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Marseille

1 sep. 2013
Festival Jazz des Cinq Continents, 17 au 27 juillet 2013
© Jazz Hot n°664, été 2013
Michel Zenino, Olivier Temime, Jean-Pierre Arnaud © Jérôme Partage

Marseille, capitale européenne de la culture en 2013, se devait de donner un retentissement particulier à son festival de jazz. Les organisateurs ont ainsi eu la bonne idée d'une soirée inaugurale gratuite, qui a pris place sur l'esplanade du J4 où trône le tout nouveau Mucem. Une scène avait été dressée dans cet endroit qui offre au promeneur un point de vue somptueux sur la rade du Vieux-Port, surmontée, de l'autre côté de la rive, par le Palais du Pharo. Et c'est un groupe 100% marseillais qui a ouvert cette 14e édition du festival, le Massaliazz Trio d'Olivier Temime (ts), Jean-Pierre Arnaud (dm) et Michel Zenino (b) qui vient de sortir un disque éponyme de reprises de succès populaires provençaux et de compositions dans le même esprit. Le résultat est sympathique : on entend avec plaisir ces versions jazz de « Cane Canebière » ou de  « Félicie aussi » auquel le sax nerveux de Temime donne un vrai relief swing, soutenu par une rythmique solide. Ce premier concert s'est clôt par une version latine  des « Pescadous Ouh ! Ouh ! » qui a réveillé le public, un peu sage. La corne de brume d'un ferry quittant le port pour la Corse sonnant la fin du concert à l'issue de ce dernier morceau. L'affiche vedette de cette soirée inaugurale était le quartet de Paolo Fresu (tp, flh) flanqué d'invités évoquant, tout comme lui, la Méditerranée : la chanteuse et joueuse de oud palestinienne Kamilya Jubran, le violoniste algérien Kheireddine M'Kachiche ainsi que Bojan Z (p, bien que la Serbie n'ait pas d'accès à la mer…). On aurait pu célébrer conjointement la Méditerranée et le jazz avec des invités s'exprimant dans l'idiome jazzistique (outre les nombreux Italiens, on aurait pu penser, parmi d'autres, à Chano Dominguez ou à Murat Öztürk). Dommage. D’autant que la trompette amplifiée de Fresu a plutôt tourné à la mauvaise bouillabaisse, même s’il ne manque pas d’un certain lyrisme, très italien.

Chucho Valdés © Ellen Bertet

Il a fallu attendre le troisième soir pour que le festival retrouve son écrin habituel : le parc du Palais Longchamp. Un gros orage ayant en effet contraint à l’annulation de la deuxième soirée lors de laquelle devait se produire Chick Corea. Ce fut un retour gagnant à Longchamp avec un double concert de Chucho Valdés (p). Dans la première partie, le Cubain se trouvait à la tête un sextet fort efficace : Gastón Joya (b), Rodney Barreto (dm), Yaroldy Abreu (congas), Dreiser Durruthy (catas & voc) et Reinaldo Melian (tp). Entre bebop et musique afro-cubaine, le swing caribéen du groupe a fait mouche ! Multipliant les références, Chucho cite « Take Five » au détour d'un solo ou bien déploie quelques notes baroques à la Bach. On aura par ailleurs apprécié la virtuosité de Gastón Joya, particulièrement en verve à l'archet.

Roy Hargrove © Ellen Bertet

Le deuxième concert a vu le renfort de la chanteuse de flamenco Buika et surtout celui de Roy Hargrove (tp, flh), resté modestement au sein des cuivres, également rejoints par Irving Acao (ts). La puissance et l'intensité de Buika sont d'autant plus saisissantes que la vocaliste est parfaitement à l'aise dans le jazz (magnifique interprétation de « My One and Only Love »). Elle doit juste prendre garde de ne pas trop en faire. Hargrove, impérial et impassible, a marqué par la pertinence de ses interventions, toujours parfaitement en phase avec ses interlocuteurs des Caraïbes. On en redemande !


On passe sur le lendemain, hors des sentiers du jazz, avec Gilberto Gil et le groupe Chic.


La cinquième soirée était dominée par un concert unique de Diana Krall (p, voc) dont la venue, compte tenu de son statut de star, constituait nécessairement un événement. Si sa démarche, consistant à mêler jazz, blues et musiques populaires américaines pouvait se rapprocher de celle de Ray Charles,  la blonde diva en est loin, cultivant une froideur que ni la qualité technique du show, ni le niveau des musiciens, ne parvient à compenser. Le répertoire, très proprement exécuté, allant d’un dixieland un peu raide à une sorte de pop jazzy (le solo de violon électrique fut redoutable). Heureusement, la Canadienne nous aussi rappelé qu’elle était – aussi – une bonne pianiste (bon solo sur « Fly Me to the Moon ») et a terminé sa prestation sur un savoureux « Sunny Side of the Street » (en tempo rapide).


