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Antibes - Juan-les-Pins (Alpes-Maritimes)

1 sep. 2013
Jazz à Juan, 11 au 21 juillet 2013
© Jazz Hot n°664, été 2013

Wayne Shorter, John Patitucci, Danilo Perez, Brian Blade © Umberto GerminaleAntibes-Juan-les-Pins, est une référence, ce que les artistes invités se plaisent à souligner. On ne compte plus le nombre des stars du jazz qui s’y sont produites et, y ont parfois, été enregistrées (témoin, la récente publication du concert de Miles Davis de  1969). Pour sa quatrième année, en tant que directeur artistique Jean-René Palacio  est bien conscient de cet héritage. Ses choix, une fois de plus ont convaincu, en assurant à la fois la qualité artistique et le taux de remplissage…

Jeudi 11. Best Of du «Off», une sélection de sept fanfares à vocation plus ou moins néo-orléanaises sillonnent toute la soirée les rues d’Antibes et de Juan pour présenter aux badauds et aux vacanciers l’ambiance d’une capitale du jazz.

Vendredi 12. Keith Jarrett (p), Gary Peacock (b), Jack DeJohnette (dm) assurent un service minimal. Après avoir longtemps hésité au check sound entre les  deux Steinway proposés (et fait jeter hors de la pinède journalistes et photographes dûment accrédités, après l’intrusion d’un excité aviné), Jarrett se contente de deux sets d’à peine 3/4 d’heure. Douze morceaux en tout : « On Green Dolphin Street », « It Never Entered My Mind », « All the Things You Are », « Things Ain’t What They Used to Be », « Ballad of the Sad Young Men », dont cinq déjà joués l’an dernier « I’ve Got a Crush on You », « Is it Really the Same », « When I Fall in Love », « G Blues », « Summer Nights » et deux mini-rappels «Answer Me My  Love », « When Will the Blues Leave ». Aucune trace de ces  tourneries hypnotiques qui mettent habituellement la pinède en transe, des tempos le plus souvent assez nonchalants, moins de feulements et de gesticulations. Le bassiste et le batteur se montrent peu motivés, et Jarrett semble manquer de souffle… Chaleur, fatigue de la tournée, contrariété due à l’incident de l’après-midi ? Amère déception, même si le fan club qui le suit sur tous ses concerts trouve celui-ci meilleur que les deux précédents… Qu’arrive-t-il à nos héros? Nous le serons forcément l’an prochain au prochain épisode, lors de leur  leur 22e passage sur cette scène. Cela dit, ne faisons pas la fine bouche, même en petite forme, le trio de Keith Jarrett vaut le déplacement !

Samedi 13. Changement de registre : Charles Bradley, Tower of Power,  les Supremes (enfin, presque, il manque Diana Ross) et les Temptations se succèdent pour une soirée marathon en hommage  à la Soul et au label Tamla Motown. Les riffs de cuivres rutilants, les sons d’orgue Hammond triomphants, les motifs basiques de basse électrique et les rythmes d’acier trempé dans les fonderies de la General Motors n’ont pas pris une ride. En revanche la simplicité mélodique des thèmes, les harmonisations vocales convenues, les costumes à paillettes et les pas de danse des choristes ( très vaillants malgré leur âge...) sont sacrément datés ! Qu’importe, on est dans la nostalgie et rajeunir ainsi tout d’un coup de plus  de 40 ans, ça ne se refuse pas, même si, en ces temps anciens, Aretha Franklin ou Ray Charles, étaient  bien plus convaincants.

