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Eglal Farhi

25 sep. 2019
8 avril 1922, Le Caire, Egypte - 25 septembre 2019, Neuilly-sur Seine (92)
© Jazz Hot 2019

Eglal Farhi devant la statue de plâtre de Billie Holiday, entrée du New Morning, juillet 1993 © Christian Ducasse



Eglal Farhi devant la statue de plâtre de Billie Holiday,
entrée du New Morning, juillet 1993 © Christian Ducasse by courtesy






Elle était la patronne historique du New Morning. Musiciens, journalistes et amateurs de jazz l’appelaient respectueusement «Madame Farhi», avec une nuance d’affection et d’admiration. Régulièrement, on pouvait voir cette élégante dame au chignon noir, aux lunettes classiques reliées par une cordelette, souvent avec un joli foulard de soie, profiter discrètement d’un concert.
Eglal Farhi est décédée paisiblement, le 25 septembre 2019, dans son appartement de Neuilly-sur-Seine, à l’âge de 97 ans. Ainsi disparaît celle qui pendant près de quarante ans a présidé à des soirées inoubliables, dont celle de l’anniversaire des 70 ans d’Art Blakey en 1989, mémorable entre toutes pour ceux qui eurent la chance d’y assister, avec la venue de nombreux Messengers historiques, Curtis Fuller, Benny Golson parmi d’autres.
Parmi les plus grands artistes du jazz, des Etats-Unis en particulier, se sont produits au New Morning, Art Blakey, Randy Weston, Elvin Jones, Ron Carter, Lou Donaldson, Freddie Hubbard, Dexter Gordon, Terence Blanchard, Roy Hargrove, Chet Baker, Abbey Lincoln, Archie Shepp, Chico Freeman, Philly Joe Jones, la liste est sans fin, conférant à ce club une réputation internationale de premier plan.
Femme de décision, elle avait donné une couleur personnelle à un grand lieu animé par une équipe à dominante féminine, jusqu’à la sonorisation, apportant une atmosphère complice, presque familiale, très paisible, même lors des soirs d’affluence. Jazz Hot avait rencontré Eglal Farhi, en 1991, à l’occasion de l’anniversaire des 10 ans du New Morning (Jazz Hot n°483), l’occasion d’une interview, d’une belle photo
de l’équipe d’alors, qui inspire la nostalgie aujourd’hui, réalisée par Philippe Cibille, avec, outre Eglal Farhi, Muriel, Christine, Yazid et les autres… 




Issue d’une vieille famille de la bourgeoisie du Caire, Eglal Zananiri est née le 8 avril 1922 dans la capitale égyptienne. Son père, avocat, plaide en arabe, en anglais et en français. Eglal reçoit ainsi l’éducation due à toute jeune fille de famille aisée, apprend le chant, le français et l’anglais. Après une adolescence insouciante, déjà rythmée par le jazz (elle danse le be-bop avec son amie, la poétesse Andrée Chedid), elle passe son bac’ en 1939 et, poussée par ses parents, obtient une licence en sciences sociales. Durant la Seconde Guerre, elle est volontaire à la Croix-Rouge.
En 1948, elle épouse un photographe français, Pierre Boulat, reporter à Life Magazine. Le mariage lui permet d’acquérir la nationalité française. Elle devient journaliste pour le magazine égyptien francophone Images. Son premier séjour parisien lui permet de découvrir la vie trépidante des clubs et des théâtres. Le couple a une fille et divorce en 1956.

En 1961, elle se remarie avec Ibrahim «Berto» Fahri (1917-2012), journaliste et issu de la haute société égyptienne. Eglal Farhi poursuit ses activités dans la presse et enseigne à l’école française du Caire, jusqu’en 1967, quand, à la suite de la guerre des Six-Jours, la famille Farhi est expulsée d’Egypte et se retrouve à Paris. Eglal Farhi entre alors à la maison d’édition du Seuil puis au service de l’information de l’ONU.

