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Dave Brubeck

5 déc. 2012
6 décembre 1920, Concord, CA - 5 décembre 2012, Norwalk, CT
© Jazz Hot n°662, hiver 2012-2013

Dave Brubeck ©David Sinclair
Lorsqu'elles ont appris son décès le 5 décembre 2012, la majorité des radios généralistes ont diffusé un extrait de « Take 5 », seul morceau du quartet Dave Brubeck écrit par Paul Desmond réputé être connu du grand public. Le pianiste qui se produisait encore en public en 2011 serait-il résumé par ce seul thème ? Certainement pas, sinon il n'aurait pas eu la longévité musicale et le succès permanent qu'il a connus. En fait, une fois de plus ce très wellesien « Rosebud » musical cache un musicien important qui s'est parfaitement inscrit dans l'histoire du jazz, cherchant par ses audaces rythmiques à faire progresser la musique après le bop et le hard bop. Le « Blue Rondo a la Turk » devenu grâce à Claude Nougaro « A bout de souffle », et surtout « In Your Own Sweet Way » très beau thème qui eut les honneurs d'un disque entier de reprises mériteraient tout autant cette notoriété. Originaire de la Côte Ouest, il n'a pas connu l'effervescence new-yorkaise dans laquelle est né le bebop. Interrogé sur ce manque dans sa carrière, il l'attribuait au fait que lorsque tout se mettait en place il était à l'armée hors des Etats-Unis, et lors de son retour tout était déjà joué. Mais il apparaît, à l'écoute de sa musique, qu'il en était vraiment fort éloigné. Honni par les uns à cause de son succès commercial et adulé par d'autres comme chantre de la modernité et de l'évolution du jazz, il avait été l'invité d'honneur de la première et, si ma mémoire est bonne, dernière émission de la chaîne cryptée consacrée au jazz. Certains y voyaient une récupération de la musique noire par le public blanc comme au temps où la ségrégation avait fait de Paul Whiteman (le bien nommé!) le Roi du Jazz ! Mais les médias ont très peu rapporté l'anecdote racontée dans le documentaire de Ken Burns : « C'était le premier Noir que je voyais. Mon père m'a emmené chez un de ses amis et lui a demandé : 'Ouvre ta chemise pour Dave' . Il y avait une marque sur sa poitrine. Et mon père a dit : 'Ces choses là ne doivent pas arriver'. C'est ce contre quoi je me bats » ajoute Brubeck.
Dave Brubeck est né le 6 décembre 1920 à Concord, CA. Son père Peter Brubeck est un éleveur de bétail d'origine helvétique et sa mère enseignait le piano. Ses deux frères ainés étaient déjà musiciens et après avoir travaillé dans le ranch familial, il désire prendre la succession de son père et étudie la médecine vétérinaire au College of Pacific à Stockton. Mais très vite ses professeurs le redirigent vers la musique où il a également quelques problèmes : ayant appris le piano informellement avec sa mère, il ne sait pas lire la musique. En revanche, il possède sur le bout des doigts le contrepoint et l'harmonie, et ses professeurs finissent par le laisser passer son diplôme sous réserve qu'il n'enseigne jamais le piano. Après cet examen en 1942, il est enrôlé dans l'armée et se retrouve dans les troupes de George Patton. Lors de la bataille des Ardennes, il est déchargé de service car il doit donner un concert pour la Croix Rouge. Ce concert a beaucoup de succès, et il lui est demandé de monter un orchestre: il crée l'un des tout premiers orchestres intégrés de l'armée américaine. Il rencontre alors Paul Desmond au début de 1944. Libéré après quatre ans de service, il retourne à l'université où il poursuit ses études avec Darius Milhaud, suit une ou deux leçons avec Arnold Schœnberg, rencontre sans lendemain qui se termine assez abruptement. Il participe alors à un octet dans lequel il retrouve Paul Desmond, ainsi que Cal Tjader et Don Crotty avec lesquels il anime également un trio. Il enregistre pour Fantasy. Il est alors le principal artisan du démarrage de la compagnie qui vend bientôt 50 000 disques par an, le quart étant des enregistrements de Dave Brubeck. Mais le groupe est jugé trop expérimental et joue très peu en public. En 1951, naît le Dave Brubeck Quartet avec Paul Desmond à l'alto dont le jeu s'apparente plus au jazz cool qu'à la fièvre du bebop. Le groupe joue dans les universités, au Blackhawk de San Francisco et gagne rapidement en notoriété. Déçu par Fantasy qui ne le rémunère pas pour le rôle de producteur prospecteur (A&R) qu'il tient dans la compagnie, il signe pour Columbia qui va publier les plus importants albums du pianiste. L'arrivée du batteur Joe Morello, puis en 1958 du bassiste Eugene Wright marque le début d'une aventure planétaire, même si l'intégration d'un contrebassiste noir amène Dave Brubeck à annuler certains concerts pour ne pas céder à ceux qui refusent de voir Noirs et Blancs sur la même scène. La publication en 1959 du fameux album Time Out marque le début d'une renommée planétaire. Le bebop s'éteint tout doucement remplacé par le hardbop, le cool piétine également, et le quartet de Dave Brubeck cherche une nouvelle voie en expérimentant de nouvelles approches rythmiques avec des métriques sortant de l'ordinaire utilisant le 5/4, 6/4, 7/4 et autres possibilités pour sortir de la routine du traditionnel 4/4. « Take Five » composition de Paul Desmond devient la marque de fabrique du quartet qui doit beaucoup à ces métriques inhabituelles et à la chaude sonorité un peu voilée, immédiatement reconnaissable du saxophoniste. Ce quartet qui constitue une incontestable réussite vend plus d'un million d'exemplaires de ce disque qui continue aujourd'hui encore a être l'un des plus grands succès commerciaux et artistiques du jazz. Ces recherches sont à mettre en parallèles de celles de Miles Davis qui trouve avec la musique modale de « Kind of Blue » un autre succès durable. Pourtant Dave Brubeck n'en tire pas un grande vanité : lorsqu'en 1954 il devient le second musicien après Louis Armstrong à faire la couverture de Time Magazine, il n'est pas très heureux de cette consécration considérant que Duke Ellington méritait plus que lui cette distinction et qu'il avait été favorisé parce qu'il était blanc.