Le sixième soir était composé d’un hommage à Wayne Shorter – en pleine tournée pour ses 80 ans – en deux parties : un premier concert évoquant sa musique, le second laissant place au maître lui-même. L’évocation a été confiée à un groupe inédit, puisque c’était sa première apparition en Europe : « ACS » avec Geri Allen (p), Esperanza Spalding (b) et Terri Lyne Carrington (dm). Si on connait les qualités d’Allen et Carrington, Spalding a démontré qu’elle était une véritable jazzwoman, hors du contexte commercial qui l’a faite accéder au vedettariat. En dehors d’un long solo scatté (sur « Together to Get » de Geri Allen), elle est d’ailleurs peu intervenue au chant, arborant un jeu coloré sur les cordes. Au bout du compte, un excellent trio jazz, menant l’improvisation de façon très narrative.
En revanche, Wayne Shorter (ts), bien qu’à la tête de son habituel quartet de haute volée (Danilo Perez, p, John Pattitucci , b, et Brian Blade, dm), est resté centré sur un jazz très cérébral et peu aéré. Malgré les interventions plus légères de Danilo Perez, on s’est pas mal ennuyé.


Le soir suivant réunissait deux affiches françaises : Eddy Louiss (org) et Biréli Lagrène (g). En septet, Louiss a donné un concert très rythmé dont l’intérêt doit beaucoup à Fabien Mary (tp) dont on aurait dit, si l’action avait pris place au stade Vélodrome, qu’il a été « l’homme du match » : des prises de paroles toujours pertinentes (« Tenderly ») et un swing impeccable, également bien relayé par Daniel Huck (ts). Les solos de sax électronique (avec imitation des bruits de la forêt, sic) de Stéphane Chausse avaient à l’inverse peu d’intérêt (ah, quand les musiciens s’amusent avec leurs gadgets électroniques…). Mais globalement, la variété (on est passé du jazz à la biguine) et la fantaisie ont été à l’avantage de ce concert.
Quant à Biréli, on sait qu’il traverse une nouvelle période électrique avec toutes les limites qu’elle peut imposer à son jeu, pourtant si fécond quand il est développé dans son creuset culturel. Bien entendu, Biréli reste virtuose et assez impressionnant dans sa maîtrise de l’instrument. On n’en déplore pas moins une expression aride, moins poétique. Un bon point de cette prestation aura été le dialogue tonique avec Franck Wolf (ts) et le soutien très groove de Jean-Yves Jung (org) et Jean-Marc Robin (dm).

Hugh Masekela © Ellen Bertet

La huitième soirée s’est avérée la plus contrastée avec, en ouverture (c’est le cas de le dire), le Sud-Africain Hugh Masekela (tp, voc). Exilé aux Etats-Unis à partir de 1961 (il n’est retourné vivre dans son pays natal qu’à la fin de l’apartheid), il a collaboré avec plusieurs jazzmen, en particulier Abdullah Ibrahim. Si son jeu de trompette est celui d’un bon bopper, le jazz n’est qu’un élément de son expression qui passe d’abord par le chant et relève avant tout du funk et de la musique sud-africaine. On est tout de même épaté par l’énergie de ce toujours militant de 74 ans, capable d’évoquer avec émotion Nelson Mandela puis d’inviter le public à bouger et taper dans ses mains.
Cécile McLorin et Archie Shepp © Ellen Bertet

Si la revendication politique était commune aux deux concerts du jour, c’est bien de jazz – et du meilleur niveau – dont il était question chez Archie Shepp (ts, ss, voc) et son Attica Blues. Après une introduction récitée par Shepp (et enregistrée), sur les émeutes de la prison d’Attica, le big band – et quel big band ! – dirigé par Jimmy Owens (tp) a joué « Goodbye Sweet Pops ». Amina Claudine Myers et Tom McClung se sont relayés au piano, tandis que les choristes ont été successivement mises en avant (Marion Rompal sur « The Stars Are in You Eyes », Cécile McLorin-Salvant sur un magnifique « Come Sunday »). De belles choses ont également été réalisées par les cuivres, notamment Stéphane Belmondo (tp) et surtout Jimmy Owens, magistral sur le blues. Un formidable collectif qui a transporté le public du Palais Longchamp, et sans les facilités du premier concert.  Shepp était juste et touchant (parmi ses ballades, « Steam » était remarquable), Reggie Washington discret mais déterminant. Le big band n’avait que quatre dates en France durant l’été (dont sera tiré un enregistrement à sortir à l’automne) ; le public marseillais pouvait donc se sentir, pour ce soir-là, privilégié et se rêver devenir une capitale du jazz.
Jérôme Partage