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Colmar (Haut-Rhin)

16 avril 2013
Jazz Manouche à Colmar, 2 au 14 avril 2013
© Jazz Hot n°663, printemps 2013
Dans le cadre de Colmar fête le Printemps, l'Office de Tourisme de la ville a initié une manifestation jazzique originale, Jazz Manouche à Colmar, en se fondant, pour le nourrir, sur l'idée que « l'Alsace a des talents ». En effet, beaucoup de musiciens manouches sont originaires de cette région quand ils n'y résident pas de façon permanente. Et c'est ainsi, qu'après un premier essai en 2012, sous forme de concerts publics gratuits donnés sur le parvis du Couvent des Dominicaines d'Unterlinden (Musée, où l'on peut admirer le superbe retable d'Issenheim de Mathias Grünewald mais également un fonds de collections d'art – peinture et statuaire religieuses du XVe  notamment – et sur la vie quotidienne – mobiliers et objets divers – à Colmar des siècles passés tout à fait exceptionnel), a été décidée la création de ce Jazz Manouche à Colmar. Les neufs concerts de la manifestation se sont tenus dans quelques uns des plus beaux bâtiments de la ville (couvents et églises) principalement à l'Eglise Saint Mathieu, à la Salle des Catherinettes, à l'Eglise des Dominicains.
Cette première édition de Jazz Manouche à Colmar, dont la guitare reste l'instrument roi des gens du voyage, a choisi l'accordéon comme référent central secondaire. Elle a, cette année, été placée sous le parrainage de la famille Loeffler, comme les Reinhardt, les Ferret… une dynastie de cette tradition musicale ; notamment en la personne de Marcel, accordéoniste, qui est intervenu dans plusieurs concerts. JMC a commencé le 2 avril en l'Eglise Saint-Mathieu avec Paho Saga, groupe comprenant Pascal Massellon (g), Samson Schmitt (g), Hono Winterstein (g) et Xavier Nicki (b) qui ont, pour l'occasion, invité Biréli Lagrène (g). La musique de la tradition se conjugue sur le mode des musiques venues d'ailleurs, d'Amérique du sud et même du nord. Ambiance cosmopolite et même world.
Le 4 avril, à la Salle des Catherinettes, le trio Brady Winterstein, composé de Brady Winterstein  (g), Hono Winterstein (g) et Xavier Nicki (b) a donné son concert puis a invité  Marcel Loeffler et Martin Weiss (vln). Tradition du swing manouche revisitée et enrichie par l'héritage du violoniste gaucher et la touche moderne de Marcel Loeffler. En l' Eglise Saint Matthieu, le 6 avril, le  quintet du guitarise Yorgui Loeffler composé de Gigi Loeffler (g), Billy Wiess (g) ; Vicent Bidal (p)  et Jean Luc Fabre (b), a invité Andreas Oberg (g). Ce groupe s'inscrit dans la tradition de Django avec une pointe de régionalisme propre à l'école d'Alsace. Oberg, venu d'ailleurs, apporta sa relecture suédoise matinée de West Coast où il séjourne.
Le 8 avril, à la  Salle des Catherinettes, le trio Francko Mehrstein (g) avec Railo Helmstetter (g) et Roland Grob (b) a de nouveau invité Marcel Loeffler, suivi ensuite par le quartet Dino Mehrstein (g) avec  Ben J Winterstein (g), Annabelle Galland (b) et Guillaume Singer (vln). Dans et hors de la tradition, Francko est une sorte de Django modernisé, quand Dino en est le disciple attentif.
L' Eglise Saint Matthieu, le 9 avril, accueillit le  quartet du guitariste Florent Kirchmeyer composé de Pierrot Depoire (g), Hervé Depoire (g) et Alain Quai (b). Florent Kirchmeyer n'est pas manouche mais il joue plus vrai que vrai. Ensuite l'accordéoniste Raymond Valli s'est joint à cette formation pour un récital évoquant Gus Viseur.
