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Nice (Alpes-Maritimes)

1 sep. 2013
Nice Jazz Festival, 8 au 12 juillet 2013
© Jazz Hot n°664, été 2013

Premier festival de jazz de l’Histoire, porté à l'origine (1948) par Hugues Panassié, c’est un héritage prestigieux que la ville de Nice, sans doute par très portée sur les subtilités de l'histoire du jazz, a confié cette année à un disciple de Frank Ténot, Sébastien Vidal, figure éminente de la radio TSF et du Duc des Lombards, personnage tentaculaire de l'univers du jazz qui jongle avec de nombreuses casquettes, festivalières ou autres.
Durant cinq jours, de 19h à minuit, deux scènes, proposent trois concerts chacune. Au cœur de la ville, la place Masséna rassemble plus de 6000 spectateurs debout – ce qui dit déjà l'état d'esprit – pour les concerts les plus médiatiques aux frontières souvent dépassées du jazz, course à l'animation de masse oblige, comme on le voit par ailleurs. Il est impossible la plupart du temps d’y accéder pour notre compte rendu et les amateurs de jazz, rebutés par ce manque de mood jazz, optent plutôt pour le Théâtre de Verdure, où, à condition d’arriver de bonne heure, il est encore possible de trouver un siège et une approche jazz. Nous avons assisté aux trois premières soirées, en faisant des choix, parfois par défaut d'accessibilité… Ce qui n'est pas forcément toujours un libre choix.

Jon Batiste © Daniel Chauvet
Lundi 8 juillet, un héritier de la célèbre famille de musiciens de Louisiane et ex-accompagnateur de Trombone Shorty et de Cassandra Wilson, le pianiste et chanteur Jon Batiste ouvre le bal. Avec un grand sens du show, il recycle les grands classiques de La Nouvelle-Orléans: « St. Louis Blues » (commencé en tango et terminé en boogie woogie), « I Can’t Give You Anything but Love
», « St. James Infirmary », « On the Sunnyside of the Street », ou des airs populaires (« Killing Me Softly » pris façon boogaloo), propose ses compositions, pour finir par le gospel « Just a Closer Walk With Thee ». Sa voix et son jeu de piano évoquent son célèbre compatriote Dr. John, mais, jouant aussi du mélodica (sorte d’harmonica à clavier) il commence et termine sa prestation au milieu du public dont il sollicite la participation tout au long du concert. Il alterne les climats par des accompagnements très variés: Eddie Barbash (as), Philip Kuehn (b) et Joseph Taylor (dm) se mettant parfois tous au tambourin et Ibanda Ruhumbika tb) au tuba basse. Succès garanti et mérité.

Eric Legnini, Thomas Bramerie, Hugh Coltman, Franck Agulhon © Umberto Germinale
Puis vient le tour d’Eric Legnini pour le répertoire de Sing Twice, son dernier CD. Entouré de Thomas Bramerie (b), Franck Agulhon (dm), Quentin Gomari (tp), Boris Pokora (ts, fl) et Jerry Edwards (tb), et ressourçant son passé de sideman de Nougaro, Salvador et Reggiani, il invite les chanteurs Mamani Keita et Hugh Coltman à le rejoindre sur ses propres compositions dont certaines ne manquent pas d’évoquer l’Afrique de Fela Kuti revisitée par Mc Coy Tyner pour l’une et Alex Ligertwood, que l’on verra juste après, pour l’autre. Beau concert très apprécié.
Enfin, le plus célèbre des musiciens niçois et parrain du festival : André Ceccarelli présente la matière musicale de son dernier CD Ultimo. Très grosse machine
puisque le batteur est entouré de Pierre-Alain Goualch (p), Diego Imbert (b), Pierre Bertrand (as, ss, auteur de très beaux chorus et qui signe les titres, les arrangements et dirige l’orchestre), que se succèdent les chanteurs David Linx, Alex Ligertwood et Régis Ceccarelli (son fils), et que l’orchestre de l’Opéra de Nice au complet est aussi de l’aventure. Qu’on se rassure, André n’a pas décidé de remiser ses tambours, car il existe peu de batteurs ayant sa finesse et son drive, mais a seulement décidé de redevenir sideman (de luxe). Prestation spectaculaire, très applaudie, même s’il est permis de préférer André Ceccarelli (qui débuta sa carrière ici même, rappelle-t-il, en 1962 avec les Chats Sauvages…) dans le cadre plus intime des petites formations.


