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Bertrand Tavernier

25 mars 2021
25 avril 1941, Lyon, Rhône - 25 mars 2021, Sainte Maxime, Var
© Jazz Hot 2021

Bertrand Tavernier et Dexter Gordon sur le tournage de Round Midnight, 1985 © Etienne George by courtesy of Little Bear
Bertrand Tavernier et Dexter Gordon sur le tournage de Round Midnight, 1985 © Etienne George by courtesy of Little Bear

Bertrand TAVERNIER

'Round Jazz



Le réalisateur, écrivain et grand amateur de jazz, Bertrand (René, Maurice) Tavernier, né à Lyon en 1941 est décédé à Sainte-Maxime dans le Var le 25 mars 2021. Dans une grande œuvre qui a prolongé la plus belle tradition du cinéma en France, Bertrand Tavernier n'a jamais été loin du jazz, lui conférant même une partie de son éternité à partir d'un excellent documentaire, Mississippi Blues, et d'un film émouvant, Round Midnight (Autour de Minuit) où le hasard et la nécessité provoquèrent la rencontre magique entre un réalisateur qui aimait le jazz et un artiste du jazz qui aimait le cinéma.

                                        «Il faut faire un film en se disant qu’on va arriver à faire changer le cours de l’histoire,
                                        et en même temps, avoir l’humilité de penser que si on réussit à toucher deux personnes,
                                        on aura réussi quelque chose d’extraordinaire.
»
                                                      Bertrand Tavernier citant Jean Renoir (Voyage à travers le cinéma français)

Cette idée duale est si calquée sur l’histoire du jazz (le projet de changer le cours de l’histoire et l’humilité de toucher deux personnes) qu’on comprend comment jazz et cinéma sont nés et ont entretenu la flamme de l’humanisme comme pratique artistique populaire par l’émotion directe, et souvent en se combinant, aussi bien dans le cinéma européen –français, italien, anglais, allemand– qu’américain.
Hélène Sportis
avec la complicité de Mathieu Perez, Yves Sportis
Photos: Etienne George by courtesy of Little Bear/Frédéric Bourboulon,
Brian McMillen by courtesy of Todd Barkan/Keystone Korner,
Cristina Lopez-Dupuis by courtesy,
Michel Perez by courtesy
images extraites de
YouTube
Avec nos remerciements à tou-te-s



Au sein d’une famille bourgeoise de la Capitale des Gaules, des soyeux, de la gastronomie, du siège des Industries d’Auguste et Louis Lumière, inventeurs à Lyon du kinétographe-kinétoscope, Bertrand est né d’un père, René, se situant au centre de l’échiquier politique, anti-vichyste et anti-communiste; poète résistant, s’essayant, en pleine guerre, au dur métier de la presse littéraire indépendante, avec la revue Confluences (1941-1944), René abrite, un temps, Louis Aragon et Elsa Triolet. Cette histoire familiale lyonnaise construira Bertrand Tavernier qui, très jeune, dans la France de la Libération, devient un assidu des ciné-clubs amateurs, puis de la Cinémathèque Française de Bernard Langlois et Lotte Eisner, deux collectionneurs de mémoire à destination du public, après l’arrivée de la famille à Paris: un exercice d’observation sociale intense, analytique.

Au lycée, Bertrand est le condisciple de Volker Schlöndorff(1), et sera son assistant pour un court-métrage de 12 minutes (Wen kümmert's?,1960), délaissant ses études de droit; puis il devient l’assistant de Jean-Pierre Melville, en 1961, pour Léon Morin, prêtre(2), de Luigi Zampa (Una Questione d'onore, 1966), un des passeurs du néo-réalisme, et l’attaché de presse de Stanley Kubrick (1964-1974). Toutes ces années de boulimie d’images l’amènent naturellement au journalisme de cinéma, notamment américain, pour lequel il ne manque pas d’interviewer les plus grands réalisateurs de ce «cépage», d’analyser, creuser et déguster ce «terroir», en bec fin qu’il était. Il coécrira avec Jean-Pierre Coursodon en 1995, 50 ans de cinéma américain, et en 2019, Amis américains, Entretiens avec les grands auteurs d'Hollywood.


