René Mailhes et Beb Papasian, années 1960-70 © Photo X, by courtesy of Ian Papasian
René MAILHES
Gypsy Bop
«Je suis né en 1935. Ma pauvre mère était une Ferret. Mon frère, qui a trois ans et demi de plus que moi,
était danseur de bebop. Mon oncle, c'est Challain Ferret. C'est lui qui m'a appris la guitare.
Il a eu l'intelligence de me dire: «Tu joues le style que tu veux, mais d'abord, avant de jouer, moi,
je t'apprends les accords». Chez moi, Django, c'était la musique nationale. J'avais 3 ans et demi que
j'en entendais déjà. En 1949 (j'avais 13 ans et demi), Charlie Parker est venu avec Kenny Clarke à Paris.
Moi, je ne savais pas. Sidney Bechet, Charlie Parker, je ne les connaissais pas. Ellington, je ne savais pas
qui c'était. Coleman Hawkins, des grands comme ça, j'ignorais. Quand mon frère m'a apporté leurs disques,
alors là, j'ai changé d'avis. J'ai dit: «Je veux jouer de la musique». Je voulais jouer du saxophone ou du piano,
mais je venais d'une famille modeste. Pour le saxophone, ça aurait pu, mais la guitare était déjà là.
Le parrain de mon frère la lui avait achetée. Une bonne Buzzato. Alors, je m'y suis mis. Cette école américaine,
c'est parti quand j'avais 15 ans.»
(René Mailhes, Jazz Hot n°540, mai 1997)
Le guitariste et
compositeur René Mailhes, Néné, s’est éteint à l’âge de 87 ans dans son
14e arrondissement de Paris où il était né, dans le quartier de la Porte
de Vanves. Il avait l’âge de Jazz Hot, et le jazz de Django combiné au bop de la Libération fait qu’en
1949, grâce au Festival International organisé à la Salle Pleyel par
Charles Delaunay avec la venue et l’enregistrement de musiciens
afro-américains, sa vocation se révèle; il sera jazzman!

René Mailhes, 70 ans de Jazz Hot, La Huchette 2005 © Mai Mai
Ayant déjà solidement appris la guitare avec son oncle Challain Ferret(1), et alors que Django Reinhardt(2) disparaît prématurément en 1953, à 18 ans, René est attiré par les guitaristes américains comme Jimmy Raney, Jimmy Gourley qui a élu domicile à Paris. Les disques Blue Note(3) sont largement diffusés par Jazz Selection (Charles Delaunay), le label qui préfigure Vogue, quand Swing avait enregistré Django avant la guerre. Sidney Bechet qui est le pont entre ces deux époques, entre les deux rives jazz de l’Atlantique, s’est réinstallé à Paris, la ville des caves où l’on danse, des lieux de jazz très fréquentés car les bases américaines sont un réservoir touristique important. Nous sommes vers 1953-1954 et René va jouer avec son cousin guitariste Laro Sollero dans la chambre d’hôtel de René Thomas. Il écoute Charlie Parker, Lester Young, Sonny Rollins, mais aussi du blues, B.B. King, John Lee Hooker. Il pénètre l’univers de Duke Ellington grâce au pianiste André Persiany-i qui revient des Etats-Unis en 1957 et le fait rêver de New York à Paname(4); l’immersion dans ce jazz de tradition se fait par des rapports humains authentiques, elle est naturelle, intense, et l’amène à John Coltrane qu’il perçoit comme un musicien de blues mystique pour lequel il développe une passion d’écoute quasi exclusive de 1963 à 1968: il lui rendra hommage dans le titre-clin d’œil de son album-titre Gitrane (Gitan et Coltrane). Puis viendra le temps d’apprivoiser les harmonies de Dexter Gordon, de Joe Diorio,… des curiosités d’apprentissage sans fin pour ce jazz lover.
