Christian Ducasse, Exposition à l'Alcazar, Marseille, 2019 © Claude Vesco
Christian Ducasse, photographe du jazz de talent et ami personnel depuis 1972, est décédé prématurément à la suite d’une courte et douloureuse maladie. Né en 1953 dans une famille qui a suivi la carrière d’un père militaire en Europe et ailleurs (Afrique dont Madagascar…), il a passé son adolescence et une partie de sa jeunesse à Marseille. Lors de ses études supérieures en géographie à Aix-en-Provence, il avait découvert la photographie et le jazz au cœur d'un groupe d'ami(e)s étudiants, mais pas seulement, avec son exceptionnelle aptitude au contact en toutes circonstances. De cette passion pour la photographie qu’il a travaillée avec constance, efficacité et réussite, il a construit une vie épanouie de photographe-reporter aux côtés de Joséphine Pannard, rencontrée à Paris où il s’était installé dans les années 1980.
 Un des premiers autoportraits, 1975 © Christian Ducasse by courtesy Ducasse Family
Il n’a pourtant jamais rompu le lien avec Marseille, où il avait collaboré avec La Marseillaise, Taktik, Forum 92 (radio), et où il a été à l’origine dès 1980 du Cri du Port (Christian est l’inventeur du nom), une association de bénévoles amateurs de jazz qui a commencé dès 1981 à organiser des concerts de jazz, et qui existe encore, professionnalisée aujourd'hui en 2026, (https://criduport.fr/le-cri-du-port-2). C'est dans ce cadre que se sont liées, soudées de longues amitiés avec nombre de personnalités locales dans le jazz: Claude Vesco, Michel Antonelli, Jacques Menichetti, Jean Pelle, Ellen Bertet, et tant d'autres acteurs d'une scène culturelle marseillaise à l'époque encore dans la longue tradition anarcho-marginale de la ville, malgré les débuts dès 1981 de la politique de subvention du culturel (Jack Lang) qui normalisera progressivement et affadira la culture locale et nationale.
Christian Ducasse, Marseille, 2019 © Claude Vesco Curieux de tout, Christian a exercé ses talents photographiques, le plus souvent en noir et blanc, sur une multitude de sujets: le football/l’OM, la mythologie de Marseille (les marchés aux couleurs criardes, les gens aux accents prononcés, ses premières passions), la vie quotidienne, les bars, les amis (selon l’enseignement de Jacques Windenberger, son maître), la campagne, le nucléaire, les voyages, d’autres secteurs… et bien sûr, le jazz. Il a mis son talent de communicant comme de photographe et son opportunisme né dans l'enfance, au service d'un projet de vie très original mêlant vie personnelle et professionnelle, entre cultures au pluriel (expositions, concerts, artistes…), esprit de fête et de rencontres, travail de presse, reportages, collaborant rapidement à de nombreux médias locaux ou nationaux.
«Monté» à Paris au début des années 1980, il est devenu collaborateur de Viva, Jazz Magazine, Le Monde et de beaucoup d’autres hebdomadaires et mensuels. C'est ainsi qu'il a rencontré Joséphine au service photographique de L’Evénement du jeudi. Nous nous consultions régulièrement sur notre mémoire commune, sur le jazz, pour vérifier et enrichir nos informations. Mais curieusement, Christian a peu travaillé avec Jazz Hot. Nous n’en avons jamais parlé parce que Christian était aussi pudique qu’introverti dès qu'il s'agissait de parler de lui-même, de ses pensées profondes… Nous ne partagions pas le même réseau de relations dans le jazz, un milieu aussi clanique que d’autres («les chapelles», les générations, les coteries, les jalousies et rivalités), et donc pas toujours agréable, et nous n’avions pas les mêmes appréciations philosophico-esthétiques, les mêmes motivations. Ça n’empêchait pas son talent, son coup d’œil, ses qualités relationnelles à l'œuvre dans son art photographique, ni des points de complicité parfois dans cette matière et d’autres, et un attachement réciproque de plus de cinquante ans avec des rencontres inopinées sur tel ou tel concert ou festival.
Christian et Joséphine, 2019 © Claude Vesco
Sans perdre le lien avec Paris pour son métier ou avec Marseille pour sa mémoire, Christian et Joséphine s’étaient installés dans La Manche (Le Pirou, Granville, Champeaux, Coutances) depuis les années 1990 où ils ont mené une belle vie de rencontres artistiques, de fêtes, avec les musiciens et artistes en général du cru, de Paris et du monde entier qui venaient à son invitation, notamment à l’Eden Club de Jullouville, un bar-hôtel (alors Hôtel des Falaises) où avait séjourné et joué Bud Powell en 1964. Christian aimait les artistes en général, et a fait beaucoup pour eux, avec respect et modestie. Certains en avaient conscience et ont récompensé par leur présence le quotidien familial pour des moments spéciaux, précieux.
Depuis le covid, Christian participait à Jazz Hot pour des articles de notre rubrique nécrologique (Tears) car il était aussi soucieux que nous de rendre hommage aux grands disparus du jazz, une des musiques qui a passionné et rythmé sa vie jusqu’à la fin, car il avait également développé une attirance pour le raï et ses "figures" qu'il aimait photographier. Nous nous informions réciproquement de ces disparitions dans le jazz et échangions photos, souvenirs et appréciations…
"Dans les pas de Didier Lockwood", exposition des photos de Christian Ducasse, l'Alcazar, Bibliothèque de Marseille, 2019 © Claude Vesco
En dehors de nombreuses expositions sur les thèmes les plus variés, dont l'une des dernières, pour son "éternel" retour à Marseille, à la Bibliothèque de l'Alcazar en 2019, Christian avait participé par ses photos à de nombreux ouvrages sur le jazz et publié récemment un beau livre personnel, Dreaming Drums, avec ses magnifiques photos mises en textes par Franck Médioni, aux Editions Parenthèses… que Jazz Hot n’a pas reçu (bien sûr), mais que j’ai feuilleté chez lui avec ses commentaires en live, quelques jours avant son décès à Coutances où il était revenu après une escapade d’une année en Corse.
Jacquet & Jacquet 1981: Illinois Jacquet et Jean-Denis Jacquet aka "Finnegans", 1er président du Cri du Port, une image qui témoigne des rencontres provoquées par l'humour de Christian © Christian DucasseDe nombreux articles ont rendu à Christian un hommage unanime et mérité, témoignant de son parcours de presse impressionnant (presse nationale, régionale, quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, presse professionnelle…) et plus largement de son art, de son activisme dans la culture et de son sens du contact.
J’étais avec Joséphine et Christian, pour ses derniers instants, le 3 février, les amis sont faits pour ça et c'était un privilège malgré les circonstances de lui parler de tout ce dont nous n'avions pas pu parler avant, et peut-être a-t-il entendu.
La cérémonie d’adieux à Christian s’est déroulée à Coutances le 10 février, avec quelques notes de jazz de Benny Golson («I Remember C…», autant Clifford que Christian ce jour-là, au grand orgue de la Cathédrale), de Wayne Shorter et John Coltrane, devant une assistance nombreuse très émue.
L’équipe de Jazz Hot, une multitude d’ami(e)s des anciens temps marseillais, parisiens et d'ailleurs, du jazz, du Cri du Port et au-delà, s’associent à moi pour partager la peine de Joséphine et d’Henri, leur fils.
Yves Sportis
Photos Claude Vesco et Christian Ducasse by courtesy Remerciements
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