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Daniel Chauvet

8 avril 2020
18 avril 1945, Saint-Germier (Deux-Sèvres) - 8 avril 2020, Nice (Alpes-Maritimes)
© Jazz Hot 2020

Daniel Chauvet, 2015 © Jose Horna

Daniel CHAUVET
(1945-2020)

Nous avons perdu, dans ce tourbillon mortifère lié à la désorganisation irresponsable des services sanitaires du pays, notre correspondant Daniel Chauvet, notre très cher ami, excellent contrebassiste de jazz, dont la gentillesse naturelle alliée à une excellente connaissance du jazz ont contribué à la qualité de notre revue depuis de nombreuses années. Il était non seulement notre grand ami, mais, au-delà, le compagnon de route de tout ce que compte le jazz dans la grande région niçoise, en France et en Italie, le Festival de jazz de Nice de toutes les époques en particulier dont il a immortalisé récemment l'histoire dans un beau livre. Il a régulièrement informé les lecteurs de Jazz Hot de l'actualité régionale, les grands et petits festivals, les concerts, partageant sa passion avec les artistes qu'il mettait en valeur par ses chroniques de disques toujours bienveillantes et ses comptes-rendus enthousiastes. Nous publierons bientôt un hommage pour raconter en détail son chemin de passion pour le jazz. En ces moments très douloureux, nous pensons d’abord à sa famille, à ses proches et surtout à son épouse Lise et sa fille Marion qui l'ont accompagné avec amour dans  cette belle vie jusque dans ses derniers instants. L'équipe de Jazz Hot, réunie des quatre coins du monde en 2015, gardera le souvenir de l’homme charmant et du bon contrebassiste de jazz, joueur, aussi élégant que modeste, lors d'un bel anniversaire de la revue, et partage leur peine. Yves Sportis

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Daniel CHAUVET

Un parcours exemplaire

Daniel et Lise Chauvet, Antibes, 2008 © Félix W. Sportis


Daniel et Lise Chauvet, Antibes, 2008
© Félix W. Sportis


C'est avec une très grande tristesse que nous avons appris le décès du correspondant de Jazz Hot sur la Côte d’Azur, Daniel Chauvet, dans la nuit du 7 au 8 avril 2020 à l’Hôpital Pasteur de Nice, des suites d’un accident vasculaire cérébral lié à une chute malheureuse à son domicile.
Daniel Chauvet était né à une trentaine de kilomètres de Poitiers, chez sa grand-mère à Saint-Germier (Deux-Sèvres) le 18 avril  1945, quelques jours avant la fin de la dernière guerre en Europe. D’ascendance poitevine, il grandit dans une famille de fonctionnaires suivant ses parents au gré de leurs nominations. Il était l’aîné de deux enfants. Son père, entré à la SNCF pendant le conflit, termina chef de gare, et sa mère, institutrice, pianiste à ses heures, tenta sans grand succès d’intéresser son fils aux plaisirs du clavier; le solfège mal compris en ce temps fit plus qu’une victime. Il n’en fit pas moins de sérieuses études secondaires au lycée d’Evreux (Eure) en Normandie, où il passa son baccalauréat.


Ce fut très tôt au lycée, quand les amitiés commencent à se constituer, qu’il découvrit les joies de la musique. Comme la plupart des jeunes gens de sa génération à l’adolescence, ce fut avec la pop music qui sévissait sans partage dans les années 1960, qu’il sortit de son isolement. Particulièrement sociable et d’un naturel participatif, l’adolescent ne se contenta pas du seul rôle passif du fan. Dans la seconde partie de ses études secondaires, il s’y intéressa en tant qu’acteur. Vers 15 ou 16 ans, le musicien refoulé troqua le piano solitaire pour la guitare plus conviviale, l’instrument qui triomphait alors. Dès lors, la musique devint consubstantielle de son existence. Evidemment, il fit partie de multiples groupes, comme il en existait beaucoup à l’époque, qui trouvaient à se produire dans les différentes petites villes de Haute-Normandie, par ailleurs région de tourisme estival favorable à leurs activités musicales parallèles. Il en acquit progressivement une expérience qui fit sa notoriété dans le milieu, permettant d’être ultérieurement sollicité et de s’intégrer dans de multiples orchestres.