 Bertrand Tavernier sur le tournage écoutant, en amateur de jazz, Herbie Hancock, 1985 © Etienne George by courtesy of Little Bear
Bertrand Tavernier sur le tournage écoutant, en amateur de jazz, Herbie Hancock, 1985
© Etienne George by courtesy of Little Bear


La gastronomie de sa ville natale, la perception sensorielle, l’écriture, le cinéma… et le jazz que le cinéaste dit avoir découvert à 14 ans avec Don Byas, Duke Ellington, Jazz Hot et Boris Vian, entre autres découvertes, seront ses cinq points d’ancrage définitifs (cf. vidéographie). Il réalisera quarante films dont L’Horloger de Saint Paul (1974), Que la Fête commence (1975), Le Juge et l’assassin (1976), Coup de Torchon (1981), Mississippi Blues, documentaire coréalisé en 1983 avec Robert Parrish (1916-1995), Round Midnight (1986)(3), La Fille de d’Artagnan (1994, sur une idée de Riccardo Freda), Dans la brume électrique (2009, avec Tommy Lee Jones)(4). En 2017, après avoir fait un film du même titre en 2016, il réalise neuf documentaires Voyages à travers le cinéma français (France5), évoquant en particulier Jean Renoir (film Charleston Parade, 1927), Marcel Carné, Jacques Becker, Max Ophüls, Marcel Pagnol, Julien Duvivier, Jean-Pierre Melville, Henri Verneuil, Robert Siodmak, Anatole Litvak: tous ayant eu une fréquentation du jazz, soft power des Etats-Unis aux deux Libérations. Il tournera la dernière scène de Round Midnight à Lyon, évidemment, et l’ambiance festive durant le tournage reste inoubliable pour tous… Autant dire que la personnalité de Bertrand Tavernier était osmotique dans tous ses centres d’intérêts.

Le cinéaste a été marié à Colo (Claudine) O’Hagan Tavernier (1965-1981), scénariste née au Royaume-Uni (1942, Guildford, Surrey-2020, Paris) qui a travaillé avec lui, entre autres sur le film Round Midnight. Ils ont eu deux enfants Nils et Tiffany Tavernier. Bertrand Tavernier s’était remarié en 2005 avec la scénariste Sarah Thibau.
L'équipe de Jazz Hot partage la peine de sa famille et de ses proches.


1. Cinéaste qui fréquente la Cinémathèque Française, proche de Lotte Eisner, et qui a réalisé A Gathering of Old Men (Colère en Louisiane), d’après Ernest J. Gaines, musique Ron Carter, 1987, USA-RFA
 
2. Cinéaste accroc au jazz, qui fait entre autre jouer Roger Paraboschi https://www.jazzhot.net/PBEvents.asp?ActionID=67240448&PBMItemID=36229 (dm) dans le club «Martey’s», de son film Le Samouraï, musique de François de Roubaix, 1967, France
https://www.youtube.com/watch?v=HUC0uwDdQE4

3. Round Midnight, tourné l’été 1985, à Lyon, Paris, New York, sortie automne 1986, avec Dexter Gordon (1923-1990), musique d’Herbie Hancock, scénario adapté du roman autobiographique de Francis Paudras, La Danse des infidèles, relatant la relation qu'entretint Francis Paudras avec le pianiste Bud Powell au début des années 1960.
Dexter Gordon, magnifique acteur naturel, campe le personnage du saxophoniste ténor, Dale Turner, alcoolique, isolé  de sa famille à New York dans les années 1950. Il a l’occasion de venir jouer à Paris, où il perçoit le respect dû à son talent et l’humanité de ceux pour qui la couleur ne compte pas. Un Parisien amateur de sa musique et sa fille tentent de l’aider.

4. Un détective de la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina de 2005 rencontre et discute avec des esprits-fantômes de soldats confédérés qui l’aident à réfléchir pendant son enquête sur des prostituées assassinées et un lynchage raciste remontant à 1965; le film et l’enquêteur mettent à nu la corruption et la collusion entre hommes d'affaires,  police et notables locaux.


