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JAZZ RECORDS
• Chroniques de disques en cours •

Ces chroniques de disques sont parues exclusivement sur internet de 2010 (n°651) à aujourd’hui. Elles sont en libre accès.
4 choix possibles: Chroniques en cours (2024), Jazz Records/alphabétique (2010 à 2024 sur internet), Jazz Records/chronologique (2010 à 2024 sur internet), Hot Five de 2019 à 2023.
En cliquant sur le nom du musicien leader dans le programme des chroniques proposées, on accède directement à la chronique.
Toutes les autres chroniques sont parues dans les éditions papier de 1935 (n°1) à février 2013 (n°662). 
On peut les lire dans les éditions papier disponibles à la vente depuis 1935 dans notre boutique.


  extraits disponibles sur Internet.

© Jazz Hot 2024


NOUVEAU! Jazz Hot  est passé en moins de 15 ans d'une revue papier à un centre de documentation multi-médiatique avec du texte, des photos, du son, des vidéos, des liens, des index, des sommaires détaillés pour guider vos curiosités et recherches sur un siècle de jazz dans Jazz Hot, prolongeant notre vocation originale: la promotion du jazz de culture ou jazz hot, comme on disait alors, un art majeur né au XXe siècle. Parmi d'autres rubriques (articles, interviews, discographies, etc.), nous nous attachons à vous en faire découvrir l'actualité discographique disponible pour tous sur un support durable, le disque, l'outil indispensable de sa mémoire, de sa transmission et du libre choix des amateurs de jazz depuis le premier jour.
L'évolution de la réalité artistique du jazz post-covid 19 a confirmé les craintes que nous formions depuis la fin des années 1960, et particulièrement depuis les années 2000, d'une atteinte à la culture en général, la création et la liberté. L'indépendance des artistes et des producteurs du jazz, les échanges internationaux et le respect de la source afro-américaine (musique live aussi bien qu'enregistrée), le respect du disque comme support essentiel à la création, ne sont plus du tout ce qu'ils ont été, en dépit des efforts de quelques résistants, la consommation éphémère dictée par les pouvoirs prenant le pas sur la culture d'essence populaire, sur l'expression libre d’un présent fruit de la richesse d'un échange entre passé et avenir.
C'est pourquoi depuis 2023, dans une production noyée artistiquement et commercialement dans la consommation de masse, et pour le secteur du jazz qui a perdu beaucoup de ses codes essentiels et son indépendance durement acquise au XX
e siècle, nous avons recentré notre attention sur les disques qui proposent une musique fidèle à l'esprit et à l'essence du jazz, délaissant beaucoup de produits étiquetés «jazz» mais n'en ayant qu’au mieux la surface, le vernis. Du fait d'une sélection plus exigeante, nos évaluations traditionnelles —distinctions: indispensable, sélection, découverte, curiosité, sans distinction–, perdent leur pertinence. La sélection d'un disque par Jazz Hot est déjà le signe de son appartenance à l'univers du jazz. Il faudra alors lire les chroniques pour leur contenu en matière de musique et d’artistes de jazz. 
Nous continuerons à vous préciser si c'est une ouveauté
ou une éédition, le reste de l'information sera dans le texte, d’autant que nous apportons déjà les renseignements techniques disponibles les plus complets dans les notices sous le titre (thèmes, formations, références, etc.). Bonne lecture!

Vanisha Gould and Chris McCarthy
Life's a Gig

Cool, Aisha, What a Little Moonlight Can Do, Fall in Love With Me in Fall*, No Moon at All, Jolene*, Monk’s Dream, No More, Between the Devil and the Deep Blue Sea

Vanisha Gould (voc), Chris McCarthy (p) + Kayla Williams (avln)*

Enregistré le 21 avril 2022, New York, NY

Durée: 37’ 31’’

Fresh Sound New Talent 669 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

 

Originaire de Simi Valley, dans la périphérie de Los Angeles, CA, la chanteuse Vanisha Gould est active sur la scène jazz new-yorkaise depuis 2015. Elle est la sœur du déjà renommé pianiste Victor Gould, notamment remarqué dans le sillage de Bobby Watson, un frère qui a participé à son apprentissage jazz, lui ayant, entre autres, fait découvrir le mythique album Ella and Louis (1956, Verve), apprend-on dans le livret. On a pu entendre Vanisha au Dizzy’s Club, au Smalls, où elle anime actuellement une jam, et durant le blackout mondial de la période covid à l’occasion de concerts en streaming, en particulier chez Emmet Cohen qui a ouvert,, suivi par Rossano Sportiello, une oasis de liberté au milieu du no-man land. Elle est aussi apparue sur quelques enregistrements dont New York Moment(2019, Twee-Jazz Records) de JC Hopkins (tp), In Her Words (2021, autoproduit) de Lucy Yeghiazaryan (voc) et Day Dream (2021, Fresh Sound New Talent) d’Eden Bareket (bar). Ce dernier album comptait également le pianiste Chris McCarthy. Venu de Seattle, WA, formé au New England Conservatory à Boston, MA, où il a appartenu aux groupes de Jerry Bergonzi (ts) et de Jason Palmer (tp). Chris McCarthy est installée à New York depuis 2016. Il a publié trois albums en leader: Sonder (2017, Red Piano Records), Still Time to Quit (2019, Ropeadope) et Priorities (2022, Fresh Sound New Talent).

Sur un répertoire constitué principalement de compositions du jazz, Vanisha Gould et Chris McCarthy forment un excellent duo que le swing ne quitte jamais pour autant qu’ils restent sur le territoire du jazz; un seul titre y fait exception: «Jolene» de la chanteuse folk Dolly Parton avec les accents irlandais du violon Kayla Williams, présent plus discrètement sur la ballade écrite par Vanisha Gould, «Fall in Love With Me in Fall». C’est sur le reste de l’album que le duo offre ce qu’il a de meilleur. Dès «Cool», bonne reprise jazzée tirée du West Side Storyde Leonard Bernstein, Vanisha Gould impose sa présence caractérisée par un timbre blues et soul qui rappelle celui de Nina Simone (cf. sa version de «Four Women» sur YouTube). L’accompagnement très aéré de Chris McCarthy, dans l’esprit de Hank Jones, donne à sa partenaire la respiration nécessaire. Vanisha Gould a d’ailleurs tendance à prendre mid tempo, approfondissant ainsi davantage son expression, les titres immortalisés par ses modèles, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Carmen McRae ou Sarah Vaugan comme «What a Little Moonlight Can Do», «No Moon at All», «Between the Devil and the Deep Blue Sea», «No More». A noter également, l’adaptation réussie, avec ajout de paroles, de deux titres instrumentaux composés par les maîtres-pianistes Thelonious Monk («Monk’s Dream») et McCoy Tyner («Ballad for Aisha», ici nommé «Aisha») sur lesquels Chris McCarthy, toujours ici économe dans ses effets, fait swinguer chaque note, avec une nuance plus percussive quand il évoque Thelonious.

On espère vivement que Vanisha Gould et Chris McCarthy traverseront prochainement l’Atlantique pour apporter un vent de renouveau dans la programmation des clubs, festivals et saisons jazz en Europe, quelque peu figées dans l’entre-soi nationaliste de ces derniers temps.

Julien Ndiaye / Jultrane Sextet Duplex
Création

Le Petit Parapente Alpin, Tristesse, Moment's Notice, Love, A Sleepin' Pyramid, For Steve, Mr. Day, Africa, Duplex, Les Alpes, Le Petit Parapente Alpin (alt. take)

Julien Ndiaye (ss, ts), Cyril Galamini (tb), Renaud Gensane (tp), Philippe Brassoud (b), Frédéric D’Œlsnitz (p), Laurent Sarrien (dm, vib) + Monika Kabasele (voc), Jean-Christophe Di Constanzo (as), Yoann Serra (dm)

Enregistré le 8 août 2022 et 20 février 2023, Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes)

Durée: 1h 12’ 31”

Jazz Family (https://jultrane.com/Socadisc)

 

Julien Ndiaye, à la base de cette formation regroupant plusieurs générations, est bien un homme du XXIe siècle, s’éparpillant dans de multiples curiosités, dont beaucoup auraient paru bien loin des amateurs ou musiciens de jazz du XXe siècle (les parapentes, les trains, le vélo, les Alpes…). Pour équilibrer cet éparpillement générationnel qui n’est sans doute pas exhaustif, il a d’abord appris le métier de chaudronnier et la musique, en bon élève sans aucun doute, sa technique nous le dit, et cultivé ses racines, le Sénégal, où il est allé vivre trois années pour y apprendre le wolof et beaucoup d’autres savoirs. Il est né, il y a 35 ans, dans une vraie famille, pas n’importe laquelle, puisqu’il étudie le saxophone depuis l’âge de 7 ans, et que sa grand-mère a été capable de lui faire écouter John Coltrane à 14 ans, qui reste son inspiration principale vingt ans après. Il a ainsi cultivé une mémoire qui lui permet d’inviter sur ce premier disque son prof’ au Conservatoire de Cannes en 2006, Jean-Christophe Di Constanzo, mais aussi un répertoire et un jeu très marqués par son illustre aîné, John Coltrane.

Il n’est pas le seul, mais pour cette fois, on sent chez Julien que l’inspiration est profonde et sincère, et va au-delà de la performance technique (il joue très bien le répertoire coltranien), atteignant une réelle profondeur bien que son vécu n’ait pas grand-chose de commun avec le maître revendiqué. Sur cet opus, les compositions ont souvent la teinte de ce post-bop coltranien (ça existait aussi chez les suiveurs immédiats, on l’entend parfaitement chez Wayne Shorter à l’époque des Jazz Messengers d’Art Blakey en 1961). Mais Julien et ses copains n’en oublient pas pour autant leurs autres passions, hors jazz, comme en témoignent les différents titres et les commentaires qui en sont faits dans les notes du livret. La conjonction de tous ces éléments est une alchimie réussie que nous serions bien en peine d’expliquer, la recette complexe relève de la biographie autant que d'un travail sans doute très intense. Les arrangements sont dans le même ton, la musique est solide, bien mise en place et que ce soit sur le répertoire coltranien («Moment’s Notice», «Mr. Day») ou sur les originaux («For Steve», dédié à Steve Grossman), tout est d’excellente facture. Les membres du sextet –Cyril Galamini, Renaud Gensane, Philippe Brassoud, Frédéric D’Œlsnitz, Laurent Sarrien– et leurs invités se montrent tendus vers le même objectif que le leader. Ils ont aussi fort bien écouté la musique des anciens, et si personne n’a derrière lui ce lourd passé qui animait la tension de la musique de John Coltrane et de ses contemporains afro-américains, l’esprit et la forme sont respectés, et traversent les compositions actuelles pour une heure de bonne musique de jazz.

Le miracle du jazz est sans doute là, dans sa capacité à être repris universellement malgré des biotopes variés, et comme cette fois avec sincérité et originalité. On attend la suite.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2024


Julien Routtier Quartet
Katabasis

We Can Hope, Lovely Smile, Katabasis, Square Made of Triangles, What Future?, Modernition,Conspicuous By Our Absence, Buddy, Unsure

Julien Routtier (p), Abdelbari Fannush (ts), Ethan Denis (b), Guillaume Jaboulay (dm)

Enregistré les 15 et 16 juin 2023, Vaires-sur-Marne (Seine-et-Marne)

Durée: 48’ 12’’

Trucker Prod (https://julienrouttier.com)

 

Puisant principalement son inspiration dans l'univers post-bop, le pianiste Julien Routtier a signé l’ensemble des compositions et des arrangements de ce premier album prometteur. Né en 1999 à Marne-la-Vallée, il a été formé au Centre des Musiques Didier Lockwood de Dammarie-les-Lys par lequel sont également passés ses partenaires: le ténor Abdelbari Fannush (1995), après une période d’apprentissage autodidacte, a intégré le Conservatoire du IXe arrondissement de Paris, une des pépinières du jazz à Paris; le bassiste Ethan Denis (2003), né dans une famille musicienne, s’est d’abord initié à la batterie avant d’opter pour la contrebasse classique puis jazz qu’il étudie au Conservatoire de Nantes; le batteur Guillaume Jaboulay (2000) est lui aussi un enfant de musiciens et a débuté par le chant à la Maîtrise des Hauts-de-Seine pour se tourner ensuite vers les percussions classiques au conservatoire, puis vers la batterie jazz. Ces parcours académiques très balisés ont bien entendu donné à ces quatre jeunes musiciens le bagage technique et culturel attendu pour aborder la scène professionnelle. Fort heureusement, ils ont aussi développé des qualités propres, un feeling et une énergie qui apportent à leur musique une fraîcheur séduisante, d’autant que ce répertoire original possède une palette mélodique variée. La ballade «Lovely Smile» compte ainsi parmi les titres les plus réussis. On y apprécie la sonorité suave d’Abdelbari Fannush, comme les notes profondes et boisées d’Ethan Denis, tandis que Julien Routtier est en solo sur le bref et évanescent «What Future?». Le contraste n’en est que plus marqué avec les thèmes à la vitalité bop qui font le sel de cet album, tels «Modernition» et «Buddy», auxquels le jeu véloce et swinguant de Julien Routtier apporte une légèreté qui s'appuie sur le jeu précis et musical de Guillaume Jaboulay. Le morceau-titre «Katabasis» confirme ce dynamisme vivifiant qui fait de cet album une découverte.

Mulgrew Miller
Solo in Barcelona

Tour de force, I Love You, O Grande Amor, It Never Entered My Mind, Milestones, Excursions in Blue, Misty, Woody 'n You, Just Squeeze Me

Mulgrew Miller (p solo)

Enregistré le 2 février 2004, Barcelone

Durée: 1h 09’ 23”

The Jordi Suñol Archives 2/Storyville 1018537 (www.storyvillerecords.com/www.uvmdistribution.com)

 

L’excellent Benny Green, qui a la double qualité d’être lui-même un pianiste de premier ordre et d’avoir côtoyé Mulgrew Miller jusqu’à dialoguer au piano avec lui dans quelques fabuleux concerts, est l’auteur du texte du livret de cet album sorti des archives sonores de l’agent-tourneur Jordi Suñol, de Barcelone, auquel on doit parmi les plus beaux concerts de jazz en Europe, de piano jazz en particulier, des trente-quarante dernières années.

