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Cedar Walton

19 août 2013
17 janvier 1934, Dallas, Texas – 19 août 2013, Brooklyn, New York, NY
© Jazz Hot n°664, été 2013

Cedar Walton © David Sinclair


Le pianiste Cedar, Anthony, Walton, Jr., né à Dallas, Texas, le 17 janvier 1934 est décédé à Brooklyn (NY) le 19 août 2013. Sa disparition n'est pas seulement celle d'un pianiste mais aussi d'un acteur essentiel de l'histoire du jazz. Compositeur (les célèbres  « Mosaic », « Fantasy in D », « Bolivia », « Firm Roots », « Cedar's Blues », etc.) et arrangeur, il fut l'une des grandes figures de la transmission du jazz au sein de différents groupes magnifiques, trios ou quartets, qui jalonnent le jazz de moments particulièrement intenses.

Cedar Walton apprend l'instrument auprès de sa mère, professeur de piano, dans un cadre très favorable à la découverte du jazz.

« J’ai finalement acquis quelques Art Tatum et quelques Bud Powell à Dallas, j’étais escalve de ces disques. (…) J’avais la signature de tous ces poids lourds qui n’étaient pas les bienvenus dans les hôtels. Les artistes logeaient souvent chez l’habitant. Ma mère ne faisaient pas exception. Une nuit, j’étais au lit, et j’ai entendu un pianste en bas. Je n’ai jamais su qui c’était, j’ai seulement pensé : oh, mon Dieu, écoute ça ! »

Il va à l’école en 1951 à New Orleans, avec Ellis Marsalis, avant de partir étudier à l'Université de Denver (1951-55).

« A Denver, j’ai eu un boulot dans un endroit où tous les musiciens venaient jouer après leur concert, le Lil’s  (…) C’était très bénéfique pour moi, mais cela a ruiné ma carrière universitaire. (…) J’y ai gagné car j’ai rencontré quelques grands personnages, y compris Charlie Parker. »

Il joue localement et reçoit la visite de musiciens en tournée, comme Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Erroll Garner, Johnny Hodges, John Coltrane, Eric Dolphy, etc., ce qui lui permet de se tailler une réputation et oriente son choix vers New York où il arrive en 1955, à la mort de Charlie Parker. Il découvre une ville en effervescence artistique, participe aux jam sessions de Park Avenue (de M. et Mme Karp) où il côtoie Clifford Brown, Oscar Pettiford, Tommy Flanagan, Pepper Adams, Ray et Tommy Bryant, J. J. Johnson, Red Garland, Sonny Rollins, Bud Powell, etc., dans la grande période du MJQ, première coopérative de musiciens, des petites et belles formations de Miles Davis, dans une ville où régnaient alors Mary Lou Williams, Billy Taylor, Marian McPartland… Il enregistre pour la première fois en sideman de Lucky Thompson en 1956 et partage un piano pour ses exercices avec Cecil Taylor (chez David Amram).

« Je me souviens de quelqu’un qui allait avec détermination à la recherche de quelque chose et ce n’était certainement pas la même chose que je poursuivais. Mais nous étions à New York, et il y avait une quête, juste par le fait d’être ici. »

Mobilisé à Fort Dix, NJ, où il rencontre Wayne Shorter, il part peu après pour l'Allemagne où il en profite pour étudier la composition et parfaire sa technique instrumentale. Il y croise la route de Leo Wright, Eddie Harris, Houston Person, Lex Humpries et Don Ellis, avec qui il a la responsabilité des arrangements et des compositions de l’ochestre local.

