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Clubs, concerts, expositions





© Jazz Hot 2016

Christian Brenner Trio & Luigi Grasso ©Yves Sportis

Paris en clubs
Février 2016

A St-Germain-des-Prés, s’il reste des jazz clubs, le pluriel cache mal la désertification culturelle actuelle sous le rouleau compresseur de la consommation de mode et de masse. Pourtant, c’est sur les fonts baptismaux du jazz, à l’angle des rues Dauphine et Christine, où venaient jadis Boris Vian et les amateurs de jazz de l’ère existentialiste, au Tabou puisqu’il faut l’appeler par son nom, que le Café Laurent (33, rue Dauphine) propose ses soirées jazz en fin de semaine dans le cadre du bel Hôtel d’Aubusson. Renseignements pris sur place, c’est l’ancien propriétaire d’un autre club de jazz au passé prestigieux, La Villa, également d’un Hôtel de St-Germain, qui a poursuivi ici ce qui est sans doute pour lui une vocation authentique, et on ne peut que lui rendre grâce de défendre l’histoire et la culture avec autant d’opiniâtreté et de bon goût dans ce quartier encore d’une beauté remarquable malgré l’époque tout fric et chiffons. Dans le cadre aristocratique du bel hôtel de charme, l’atmosphère est accueillante, confortable et propice à une écoute de qualité. La programmation ne fait pas de folie comparable à celle qui a illustré l’histoire de La Villa, mais reste exigeante, jouant la carte locale sous la férule de l’excellent Christian Brenner, pianiste maison et programmateur du lieu. Paris reste un vivier de musiciens de jazz toujours très intéressants d’horizons les plus variés.
Ce samedi 6 février, le trio de Christian Brenner (p), avec Yoni Zelnik (b) et Pier Paolo Pozzi (dm) avait invité le saxophoniste transalpin Luigi Grasso, installé depuis quelques années en France –avec quelques excursions nord-américaines. Cela faisait de cette formation une illustration très parisienne du jazz puisqu’on retrouvait à la basse un natif d’Haïfa en Israël, et à la batterie un Romain qui a depuis de nombreuses années adopté la Capitale. Christian Brenner, l’âme du lieu, est lui parisien depuis 1968, où il a fait toutes ses gammes jazz dans la veine du beau piano jazz de Bill Evans à Fred Hersh parmi d’autres inspirations. Les soirées du Café Laurent proposent, du mercredi au samedi, des formules allant du duo piano-contrebasse au quartet. C’était donc un quartet sous l’impulsion de l’invité Luigi Grasso, qui a proposé deux heures d’un excellent jazz conjuguant standards mainstream et manière bop devant un auditoire à l’écoute et ravi d’une belle soirée.

Christian Brenner Trio & Luigi Grasso ©Georges Herpe

La surprise fut de découvrir Luigi Grasso, le volubile saxophoniste alto, opter ce soir-là pour l’instrument de Gerry Mulligan, un vieux baryton Conn à la belle sonorité. Ce qui n’a pas changé la personnalité toute italienne de notre saxophoniste, alliant volubilité et dextérité de l’alto et son profond du gros instrument, avec ce brin d’exubérance et de légèreté qui le rend si sympathique, jusque dans le choix «très improvisé» des thèmes. Il avait ainsi l’air parfois de jouer du ténor («Saint Thomas»), une sorte de compromis à l’italienne… Il a rivalisé d’aisance avec son compatriote, beau batteur, au drive et à la nervosité bienvenue dans ce registre. Pier Paolo Pozzi est en effet un talent de la batterie jazz. Il possède une musicalité qui relève aussi de la grande tradition italienne. On fait chanter les instruments, avec swing comme ici –parfois à même les peaux avec les mains– mais toujours avec un sens profond de la mélodie et du récit, un souci premier de la musique. Cette complicité naturelle autant que culturelle entre Luigi et Pier Paolo a trouvé chez Yoni Zelnik un soutien attentif, sans faille, répondant à toutes les sollicitations. Inutile de dire que Christian Brenner, de son clavier et en connaisseur, a apprécié et soutenu le quartet avec à propos et la réserve modeste de l’hôte qui laisse beaucoup de place à ses invités, en les mettant dans les meilleures conditions pour leur expression. Ses chorus ont été sobres, empreints de délicatesse et nuancés, dans l’esprit de sa personnalité.
Luigi Grasso a donc bougé son gros baryton, lui faisant exécuter des cascades de notes, sans effort apparent sur «What’s New», «Isfahan» (Ellington-Strayhorn), «Saint-Thomas» (Sonny Rollins), un splendide «Stablemates» (Golson, référence également à Dexter Gordon), «It Don’t Mean a Thing» (Ellington), et en seconde partie «Yesterday», «Darn That Dream», «I Remember April», «These Foolish Things» traité en ballade, «There Is No Greater Love», «Someday My Prince Will Come», «I Remember You», etc., et, à chaque set, un blues, traité à la façon Grasso, comme chacun des thèmes. Il y a eu des tempos lents, médium ou rapides, mais la musique est restée toujours du jazz d’un excellent niveau, dans le cadre très agréable du Café Laurent, un beau lieu du jazz dans le St-Germain-des-Près de Paris, France, 2016, beaucoup de raisons qui doivent inciter les amateurs de jazz à faire le détour. YS

Larry Goldings Trio © David Bouzaclou

Le 7 février, la Philharmonie de Paris, au cœur de la Cité de la Musique, affichait quasiment complet pour la venue du trio de l’organiste américain Larry Goldings. Un lieu démontrant à la fois un profond respect pour les musiciens et les auditeurs part sa qualité acoustique, forme un véritable écrin musical. Le trio (Peter Bernstein, g, et Bill Stewart, dm) est à l’image de la forte personnalité du leader, classique dans son approche et aventureux dans son discours tout en cultivant une bonne dose d’humour. Originaire de Boston Larry Goldings est d’abord un pianiste ancien élève de Jacki Byard et Sir Roland Hanna et Fred Hersch développant un style profondément ancré dans la tradition au sens large d’où son attachement à l’éclectisme des idiomes et son sens de la musicalité et de l’esthétique du beau piano propre aux pianistes de Détroit. Son approche de l’instrument reste celle d’un pianiste jouant sur les climats avec un souci permanent de swinguer. Débutant sur un thème bop de Bill Stewart, le trio s’oriente d’emblée sur un dialogue ouvert enchainant avec «Mr Meagles» du leader faisant la part belle au répertoire de l’excellent album Ramshackle Serenade (Pirouet Records).
Une superbe version de «Hi-Fly» avec une introduction mystère du guitariste qui nous démontre qu’il est bien l’un des musiciens les plus intéressant de sa génération tout en sobriété avec de remarquables lignes mélodiques qu’il exploite avec une sonorité évoquant Kenny Burrell. Sa composition «Jive Cofee» sur les harmonies de «Tea fo Two» est l’un des sommets du concert avec un phrasé fluide et élégant sans oublier un sens du swing et du blues exceptionnel. Ce raffinement harmonique, qu’il partage avec Larry Goldings, se vérifie sur la ballade de Cole Porter «Ev'ry Time We Say Goodbye». Sa version de «Night Mist Blues» d’Ahmad Jamal, tout en retenu, met en exergue la facilité qu’a le trio de faire swinguer le blues à merveille. En rappel, le classique du trio «The Acrobat» (immortalisé en 1998 sur l’album de Peter Bernstein, Earth Tones, CrissCross), sur les harmonies «d’Afro Blue», donne un côté modal à l’ensemble. Bill Stewart développe un jeu très aérien ayant une conception non fonctionnelle de l’instrument même si sa personnalité neutre freine sa capacité à imposer une signature originale. DB