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Jazz Hot n°434-1986, Dexter Gordon en couverture

BERTRAND TAVERNIER & JAZZ HOT

«Tavernier, sur la piste du Blues», à propos de Mississippi Blues, coréalisé avec Robert Parrish

Des nouvelles du tournage entre Paris et New York de Round Midnight

Numéro Spécial Autour de Minuit (Round Midnight), avec les interviews des différents participants sur le tournage dont Bertrand Tavernier et les musiciens.





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FILMOGRAPHIE

BERTRAND TAVERNIER RÉALISATEUR

Bertrand Tavernier et Dexter Gordon sur le tournage de Round Midnight, 1985 © Etienne George by courtesy of Little Bear

Bertrand Tavernier et Dexter Gordon sur le tournage de Round Midnight, 1985
© Etienne George by courtesy of Little Bear

Réalisateur pour le cinéma
1964. Les Baisers, segment Baiser de Judas
1964. La Chance et l'amour, segment Une chance explosive
1974. L'Horloger de Saint-Paul
1975. Que la fête commence...
1976. Le Juge et l'assassin
1977. Des Enfants gâtés
1980. La Mort en direct
1980. Une Semaine de vacances
1981. Coup de torchon
1983. Ciné Citron (court métrage)
1983. La 800e Génération (court métrage)
1983. Mississippi Blues (Pays d'octobre) (documentaire)
1984. Un Dimanche à la campagne
1986. Round Midnight (Autour de minuit)
1987. La Passion Béatrice
1989. La Vie et rien d'autre
1990. Daddy nostalgie
1991. Contre l'oubli, segment Pour Aung San Suu Kyi, Myanmar(documentaire)
1992. La Guerre sans nom (documentaire)
1992. L.627
1994. La Fille de d'Artagnan
1995. L'Appât
1996. Capitaine Conan
1999. Ça commence aujourd'hui
2001. Histoires de vies brisées. Les «double peine» de Lyon(documentaire)
2002. Laissez-passer
2004. Holy Lola
2009. In the Electric Mist (Dans la brume électrique)
2010. La Princesse de Montpensier
2013. Quai d'Orsay
2016. Voyage à travers le cinéma français (documentaire)

Réalisateur pour la télévision
1982. Philippe Soupault
1988. Lyon, le regard intérieur
1996. La Lettre
1997. De l'autre côté du périph (coréalisé avec Nils Tavernier)
2001. Les Enfants de Thiès
2017. Voyage à travers le cinéma français (série documentaire pour France 5).



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Bertrand Tavernier: Voyage à travers le cinéma français - Bande Annonce Officielle, image extraite de YouTube
Bertrand Tavernier: Voyage à travers le cinéma français - Bande Annonce Officielle, image extraite de YouTube

VIDEOGRAPHIE

Une collection d'images sur l'histoire du cinéma pour resituer la personnalité de Bertrand Tavernier, ciné-jazzo-phile en formation, amateur d’écriture, chroniqueur jusqu’au bout de la vie, conservateur-partageur de mémoire du cinéma, aussi français quand les réalisateurs sont connaisseurs d’Amérique et de jazz, et enfin sur ses projets et idées… 

1949. Jacques Becker, Rendez-vous de Juillet, musique Jean Wiener, Claude Luter, 
Mezz Mezzrow, Bernard Peiffer, Rex Stewart, Ernest Guillou (Guillon)

1949. Max Ophüls, Pris au piège (Caught), musique Friedrich Hollaender

1959. Jean-Pierre Melville, Deux hommes dans Manhattan, musique de Martial Solal et Christian Chevallier

1962. Bertrand Tavernier, jeune cinéphile, émission L'avenir est à vous: Les Jeunes et le Cinéma, Librairie Le Minotaure (1948-1987), 2 rue des Beaux-Arts, Paris 6e

1965. Marcel Carné, Trois chambres à Manhattan, musique de Martial Solal et Mal Waldron

1979. Interview biographique, © Spécial Cinéma/RTS, 6 mars

1982. Extraits d'une rencontre filmée par Bertrand Tavernier entre Philippe Soupault et Jean Aurenche, dans un documentaire d’Antoine Gallien pour la série Un Siècle d’écrivains, diffusé le 14 décembre 2000, France3