 ColmarLe 10 avril, à l' Eglise Saint Matthieu,  Klezmanouche avec Engé Helmstetter (g), Tchatcho Helmstetter (vln) et Vincent Posty (b) évoquait un syncrétisme musical, né de la cohabitation de plusieurs communautés dont la civilisation alsacienne, de par sa situation, serait porteuse. Yves Weyh (acc), Astrid Ruff (voc), Eric Scalzitti (b), Sorin Gheraliu (cymbalum) et Christine Clément (voc) ont ajouté à cet univers composite beaucoup de surprises.
La carte blanche à Marcel Loeffler du 11 avril, en l'Eglise des Dominicains devant le fameux tableau  La Vierge aux buisson de roses de Martin Shongauer, fut certainement la soirée la plus significative de l'esprit qui anime la programmation : tant par la diversité que par l'équilibre des styles. La soirée débuta avec le trio de l'accordéoniste, avec Cédric Loeffler (g) et Gilles Coquard (b). Parmi les pièces interprétées, « Latcho Divess » ou « Ovation », « Gina », « Lorsque Django jouait » (composition du guitariste et peintre R. Chaput), ainsi que le standard « Sugar » (citation de « Louise » par Marcel Loeffler). Ces morceaux faisaient références à Gus Viseur, mais également à un autre accordéoniste oublié mais néanmoins très important, Freddy Balta (notamment dans la première pièce inspirée de Bach). Ensuite entra le duo Marcel Azzola (acc)/Lina Bossati (p). Après une introduction très « popu » (« L'Accordéoniste » rendu célèbre par Edith Piaf), ils enchainèrent sur « Take Bach », adaptation du pianiste Philippe Duchemin d'une pièce de J-S Bach, elle-même suivie d'une valse manouche. Puis vint l'un des beaux moments de la soirée, la transcription en forme de sonate pour accordéon et piano, de la composition d'Astor Piazzola, Songe d'une Nuit d'Eté ; si Marcel fut brillant, Lina Bossati fut magistrale de par son interprétation (tant comme accompagnatrice qu'en leader, car elle prit souvent la puissance de la pièce à son compte : elle ne fut pas l'élève du grand Yves Nat pour rien !). Le duo termina avec un medley des succès de Brel ; malgré son contenu affectif, la musique ne pouvait souffrir la comparaison avec celle de la pièce précédente. Ils furent très applaudis. Ensuite le trio de Marcel Loeffler invita le violoniste roumain Costel Nitescu : « If I Had You », « Danse Norvégienne », « Lady Is a Tramp ». Avec ce violoniste, nous étions dans l'exceptionnel : mélange de M. Warlop et surtout de Georges Effrosse (lyrisme). S'associa ensuite à eux, l'harmoniciste Olivier Ker Ourio : « Manoir de mes rêves » (de D. Reinhardt, émouvant), « Insansatez » (bossa nova de C. Jobim sur le prélude n° 4 de Chopin, magnifié par le lyrisme de Costel et la densité d'Olivier). Ils terminèrent sur la composition de Serge Gainsbourg, « La Javanaise » (d'interprétation très sensuelle après une introduction d'Olivier empruntée aux « Feuilles Mortes » de J. Kosma). Ker Ourio fut remplacé par David Reinhardt (g) pour « I Remember April » (bien envoyé par l'exposition au violon de Costel, suivi d'un joli solo de David et une intervention joyeuse du même Costel au piano). Ils enchainèrent ensuite sur une version très dense de « Belleville » ; David eut l'intelligence de jouer musicalement très épuré, à l'opposé de son illustre grand père. Le duo Azzola Bossati fut invité à se joindre au groupe pour une version « concertante » (réponse en 8/8 ou en 4/4) de chacun des solistes sur « Swing Valse », notamment dans le dialogue entre les deux Marcel. Le concert se termina avec un « Sweet Georgia Brown », joyeux réunissant tous les participants. Le public, qui avait eu droit à plus de deux heures et demi de concert, leur fit une standing ovation.