Michel Pastre © David Bouzaclou

L'ambiance se veut joviale à l'entrée du Duc des Lombards en ce 8 février et la file d’attente est aussi longue qu’impatiente. Michel Pastre (ts) y présente son Charlie Christian Project (distingué dans notre Hot Five 2015). «Wholly Cats» pour débuter avec une mise en place impeccable due à l'entente parfaite entre «La Section Rythmique» (David Blenkhorn, g, Sébastien Girardot, b, Guillaume Nouaux, dm) – auteur d’un excellent disque chez Frémeaux – et le jeune Malo Mazurié (tp) que beaucoup ne connaissent pas encore. Fidèle à Charlie Christian sans être dans l’imitation, le guitariste australien alterne les passages rythmiques où il plaque les accords avec swing et ses développements dans un jeu tout en souplesse, délié et souvent en single note. Les arrangements superbes mettent en avant chaque soliste encadré par des contre chants. Malo Mazurié est dans cet univers proche d'un Roy Eldridge dans sa façon d'attaquer la note et dans sa sonorité growlée notamment sur «Breakfast feud». Les riffs font la part belle au swing développé par le leader Michel Pastre dont le puissant vibrato le rapproche désormais plus de l'école Hawkins tout en gardant l’expressivité d'un Illinois Jacquet sur un thème comme «On the Alamo». Lorsqu'il utilise la sourdine, Malo Mazurié se veut plus raffiné et affirme également une filiation avec Buck Clayton dans un jeu plus souple et linéaire. Le blues de Walter Page «Pagin' the Devil» enregistré la première fois sur la scène du Carnegie hall lors du fameux concert de 1939 par les «Kansas City Six» où l'on retrouvait Lester Young, Charlie Christian, Buck Clayton et la rythmique de Basie laisse ici s'exprimer la contrebasse du solide Sébastien Girardot avec une superbe intro en walkin'.
L'absence de piano ouvre de nouvelles perspectives au quartet sur le plan harmonique et laisse une place importante au ténor qui excelle dans le développement de ses chorus débordant de citations dont celui d'Illinois Jacquet sur «Flying Home» sur «Seven Come Eleven» ou le fameux «West End Blues» d'Armstrong sur la sublime version de «Memories of You». Guillaume Nouaux poursuit son exploration des batteurs de la période pré-bop en faisant une excellente synthèse de Gene Krupa à Sid Cattlet avec un sens du tempo irréprochable et une belle qualité de frappe. La proximité des musiciens avec le public donne une ambiance particulière au lieu, permettant une forme d’interactivité rare. Michel Pastre échangeant à de nombreuses reprises par le biais d’anecdotes. Un régal de swing et de musicalité! DB

Hetty Kate, La Section Rythmique et Michel Pastre © Jérôme Partage

Après des années d’absence, le pianiste Ramsey Lewis se produisait le 10 février au New Morning, qui affichait complet. Arrivé seul en scène pour un solo, jouant «Maria», de West Side Story, en leitmotiv, il était rejoint par Henry Johnson (g), Joshua Ramos (b) et Charles Heath (dm), peu inspirés ce soir-là. Le pianiste a livré un set jazz, avec des titres comme «Satin Doll» ou «Dear Lord» de Coltrane, et n’a joué que deux de ses compositions, «Blessings» et «Crowd». Comme pour les Jazz Crusaders, les fans étaient plus intéressés par les années fusion du musicien et ont accueilli très chaleureusement «Wade In The Water», «Livin’ In The City» et «Wayo», en hommage à Maurice White, décédé le 6 février, avec qui il avait enregistré l’album culte Sun Goddess (1974), les meilleurs moments de cette soirée. MP

Le 10 février toujours, l’Anglo-australienne Hetty Kate (voc) était de retour au Caveau de La Huchette, entourée de La Section Rythmique, soit les excellents David Blenkhorn (g), Sébastien Girardot (b) et Guillaume Nouaux (dm). Bien qu’un peu souffrante, la chanteuse a animé la soirée avec swing, charme et humour. De «Sweet Sue» à «Blue Sky», en passante pas un très beau «All of Me», très sensible, la chanteuse nous a fait passer un agréable moment. Au deuxième set, Michel Pastre (ts) est venu faire le bœuf, formant un duo très suave sur «Tender Eyes». JP

Denise King © Patrick Martineau

Ce fut un grand moment que de retrouver sur la scène du Petit Journal Montparnasse Denise King qui nous présentait, le 16 février, en avant-première son nouveau répertoire, embrassant le jazz du gospel à la soul. L’excellent trio de Tony Match (dm) – avec Chris Culpo (p) et Peter Giron (b) – introduit la soirée avec «Blue Moon» et «Someday» pour mieux accueillir la chanteuse en robe noire à paillette, chaussures rouge vif et regard malicieux. C’est Horace Silver qui est d’abord mis à l’honneur avec «Song for My Father», puis Miles Davis avec «All Blues». La grande salle du Petit Journal ne s’est malheureusement guère remplie mais un trio de fans afro-américains, au premier rang, se fait remarquer, parmi lesquels le danseur et chorégraphe Larry Vickers qui invite Denise à danser sur «Besame Mucho». Il n’en fallait pas plus pour réveiller la salle qui bouge enfin. Plus loin, «L’Hymne à l’amour» d’Edit Piaf (en anglais), permet à la Diva de clore le premier set avec un feeling et un charme bien à elle.
A la reprise, nouvelle introduction du trio avec «Wave» et «Blackbird» sont l’occasion d’apprécier les soli de Culpo et Giron. Puis, Tony Match invite seul Denise King à revenir sur scène pour reprendre «Caravan» de Duke Elington. La chanteuse aime aussi raconter des histoires et interpeler son public au détour d’un gospel en duo contebasse / voix ou d’une ballade simplement accompagnée du piano. Et la soirée de s’achever sur «Watermelon Man». Le public est debout et en redemande. PM