1983. Mississippi Blues, documentaire musical coréalisé Bertrand Tavernier- Robert Parrish

Photo 4-Bertrand Tavernier et Dexter Gordon, 1985, Etienne George by courtesy of Little Bear
1985. Tavernier tourne Round Midnight, interview Pathé Journal

1986. Round Midnight, film de Bertrand Tavernier avec Dexter Gordon qui a eu plusieurs prix en tant qu’acteur, «Body and Soul», «Chan’s Song», «How Long Has This Been Going On?», «As Time Goes By », «Still Time», «The Peacocks», «Body and Soul» + interviews d’époque, des participants, sur les raisons d’avoir réalisé ce film, archives INA/A2, 24 septembre
Conférence du 25 février 2014, sur le film aux Etats-Unis avec Bertrand Tavernier, Michael Cuscuna, Maxine Gordon, Mark Ruffin, John Szwed, ©Columbia University School of the Arts et Maison Francaise, Center For Jazz Studies: comment le film a pu finalement se financer

1995. Bertrand Tavernier, «cinéaste lyonnais», et Président de l’Institut Lumière, parle de Lyon, de son père, de la lumière de la ville de son enfance, à l’occasion du Centenaire du cinéma né le 19 mars 1895, © Autrement Dit/France 3 Lyon, Archives INA

1996. Bertrand Tavernier dans le documentaire Dexter Gordon: More Than You Know, de Don McGlynn, minute 42.10, et Dexter Gordon parle de l’importance de tourner un film sur la réalité de la vie des musiciens

2005-2021. DVDBlog, les chroniques de Bertrand Tavernier sur sacd.fr

2009. Dans la brume électrique, film de Bertrand Tavernier

2016. Mississippi Blues, Dans la brume électrique, Round Midnight: conférence de Bertrand Tavernier sur sa trilogie américaine, Cité de Musique/Philharmonie, Paris, 4 décembre

2017. Voyages à travers le cinéma français, série de neuf documentaires, 21 février, 21 mars

2020. Interview de Bertrand Tavernier, sur la politique, ses projets et les problèmes de financement de son prochain film (ici dans son rôle de producteur), nous sommes le 12 mars…, ©L’Interview sans fard/Public Sénat


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Art Pepper, Jack Hirschman (un poète de la Beat génération) à l'écoute des histoires de Dexter Gordon, Keystone Korner San Francisco © Brian McMillen by courtesy of Todd Barkan Keystone Korner
Art Pepper, Jack Hirschman (poète de la Beat Generation) à l'écoute des histoires de Dexter Gordon,
Keystone Korner San Francisco © Brian McMillen by courtesy of Todd Barkan Keystone Korner 

Bertrand TAVERNIER

 Our Man in Paris*


Todd BARKAN (producteur) 
Fondateur du Keystone Korner de San Francisco et du Keystone Korner de Baltimore (cf. Jazz Hot n°671)
In the early 1970’s, when Dexter Gordon used to perform regularly as a single with West Coast rhythm sections around the Christmas holidays at the Keystone Korner in San Francisco (in tandem with visiting some family members in Los Angeles before his official «Homecoming» in New York later in the decade), LTD used to regale us late at night with tales about many of his most beloved exploits and musical memories, including his uncredited performance as a saxophonist in the prison band for the 1955 Warner Bros. movie Unchained, filmed in Chino, California.
He would spend hours talking lovingly not only about Louis Armstrong and the Eckstine Big Band, Lady Day, Ben Webster, and his favorite song lyrics, but also about the books and films he was most passionate about. As I experienced more and more of Dexter's incomparable story-telling abilities on and off the bandstand, I came to realize that for « Big Red » music was cinema, and cinema was music. 
So, it came as absolutely no surprise to me whatsoever when I first saw Dexter on the huge Epinay-sur-Seine soundstage for Round Midnight in Paris in 1985, as he stretched out his long arms and twirled his fingers to happily tell me, «Toddsy, I've been preparing to play this role all my life.» It was as inevitable and wonderful as the most beautiful rainbow emerging after a rainstorm.