Ces tournées, où Jordi Suñol a réuni parmi les artistes essentiels du jazz de culture de son époque, restent d’ailleurs parmi les souvenirs émerveillés des amateurs de jazz des quatre coins de l’Europe. Pour ne citer que les pianistes, on a pu y écouter dans des conditions optimales –outre Mulgrew Miller et Benny Green– Kenny Barron, Eric Reed, Randy Weston et d’autres musiciens de cette envergure, en formation ou en soliste, et parfois en duo de piano (Mulgrew Miller et Kenny Barron) ou en quartet de pianos (avec selon les concerts Kenny Barron, Benny Green, Eric Reed, comme au festival de Pescara en 2012, cf. Jazz Hot n°661).

Inutile de rappeler que le solo sur un instrument, qui a donné tant d’exemples extraordinaires dans le jazz depuis plus d’un siècle, est une expression sans filet qui révèle la dimension artistique et la liberté de l’artiste. Concernant Mulgrew Miller, né en 1955 et disparu en 2013, et comme le remarque Benny Green, nous avons affaire à l’un des pianistes de la tradition du jazz qui fait partie des plus grands au même titre qu’Earl Hines, Art Tatum, Bud Powell, Erroll Garner, Oscar Peterson, George Cables ou Kenny Barron… pour ne citer qu’eux, car le jazz en a d’autres. Il est de ceux qui réunissent une plénitude de l’expression, sans limite, qu’elle soit technique ou artistique. Benny Green se remémore également la relative rareté des enregistrements en solo et des occasions, parfois after hours, où il a pu constater en connaisseur ce talent hors norme en soliste, et il regrette, comme nous, que cette dimension de l’artiste trop vite disparu ne soit pas suffisamment disponible aujourd’hui dans les enregistrements.

En éditant ces archives de Jordi Suñol de 2004, le bon label Storyville, comble une petite partie de ce vide qu’a laissé Mulgrew Miller, car il était l’un de ceux, avec Benny Green, Eric Reed, à prendre sans faiblesse la suite de cette tradition exceptionnelle des pianistes de jazz, du «beau piano» comme on dit car ils sont des concertistes tout aussi brillants et virtuoses que leurs pairs de la musique classique, plus profondément artistes en raison de leur dimension culturelle et créative totalement intégrée et sans complaisance, dont Kenny Barron est aujourd’hui le patriarche.

Alors, quand ressort de l’oubli un tel trésor de Mulgrew Miller, il faut juste remercier les producteurs et le saisir en pensant simplement au bonheur d’une heure de musique en compagnie d’un artiste parmi les plus importants du jazz de sa génération.

Ce concert en live et en solo, réunissant standards (Cole Porter, Carlos Jobim, Richard Rodgers), compositions du jazz (Dizzy Gillespie, Erroll Garner, John Lewis, Duke Ellington) et un mémorable original, «Excursions in Blue», donne une idée précise de ce que le génie du piano jazz a de meilleur quand il n’oublie pas la dimension essentielle du blues, le swing, la culture et la mémoire. Le piano solo est un moment magique du jazz quand l’artiste apporte la profondeur de sa culture, expose sa liberté sans concession, et Mulgrew Miller n’y manque jamais.

The Viper Club
Tain't no Use

Lawd You Made the Night too Long, Onyx Club Spree, Ballin' the Jack, Tain't no Use, I'm Putting all My Eggs in one Basket, I Hope Gabriel Likes My Music, Smoke Rings, Baby Brown, Undecided, My Blue Heaven, Swanee River, I'm Crazy 'bout My Baby, Viper's Moan,'S Wonderful, My Walking Stick, Wabash Blues, After You've Gone

Tcha Limberger (vln, voc), Jérôme Etcheberry (tp), Dave Kelbie (g), Sébastien Girardot (b)

Enregistré du 20 au 22 juin 2023, Meudon (Hauts-de-Seine)

Durée: 1h 01’ 26’’

Camille Productions MS072023 (www.camille-productions.com/Socadisc)

Le jazz est comme un voyage au centre de la terre (cf. Jules Verne): il y a de grosses veines, les courants familiers du grand public, mais aussi tout une myriade de filons qui se ramifient et ne demandent qu'à être explorés, redécouverts et encore mieux approfondis. L’association entre Stuff Smith (1909-1967) et Jonah Jones (1909-2000), de 1936 à 1940, au sein des Onyx Club Boys dirigés par le premier, compte parmi ces trésors repérés par Jazz Hot dans son n°30 de février-mars 1939 mais déjà oublié. Violoniste se démarquant du lyrisme aérien de Stéphane Grappelli ou d’Eddie South, Stuff Smith était également un showman hors pair et un chanteur inspiré par Louis Armstrong, une influence commune avec Jonah Jones dont le jeu de trompette est marqué par Satchmo, au point qu’il fut surnommé «King Louis II». Les qualités exceptionnelles de ces deux solistes n’ont pas échappé à Jazz Hot ni à Charles Delaunay qui consacra deux beaux portraits au trompettiste (n°48, 1950), qui fit aussi la couverture du n°85 de 1954, et au violoniste (n°94, 1954).

Quatre-vingts ans plus tard, pour leur rendre hommage, a été constitué The Viper Club (dont le nom est inspiré du succès de Stuff Smith de 1936, «You'se a Viper»), un quartet autour de la personnalité rayonnante de Tcha Limberger avec le concours de Jérôme Etcheberry, Dave Kelbie et Sébastien Girardot: «viper», dans l’argot du Harlem des années 1930, désignant un consommateur de marijuana.
L’intérêt du disque est que ce tribute ne se contente pas d’être une reprise du répertoire de Stuff Smith and the Onyx Club Boys dans l’esprit, mais d’une véritable interprétation dominée par la personnalité débordante –et rare dans notre 
XXIe siècle étriqué– de Tcha Limberger qui au violon rappelle l’évidente connivence d'esprit et de cœur entre les racines tsiganes et afro-américaines, qui se marient dans la respiration du swing et l'esprit du blues, d'autant que sa sonorité rugueuse comme son attaque énergique rappellent celles de Stuff Smith. Une autre dimension de leur proximité est sans doute liée au tempérament «foncièrement bohème» de Stuff Smith, comme le notait Charles Delaunay. Au chant, Tcha reste «nature» comme ses confrères devanciers afro-américains, par son engagement et sa façon de pousser sa voix sans maniérisme («Lawd You Made the Night too Long»). Sur une matière qui emprunte parfois à la tradition néo-orléanaise (la rythmique et le trompettiste sont rodés à cette couleur néo-orléanaise autant qu'à la tradition de Django), «Tain't no Use» est magnifiée par les contre-chants tsiganes de Tcha Limberger, surprenant de profondeur expressive, de spontanéité et d'inventivité. La musique atteint ainsi par moment une intensité inattendue pour un enregistrement actuel, hors du temps normalisé de 2023. Un bon exemple de réactivation créative de la mémoire qui repose sur la liberté du grand artiste qu'est Tcha Limberger!

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2024


Roberto Magris & The JM Horns
High Quote

High Quote, Together in Love*, Black Coffee*, Hong Kong Nightline/The Island of Nowhere, Steps in the Dark, The Endless Groove, Naked Tina Serenade, The Changing Scene

Roberto Magris (p, arr), Matt Otto (ts), Jim Mair (as), Jason Goudeau (tb), Josh Williams (tp), Aryana Nemati (bar), Elisa Pruett (b), Brian Steever (dm), Pablo Sanhueza (perc), Monique Danielle (voc)*

Enregistré le 3 novembre 2012, Lenexa, KS

Durée: 1h 00’ 55”

JMood Records 009 (www.jmoodrecords.com)

 

Suite des pérégrinations du globe-trotter Roberto Magris au pays du jazz, avec cette sortie d’un enregistrement d’il y a déjà une dizaine d’années, où le pianiste, comme à sa bonne habitude, se fond dans la culture locale comme s’il puisait dans ses propres racines. Il est d’ailleurs l’auteur des compositions, à l’exception d’un standard («Black Coffee») et du dernier thème, «The Changing Scene» d’Hank Mobley. Ses arrangements pour ce nonet augmenté sur deux titres d’une voix, sont on ne peut plus dans la tradition hard bop. On reconnaît son beau jeu de piano, parfois proche du McCoy Tyner des années 1970-1975, au cœur d'une cohésion de belle tenue évoquant les Jazz Messengers, sans que jamais il n’y ait de faute de goût ou d’égocentrisme.

L’unité de l’enregistrement, l’originalité des compositions («Hong Kong Nightline»/«The Island of Nowhere») ne viennent jamais en discordance avec une expression sereine, mélodique, ouverte dans la tradition. Les solistes ont une liberté totale dans leurs chorus au sein du cadre bien organisé d’une musique cohérente ancrée dans le blues et la musique modale de ces années hard bop.

Les climats varient, comme avec l’aérien «Steps in the Dark», les plus enlevés «The Endless Groove», «Naked Tina Serenade», bien mis en valeur par une rythmique où Pablo Sanhueza apporte une touche afro-cubaine bienvenue. Les chorus des saxophonistes, trompettistes sont sobres, inventifs et totalement inscrits dans l’esprit de l’ensemble. Roberto Magris n’attire jamais la lumière à son profit exclusif, participant au son du collectif et prenant à son tour le chorus qui s’impose. L’enregistrement se ferme sur un thème d’Hank Mobley où le côté blues est certainement plus accentué grâce à l’atmosphère intense de ces années du jazz. Une belle heure de jazz hard bop in the tradition autour du natif de Trieste, toujours sur son label de prédilection, de Kansas City, le bien nommé JMood.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2024


André Villéger / Alain Jean-Marie
Time to Dream

You've Changed, Païolino, Happy Reunion, Aquarius Mood, Darn That Dream, Monsieur Henri, Self Portrait of the Bean, Search of Peace*, Ghost of a Chance, The Peacoks, Cyrille, Angel Face, Blues du Cameleon, It Never Entered My Mind

André Villéger (ts, ss*), Alain Jean-Marie (p)

Enregistré les 21 et 22 février 2023, Meudon (Hauts-de-Seine)

Durée: 1h 19’ 36’’

Camille Productions MS042023 (www.camille-productions.com/Socadisc)

Ce duo qu'on doit au baby boom (ils sont tous deux nés en 1945) font aujourd'hui partie des aînés de la scène du jazz parisienne avec Martial Solal, René Urtreger et quelques autres. Ayant effectué leurs débuts à une époque foisonnante de liberté de création où la plupart des grands maîtres du jazz étaient encore en activité, ils ont eu l’occasion de les côtoyer, de les accompagner et de forger leur personnalité dans ce creuset exceptionnel, à Paris en particulier. On ne retrace pas ici leurs parcours (on se reportera pour cela notamment aux n°578 et 681) qui leur vaut aujourd’hui le respect et l'admiration mérités de leurs cadets et des amateurs de jazz en général.

Après avoir suscité en 2015 un beau duo André Villéger/Philippe Milanta sur For Duke and Paul et en 2016 Strictly Strayhorn en trio avec Thomas Bramerie, Michel Stochitch renouvelle la formule avec Alain Jean-Marie pour un petit bijou jazzique, un album de ballades –des compositions du jazz et trois originaux d’André Villéger– où les deux protagonistes prennent le temps d’un dialogue qui traduit un art accompli. Le répertoire a été visiblement choisi pour le plaisir d'explorer de beaux thèmes parmi une variété d'auteurs (Duke Ellington, McCoy Tyner, Hank Jones…) et embrasse un large spectre de l’histoire du jazz. Signalons d’ailleurs un thème de Raymond Fol (1928-1979) –qui fut également un ancien de Jazz Hot– «Aquarius Mood», peu joué, qu’André Villéger avait déjà repris sur un disque du même nom (2002, Jazz aux Remparts, avec Patrick Artero) en hommage au pianiste auprès duquel il a grandi.

A la diversité des compositeurs répond celle des atmosphères qui se succèdent de façon équilibrée. Majoritairement au ténor, André Villéger développe les thèmes de sa sonorité voilée et caressante (magnifique version de «The Peacocks» de Jimmy Rowles) tandis qu’au soprano sa sensibilité semble davantage à fleur de peau («Search of Peace» de McCoy Tyner). Quant à Alain Jean-Marie, il dit beaucoup en peu de notes avec une poésie swing particulièrement admirable sur Duke Ellington («Happy Reunion»), une épure d’architecte qui pose la délicate structure sur laquelle André Villégier appuie ses volutes… Deux maestros en liberté.

Jérôme Partage

French Blues All Stars
New Flesh

New Flesh, Kiddeo, Hush Your Mouth, Go Lonnie Go, Going to a Party, Wrong as I Could Be, The Bottle of Chablis Is Empty, Bad Bad Whiskey, I'll Be Waiting, Strolling With Nicole, Going Crazy, Lollipop Mama, Feel Like Going Home

Youssef Remadna (hca,g,voc), Stan Noubard-Pacha (g), Anthony Stelmaszack (g,hca,b,voc), Thibaut Chopin (b,hca,voc), Benoît Ribière (p,org,voc), Simon Shuffle Boyer (dm)

Enregistré les 13 et 14 février 2023, Tilly (Yvelines)

Durée: 43’ 22’’

Ahead 842.2 (Socadisc)


Julien Brunetaud
Bluesiana

Nola Boogie, Nobody Knows You When You’re Down and Out+, Music Is My Business°, Fournil Boogie, It Hurts Me Too*+, My Gal Stands Out, Tipitina, Rag That Life, Firebug Blues*, Cycle of Love°, Worried Life Blues+, Otis in the Dark

Julien Brunetaud (p,voc), Kevin Doublé (hca)*, Igor Pichon (g)°, Patrick Ferné (b)+

Enregistré les 28 et 29 mars 2023, Marseille (Bouches-du-Rhône)

Durée: 38’ 41’’

Brojar Music (InOuïe Distribution)

 

Ces deux albums illustrent deux versants de la scène blues française: une approche électrique, celle du French Blues All Stars, dans la tradition du Chicago blues de Muddy Waters et Howlin’ Wolf, et une autre acoustique, celle de Julien Brunetaud, issue d’une filiation boogie et piano blues venue de New Orleans (Fats Domino, James Booker, Dr. John…). Deux traditions étroitement liées puisque Julien Brunetaud fut un des membres fondateurs du French Blues All Stars (Live in Paris, 2011, Ahead).