Katy Roberts © Jérôme Partage

C’est un nouveau lieu ouvert au jazz où Katy Roberts (p) se produisait le 19 février: le 45° Jazz Club, place du Colonel Fabien (Paris 10e), a installé son activité dans un local associatif pourvu d’une mezzanine qui abrite la scène. C’est en soi une originalité d’assister à un concert de jazz, à Paris, en ayant une vue plongeante sur la rue, plutôt que dans une cave! La pianiste avait constitué un bien beau quintet: Ricardo Izquierdo (ts), Dominique Lemerle (b), Ichiro Onoe (dm) et bien sûr, son compagnon à la scène comme à la ville, Rasul Siddik (tp). Alignant de subtiles compositions signées par Katy («Carole’s Caprice») ou Rasul («Song for Tomorrow») ainsi que des morceaux du répertoire («Self Portrait in Three Colors» de Charles Mingus), le quintet a produit un jazz de grande qualité, d’une sensibilité extrême où les émotions se bousculent entre joie et mélancolie. Chaque soliste était excellent: Katy Roberts qui swingue du bout des doigts, Rasul Siddik au spleen volubile, Izquierdo ténor solide, Lemerle en soutien délicat et Onoe au jeu coloré. Beaucoup d’amis musiciens s’étaient déplacés: John Betsch, Ursuline Kaison (voc), Mra Oma, Sylvia Howard, Denise King… Une vraie fête du jazz. Longue vie au 45° Jazz Club! JP

Vincent Herring et Eric Alexander © Mathieu Perez



Le 24 février, la tournée européenne du quintet mené par Eric Alexander et Vincent Herring, débutée au début du mois, s’est finie au Duc des Lombards qui, curieusement, n’était pas plein à craquer. Le quintet se composait de cinq musiciens étincelants: Alexander (ts), Herring (as), Milan Nikolic (b), Victor Gould (p) et Joris Dudli (dm). Il s’était produit au Sunset, en novembre 2012, avec une formation similaire (Harold Mabern (p), Joris Teepe (b)) pour deux soirées, aussi exceptionnelles. Les saxophonistes Alexander et Herring, qui jouent ensemble depuis des années, avec trois albums live au compteur, font partie des grands duos aujourd’hui incontournables. Par leur jeu passionné, leur swing gorgé de blues, la complémentarité de leur style, entre la fureur de l’alto et la clarté du ténor, leur connaissance de la tradition et proximité avec les anciens, ces deux géants exaltent le hard bop dans des sets épatants, sans concession ni nostalgie.
Qu’ils jouent des standards («Love Walked In», «Firm Roots», «Limehouse Blues», «On The Sunny Side Of The Street»), des titres moins joués («You Leave Me Breathless», «The Beehive» de Mabern) ou des compositions personnelles («Timothy» d’Herring, «Nemesis» et «Eddy Harris» d’Alexander), ils sont rodés à toutes les situations. Ils pouvaient aussi compter sur une rythmique soudée et très solide, entre Dudli, injectant des rythmes brésiliens, Nikolic, aux mille nuances, et le jeune Victor Gould, au toucher délicat, aux solos pleins d’énergie, révélation de cette formation, par ailleurs membre du groupe de Wallace Roney. Sans aucun doute, une des plus belles soirées de l’année. MP

Texte et photos: David Bouzaclou, Georges Herpe, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez, Yves Sportis
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Nicole Taylor © Mathieu Perez

Nicole Taylor
Hôtel de Talleyrand, Paris 8e, 17 février 2016


Dans le cadre du Black History Month, qui célèbre chaque année, au mois de février, le rôle des Afro-Américains dans l’histoire américaine, l’Ambassade des Etats-Unis de Paris invitait, le 17 février, la soprano Nicole Taylor et le pianiste Daniel Ernst, par ailleurs attaché de presse à l’Ambassade, en poste à Prague, à se produire pour un récital de spirituals à l’Hôtel de Talleyrand. Quelques heures avant le concert, en début d’après-midi, un atelier était organisé avec Taylor et l’association Voix en Développement, fondée par la chanteuse lyrique Malika Bellaribi Le Moal, et en sa présence, dont l’action «Une diva dans les quartiers» favorise la pratique de l’art lyrique dans les quartiers défavorisés.

Après s’être présentés, dix-huit participants, résidant à Créteil, Bondy, Nanterre, ont expliqué la place que tenait la musique dans leur vie quotidienne, soulignant ses vertus curatives. Sous la conduite de Taylor, ils se sont livrés pendant deux heures à divers exercices de respiration avant de travailler le refrain de deux chants, «Couldn’t Hear Nobody Pray» et «Fix Me, Jesus». Pour le récital, Taylor, accompagnée de Ernst depuis cinq ans, a choisi des spirituals écrits par des compositeurs afro-américains. Si le choix des chants est personnel, il est aussi, pour Taylor, l’occasion de replacer la place de ces spirituals dans un contexte historique, dans le répertoire de la musique américaine et d’insister sur l’importance de ces compositeurs afro-américains, dont certains, comme H. Leslie Adams, sont vivants. Le programme se composait donc de compositions de Florence Price, William Grant Still, Robert MacGimsey, Margaret Bonds, H. Leslie Adams et d’arrangements de Moses Hogan («Deep River»), H. T. Burleigh («Little David Play On Your Harp», «My Lord What A Mornin’»), Lawrence Brown («Joshua Fit De Battle Ob Jericho»), John Work («This Little Light of Mine»), Hall Johnson («Couldn’t Hear Nobody Pray») et de «Lord, How Come Me Here?» et «Amazing Grace».
Au cours de la soirée, l'émotion était palpable, le chant articulé, sincère de Taylor, et le jeu clair d'Ernst. On ne pouvait mieux célébrer la mémoire af
ro-américaine.