Côté vie privée, René s’est marié à Mado, et ils sont parents d’une fille en 1955: il essaie de faire vivre sa famille avec la musique, devient professionnel à 25 ans, gravant chez Festival son premier 45t de twist/rock&roll en 1962 en sideman dans la formation Glenn Jack (Jacques Vérières, 1924-2009, l'auteur de «Mon Pote le Gitan») et ses Glenners (www.youtube.com/watch?v=A4jzMcKps_o), à laquelle Babik «Django» Reinhardt participe parfois. René part souvent jouer jusqu’à Berlin où les jazzmen et leur public sont très présents également en raison des bases américaines. Mais en 1963 avec trois enfants de plus, il doit prendre un emploi alimentaire de vendeur en métaux pour un oncle, ferrailleur important à Malakoff à côté de la Porte de Vanves. Le soir, il retrouve sa guitare, la plupart du temps à titre privé, et l’écoute de ses disques, car René est un collectionneur patenté depuis 1949 et adore chiner, en particulier aux Puces de Clignancourt. Il semble avoir fait un enregistrement privé «Waltz of the Oblivions» avec Manu Dibango (org), Jean-François Catoire (b) et Charles Saudrais (dm) à Paris en avril 1967, quelques jams ou concerts sporadiques, notamment à Samois, ou au hasard de ses déplacements en France. En juillet 1967, John Coltrane décède et, en 1970, Laro abandonne le jazz en raison de son engagement religieux pentecôtiste. La période n’est plus favorable au jazz…
Vingt ans d’une vie confortable sur le plan matériel pour sa famille sont passés et, une fois ses enfants élevés, le besoin vital de rejouer du jazz sur scène revient en 1983, toujours plus fort, même au prix d’une réduction drastique de train de vie pour Mado et lui.
Il faudra douze ans à René pour composer la musique de son premier disque leader en 1995 à l’occasion de ses 60 ans, Gopaliné, avec Patrice Galas (org) et Philippe Combelle (dm) pour Iris Musique, le label de Joël Leibovitz qui produira également en 1998 le second, Gitrane, –toujours avec Patrice Galas, au piano cette fois, et Philippe Combelle–, Abdel Kander (g), Dominique Lemerle (b), Idrissa Diop (perc), puis le troisième album leader de René, Chtildo, en 2008, avec Gilda Solve (voc), Patrice Galas et Dominique Lemerle. En 2003, il grave en co-leader l’album Carrément avec Roger Guérin (tp,cnt), Patrice Galas (clav,p), Henri Chenuet (b,perc) pour le label Oreil Productions.
Dans Gopaliné, René a composé «Song for Mac Kak», en hommage au batteur espiègle Jean-Baptiste Mac Kac Reilles, et «Jacquet's Samba» pour son cousin guitariste Jacquet Jack Mailhes; dans Gitrane, «L'homme de Liège» est dédié à René Thomas, «To Django (et à Joseph)» aux deux frères Reinhardt, René compose pour ses spirits. René Mailhes a évidemment enseigné le jazz familialement, mais aussi professionnellement entre 1992 et 1998, léguant les fameux accords, jadis appris de Challain Ferret, à Eric Escoudé, le fils de Christian, comme un trésor que l’on confie!
Un des derniers festivals où René Mailhes joue est le Festival de Salon-de-Provence en juillet 2005 avec Paul Pioli et Georges Locatelli partageant l’affiche avec David Reinhardt et Beb Papazian.
Alain Antonietto et René Mailhes, 70 ans de Jazz Hot, La Huchette, 2005 © Mai Mai
En plus des musiciens précités et figurant en discographie et vidéographie, René a travaillé entre autres avec Joseph Reinhardt, Patrick Saussois, Gilles Clément, Michel Perez, Joe Diorio, Bill Frisell, Carles GR, Christophe Brunat (g), Vivian Villerstein (vln), Siegfried Kessler, Patrick Villanueva (p), Hervé Czak, Jean-Claude Bénéteau, François Carmin, Nicolas Rageau (b), Bruno Ziarelli, Pier Paolo Pozzi, Dominique Artéro (dm). Mais une des amitiés les plus longues de René Mailhes sera celle avec Beb Papasian (g), depuis le début des années 1960, lequel lui consacre une de ses émissions d’animateur radio en 2013 (cf. vidéographie), «Il était une fois… René Mailhes».