Au début des années 1970, lorsque Dexter Gordon se produisait régulièrement avec des sections rythmiques de la Côte Ouest, autour des vacances de Noël au Keystone Korner, à San Francisco (et allait voir des membres de sa famille à Los Angeles, avant son «retour» officiel à New York plus tard dans la décennie), Long Tall Dexter nous régalait tard dans la nuit avec des histoires sur nombre de ses exploits et souvenirs musicaux préférés, y compris sa performance non créditée de saxophoniste dans l’orchestre de la prison dans le film Unchained(1), tourné pour Warner Bros. en 1955 à Chino, Californie.
Il parlait amoureusement des heures durant. Non seulement de Louis Armstrong et de l'Eckstine Big Band, de Lady Day, de Ben Webster et de ses paroles de chansons favorites, mais aussi des livres et des films qui le passionnaient le plus. En découvrant de plus en plus le talent de conteur sans égal de Dexter à la ville comme à la scène, j'ai compris que, pour «Big Red», la musique, c’était du cinéma, et le cinéma, de la musique.
Ce n’était donc pas une surprise pour moi lorsque j’ai vu Dexter pour la première fois dans l’immense studio d’enregistrement d’Épinay-sur-Seine pour Round Midnight, à Paris en 1985, alors qu’il étendait ses longs bras et faisait tournoyer ses doigts pour me dire joyeusement : «Toddsy, je me suis préparé à jouer ce rôle toute ma vie.» C'était aussi inéluctable et merveilleux que le plus bel arc-en-ciel après un orage.

L'affiche du film Unchained, 1955

1.
The 1955 Warner Bros film "Unchained" is best known for its haunting Alex North soundtrack theme "Unchained Melody" and was filmed in the Chino Prison, in San Bernadino County, very near Dexter's home town of Los Angeles, California. The Hall Bartlett movie starred a very famous American football player, Elroy "Crazy Legs" Hirsch.» Todd BARKAN

1. Le film Unchained (Hall Bartlett, 1955, Warner Bros) est connu pour son thème envoûtant de la bande originale d'Alex North «Unchained Melody» et a été filmé dans la prison de Chino, dans le comté de San Bernadino, très près de la ville natale de Dexter, Los Angeles, CA. Le film mettait en vedette un footballeur américain très célèbre, Elroy «Crazy Legs» Hirsch.» Todd BARKAN


Ron CARTER (b)
I found it very interesting that Bertrand Tavernier wanted real musicians to play music on screen and perhaps have a line or two in the film. Not only did he want the music to sound real but he wanted to hear and meet the musicians who he was a fan of. He got to do both.

J'ai trouvé très intéressant que Bertrand Tavernier veuille de vrais musiciens pour jouer de la musique à l'écran et peut-être avoir une réplique ou deux dans le film. Non seulement il voulait que la musique sonne vrai, mais aussi entendre et rencontrer les musiciens dont il était fan. Il a fait les deux. 

Ron Carter, Bertrand Tavernier, Cedar Walton, aux Studios Eclair à Epinay-sur-Seine, 1985 © Cristina Lopez-Dupuy by courtesy
Ron Carter, Bertrand Tavernier, Cedar Walton, aux Studios Eclair à Epinay-sur-Seine, 1985
© Cristina Lopez-Dupuy by courtesy

Michael CUSCUNA (producteur)
I first met Bertrand Tavernier when he was in pre-production for the film Round Midnight. Once Dexter Gordon was cast, the film took shape. Bertrand reached out to me to function as a script and musical consultant. During the summer of 1986, this usually meant commuting between New York and Paris every week for several months. All the American musicians loved Bertrand and appreciated the care he put into the sets and the photography. Each morning when we rode to film studio, we were given the script pages to be shot that day. We study them and make a list of changes to make the dialogue more realistic. Bertrand received the list graciously and incorporated the changes. He was after something that rang true and honored the musicians who made this extraordinary music. There has never been a film about jazz like it before it or since. His Paris apartments were always cluttered with CDs and he would enthusiastically turn on anyone who cared to listened to his latest musical passions. Many of us began a lifelong friendship with Bertrand that remained until his passing a few days ago. Bertrand was a remarkable filmmaker with a great range. His Quai d’Orsay is one of the greatest comedic films I’ve ever seen.