A la fin de ses études secondaires, Daniel rencontra celle dont l’existence se confondit à la sienne, Lise Rabaté une de ses condisciples. Comme tout bon élève à l’époque, il entra en classe de propédeutique à la faculté de lettres de Rouen en 1963. La naissance de leur fille Marion en décembre 1965, fit que le père se mit à la recherche d’un emploi pour subvenir aux besoins de sa famille. Et c’est ainsi qu’il interrompit ses études supérieures de lettres pour entrer à l’école normale d’instituteurs. Il passa son CAP et devint rapidement, du fait de la validation de sa première année d’université, professeur d’enseignement général de collège (PEGC) à Ezy-sur-Eure (Eure), permettant ainsi à sa jeune épouse de s’occuper de l’enfant tout en poursuivant ses études universitaires et de terminer sa licence d’histoire et géographie à la faculté de Rouen.

Pendant ses études universitaires à la Faculté de Rouen et les premières années de sa carrière professionnelle, Daniel poursuivit ses activités musicales régionales1. En 1963, il rejoignit Les New Sounds, puis Les Play Boys et Les Esquires. Lorsqu’il prit son poste à Ezy-sur-Eure après 1965, il appartint aux Vikings. Cette même année, il entra chez Les Stormbeats. Avec Les Play Boys, il fit en 1964 le pèlerinage du Golf Drouot. On les distingua au point que la maison Pathé-Marconi leur fit graver plusieurs faces, dont il ne reste rien. Au cours de cette séance, le preneur du son suggéra au guitariste de jouer dans les basses pour améliorer le rendu d’ensemble. Devant le résultat incontestable, il se rendit à son avis. Daniel se mit la guitare basse électrique. La voie était tracée.

Très rapidement, la forme yéyé de la pop music le lassa. Daniel aimait une musique plus corsée. Il la trouva d’abord dans la tradition rock et très vite dans le rhythm & blues, la soul music et la forme mère de toutes ces expressions musicales afro-américaines, le blues. D’autant que chez son oncle maternel, de dix ans son aîné, fana et féru de jazz, il avait déjà entendu des disques auxquels il n’était pas indifférent. L’âge aidant et les effets de l’écart d’âge se réduisant, l’amateur de jazz, prosélyte comme souvent, auquel l’adolescent portait une admiration plus que certaine, ne tarda pas à se rapprocher et à s’intéresser au petit neveu qui manifestait autant de dispositions pour la musique de sa passion. Il lui fit alors écouter quelques pièces de sa discothèque auxquelles Daniel prêta une oreille attentive.  Et c’est ainsi qu’il y découvrit quelques joyaux qui s’offraient à lui. Pour compléter cet alignement idéal des planètes qui avait porté cet apprenti jazzman sur les fonds baptismaux, la bonne ville d’Evreux comptait encore sur le territoire de sa commune, avant que le courroux gaullien contre l’OTAN ne fît sentir ses effets, une base américaine installée depuis décembre 1951. Cette entité de la guerre froide, qui compta jusqu’à 9000 hommes, avait certes peu de relation avec l’environnement. D’ailleurs, la population ébroïcienne n’appréciait pas particulièrement cette présence étrange voire étrangère, notamment chez les personnes de la classe moyenne qui y voyaient une menace à la tranquillité voire à morale publique2. Mais au-delà de l’isolement militaire compréhensible et d’une certaine prudence autarcique socio-économique, la base proposait aux locaux, qui s’intéressaient à la civilisation américaine, un certain nombre de produits et de productions made in US, dont la musique et les disques, qui furent particulièrement prisés par la jeunesse locale ; particulièrement celle des lycées, dont faisait partie Daniel Chauvet qui, en première et terminale, avait déjà reçu en cours d’anglais, une initiation sensibilisatrice à la littérature américaine. Et c’était sans compter les sounds venus d’Amérique par leur diffusion sur les antennes radiophoniques de Voice of America, de Pour ceux qui aiment le jazz et même Salut les copains ainsi que la presse spécialisée, Jazz Hot et Jazz Magazine ou les nouvelles publications consacrées à la jeunesse comme Salut les copains3. «Ce sont surtout les jeunes qui ont été sensibles à toutes ces nouveautés. Elles incarnaient la modernité, le progrès et un souvenir radieux4.», écrit fort justement Bernard Crochet, un historien local. Et si professionnellement les soldats restaient isolés de la cité, à leurs heures de loisirs, ils circulaient dans la ville, faisant des rencontres dans les bars, brasseries, cafés et clubs de la ville où plusieurs d’entre eux, musiciens, ne se contentaient pas que de danser. Cette unité entretenait en particulier deux orchestres: un premier, composé d’instrumentistes orientés dixieland/traditionnel; un second composé d’Afro-Américains qui avaient constitué un big band mainstream.  C’est ainsi qu’évidemment le lycéen puis l’étudiant et enfin le jeune professeur, qui s’éveillait à la musique et aux évènements5 de son époque, se lia avec les membres du big band. Et ce fut dans les clubs qu’ils fréquentaient que Daniel alla prendre ses premières leçons appliquées de jazz. Les progrès du jeune musicien furent tels qu’à la fermeture de cette base aérienne le 31 mars 1967, il pouvait déjà, à l’exemple de celle de Sonny Rollins (saxophone/basse/batterie), jouer dans une formation composée de musiciens locaux un répertoire moderne.