Survient, au début des années 1980, l’aventure du New Morning, initiée par les deux fils aînés de Berto, Daniel et Alain, amateurs de jazz et de blues, qui, installés à Genève, transforment une usine désaffectée en club de jazz, façon loft new-yorkais. Le premier New Morning voit ainsi le jour en 1976 dans des docks en bordure du Rhône. Cette première salle existera sous ce nom jusqu’en 1988. Son succès incite Alain à reprendre la formule à Paris. Le deuxième New Morning prend place dans le quartier populaire de Strasbourg-Saint-Denis. Eglal Farhi, qui possède la nationalité française, prend la gérance de l’entreprise.

Le premier programme du New Morning en avril 1981



Le club est inauguré le 16 avril 1981, avec onze jours d’un retard dû à des travaux de dernière minute pour le respect de certaines normes de sécurité. Richie Havens, qui devait faire l’ouverture, comme en atteste le programme original, se voit griller la politesse par Art Blakey et les Jazz Messengers où officient encore Branford et Wynton Marsalis. Le carnet d’adresse bien fourni des frères Farhi assure une programmation de haut niveau: George Adams/Don Pullen, René Urtreger, Dewey Redman, Dizzy Gillespie, Ron Carter, Archie Shepp, Abbey Lincoln, Manu Dibango, Chico Freeman, Dexter Gordon ou encore Chet Baker.
Eglal Farhi, aux premiers temps du New Morning, n’est pas encore totalement investie dans le projet. La situation change quand, au bout de quelques mois, le club connaît des difficultés de gestion. Eglal Farhi prend alors en main les rênes de l’entreprise et redresse les comptes. Dès lors, elle devient la véritable patronne du New Morning, souvent présente, une personnalité appréciée et respectée pour la qualité de son accueil qui s’est imposée dans un secteur dont elle ignorait les codes. Elle permet au public des amateurs de jazz de profiter d’un lieu de jazz très adapté durant toutes les années 1980 et 1990. Cependant, progressivement, la programmation fait davantage de place aux autres musiques, à la world music, la pop, afin d’élargir l’audience d’un New Morning, et sans doute d’en assurer la rentabilité, même si l’on peut 
encore aujourd’hui découvrir de grands artistes de jazz, mais à raison de quelques dates par mois seulement.  

Eglal Farhi a ainsi assuré la direction du New Morning jusqu’à ses 88 ans, assidue aux concerts et assurant elle-même un accueil naturel, à sa manière élégante et discrète, des artistes et des professionnels journalistes et photographes, parfois du public des habitués, avec son sourire et ses attentions pour chacun. Sa seconde fille, Catherine Fahri, abandonnant son poste de professeur à Sciences Po’, a repris le flambeau en 2012, sans qu’Eglal ne cesse de fréquenter son club.

 3 octobre 2019, rue des petites-écuries, devant le New Morning,  le dernier hommage et le dernier taxi pour Madame Farhi  © Yazid Manou by courtesy

3 octobre 2019,
rue des petites-écuries, devant le New Morning,
le dernier hommage et le dernier taxi pour Madame Farhi
© Yazid Manou by courtesy

Les obsèques d’Eglal Farhi se sont déroulées le 3 octobre dans l’Eglise de St-Julien-le-Pauvre (Paris 5e). Le cortège funéraire s’est ensuite arrêté devant le New Morning pour un hommage émouvant des amateurs et habitués du lieu. Le «dernier taxi» de Madame Farhi est ainsi parti sous les applaudissements d’une foule nombreuse et émue à destination du nouveau cimetière de Neuilly-sur-Scène où elle repose désormais.

L’équipe de Jazz Hot partage la peine et l’émotion de l'équipe du New Morning, de la famille, des proches de Madame Eglal Farhi, une Dame du jazz.

Equipe de Jazz Hot
Photos: Christian Ducasse et Yazid Manou by courtesy

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