C'est à l'Eglise Saint Mathieu que le 13 avril Gypsy Jazz Today, avec le quartet du guitariste Stochelo Rosenberg, composé de Davide Petrocca (b) et du Munichois Guido May (dm) associé au pianiste manouche allemand Jermaine Landsberger, s'est produit. Le Hollandais Stochelo Rosenberg est actuellement, avec le Français Raphaël Faÿs, l'un des plus brillants guitaristes de la grande tradition manouche. Son talent est éclatant. Il a eu la complicité de Jermaine Landsberger pour interpréter douze pièces plus un bis. Le groupe commença avec un thème maintenant standard de Stochelo, « For Sephora ». Puis ce fut une très belle version d' « Anouman » (D. Reinhardt). Suivirent deux compositions du guitariste, « Double jeu » et « Gipsy Soul ». Ils enchaînèrent avec « Cherokee » pris sur un tempo d'enfer. « Double Scotch » (D. Reinhardt), composition de 1950 se prêtant parfaitement à un traitement be-bop/afro-cubain comme choisi. La première partie se termina sur la composition du pianiste, « Gipsy Today ». La seconde débuta avec « Here's That Rainy Day » (J. Van Heusen & Burke, 1953), suivi de « Pent-Up House », composition de Sonny Rollins (1955) que le saxophoniste enregistra avec le Quartet Max Roach/Clifford Brown (Richie Powell -p- et George Morrow -b) dans sa version de référence du 22 mars 1956 à Hackensack (NJ) au studio de Rudi Van Gelder. Suivirent une composition de C. Jobim et les superbes compositions de Django, « Douce Ambiance » (1943), « Nuages » (1940) et « Babik » (1947), toutes trois interprétées dans une forme se voulant au goût du jour. Django constitue le fond du répertoire de ce quartet ; le guitariste, évidemment, et même le pianiste s'y réfèrent. Stochelo est un instrumentiste d'exception ; il a parfaitement intégré les enseignements de son maître mais semble en étouffer. Il ne se résigne plus à n'être que l'interprète de ses pièces ; cela ne paraît plus lui suffire. Il pense pouvoir y échapper en choisissant une "modernisation” de cette musique. Mais la musique de Django est comme celle de Bach, de Beethoven… d'Ellington, de Monk et autres grands : elle se suffit à elle-même ; et sa modernité tient à ce qu'elle est et rien d'autre ; elle n'a pas besoin de « traitement rajeunissant » ; bien présomptueux est celui qui prétendrait en modifier ses timbres et ses couleurs. Pourquoi pas les seins nus à la Joconde avec (les moustaches, cela a été fait ; ce fut surréaliste en son temps et participait d'un tout autre esprit !) ou ajouter des cache-sexes aux Demoiselles d'Avignon sous prétexte de modernisation ? Bien interpréter une œuvre constitue en soi une véritable re-création ! La présence de Landsberger modifie sensiblement l'expression de Rosenberg. Jermaine souffre de la maladie de notre temps et de son âge : l'ignorance des critères du talent. Etre un bon artisan de son instrument ne suffit pas à faire un artiste. Au plan technique, c'est un pianiste de bon niveau : jouer plus vite que son ombre (ce qu'il croit – mais j'ai entendu quantité d’autres jeunes pianistes plus véloces et virtuoses que lui) ne saurait suffire à faire un créateur. Le travail du son est absent de son registre ; compliquer à loisir et gratuitement l'harmonie crée la confusion inutilement et ôte la logique d'une pièce. C'est un pianiste de fusion, de musiques variées européennes mais pas de filiation jazz ; ce langage, et notamment le swing et le blues, lui est étranger. Même dans « Pent-Up House », pièce moderne par excellence, le pianiste a exposé ses limites : ce n’est ni Bud, ni Phineas, ni…  et assez loin de la maturité du jeune Richie Powell. En sorte que la technique de ces instrumentistes n'a pas vraiment rendu le fond lyrique de la musique du Django ; la virtuosité et la complexité (souvent complication) ôtent beaucoup à cette musique, dont l'essence populaire constitue la richesse première. En revanche, la simplicité du batteur, qui n'en "rajouta” jamais et apporta sa contribution à l'ensemble, structura plutôt ce langage logorrhéique. Il convient surtout de souligner le talent sobre et rigoureux de Davide Petrocca, la finesse de sa ligne en même temps que la puissance induite : le quartet a tenu sur ses épaules ; il évoque la manière de George Mraz. Après de longs applaudissements de l'assistance, en bis, le quartet a donné « Minor Swing » une autre composition emblématique de Django. Le public nombreux parti ravi du concert.