Texte et photo: Mathieu Perez
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016


Wynton Marsalis © Sylvain De Gelder by courtesy of Ambassade des Etats-Unis

Wynton Marsalis & Jazz at Lincoln Center Orchestra
Paris, 3 et 4 février 2016

Début de tournée pour le big band de la célèbre institution new-yorkaise qui depuis maintenant 30 ans a décidé de consacrer une partie de son énergie et de ses moyens au jazz, un art musical natif des Etats-Unis. Bientôt 30 ans également que Wynton Marsalis est à la direction du paquebot Jazz at the Lincoln Center. C’est dire l’importance de Wynton Marsalis dans le développement du département de la prestigieuse institution qui jouit aujourd’hui de moyens considérables et a un rayonnement planétaire. Le Lincoln Center for the Performing Arts, c’est 19 salles, 8000 salariés, 5 millions de spectateurs par an, et un budget de 450 millions de dollars. Le Lincoln Center, c’est la maison du Metropolitan Opera, de la Chamber Music Society, du Lincoln Center Theater, de la Juilliard School, du New York City Ballet, du New York Philarmonic…
C’est aujourd’hui la maison de Jazz at Lincoln Center, et il ne fallait pas moins que la personnalité hors norme de Wynton Marsalis pour faire franchir au jazz, en trente ans, l’étape de la reconnaissance institutionnelle, sans en affaiblir ou dénaturer le message. Il y a chez cet homme non seulement une grande personnalité artistique mais également politique, au sens noble, car construire avec autant de pression et de responsabilité un tel édifice relève de l’impensable quand on se souvient de la situation du jazz à la fin des années 1980. Le siècle du jazz avait besoin de cette reconnaissance non pour la mondanité et la mode mais pour sa mémoire, pour sa place au cœur d’une institution très représentative sur le plan artistique et de l’histoire des Etats-Unis.

Cette personnalité polymorphe, nous avons pu encore l’apprécier, aussi bien dans une réception très musicale  par l’actuelle Ambassadrice des Etats-Unis à Paris, la sémillante Jane Hartley, aussi douée que Wynton Marsalis pour la communication, que par le concert du big band du Lincoln Center, à l’Olympia. 



Wynton Marsalis et Hugo Afettouche © Sylvain De Gelder by courtesy of Ambassade des Etats-Unis


Take I. The American Embassy, 3 février 2016

Le 3 février, Wynton Marsalis était l’invité d’honneur d’une réception donnée à la résidence de l’ambassadrice des Etats-Unis, Jane Artley, à la veille de son concert à L’Olympia avec le Jazz at Lincoln Center Orchestra. Un peu plus tôt dans l’après-midi, l’Ambassade avait organisé une masterclass avec deux membres du big band: Walter Blanding (ts) et Marcus Printup (tp), à La Courneuve (93). Un atelier à destination d’adolescents qui ont débuté depuis septembre dernier l’apprentissage d’un instrument au sein de la Fabrique Orchestrale Junior de Bruno Wilhelm (s), lequel prodigue un enseignement oral tel que pratiqué à l’école Landry Walker de New Orleans. Ce moment a été riche et émouvant pour les jeunes musiciens qui ont eu également le privilège d’assister, le lendemain, à la répétition du LCJO à L’Olympia.

Le soir, Wynton Marsalis était donc reçu dans les salons de l’ambassadrice. Il a pris la parole pour rappeler les liens historiques et culturels étroits entre la France et les Etats-Unis, liens qui ont participé de l’identité du jazz: de la possibilité donnée par les Français de La Nouvelle-Orléans aux esclaves noirs d’utiliser les percussions (qui a été l’un des conditions ayant permis l’élaboration du jazz à Crescent City), à la reconnaissance artistique donnée par la France, dès l’après Première Guerre mondiale, et en particulier par Jazz Hot, nommément cité par Wynton. Après quoi, le directeur de Jazz at Lincoln Center n’a pu s’empêcher de sortir sa trompette pour un petit bœuf tout à fait épatant avec les musiciens (Camille Grillon, g, Ghali Hadefi, g, Hugo Afettouche, as) venus animer avec talent la soirée, auxquels s’est joint l’excellent Dan Nimmer (p). Un véritable bonheur pour l’assistance où se trouvaient quelques musiciens, dont Joan Minor, Darryl Hall et Olivier Hutman. JP

© Yves Sportis

Take II. L’Olympia, 4 février 2016

Devant une salle comble, ce qui n’avait rien de surprenant, malgré les fouilles inacceptables à l’entrée qui ternissent le savoir-vivre démocratique à la française, quoi qu’en dise notre état d’urgence sans discernement, la soirée fut excellente de bout en bout, avec un Wynton Marsalis, confiné modestement à son pupitre de trompette, et qui anima de sa place, avec clarté et simplicité, une soirée où le jazz de répertoire fut mis en valeur dans toutes ses dimensions.

Signalons d’abord la grande place accordée à George Gershwin: il y avait dans chacune des deux parties plusieurs de ses compositions dans des relectures jazziques: le «Summertime» de Sidney Bechet, revisité par Victor Goines, dans ce lieu, l’Olympia, siège du fameux concert du grand saxophoniste néo-orléanais, célébré à l’automne dernier en ce même lieu, montre que Wynton ne laisse rien au hasard, ni le jazz, ni l’histoire du jazz, celle de France en particulier. Il est savant. Il y eut encore à l’orée de la seconde partie, le Rhapsody in Blue arrangé par Billy Strayhorn et relu ici par Ryan Kisor, Victor Goines, Sherman Irby et Dan Nimmer. Il y eut enfin le «I Got Rhythm» arrangé par Don Redman. Dans ces thèmes, l’orchestre, d’une souplesse et versatilité absolue, se plie aux nécessités de la musique, avec toujours de grands solistes, au son très personnel, d’un niveau artistique exceptionnel et d’une musicalité dans l’esprit. Une performance que Wynton Marsalis a favorisé en choisissant la stabilité et le travail de fond de l’orchestre plutôt que le clinquant du all stars.

© Georges Herpe

Les autres «classiques» interprétés, cela ne surprendra pas, se nomment Thelonious Monk («We See», en ouverture, un beau «Ugly Beauty» par la section de saxophones, d’une suavité extraordinaire), Duke Ellington. Parmi les inattendus, un bel arrangement d’un thème de Stevie Wonder avec un chorus de Marcus Printup. Et, bien sûr, une conclusion dans l’esprit néo-orléanais avant un rappel triomphal où Wynton Marsalis fit apprécier ses qualités hors norme d’instrumentiste virtuose et de musicien explosif.

Mais le Lincoln Center Jazz Orchestra est un collectif, et il laisse beaucoup de places aux compositions et arrangements de ses musiciens: Ted Nash, Chris Crenshaw, Carlos Henriquez (pour la tendance latine) ont ainsi pu mettre en valeur leurs compositions et arrangements au sein du big band.