Créé il y a une dizaine d’années, celui-ci rassemble quelques-uns des piliers du blues hexagonal. Il est principalement porté par l’harmoniciste, guitariste et chanteur Youssef Remadna. Né en 1962, cet autodidacte a accompagné Champion Jack Dupree lors d’une tournée française en 1989 et eut l’occasion dix ans plus tard de se produire sur la scène de Chicago. On le retrouve aujourd’hui régulièrement en duo avec Mike Greene (g, voc) ou à la tête de sa propre formation, montée dans les années 2000 avec le contrebassiste Thibaut Chopin. Ce dernier est passé par les formations de Benoit Blue Boy (voc,hca), Julien Brunetaud et son JB Boogie, Simon Shuffle Boyer ou encore Nico Duportal (g,voc). Autre accompagnateur d’expérience, le guitariste Anthony Stelmaszack a rencontré quelques grands du blues comme Jimmy Johnson, Deitra Farr (voc) et même B.B. King. Il joue à présent aux côtés d’Alabama Mike (voc) mais aussi sous ses propres couleurs. Le pianiste et organiste Benoît Ribière, né en 1977, est le seul membre du French Blues All Stars à avoir rejoint l’aventure en cours de route, ayant remplacé Julien Brunetaud. Marqué dans son enfance par les concerts qu’organisaient ses parents au sein du Hot Club de Limoges, il doit sa vocation d’organiste à Wild Bill Davis, et a été sideman pour Jean-Jacques Milteau, Lucky Peterson, Maceo Parker, Eddie Clearwater, Daniel Huck, Dany Doriz, Carl Schlosser… Originaire lui aussi de Limoges, Simon Shuffle Boyer (né en 1970), fils du saxophoniste Pierre Boyer (1942-1997), est un familier des compte-rendus de concerts de Jazz Hot: on l’a notamment entendu avec Pat Giraud, Daniel Huck, Eric Luter, Patrick Saussois, Jeff Zima, Marc Laferrière…Il a par ailleurs enregistré en leader Let There Be Blues (2006, autoproduit, cf chronique dans Jazz Hot n°647) avec une bonne partie des futurs sociétaires du all stars, dont Stan Noubard Pacha que nous avons déjà présenté récemment (cf. chronique Nirek Mokar).

Si le live de 2011 était constitué de standards, l’enregistrement studio de 2023 effectué par le French Blues All Stars comporte pour l’essentiel des compositions de ses membres. C'est un disque au dynamisme rafraîchissant porté par la personnalité énergique de Youssef Remadna, tant au chant qu’à l’harmonica, notamment sur son «New Flesh». Les musiciens de ce all stars sont de solides gaillards qui savent jouer le blues (belle énergie orgue-guitare-batterie sur «Go Lonnie Go» de Stan Noubard-Pacha), appuyé sur une rythmique adhoc Kiddeo» de Brook Benton et Clyde Otis) assurée pour l’essentiel par Stan Noubard-Pacha, Thibaut Chopin, Benoît Ribière et Simon Boyer. Une musique interprétée avec simplicité et conviction, dans l’esprit dans Anciens du blues, et dont on ne doute pas qu’elle prend toute sa saveur sur scène.

Toujours pour les amateurs de blues et de swing, avec un bien nommé Bluesiana, Julien Brunetaud opère un retour attendu, après Feels Like Home, à ses fondamentaux blues et boogie. Sur cet album constitué à parité d’originaux et de reprises où il est en solo, piano et voix, sur une bonne moitié des titres, Julien Brunetaud s’est adjoint trois invités de sa génération. A l’harmonica, Kevin Doublé (également chanteur et guitariste) offre de bons contrechants notamment sur «It Hurts Me Too» (Tampa Red), tandis que le picking bien ancré dans le blues du guitariste Igor Pichon vient en soutien sur «Music Is My Business» (Rooselvet Sykes). Enfin, on découvre sur «Worried Life Blues» (Big Maceo), un beau blues gospelisant, et le son profond du contrebassiste de la scène marseillaise Patrick Ferné. Quant à Julien Brunetaud, il confirme sa position de passeur de la tradition du piano blues de New Orleans, en particulier sur le «Tipitina» de Professeur Longhair, la déclinant en boogie et ragtime sur ses deux originaux, «Fournil Boogie» et «Rag That Life». Un voyage réussi à travers les différents feelings qui ont fait la renommée de l'embouchure du Mississippi.

Boots Mussulli
Little Man: 1954-1956 Quartet Sessions

Little Man, Lullaby in Rhythm, Blues in the Night, Diga Diga Doo, Rubber Boots, Le Secret, Four Girls, El Morocco, Mutt and Jeff, You Stepped Out of a Dream, Tico Tico, Kelo, Salute to Shorty, I’ll Remember April, Taking a Chance on Love, All the Things You Are
Boots Mussuli (as, bar) avec:

• Ray Santisi (p), John Carter (b), Peter Littman (dm)

• Ray Santisi (p), Max Bennett (b), Shelly Manne (dm)

• Toshiko Akiyoshi (p), Wyatt Ruther (b), Ed Thigpen (dm)

Enregistré entre le 14 juin 1954 et juillet 1956, Boston, MA, New York, NY

Durée: 56’ 17’’

Fresh Sound Records 1133 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)


Jordi Pujol nous propose encore une (re)découverte intéressante avec le saxophoniste alto et baryton italo-américain Boots Mussulli dont la brève carrière a laissé peu de traces discographiques. Les faces présentées sur cette réédition, comprises entre 1954 et 1956, attestent en effet des qualités d’expression de ce musicien, émule de Charlie Parker, qui mérite d’échapper à l’oubli.
Enrico William Mussulli, dit Henry W. Boots Mussulli, est né le 18 novembre 1915 dans la petite ville de Milford, MA, près de Boston, célèbre pour son granite rose que son père, originaire des Pouilles comme sa mère, était venu tailler. La région de Boston est en effet le deuxième port d’entrée aux Etats-Unis de l’immigration italienne, notamment du Sud, des Italiens mal vus par les WASP à cause de leur pauvreté, de leur catholicisme, du mouvement anarchiste (Sacco et Vanzetti), de la mafia très entreprenante, et après-guerre, considérés comme ennemis. Face à ce racisme de concurrence dans le pays du business, cette communauté a appris à s’organiser pour se défendre, travailler, se syndiquer, cultiver son art de vivre familial et clanique; elle s’est aussi naturellement rapprochée du jazz, de l’Afro-Amérique et de la communauté juive d’Europe centrale et orientale.
Enrico est le huitième d’une fratrie de onze enfants. Il débute la clarinette à 12 ans avant de diriger l’orchestre de son lycée. Il débute professionnellement sur la scène locale à 18 ans aux côtés de Mal Hallet (vln, 1893-1952) et poursuit pendant les années de guerre avec Teddy Powell (g, 1905-1993) et Gene Krupa tout en dirigeant ses propres formations. Il travaille ensuite avec Stan Kenton de 1944 à 1947 et de 1952 à 1954, pour lequel il réalise aussi des arrangements. Entre ces deux périodes, il collabore avec un autre italo-américain, venu de Sicile, Vido Musso (1913-1962, cl,s), retrouve en 1948 Gene Krupa et rejoint en 1949 son ancien ténor vedette, Charlie Ventura (1916-1992) qui développe une carrière de leader depuis 1946. C'est à cette époque que le jeu de Boots Mussulli se rapproche de celui de Charlie Parker.
Toujours en 1949, le saxophoniste alto ouvre un club, The Crystal Room, dans une salle du Sons of Italy Hall, bâtiment fréquenté par la communauté italo-américaine de Milford. Boots Mussulli cultive ainsi son implantation sur le territoire de Boston qui possède une scène très active et est devenu un centre d'enseignement du jazz avec la Berklee College of Music, premier établissement universitaire de jazz aux Etats-Unis en 1945 (renforcé par l'ouverture en 1969 du département jazz du New England Conservatory, également le premier du genre). Parmi les nombreux clubs, on trouve le Storyville (1950-59) de George Wein qui a fondé un label du même nom. George Wein réunit Boots Mussulli et le baryton Serge Chaloff (1923-1957) –son copain d'enfance et fils de sa professeur de piano, la très réputée Margaret Chaloff, cf. Tears George Wein–, sur le LP The Fabel of Mabel (Storyville), à la tête d’un quintet lors d’une session du 9 juin 1954 non reproduite dans cette anthologie. Comme le précise Jordi Pujol dans le livret, Boots Mussulli, Serge Chaloff, de même que le trompettiste Herb Pomeroy (1930-2007), contribuent à diffuser le bebop sur la scène de Boston.

Little Man: 1954-1956 Quartet Sessions présente l’unique album que le saxophoniste ait enregistré sous son seul nom: Boots Mussulli est produit par Stan Kenton qui parraine des solistes de la mouvance bop/west-coast dans la série «Stan Kenton Presents Jazz», chez Capitol. Boots y propose compositions personnelles et reprises, entouré d’une rythmique de jeunes musiciens de la scène de Boston sur une première session (plages 1 à 5) qui se tient dans la capitale du Massachusetts le 14 juin 1954. Au piano, Ray Santisi (1933-2014), connu pour avoir partagé la scène avec Charlie Parker, se situe dans l’esprit de Bud Powell, tandis que le batteur Peter Littman (1935) deviendra l’année suivante l’accompagnateur de Chet Baker. On ne dispose pas en revanche d’informations sur le contrebassiste John Carter. Aérien et lyrique à l’alto sur sa composition «Little Man» (son surnom), Boots Mussulli déploie une belle profondeur de jeu au baryton sur «Blues in the Night», porté par une rythmique qui swingue comme il faut. Le LP est complété de six autres titres (plages 6 à 11) gravés le 7 novembre 1954 à New York: une nouvelle tournée avec le Stan Kenton Orchestra ayant reporté la finalisation du disque. Deux membres du big band, l’un actuel, l’autre ancien, prennent d’ailleurs place aux côtés de Ray Santisi à la contrebasse et à la batterie: Max Bennett (1928-2018) qui aussi joué avec Charlie Ventura en 1949 et revient de la guerre de Corée (1951-53); Shelly Manne (1920-1984) pourtant installé sur la Côte Ouest depuis qu’il a quitté Kenton en 1952. Le drumming de Shelly Manne apporte au quartet un dynamisme supplémentaire avec toujours des interventions swinguantes de Ray Santisi («Four Girls» de Boots Mussulli), bien ancrées dans le swing. On retient en particulier un original orientalisant du leader, «El Morrocco» qui donne à Shelly Manne un terrain propice à sa fantaisie.
Cinq titres en quartet (plages 12 à 16) provenant du LP de Toshiko Akiyoshi, Her Trio Her Quartet (Storyville), produit par George Wein, complètent cette anthologie. Les trois autres titres de ce LP, en trio, ayant été réédités dans le double CD que Fresh Sound vient de consacrer à la pianiste japonaise (cf. chronique). Sur cette session new-yorkaise de juillet 1956, la rythmique est complétée par Wyatt Russer (b, 1923-1999) qui vient de quitter Erroll Garner et Ed Thigpen (dm, 1930-2010), accompagnateur recherché (Cootie Williams, Dinah Washington, Billy Taylor…). Cette fois uniquement à l’alto, Boots Mussulli est d’une expressivité fiévreuse sur «I’ll Remember April», échangeant avec un Ed Thigpen débordant d’énergie, tandis que Toshiko Akiyoshi donne un solo au swing virevoltant. Superbe conclusion à ce CD, Boots Mussulli enrobe de sa sonorité charnue «All the Things You Are». Après avoir appartenu pendant deux ans au big band d'un autre ancien de l'orchestre de Stan Kenton, Herb Pomeroy, le saxophoniste se retire définitivement du circuit national en 1957, lassé de la vie de tournées, et ouvre un studio dans un immeuble de bureaux pour se consacrer à l'enseignement. Il continue cependant de jouer localement à la tête de son quartet et avec les musiciens qu'il programme dans son club: Duke Ellington, Count Basie, Harry James, parmi beaucoup d’autres. En 1964, il monte un big band d’une cinquantaine de jeunes musiciens de 11 à 19 ans, le Milford Area Youth Orchestra, qui participera au Newport Jazz Festival le 3 juillet 1967, à l’invitation de George Wein, quelques semaines avant que Boots Mussulli ne décède d’un cancer, le 23 septembre, à 51 ans.

Toshiko Akiyoshi
Toshiko's Blues: Quartet & Trios 1953-1958

CD1: What Is This Thing Called Love?, Gone With the Wind, I Want to Be Happy, Toshiko’s Blues, Shadrack, Solidado, Squatty Roo, Laura, Between Me and Myself, It Could Happen to You, Kyo-shu (Nostalgia), Homework, Manhattan Address, Softly as in a Morning Sunrise, Soshu Yakyoku (Suzhou Serenade), Sunday Afternoon, Blues for Toshiko, No Moon at All, Pea, Bee and Lee, Thou Swell

CD2: Between Me and Myself, Blues for Toshiko, I’ll Remember April, Lover, The Man I Love, Minor Mood, After You’ve Gone, We’ll Be Together Again, Tosh’s Fantasy: Down a Mountain/Phrygian Waterfull/Running Stream, Bags’ Groove, Imagination, Studio J, The 3rd Movement, Don’t Get Around Much Anymore

Toshiko Akiyoshi (p) avec:
• Herb Ellis (g), Ray Brown (b), J.C. Heard (dm)
• Paul Chambers (b), Ed Thigpen (dm)
• Oscar Pettiford (b), Roy Haynes (dm)
• Gene Cherico (b), Jack Hanna (dm)
• Eddie Safranski (b), Ed Thigpen (dm)
Enregistré entre le 13 novembre 1953 et le 25 mai 1958, Tokyo (Japon), Boston, MA, New York, NY, Newport, RI
Durée: 1h 12’ 09’’ + 1h 08’ 51’’
Fresh Sound Records 1132 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