« Le MJQ, Lee Morgan, y avaient régulièrement des engagements et j’ai eu souvent le plaisir de les entendre. Mon expérience européenne m’a fait beaucoup de bien. »

Il revient ensuite à New York en 1958, rayonne jusqu’à Philadelphie où il rencontre les frères Heath (Jimmy et Tootie). Il enregistre en 1958-59 avec Kenny Dorham (Sings and Plays, Blue Spring), Blue Mitchell (Out of the Blue), John Coltrane (Giant Steps), Art Farmer  et Benny Golson (Big City Sound), Abbey Lincoln (Abbey Is Blue) avant de rejoindre le groupe de J. J. Johnson (1959-60) où il remplace Tommy Flanagan. C'est un membre éminent du Jazztet d'Art Farmer et Benny Golson (1960-61) où il prend la suite de McCoy Tyner quand Tootie Heath prend celle de Lex Humpries. Il enregistre en sideman à partir de la fin des années cinquante un nombre extraordinaire de beaux disques avec le Jazztet (Killer Joe), J.J. Johnson (J.J. Inc.) bien sûr, mais aussi Lee Morgan, Wayne Shorter, Jimmy Heath, Clifford Jordan, Freddie Hubbard, etc. (une trentaine de disques entre 1959 et 1961)

« Dans le Jazztet, Benny (Golson) faisait tous les arrangements.(…) Aller du Jazztet au Jazz Messangers était parfait. Là, on n’écrivait jamais assez ! Blakey nous y incitait énormément (…) en nous disant qu’un jour nous aurions un groupe à diriger ; et il a eu raison pour beaucoup d’entre nous. »

C'est avec les Jazz Messengers d'Art Blakey de 1961 à 1964, où il remplace Bobby Timmons, qu’il peut enfin donner la plénitude de son talent de compositeur et d’arrangeur, et qu'il se révèle une figure marquante, signant de nombreux morceaux essentiels du répertoire de Blakey (« Ugetsu », « The High Priest », « Mosaic », « The Promised Land »…). Ce groupe historique, avec Freddie Hubbard, Curtis Fuller, Wayne Shorter, Reggie Workman et Jimye Merritt, bénéficie de la finesse d'accompagnateur du pianiste et d'une matière musicale exceptionnelle sur une dizaine d’albums (Buhaina’s Delight, Mosaic, Three Blind Mice, Carvan, Ugetsu, Golden Boy, Free for All, Kyoto, Indestructible).

« J’ai vu des éducateurs et autres se rassembler autour de Blakey pour son savoir. Il avait vraiment quelque chose. (…) Des docteurs, des militaires, des gens hautement éduqués recherchaient ses conseils et son inspiration. »

Il retrouve Art Blakey en 1972 pour plusieurs enregistrements, et il ne cesse de croiser la route de son Maître, en enregistrement (1982, The All stars Jazz Messengers) ou pour les concerts anniversaires du légendaire batteur jusquà la disparition d’Art Blakey.