Il y eut des thèmes dédiés à de beaux ensembles de trombones, de trompettes, de saxophones, avec une section rythmique parfaite, où Ali Jackson impose ses qualités de puissance et de nuance. Carlos Henriquez est un bassiste parfait, puissant et essentiel. Quant à Dan Nimmer, il alterne les références à l’histoire du piano jazz de big band, les clins d’œil à Erroll Garner et les fulgurances modernistes, parfaitement à son affaire dans ce big band historique autant dans son approche que dans sa qualité. La section de saxophones est très équilibrée avec le très spirituel Walter Blanding. Les trombonistes sont des virtuoses et Vincent Garner a fait admirer son expressivité quand Chris Crenshaw a chanté le blues, une permanence du Lincoln Center Jazz Orchestra. On ne dira rien d’une section de trompette où les instrumentistes atteignent une telle virtuosité tout en restant si modestement au service de la musique. Du grand art.

© Georges Herpe

Le Lincoln Center Jazz Orchestra, en alliant la maîtrise d’un directeur savant1 qui construit une œuvre et d’une formation régulière et exceptionnelle2 dans toutes ses composantes, restitue la magie des grands big bands historiques où chaque moment de musique étonne et affole, car on en prend plein les yeux, les oreilles et le cœur. Il y a des concerts comme ça. Parfait! C’est sans doute ce qui dérange chez Wynton Marsalis. Il est maintenant là depuis si longtemps et toujours si exceptionnellement parfait dans tout ce qu’il fait… presque surhumain. YS

1. Le 6 février, Wynton Marsalis a justement été fait Docteur Honoris Causa de l’Université de Lyon, cf. jazz-rhone-alpes.com n°590 du 8 février 2016 et notre "Hot News" du 8 février.
2. Le Lincoln Center Jazz Orchestra: Wynton Marsalis (tp, dir), Ryan Kisor tp),Kenny Rampton (tp), Marcus Printup (tp), Chris Crenshaw (tb, voc, soubassophone), Vincent Gardner (tb), Elliot Mason (tb), Paul Nedzela (ss, bar, bcl), Walter Blanding(ss, ts, cl), Sherman Irby (as, ss, fl, cl), Ted Nash (as, ss, fl, cl), Victor Goines(ss, ts, cl, bcl), Dan Nimmer (p), Carlos Henriquez (b), Ali Jackson (dm)

 
Jérôme Partage et Yves Sportis
Photo © Sylvain De Gelder by courtesy of Ambassade des Etats-Unis, Georges Herpe, Yves Sportis

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Cotton Belly’s © Jérôme Partage


Paris en clubs
Décembre 2015 et janvier 2016

Le 11 décembre, Amnesty International organisait au Centre Cerise (Paris 2e) un concert de soutien à Albert Woodfox, un ancien militant des Black Panthers, condamné sans preuve pour meurtre en 1972 et détenu depuis à l’isolement dans le pénitencier d’Angola, en Louisiane (voir notre Hot News du 10/12/15). Le blues s’imposait pour une telle soirée et il fut donné par le groupe Cotton Belly’s, venu jouer amicalement pour la cause. Habituellement en quartet, c’est sans leur batteur que Yann Malek (g, hca, voc), Jérôme Perraut (elg) et Christophe Etienne (b) se sont présentés devant un public réceptif à l’énergie envoyée. Avec un subtil équilibre entre blues acoustique et électrique, le trio a déroulé un set de reprises bien réarrangées («I Got a Woman» de Ray Charles et «Superstition» de Steevie Wonder bluesifié et finalement meilleur que la version originale plutôt soul-disco) et des compositions de bonne tenue comme «Shy Boy» ou «Hard Times».
On espère que dans sa cellule de 9m2, Albert Woodfox recevra lettres, photos du concert et même le disque de Cotton Belly’s, autant de témoignages de sympathie, et peut-être une petite source de réconfort. JP

Renato d'Aiello et Rachel Gould © Patrick Martineau



Le 19 décembre, Rachel Gould était au Sunset. La chanteuse américaine, qui vit aujourd’hui en Hollande, a chanté avec les plus grands jazzmen: Chet Baker, Phillip Catherine, Horace Parlan. Elle avait réuni autour d’elle Renato D’Aiello (ts), qui a déjà fait une tournée en Europe avec elle en 1996, Laurent Epstein (p), Fabien Marcoz (b) et Stéphane Chandelier (dm). Après un scat d’ouverture, suivi d’une prise de parole de chaque musicien,Rachel a enchaîné «More Than You Know» et «Empty Room». Mais c’est avec un duo entre voix et sax, sur une composition explorant le thème de «All of Me», que l’on entra vraiment dans le concert: «Birthday», «There Is no End», «Do You Feel Xhat I Feel»… L’ambiance était posée et il ne nous restait plus qu’à déguster en silence, une saveur exotique sur «At the Mambo» (Benson) en guise de final. PM

Le New Morning affichait complet le 10 janvier pour Cécile Mc Lorin Salvant (voc), soutenue par le trio d’Aaron Diehl (p). Le premier morceau, «Jeepers Creepers» (Nina Simone) est l’occasion pour les musiciens – Aaron Diehl, Paul Sikivie (b) et Lawrence Leathers (dm) – de se présenter à travers leurs solos et d’enchainer sur une première ballade «So in Love» (Cole Porter), avant de poursuivre par«Mad About the Boy». L’ambiance est intimiste et le piano envoûtant pour l’introduction de «Fog» composition de son dernier album For One to Love. Puis Cécile nous emporte sur «La Route Enchantée de Charles Trenet» et celle des «Wifes and Lovers», chanson écrite en 1960. Après la superbe reprise issue de West Side Story («Something’s Coming») qui enthousiasme le public, elle laisse le trio seul sur scène pour mettre fin au premier set.
Cécile McLorin Salvant © Patrick Martineau«Personne ne veut de moi, personne n’entend ma voix» interprétation de la chanson de Damia à la reprise: mais qui pourrait la croire devant une telle démonstration de son talent! L’artiste aime aussi à raconter des histoires comme en introduisant «Never Will I Marry» qu’elle traduit elle-même en riant devant un public aux anges. Aaron Diehl et Lawrence Leathers se partagent les solos sur «Let's Face the Music and Dance» avant «Somehow I Never Could Believe» tiré de l’opéra de Kurt Weill, sur un arrangement d’Aaron Diehl, morceau qui confirme la liberté vocale de Cécile McLorin, qui lui vient sans doute de sa formation lyrique. La chanteuse termine sur «Je ne pourrai jamais vivre sans toi» reprise des Parapluies de Cherbourg, preuve que l’on peut swinguer en français. Après quatre rappels, dont un a capella, Cécile McLorin quitte la scène devant un public définitivement conquis. PM

