueillant des chercheurs du monde entier, contribuant à la revue de l’institut, Journal of Jazz Studies, et à son émission de radio «Jazz from the archives» sur WBGO. Il occupera ce poste jusqu’en 2011, tout en enseignant l’histoire du jazz dans plusieurs autres universités (Johns Hopkins University, MD; Brooklyn College, NY; etc.).

Outre de nombreuses publications académiques, dans des revues spécialisées et dans la presse quotidienne (Chicago Sun-Times, New York Times…), Dan Morgenstern a pris part à de nombreux ouvrages collectifs, à plusieurs dictionnaires, encyclopédies (New Grove Dictionary of Jazz, Dictionary of American Music…), anthologies (The Duke Ellington Reader, The Miles Davis Companion…) et documentaires télévisés (Jazz de Ken Burns…). Il a de plus appartenu à diverses institutions (National Academy of Recording Arts and Sciences, New York Jazz Museum…), a cofondé le Jazz Institute of Chicago et dirigé la Louis Armstrong Educational Foundation à Brooklyn ainsi que la Mary Lou Williams Foundation hébergée à l'IJS. Par ailleurs, il était membre du comité international du prix Jazzpar créé au Danemark en 1990.

Enfin, Dan Morgenstern a participé, sous forme de clin d’œil, à deux albums: en 1977, il jouait d’une sirène de police sur Jivin' With the Refugees From Hastings Street (Chiaroscuro) d’Eddy Locke (voc) avec Tommy Flanagan (p), Major Holley (b) et Oliver Jackson (dm); en 2002, il chantait au sein d'un ch
œur sur C'est magnifique! (Arbors) de Ruby Braff (cnt), Bucky, John (g) et Martin (b) Pizzarelli.

1977. Eddy Locke, Jivin' With the Refugees From Hastings Street, Chiaroscuro      2002. Ruby Braff and the Flying Pizzarellis, C'est Magnifique!, Arbors

Dan Morgenstern est décédé à New York le 7 septembre 2024, à l’âge de 94 ans. Rutgers University lui a rendu un double hommage par un vibrant article sur son site puis en musique le 24 novembre suivant auxquels se sont joints journalistes, universitaires et musiciens auxquels il a laissé le souvenir d’un savant soucieux de préservation et d’un amateur de jazz sincère.

Jazz Hot partage la peine de sa famille et de ses proches.
Hélène Sportis et Jérôme Partage
Image extraite de YouTube
Avec nos remerciements


1. Aristocrate danois protestant, Paul von Klenau (1883-1946) fut un fervent défenseur d’Arnold Schönberg. Quelques années après avoir divorcé de sa femme issue d’une grande famille juive allemande, il se rapproche du national-socialisme tant par opportunisme de carrière qui n’avait pas été à la hauteur de ses attentes jusque-là, que par rapprochement de ses théories musicales à la notion du chef (Fürher) décrite par Hitler.

2. Soma Morgenstern se réfugie alors à Paris où il est arrêté à l’arrivée des troupes allemandes, en juin 1940. Il parvient cependant à s’échapper et à gagner Marseille d’où il réussira à rejoindre les Etats-Unis avec l’aide du réseau clandestin dirigé par le journaliste américain Varian Fry. La mère, un frère et une sœur de Soma mourront en déportation.

3. A propos de Symphony Sid: chronique CD Philly Joe Jones in Jazz Hot 2023.

Dan Morgenstern, Living With Jazz: A Reader, Pantheon, New York, 2004

4. Interview de Dan Morgenstern par Monk Rowe, Hamilton College, Clinton, NY, 9 avril 2013:

5. Fondé en 1952 par le critique de jazz Marshall Stearns (1908-1966), celui-ci fait transférer l’IJS à la Rutgers University à la veille de sa mort.
Site internet: www.libraries.rutgers.edu/newark/visit-study/institute-jazz-studies



LIVRES
Jazz People, H.N. Abrams, New York, 1976 (réédition, Da Capo Press, 1993)
Louis Armstrong: A Cultural Legacy (avec Donald Bogle, Richard A. Long et Marc H. Miller), University of Washington Press, Seattle, 1994
Living With Jazz: A Reader, Pantheon, New York, 2004


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