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Montréal, Québec (Canada)

14 sep. 2013
Festival international de Jazz de Montréal, 28 juin-7 juillet 2013
© Jazz Hot n°664, été 2013

Jason Morane et Charles LLoyd © photo Dennis Alix, by courtesy of Festival International de Jazz de Montréal

Pourquoi le Festival international de Jazz de Montréal (FIJM), l'un des plus grand festivals de jazz du monde, est-il si puissant et exemplaire sur la scène des festivals ? Les réponses sont à la fois insaisissables et évidentes. Objectivement, il existe des vertus de logistique artistique à Montréal qui aura 35 ans l'année prochaine. Pour les concerts en salle, le festival peut se targuer d'un programme dense proposant le jazz le plus puissant d'une saison donnée complété par les nouveaux talents, et quelques concerts risqués de temps en temps ; dans le même temps, il propose au plus grand nombre des concerts gratuits sur les scènes extérieures qui s'installent dans un rayon de plusieurs blocs d'immeubles à partir du cœur de la Place des Arts. Dans un monde idéal, chaque pays (y compris les Etats-Unis) devrait pouvoir s’enorgueillir d’un festival comme celui-là.
Une autre façon de mesurer la force de ce festival, démarré humblement et courageusement par André Ménard et Alain Simard, consiste à prendre en compte l’importance de l’offre musicale pour un festivalier avide, à l'oreille affamée, et qui se déplace de scène en scène au cours d'une seule soirée.
Par exemple, j'ai débuté le vendredi soir du premier week-end du festival avec le quartet de Charles Lloyd – l'un des ses plus grands groupes avec Jason Moran  (p), Reuben Rogers (b) et le toujours polyvalent Eric Harland (dm) – pour un set terminé par un rappel avec « Caroline, No » le classique des Beach Boys. La déclaration de Charles Lloyd, dans son parler particulier, cadrait parfaitement à la fin du set : « Je ne veux pas que les gendarmes arrivent et nous jettent. Merci pour vos magnifiques vibrations. C'est très important pour nous. »

De belles vibrations à voix multiples d'une autre sorte ont été offertes par le Lincoln Center Jazz Orchestra de Wynton Marsalis retrouvé dans l'heureuse ambiance de la Nouvelle Maison Symphonique de Montréal. Cette salle convient parfaitement à ce grand orchestre  élégant, bien habillé et toujours extrêmement musical.

Je me suis ensuite dirigé vers le Théâtre Jean-Duceppe pour l'un des événements de ce lieu, le vétéran Chucho Valdés & the Afro-Cuban Messengers, proposant sa superbe sonorité, rythmiquement puissante, tournant autour de son nouvel album, hybride sur le plan culturel, Border-Free.

Un peu plus tard dans la soirée, dans le tout nouveau night club, L'Astral, la cause des orchestres majoritairement féminins était défendue par la formation de la dynamique saxophoniste Tia Fuller, avec Shamie Royston, solide pianiste dans la veine de McCoy Tyner, dont le mari Rudy, à la batterie, est le seul élément masculin. Après un set impressionnant de Fuller, je me suis dirigé vers les scènes extérieures – où le chanteur de variété canadien indie Feist charmait la multitude avec art, energie et mélancolie – vers le lieu du concert de Ravi Coltrane. Celui-ci, que ses débuts chez Blue Note et l'énergie galvanisante  investie dans sa carrière en général, rendent plus important que jamais, a donné sans doute la plus belle performance d'un saxophoniste ténor à Montréal : sa musique paraît alternativement intellectuelle et émouvante, parsemée d’idées traditionnelles et expérimentales pour des objectifs toujours en mouvement.

Voici le résumé sélectif, en  cinq parties, de ce qui comptait dans le jazz en 2013, recueilli au cours d'une randonnée nocturne dans un festival.
En parlant de saxophonistes ténor, le choix de la star présentée pour l'une des séries « invitation » s’était porté sur Charles Lloyd au milieu de sa 75e année – le progressiste Vijay Iyer était le second artiste invité représentant la faction des jeunes lions qui prennent plus de risques. Cette invitation faite à Charles Lloyd intervient au moment où son statut dans le monde du jazz est au plus haut au cours du dernier quart de siècle de sa carrière avec ou sans public. Lloyd a reçu le prix Miles Davis avant son premier spectacle cette année. Il est apparu à maintes reprises à Montréal avec différents projets, mais il était opportun et particulier de l'entendre jouer avec son quartet régulier un soir et le lendemain avec le versatile trio Sangam – avec Zakir Hussain et Eric Harland (dm) – groupe qui avait également joué l'année où Hussain était artiste invité.