J'ai rencontré Bertrand Tavernier pour la première fois lorsqu'il était en pré-production pour le film Round Midnight. Une fois que Dexter Gordon a été choisi, le film a pris forme. Bertrand m'a contacté pour travailler en tant que scripte et consultant musical. Au cours de l'été 1986 (Ndlr : en fait, été 1985), cela impliquait généralement de faire la navette entre New York et Paris chaque semaine pendant plusieurs mois. Tous les musiciens américains adoraient Bertrand et appréciaient le soin qu'il apportait aux décors et à la photographie. Chaque matin, lorsque nous allions au studio de cinéma, on nous donnait les pages de scénario à tourner ce jour-là. On les étudiait et dressait une liste de modifications pour rendre le dialogue plus réaliste. Bertrand acceptait la liste aimablement et incorporait les changements. Il recherchait quelque chose qui sonnait vrai et faisait honneur aux musiciens qui ont créé cette musique extraordinaire. Il n'y a jamais eu de film sur le jazz comme celui-là avant ou depuis. Ses appartements parisiens étaient toujours remplis de CDs et il faisait découvrir avec enthousiasme ses dernières passions musicales à quiconque souhaitait les écouter. Beaucoup d'entre nous avons établi une amitié de longue date avec Bertrand, jusqu'à son décès il y a quelques jours. Bertrand était un cinéaste remarquable, avec une grande variété de films. Son Quai d’Orsay est l’une des plus grandes comédies que j’ai vues.


Maxine GORDON
(manager et épouse de Dexter Gordon, fondatrice de la Dexter Gordon Society,
auteur de Dexter Gordon: Sophisticated Giant, paru chez University of California Press,
traduction en français parue chez Lenka Lente)
L'affiche de Round Midnight, Réal. Bertrand TavernierWhen Bertrand Tavernier first came to our apartment in New York City in 1976, Dexter said that he knew that there would be a film about Jazz musicians that would be honest and meaningful. He felt that Bertrand loved the music and wanted to work with the musicians in the film to be sure that their story would be told. He wanted to have all the music played live and he wanted the dialogue to be forthright and true. Bertrand did what he promised and more. He spent hours with Dexter talking and laughing and working on the script and the feeling of the film. 
When the film was shown at the Venice Film Festival, there was complete silence at the end. I was worried at first and then the audience turned around and stood up and gave an ovation to Dexter and Bertrand in the balcony. At that moment, Bertrand had tears running down his cheeks and Dexter consoled him by saying, "You have made a film that will be seen forever." When I watch Round Midnight, I see so many of our beloved friends who are no longer with us - Bobby Hutcherson, Cedar Walton, Tony Williams, Freddie Hubbard, Pierre Michelot… But thanks to Bertrand, they will always be with us. Thank you, Bertrand Tavernier. Your work was done with love and it is forever.

Dexte Gordon: Sophisticated Giant par Maxine Gordon, University oc California Press (en France, traduction par Lenka Lente)Lorsque Bertrand Tavernier est venu pour la première fois dans notre appartement à New York, en 1976, Dexter a déclaré qu'il savait qu'il y aurait un film sur les musiciens de jazz qui serait honnête et significatif. Il a senti que Bertrand aimait la musique et voulait travailler avec les musiciens du film pour être sûr que leur histoire soit racontée. Il a demandé que toute la musique soit jouée en direct, et que le dialogue soit franc et vrai. Bertrand a fait ce qu'il avait promis, et plus encore. Il a passé des heures avec Dexter à parler, à rire et à travailler sur le scénario et le feeling du film. 
Lorsque le film a été projeté à la Mostra de Venise, il y a eu un grand silence à la fin. J'étais inquiète au début, puis le public s'est retourné, s'est levé et a ovationné Dexter et Bertrand sur le balcon. A ce moment-là, Bertrand avait des larmes qui coulaient sur ses joues. Dexter lui a dit: «Tu as fait un film qui sera toujours apprécié.» Quand je regarde Round Midnight, je vois tant de nos amis bien-aimés qui ne sont plus avec nous -Bobby Hutcherson, Cedar Walton, Tony Williams, Freddie Hubbard, Pierre Michelot... Grâce à Bertrand, ils seront toujours avec nous. Merci Bertrand Tavernier. Ton travail a été fait avec amour, et il restera à jamais.