La vie familiale et professionnelle n’en continuait pas moins. Daniel et Lise ne pouvaient se contenter d’une situation qui demeurait précaire. Une tante enseignante et son mari géologue, coopérants au Maroc, à l’époque demandeur de ce type d’aide au développement, leur suggérèrent de tenter l’expérience. Encouragés par un professeur de Lise, le géographe et démographe Daniel Noin, qui y avait été chargé de cours à l’université de Rabat, ils candidatèrent pour un double poste d’enseignants en coopération au Maroc. Ils y furent recrutés et affectés en 1970 dans deux établissements de Fez : elle au lycée de jeunes filles, lui au lycée Moulay Idriss. Très apprécié par ses élèves, Daniel y enseigna pendant dix ans, s’attachant au pays, à ses habitants et à sa civilisation, allant jusqu’à créer une département pédagogique nouveau auprès de l’Ecole Normale d’instituteurs de la région.

Lorsqu’il quitta la France pour prendre son poste de coopérant à Fez, Daniel partit évidemment avec sa basse électrique. Et, pendant ses heures de loisir, le professeur continua à pratiquer sa musique, le jazz en un trio, piano/basse/batterie, avec d’autres enseignants venus parfois d’autres villes plus ou moins éloignées en d’autres régions du Maroc. La maison des Chauvet, dans la ville d’Al Quaraouiyine, devint alors un lieu connu de musique et des musiciens de jazz. Lorsqu’ils arrivaient de l’étranger et d’ailleurs, les jazzmen y étaient accueillis, en tournée comme en vacances. Pendant son séjour marocain, Daniel eut l’occasion de jouer, soit en formation soit en jam session, avec les musiciens les plus divers : Claude Luter, Marc Laferrière, Maxime Saury, Bill Coleman et même Randy Weston ou John Tchicai. Au cours de son séjour professionnel marocain, lors d’une excursion dans le pays à l’occasion de vacances scolaires, Daniel se reprit à deux fois pour acquérir, à un prix dérisoire, sa contrebasse ; sa restauration par Etienne Vatelot à Paris lui coûta bien plus chère que son achat. C’était un temps où certains musiciens américains en recherche d’authenticité, comme Randy Weston6, partirent à la recherche d’une africanité originelle imaginaire en découvrant certaines traditions musicales africaines7. Daniel y habitait et ne pouvait manquer de s’y intéresser.