Ce double CD édité par Fresh Sound Records regroupe six enregistrements parmi les premiers effectués par Toshiko Akiyoshi entre 1953 et 1958, marqués du sceau du bebop et de l’influence de Bud Powell, son maître à jouer, alors que sa découverte du jazz s’est faite à l’écoute de Teddy Wilson. On laissera d’ailleurs au lecteur le soin de consulter les numéros 631 et 681 de Jazz Hot dans lesquels Toshiko Akiyoshi s’était longuement exprimée sur son parcours musical.
Toshiko's Piano (Norgran Records, réédité chez Verve sous le nom d’Amazing Toshiko Akiyoshi) ouvre cette anthologie (CD1, plages 1 à 8) comme il a inauguré la discographie de la pianiste. Enregistré à Tokyo les 13-14 novembre 1953, il a été produit à l’initiative de Norman Granz alors de passage au Japon pour la tournée Jazz at the Philharmonic (cf compte-rendu dans Jazz Hot n°84, janvier 1954, «Nouvelles du Japon»). Celui-ci en raconte les circonstances dans les notes de pochettes de l’album (reproduites par Fresh Sound): «Oscar Peterson l’a découverte dans l’un des différents clubs qui parsèment Ginza qui est le Time Square de Tokyo (…). Il est venu parler aux gars de la tournée de cette merveilleuse pianiste qu’il avait entendue. Benny Carter, Ray Brown et quelques autres se sont fait un devoir de l’écouter. Tous ont été impressionnés par elle et ont insisté pour que je l’enregistre. (…) De toute évidence, son jeu provient en grande partie de celui de Bud Powell, mais, et c’est la chose importante, elle ne l'imite pas servilement.» Toshiko Akiyoshi s’y retrouve ainsi magnifiquement entourée par la rythmique d’Oscar Peterson Herb Ellis, Ray Brown et J.C. Heard– qui la conduisent vers les sommets du foisonnant «Shadrack», où elle glisse avec humour quelques mesures évoquant l’Extrême-Orient, à sa superbe version de «Laura» qui débute en solo, comme une sonate romantique, en passant par un original, le dynamique «Toshiko’s Blues».
Toshiko émigre aux Etats-Unis en 1956, à Boston, MA où elle devient la première étudiante japonaise de la Berklee College of Music. Elle passe alors sous la férule de George Wein, patron du club et du label Storyville, dénicheur de talents aussi pour son jeune festival de Newport, RI créé depuis deux ans. La pianiste s'y produit une première fois le 5 juillet 1956 et enregistre à l’initiative du producteur son premier album sur le sol américain, George Wein Presents Toshiko (Storyville, plages 9 à 17), en trio avec Paul Chambers, membre du quintet de Miles Davis, et le déjà très expérimenté Ed Thigpen. Toshiko y présente plusieurs de ses compositions pleines de fantaisie, comme «Between Me and Myself» sur lequel Paul Chambers et Ed Thigpen effectuent un travail rythmique d’une extraordinaire finesse. Dans la foulée, George Wein supervise l’enregistrement new-yorkais de l’album Toshiko, Her Trio Her Quartet (Storyville) avec Oscar Pettiford et Roy Haynes pour trois titres (plages 18 à 20): ceux en quartet, avec l’altiste Boots Mussulli, figurent sur l’anthologie qui lui est consacrée (cf. chronique). Là encore, le trio mené par Toshiko Akiyoshi, aérienne sur son «Pea, Bee and Lee», est remarquable d’intensité bop.
Le CD2 débute avec la réédition des quatre titres qui concernent la pianiste sur Toshiko & Leon Sash at Newport (Verve), un enregistrement livedu 5 juillet 1957 (l'accordéoniste Leon Sash était programmé sur un autre concert) sous la double houlette de Norman Granz et George Wein qui rappelle l’importance fondamentale de ces grands professionnels, d'authentiques jazz lovers acharnés à promouvoir le jazz et à défendre la déségrégation –on pourrait citer aussi Alfred Lion ou Max Gordon–, qui ont largement contribué au développement du jazz par leurs prises de risques et leur courage à une époque violente. On retrouve ici Toshiko Akiyoshi en trio avec Gene Cherico et Jack Hanna qui forment également la rythmique sur The Many Sides of Toshiko (Verve, plages 5 à 12), toujours produit par Norman Granz et gravé le 28 septembre 1957 à New York où la pianiste s’est désormais installée à la faveur d’un engagement de deux mois au club Hickory House, depuis le mois d’août. Toshiko avait d’ailleurs raconté à Jazz Hot que Bud Powell y venait régulièrement l’écouter et s’était lié d’amitié avec elle. On reste séduit par la légèreté et la fluidité du jeu de Toshiko qui paraît survoler son clavier (magnifique «We’ll Be Together Again»).
Cette anthologie s’achève sur deux morceaux inédits tirés d’une émission de télévision du 25 mai 1958, The Subject Is Jazz. Diffusée sur NBC, coproduite par l'Educational Television and Radio Center, cette série de treize épisodes à vocation didactique accueillit également Duke Ellington, Billy Taylor, Buck Clayton, Cannonball Adderley, entre autres. Toshiko Akiyoshi y est entourée d’Eddie Safranski et de nouveau d’Ed Thigpen sur un «Don’t Get Around Much Anymore» aux harmonies anguleuses rappelant l’atmosphère Bud Powell-Thelonious Monk. Un recueil chaudement recommandé aux amateurs de jazz.

Fabien Mary and The Vintage Orchestra
Too Short

Too Short*, The Fall*, Sakura°, One for Slide*, D.P. (Song for Duke Pearson) *, Like Thousands of Butterflies°, Don't Look Back°, Hell's Kitchen Blues°, 402*, To the Lighthouse* 
Fabien Mary (tp), Dominique Mandin (lead, as, fl), Erick Poirier, Julien Ecrepont, Malo Mazurié (tp), Olivier Zanot (as, cl), Thomas Savy (ts, bcl), David Sauzay (ts, fl), Jean-François Devèze (bar, fl, cl), Michaël Ballue*, Martin Berlugue°, Michaël Joussein, Jerry Edwards (tb), Didier Havet (btb), Florent Gac (p), Yoni Zelnik (b), Andrea Michelutti (dm)
Enregistré les 25 et 26 août 2020, Persan (Val d’Oise)
Durée: 55’ 43’’
Jazz & People 821002 (www.jazzandpeople.com)

Fabien Mary and The Vintage Orchestra
Reload

Opening, Seven-League Boots, Wheat Field Under a Blue Sky, Reload, Bazinga, The Cat and the Mouse, Hoodoos's Waltz, The Windy Corner

Fabien Mary (tp), Dominique Mandin (lead, as, fl), Erick Poirier, Julien Ecrepont, Malo Mazurié (tp), Olivier Zanot (as, cl), Thomas Savy (ts, bcl), David Sauzay (ts, fl), Jean-François Devèze (bar, fl), Michaël Ballue, Michaël Joussein, Jerry Edwards (tb), Didier Havet (btb, tu), Florent Gac (p), Yoni Zelnik (b), Andrea Michelutti (dm)

Enregistré les 1er et 2 mars 2023, Persan (Val d’Oise)

Durée: 47’ 23’’

Bernart Records 005 (InOuïe Distribution)


Le Vintage Orchestra a 20 ans: son premier enregistrement, Thad (Nocturne), datant de 2003. Ce big band, créé et animé par le saxophoniste Dominique Mandin, réussit donc à se maintenir au long cours, avec des mises en sommeil périodiqques, car faire vivre un orchestre de seize musiciens est une gageure sur le plan économique et cette réalité ne date pas du XXIe siècle, la difficulté à trouver des engagements est aiguë. Les programmateurs de jazz, prêts à débourser des fortunes pour des vedettes de la pop, ont des oursins au fond des poches quand il s’agit des coûts inhérents aux grandes formations n’intéressant qu’un public de jazz (c'est louche pour un festival de jazz!). D’autre part, un collectif comme le Vintage Orchestra est constitué de solistes ayant chacun leurs propres projets, parfois leurs formations à diriger, et il faut être capable de fédérer ces individualités dans la durée pour conserver à l’orchestre sa cohérence, son identité musicale. On peut donc saluer la pugnacité de Dominique Mandin et l’esprit d’appartenance à un projet commun qui anime les membres du big band, dont beaucoup sont là depuis l’origine malgré des carrières bien remplies: Thomas Savy, Olivier Zanot, Jean-François Devèze, Erick Poirier, Michaël Joussein, Jerry Edwards, Florent Gac, Yoni Zelnik, Andrea Michelutti et Fabien Mary qui depuis 2019 fournit le répertoire.Notons que si l’orchestre s’est fait connaître en jouant la musique de Thad Jones, il avait déjà en 2005, sur la Scène nationale de Bayonne, interprété un programme original imaginé par Stan Laferrière (Weatherman, Jazz aux Remparts, cf. chronique).

Pour ce qui est des originaux de Fabien Mary, ils s’inscrivent dans la continuité de son album Left Arm Blues (2017) dont le trompettiste avait composé les thèmes pour un octet. Il a poursuivi son travail d’écriture adapté pour le format big band en donnant la matière des deux présents disques enregistrés en 2020 et 2023, soit un total de dix-huit morceaux, de bonne facture et aux ambiances variées, arrangés dans l’esprit des orchestres de Thad Jones & Mel Lewis ou de Gil Evans et bien servis par les musiciens du Vintage Orchestra. Fabien Mary conserve sa place habituelle au sein de la section des cuivres, ne prenant pas plus de solos que ses partenaires et laissant évidemment la direction de l’orchestre à son fondateur.

Avec Too Short, on vogue du crépusculaire sur «Sakura» au bouillonnant «The Fall», avec des références puisant à diverses sources: «Too Short» rappelle les Jazz Messengers, «Dont’ Look Back», Duke Ellington, «Hell's Kitchen Blues», Lalo Schiffrin, tandis que sur «One for Slide» Jerry Edwards rend un hommage réussi à Slide Hampton aux côtés duquel Fabien Mary s’était produit en avril 2017 au Dizzy’s de New York. Les chorus participent également de la valeur de l’album, de l’ardent Malo Mazurié («The Fall») au superbe David Sauzay («Too Short»). Fabien Mary n’est pas en reste, avec un solo lumineux sur «Hell's Kitchen Blues».

Reload alterne également les moments où le big band est convoqué dans toute son ampleur (l’énergique «Reload») et ceux plus intimistes, notamment avec l'intervention des flûtes («Wheat Field Under a Blue Sky» où Dominique Mandin s’illustre aussi au soprano). La qualité des soufflants va de pair avec celle de la section rythmique: le swinguant Florent Gac déploie un beau jeu perlé sur «Hoodoos's Waltz» où l’on a également le plaisir d’entendre le profond Yoni Zelnik, tandis que le drive d’Andrea Michelutti brille sur «Seven-League Boots».

Un bon travail de groupe, abouti jusque dans le design des pochettes des albums, qui augure encore de longues années fructueuses pour le Vintage Orchestra.

Adrien Moignard Trio
Bright Up

Bright Up, Quoi, Three Views of a Secret, Rue Carnot, I'll Remember April, The Trick Bag,
Maman la Plus Belle du Monde, Night and Day, On a Clear Day, Vamp
Adrien Moignard (g), Diego Imbert (b), André Ceccarelli (dm)
Enregistré entre le 24 et le 27 novembre 2020, Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine)
Durée: 50’ 52’’
Label Ouest 304 053.2 (www.bayardmusique.com)


Adrien Moignard / Diego Imbert
Django's Songs

Tears, Douce ambiance, Lentement Mademoiselle, Manoir de mes rêves, Flèche d’or, Diminushing, Pêche à la mouche, Toublant boléro, Anouman, Webster, Belleville, Nuages
Adrien Moignard (g), Diego Imbert (b)
Enregistré entre le 16 juin 2022, Saint-Laurent-du-Mottay (Maine-et-Loire)
Durée: 45’ 30’’
Label Ouest 304 066.2 (www.bayardmusique.com)

Cela fait une quinzaine d’années que nous avons vu émerger au sein de la galaxie Django le talentueux Adrien Moignard. Né le 29 avril 1985, il a débuté à la guitare en autodidacte à 12 ans avant de découvrir la musique de Django Reinhardt quatre ans plus tard. A partir de 2002, il se met à participer à des bœufs et multiplie les rencontres avec les musiciens appartenant à cette tradition, commence à les accompagner en concert (en particulier Sébastien Giniaux, Costel Nitescu, Alexandre Cavaliere, René Sopa…). Il monte le quartet Zaïti avec Mathieu Chatelain (g) en compagnie duquel il enregistre Still Time (2007, Iris Music). En 2008, il fait partie de l’album Selmer #607 (en référence au modèle de guitare qu’avait adopté Django), un collectif notamment constitué de Rocky Gresset et Noé Reinhardt. Deux autres volumes interviendront avec Stochelo Rosenberg (2009) puis Antoine Boyer (2016). En 2009, le guitariste grave ses deux premiers disques en leader pour Dreyfus Jazz, All the Way et Entre actesen duo avec Rocky Gresset. Il est aussi régulièrement sollicité pour divers projets: Celebrating Django Reinhardt with Adrien Moignard avec le DR Big Band (2010, Red Hot Music), Happy Together de Brady Winterstein (2010, Plus Loin Music) ou encore Let's Get Lost de Cyrille Aimée (2015, Mack Avenue); on le retrouve auprès de Didier Lockwood, Biréli Lagrène et plus récemment de Richard Galliano. Ces dernières années, on l’a entendu à la tête de son trio comprenant Mathieu Chatelain, et Jérémie Arranger (b). Il était bien sûr partie prenante de l’hommage à Django Reinhardt organisé au Sunset en mai dernier.
Avec Bright Up, Adrien Moignard, à la guitare électroacoustique, prend quelques distances avec l'univers de Django, cependant présent à travers le titre de conclusion, «Vamp», pour se rapprocher d'avantage du bebop de Christian Escoudé et ses disciples comme Noé Reinhardt. L'évocation de Wes Montgomery, à travers son thème «The Trick Bag», illustre cette orientation «post-Django» électrique avec un Adrien Moignard également volubile et véloce sur «Bright Up», un original dynamique, et toujours le bon drumming d'André Ceccarelli qui apporte de la densité. Avec «Three Views of a Secret» (Jaco Pastorius), le guitariste glisse même quelques inflexions funk. Hormis quelques détours par la variété jazzifiée, pas indispensables, la subtilité des musiciens est mise au service d'un répertoire de qualité, entre le jeu de balais d'André Ceccarelli sur «Night and Day» (Cole Porter), les interventions Diego Imbert qui expose avec relief le thème de «I'll Remember April» (Gene de Paul) et la sensibilité aiguë d'Adrien Moignard sur «Vamp» qui vient rappeler son ancrage Django.
Sur Django’s Songs, le guitariste revient d'ailleurs pleinement à l'univers du Divin Manouche dans l'intimité du duo formé avec Diego Imbert. Dès les premières mesures de «Tears», on est saisi par la poésie caressante d'Adrien qui prend le temps de former les notes et de faire respirer sa musique. Le dialogue guitare-contrebasse est particulièrement réussi sur «Manoir de mes rêves», un des très beaux moments de ce disque avec l’incontournable «Nuages» à la dimension onirique. L'attaque souvent hispanisante d'Adrien Moignard convient tout particulièrement au «Troublant boléro» tandis que sur «Flèche d’or» ou «Belleville» il donne quelques accélérations virtuoses, mais sans démonstrativité excessive, qui apportent des variations de rythme bienvenues. Un superbe album qui confirme qu'Adrien Moignard est comme chez lui dans la roulotte de Django, ce qui n'empêche pas de l'apprécier aussi ponctuellement dans une esthétique électroacoustique. 

