Err

pubentetesite-OK.jpg
Actualités
Rechercher   << Retour

Saint-Gaudens (Haute-Garonne)

15 juin 2013
Jazz en Comminges, 9 au 12 mai 2013
© Jazz Hot n°664, été 2013

Jacky Terrasson, Hiromi et Guitar Conference © Guy Reynard




Pour sa 11e édition, Jazz en Comminges, à Saint-Gaudens, avait choisi la diversité avec un riche programme sur trois jours et deux têtes d'affiche indiscutables pour chaque soirée. Un festival off gratuit se déroulait sur quatre jours dans divers lieux de la ville, ainsi que dans les maisons de retraite, avec le dimanche, en clôture, un concert de la classe CHAM du collège Didier Daurat et du Conservatoire de musique Guy Lafitte. Guy Lafitte était en effet originaire de Saint-Gaudens, et le festival a été créé en 2003, cinq ans après sa mort en 1998. Le festival a lieu au parc des Expositions, dans une salle a priori pas prévue pour les concerts, mais que les aménagements rendent presque parfaite pour la musique. Dès le premier soir, la salle était pleine, et elle le demeurera pendant les trois jours de la manifestation. Toutes les conditions étaient donc réunies pour que le festival soit une belle réussite.
James Morrison, à la tête d'un quartet bien équilibré ouvre la première soirée. D'emblée, il propose un jazz bien construit, sans excès appuyé sur le pianiste écossais Brian Kellock, le bassiste Kenny Ellis et le batteur Stuart Richie. Sa musique demeure dans le courant  principal du jazz dans lequel les musiciens anglais sont souvent très à l'aise. Il alterne la trompette et le trombone, plaisante avec son pianiste. Il joue surtout du trombone et exécute une démonstration jouant deux notes à la fois qui démontre certes ses capacités techniques, mais reste anecdotiques dans un concert très sérieux, parfaitement construit et d'une belle cohérence.
L'écoute du disque Gouache de Jacky Terrasson promettait beaucoup pour le concert, d'autant que les musiciens de l'album sont annoncés lors de cette tournée. Malheureusement, Stéphane Belmondo est absent et sera remplacé au pied levé par James Morrison. Le set commence très bien. Jacky Terrasson est en forme et lance parfaitement le concert. A la fois classique et ouvert à diverses courants il se promène habilement entre certaines musiques plus exotiques, poussé par les percussions de Minino Garay, des musiques plus aventureuses avec la clarinette basse de Michel Portal, une section rythmique irréprochable avec Justin Faulkner à la batterie et Burniss Travis à la basse. L'interaction avec Cécile McLorin est tout à fait passionnante, la chanteuse faisant preuve de sa grande maîtrise, et mettant sa voix au service de la musique de Jacky Terrasson. Mais cela se gâte un peu lorsque James Morrison tente de suppléer Stéphane Belmondo. Le choix de « Summertime » que tous les musiciens connaissent certes transforme vite cette partie du set en jam session où chacun reste sur son quant à soi coupant un peu la cohérence de l'ensemble sans qu'aucun des musiciens présents ne soit en cause. Hors de cet épisode, les interactions sont parfaites entre les musiciens sauf lorsqu'ils veulent pallier l'absence irremplaçable du trompettiste, même si le set reste largement intéressant.
La pianiste et chanteuse Dena DeRose qui ouvre la deuxième soirée est une belle découverte pour nombre de spectateurs. Sa voix est parfaitement posée, expressive et complète à merveille son jeu de piano. Son orchestre The Great Dane est formé par trois musiciens danois avec les bien connus Alex Riel à la batterie, Jesper Lundgaard à la basse et le saxophoniste Benjamin Koppel. La chanteuse s'appuie sur l'accompagnement discret de la section rythmique pour placer sa voix et interpréter quelques belles parties de piano. Si Alex Riel reste un peu en retrait (il est pourtant l'un des fondateurs du groupe de rock danois The Savage Rose avec Anders Koppel le père de Benjamin Koppel) Benjamin fait lui preuve d'une grande autorité dans des solos extensifs, bourrés d'énergie et d'inventivité qui poussent la pianiste-chanteuse dans des dialogues très réussis avec le saxophoniste pour un concert d'une haute tenue.