Comme toute bonne opération d’aide au développement, la coopération devait un jour cesser. L’aide éducative française au Maroc fut néanmoins interrompue pour des raisons de politique intérieure du pays. La réorientation vers une arabisation de l’enseignement fut décidée par les autorités marocaines sous la contrainte, en définitive acceptée, des manifestations de contestation engagées par les partis de l’Istiqlal, mouvement nationaliste et pas seulement, qui trouvait dans ce slogan une façon de contester le pouvoir chérifien mais également une manière d’arrêter l’avancée des idées progressistes apportées par les enseignants français de sciences humaines (philosophie, littérature, histoire et géographie) subversives dispensées par les coopérants. Daniel dut se résoudre à quitter ce pays qu’il aimait foncièrement. Il rentra en France, enrichi par ses dix années de cette première expérience professionnelle passionnante.

En octobre 1980, Daniel fit alors la rentrée dans son académie d’origine, Rouen,  au collège d’Oissel-sur-Seine (Seine-Maritime), à l’autre bout de la circonscription académique. On lui confia alors, des classes de CPA (classe de préapprentissage)8, structures qui, après La « loi Royer » du 27 décembre 1973 règlementant le préapprentissage, avaient été imaginées et mises en place par le gouvernement Barre de ce que l’on désignait par "Les trois pactes nationaux pour l'emploi”, à savoir : la loi du 5 juillet 1977 suivis de la loi du 12 juillet 1977 sur l'apprentissage donnant des facilitées aux employeurs prenant des apprentis, ainsi que la loi du 6 juillet 1978 et la loi du 10 juillet 1979 par lesquelles l'État s'engageait à prendre en charge l'ensemble des cotisations sociales dues pour les apprentis. Cet arsenal législatif avait été créé par le nouveau premier ministre du président Giscard d’Estaing, « afin d'enrayer la progression du chômage9, notamment au sein d'une des catégories les plus touchées, les 18-25 ans ». Ces classes, voie de garage des adolescents en situation d’échec scolaire dans les collèges, avaient été créées pour prolonger, dans le cadre de sa fonction d’enseignant, la scolarité légale des plus jeunes (13-16 ans). Mais Daniel prenait sa mission très au sérieux ; il ne se contentait pas d’enseigner sa matière au collège et de rentrer chez lui ses 21 heures d’enseignement effectuées. En tant que professeur principal, le militant éducatif vérifiait par ses visites dans les entreprises que l’apprentissage professionnel alterné était effectif et ne consistait pas à faire balayer et nettoyer locaux et matériels des entreprises par ses élèves détachés. Bien que sans illusion sur l’efficacité réelle de ces dispositions pour les adolescents apprentis, à la retraite, il en parlait encore avec passion. Cette mission prenante ne l’empêcha néanmoins pas de reprendre ses études universitaires after hours, d’obtenir sa licence d’histoire et géographie et de passer son CAPES dans ces matières. Et c’est en qualité de professeur certifié de cette discipline que Daniel Chauvet prit sa retraite d’enseignant en 2006. Après plusieurs années en Normandie, Daniel et Lise finirent pas obtenir leur mutation dans l’académie de Nice en 1990. Il y termina sa carrière d’enseignant.

En rentrant en France, Daniel retrouva ses habitudes musicales. On le vit participer en amateur plus qu’éclairé à de nombreux ensembles avec des musiciens normands ou parisiens de passage dans sa région. C’est ainsi qu’il eut l’occasion de jouer avec Jean-Claude Gogny, dans un trio qui pratiquait le jazz et la bossa nova. Il se produisit également avec le groupe Evergreen, qui comprenait Richard Louapre et Philippe Carment qu’il avait connus avant son expérience marocaine. On le vit aussi dans un ensemble du nom de Trionyx et plusieurs autres formations de Rouen et de sa région.