David Prez / Vincent Bourgeyx
Two for the Road

Instant Présent, Mink Mong, Two for the Road, Bela, Born Under a Lucky Star, December, Kafka's Nightmare, Darn That Dream, Clos des Mésanges, Lumineuse, Scoud, Tango Fantasy, Dear You
David Prez (ts, as), Vincent Bourgeyx (p)
Enregistré les 14 et 15 avril 2018, Meudon (Yvelines)
Durée: 1h 03’ 35’’
Paris Jazz Underground 021 (www.davidprezmusic.com)

David Prez et Vincent Bourgeyx sont des complices réguliers depuis déjà de longues années. Nous les avons croisés à de multiples reprises, que ce soit dans les formations dirigées par le pianiste ou auprès d’autres musiciens comme Philippe Soirat. Les voici en duo sur un album dont ils partagent la paternité des compostions. Si nous avons déjà évoqué précédemment le parcours de Vincent Bourgeyx, c’est l’occasion de préciser celui de David Prez: le saxophoniste est né à Lyon en 1979 où il effectue son apprentissage musical qui passe par le Conservatoire de Lyon (1997-2000) lequel compte parmi ses professeurs Mario Stantchev. Il poursuit sa formation à New York avec Dave Liebman, Michael Brecker et Jerry Bergonzi avant de passer en studio, en 2004, en compagnie de Johannes Weidenmueller (b) et Bill Stewart (b). De retour en France, David Prez s’installe à Paris et monte un quartet avec Romain Pilon (g), Yoni Zelnik (b) et Karl Jannuska (dm); un premier enregistrement intervient en 2007: David Prez-Romain Pilon Group (Fresh Sound New Talent). Les albums suivants seront édités sur son propre label, Paris Jazz Underground, de même que le disque gravé précédemment à New York, New Life. Le musicien-producteur publie aussi les albums d’autres jazzmen de son entourage: Vincent Bourgeyx, Philippe Soirat, Alexis Avakian (ts), entre autres, tout en développant son activité en sideman et en leader, notamment en trio avec Matyas Szandai (b) et Fred Pasqua (dm).
La formule sax-piano choisie par David Prez et Vincent Bourgeyx rappelle de nombreux précédents. Leur dialogue à l'ambiance crépusculaire revêt une finesse et une dimension poétique s’appuyant sur quelques bons originaux («Born Under a Lucky Star», «Mink Mong») et offre avec «Two for the Road», un beau thème emprunté à Henri Mancini, ce que leur échange a de meilleur sur le plan de la sensibilité.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2024


Florin Niculescu
Le Temps des violons

Stardust, Alabamy Bound, More Than You Know, The World Is Waiting for the Sunrise*, Suite for Michel, Stéphane, Jean-Luc & Didier, You and Me, Red Hat, I Surrender Dear*, Carioca*, The Nearness of You, Fascinating Rhythm
Florin Niculescu (vln), Hugo Lippi (g), Philippe Aerts (b), Bruno Ziarelli (dm) + Stochelo Rosenberg (g)*
Enregistré entre le 4 et le 7 novembre 2019, Longjumeau (Essonne)
Durée: 52’ 17’’
Label Ouest 304048.2 (www.bayardmusique.com)

Florin Niculescu est sans conteste l’un des plus brillants disciples de Stéphane Grappelli, auquel il doit sa vocation jazz, et dont il possède le swing virevoltant mêlé du lyrisme et de l’expressivité de la tradition tsigane d’Europe centrale. Cet enregistrement de 2019 marquait le 30e anniversaire de son arrivée à Paris, en 1990, à l’âge de 23 ans et, à cette occasion, Florin a voulu rendre hommage à Michel Warlop, Stéphane Grappelli, Jean-Luc Ponty et Didier Lockwood pour lesquels il a composé une «Suite for Michel, Stéphane, Jean-Luc & Didier» de 13’26’’, proposée parmi des standards et d’autres originaux. Florin a lui-même pris la plume dans le livret pour expliquer cette dédicace aux violonistes français de jazz qu’il a découverts –hormis Stéphane, qu’il écoutait déjà en Roumanie– à Paris, par les disques, avant d’avoir l’occasion de les côtoyer, à l'exception de Michel Warlop, décédé prématurément en 1947. Cet hommage est porté par un Florin Niculescu au jeu d’une extraordinaire vitalité et des accompagnateurs à la hauteur: le subtil Hugo Lippi dont la guitare électro-acoustique se marie si bien au violon du leader (belles nuances bop sur «Alabamy Bound»), le musical Philippe Aerts, également compagnon de route de Philip Catherine (bon solo sur le magnifique «The Nearness of You») et le fidèle Bruno Ziarelli, gardien de la pulsation swing (réjouissante énergie collective sur «Fascinating Rhythm»). Enfin, le grand Stochelo Rosenberg est invité sur trois titres, dont un formidable «Carioca», tout cela dans une variété d'atmosphères et d'émotions musicales présente aussi, en concentré, dans la «Suite» écrite par Florin, où, très habilement, il passe d’une esthétique à l’autre pour évoquer ce qu’il appelle le «carré d’as du violon français». Au choix du leader d'évoquer ici uniquement des violonistes français –une façon pour lui d'exprimer sa reconnaissance à sa terre d'accueil–, on pourrait proposer pour un prochain disque une version ignorant les nationalités et les frontières, qui s’étendrait à d'autres maîtres du violon jazz: Eddie South (cf. le magnifique concerto de J.S. Bach enregistré avec Stéphane et Django), Stuff Smith ou encore Svend Asmussen; et –pourquoi pas?– rêver à une prochaine rencontre entre Florin, Tcha Limberger, Costel Nitescu, Alexandre Cavaliere et d'autres, qui pourrait prolonger ce Temps des violons où se retrouvent si naturellement, sur le terrain du jazz, l'héritage musical afro-américain et les racines tsiganes
Jérôme Partage

CHRONIQUES © Jazz Hot 2023
APepper Adams/Tommy BanksCannonball Adderley Fulvio Albano Joël Allouche/Doudou Gouirand/Jean-Sébastien Simonoviez Albert Ayler B Patrick Bacqueville/Bacos Hot 7 Cuisers Dmitry Baevsky Tommy Banks/Pepper Adams Èlia Bastida Ludovic Beier Lilian Bencini/Alexis Tcholakian Allan BotschinskyJulien Brunetaud Dave Burns C Stéphane Chandelier/David Sauzay/Laurent Marode Ed Cherry Esaie Cid Buck Clayton Emmet Cohen John Coltrane D Eddie Lockjaw Davis Jesse DavisMiles Davis Jean-Pierre Derouard Philippe Duchemin/Les Frères Le Van FAl Foster Champian FultonChampian Fulton & Stephen Fulton G Herb Geller Alex Gilson/Paul Morvan/Danger ZoneVirgil Gonsalves • Doudou Gouirand/Jean-Sébastien Simonoviez/Joël Allouche Skip Grasso-Phil Ravita Jazz Ensemble Al Grey/Billy Mitchell Pierre Guicquéro H Jan Harbeck Louis HayesBill Henderson Ramona Horvath Sylvia Howard JAhmad Jamal Borys Janczarski-Rasul Siddik 4tet Jimmy Jones Philly Joe Jones Thomas Julienne/Orchid Big Band K Linda Keene L François Laudet Les Frères Le Van/Philippe Duchemin Klas Lindquist M Laurent Marode/David Sauzay/Stéphane Chandelier Delfeayo Marsalis Jack McDuff Louis Mazetier/Michel Pastre/Guillaume Nouaux Billy Mitchell/Al Grey Nirek Mokar Nicolas Montier Paul Morvan/Alex Gilson/Danger Zone N Fred Nardin Fred Nardin/Switch Trio Guillaume Nouaux/Michel Pastre/Louis Mazetier OOrchid Big Band/Thomas Julienne P Michel Pastre/Louis Mazetier/Guillaume Nouaux Gwen Perry R Claus Raible Phil Ravita-Skip Grasso Jazz Ensemble Eric Reed Sonny Rollins Catherine Russell S Nicola Sabato Pharoah Sanders David Sauzay David Sauzay/Laurent Marode/Stéphane Chandelier Tchavolo Schmitt Rasul Siddik-Borys Janczarski 4tet Jean-Sébastien Simonoviez/Doudou Gouirand/Joël Allouche Terell Stafford/Temple University Jazz Band Dave Stryker Veronica SwiftSwitch Trio/Fred Nardin T Billy Taylor Alexis Tcholakian/Lilian Bencini Temple University Jazz Band/Terell Stafford The Hitters Fanou Torracinta W Bobby Watson Buster Williams

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePhilly Joe Jones Sextet & Quintet
Live at Birdland: Historic Unreleased 1962 Recordings

Joe's Delight*, I Remember Clifford*, Take Twelve*, Shaw 'Nuff, The Scene Is Clean, Stablemates, Muse Rapture°, Shaw 'Nuff°, Well You Needn't°

Philly Joe Jones (dm) Sextet*:

Dizzy Reece (tp), Sonny Red (as), John Gilmore (ts), Elmo Hope (p), Larry Ridley (b)

Philly Joe Jones (dm) Quintet:

Bill Hardman (tp), Roland Alexander (ts), Elmo Hope (p), Larry Ridley (b)

Enregistré live les 5 janvier*, 24 février et 3 mars° 1962, Birdland, New York, NY

Durée: 1h 19’ 41’’

Fresh Sound Records 1139 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

 

Né le 15 juillet 1923 à Philadelphie, PA, Philly Joe Jones aurait eu 100 ans cette année. A cette occasion, Fresh Sound a sorti de l’armoire aux trésors des sessions live inédites du batteur, effectuées en 1962 au Birdland et radiodiffusées à l’époque. Chef de file, avec son homonyme Elvin Jones (en compagnie duquel il enregistra), d’un renouvellement du langage de la batterie (cf. Jazz Hot n°131, avril 1956) ancré dans le bop, Philly Joe Jones s’inscrit dans une continuité, comme toujours en jazz. Celle-ci remonte aux aînés de la batterie swing –Baby Dodds (1898-1959), Cozy Cole (1909-1981), Sid Catlett (1910-1951), auprès desquels il se forme à son arrivée à New York, NY– en passant par le grand Jo Jones (1911-1985), père de la batterie moderne (pour se distinguer duquel il adopte le surnom «Philly»), jusqu’aux «grands frères» ayant porté les dernières évolutions rythmiques: Kenny Clarke (1914-1985) qui restera pour Philly Joe un mentor («il a entièrement révolutionné le monde de la batterie», cf. Jazz Hot n°425), Art Blakey (1919-1990) et Max Roach (1924-2007). C’est pétri d’admiration pour ses pairs –y compris Buddy Rich (1917-1987), «batteur brillant» mais qui «n’a pas le feeling»– que Philly Joe construit sa personnalité musicale caractérisée par une frappe nerveuse, un swing explosif, une élaboration complexe du rythme alliée à une extrême sensibilité. Cette formidable synthèse entre tradition et modernité à laquelle il intègre ses propres innovations lui permet de jouer dans des contextes variés, du mainstream au free jazz, et en a fait l’un des maîtres les plus respectés dans la communauté des musiciens.

Dans une interview donnée à Jazz Hot peu avant sa disparition le 30 août 1985 (n°425, octobre 1985), il était longuement revenu sur son parcours: le premier apprentissage musical donné par sa mère, Amelia, pianiste classique (Philly Joe écrira certains de ses arrangements au piano); son service militaire pendant la Seconde Guerre mondiale (1941-44); de retour à Philadelphie, son emploi de chauffeur de tramway avant de se lancer dans la carrière de musicien professionnel en compagnie d’autres «jeunes types» de la ville comme Benny Golson et John Coltrane; son installation définitive à New York et bien sûr le premier quintet de Miles Davis (1955-57) avec John Coltrane, Red Garland et Paul Chambers, puis le sextet (1958) avec Cannonball Adderley.
Porté par son compagnonnage avec Miles, Philly Joe enchaîne de 1957 à 1960 les collaborations (Clark Terry, Sonny Rollins, Thelonious Monk, Bill Evans, Freddie Hubbard, parmi beaucoup d’autres) devenant, comme l’indique le livret très détaillé de Jordi Pujol, le batteur américain le plus enregistré de l’époque, tous genres musicaux confondus. Le sideman a dès lors des envies de leader et grave un premier disque sous son nom en 1958, Blues for Dracula (Riverside) marquant avec humour son goût pour les films d’épouvante (cf. Jazz Hot n°151, février 1960). Quand sont effectuées, entre janvier et mars 1962, les présentes sessions, Philly Joe, à la tête de ses propres formations, a définitivement acquis une stature de musicien de premier plan. Il est en couverture du Jazz Hot n°160 de décembre 1960.

Ces live au Birdland sont captés dans le cadre de l’émission radiophonique du célèbre animateur radio Symphony Sid, alias Sidney Torin (né Tarnopol, 1909-1989). Issu d’une famille d’immigrants de langue yiddish, il grandit à Brooklyn, NYC, et il découvre le jazz durant son adolescence. Il est d’abord employé chez un disquaire et débute sa carrière d’animateur en 1937, sur une station du Bronx, WBNX, pour une émission d’après-midi où, à l’inverse de ce qui y est pratiqué sur les antennes, il passe exclusivement les disques des jazzmen afro-américains, réunissant ainsi un public jeune et intercommunautaire. Dès l'apparition du bebop, il en devient un ardent promoteur. Un activisme qui est salué par les musiciens dont plusieurs lui dédient des compositions: «Jumpin’ With Symphony Sid» de Lester Young (qui devient son indicatif), «Walkin’ With Sid» d’Arnett Cobb ou «Symphony in Sid» d’Illinois Jacquet. En 1950, il commence à animer ses émissions depuis le Birdland (qui a ouvert un an plus tôt) pour WJZ, une filiale d’ABC qui assure une diffusion sur trente Etats, donnant au bebop une visibilité inédite. Il poursuit ses live sur WEVD à partir de 1957.

En 1962, l’émission de Symphony Sid est donc un rendez-vous incontournable pour les jazzfans et les musiciens (cf. chronique Al Grey/Billy Mitchell). On remarque d’emblée que Philly Joe a choisi des partenaires qui sont tous passés par Blue Note (au moins en sideman) et appartiennent à la galaxie bop-hard bop qui emmènera certains jusqu’au free jazz. Sur les trois sessions, le batteur est au centre de la même rythmique. Elmo Hope (1923-1967) avec lequel il a joué à la fin des années 1940 dans le groupe rhythm & blues de Joe Morris qui comptait aussi Johnny Griffin et Percy Heath, et sur son New Faces-New Sounds (1953, Blue Note), est l’un des initiateurs du piano bop avec Bud Powell et Thelonious Monk, bien que la postérité ne lui ait pas accordé la même place malgré une œuvre de compositeur importante. Plus jeune, le contrebassiste Larry Ridley (1937), en compagnie duquel Philly Joe a enregistré pour Freddie Hubbard (Hub Cap, 1961, Blue Note), débute alors une brillante carrière d’accompagnateur.