Palle MIKKELBORG (tp, flh)
The sad news of Bertrand Tavernier´s death brings many memories to mind of my participation in the filming of Round Midnight.
My friendship with Dexter Gordon (from his years in Copenhagen and specifically our collaboration on the album project More Than You Know) was a treasured gift and meant that it was such a privilege to receive the call to be a small part of Round Midnight. It was Dexter´s idea and gift to Denmark that Mads Vinding and I would represent Larsen and Sørensen, the owners of the two most important jazz clubs in Copenhagen - both called Montmartre.
I have a very special memory of an evening with Maestro Tavernier where he opened up in such an insightful and respectful way about his many experiences on his journey in the world of art. 
What a privilege to have met such an artist so full of wisdom – I am deeply thankful!
Copenhagen, 4th April 2021
Dexter Gordon, More Than You Know, SteepleChase


La triste nouvelle de la mort de Bertrand Tavernier me ramène à de nombreux souvenirs de ma participation au tournage de Round Midnight.
Je chérissais mon amitié avec Dexter Gordon (depuis ses années à Copenhague et, plus particulièrement, depuis notre collaboration sur l’album More Than You Know). C'était un tel privilège d’être engagé pour faire partie de Round Midnight. C'était l'idée et le cadeau de Dexter au Danemark que Mads Vinding et moi représentions Larsen et Sørensen, les patrons des deux plus importants clubs de jazz de Copenhague –tous deux appelés Montmartre.
Je garde un souvenir très fort d'une soirée avec Maestro Tavernier où il m’a parlé d'une manière si perspicace et respectueuse de ses nombreuses aventures artistiques.
Quel privilège d'avoir rencontré un artiste aussi plein de sagesse. J'en suis profondément reconnaissant !
Copenhague, 4 avril 2021


Michel PEREZ (g)
Durant l’été 1985, je me trouvais au fin fond du Vercors avec ma femme. On logeait dans un petit hameau d’une dizaine de maisons. Il n’y avait qu’un seul téléphone pour l’ensemble. Lorsque j’ai reçu l’appel de Little Bear, la maison de production de Bertrand Tavernier, j’étais stupéfait et ravi! 
Le tournage de Round Midnight venait de se terminer à Paris. Il restait à tourner la séquence finale du concert en plein air. Deux jours de répétition étaient prévus à Lyon.
Il y avait Herbie Hancock, Wayne Shorter, Mads Vinding et Tony Williams. Le reste de l’orchestre se composait d’une dizaine de musiciens de la région Rhône-Alpes. Cette attention-là de Tavernier, Lyonnais comme moi, nous a beaucoup touchés.
A la première répétition, ne sachant pas où installer mon ampli de guitare, je l’avais déposé à deux pas de la batterie jaune de Tony Williams. Celui-ci m’a fait signe de m’installer un peu plus loin. A la pause, j’ai joué très discrètement sa composition «Pee Wee», simplement exposée en accords. L’attention de Tony s’est portée vers moi, et il m’a dit: «Bon, maintenant, tu peux rapprocher ton ampli!» Tous étaient gentils, généreux, accessibles. A chaque fois que je demandais des précisions à Herbie sur ses partitions, il était toujours disponible. 
Le soir du tournage, on jouait au Théâtre antique de Fourvière devant 4000 spectateurs. Il y a eu plusieurs prises, dont une avec Herbie et l’excellente chanteuse Lonette McKee qui a été coupée au montage. Quand tout a été fini, Herbie Hancock, Wayne Shorter, Mads Vinding et Tony Williams ont joué en quartet. Puis, il y a eu un bœuf. Et je me suis retrouvé sur scène avec eux pour jouer un blues de Miles!
Finalement, je n'ai pas vraiment échangé avec Tavernier. Quelques années plus tard, il est venu me voir en concert à la Tour Rose, dans le Vieux Lyon. Je jouais en duo avec le pianiste Mario Stantchev. Dexter venait de mourir. Tavernier m’avait raconté que, pour ses derniers instants, il avait demandé que des chanteuses lui chantent des standards. Dexter est parti comme ça. C’est magnifique! 