Le Caveau de La Huchette, rendait hommage, le 12 janvier, au regretté Marc Thomas qui devait initialement se produire ce soir-là. C’est donc son groupe qui a célébré son souvenir: Jean-Christophe Vilain (premier trombone chez Bolling), Guillaume Naud (p), Jean-Luc Arami (b) et Vincent Frade (dm). On retiendra, pour le premier set, une belle version de «Too Close for Comfort» sur laquelle on croyait presque entendre la voix Marc Thomas. Quelques musiciens étaient également venus jammer en l’honneur de leur copain disparu: Larry Browne (tp, voc), et un autre crooner, habitué des lieux, Austin O’Brien, qu’on a entendu sur «All of Me». JP

Elios Ferré © Patrick Martineau

Le 21 janvier, le trio Boulou Ferré-Elios Ferré-Christophe Astolfi donnait à l’Atelier Charonne deux sets très puissants. Jouant des titres de son nouvel album, intitulé Quand le jazz rencontre la chanson française, ce nouveau trio nous promène dans ses quartiers de prédilection à Paris, de Montparnasse à Montmartre, et à travers l’histoire de sa famille, de sang et de cœur. On y croise donc Gainsbourg, Brassens, Bachelet. Qu’il joue en solo ou accompagné, Boulou Ferré est la perfection musicale, avec sa voix artistique aiguisée et son immense culture musicale, du jazz à la musique baroque et contemporaine. Elios, le son qui sent le vécu, avec cette chaleur et ce naturel irrésistibles, nous prend par son savoir-faire pour les belles mélodies. Au milieu de ces deux fauves, Astolfi trouve sa place, avec ses interventions sensibles et justes, dans un trio où on s’écoute et s’accompagne.
Si les frères Ferré s’inscrivent dans la lignée des grands guitaristes de jazz, qui pulvérisent les frontières musicales, il est dommage qu’ils soient aujourd’hui cantonnés à ce restaurant où on respecte plus les plats que les artistes. MP

Le 22 janvier, au Caveau de La Huchette, Michel Pastre (ts) était accompagné de César Pastre (p), Raphaël Dever (b) et Laurent Bataille (dm) venu effectuer un remplacement de dernière minute. Le Caveau, rempli de joyeux noctambules et de nombreux danseurs, dont certains couples impressionnants de technique (on a tout de même déploré une bière renversée), a réservé un accueil chaleureux à ces quatre excellents musiciens qui ont attaqué le premier set avec un«Perdido» nerveux. Un beau dialogue s’est instauré entre père et fils sur «Ain’t Misbehavin», donnant l’occasion à César d’exprimer un swing ample et naturel. Michel, à la fois en puissance et en finesse, a également trouvé un soutien impeccable auprès de Dever, contrebassiste solide, et de Bataille qui a donné quelques solos réjouissants.
Une affaire (de famille) qui tourne rond! JP

César et Michel Pastre © Jérôme Partage

Alain Jean-Marie
se produisait le 25 janvier au Duc des Lombards, plein à craquer, pour un set composé de standards. Avec son trio, composé de deux musiciens supérieurs, Gilles Naturel (b) et Philippe Soirat (dm), il jouait, avec excellence et une approche très personnelle, un répertoire nourri de blues et de swing (comme « ‘Round About Midnight »), dont la beauté surgit à chaque intervention. Bien trop peu présent sur nos scènes en leader, il serait temps que les clubs et les festivals présentent ce pianiste au sommet de son art. MP

Le 26 janvier, Le Petit Journal Saint-Michel accueillait Marcel Zanini (cl, ts, voc) qui, à 92 ans, est apparu en bonne forme et entouré de son fils Alain (alias Marc-Edouard Nabe, g), de Patrick Bacqueville (tb), Patrice Authier (p), Pierre Maingourd (b) et Michel Denis (dm). Le son de Zanini au ténor ou à la clarinette reste clair. Et c’est sur son mode humoristique habituel qu’il a interprété ses morceaux fétiches: «Did I Do», «Do You Want to Dance Mam’zelle?», «Rosetta» ou encore «Limbo Jazz» de Duke Ellington. Bacqueville a apporté un soutien bienvenu au leader, tandis que la rythmique «faisait le boulot» en s’amusant de ses facéties. Au second set, à la fin du premier morceau (un «Que reste-t-il de nos amours» assez émouvant), Zanini a décidé de prendre congé, laissant l’orchestre terminer la soirée, mais non sans s’être assuré que tout le monde dans la salle avait bien à manger et à boire! JP

Cela fait sept ans que le Sunset-Sunside, propose, un dimanche après-midi par mois, ses «Jazz et Goûter», un formule qui a pour vocation de faire découvrir le jazz aux plus jeunes (et à leurs parents) et qui fait un tabac! Le 31 janvier, Manu Le Prince (voc) présentait à la jeune assistance le répertoire de Billie Holiday. Accompagnée de son fils Julien Le Prince Caetano (p), de Gilles Naturel (b) et de John Betsch (dm), la chanteuse a su captiver l’attention des petits en leur faisant reprendre les paroles («Blue Moon» qui a donné lieu en fin de concert à un duo avec un jeune fille d’un dizaine d’années) ou ses scats («Lullaby of Birdland», «All of Me»). Un concert didactique (quelques démonstrations de Gilles Naturel à l’appui) à l’issu duquel les enfants se sont pressés nombreux autour du batteur, fascinés à la fois par l’instrument et par son allure de bonze. Always the very Betsch! JP

Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos © Patrick Martineau et Jérôme Partage