Sur le live du 5 janvier, le batteur est en sextet. A la trompette, le Jamaïcain Dizzy Reece (1931) qui, après avoir séjourné à Londres et Paris, s'est installé à New York depuis 1959. A l’alto, Sonny Red (1932-1981) a débuté à Detroit, MI, avec Barry Harris, avant d’accompagner Art Blakey puis Curtis Fuller. Au ténor, John Guilmore (1931-1995), venu de Chicago, IL, et fidèle compagnon de route de Sun Ra, a déménagé à New York en 1960, avec d’autres membres de l’Arkestra, où il devient sideman pour différents musiciens. Philly Joe ouvre son «Joe's Delight» de son drumming bouillonnant faisant entrer l’orchestre directement dans le vif du sujet: le swing! Dès les premières minutes de ce long morceau (13’43’’), on est déjà étourdi par l’énergie dégagée par les solos successifs de la front line, sans oublier Elmo Hope, sublime dans sa façon de placer parcimonieusement les notes lors des échanges avec le leader. La belle et chaleureuse sonorité de Dizzy Reece expose longuement le thème «I Remember Clifford» (Benny Golson) avec le soutien tout en finesse de Philly Joe qui, à l’occasion d’un numéro époustouflant sur «Take Twelve», donne l’impression de faire sonner simultanément chaque partie de son instrument.

Les 24 février et 3 mars, Philly Joe est en quintet. Le trompettiste Bill Hardman (1932-1990) est originaire de Cleveland, OH où il a notamment débuté avec Bobby Few et enregistre son premier album avec Jackie McLean en 1956 (Jackie’s Pal: Introducing Bill Hardman, Prestige), joue avec Charles Mingus, Art Blakey, Horace Silver et Lou Donaldson. Le ténor Roland Alexander (1935-2006) a débuté dans sa ville de Boston, MA, notamment avec Jaki Byard, et s’installe à New York en 1958 pour jouer avec Paul Chambers, Charli Persip ou encore Howard McGhee. Comme sur l’autre session, l’attaque mordante de l’orchestre saisit immédiatement, en particulier celle de Bill Hardman et Roland Alexander sur «Shaw 'Nuff» (Dizzy Gillespie). On est encore happé par le solo extraordinaire de Philly Joe qui paraît capable de tirer n’importe quel son de sa batterie, tandis qu’Elmo Hope sur «The Scene Is Clear» (Tadd Dameron) se fait à la fois léger, véloce et percussif, en lien avec le maintien rythmique fondamental de Larry Ridley: quel trio!

Ces exhumations restituent ainsi la réalité d’un monde aujourd'hui révolu, peuplé par des musiciens s’exprimant avec une intensité qui n'a malheureusement plus son pareil, et ceci explique sans aucun doute cela.

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2023

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRamona Horvath Trio
Carmen's Karma

Claire de Bussy, Carmen's Karma, La Valse des asperges jaunes, Lagniappe, Portrait de la Comtesse, Enescool, Fantaisie, Winnaretta Song, Caipirinha com Pedro 
Ramona Horvath (p) Nicolas Rageau (b), Antoine Paganotti (dm) 
Enregistré les 19 et 20 janvier 2023, Colombes (Hauts-de-Seine) 
Durée: 49’ 23’’
Camille Productions MS062023 (www.camille-productions.com/Socadisc) 

Née dans une famille musicienne où l’on jouait du classique, de la musique traditionnelle comme des variétés et formée au Conservatoire de Bucarest, Romana Horvath est une jazzwoman accomplie qui a fait fructifier l’ouverture artistique dont elle a bénéficié dès l’enfance pour opérer une synthèse entre sa culture de naissance et l’expression jazz acquise dans un second temps (cf. son interview dans Jazz Hot). Ce double apprentissage est aujourd’hui très répandu du fait des études poussées et formatées des écoles, conservatoires et universités, mais la pratique du piano jazz et de la musique classique était, dans la première moitié du XXe siècle, l’apanage de quelques parfaits «bilingues» bien au-delà de la maîtrise technique, avec une perception très fine, d’Art Tatum à Hazel Scott, en passant par Eddie (Eddy) Bernard sans oublier Bud Powell et Don Shirley formé à 9 ans en 1936 à Léningrad parmi d'autres! Aujourd’hui, un autre héritier de ce double apprentissage est Rossano Sportiello: ce n’est sans doute pas un hasard, car l’Italie et la Roumanie partagent cette tradition ancienne de la mélodie narrative populaire, accompagnait la voix et les danseurs, une pratique dont le jazz était évidemment porteur, avec son accent alternatif d'un nouveau monde à construire. Ramona Horvath a les atouts de ce double feeling, de ce bilinguisme du piano d’excellence pour pouvoir se lancer dans cet exercice périlleux de la rencontre de deux traditions, et en faire un voyage tonique et inventif.
Avec ce Carmen’s Karma, elle a eu pour démarche non pas seulement de faire swinguer des pièces classiques, mais de re-composer des morceaux à partir des structures mélodiques, harmoniques ou rythmiques d'œuvres assez connues du public ou inspirés par des compositeurs de la musique romantique, impressionniste et lyrique dont le détail est précisé dans le livret.
«Claire de Bussy», tiré du «Clair de Lune» de Claude Debussy a été coécrit par Nicolas Rageau dont les
belles lignes de basse mettent en valeur le superbe toucher de Ramona. Par la proximité mélodique et harmonique avec le thème original, le trio opère une sorte de jeu s’approchant au plus près de l’idiome classique et de l’œuvre modèle tout en conservant une respiration jazz. «Portrait de la Comtesse», une variation sur «Pavane», ce «portrait musical» que Gabriel Fauré avait écrit pour la comtesse Greffulhe, une personnalité du Paris de la Belle Epoque qui inspira à Marcel Proust sa duchesse de Guermantes. Le morceau s’ouvre sur un magnifique solo de Nicolas Rageau exposant les mesures reconnaissables du célèbre thème, reprises par Ramona avec une retenue et une clarté propres aux concertistes classiques. Dans la même lignée, «Winnaretta Song» vient de la «Pavane pour une infante défunte» de Maurice Ravel qui s’était lui-même inspiré de la «Pavane» de Fauré. Le thème débute également par une exposition à la contrebasse, mais avec des accélérations de tempo et davantage d'accents de la part de la pianiste. Du swing, on en trouve aussi sur «Lagniappe» d’après «Humoresque» d’Antonin Dvorak, une variation aux accents new-orleans avec un bon travail rythmique d’Antoine Paganotti, de même que sur «Enescool», un titre évoquant le virtuose précoce et compositeur George Enescu, né en Moldavie roumaine, Prix de Vienne, et peaufiné entre autres par Gabriel Fauré à Paris (1895). Avec toujours beaucoup de naturel et de fluidité, le trio emmène le deuxième mouvement de la Symphonie n°5 de Tchaïkovski du côté de la bossa avec «Caipirinha com Pedro», une transposition assez inattendue! On découvre enfin d'autres chemins de traverse qu’empruntent les musiciens en lisière de la Carmen de Georges Bizet ou des sonates de Schubert et de Beethoven: du bel ouvrage! 
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2023

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Al Grey and Billy Mitchell Sextet & Septet
Live at the Museum of Modern Art & at Birdland

CD1: Bluish Grey, Wild Deuce, On Green Dolphin Street, Bantu, Melba's Blues, Home Fries**, Grey's Blues, Minor on Top*, African Lady*, Hi Fly*
CD2:  Home Fries°, Minor on Top°, On Green Dolphin Street°, African Lady°, Blues/Closing announcement/Jumpin’ With Symphony Sid Theme°, J & B
+, Melba's Blues+, Three-Fourth Blues+, Rompin+
Al Grey (tb), Billy Mitchell (ts, as**) avec:
• Henry Boozier (tp), Gene Kee (p, cor alto), Art Davis (b), Jules Curtis (dm), Ray Barretto (perc)
• Donald Byrd*°, Dave Burns
+ (tp), Bobby Hutcherson (vib)*°+, Herbie Hancock (p)*, Herman Wright*+, Doug Watkins° (b), Eddie Williams (dm)*°+
Enregistré live les 6 juillet 1961, Museum of Modern Art, 20 et 31 janvier, 19 mai 1962, Birdland, New York, NY
Durée: 50’ 30’’ + 1h 09’ 09’’
Fresh Sound Records 1137 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAl Grey / Billy Mitchell
Studio Recordings

Nothin’ but the Truth, Three-Fourth Blues, Just Waiting, R.B.Q., On Green Dolphin Street, Blues in the Night*, Stella by Starlight*, The Way You Look Tonight*, Through for the Night*, Stardust, Night and Day*, Laughing Tonight*, Dirty Low Down Blues°
Al Grey (tb) et Billy Mitchell (ts), Dave Burns (tp), Bobby Hutcherson (vib), Calvin Newborn (g)°, Floyd Morris, Earl Washington* (p), Herman Wright (b), Eddie Williams, Otis Candy Finch* (dm), Philip Thomas (perc)*
Enregistré les 19 février, 1er novembre 1962 et au cours de l’année 1962, Chicago, IL
Durée: 58’ 23’’
Fresh Sound Records 1138 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)


L’association entre Al Grey (1925-2000) et Billy Mitchell (1926-2001) est une belle histoire musicale et amicale qui commence par des parcours croisés. Le premier a grandi en Pennsylvanie. Il s’initie d’abord à la trompette, au cor et au tuba avant d’adopter le trombone durant son service dans la Marine, pendant la Seconde guerre mondiale, à l’issue duquel il entre dans l’orchestre de Benny Carter (1945-46). Il passera ensuite par ceux de Jimmy Lunceford (1946), Lucky Millinder (1946-48), Lionel Hampton (1948-52), Arnett Cobb, et tourne pendant un an avec le big band de Dizzy Gillespie (1956-57), à la même période que Billy Mitchell.
Celui-ci est né à Kansas City, MO, mais a passé sa jeunesse à Detroit, MI, où il étudie au lycée Cass Tech. Professionnel à 17 ans dans le big band Nat Towles. Il part ensuite travailler à New York, NY, avec Lucky Millinder (1948), Jimmy Lunceford, Milt Buckner, puis Woody Herman. De retour à Detroit, il monte son propre quintet (1950-53) qui comprend les frères Thad et Elvin Jones. Billy Mitchell et Al Grey passent ensemble dans l’orchestre de Count Basie en 1957 à l’issue de leur tournée avec Dizzy. C’est là que mûrit leur projet de monter leur propre groupe. Dans le livret, Jordi Pujol détaille les circonstances en ayant précipité sa création: Al Grey s’étant cassé la cheville en décembre 1960, il est renvoyé de chez Basie, dont il était l’un des piliers, et décide de concrétiser ses envies de leader, bientôt rallié par son ami Billy Mitchell qui démissionne de l’orchestre. Comptant six à huit membres, cette formation à géométrie variable –avec la présence régulière de musiciens originaires de Detroit, probablement à l’initiative de Billy Mitchell– a été active de janvier 1961 à mars 1963.
Fresh Sound réunit aujourd’hui l’intégralité de ces enregistrements sur deux nouvelles productions dont la qualité contribue à reconstituer la mosaïque artistique du jazz: un double CD (CD1 et CD2) réunissant les sessions live, The Al Grey and Billy Mitchell Sextet & Septet, et un CD simple, Studio Recordings (CD3). Ainsi, début 1961, après des concerts de rodage en Pennsylvanie, la version initiale du sextet obtient un premier engagement d’importance au Tivoli Theater de Chicago, IL, et assoit progressivement sa réputation. Al Grey et Billy Mitchell ne parviennent cependant pas à placer leur sextet au festival de Newport l’été suivant car son organisation a été donnée à Sid Bernstein en lieu et place de son créateur George Wein. Toutefois, le tromboniste et le ténor y participent le 1
er juillet en invités du trio d’Ike Isaacs (b, 1923-1981) et font forte impression. Jazz Hot (n°168) s’en fait d’ailleurs l’écho: «le clou de l’après-midi: Billy Mitchell (ténor) et Al Grey (tb); ces deux compères diplômés des écoles des professeurs Gillespie et Basie nous donnent quelques moments incomparables (…). Ils terminent avec une jam-session torride, rejoints par Carol Sloane, Jon Hendricks et Michael Olatunji». Mis en confiance par ce succès, ils enregistrent le 6 juillet leur premier live au Museum of Modern Art de New York qui donnera le LP The Al Grey and Billy Mitchell Sextet (Argo, CD1), bien qu’avec l’ajout de Ray Barretto il s’agisse d’un septet! Gene Kee (p) qui renforce au cor alto la section de cuivres sur certains titres (contre-chants de «On Green Dolphin Street») prend en charge les arrangements. Le disque s’ouvre sur «Bluish Grey» (Thad Jones) introduit par une section rythmique, complétée par Art Davis et Jules Curtis, qui installe un swing intense pour amener l’intervention des deux coleaders: Al Grey offre un solo étincelant, Billy Mitchell vibre de virtuosité bop. Deux morceaux ont été apportés par Gene Kee: «Wild Deuce» et «Home Fries» (le groupe continuera à jouer ses titres après son départ) où Billy Mitchell est à l’alto. Le LP se conclut sur un spectaculaire «Grey’s Blue» (Al Grey) avec un numéro de batterie réalisé par Jules Curtis.
Fresh Sound propose ensuite trois sessions live au Birdland: deux retransmissions radio inédites, captées les 20 janvier et 19 mai 1962 (CD2), présentées par l’animateur Symphony Sid Torin (cf. chronique Philly Joe Jones) avec quelques parasites d'époque, et une troisième, du 31 janvier 1962 (CD1), constituant la face B du LP Snap Your Fingers (Argo), dont la face A a été enregistrée en studio, à Chicago, IL, le 19 février 1962 (CD3).
Depuis qu’il a accompagné Sarah Vaughan en octobre 1961 pour un engagement de cinq semaines à Las Vegas, NV, le sextet s’est renouvelé en intégrant le tout jeune Bobby Hutcherson ainsi que Donald Byrd et Doug Watkins (b, 1934-1962), tous deux originaires de Detroit. Sur le live du 20 janvier 1962, on savoure les enrichissements harmoniques apportés par Bobby Hutcherson tandis que Donald Byrd qui a déjà fait ses classes chez Art Blakey, impose sa présence («Home Fries»), amenant le groupe à un degré d’intensité encore supérieur (superbe «African Queen» de Randy Weston). Le 31 janvier, Herman Wright (1932-1997), autre natif de Detroit, a pris le relais de Doug Watkins. La formation est en septet sur cette session avec la participation d’un autre «gamin», Herbie Hancock (1940) qui en septembre suivant emploiera Donald Byrd sur son Royal Flush (Blue Note). Sur «Minor on Top» (Thad Jones), Billy Mitchell donne un solo fiévreux avec le soutien swing d’Herbie Hancock. Bobby Hutcherson intervient longuement, de même que sur «Hi Fly» (Randy Weston) avec un Donald Byrd impérial. Al Grey livre une démonstration de haut vol sur «African Lady» (de la tromboniste de Kansas City, MO, Melba Liston). Le 19 février, dans le studio Ter Mar Recordings de Chicago, un pianiste du cru Floyd Morris (1926-1988), prend la place d’Herbie Hancock et Dave Burns celle de Donald Byrd parti pour se consacrer à ses projets en leader. Dave Burns qui compte alors déjà vingt ans de carrière (Dizzy Gillespie, James Moody, Duke Ellington…) restera le trompettiste attitré du groupe, lui apportant sa sonorité chaleureuse («Three-Fourth Blues» de Gene Kee). De retour au Birdland le 19 mai, la formation redevient un sextet sans piano, mais ne perd rien de sa vitalité («J & B» de Billy Mitchell, où Dave Burns cite avec humour «Qui craint le grand méchant loup»!). Un autre titre de Melba Liston est au programme, le langoureux «Melba’s Blues».
Quelques mois plus tard, le
1er novembre (la discographie de Walter Bruyninckx fournit une datation légèrement différente: les 2 et 5), Al Grey et Billy Mitchell enregistrent de nouveau à Chicago, cette fois en octet, sept titres qui seront publiés sur le LP Night Song (Argo, CD3). Le groupe s’adjoint deux musiciens de la scène locale: Earl Washington (p, 1921-1975) et Philip (ou Phil) Thomas (perc, 1929-2002). En outre, c’est encore un musicien de Detroit qui s’assoit derrière la batterie, Otis Candy Finch (1933-1982), lequel vient d’enregistrer, toujours à Chicago, un autre disque pour le compte de Billy Mitchell seul, This Is Billy Mitchell (Smash) où l’on retrouve également Dave Burns, Bobby Hutcherson et Herman Wright. Davantage tourné vers les standards que vers les compositions récentes, cette séance regorge de pépites, comme les solos d’une grande profondeur donnés tour à tour par les trois soufflants sur «Stardust» (Hoagy Carmichael) dans un écrin harmonique esquissé par les petites touches de Bobby Hutcherson.
On relève enfin en «bonus track» (CD3), une composition d’Al Grey, «Dirty Low Down Blues», qui constitue la face B d’un 45 tours Argo dont la face A est le «Nothin’ but the Truth» tiré du LP Snap Your Fingers. Si la date de l’enregistrement effectué à Chicago se situe en 1962 sans plus de précision, elle est probablement voisine de la session du 19 février de Snap Your Fingers, l’orchestre étant identique, si ce n’est l’ajout du guitariste Calvin Newborn, frère cadet de Phineas, qui est sur ce blues the right man at the right place, tout comme le magnifique Floyd Morris. Une belle conclusion à cette intégrale des enregistrements du duo Al Grey-Billy Mitchell qui début 1963 repartiront chacun de leur côté: le tromboniste prolonge l’aventure du septet avec ses membres récents (Havin a Ball, janvier 1963, Argo) et le saxophoniste réactive son quintet avec Thad Jones (A Little Juicy, août 1963, Smash), tous deux continuant à écrire l’histoire du jazz à une époque où elle reste d’une densité inimaginable aujourd’hui.

