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Don Moore
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10 juin 2025
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Don Moore, 14 août 1938, Philadelphie, PA - 10 juin 2025, New Milford, NJ
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© Jazz Hot 2025
Don Moore © Photo X (www.boulevardfuneralhome.com)
Artisan de la scène du jazz des années 1960, Don Moore, originaire du formidable vivier artistique de Philadelphie, en particulier pour la contrebasse, a imprimé ses robustes lignes de basse sur une poignée de disques qui restent une référence pour les amateurs et les artistes d'aujourd'hui. Il a partagé la scène avec Archie Shepp, Don Cherry, John Coltrane, Sonny Rollins, Jackie McLean, Joe Henderson, Grant Green, Elvin Jones, entre autres, et a été pleinement engagé dans l’activisme musical et politique de l’époque. Il a par la suite investi une mission de travailleur social.
Donald Graham Moore est né le 14 août 1938 à Philadelphie, PA, dans une famille comptant trois garçons et passionnée de musique classique: sa mère, Emily Graham, chanteuse lyrique, avait été formée par le même professeur que la célèbre contralto Marian Anderson(1). A la maison, son père, Paul, mélomane averti, passe les disques de sa collection ou s’installe au piano dont Don apprend à jouer. L’oreille ainsi aiguisée par cet environnement artistique, il découvre le jazz à l’adolescence dans le bouillonnement des clubs de Philadelphie(2), et se met à la contrebasse en autodidacte, vers 18-19 ans, avec pour modèle, comme beaucoup, Paul Chambers* dont le jeu l’a particulièrement marqué sur l’album Cookin’ de Miles Davis (1956, Prestige). Il est de même influencé, selon ses dires, par les innovations rythmiques et harmoniques d’Ahmad Jamal**. Ayant achevé ses études secondaires au Simon Gratz High School, la foisonnante scène jazz de Philly devient une école exigeante, faite d’observation, d’écoute et de conversations avec des musiciens de sa génération déjà avancés dans leur art comme Lee Morgan* (1938-1972), le jeune Kenny Barron* (1943), les contrebassistes Arthur Harper (1938-2004), Spanky DeBrest (1937-1973) et Reggie Workman* (1937) qui le parraine en lui offrant sa première contrebasse professionnelle dont il jouera durant des décennies. Les frères Heath (Percy*, b, Jimmy**, ts, Tootie**, dm), dont les orchestres sont un véritable creuset de la scène de Philadelphie, contribuent également à son environnement et à sa formation.

Au début de la décennie 1960, Don Moore s’installe à New York et, déjà lié avec Archie Shepp* et Don Cherry*, il intègre rapidement la scène free en plein essor. Il rejoint ainsi le quintet coopératif créé par Archie Shepp en 1963, le New York Contemporary Five (Don Cherry, cnt, John Tchicai*, as, J.C. Moses, dm). En septembre de la même année, la formation part pour une tournée de trois mois au Danemark, laquelle est pour Don Moore l’occasion de plusieurs enregistrements, y compris avec Roland Kirk* au Jazzhus Montmartre (cf. discographie). En décembre 1964, Don Moore grave plusieurs titres en compagnie du New York Art Quartet de John Tchicai et Roswell Rudd* (tb), avec également Milford Graves** (dm). Plusieurs bassistes s’y succèdent, dont Reggie Workman(3). L’année 1966 est marquée par de belles collaborations avec Elvin Jones* (Midnight Walk, Atlantic, avec Thad Jones*,tp, Hank Mobley*,ts, Dollar Brand aka Abdullah Ibrahim*,p), Jackie McLean* (Jacknife, Blue Note(4), avec Larry Willis**,p, et Jack DeJohnette**,dm) et Joe Henderson dont le quartet (Bobby Hutcherson**,vib, Elvin Jones) participe en septembre au festival de Monterey, CA (Live at the Monterey Jazz Festival Highlights Vol. 1, Quicksilver). L’année suivante, Don Moore est présent sur l’album du trompettiste, tromboniste et activiste Clifford Thornton(5), Freedom & Unity (Third World), originaire comme lui de Philly. On perd par la suite toute trace discographique du contrebassiste pendant trente-cinq ans.