Le concert final s'est tenu le dimanche 14 en matinée dans la Salle des Catherinettes avec le groupe Di Mauro Swing, qui doit son nom au luthier parisien Joseph Di Mauro, souvent rencontré dans les lieux parisiens de jazz manouche des Halles (Chez Elle…) et ailleurs où se produisait le regretté Patrick Saussois, Samy Daussat… dans les années 1980 et 1990. Ses membres, Mathias Hecklen Obernesser, (voc, vln), Jessy Heilig (g), Claude Loeffler (g), Francky Reinhardt (g), Johann Robert (g) et Perry Lamielle (b) ont tous un héritage de la tradition manouche alsacienne où ils sont presque tous nés. Pendant deux heures, cette formation illustra par ses interprétations classiques, bien qu'appropriée, cette lecture si originale de la musique sinti adaptée à une vingtaine de pièces compositions originales et/ou standards : « There Will Never Be Another You », « Maitie Swing » (Francky Reinhardt), « Out of Nowhere », « After You've Gone », « Minor Swing », « Cheili Melodie », « Petit Swing entre amis » (M. Hecklen Obernesser), « Them Their Eyes », medley « Bye Bye Blues/Dinah »… « Sweet Georgia Brown », « Les Yeux noirs » (après une introduction au violon sur la « Czardas » de Monti. Sans faire un long exposé sur cette formation soudée, cohérente et "tournant” parfaitement, je retiendrai les deux solistes, Mathias Hecklen Obernesser  et Francky Reinhardt, qui donnent le ton et la couleur à ce groupe. Le guitariste est dans la filiation de Sarane Ferret plus que dans celle de son illustre homonyme. Quant au violoniste, qui parfois chante et surtout fredonne en improvisant au violon (façon Slam Stewart revu et corrigé), c'est un mélange de Finn Ziegler et de Costel Nitescu : un lyrisme tsigane. L'assistance a longtemps applaudi. En bis, elle fut récompensée par un duo de Mathias Hecklen Obernesser (vln/voc) et de Francky Reinhardt (g) sur « Nature Boy ». Cette formation joue la musique qu'on attend d'elle : avec beaucoup de sincérité et de bonheur, elle la chante. C'est un art populaire généreux dans l'esprit le plus noble, sans fard, sans aucune affectation ; c'est franc, direct, efficace. Le public ne s'y est pas trompé ; il fut très content de cette fin d'après-midi dominical tant musicalement bien sentie et d'ambiance conviviale et même chaleureuse.
Lors de cette première édition de Jazz Manouche à Colmar, le public a été gâté; il a eu l'occasion de voir et d'entendre pas moins de dix formations et plus de cinquante musiciens pour un tarif des places ne dépassant jamais les 25€. La fréquentation laisse à penser que la manifestation a non seulement été acceptée, mais qu'elle était attendue : la greffe a pris. Par ailleurs, les dates choisies paraissent convenir ; l'Alsace est certes riche de talents, mais cette année, il a déjà été fait appel aux « étrangers » : Azzola, Bossati, Nitescu, Rosenberg pour diversifier le ton. On  continuera certainement à procéder ainsi, semble-t-il, l'an prochain pour entretenir l'intérêt du public curieux et disponible de cette région disposant au surplus d'un patrimoine architectural magnifique.
Félix W. Sportis (texte et photos)

photo 1. 11/04/2013.
Lina Bossati (p), David Reinhardt (g), Marcel Azzola (acc), Cédric Loeffler (g), Marcel Loeffler (acc), Costel Nitescu (vln), et cachés : Gilles Coquart (b), Olivier Ker Ourio (harm),
photo 2. 13/04/2013. Stochelo Rosenberg (g), Jermaine Landsberger (p), Davide Petrocca (b), Guido May (dm)
photo 3. 14/04/2013. Di Mauro Swing : Mathias Hecklen Obernesser, (voc, vln), Jessy Heilig (g), Claude Loeffler (g), Francky Reinhardt (g), Johann Robert (g), Perry Lamielle (b)