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2023

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJimmy Jones Trio & Solo
The Splendid Mr. Jones

Easy to Love, Little Girl Blue, Lush Life, Just Squeeze Me, My Funny Valentine, Good Morning Heartache
• Jimmy Jones (p), Joe Benjamin (b), Roy Haynes
Moonlight in Vermont, London in July, Autumn in New York, Cool in Cuba
• Jimmy Jones (p), Billy Hadnott (b), J.C. Heard (dm)
New World A-Comin’
• Jimmy Jones (p), John Levy (b) Denzil Best (dm)
Lazy River*, When I Walk With You**, Empty Space**, Zigeuner°
• Jimmy Jones (p), Al Hall (b), Denzil Best*, Bill Clark** (dm) + Al Casey (g)*, Lynn Warren (voc)°
What’s New?, I’ll See You Again, Mad About the Boy, Someday I’ll Find You, Clair de Lune, Lover Man, New York City Blues, On a Turquoise Cloud, Bakiff
• Jimmy Jones (p solo)
Enregistré entre 1947 et 1954, New York, NY, Los Angeles, CA, Paris
Durée: 1h 15’ 19’’
Fresh Sound Records 1134 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)


Jimmy Jones (1918-1982) est une de ces multiples étoiles de la galaxie jazz sur lesquelles Fresh Sound braque son télescope avec sagacité, disque après disque. Né à Memphis, TN, mais élevé dans le terreau chicagoan par des parents musiciens amateurs, le pianiste (qui commença par jouer de la guitare), très marqué par l'influence d'Art Tatum et de Duke Ellington, avait cependant envisagé une autre carrière, poursuivant des études de sociologie au Kentucky State College –il y effectua des arrangements pour l'orchestre de l'université–qu'il dut interrompre avec l'entrée des Etats-Unis dans la Seconde guerre mondiale, quelques mois avant l'obtention de son doctorat. C'est ainsi que de retour à Chicago, il mit ses talents d’accompagnateur, d’arrangeur et de compositeur au service du jazz et en particulier de Stuff Smith (1943-45) qui le fit s'établir à New York, NY pour un engagement d'un an au fameux Onyx Club. Son autre collaboration d'importance fut avec Sarah Vaughan (1947-52, 1954-58), rencontrée au Café Society lequel, prônant l'anti-ségrégation et les droits civiques dès l'avant-guerre, était considéré comme un repère de «communistes» par Edgar J. Hoover, le patron du FBI, qui prêtera la main au maccarthysme après-guerre pour fermer les deux établissements de Barney Josephson où les idées de justice circulaient un peu trop... Jimmy Jones travailla également comme arrangeur pour Duke Ellington et Billy Strayhorn de même qu'avec Dr. Billy Taylor, parmi d'autres compagnonnages: Dizzy Gillespie, Don Byas, Coleman Hawkins, Etta Jones, Clifford Brown et de nombreux vocalistes (sa spécialité), Nancy Wilson, Big Joe Turner, Joe Williams, Carmen McRae, Ella Fitzgerald... Il a cependant peu enregistré sous son nom et sur une période limitée, entre 1944 et 1957, alors que sa discographie en sideman court bien au-delà, notamment avec Kenny Burrell, Ellington Is Forever, volumes 1 et 2, 1975, Fantasy. Pour les détails de son parcours, on se reportera, comme à l’accoutumée, au très informatif livret de Jordi Pujol. Ce dernier a fait le choix de présenter les sessions de façon thématique, d’abord celles en en trio, voire en quartet (plages 1 à 15), puis celles en solo (plages 16 à 24). Gravées entre 1947 et 1954, elles complètent fort opportunément le CD 1946-1947 de la série «The Chronological» paru il y a vingt ans chez Classics, où le pianiste dirige des formations plus larges.
Le premier titre sur le plan chronologique, «New World A-Comin’», a été enregistré par Jimmy Jones le 4 mars 1947, en trio avec son ami John Levy (b, qui l’avait fait engager chez Stuff Smith en 1943) et Denzil Best (dm), à l’initiative de Wax Records. Le label a également produit les autres titres datés de 1947 (plages 12 à 24) ayant donné lieu à plusieurs 78 tours (jusqu’ici réédités sur CD de façon éparse), sur lesquels Jimmy Jones est en solo ou en trio avec Al Hall (b) et Bill Clark (dm). Ce dernier cède la place à Denzil Best sur «Lazy River» où la formation passe au quartet avec l’ajout d’Al Casey (g) qui fait sonner certaines notes à la façon de Django Reinhardt. Sur les thèmes en piano solo, Jimmy Jones déploie une technique superbe et un jeu élégant, d’une grande clarté, qui rappelle celui de Teddy Wilson, magnifiant les ballades («Mad About the Boy» de l'auteur britannique Noël Coward aux idées subversives et homosexuel assumé, dont d'autres compositions sont interprétées) et donnant une version très expressive du «Clair de lune» de Debussy, dans l’idiome classique. On retrouve bien sûr ces mêmes qualités de soliste sur les thèmes en trio, tandis qu’apparaît son talent particulier d’accompagnateur sur «Empty Space» en soutien à la méconnue Lynn Warren (voc), autre morceau où la formation relève du quartet.
Quatre autres titres, datant de 1952, sont proposés en trio avec Billy Hadnott (b) et J.C. Heard (dm) dont Jimmy Jones fut le sideman de 1945 à 1947. Ces faces sont tirées du LP Escape!, une compilation parue chez GNP où sont jointes des sessions des pianistes de studio Paul Smith (1922-2013, futur directeur musical d’Ella Fitzgerald) et Corky Hale (1936). Ces titres sont l’occasion d’apprécier le beau jeu en «block chords», caractéristique de Jimmy Jones («Moonlight in Vermont»), dont il s’était expliqué dans le Jazz Hot n°94 de décembre 1954: «Ce n’est que vers 1946, lorsque je travaillais avec Stuff Smith (auquel un article est également consacré dans ce numéro) que j’ai vraiment commencé à me dégager de l’influence des autres pianistes. Savez-vous comment j’ai mis au point ce style de "block chords" qui me fut attribué? Le piano de l’Onyx était une véritable casserole, sur lequel il fallait cogner comme un sourd pour en tirer quelques sons; et force fut donc pour moi d’adopter un style plus efficace…». On relève par ailleurs sur cette série une jolie pépite latine, «Cool in Cuba» (une composition du pianiste) avec un savoureux travail de percussion opéré conjointement au piano et à la batterie.
On doit la dernière série d’enregistrements, réalisée en octobre 1954, à Charles Delaunay qui profita de la venue à Paris de Jimmy Jones, en pleine tournée européenne avec Sarah Vaughan, pour graver six titres parus chez Swing. C’est bien sûr à cette occasion que Jazz Hot put recueillir les paroles du pianiste, rapportées dans le numéro de décembre. On le retrouve ici en trio avec Joe Benjamin (b) et Roy Haynes sur un dynamique «Easy to Love» qui s’ouvre sur les block chords du pianiste, auxquels répondent les lignes de basse de Joe Benjamin, le tout sur un tapis rythmique formé par les balais de Roy Haynes. Le reste est tout aussi remarquable, les musiciens portant l’art du trio, dans cette session, à sa quintessence.

On ne peut que chaudement recommander l’écoute du «splendide» Jimmy Jones que vous avez forcément déjà croisé auprès d’autres grands du jazz. Il vaut le détour!

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2023

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueKlas Lindquist Nonet
Alternative Source of Energy

At Ease, Thorium*, Swells, Joey°, The Narrator, Dream, Nilsie, Bernadette**

Klas Lindquist (as, cl), Karl Olandersson (tp, flh), Nils Janson (tp), Magnus Wiklund (tb), Robert Nordmark (ts, fl), Fredrik Lindborg (bar, bcl), Petter Carlson Welden (p), Kenji Rabson (b), Daniel Fredriksson (dm) + Lina Lövstrand (fl)**, Filip Ekestubbe (p)*°, Leo Lindberg (org)°**, Calle Rasmusson (perc)**

Enregistré les 9 et 10 janvier 2023, Stockholm (Suède)

Durée: 41’ 42’’

Teng Tones 018 (tengtones.com/klaslindquist.com)

 

La scène jazz mainstream suédo-danoise –les échanges étant constants de part et d’autre du détroit de l'Øresund– regorge de bons musiciens comme l’illustre encore l’album du saxophoniste suédois Klas Lindquist. On le connaît d’abord comme accompagnateur du batteur danois Snorre Kirk, parfois aux côtés d’un autre sax de talent, Jan Harbeck, également danois. Né en 1975 à Göteborg, il a étudié à l’Ecole royale supérieure de musique de Stockholm ainsi qu’au Mannes College of Music de New York. Cette expérience américaine n’est pas pour étonner car Klas Lindquist s’inscrit pleinement dans le jazz de culture. On le retrouve dans différentes formations, soit comme sideman au sein de l’Artistry Jazz Group avec Jan Lundgren et Jacob Fisher (g), du Glenn Miller Orchestra de Jan Slottenäs (tb) ou auprès de Ronnie Gardiner (dm), Hayati Kafe (voc), Claes Janson (voc), Mathias Algotsson (p) ou encore Ulf Johansson Werre (p, tb, voc); soit en coleader du Stockholm Swing All Stars et à la tête de son quartet ou de son nonet dont ce Alternative Source of Energy est le troisième album. 

Un opus dont Klas Lindquist assure la direction d’orchestre, les arrangements et la quasi totalité des compositions dans une esthétique qui rappelle l’esprit des big bands post bop dans la filiation Thad Jones-Mel Lewis Orchestra et Kenny Clarke-Francy Boland Big Band. En outre, le titre Alternative Source of Energy ne nous trompe pas sur la marchandise, car le nonet (qui sur certains titres augmente son effectif) envoie avec générosité ses good vibes dès le premier titre, «At Ease» qui donne aussi l’occasion d’apprécier l’attaque mordante du leader à l’alto. Parmi ses partenaires, nous avions déjà repéré le solide trompettiste Karl Olandersson (cf. nos comptes rendus des éditions 2018 et 2019 du festival d’Ystad) lequel offre un solo très swinguant sur «Bernadette», un titre qui bénéficie également d’un soutien rythmique dynamique auquel Calle Rasmusson apporte ses couleurs latines. L’ensemble, plein de variété, est de très bonne facture avec des compositions dignes d’intérêt, des arrangements raffinés et bien sûr un collectif de musiciens pleinement ancrés dans le langage du jazz. Les ballades sont particulièrement bien écrites et Klas Lindquist s’y distingue, à l’alto sur «Nilsie» comme à la clarinette sur «Swells».