Dimanche 14.  Le concert (gratuit) propose deux lauréats du concours des jeunes talents 2012. D’abord la délicieuse chanteuse Sud-Africaine Melanie Sholtz qui interprète des compositions personnelles et quelques thèmes plus jazz « I love the moonlight », « Caravan ». Dotée d’une très jolie voix et d’une belle présence,  elle est entourée des Scandinaves Martin Sjostedt (p) et Jo Fougner Skansaar (b) et de son compatriote Ayanda Sitade (dm), et n’hésite pas à partager avec eux des 4/4 dans un scat de bon aloi. Puis le guitariste toulonnais Romain Thivolle présente son big band. Thèmes personnels : « John Mosca in Pertuis » (haut-lieu provençal des big bands), « Rubik’s Cube », « Chromatisme crânien » et  reprises de pop savamment détournées: « Sir Duke », « Come Together », « Billy Jean », « Roxanne », « Cécile ma fille » composent un répertoire  original et sacrément bien écrit. Succès justifié.    
Pour finir,  juste après le feu d’artifice, le big band du brillant multi-saxophoniste russe Igor Butman laisse une impression plus mitigée. Ce fan de Benny Goodman  se réserve la plupart des solos sur un mode très breckérien dans un programme disparate assez commercial où « A Tisket a Tasket », « C’est si bon », « On the Sunnyside of the Street », « What a Wonderful World », « You Are Everything », Stomping at the Savoy » côtoient des airs de folklore russe au sein d’un pot-pourri de thèmes joués par Benny Goodman, son idole. Le tout dans un joyeux désordre, sur des arrangements efficaces, mais le plus souvent très conventionnels. La chanteuse (russe malgré une authentique et superbe plastique africaine) invitée en première partie, se contente de dérouler les thèmes, s’en tire correctement, mais le petit pianiste invité pour un morceau ne brille que par son jeune âge (14 ans).  « Musique de casino » persiffle un ami interdit de jeu depuis longtemps ! Qu’importe, la foule du 14 juillet reste compacte et applaudit avec enthousiasme jusqu’à près de 2h du matin ce parcours initiatique venu de l’Est.

Lundi 15. Après la prestation genre folk-song assez insipide de l’Australienne Hiatus Kaiyote, le pianiste cubain Roberto Fonseca entre en scène. A l’aide de machines, il fait surgir voix (dont celle d’Ibrahim Ferrer) et bruitages divers, mais, heureusement, reste le plus souvent au piano qu’il maîtrise de fort belle manière, accompagné de Joel Chicoy (g), Yandi Martinez (b), Ramsés Rodriguez (dm),  Joel Hierrozuello (perc), et d’un joueur de cora virtuose dont on n’a pas pu saisir le nom. Si Yo, son récent CD semblait bien austère, l’univers du pianiste devient plus accessible sur scène, bien que cette musique purement cubaine malgré quelques flirts appuyés avec le jazz, garde une grande part de mystère.    
En fin de soirée, autre univers exotique, Avishaï Cohen (b, voc) présente son nouveau quartet. On passe de Cuba aux rivages de la Méditerranée orientale. Eli Degibri (ts) Nital Hershkovitz (p) Ofri Nehemya (dm) suivent leur leader dans tous ses cheminements depuis les standards du jazz (« Nardis » de Bill Evans) jusqu’aux airs du folklore yiddish en passant par des compositions personnelles où se mêlent les multiples sources d’inspiration du bassiste . Musique étonnante, là, encore. Les harmonies surprennent d’abord par leur étrangeté, mêmes si leur répétition les rendent vite familières. Les fréquentes boucles sur deux accords ont vite fait d’emballer le public, sur de très savantes rythmiques composées, où il est pourtant bien difficile de trouver ses repères. En rappel, Avishai Cohen  chante en ladino, langue témoin d’un lointain passé syncrétique  « Alfonsina del mar », une ballade apprise dans son enfance, avant qu’un  « Besame mucho » de folie ne conclue  le set façon jam session. Du plus bel effet !

Mardi 16. Wayne Shorter (ts sop s), Danilo Perez (p), John Patitucci (b), Brian Blade (dm) entrent en scène pour une heure et demie d’improvisation spontanée. Tout au long du concert,  le pianiste ou le bassiste proposent accords torturés, motifs rythmiques de quelques notes, gammes d’un autre monde, que le saxophoniste (qui hésite alors souvent entre le ténor et le soprano) reprend, écarte définitivement ou développe jusqu’à l’épuisement. Aucun tempo n’est suivi, le batteur fait continuellement exploser des chapelets de bombes. Aucune suite harmonique compréhensible non plus , piano et contrebasse alignent les arpèges les plus inattendus. Quant au swing, notion périmée ! C’est de l’art brut (tendance anxiogène), défiant toute tentative d’analyse. Du free jazz à l’état pur !  « Zero gravity », « Orbits », « Lotus », « Plazza Real », « Adventures aboard the Goldenmean » s’enchaînent sans aucune  transition. Certains s’extasient (avec «Wayne», on est dans le domaine du sacré…). D’autres, quelque peu abasourdis, écoutent poliment en regardant leur montre et se garderont bien de donner leur avis à l’entracte sous peine de passer pour d’infâmes réactionnaires !

