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Comblain-la-Tour (Belgique)

1 sep. 2013
Comblain Jazz Festival, 5 au 7 juillet 2013
© Jazz Hot n°664, été 2013

Le beau temps était au rendez-vous pour célébrer les cinq ans de la renaissance du Comblain Jazz Festival, créé à l’origine en 1959 par l'ex GI Joe Napoli. Il fut l'un des premiers festivals de jazz européen. Jusqu’en 1966, le festival de Comblain-la-Tour fut un lieu incontournable du jazz. On pouvait y entendre, selon les éditions, John Coltrane, Ray Charles, Nina Simone, Chet Baker, Stan Getz, René Thomas, Bobby Jaspar, Bud Powell, Kenny Clarke, Jimmy Smith et tant d’autres. La mémoire du festival historique est toujours bien présente dans les esprits des Comblinois, certains étant bénévole. Ce qui ajoute bien à la convivialité de ces rencontres musicales.

Comme à chacune des quatre éditions précédentes, Nicole Widart, la directrice artistique, soigne l’éclectisme de l’événement, privilégiant toujours les jeunes talents. Le festival débute le vendredi 5 juillet avec les sets des deux lauréats du Concours de jeunes formations de jazz de Comblain-la-Tour : 4 of a kind et Bestiaal. Dans le cadre intimiste d’une belle grande aménagée, baptisée Club Chet Baket, 4 of a Kind, un groupe d’étudiants de Bruxelles, se lance dans un beau set de jazz moderne. Composée de Maxime Moyaerts (p), Guillaume Gillain (g), Diogo Ataíde Dias (b) et Arnaud Cabay (dm), le quartet joue parfaitement des standards tels que « Nica’s Dream ». Comme il est agréable d’inaugurer un festival avec des jeunes pleins de talent.
Esperanza Spalding © Mathieu Perez

Puis direction le chapiteau Joe Napoli, à quelques pas de là – qui, avec le Club Chet Baker se partage les sets – pour découvrir Esperanza Spalding. Encensée par la critique, récompensée de multiples prix, dont des Grammy Awards, elle joue avec Radio Music Society, le nom de son orchestre et de son dernier album. Le groupe se compose de onze musiciens : Leo Genovese (p, key), Ricardo Vogt (g), Lyndon Rochelle (dm, voc), Chris Turner (voc), Tia Fuller (as), Dan Blake (ts, ss), Brian Landrus (ts), Jeff Galindo (tb), Corey King (tb), Igmar Thomas (tp) et Leala Cyr (tb, voc). Si, dans le courant de l’été, elle a tourné avec Geri Allen et Terri Lyne Carrington, et aussi avec Wayne Shorter, le son du Radio Music Society est, quant à lui, tout différent : du jazz pour le grand public, ou plutôt du jazz avec un grand détour par la pop – dans le mauvais sens du terme – pour vulgariser des arrangements jazzy pour le grand nombre. Sans doute, hélas, une demande de sa nouvelle maison de disque, Concord, qui tient à la diffuser sur toutes les ondes. Si l’album studio est riche en guests (Terri Lyne Carrington, Jack DeJohnette, Billy Hart, Joe Lovano, Jef Lee Johnson, Lionel Loueke, etc), ici les musiciens sont beaucoup moins créatifs. La tenue est impeccable, certes, chacun a son solo et chacun connaît la musique. Malgré la fadeur des arrangements, le public est très chaleureux et sous le charme de la chanteuse de 28 ans qui danse et chante avec énergie. Lors de l’exécution de la dizaine de titres de son album, Spalding, à l’aise à la basse électrique qu’à la contrebasse, montre toutes les facettes de son talent. Quelques inflexions soul, funky, jazzy, gospel, se mêlent. A y regarder de près, le poste radio en carton sur la scène caractérise bien le concert qui est un mélange des genres dont on aurait oublié la richesse de chacune de ces musiques. Le public ovationne Spalding et son orchestre. Bissée, elle se souvient que le Comblain Jazz Festival est un festival de jazz et entame alors un petit medley jazz avec Ricardo Vogt (g) et Leo Genovese (key). Le concert, à ce moment-là, est à son meilleur. Toute les qualités de la bassiste surgissent avec ce trio davantage qu’avec l’orchestre. Un concert qui en met plein la vue mais qui, dans le fond, est assez décevant… La soirée se poursuit au Club Chet Baker avec Bestiaal, l’autre groupe lauréat du Concours de jeunes formations de jazz de Comblain-la-Tour. Le trio néerlandais, Sebastiaan Vekeman (dm), Jakob Haghebaert (g) et Sebastiaan Gommeren (b), diffère radicalement d’avec Spalding. Ces moments de découverte sont toujours très intéressants. Les lauréats sont toujours justement choisis. Interprétant des compositions originales de Vekeman, à l’exception d’une reprise de Wayne Shorter (« Toy Tune »), le trio se lance dans de longues mélodies contemplatives, précises, fines, méticuleuses, expérimentales. Le public, réceptif, encourage très chaleureusement le groupe, et surtout Vekeman qui introduit les titres en français. Un jazz exigeant qui conclut cette première soirée.