On aimerait évidemment pouvoir entendre en live ce répertoire et compter, pourquoi pas, sur une initiative de l’Institut Suédois pour accueillir Klas Lindquist dans son bel hôtel particulier du Marais.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2023

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNirek Mokar
Back to Basics

Nini’s Special*, What I Drink, Twist à La Huchette, Hot Bread, Shuffle Chelou, Maïra, Back to Basics, DD Rider, Swing and Limp, Besco Boogie, Late Harvest

Nirek Mokar (p), Sax Gordon (ts), Claude Braud (ts), Stan Noubard Pacha (g, tambourin*), Nicolas Dubouchet (b), Guillaume Nouaux (dm, perc)

Enregistré les 15 et 16 mai 2023, Tilly (Yvelines)

Durée: 41’ 08’’

Ahead 843.2 (www.nirekmokar.com/Socadisc)

 

Nirek Mokar est ce qu’il est convenu d’appeler un jeune prodige puisqu’il a enregistré son premier album autoproduit à 13 ans et publie aujourd’hui le cinquième, Back to Basics. Les talents précoces exercent toujours une fascination sur le public et les médias, même si notre époque saturée par la musique de consommation de masse est peu propice à leur émergence dans le monde du jazz, surtout hors de sa terre natale, le phénomène persiste de façon éparse: on se rappelle l’altiste italien Francesco Cafiso au début des années 2000 ou plus récemment le pianiste indonésien Joey Alexander, tous deux adoubés par Wynton Marsalis. Nirek Mokar, quant à lui, est né le 5 août 2002 et a grandi à Paris. Enfant, il fréquente le Paris Boogie Speakeasy, un club du XVIIIe arrondissement qui vécut de 2007 à 2016, où son père travaille, et où il entend Allan Tate, Jean-Paul Amouroux, Jean-Pierre Bertrand ou encore Jean-Baptiste Franc qui lui donnent le goût du piano boogie woogie auquel il s’initie d’abord en autodidacte. Il ne lui faudra qu’une poignée d’années pour rejoindre ses aînés dans le circuit professionnel. Il est aujourd’hui une des figures de proue du Caveau de La Huchette où il crée avec ses partenaires une ambiance festive, entre boogie et rock & roll, qui fait le bonheur des danseurs et du public de jeunes gens qui emplissent le club sans discontinuer. Le patron de La Huchette, Dany Doriz, lui témoigne d’ailleurs son admiration et ses encouragements dans le livret. Parmi les compositions de Nirek Mokar qui constituent l’album, l’une d’elles, un rock & roll écrit pour la danse, s’intitule d’ailleurs «Twist à La Huchette».

La fraîcheur et l’enthousiasme de sa musique sont les principaux atouts du pianiste entouré ici de musiciens chevronnés avec lesquels il partage un plaisir de jouer évident. L’aîné de la troupe, Claude Braud (73 ans), qui l’a pris sous son aile depuis dix ans, appartient à la catégorie des «ténors velus», doté d’un son épais et tonitruant qu’on a pu entendre auprès d’autres pianistes boogie comme Jean-Paul Amouroux et Jean-Pierre Bertrand, mais aussi avec les orchestres Swingin’ Bayonne d’Arnaud Labastie, Megaswing de Stéphane Roger ou pour des sax summits avec Pierre-Louis Cas. Sensiblement sur le même registre, Gordon Beadle, dit Sax Gordon, né à Détroit mais ayant étudié et débuté en Californie, a accompagné plusieurs grands noms du blues, notamment à ses débuts Luther Guitar Junior Johnson avec lequel il a tourné pendant cinq ans. Le dialogue entre les deux ténors sur «Swing and Limp» souligne leur proximité. Guitariste marqué par l’influence du Chicago blues (cf. son solo électrisant sur «Schuffle Chelou»), Stan Noubar Pacha se produit régulièrement avec Benoit Blue Boy (voc, hca), François Fournet (g) ou Simon Boyer (dm). On l’a aussi rencontré un temps auprès de Paddy Sherlock (tb, voc). A la batterie, on retrouve un maître du swing, Guillaume Nouaux (cf. chronique infra), qui apporte ici un soutien robuste au pianiste –déjà doté d’une solide main gauche– qui ne va pas sans petites subtilités rythmiques («What I Drink»). Enfin, Nicolas Dubouchet, spécialiste du slap, formé à la contrebasse par l'écoute des disques de rock & roll et de blues, ajoute encore du dynamisme au groupe. La technique spectaculaire de Nirek Mokar le fait passer avec aisance du boogie («Nini’s Special», «Besco Boogie») au blues («Back to Basics») ou du rock & roll («DD Rider» de Sax Gordon) au jazz («Late Harvest»). Un enchevêtrement naturel des expressions qui démontre une nouvelle fois que d’Albert Ammons à Louis Jordan, d’Earl Hines à Chuck Berry, il n’existe qu’une seule grande musique de culture afro-américaine issue du blues et du gospel, très loin des étiquettes fabriquées par les vendeurs qui segmentent et découpent l’histoire et la mémoire pour optimiser leurs petites affaires.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2023

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMiles Davis Quintet
In Concert at The Olympia Paris 1957

Solar, Four, What's New?, No Moe, Lady Bird*, Tune Up, I’ll Remember April*, Bag's Groove*, 'Round Midnight, Now's The Time, Walkin', The Theme

Miles Davis (tp, out*), Barney Wilen (ts), René Urtreger (p), Pierre Michelot (b), Kenny Clarke (dm)

Enregistré live le 30 novembre 1957, l’Olympia, Paris

Durée: 1h 12’ 30’’

Fresh Sound Records 1135 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

 

1957 est une année marquante dans le parcours de Miles Davis. La lecture de Jazz Hot permet de se rendre compte de la place prise alors par le trompettiste qui fait sa première couverture de notre revue avec le n°117 de janvier 1957, distingué par les «Prix Jazz Hot» de la meilleure formation et le prix du meilleur trompettiste pour les lecteurs comme pour la rédaction. Il sera d’ailleurs de nouveau en couverture du numéro de novembre (n°126), vraisemblablement dans la perspective de son concert parisien du 30 qui est l’objet de cette nouvelle production Fresh Sound. Cette année 1957 très riche comporte aussi son lot de difficultés: en mars, après avoir renvoyé de son quintet John Coltrane et Philly Joe Jones en raison de leur addiction à la drogue, Miles dissout sa formation; en mai, il enregistre, sous la direction de Gil Evans, Miles Ahead (Columbia), dont le succès marque le premier épisode de leur collaboration et assoit le statut de vedette du leader. Début septembre, il subit une opération à la gorge qui l’immobilise jusqu’à la fin du mois et forme alors un nouveau quintet. C’est à ce moment que l’activiste du jazz, organisateur de concert et contributeur de Jazz Hot, Marcel Romano, débarque à New York pour planifier avec différents musiciens des tournées européennes à venir, comme le raconte Jordi Pujol dans le livret. Après avoir monté un mémorable «Birdland Show», passé par la Salle Pleyel en novembre 1956 –comprenant Miles, Lester Young, Bud Powell et le Modern Jazz Quartet (cf. Jazz Hot n°116, décembre 1956)–, le producteur a notamment en tête de faire revenir le trompettiste en Europe et il en annonce son intention dès Jazz Hot n°117 car le programme très chargé de la tournée Birdland a laissé «de nombreux amateurs sur leur faim». C'est ainsi que Miles atterrit à Orly le 29 novembre, accueilli par Marcel Romano qui a monté une tournée européenne de trois semaines. Le livret signale que le concert du lendemain qui devait se tenir initialement à l’Alhambra a été déplacé quelques jours avant à l’Olympia et se joue à guichets fermés, performance dont on pensait alors seuls capables les orchestres swing de Louis Armstrong ou Lionel Hampton (cf. Jazz Hot n°128). Là encore, la relecture des Jazz Hot de l’époque donne une idée de la formidable vitalité jazz de la capitale, puisque le mois précédent, l’Alhambra accueillait Harry James (avec Buddy Rich) et l’Olympia Jack Teagarden (avec Earl Hines et Cozy Cole) ainsi que le Count Basie Orchestra (cf. Jazz Hot n°127); et la même semaine que Miles, Erroll Garner (salué à la descente de l'avion par Boris Vian, cf. Jazz Hot n°128) est également au programme de l'Olympia. Pour accompagner Miles, Marcel Romano sollicite de nouveau le trio de René Urtreger qui l’avait entouré l’année précédente à Pleyel. Mais si Pierre Michelot tient toujours la contrebasse, Christian Garros est remplacé par Kenny Clarke qui a notamment enregistré Bag’s Groove (1954, Prestige) avec le trompettiste, tandis qu’un deuxième soufflant est ajouté avec le tout jeune Barney Wilen, pour une version parisienne du quintet de Miles. Dès son arrivée, celui-ci rencontre ses partenaires en scène pour une répétition.

L’enregistrement du concert, toujours à l’initiative de Marcel Romano, n’a jamais été publié «officiellement» mais il a en partie circulé (on en trouve des extraits sur YouTube). Sa restitution intégrale proposée aujourd’hui par Fresh Sound a donc valeur d’inédit, ce qui, concernant un musicien de la dimension de Miles, dont on pense tout connaître, est une divine surprise. Précisons que sur trois titres le leader se met en retrait, laissant l'orchestre jouer sans lui et que sur «'Round Midnight» la bande originale était endommagée et que sur près de 4 minutes, une autre source de moindre qualité a été utilisée pour combler le manque. Ce travail de restauration minutieux nous permet ainsi de profiter d’un Miles au sommet de son art sur cette période encore bop, soutenu par des partenaires de premier ordre. Jordi Pujol rapporte d’ailleurs le compte-rendu enthousiaste que Jazz Hot avait publié (n°128): «Ce concert de Miles Davis fut l’un des plus beaux concerts de jazz qu’il nous ait été donné d’entendre à Paris. Brillamment soutenu par Kenny Clarke, René Urtreger, Pierre Michelot et Barney Willen, le grand trompettiste a donné en maints passages le meilleur de lui-même». On peut qu’inciter les lecteurs actuels de Jazz Hot à se précipiter sur ce trésor: une heure et quart de beauté jazzique, avec un Miles Davis à la sensibilité crépusculaire (magnifique «What’s New?»), un Barney Willen débordant de swing («I’ll Remember April»), le beau toucher bop de René Urtreger («Solar»), la sonorité boisée de Pierre Michelot (superbe solo sur «Lady Bird») et le groove de Kenny Clarke (formidable introduction de «Now's The Time»). Un morceau d’histoire restitué dans son intégrité qui a précédé, avec la même formation, un autre livele 8 décembre à Amsterdam, celui-ci déjà connu depuis les années 1980, mais aussi la célèbre session «improvisée» dans la nuit du 4 au 5 décembre pour la musique du film de Louis Malle, Ascenseur pour l’échafaud. Ajoutons que récemment l’INA a mis à disposition des images filmées du quintet, tournées le 7 décembre par Jean-Christophe Averty, qui seraient les plus anciennes de Miles jamais réalisées.

Pour son intérêt historique comme la qualité exceptionnelle de la musique jouée, ce Miles Davis in Concert at The Olympia Paris 1957 est évidemment indispensable!
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2023

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSylvia Howard
Luv U Madly

Secret Love, Love You Madly, Sunny, Wouldn’t It Be Lovely, But Beautiful, Slow Dancing With the Blues, L.O.V.E., When Did You Leave Heaven, Beautiful Friendship, You’ve Changed, Someone to Watch Over Me

Sylvia Howard (voc), Pierre-Olivier Govin (as, ss, bar), Olivier Hutman (p, kb), José Fallot (b), Etienne Brachet (dm)

Enregistré du 3 au 5 janvier 2023, Courcité (Mayenne)

Durée: 48’ 31’’

Sergent Major Company 344 (Plaza Major Company)

 

Sylvia Howard est un diamant brut, à la voix d’une expressivité rare qui a émergée du plus profond de la culture afro-américaine et dont le talent naturel a été poli et enrichi par les années et les épreuves de la vie (cf. son interview dans Jazz Hot n°683). C’est ce qui fait la personnalité musicale de Sylvia, pas diva pour un sou, simplement vraie, sortant ses tripes sur chaque note. L’époque étant peu favorable aux personnalités indociles et à l’âme nomade –comme Rasul Siddik qui l’avait aidée à son arrivée à Paris, au début des années 2000– Sylvia Howard n’a pas eu les faveurs des grandes maisons de disques et a peu enregistré: son précédent album, le superbe Time Expired (Blue Marge), remontant à 2016… On se réjouit donc de l’initiative de José Fallot, bassiste et programmateur de la saison Jazz au Chesnay Rocquencourt (JACP), qui a proposé à la chanteuse d’effectuer une session avec une approche «plus contemporaine» des standards et des musiciens partageant cet état d’esprit. Aux saxophones, Pierre-Olivier Govin est passé par le Big Band Lumières de Laurent Cugny, l’ONJ de François Jeanneau puis celui d’Antoine Hervé, a cofondé le groupe Ultramarine avec Mario Canonge mais a aussi accompagné LaVelle et Lucky Peterson. A la batterie, on retrouve un autre partenaire régulier de José Fallot, Etienne Brachet dont le parcours éclectique l’a mené entre jazz (Biréli Lagrène, Mike Stern, Ronnie Lynn Patterson), blues-rock, gospel (Linda Hopkins) et musiques du monde. Enfin, le quintet est complété au piano par le solide Olivier Hutman dont la liste des collaborations atteste d’une carrière bien remplie: Christian Escoudé, Barney Willen, Steve Williams, parmi beaucoup d’autres, jusqu’à Denise King, amie et consœur de Sylvia.

La voilà donc en condition pour faire son miel de quelques grands thèmes du jazz avec un orchestre qui swingue impeccablement («Love You Madly») mais qui sait aussi être efficace sur les parties funky («Sunny») et sur le blues où Sylvia Howard excelle («Slow Dancing With the Blues», un régal). Mais c’est sur les ballades que la grande Sylvia donne le plus d’intensité, comme «When Did You Leave Heaven», bien servi par la section rythmique, tandis que pour les deux derniers titres, José Fallot fournit à la chanteuse un accompagnement épuré à la contrebasse (très beau «You’ve Changed») avant de la laisser conclure l’album a capella sur un magnifique «Someone to Watch Over Me» qui paraît émerger du chœur gospel d’une église.

Il serait temps que les responsables de majors et de grands festivals se débouchent les oreilles et se rendent compte du trésor qu’ils négligent. Mais on ne se fait guère d’illusion sur l’ordre de leurs priorités entre la trinité marketing-mode-rentabilité et la diffusion au plus grand nombre d'un art profond.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2023