Dans les années 60, Dave Brubeck cherche à intégrer le jazz dans les formes classiques. Sa première composition orchestrale « Elementals » écrite pour une petite formation de jazz et un orchestre symphonique est jouée pour la première fois et enregistrée en 1962. La chorégraphie de Lar Lubovitch « Elemental Brubeck » est toujours au répertoire du San Francisco Ballet et de plusieurs autres compagnies. Plusieurs autres collaborations avec des troupes de danse ont également eu lieu au cours de cette décennie. En 1962, il écrit « The Real Ambassadors » une pièce théâtrale avec Louis Armstrong et Carmen McRae présentée au festival de Monterey.
Le quartet est dissout en 1967 et Dave Brubeck monte alors un trio avec Jack Six (b) et Alan Dawson (dm). Ils sont bientôt rejoints par Gerry Mulligan et ce nouveau quartet tourne et enregistre pendant six ans. Au cours de cette même période Dave Brubeck joue avec trois de ses fils musiciens : Dan, Chris et Darius (ainsi prénommé en souvenir du maître de Dave Brubeck, Darius Milhaud), l'orchestre prenant alors le nom de « Two Generations of Brubeck » avec, de temps en temps, Paul Desmond et Gerry Mulligan comme invités. Dans les années 80, Dave Brucbeck monte un nouveau quartet avec le clarinettiste Bill Smith (déjà membre de l'octet), Chris Brubeck à la basse électrique et Randy Jones à la batterie. Eugene Wright se joint à l'orchestre pour le sommet Reagan-Gorbatchev de 1988. Dave Brubeck a d'ailleurs très souvent joué à la Maison Blanche pour la plupart des présidents des Etats Unis. Le dernier quartet rompt avec la tradition de Paul Desmond : le saxophoniste alto Bobby Militello est au contraire très tonique, plus proche du R'n'B et de Charlie Parker que son illustre prédécesseur. Dave Brubeck s'est produit en public jusqu'en 2011, et ironie du sort c'est en se rendant à un rendez-vous avec son cardiologue que son cœur a lâché, la veille de son 92e anniversaire.
Outre ses compositions de jazz, Dave Brubeck compte à son catalogue un chœur de Noël (« La Fiesta de la Posada »),des cantates et des oratorios, des musiques de ballet, un quatuor à cordes, des pièces pour piano solo et pour violon solo, et des ensembles orchestraux. « To Hope ! A Celebration » (Messe de l'espoir !) a été composée pour la visite du Pape Jean-Paul II à San Francisco.
Couvert d'honneurs par de nombreuses institutions et universités Dave Brubeck demeure l'un des plus importants musiciens du XXe siècle et peut être placé aux côtés de Duke Ellington, son idole, dans le panthéon des musiciens de jazz tant ses apports, n'en déplaise à ses détracteurs, ont été importants. Accusé d'usurper la place des créateurs noirs, son combat contre la ségrégation et les discriminations balaie largement ces critiques fort peu fondées. Au contraire, il s'est servi de son succès pour tenter de donner une plus grande place au jazz ; il a toujours tenté, au travers de sa propre sonorité, de sa propre vision de la musique de réconcilier les deux musiques irréconciliables chères à son cœur : la musique classique européenne et le jazz. Il ne l'a pas toujours réussi, mais il l'a toujours réalisé avec sincérité sans jamais privilégier l'une aux dépens de l'autre.
Guy Reynard
Photo ©David Sinclair