Le lendemain, samedi 6 juillet, le duo Cozier & Hermans joue deux sets au Club Chet Baker, entrecoupés d’un set du Jacques Pirotton Trio sous le chapiteau Joe Napoli. Géraldine Coziers au chant et Georges Herman au piano réinterprètent des standards dans un joyeux brassage, du jazz (« My Funny Valentine ») à la pop (« Eleanor Rigby »). Le charme de Coziers se déploie par son humour, sa présence et sa voix chaude, soutenue par Hermans, discret et subtil, complice. Le Club Chet Baker se prête bien à l’exercice lumineux du duo.
Jacques Pirotton © Mathieu Perez

Le premier temps fort du festival est sans aucun doute le magnifique set de Jacques Pirotton. Avec Stephan Pougin (dm) et Boris Schmidt (b), l’excellent guitariste interprète des titres de son dernier album, Stringly 612. Le chapiteau Joe Napoli s’abreuve de l’opulence de style et de la diversité sonore du guitariste. « Théorie des cordes » plante le décor et esquisse les silhouettes d’une contrée lyrique entre le jazz et le folk. « Neige » en repousse les frontières. Le style de Pirotton est épuré, les jeux de Pougin (dm) et Schmidt (b) vont droit à l’essentiel. « Vague à lame » est un songe. La technique et le sens de la mélodie du guitariste, la sobriété apparente du groupe sont autant de passages vers la profondeur. Pirotton conclut ce beau set avec « Valse immonde » qui, malgré son titre, est une mélodie de l’apaisement.

Résolument différent de Pirotton : Zanzibar. Sous la conduite de Renaud Patigny (p, voc), Zanzibar explore les origines du jazz, en l’enrichissant des sonorités africaines d’Octave Agbekpenou-Komlan et Fidèle Affannou (perc) et de Sylvie Nawasadio (voc). Un groupe à l’image du métissage du jazz des origines qui, ici, rend hommage à Bessie Smith. Mêlant aux titres de la chanteuse américaine des années 1920 (« Devil's gonna get you », « Lock and key », « Hop Scop Blues ») une belle adaptation d’un gospel de Bessie Smith en lingala, Patigny enrichit cet hommage de compositions originales (« Tossing and turning », « Fidèle à nos idées »), toujours avec humour et malice, comme de chants en lingala. Patigny est tout autant passionné de ragtime, boogie-woogie et autres langues du jazz que des sonorités d’Afrique, toujours en dialogue les unes avec les autres. Le piano survolté, les percussions énergiques et la voix imposante de Nawasadio embrassent le jazz de Bessie Smith comme le public, conquis.
Daniel Willem © Mathieu Perez

Puis vient la soirée que tout le monde attend avec impatience. Réunis comme pour une fête pour le grand concert du soir, le chapiteau Joe Napoli est au complet pour accueillir le Daniel Willem Gypsy Band et son invité Tchavolo Schmitt. Le Gypsy Band du violoniste se compose de William Patrick (b), Popso Weiss (g), Sylvestre Berger (g) et Tchavo Berger (acc).
En guise de prélude, Marie-Christine Brambilla, l’alter ego de Tchavolo Schmitt, scande un hommage en l’honneur de Django Reinhardt. La diction impeccable de la comédienne et sa voix grave et mesurée mettent en relief l’histoire de Django, sans jamais oublier la mémoire des Tziganes. Cet hommage à la vie et au swing manouche, comme à la poésie des Tziganes, est poignant. Les paroles résonnent.
Tchavolo Schmitt © Mathieu Perez
Le concert commence. Le Gypsy Band débute avec « La Rue Madudeira » de Nino Ferrer, une autre chanson de l’oubli et de la mémoire… Le swing manouche, cet équilibre instable entre le tragique et la joie, qui a l’art de passer de l’un à l’autre avec tant de facilité, poursuit avec « It Had To Be You ». De standard en standard, « J’attendrai », « La Valse à Dora », « Jardin d’hiver », « Joseph Joseph ». Tous les classiques. La virtuosité de Daniel Willem, comme son humour, nous emporte, même s’il semble parfois pris de court par l’effervescence de Tchavolo Schmitt. Plus qu’un guitariste virtuose féru de technique, Tchavolo vit en artiste et joue en poète, se consumant de note en note pour et par la musique. Ses improvisations furieuses débordent de la scène. Le guitariste est de ceux qui donnent. Et le public le lui rend bien. La soirée soudain touche à sa fin. C’est passé si vite. Un dernier morceau. Tchavolo interprète une composition dédiée à Marie-Christine. Inutile de la nommer par les mots, la musique suffit. Le public est bouleversé.