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

L'Astrada
Marciac (32), 10 octobre 2015 et 30 janvier 2016

C’est la reprise de la saison culturelle, le 10 octobre, à L’Astrada de Marciac avec un artiste qui n’abuse pas des lieux, puisqu’il n’est pas revenu ici depuis sept ans. Pas moins de deux remplaçants par rapport au personnel annoncé, le bassiste et le pianiste. Wallace Roney, en quintet, présente ses musiciens au début et à la fin du set, laissant place pendant presque deux heures à une musique dense menée tambour battant. C’est avec sa trompette (une superbe Martin) que Wallace Roney communique. Et il raconte une histoire celle de Miles Davis, plus spécialement celui de la deuxième moitié des années 1960. Non seulement le maintien, pavillon dirigé vers le sol, mais aussi le timbre et le phrasé sont ceux de Miles (la sonorité est un peu moins large). Même les rares notes « accrochées » dans l’aigu font authentiques. Le groupe ne connait que les nuances mezzo-forte et forte, et un climat tendu qui fonctionne grâce à un excellent pivot rythmique, le jeune bassiste Rahsaan Carter et l’implacable batteur Lenny White. Pas de standard bop (en dehors du bis, « Milestones », vite mené et où pour la seule fois, Wallace Roney a utilisé la sourdine harmon sans tube placée contre le micro, comme son modèle). Le troisième morceau se voulait être une détente, une ballade (bien commencée ainsi par Wallace Roney, seulement soutenu par le pianiste Anthony Wonsey dans son meilleur moment de la soirée), mais il y a vite un changement de tempo (médium). L’ordre des solos est toujours le même, la trompette en premier, sauf pour le cinquième morceau devant terminer le set, un thème-riff simple et efficace laissant d’abord la « parole» au bassiste Rahsaan Carter (jeune et prometteur), puis au piano, au sax (Ben Solomon, ts, son instant le plus coltranien), à la trompette très brièvement (problème de résistance ?) et au batteur (technique de gaucher sur un agencement de droitier). Les amateurs de Miles Davis ont renoué avec leurs souvenirs.

A nouveau une salle insuffisamment remplie, le 30 janvier, pour une «star» américaine. Le swing ne semble vraiment plus faire recette. James Carter et son Organ Trio - Django Unchained n'en a pas semblé affecté. Au ténor sur lequel il dispose d'un beau son ample (que pour « Le Manoir de mes rêves» et en bis, « Nuages »), à l'alto et au soprano, il nous a proposé un spectacle (aussi par son comportement en scène, débridé et pas morose) centré sur Django (et, pour un thème, Babik). Une vision parfois lyrique (« Douce Ambiance »), toujours swing, mais "libérée”. Pas de récitation à la lettre. Django n'est ici que l'auteur de thèmes. James Carter n'a aucune inhibition sur le saxophone ce qui lui permet d'en tirer l'«impossible» (ou presque), toujours avec imagination et...fantaisie. Gerard Gibbs (né en 1967), disciple de Richard Groove Holmes, venu de Detroit, est un complice efficace pour James Carter. Le jeune Alex(ander) White, ex-complice de Marcus Belgrave, également de Detroit, ne nous était pas connu. Il fut mis en valeur dans « Troublant Boléro » et surtout dans « Impromptu ». Il a assuré tout au long du concert avec technique et swing. Au total, un bon concert.

Michel Laplace
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Lemmy Contantine © Rémi Loca, by courtesy


Lemmy rencontre Sinatra & Django
Théâtre du Marais (Paris 3e), 26 janvier 2016

Cela fait quelques années que Lemmy Constantine est connu des lecteurs de Jazz Hot (voir son interview dans le n°640) qui n’ignorent pas sa double dévotion à Frank Sinatra et à Django Reinhardt. Acteur, chanteur, guitariste, fils d’Eddie Constantine (vedette américaine de la France des années 50 et 60), Lemmy, né aux Etats-Unis mais élevé en France, a parfaitement assimilé sa double culture qui prend chair aujourd’hui dans un joli spectacle: Lemmy rencontre Sinatra & Django (mis en scène par Caroline Loeb) dans lequel, seul en scène et guitare à la main, il passe en revue le répertoire de «Frankie» à la sauce Django. En évoquant ces deux figures, appartenant, à première vue, à des univers assez éloignés (en fait, il est surtout question du personnage de Sinatra: Django restant plus lointain, plus fantasmé, une figure de son rêve gitan), Lemmy raconte entre chaque morceau des souvenirs d’enfance, des anecdotes (vécues ou rapportées) où se croisent son père, Sinatra bien sûr, mais aussi Aznavour ou Sophia Loren.

Les paroles anglaises, interprétées sur un ton de crooner, se marient naturellement avec la guitare swing: «Night & Day», «Nuages», «The Lady Is a Tramp», «Old Man River», etc. La rencontre Sinatra / Django trouvant une belle conclusion sur «Fly Me to the Moon», introduit par les premières mesures de «Minor Swing». Au final, Lemmy Constantine démontre avec talent le lien entre les deux artistes, appartenant à une même civilisation, celle du jazz, dans ses dimensions multiples. Lui-même se situant sur ce trait d’union.

Une rencontre à ne pas manquer, qui se joue chaque mardi à 19h au Théâtre du Marais (37 rue Volta, Paris 3e), au moins jusqu’à fin mars.

Jérôme Partage
Photo © Rémi Loca, by courtesy

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-201

Le Baton Rouge. Jazz Ô Bar
Granville (50), 16 et 23 janvier 2016

A Granville, le jazz se vit toute l’année depuis bientôt un an (anniversaire en mars prochain) grâce à l’initiative heureuse de Roland Girard, le boss du bistro baptisé «Le Baton Rouge», en référence bien sûr à la ville sur le Mississippi, capitale de la Louisiane.

Pour ses soirées Jazz O’ Bar (deux sets à 19h et 21h, généralement le samedi voire plus quand c’est possible) cet amoureux du jazz a fait appel aux forces vives du beau port de pêche et plus précisément pour l’épauler dans la programmation et la communication à Christian Ducasse, photographe émérite, dont on attend impatiemment une exposition sur place, et pourquoi pas pour l'anniversaire. 

Installé non loin de l’Eglise St-Paul, le club est central, et un public local vient renforcer les amateurs du département pour encourager un Roland Girard très dynamique.
Le club est chaleureux, respectueux de la musique sans que personne ne soit brimé, et les efforts de décoration et d’organisation donnent chaque jour plus de corps à ce projet fort sympathique. Parmi les concerts importants de ce début de vie, on a eu la venue de Ronnie Lynn Patterson en 2015.




Eddy Charni, Isabelle Verguet et Marie-Ange Martin © Christian Ducasse by courtesy

Le samedi 16 janvier de cette nouvelle année, l’excellente Marie-Ange Martin (g) était l’invitée et la directrice d’un trio local composé d’Isabelle Verguet (p) et d’Eddy Charni, contrebassiste prometteur, conducteur de train à d’autres heures (ligne Granville-Paris), et habitué du lieu. C’est le disciple et le fils spirituel du grand contrabassiste Wayne Dockery, installé depuis quelques années dans la Manche. Eddy est un élément régulier de la section rythmique maison ; il accompagnait d’ailleurs Ronnie Lynn Patterson.