Hélène Sportis
Photos Mai Mai et X, by courtesy of Ian Papasian
Image extraite de YouTube
Avec nos remerciements
1. René Challain Ferret (g,1914-1996) est le cousin de Baro, Sarane et Matelo Ferret qui ont aussi joué avec Django Reinhardt. Les trois frères Ferret enregistrent dès 1933 (Baro) et 1935 (Sarane et Matelo). Challain enregistre avec Maurice Speilleux (b), ses trois cousins, Gus Viseur (acc) et Albert Ferreri (ts) à partir de 1938 pour le label Swing. Il passe au Festival de Nice en 1948 avec Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, Joseph Reinhardt et Emmanuel Soudieux (b) et reprend les enregistrements Swing cette année-là avec cette même formation du Quintette du Hot Club de France.
2. Django Reinhardt, parmi plus de 200 occurrences dans Jazz Hot depuis 1935:
• n°401 Juin 1983, Django Reinhardt (1), Le be-bop et la guitare électrique
• n°499-500-501 Avril,Mai,Juin 1993, Dossier Django Reinhardt & Galaxie
• n°600 Mai 2003, Dossier Django Reinhardt
3. Blue Note: cf. Jazz Hot 2025, 90 ans de Jazz Hot, une histoire transatlantique, Le Village Vanguard et Blue Note, L’histoire très jazz & politique d’un collectif artistique épris de liberté
4. Le Paris de René Thomas et André Persiany-i dans Jazz Hot:
• André Persiany-i, n°74 Février 1953, n°124 Septembre 1957, n°561 Juin 1999, n°607 Février 2004
• René Thomas, n°208 Avril 1965, n°283 Mai 1972, n°313 Février 1975, n°530 Mai 1996
• Jimmy Gourley, n°63 Février 1952, n°283 Mai 1972, n°546 Déc 1997-Jan 1998, n°648 Mars 2009 Tears
• Jimmy Raney, n°283 Mai 1972, Jimmy Raney par Jimmy Gourley, numéro Spécial Guitaristes
• Tal Farlow, n°553 Septembre 1998, Tears
• Jim Hall, n°129 Février 1958, n°283 Mai 1972, n°382-383 Mars Avril 1981, n°571 Juin 2000, n°666 Hiver 2013-2014 Tears
• Laro Sollero, n°591 Juin 2002, Tears
• Joe Diorio, n°530 Mai 1996, Joe Diorio, La méthode bleue
• Roger Paraboschi, Jazz Hot 2020, Tears
• Beb Papasian, Jazz Hot 2021, Tears
• Jacques Montagne, Jazz Hot 2023
• Jazz Hot 2024: Tears Christian Escoudé, Charles Lolo Bellonzi, Philippe Combelle

RENÉ MAILHES & JAZZ HOT
• n°138 Décembre 1958, Jazz à la carte (Brèves): France: …René Mailhes/Laro Sollero + Photo
• n°232 Juin 1967, Actualités: Concerts ORTF (…Challain Ferret, Sarane Ferret, René Mailhes, Matelo Ferret, Joseph Reinhardt/Vivian Villerstein, Babik Reinhardt, Boulou Ferré…)
• n°307 Juillet-Août 1974, Comptes rendus concerts, festivals, clubs: …René Mailhes à l'American Center (Raspail)
• n°318 Juillet-Août 1975, Comptes rendus concerts: … René Mailhes au Centre Américain (Raspail)
• n°526, Décembre-Janvier 1995-96, CD René Mailhes, Gopaliné, IMP 922
• n°540 Mai 1997, René Mailhes, interview
Article Django-sur-Seine par Pierre Clama
• n°557 Février 1999, CD René Mailhes, Gitrane, IMP 3001 810
• n°578, 2001, Hommage à Maurice Ferret par René Mailhes/Patrick Saussois à l’Entrepôt avec Christian Escoudé (g), Georges Locatelli (g), Beb Papazian (g), René Mailhes (g), Carles GR (g), Christophe Brunat (g), accompagnés de JeanClaude Bénéteau (b), François Carmin (b), Bruno Ziarelli (dm) et Dominique Artéro (dm)
• n°581 Juin 2001, Sun Ra Arkestra, Noé Reinhardt, René Mailhes, Richard Raux à Jazz en Artois
• n°619 Avril 2005, On the road, René Mailhes/Patrice Galas à L’Entrepôt
• n°624 Octobre 2005, Paul Pioli/Georges Locatelli/René Mailhes au 39e Jazz à Salon-de-Provence
• n°647 Hiver 2008, CD René Mailhes Trio, Chtildo, Iris Musique 3001 985
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