Hiromi Uehara a changé de direction depuis la période où elle faisait les premières parties d'Ahmad Jamal. Son trio est composé du bassiste Anthony Jackson et du batteur Steve Smith (animateur du groupe Vital Information). Si cette formation laisse penser à de la fusion, le trio reste dans l'univers d'Hiromi avec une musique extrêmement brillante jouée par une pianiste qui possède une grande maîtrise de son piano, l'énergie constante déployée par le groupe place plutôt cette musique dans l'univers du rock, du moins dans l'esprit. On est constamment emportés par lune succession ininterrompue de notes  et le jeu de tout son corps de la pianiste. Elle ne tient pas en place, joue debout, assise avec une jambe en l'air ou la tête proche des touches du piano. On a un peu l'impression d'assister au concert d'un personnage tout droit sorti d'un manga très animé et d'une grande violence. Dans ce flot ininterrompu de sons et de musiques, il est difficile de ressentir une quelconque émotion tant le caractère paroxistique de la musique est accentué. Le public est conquis mais on aimerait une plage de respiration de temps en temps.
La troisième soirée voit arriver un large public et une salle comble accueille le Guitar Conférence Band composé de quatre guitaristes de styles, d'âges et de parcours différents acccompagnés par Alvin Queen à la batterie et Phil Wilkinson à l'orgue Hammond. Larry Coryell est certainement le plus connu et le plus aventureux, Mark Whitfield le plus jeune est lui aussi américain et très ancré dans le jazz, très porté par le swing. Philip Catherine est l'un grands guitaristes européens tandis que Ulf Wakenius est le plus classique ; il a joué dix ans avec Oscar Peterson. Si le set commence par l'orchestre au grand complet, les guitaristes se scindent en solo, et duo avec une recomposition permanente au gré des interprètes. Ils forment une véritable confrérie, et cherchent à développer leurs idées sans s'opposer les uns aux autres. Chacun reste dans l'esprit du jazz et tous demeurent dans une optique où le swing est perpétuellement présent. Il est certain que deux morceaux avec les quatre guitaristes pouvaient paraître trop peu, mais les duos étaient toujours passionnants par les nombreuses interactions entre les musiciens.
Jazz en Comminges s'est terminé par le nouveau projet d'Avishai Cohen. Avec une instrumentation qui mêle un quatuor à cordes, un hautbois et un trio piano-basse-batterie il est difficile d'attendre autre chose que du cross over ou une fusion entre différentes traditions musicales. Avishai Cohen commence par un solo de basse où il annonce ce que va être la suite du concert : une pulsation jazz qui porte des musiques proches ou très éloignées du jazz. Très vite l'ensemble donne l'impression de créer une musique classique israélienne qui reprend différentes traditions musicales de la diaspora. Si le quatuor à cordes demeure dans la tradition de la musique classique, jamais le trio lui ne se tourne vers le jazz même si le pianiste Nitai Hershkovits parvient parfois à trouver le swing nécessaire, Ofri Nehamya n'est pas un batteur de jazz et n'apporte pas grand chose. La musique est d'abord celle d'Avishai Cohen qui cherche à intégrer dans ces morceaux toutes ses expériences précédentes sans réussir à aller au-delà d'une tentative inaboutie de fusion de ces différentes musiques. On se retrouve un peu devant une musique pas encore finie et dont la fusion des différents éléments tarde à se faire.
Avec trois soirées presque à guichet fermé, Jazz en Comminges a réussi un bon cru. Le public a accueilli avec enthousiasme l'état des lieux du jazz actuel et de ses marges. Le Guitar Conference Band a tenu toutes ses promesses, et la plus seule déception est venue d'un aléa indépendant de la volonté de Jacky Terrasson. Le jazz reste toujours bien vivant dans la ville natale du cher Guy Lafitte.
Guy Reynard