A une époque où la scène jazz se contracte sous les effets combinés d’une montée en puissance des musiques commerciales et de la crise économique post Plan Marshall, Don Moore participe en 1969 avec de nombreux musiciens, dont Reggie Workman, Jimmy Owens, Warren Smith et Billy Harper, à la fondation du Collective Black Artists(6) destiné à ouvrir un espace d’expression alternatif pour les jazzmen (lofts, écoles, ateliers d’artistes, etc.). Sans doute en raison de la chape de plomb qui s'abat sur l'Afro-Amérique (Guerre du Vietnam, décès de John Coltrane en 1967, assassinat de Martin Luther King en 1968, après de nombreux autres…), Don Moore devient travailleur social, après avoir obtenu une maîtrise à la Stony Brook University, NY. Il poursuit parallèlement son activité de musicien dans la région de New York, tardivement documentée par un live au Birdland en 2002 avec la chanteuse Tamm E. Hunt (cf. discographie). A cette période, outre un engagement régulier au Perk's (Harlem, NYC) avec Lucy Galliher (p,fl), il se produit essentiellement dans des événements privés. Dans les années 2010, il apparaît lors de concerts et jam-sessions organisées par la Jazz Foundation of America (cf. vidéographie).
Don Moore s’est éteint le 10 juin 2025. Il laisse dans le deuil son épouse, Lea Kobayashi-Moore, sa fille, la chanteuse Indra Rios-Moore (1980), et son fils, Ryan Begel. Une cérémonie en sa mémoire a eu lieu le 17 juin à New Milford, NJ.
Jérôme Partage
Photos X, www.boulevardfuneralhome.com
Image extraite de YouTube
Avec nos remerciements
1. Marian Anderson (1897-1993), originaire de Philadelphie, fut l’une des premières cantatrices afro-américaines à effectuer une carrière internationale (années 1920-1970). A l’image de Paul Robeson, elle allia la perfection du chant à l’engagement pour les Droits civiques. https://mariananderson.exhibits.library.upenn.edu/home
2. Sur l'atmosphère de Philadelphie:
3. L’ensemble des sessions gravées par le New York Art Quartet entre octobre 1964 et juillet 1965 ont été rassemblées dans un coffret 5LP sorti en 2013: Call It Art (Triple Point). 4. Ces sessions ne seront publiées qu’en 1975.
5. Clifford Edward Thornton (6 septembre 1936, Philadelphie, PA – 25 novembre 1983, Genève, Suisse) était issu d’une famille musicienne (il est le cousin de J.C. Moses). Il étudie la trompette avec Donald Byrd en 1957, puis effectue des tournées en Corée et au Japon avec un orchestre militaire. Il rencontre à San Francisco, CA, Sun Ra qui l’initie au free et enregistre avec lui en 1962 à New York où il s’est installé. Le 22 juillet 1967, cinq jours après le décès de John Coltrane, il grave son premier disque en leader, Freedom & Unity (Third World). Il enseigne à la Wesleyan University, CT, de 1969 à 1975 ce qui lui permet d’accueillir sur le campus de nombreux musiciens et de voyager. Il participe ainsi avec Archie Shepp et Grachan Moncur III au Festival panafricain d’Alger en juillet 1969 et passe plus d’un an à Paris. Son intervention au concert en soutien au Black Panther Party à La Mutualité, le 2 novembre 1979 (cf. Jazz Hot n°267-1970), lui vaudra une interdiction de séjour en France (cf. Jazz Hot n°271-1971). En 1974, il enregistre son cinquième et dernier album en leader, The Gardens of Harlem (JCOA) qui réunit une vingtaine de participants (Wadada Leo Smith, Dewey Redman, Carla Bley…). En 1976, il devient conseiller sur les programmes pédagogiques à destination de la communauté afro-américaine au sein du Bureau International de l'Education de l’UNESCO, basé à Genève, où il termine prématurément ses jours en étant resté très actif sur le plan musical. Jazz Hot signale sa disparition et publie un poème en sa mémoire d'Hart Leroy Bibbs dans son n°407-1984.
