Err

PUB-VannesHaut2022.jpg
Actualités
Rechercher   << Retour

Hot d'Déé

25 juillet 2016
9 mars 1928, Paris - 25 juillet 2016, Eus-Prades, Pyrénées-Orientales
© Jazz Hot n°676, été 2016


Monsieur d'Déé, Hot d'Déé © Christelle Gonzalo



Le 25 juillet 2016 disparaissait Monsieur d’Déé, figure du Saint-Germain des Prés de l’après-guerre, artiste pluriel et président inamovible de la Fondac’tion Boris Vian.


«Hot d’Déé: Un teint de jais, mince et souple, haut comme trois pommes. Il peut danser une heure sans donner un signe de fatigue. Suzanne, qui lui est parfaitement assortie, est couturière… Sans aucun doute les meilleurs danseurs qui se soient jamais produits dans une cave ; étaient déjà bien connus du temps des Lorientais.»
C’est ainsi que Boris Vian présente M. d’Déé en 1950, alors qu’il propose un «Florilège des personnalités» pour son Manuel de Saint-Germain des Prés, qui ne sera publié qu’en 1974.

M. d’Déé était né André Trisot, le 9 mars 1928 à Paris, d’une mère couturière et d’un père syndicaliste communiste (tous deux Martiniquais). Avant-guerre, il fréquente à Paris les bals antillais et notamment le Bal Blomet (XVe arrondissement). En 1940, il fuit la guerre avec sa mère et ses deux sœurs et rejoint l’Algérie. Le père est arrêté à Paris en 1942 et déporté en camp d’extermination.

Aux Beaux-Arts d’Alger, d’Déé apprend la décoration, la sculpture et l’architecture. Il se passionne également pour la musique classique, la danse et le jazz. De retour à Paris dès la guerre finie, il habite un temps au camp de réfugiés de Charenton, et il poursuit son apprentissage artistique. Il danse sans relâche dans les caves de Saint-Germain des Prés où il rencontre Boris Vian et toute la faune germanopratine du temps. Il fréquente les lieux de la danse parisiens, du Tabou au Club Saint-Germain en passant par les clubs américains qui dansent le Jitterburg. Au Club Saint-Germain, il danse avec les Rats de Cave, sur les musiques de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli, et suit les «étés» du Club délocalisé à Saint-Tropez. Il travaille également avec le fer de lance de la danse afro-américaine, Katherine Dunham, et fait nombre d’incursions dans le classique, en dansant notamment avec Maurice Béjart et dans le Boléro de Ravel au Théâtre de la Ville, s’initie au butô, au flamenco, au tango…

Passionné éclectique, il est dans le même temps architecte-décorateur, couturier, critique cinématographique, sculpteur, peintre…

Pour le théâtre et le cinéma, il devient metteur en scène et chorégraphe: il orchestre Pour en finir avec le jugement de Dieu d’Antonin Artaud à Saint-Germain, devient l’assistant de Roger Blin, signe la chorégraphie de la pièce musicale «Le Bal» de Jean-Claude Penchenat en 1981 puis celle du film éponyme d’Ettore Scola.

Au début des années 1960, le producteur de disques Jacques Canetti convie Ursula Vian Kübler, seconde épouse de Boris Vian (décédé en 1959) et d’Déé à organiser un feu d’artifice à Eus, un petit village presque en ruines des Pyrénées-Orientales, non loin de Prades, dont il vient d’acheter une grande partie des terrains. Devant un public parisien venu spécialement pour l’occasion, le feu d’artifice éclate, et Canetti offre à Ursula de choisir une ruine, pour qu’elle y bâtisse une maison. Ursula choisit l’endroit le plus haut perché de ce village montagnard, sur la place de Las Cabres (les chèvres), à côté de l’église. Aidés de nombreux amis, Ursula et d’Déé vont construire une surprenante bâtisse sur quatre niveaux, avec terrasses et vue sur le Canigou. d’Déé n’aura de cesse de poursuivre les aménagements, jusqu’à envisager un théâtre antique creusé dans les pentes du jardin.  

En 1981, il créé, avec Ursula, la Fondation Boris Vian, «pour la jeune création culturelle contemporaine», une association sans membre, dont ils sont présidents à vie et qui se donne pour objectifs de promouvoir l’œuvre et la pensée de Boris Vian ainsi que les arts vivants. Disposant d’un local au rez-de-chaussée du 6 bis Cité Véron, dernière demeure de Boris Vian, d’Déé en fait un lieu à son image: improbable et foisonnant. Il y dispense lui-même des cours de danse jusqu’en 2005, selon une technique qu’il a développée : la «prosodie du geste», une danse théâtrale, instinctive et néanmoins technique, favorisant l’expression personnelle dans l’improvisation. La salle accueille également des cours de théâtre, des stages de danse Butô qui voient se produire les plus grands maîtres de la discipline, des performances de plasticiens (une des toutes premières expositions des «Hommes blancs» de Jérôme Mesnager), des fêtes du Collège de ‘Pataphysique (dont il est Régent, et pour lequel il publie quelques textes), des lectures, des spectacles, des soirées consacrées à Boris Vian, etc.

Il participe a plusieurs éditions autour de Boris Vian: iconographie du Manuel de Saint-Germain des Prés (Chêne, 1974), maquette et légendes du «Images de Boris Vian» (Horay, 1977), préface du volume «Théâtre» des Œuvres complètes (Fayard, 2003)…

A Eus, où Ursula a progressivement élu domicile, ils ont organisé, pendant trente années, un festival culturel, les Nits de canço i de Musica, à la programmation éclectique et exigeante: théâtre, musique baroque, jazz, chanson catalane…

Lorsqu’il est à Paris, d’Déé écume le quartier Saint-Germain, les vernissages des galeries, les spectacles théâtraux et chorégraphiques, les cocktails et les soirées culturelles, les concerts classiques, les boîtes de jazz; il est «Monsieur d’Déé» ou «Monsieur le Président», un look inimitable, long pardessus noir sur un costume noir, longs colliers ambrés ou bleus, souvent enchevêtrés, le port altier du danseur et le regard bleu perçant.

En 2010, Ursula décède dans sa maison de granit en haut du village. d’Déé poursuit son travail de représentation autour de Boris Vian dans la région et assiste toujours aux événements culturels des alentours, poursuivant, infatigable, sa «mission» culturelle à Eus où il a passé l'essentiel de ses dernières années.

On retrouvera avec nostalgie un article évoquant Hot d’Déé dans le numéro Spécial 2003 dont une partie importante était consacrée à la danse.

Christelle Gonzalo
texte et photo

Hot d’Déé et Jazz Hot: Numéro Spécial 2003

*