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Léognan (Gironde)

1 sep. 2013
Jazz & Blues, 6 au 15 juin 2013
© Jazz Hot n°664, été 2013
Jesse Davis, Horacio Fumero, Ronald Baker©Patrick Dalmace

Avec plusieurs concerts répartis sur une semaine dans les villages au milieu des vignobles de Pessac-Léognan le Festival Jazz & Bues offre toujours ses deux soirées de gala aux Halles de Gascogne de Léognan.  Cette année elles ont lieu les 7 et 8 juin et commencent par le concert de Laïka Fatien et son quartet sans batterie mais avec un violoncelle.
La prestation démarre dans une  monotonie que confirme Laïka en annonçant dès le second thème que ce début de nuit sera intimiste. On le vérifie à travers des thèmes ou des poèmes dont elle donne rarement les titres, imaginant sans doute que le public connaît son travail. Au fil des minutes on attend pourtant que la chanteuse s’anime, se décide à donner du rythme, à offrir un peu de swing, du jazz en somme mais rien de tout cela. La léthargie reste la règle et c’est ainsi que le public perçoit la prestation. Celui-ci apprécie pourtant grandement la jeune trompettiste Airelle Besson qui sauve le concert. Non pas qu’elle fasse basculer le quartet dans le jazz mais parce que son niveau technique sur l’instrument est impressionnant. Elle réalise plusieurs soli de qualité. Pas de rappel pour Laïka bien qu’elle fête lors de cette soirée son anniversaire. C’est finalement Airelle qui, au pied de a scène, se plaît à répondre à quelques questions d’amateurs subjugués.
Pour la seconde partie, c’est inquiétant,  la salle est loin de faire le plein malgré une affiche à priori alléchante : Jesse Davis et son Charlie Parker Legacy. Le saxophoniste alto s’est fait accompagner pour l’occasion par trois noms brillants de la scène jazz catalane : Ignasi Terraza au piano, le vétéran Horacio Fumero à la contrebasse – des partenaires habituels – et David Xirgu à la batterie qui débute dans la formation. Davis a également fait appel au trompettiste Ronald Baker, une figure du Festival Jazz & Blues puisqu’il en est depuis longtemps le parrain. On attend du swing et l’on n’est pas déçu.  La section rythmique, experte en bebop, est fortement présente pour soutenir Davis qui peut s’appuyer sur elle pour « jouer Parker ». Il offre d’excellents solos, de belles invitations à Ronald Baker qui lui aussi peut montrer ses talents, y compris dans des parties vocales. C’est avec plaisir que la salle retrouve les classiques de Bird. On regrette – mais c’est le jeu – que l’excellent Davis ne fasse pas preuve de créativité, ne brode pas davantage sur les thèmes. Il colle à l’héritage parkérien. On peut penser que dans quelques lustres, lorsqu’il n’y aura plus de créateurs mais seulement des interprètes définitivement coupés des racines du jazz, cette musique se jouera ainsi, comme la musique classique.
Mud Morganfield©Patrick DalmaceLéognan est bien une ville de blues !  Jacques Merle et son équipe depuis plus de deux décennies se sont employés à l’ancrer entre chaque cep de vigne et si le public n’a pas répondu la veille, les sièges ne suffisent pas pour ce 8 juin mais on est loin toutefois des belles années passées. C’est à Shanna Waterstown d’ouvrir le bal. Une première partie qui tranche avec celle de la veille bien que Shanna ne possède pas (encore) l’aura de sa collègue. Dommage d’ailleurs car ce qu’elle propose est bon. Entre blues et soul, la chanteuse franco-américaine, bien entourée (G. Fégeant, (g) ; N. Dri (p) ; R. Dumbe (b) ; C. Gaillot (dm) et un très bon O. Laudrain (ts), apporte ce que le public espère : de la vie. On sent que la formation a des années de travail derrière elle et que tout est huilé. Si la voix de Shanna – née dans le spiritual et nourrie à la soul, chaude et puissante – n’est pas celle des grandes divas du blues, la chanteuse offre du rythme, une expressivité vocale et corporelle, de l’engagement. Elle croit en son message, elle s’investit pour le faire partager. Le répertoire comprend des classiques « Rock Me Baby », « I Just Wanna Make Love to You », ce qui fut un succès de Presley, « Hound Dog », un beau thème de Big Mama et de forts belles compositions personnelles, très soignées, « That Just the Way It Is », « Hold My Hand », « Good Man » ou encore « Sugar Daddy »… La salle ne s’y trompe pas et, même si un monstre du blues attend en coulisse, le public l’ovationne pour un rappel qu’il obtient.
Dire qu’il est « le fils du grand Muddy Waters » est plus que superflu ! Larry « Mud » Morganfield se suffit à lui-même. Quelle classe ! Non, le blues n’est pas en voie d’extinction, oui les grands bluesmen de Chicago sont encore capables de puiser dans leur histoire pour maintenir une musique vivante. Morganfield a longuement muri  dans le south side de Chicago avant de faire irruption sur la scène du blues. Comme beaucoup de bluesmen, il soigne l’aspect vestimentaire : costume trois pièces rayé, qu’il conserve avec classe pendant le concert ; panama crème inamovible. Un dandy ! Immédiatement, sa voix de baryton impressionne. L’essentiel du répertoire est issu de son tout dernier album Son of the Seven Son  et quelques thème repris de Muddy Waters dont « You Can’t Lose What You Ain’t Never Had ». Mais on a l’impression que « Mud » crée sur place, qu’il vit une histoire qu’il raconte, la plupart du temps les yeux clos, et fait partager. Même assis, il peut offrir une grande expressivité. Son poing frappe, sa main se tend… Cette gestuelle est partie intégrante du thème. On entend des histoires de femmes, de mère, de mauvais garçon. Une bonne partie des titres relèvent de son autorité : « Love to flirt », un très vivant « Catfishing », « Blues in My Shoes », « Midnight Lover »… Morganfield est accompagné par une formation à la hauteur du personnage. Difficile de mettre en évidence l’un des cinq musiciens plutôt qu’un autre même si Ronni Busak Boysen à la guitare et Steve Weston, harmonicas ont la part belle en front line. Mais le soutien de Eric Ranzoni, (p) ; de Mike Hellier (dm) et d’un Ian Jennings transportant sa contrebasse et s’avançant entre chaque morceau pour souffler à « Mud » le nom du thème suivant apporte tout le rythme du blues. L’enthousiasme du public est au niveau de la prestation et le rappel est inéluctable. C’était un concert unique en France. Et certains l’ont manqué !
La difficulté des temps actuels a sans aucun doute privé le Festival Jazz & Blues de son public habituel. Il faut souhaiter qu’il puisse résister et qu’il soit le roseau de la fable et non le chêne, et que tous les partenaires maintiennent leur (de plus en plus) indispensable soutien pour traverser la tempête.
Patrick Dalmace