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DISCOGRAPHIE
Sideman LP 1962. Archie Shepp-Bill Dixon Quartet, Savoy 12178 (=CD Free Factory 065) LP/CD 1963. New York Contemporary Five, Consequences, Fontana 881 013 LP 1963. John Tchicai/Archie Shepp, Rufus, Fontana 881 014 (=CD 1002) LP 1963. Roland Kirk, Kirk in Copenhagen, Mercury 60894 (=CD Verve 0602498612705)
   
CD 1963. New York Contemporary Five, Free Factory 069 LP 1963. New York Contemporary Five, Live at Jazzhus Montmartre Vol. 1, Sonet 36 (=CD Storyville 8209) LP 1963. New York Contemporary Five, Live at Jazzhus Montmartre Vol. 2, Sonet 51 (=CD Storyville 8209) LP 1964. New York Art Quartet, Call It Art, Triple Point 161
LP 1966. Elvin Jones, Midnight Walk, Atlantic 1485 (=CD 27141) LP 1966. Roy Eldridge-Richie Kamuca Quintet, Comin' Home Baby, Pumpkin 107 (2 titres avec Don Moore) LP 1966. Jackie McLean, Jacknife, Blue Note 457-H2 (=CD Mosaic 4-150) CD 1966. Compil., Live at the Monterey Jazz Festival Highlights Vol. 1, Quicksilver 4014 (1 titre avec le Joe Henderson Quartet) LP 1967. Clifford Thornton New Art Ensemble, Freedom & Unity, Third World 9636 (=CD Atavistic UMS/ALP225) CD 2002. Tamm E. Hunt, Live @ Birdland, New Jazz Audience 000-111
   
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VIDÉOGRAPHIE
Don Moore (b), Marjorie Eliot (p), Word Up Community Bookshop, New York, 2012, image extraite de YouTube
1963. Don Moore, album Kirk in Copenhagen, Roland Kirk (ts,fl,multi), Tete Montoliu (p), Niels-Henning Ørsted Pedersen (b), J.C. Moses (dm), Sonny Boy Williamson (hca), Jazzhus Montmartre, Copenhague, Danemark, 24-25 octobre, Mercury MG20894 https://www.youtube.com/playlist?list=OLAK5uy_mp6wiiicwf4XElOWMar8LYoLnE-njU0sY
1963. Don Moore, album New York Contemporary Five Vol. 1, Archie Shepp (ts), Don Cherry (cnt), John Tchicai (as), J.C. Moses (dm), Jazzhus Montmartre, Copenhague, Danemark, 15 novembre, Sonet 36 https://www.youtube.com/playlist?list=PL70WyTmwAOXTxBTPpqhkmfTZGxSCY85EL
2010. Don Moore, Patience Higgins (ss), Marcus Persiani (p), David Gibson (dm), concert-hommage à Andy McLoud III, New York, NY https://www.youtube.com/watch?v=D0sCH9LgwEg
2012. Don Moore, Marjorie Eliot (p), Michael Howell (g), Word Up Community Bookshop, New York, NY https://www.youtube.com/watch?v=O1XHgs4g3-Q
2013. Don Moore, Mark Capon (g), Tameko (p), Richard Rivers (dm), Monday Night Jam at Local 802 hosted by the Jazz Foundation, New York, NY (premier set, jusqu’à 10’25’’) https://www.youtube.com/watch?v=B_C7zqHiS6M
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