Michel Portal © Mathieu Perez

Dimanche, nous étions tous encore sous l’émotion du concert de la veille. Comme pour le duo Cozier & Hermans, O’Juliette joue deux sets au Club Chet Baker. René Blanche, Alain Reichel (g), Stéphane Poisseroux (vl) et Jacky Colleau (cb) forment ce quartet sympathique inspiré du swing manouche. Le plaisir de jouer et de transmettre la joie inhérente de ce swing, O’Juliette joue toujours avec le sourire les standards. Puis retour au chapiteau Joe Napoli pour écouter Michel Portal et Bojan Z pour un set très intense. Le duo, Bojan Z, au piano et au Fender Rhodes, Michel Portal, à la clarinette, au saxophone et au bandonéon, est très inspiré. A l’image de « Bailador » et « Cuba Si, Cuba No », leur jeu est aussi sophistiqué, aiguisé et ouvert que profondément lyrique. Portal joue, toujours disponible au prochain instant, choisissant les directions les moins attendues. Bojan Z lui donne la réplique avec passion et complicité, parvenant à tisser l’atmosphère de la musique si singulière de Portal. Un clin d’œil au concert du soir et à son ami bassiste, aussi amateur de clarinette basse, le duo interprète « Los Feliz », de Marcus Miller, figurant sur l’album réalisé en collaboration avec Miles Davis. Le duo brasse les mélanges, de l’improvisation aiguisée au répertoire serbe de Bojan Z, avant de dériver vers la musique de Piazzolla (« Loving »), Portal jouant du bandonéon. Un set très puissant.
Sylvain Rifflet © Mathieu Perez

Après de la force de ce set, direction le Club Chet Baker pour un autre excellent duo, Pascal Schumacher et Sylvain Rifflet. Le premier est un vibraphoniste luxembourgeois, le second un saxophoniste français. Le duo s’inscrit bien dans la lignée Bojan Z-Michel Portal par son exigence, le choix de voies singulières. Rifflet débute avec « Elle », une composition obsédante, qui lance un set brillant. Le sérialisme bien présent, le duo creuse ses répétitions mouvantes et avance hypnotiquement. Puis Rifflet interprète « 2West46st », inspiré de Moondog. Avant de conclure le set par « Electronic Fire Gun » sur une note pleine d’énergie et de tension, Schumacher interprète sa composition « A Bad Memory ». Deux excellents musiciens, deux excellents compositeurs à suivre.
Marcus Miller © Mathieu Perez


Enfin le concert du soir avec l’autre grande tête d’affiche annoncée : Marcus Miller. Le bassiste est une star, et il le sait. La mise en scène nous conforte d’ailleurs dans cette appréciation. Périmètre bouclé en raison du car des musiciens, chapiteau bouclé avant dernier réglage, mise en scène égocentrique (l’entrée de la scène pour les artistes est modifiée pour l’occasion), un jeu de basses est exposé sur scène pour les mordus de cordes. Et surtout on ajoute des amplis et des amplis supplémentaires. Le concert débute, la terre tremble. Certains spectateurs assis aux premiers rangs sont contraints de quitter le chapiteau, du moins de s’éloigner de la scène, heurtés par une sonorisation démesurée. Le public du soir est différent des autres sets de l’après-midi. Plus jeune, plus fan. Il est venu spécialement pour acclamer Marcus Miller. Entouré de Alex Han (sax), Sean Jones (tp), Adam Agati (g), Brett Williams (p, key), Louis Cato (dm), le bassiste joue son dernier album, Regeneration. Le concert ressemble à bien des égards à celui d’Esperanza Spalding : tous deux sont d’excellents sidemen, leurs musiciens sont tout aussi solides (« February »), malgré l’omniprésence de la basse au volume amplifié (par exemple « Redemption »), et ont une vraie présence sur scène. Pour ce qui est des mélodies, elles tendent à du funky facile, évident, sans surprise, pas du tout créatives (« Detroit »). Le set est très formaté, on sent la routine, la tournée. Tout est huilé. C’est un concert comme on peut en voir le reste de l’année dans une salle de concert ordinaire. Bref, on en met plein la vue, pas la peine de viser plus haut. Une déception.

Après les mille volts du concert de Marcus Miller, Clare Free conclut en beauté l’édition 2013 avec du blues. La guitariste et chanteuse britannique nous transporte au pays du blues de ses idoles, B.B. King, Stevie Ray Vaughan, etc., en y ajoutant ses compositions personnelles (« Can’t Slow Down », « Stronger Than You Think »). Clare Free se nourrit du blues traditionnel tout en incorporant ses notes personnelles dans un jeu sincère.

L’édition 2013 du Comblain Jazz Festival n’a pas manqué à sa règle d’éclectisme, de jazz, de blues, pour tous les goûts, et surtout à la convivialité et l’échange qui fondent l’esprit d’un festival. Rendez-vous l’année prochaine.
Mathieu Perez