Le troisième soir Charles Lloyd a mêlé duos et trios, d'abord en tandem avec Jason Moran, son pianiste habituel, présent sur l'album ECM en duo Hagar's Song, puis pour la première fois avec le guitariste Bill Frisell. Ce soir là, Lloyd et Frisell ont joué avec le souvenir de l'ancienne connexion entre Lloyd et Gabor Szabo telle qu'elle a été définie dans le thème de Charles Lloyd du milieu des années 60 « Voice in the Night » et poursuivie dans « Solar ». Lors du premier rappel Charles Lloyd a dédié une version mélancolique de « I Shall Be Released » à Levon Helm, le grand batteur et chanteur disparu de The Band (groupe de rock canadien, célèbre pour avoir accompagné Bob Dylan de 1965 à 1974), un vieil ami de Charles Lloyd de l'époque où ce dernier flirtait avec le monde du rock. Ces jours anciens étaient à nouveau présents lorsque Charles Lloyd a terminé son « invitation » avec le chef-d'œuvre de Brian Wilson, leader des Beach Boys, « God Only Knows », joué dans cette veine caractéristique de Charles Lloyd.

Joshua Redman, autre saxophoniste ténor bien connu du jazz contemporain, revenait à Montréal – une étape habituelle pour lui – dans un style très ballade lié à son projet en cours, Walking With Shadows. A nouveau dans la magnifique Maison Symphonique de Montreal, avec un orchestre de chambre, l'aimable et parfois un peu trop imitateur Redman a montré sa maturité et son lyrisme. Cela montre assurément qu'il est passé du statut de jeune lion à celui de musicien en milieu d'une carrière toujours en développement.
Un aspect très différent de la personnalité, aux multiples facettes, du pianiste Jason Moran est apparu au travers de son style rétro mais sauvage de la Fats Waller Dance Party : il canalise l'effervescent esprit du héros du jazz de l’ancien temps en se penchant sur le hip-hop contemporain, tout en respectant les impératifs du jazz vieux style contenus dans les mots « dance » et « party ». Durant la plus grande partie du concert, il porte un masque géant, presque surréaliste, du visage d'un Waller mâchouillant un cigare, et il a convié MeShell Ndegeocello à la basse à ce mélange.

De façon similaire, mais dans une voie différente, le saxophoniste ténor et éternel initiateur de projets David Murray, à la tête de son quartet Infinity, s'est adjoint les services de Macy Gray (qui est devenue célèbre avec le hit R'n'B des années 90 « I Try » ) pour son chant très soul, nous surprenant avec quelques habiles moments à la Billie Holiday. Son interprétation de « In My Solitude » était  poignante. Qui l'eut cru ?

Youn Sun Nah est une autre chanteuse qui croise les lignes du jazz et de la pop d'une façon très personnelle. Accompagnée par le seul guitariste Ulf Wakenius et avec une voix douce pour parler, contrastant avec sa voix autoritaire de chanteuse, elle se déplaçait aisément entre la musique de Nine Inch Nails et sa propre alchimie coréenne du jazz.

Larry Goldings, Peter Bernstein, Bill Stewart © photo Dennis Alix by courtesy of FIJMJacky Terrasson, Ben Williams, Jason Faulkner © photo Dennis Alix By courtesy of FIJM

















Quelques-uns des grands moments de Montréal chaque année ont lieu non pas dans les grandes salles, à quelques blocs, mais dans la chapelle – une église désaffectée – la salle du Gésu-Centre de Créativité, à la fin de la soirée. Deux concerts passionnants ont été donné cette année par des claviers : le superbe trio avec orgue de Larry Goldings d'orgue, un all star avec deux alliés de longue date, Peter Bernstein (g) et l'as des batteurs, Bill Stewart, ont revêtu le trio avec orgue de nouveaux vêtements.
La nuit suivante au Gésu, le toujours sous-estimé Jacky Terrasson a utilisé le trio avec piano pour développer quelques éléments de son cru, secouant les énergies de l'improvisation et passant sans heurt du piano acoustique au clavier électrique. Avec Ben Williams (b) et Jason Faulkner (dm), Jacky Terrasson a dirigé le trio à travers un large répertoire incluant « Stardust », le superbe « ESP » de Wayne Shorter, « Chameleon », « Smoke Gets in Your Eyes » et « Beat It » de Michael Jackson, mais sans que jamais on ne puisse prévoir la direction qu'il allait prendre.

Entendre ce degré de souplesse et d'invention « "Round Midnight » au Gésu, couronnant une soirée pleine de séductions et d’illuminations, a inspiré ce qui fait battre le cœur de Montréal ; ça, c’est Montréal !
Josef Woodard
traduction Guy Reynard