Mardi 9, en ouverture, le Nice Jazz Orchestra où l’on retrouve Pierre Bertrand dans les mêmes rôles que la veille, et qui réunit la plupart des meilleurs musiciens de la Côte d’Azur, et qui a, ce soir, trois invités de marque. Le percussionniste argentin Minino Garay s’illustre particulièrement sur « Caravan »,
« Night in Tunisia » et un « Watermelon Man » furieusement latin. La chanteuse Janicet McPherson s’accompagne joliment au piano sur un standard cubain et une composition personnelle. Le sax alto et flutiste espagnol, Perico Sambeat, impressionne par sa maîtrise et son inventivité tout au long du concert. Les arrangements brillants et efficaces de Pierre Bertrand et ses belles créations (« For JK »), permettent les solos remarquables de Jean-Marc Baccarini (ts), Fred Luzignant (tb), Tony Russo (tp) Fred D’Œlsnitz (p et elec p ), Amaury Filliard (g) et Pierre Bertrand lui-même (as). A juste titre, ce big band fait la fierté des Niçois !

Manu Katché, Luca Aquino, Tore Brunborg © Umberto Germinale

Ensuite, Manu Katché (dm) présente le répertoire de son dernier CD avec l’Anglais Jim Watson (org B3), l’Italien Luca Aquino (tp) et le Norvégien Tore Brunborg (ts, sop). C’est un jazz rock assez basique: harmonies simplifiées à l’extrême et thèmes sommaires, une sobriété qui contraste avec le jeu très présent du batteur qui semble avoir la phobie du moindre silence… Mais on lui pardonne, il est sympathique et modeste, et bien dans le groove ; une fois bien assis, cette musique n’est pas désagréable à écouter et ne prend pas la tête…
Ce n’est pas le cas de celle de Robert Glasper dont le groupe, annoncé comme un événement, fait la balance en public pendant un quart d’heure, puis, faute de bouchons d’oreille, fait fuir le chroniqueur dès les premières « infra-basses » ressenties jusqu’au plus profond de la poitrine… en regrettant amèrement que le concert de Stéphane Belmondo et Sandra Nkaké, ou de Ben Harper et Charlie Musselwhite, sûrement plus passionnants, n’aient pas été présentés ici, mais sur l’autre scène… inaccessible.


Mercredi 10, place d’abord aux ambiances africaines ou orientales (chant diphonique inclus), voire rock, selon les morceaux, avec le groupe de Stéphane Chausse (as, clar, Ewi) et Bertrand Lajudie (synth). Epaulés par Sylvain Gontard (tp, bugle) Marc Bertaux (elec b), Patrice Héral (dm) et Ousman Danedjo (voc, sanza et cora), ils vagabondent aussi parfois sur les pistes tracées par Miles période électrique ou par le Zawinul Syndicate. Une ouverture du jazz vers des musiques lointaines qui laissent parfois perplexe…
Puis, arrive le Gerald Clayton (p) Sextet. Constitué des très jeunes Logan Richardson (as), Joe Sanders (b), Justin Brown (dm) et de Sachal Vasandani et Gretchen Parlato (voc), ce groupe pratique lui-aussi l’ouverture… mais les fondamentaux y sont plus présents et la musique moins contemplative, du moins dans la deuxième partie du concert où le pianiste fait preuve de grandes qualités de toucher et de finesse harmonique sur des thèmes de facture plus accessible (« Dusk Baby
», « When an Angel Sheds a Feather » présents sur son dernier CD), ou des standards (« Juju »). Une belle surprise !

Youn Sun Nah et Ulf Wakenius
Enfin, ce fut le tour du set très attendu de Youn Sun Nah. Certains l’adulent, d’autres lui reprochent ses minauderies enfantines… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle épate par ses prises de risque. Si sa façon d’interpréter « My Favorite Things » surprend, s’accompagnant seulement de quelques notes d’une sanza minimaliste en début de set, sa voix étonne plus encore, par ses numéros de trapèze volant avec son guitariste virtuose Ulf Wakenius qui lui a écrit des morceaux acrobatiques (aux titres suédois énigmatiques) en questions-réponses dont elle se tire magnifiquement. Simon Tailleu (b) et Vincent Peirani (acc) n’interviennent que par touches discrètes pour installer une atmosphère intimiste, et s’esquivent modestement dès lors qu’elle est établie. Le concert, émaillé de compositions personnelles très éloignées du jazz, ne manque ni de charmes, ni de générosité, et il est bien difficile de reprocher à Youn Sun Nah, Sud-Coréenne formée à l’art lyrique et au jazz (au CIM), son éclectisme.


Le Nice Jazz Festival 2013 a battu tous ses records d’affluence. Tant mieux pour l'analyse chiffrée de la ville, mais on frôle la saturation. Sans revenir aux mânes de M. Panassié, oublié depuis longtemps sur la Côte d'Azur, pourrait-on (vœux pieux, bien sûr) revenir à une programmation un peu moins commerciale et sagement plus axée sur le jazz puisqu'il s'agit après tout d'un Festival de jazz, de sorte à retrouver un peu de la liberté (de mouvement aussi) et de sérénité conformes à l'esprit du jazz, et aux conditions sa création ? Entre 1948 et la regrettée Grande Parade, Nice aurait une grande histoire  à défendre et une carte à jouer.
Daniel Chauvet