Mais depuis son retour du Maroc, Daniel avait gardé la nostalgie du soleil. Et dès que les activités professionnelles le lui permettaient, il ne manquait jamais de rejoindre les rivages de la Méditerranée. Pour aller chez des amis qui y étaient installés et assister aux deux plus célèbres festivals français de jazz à l’époque, Antibes et la Grande Parade du jazz à Nice. En 1978, l’oncle et la tante de Lise qui, pour leur retraite, s’étaient installés à Contes, dans l’arrière pays niçois après leur carrière professionnelle au Maroc, les accueillirent chaque année pour les grandes et petites vacances dans leur maison. Y résidaient alors Lise, Marion et Daniel, mais également les amis musiciens qui faisaient escale pour assister aux concerts du festival d’Antibes/Juan-les-Pins et de la Grande Parade de Jazz de Nice. Daniel, qui hantait ces endroits depuis plusieurs années, commença alors à devenir une personnalité reconnue dans le petit monde du jazz de la Côte-d’Azur. Quand en 2006 il prit sa retraite, l’homme affable était parfaitement intégré au milieu, adopté par les aficionados locaux. Il reprit donc tout naturellement  son activité de contrebassiste «amateur» à temps complet, jouant dans toutes les formations qui avaient besoin d’un musicien compétent. On le rencontra dans des orchestres de styles très différents : le Swing Parade, le Traditional Jazz Band, dans le Gérard Bréaudat quintet… Il accompagna François Chassagnite,  Pierre Bertrand, Pierre Camas, Marc Andréis…

L’ayant rencontré à plusieurs reprises, tant à Jazz à Juan qu’à la Grande Parade du Jazz dans les années 1990, je lui ai proposé de rejoindre l’équipe rédactionnelle de Jazz Hot, ce qu’il accepta avec enthousiasme, ayant été lui-même un de ses lecteurs fidèles depuis l’adolescence. Devenu le correspondant de presse attitré de Jazz Hot sur la Riviera française et italienne, en relation avec les institutions locales chargées de l’animation culturelle, Daniel Chauvet était un journaliste qui comptait sur la côte méditerranéenne. Il assurait le relais des informations concernant toutes activités jazziques se déroulant sur la Côte-d’Azur avec une célérité, un sérieux et une compétence exemplaires. Ses comptes-rendus des Festivals des Alpes-Maritimes (Antibes, Nice, Saint-Jean Cap Ferrat) ou de l’autre côté de la frontière, en Italie (Jazz sotto le Stelle à Ospedaletti) était lus avec attention et appréciés par un lectorat aussi divers qu’exigeant. Atteste de son grand rayonnement sur la région le communiqué de presse du Maire de Nice, Christian Estrosi 10, envoyé lors de sa disparition le 8 avril 2020. Au-delà de l’hommage de l’homme politique au journaliste, le premier magistrat de la ville était parfaitement conscient de la perte que constituait la mort d’un concitoyen de la qualité de Daniel Chauvet, acteur et relais de la vie culturelle de sa cité.


Au cours de sa collaboration avec Jazz Hot, Daniel Chauvet a donné et publié plus d’une centaine d’articles dans la revue : de la brève à l’étude en passant par les chroniques d’albums et d’ouvrages. Pour le Noël 2017, j’eus le plaisir de réunir à son attention dans un recueil de 136 pages, Daniel Chauvet in Jazz Hot, Chroniques de disques, les 63 comptes-rendus d’albums qu’il avait écrits pour Jazz Hot depuis 2014. Il apprécia surtout la matérialité de son travail permanent rassemblé. La reconnaissance et le rayonnement de Daniel Chauvet dans sa chère Côte-d’Azur trouva son aboutissement dans la publication du magnifique ouvrage, qu’il coécrivit avec Gilbert d’Alto et Frédérica Randrianome Karsenty en 2018, Nice Jazz. Histoire d’un festival 1948-1972 (Editions Gilletta, Nice 2018). Le pédagogue averti qu’il était resté était parvenu à faire tenir et retenir dans un livre de 176 pages la mémoire photographique assortie de commentaires littéraires concis et pertinents de presque 25 années de manifestations jazziques sur les rivages de la Baie des Anges. Cette œuvre laissait augurer d’un second album 1974-2020 ; il n’y en aura pas, du moins avec lui.

Daniel laisse derrière lui ses amours: sa Lise, sa Marion qu’il couvait d’un œil aussi attentif que discret, et ses deux «bouts de choux» adorés, ses petites filles qui le lui rendaient bien, Brune et Garance. C’était un époux amoureux, tendre et toujours plein d’attentions. C’était un père affectueux qui avait transmis à sa fille les références d’une liberté exigeante. Il cultivait avec ses petites filles l’art d’être grand-père qui faisait son bonheur tranquille au quotidien.