During the summer of 1985, I was deep in the Vercors Massif with my wife. We were staying in a small village of ten houses. There was only one phone for the whole thing. So, when I got the call from Little Bear, Bertrand Tavernier's production company, I was amazed and delighted!
Filming for Round Midnight had just ended in Paris. All that remained to be done was to shoot the final sequence of the outdoor concert. Two days of rehearsal were planned in Lyon.
There was Herbie Hancock, Wayne Shorter, Mads Vinding and Tony Williams. The rest of the orchestra consisted of ten musicians from the Rhône-Alpes region. This attention from Tavernier, from Lyon like me, touched us a lot.
At the first rehearsal, not knowing where to put my guitar amp, I put it down a step away from Tony Williams’ yellow drums. He motioned for me to move a little further away. During the break, I played his tune «Pee Wee» very discreetly, just playing the melody in block-chords. Tony turned to me and said, «Okay, now you can bring your amp closer!» They were all kind, generous, approachable. Whenever I asked Herbie about his scores, he was always available.
On the evening of the shoot, we played at the Ancient Roman Theatre of Fourvière in front of 4,000 spectators. There were several takes, including one with Herbie and the great vocalist Lonette McKee, which was cut out. When it was all over, Herbie Hancock, Wayne Shorter, Mads Vinding and Tony Williams played in quartet. Then, there was a jam session. I found myself on stage playing with them one of Miles’ blues!
In the end, I didn't really talk to Tavernier. A few years later, he came to see me in concert at the Tour Rose, in Old Lyon. I was playing in a duet with pianist Mario Stantchev. Dexter had just passed. Tavernier told me that, for his last moments, he had asked that female vocalists sing standards to him. Dexter left like this. That's beautiful!

Herbie Hancock (à gauche de dos), Wayne Shorter et Michel Perez (au centre), Théâtre antique de Fourvière, Lyon, 1985 © photo X by courtesy of Michel Perez
Herbie Hancock (à gauche de dos), Wayne Shorter et Michel Perez (au centre),
Théâtre antique de Fourvière, Lyon, 1985 © photo X by courtesy of Michel Perez

Mads VINDING (b)
It was a highlight of my career participating in the making of Round Midnight, and I was very honored that Dexter Gordon chose me to do it. I was booked for 3 weeks. The first 2 weeks nothing happened, so I spent the time in the hotel composing music for another film. I had dinner with Bertrand, where he explained about the movie and my role in it. He was an easy-going person with great charisma and humor. When they finally called me on the set, I got a chance to play with my all-time heroes Wayne Shorter, Herbie Hancock and Tony Williams. Incredible musicians and I will never forget the experience of doing a live concert in Lyon with them. 

Participer au tournage de Round Midnight fut un moment phare de ma carrière. Et je suis très reconnaissant à Dexter Gordon de m’avoir choisi. J'ai été engagé pour trois semaines. Durant les deux premières, rien ne s'est passé, alors je suis resté à l'hôtel pour composer de la musique pour un autre film. J'ai dîné avec Bertrand, il m'a expliqué le film et mon rôle. C'était quelqu’un de sympathique, avec beaucoup de charisme et d'humour. Quand on m’a finalement appelé sur le plateau, j'ai eu l’opportunité de jouer avec mes héros de tous les temps, Wayne Shorter, Herbie Hancock et Tony Williams. Des musiciens incroyables. Je n'oublierai jamais l'expérience d’avoir fait un concert à Lyon avec eux.

1963. Dexter Gordon, Our Man in Paris, Blue Note
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 Our Man in Paris est le titre d'un album de Dexter Gordon, Blue Note 4146, enregistré à Paris en 1963 avec Bud Powell, Pierre Michelot et Kenny Clarke, un album qui réunit dans le temps de l'action du film (le début des années 1960) le héros original et réel qui inspira La Danse des infidèles de Francis Paudras, Bud Powell, et celui qui l'incarnera plus de vingt ans après à l'écran sous la direction de Bertrand Tavernier, le légendaire saxophoniste ténor Dexter Gordon mais aussi le grand acteur naturel qui contribua à faire de ce film une épopée, aussi bien pour le résultat que pour le tournage.

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