Pendant la période Jazz Messengers, il n’a cessé d’enregistrer en sideman avec d’autres formations (Sonny Red, Freddie Hubbard, Eddie harris, Clifford Jordan…) et cette activité incroyable d’enregistrement se poursuivra jusqu’à la fin de sa vie, faisant de cet artiste l’un des monuments du jazz (plus de 300 enregistrements d’un niveau exceptionnel, dont 70 environ sous son nom). Car Cedar Walton va être,
pendant cinq décennies, l’accompagnateur recherché d’une multitude de musiciens parmi les plus marquants du jazz. Les énumérer consiste à faire un dictionnaire du jazz des années 1960 à 2000 : Abbey Lincoln, Eddie Harris, Sonny Criss, Teddy Edwards, Stanley Turrentine, Ornette Coleman, Blue Mitchell, Donald Byrd, Lee Morgan, Dexter Gordon, Bobby Hutcherson, Johnny Griffin, Milt Jackson, Ray Brown, Houston Person, Frank Morgan, Charles McPherson, Hank Mobley, Gene Ammons, Sonny Stitt, Donald Byrd, Cannonball Adderley, etc.
Il est aussi le sideman régulier de Billy Higgins, Clifford Jordan, quand ils sont leaders, dans un nombre incalculable d’enregistrements et naturellement en 1974, Cedar Walton fonde un groupe, le Magic Triangle avec Clifford Jordan, Sam Jones et Billy Higgins.
Car ce n’est qu’en 1967 qu’il a enregistré son premier disque en leader (Cedar!), soit 12 ans après son arrivée à New York et 15 ans après ses débuts professionnels. Un constat qui devrait faire réfléchir beaucoup de musiciens de jazz.
Sur le plan de ses projets personnels, son esthétique est toute entière dans ces formations avec Higgins, « post bop » la définit-il lui-même. Mêlée à sa poésie particulière et à la vigueur inventive de ses complices, il en a fait la matrice historique de sa musique. En 1975, son quartet prend le nom d’Eastern Rebellion, une coopérative encore, dans l’esprit du MJQ, l’une de ses inspirations de jeunesse. Eastern Rebellion compte de magnifiques saxophonistes ténors comme George Coleman, Bob Berg, Ralph Moore, Harold Land et une base rythmique avec Sam Jones puis David Williams et Billy Higgins, toute de légèreté et de finesse qui sont la marque de Cedar Walton. Billie Higgins, David Williams et Cedar constituent en effet parmi ce qui a pu exister de plus abouti en matière de trio. Du grand art, d’une musicalité toujours exceptionnelle. Au décès de Billy Higgins, c'est Willie Jones III qui le remplace avec beaucoup de talent et de musicalité, un trio plein de grâce, de swing, et d'invention que nous avons encore entendu, malheureusement pour une dernière fois en live, à Paris, Foix et La Seyne-sur-Mer en juillet 2013, grâce à Alain Dupuy-Raufaste.

C'est un grand pianiste qui nous quitte, un styliste au toucher perlé, un arrangeur et un compositeur majeur, à la fois ancré dans le blues, le swing et la sophistication comme le rappellent ses amours de jeunesse, Duke Ellington, Art Tatum, Bud Powell, le Modern Jazz Quartet de John Lewis et Milt Jackson et son attachement indéfectible à l’univers d’Art Blakey, dont il fut l’un des contributeurs majeurs. Il tenait aux valeurs de transmission apprises chez Art Blakey et avait construit une œuvre abondante, d'une grande variété, dont nous ne donnons ici qu'un aperçu. Il représente la quintessence du jazz, par sa forte personnalité, son ancrage, sa culture, sa curiosité, son humilité, son écoute et une envie de jouer de jeune homme qui l'aura accompagné jusqu'au bout. Il le disait lui-même avec beaucoup d’humour :

« J’ai toute la disponibilité voulue pour enfin jouer sur le Steinway dont j’ai toujours rêvé. Si je ne l’ouvre pas, il sera furieux après moi, et je me désaccorderai ! (…) Tant que je passe du temps au piano, je suis heureux. »

Yves Sportis
avec la complicité de Jean szlamowicz
pour la légende et le crédit, survoler la photo

Citations extraites des interviews avec discographies parues dans Jazz Hot n° 520 et Jazz Hot Spécial 2005 (www.Jazzhot.net)

A regarder et à écouter :

Cedar Walton Quartet at Umbria Jazz 1976, Naima part 1
Cedar Walton Trio et Bobby hutcherson San Javier Jazz festival 2010
Cedar Walton Trio at the Jazzaldia San Sebastian 2005, Body and Soul
Cedar Walton, Hamburg Jazz Festival 1984, Cedar Walton, Milt Jackson, Ray Brown, Mickey Rocker, Bolivia-It Dont Mean a Thing
Cedar Walton John Coltrane, Naima, album Giant Steps, Atlantic
Cedar Walton Trio et Freddie Hubbard, God Bless the Child Mt fuji Jazz Festival 1992
Cedar Walton Blues for Buhaina
Art Blakey & Jazz Messangers in San Remo 1963 (avec Cedar walton)