Wynton Marsalis & LCJO © Umberto GerminaleEnsuite, avec Wynton Marsalis et le Lincoln Center Jazz Orchestra, c’est « retour en terre… plus connue ». Bien caché au sein du pupitre des trompettes, le chef annonce les titres, valorise les auteurs des thèmes (Ellington, Monk, Chick Corea, Kenny Dorham ou quelques membres de l’orchestre) et les solistes (y compris Danilo Perez qui vient faire le bœuf sur une composition de style cubain), sans jamais faire étalage de son incontestable virtuosité. La rythmique est parfaite, les arrangements d’une précision diabolique et les solistes (Victor Goines en particulier au sax et à la clarinette) très brillants. Un big band de rêve ! Seule concession au star system, c’est seulement accompagné de la section rythmique que Wynton Marsalis revient, en rappel, pour « Knozz Moe King », une composition personnelle très maîtrisée enregistrée en 1986 pour l’album Live At Blues Alley, et proche de l’esthétique free entendue au set précédent, les approximations du hasard en moins.

Mercredi 17 Hiromi the Trio Project. On nous avait promis un fort coup de vent, ce fut une tornade. La frêle silhouette de la pianiste japonaise Hiromi recèle une énergie débordante. Sur ses compositions personnelles, entourée d’Anthony Jackson (un des rares adeptes de la basse électrique à 6 cordes ce qui lui permet de prendre des solos dans le registre de la guitare) et de Steve Smith (batteur de référence dans les milieux du rock et de la fusion), elle se livre, comme si sa vie en dépendait,  à un furieux corps à corps avec son piano. Frappes d’enclume, arpèges déroulés à vitesse supersonique, écarts vertigineux, sa technique est ahurissante. L’exercice n’a pas toujours beaucoup de sens et tourne souvent à la démonstration, mais au milieu de ces débordements, s’insinue de temps à autres un moment plus serein où son jeu reprenant un peu de fluidité mélodique (surtout en piano solo), évoque celui d’un Monty Alexander survitaminé… qui citerait Tatum, Peterson, Miles Davis ou Le Vol du bourdon. Set ébouriffant très applaudi.
Retour au calme avec la mystérieuse Melody Gardot. En formation très réduite par rapport à son passage ici même en 2013 (sax-fl-clar, g, b, dm), et de plus en plus éloignée du jazz, elle donne un récital de chansons principalement glanées au cours de ses récents voyages au Cap Vert et au Brésil. Silhouette glamour et jolie voix, poses de diva, longs monologues (souvent en Français). Il y en a qui adorent…
 
Jeudi 18: En première partie, Ibrahim Maalouf (tp) qui vient d’être distingué aux Victoires du Jazz, a formé un  «all stars» de grande classe : Mark Turner (ts), Franck Woeste (p), Larry Grenadier (b), et Clarence Penn (dm), pas moins ! La foule est dense, venue en majorité pour Sting,  le célèbre chanteur pop  prévu en deuxième partie,  et, du moins dans les travées où nous nous trouvons (faute de places assises), plutôt désarçonnée et pas toujours très attentive. Maalouf présente ses nouvelles compositions (et même une pièce classique russe). Musique savante,  étrange, toujours aux confins du jazz et de la musique orientale, que  permet l’usage d’une trompette pouvant jouer les micro-intervalles. Le trompettiste s’amuse à de fréquents commentaires pleins d’humour autour des hasards de la numérologie. Les quatre sidemen, qu’on n’attendait pas dans un tel contexte, suivent  comme un seul homme et tirent remarquablement leur épingle du jeu dans chacune de leurs interventions en solo. Concert sans concession, se terminant par un long et émouvant quasi solo de trompette sur un mode libanais traditionnel, qui, finalement emporte l’adhésion du public.