Daniel quitte aussi sa passion, la musique, et la passion de sa passion, le jazz. Il y réalisa une grande part de sa richesse intérieure: la générosité, l’affection, le respect, l’intelligence fine de ce que représentait l’art qu’il avait découvert et cultivé soixante années durant. Il l’a servi avec une parfaite probité.

Daniel abandonne une multitudes de copains, un plus petit nombre d’amis et quelques privilégiés ; ceux avec qui il partageait quelques valeurs humanistes et convictions profondes sur les choses de la vie, dont je pense avoir fait partie. Sa mort est pour moi une grande perte; nous n’aurons plus la possibilité de refaire le monde et, bien plus encore, le jazz. Et ce fut parfois drôlement drôle, passionnant. Trente ans de vie s’arrêtent. «Salut l’artiste!». Tu m’es une absence maintenant. «Salut Camarade!», comme nous disions par dérision, pas si dérisoire, dans notre langage codé quand il fallait se séparer, quand nos occupations respectives nous commandaient ailleurs.

Toute mon affection va à Lise, à Marion et ses deux petites filles, Brune et Garance.

Jazz Hot et son équipe se joignent à moi et partagent votre peine.


Félix W. Sportis
Texte et photos
© Jazz Hot 2020


1. Cf. Richard Louapre, Les années rock en Haute-Normandie. 1958-1968, Editions des Falaises, 2002, 128 p.
2. Il n’était pas de bon ton, dans cette partie de la France encore marquée par la morale catholique de la France de l’ouest, que les adolescentes et les jeunes filles convenables se rendent en certains endroits de la ville fréquentés par les militaires américains.
3. Rappelons que l’opération Lou Bennett avec l’album RCA Amen (Lou Bennett, Jimmy Gourley, Kenny Clarke) fut une initiative de Salut les copains en juillet-août 1962.
4. Bernard Crochet, Evreux au temps des Américains, Ouest France 2017, 32 p.
5. Rappelons que c’est entre 1960 et 1968 que les mouvements noirs pour les Civil Rights connurent leur plus forte expansion.
5. Cf. Mathieu Perez, Discographie Guy Reynard et Yves Sportis, «Randy Weston, Back to Africa», Jazz Hot n° 673, automne 2015.
6. Randy Weston séjourna à Tanger de 1967 à 1970. C’est à cette occasion qu’il découvrir la musique des Gnawas, une ethnie noire du sud du Maroc. Il enregistra à cette occasion un album LP en 1969 avec une formation de ces musiciens noirs traditionnels du sud marocain, Randy Weston’s African Rhythms, Polydor 658152.
8. Sur cette question, cf. François Ancel, Marie-Christine Combes, Claude Sauvageot, « Apprentissage et insertion professionnelle ». In: L'entrée des jeunes dans la vie active, Economie et statistique, n°134, juin 1981 p 61-75.
9. Depuis 1966 le chômage devenait endémique et pesait de plus en plus sur l’économie nationale.
10. «J’apprends avec tristesse la disparition de Daniel Chauvet, contrebassiste de talent, chroniqueur de jazz et correspondant local de la revue internationale Jazz Hot pendant plus de vingt ans… Il a joué dans des clubs et festivals partout en France et y a côtoyé des musiciens prestigieux tels que Stéphane Grappelli, le Ray Charles Orchestra et les Raeletts. Daniel Chauvet était une mémoire incontournable du jazz à Nice. Il assistait à tous les festivals et concerts de jazz à l’année, dont le Nice Jazz Festival qui n’avait plus de secrets pour lui. Plus récemment, Daniel Chauvet avait co-écrit le superbe ouvrage "Nice Jazz, histoire d'un festival" aux éditions Gilletta. Ce livre était pour lui un véritable aboutissement de son implication et de sa passion pour le jazz. Une authentique trace de ses mémoires qu'il nous a laissée en cadeau… Daniel Chauvet est décédé suite à des complications entraînées par une chute il y a plusieurs jours. Je m’associe à la douleur de ses proches en leur adressant tout mon soutien dans cette épreuve difficile, et je mesure à quel point elle l’est d’autant plus en cette période de crise.»

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