Vendredi 19: Garland Jeffreys chanteur underground engagé et poète maudit new-yorkais aux musique simplistes vaguement rock and roll semble comme égaré sur la scène d’un vénérable festival de jazz...Applaudissements polis...la pinède attend Diana Krall.
Concert très rôdé, quasi identique à celui de Monte-Carlo l’hiver dernier, le décorum en moins, et d’une nonchalance très calculée. Diana Krall (p, voc) a pris de l’assurance, elle n’hésite plus à parler face au public et, quitte à se planter (ce qui arriva, ponctué d’un «merde» retentissant en français dans le texte), se lance dans des impros de piano stride acrobatiques. Elle esquisse même quelques sourires. Une métamorphose ! Discrètement soutenue par Stuart Duncan (g, vln), Aram Bajakian (g), Dennis Crouch (b) Patrick Warren (p, org, au rôle sécurisant assez inutile) et Karriem Riggins (dm), elle présente un répertoire choisi parmi les  disques des années vingt et trente  de la collection de son père (quelques 8 millions dit-elle avec malice), où elle glisse toutefois insidieusement  une courte citation des Rolling Stones (« You Can’t Always Get What You Want » dans « Temptation », un thème de 1933).  Plus intimiste encore, elle se réserve un long moment en solo pour reprendre quelques succès de ses héros: Frank Sinatra, Nat King Cole et Fats Waller et, en grande professionnelle termine son concert avec un splendide et très personnel Ophelia (un thème de Bob Dylan popularisé par The Band). Grande maîtrise. Show parfait. Immense succès. Logique !

Samedi 20. Tout de blanc vêtu, Larry Graham ex-membre du groupe soul Sly and the Family Stone, vedette du festival de Woodstock en… 1969, et inventeur du jeu en slap à la guitare basse précède Marcus Miller son plus célèbre disciple. On se croirait revenu à la soirée Tamla Motown sept jours plus tôt. Rythmiques simplistes, riffs de cuivres basiques et nappes d’accords récurrents à l’orgue Hammond. Slaps de folie et ritournelles bluesies prévisibles : Juan-les-Pins, nouvelle capitale de la soul music ?...
Hôte privilégié du festival, Marcus Miller vient se produire pour la 11e fois. Faisant  respectueusement applaudir Larry Graham qu’il présente comme son maître, et qu’il invitera plus tard à se joindre à son groupe pour un « Come Together » d’anthologie à deux basses, il propose : « Renaissance Tour »,  un projet quelque  peu plus élaboré. Toujours aussi sympathique, il présente (en français) ses compositions, et ne manque pas de valoriser ses  jeunes accompagnateurs virtuoses : Alex Han (as), Sean Jones (tp), Adam Agati (g) Brett Williams (p, synthé) et Louis Cato (dm) à qui il laisse la bride sur le cou pour des chorus au timing non mesuré et pour lesquels il redevient le simple mais efficace bassiste de l’orchestre. Il rejoint aussi les solistes pour deux morceaux à la clarinette basse : «Gorée, My One and Only Love » interprétés avec une sensiblité qui contraste avec son fougueux jeu de basse électrique. Concert généreux (plus de deux heures, une demi-heure de rappels) et immense acclamation. « Good vibes ! » disent les plus jeunes. Expression pertinente !

Dimanche 21: The London Communauty Gospel Choir, privé  de concert l’an dernier à cause d’un violent orage, comprend une bonne douzaine de chanteurs et une section rythmique renforcée (deux pianos-synthé, une guitare, une basse et une batterie) et si le répertoire reste très classique, son originalité réside dans la façon très funky d’interpréter les standards religieux. Du Gospel à la Soul, il n’y a qu’un pas...de danse, adage vite mis en pratique par les festivaliers pour conclure en beauté la dernière soirée de Jazz à Juan. 
Le même jour, en début de soirée, à l’Anthéa, le nouveau théâtre d’Antibes , un concert de jazz new-orleans organisé en collaboration avec le festival se déroulait à guichets fermés. Pourquoi cet engouement pour un répertoire exclusivement traditionnel joué par de valeureux septuagénaires ? C’est que le clarinettiste, de très loin le moins bon musicien de l’orchestre, n’est autre que…  Woody Allen qui, très pince-sans-rire, avait eu la modestie de dire (en français) avant de commencer «… si vous n’aimez pas beaucoup notre musique, vous pouvez continuer à aller voir mes films… » Message reçu, concert néanmoins très applaudi.
Bilan très positif, le festival «In» et le festival «Off»  (qui présentait deux concerts gratuits et un marching band chaque jour à Juan et à Antibes), ont relevé un taux de fréquentation en hausse et une présence internationale notable (on vient même du Japon, d’Australie et des Iles Fidji...).  Programmation variée de grande tenue, décor de rêve, météo clémente, accueil professionnel et chaleureux du bureau de presse. Rendez-vous est  pris du 11 au 20 juillet 2014 pour de nouvelles aventures.

Daniel Chauvet