Au programme de cette rencontre improvisée du 16 janvier –jam session par l’esprit– avec Marie-Ange Martin, dont les cordes ont été inspirées aussi bien par Django Reinhardt que par Pierre Cullaz, des standards comme «Out of Nowhere», «Freddie the Freeloader» (Miles Davis), «Have You Met Miss Jones», «Blue Bossa» (Kenny Dorham), «Bye Bye Blackbird», «C Jam Blues» (Duke Ellington).

On retiendra d’un ensemble honorable, un beau «Along Came Betty» du grand Benny Golson, où ces dames furent très inspirées, un beau «Nuages» de qui vous savez en duo contrebasse-guitare où Marie-Ange fit plaisir à tous et un «Bye Bye Blackbird» où Eddy tint le rôle du soliste inspiré avec le soutien aux petits oignons de ses dames. Un moment de jazz sans prétention, où tous les présents, auditeurs compris, d’une salle pleine comme un œuf, ont été attentifs, et ont vécu une bonne soirée, jazz, c’est-à-dire prolongée par une dose de convivialité et d’humanité indispensable à l’atmosphère du jazz. C’est la récompense de Roland Girard.

La semaine suivante, le programme proposait un beau trio avec en vedette l’excellent David Sauzay (ts), qui a publié en 2015 un hommage à Frank Sinatra (centenaire), Nice & Easy, en compagnie du bon chanteur italien, Walter Ricci. David était brillamment secondé ce 23 janvier par Jérémy Bruger (p), un musicien du cru (Caen) qui vit maintenant entre sa Normandie et Paris où il a déjà son réseau. Son premier disque en trio, Jubilation, a été enregistré en compagnie de Raphaêl Dever et Mourad Benhammou (pour les chroniques: www.jazzhot.net). 

Christophe Bertheas, Jérémy Bruger et David Sauzay © Christian Ducasse by courtesy

A la contrebasse, Christophe Berthéas a tenu avec efficacité le rôle du gardien du temps, s’autorisant quelques excursions en chorus. Le répertoire était composé de beaux standards, comme «Gone With the Wind», «All the Things You Are», «Satin Doll», «Speak Low»… mais la présence de David Sauzay nous valut un magnifique «Amsterdam After Dark» en référence au grand George Coleman et un «Misty» d’Erroll Garner dans sa lecture coltranienne. David Sauzay, utilisant au mieux le cadre du Baton Rouge, s’est fait plus intime, avec un son filé parfois, avec ces doubles sons du Coltrane première manière, avec de belles envolées et un petit passage en soliste tout à fait remarquable.
Jérémy Bruger était pour nous la découverte du jour. Il a parfaitement intégré dans son jeu ce qui fait de lui un vrai pianiste de jazz: nuances de blues, swing, accent, écoute et toujours des moments de virtuosité dans l’esprit, sans démonstration, qui sont le signe d’une sagesse certaine bien qu’il soit encore jeune.

Pour terminer la soirée sur une joyeuse note d’espoir, David a invité ses deux fils, Gabriel (cb) et Gaspard (tp), sur deux standards du jazz, et tout le monde s’est bien tiré de cette affaire de famille, dans un moment de pur esprit jazz: rencontre et transmission.

C’est ce qui est précieux dans ce bar intimiste où le public, sur le modèle de Roland Girard, est à l’écoute, discret. Ce pourrait être un nouveau modèle du jazz pour nos provinces qui manquent si souvent de cette proximité chaleureuse avec le jazz, une musique pourtant adaptée à cette échelle très humaine. 

Et il y a beaucoup de très bons musiciens de jazz en France qui n'attendent que ça! Beaucoup de jeunes et de toujours jeunes, car le jazz conserve, qui peuvent avantageusement enrichir les soirées du samedi soir, particulièrement pauvres par ailleurs… A ce sujet, le public pourrait s’inspirer de l’exemple de David Sauzay, et venir avec les enfants, les adolescents en particulier, pour écouter du jazz, une manière d’apprendre que les décibels ou la foule ne font pas la qualité.

Pour la recette de ce gumbo granvillais très réussi, adressez-vous au boss, il aime partager son amour du jazz, il vous la donnera certainement. A bientôt donc pour un bel anniversaire, le premier, avec trois concerts sur trois jours. Au menu encore secret, mais il y a eu des fuites: du jazz new orleans par le gratin des musiciens de ce style en Normandie, du jazz de Django, avec une violoniste à découvrir, et du bebop qui déménage… Il est recommandé de réserver. Des précisions sur le programme bientôt!

Baton Rouge, soirées Jazz O’Bar. 21, rue Saint-Paul. Tél. 06 03 93 32 96 ou 09 73 57 55 15
www.facebook.com/batonrougejazzgranville


Yves Sportis
Photos © Christian Ducasse, by courtesy

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Natacha Wuyts © Pierre Hembise


Bruxelles en janvier (et en chansons)
Jazz Station (Bruxelles), 9 et16 janvier 2016

L’année dernière, le Théâtre Marni, l’Espace Senghor et la Jazz Station se sont alliés pour présenter en janvier un éventail de concerts qui visitent «les» jazz et les musiques cousines: le River Jazz Festival était né; une manière de pallier à la désaffection d’un public tenté de privilégier, le même mois, les grandes productions (Flagey, Bozar, AB ou Djangofollies). Il ne faut toutefois pas voir dans cette démarche l’unique souci d’être compétitif; ces acteurs et d’autres (Sounds, Music Village, Archiduc…) se retrouvent ailleurs, réunis sur le site www.jazzbrussels.be initié par la Ville. La promotion commune (affiches, oriflammes, programmes, site web….), enrichie et plurielle, profite à tous, touchant un public large qui découvre de nouveaux acteurs du jazz national et international. Le succès magistral du premier festival a généré une seconde édition, avec, au choix: Dick Annegarn (voc, g, har), Natacha Wuyts (voc), Nikolas Anadolis (p), Bai Kamara Jr., le Jazz Station Big Band, Tutu Puoane (voc) et Tineke Postma (as, ss), Roby Lakatos (vl) et Biréli Lagrène (g), une carte blanche à Stephan Pougin (perc) avec Steve Houben (as) et Alexandre Cavaliere (vl) ea., Macha Ghariban (p, voc), Toine Thys For Kids et un «coup de chapeau» à Laurent Blondiau (tp) qui occupe les trois salles, le même soir, de 18h à minuit; trois concerts avec trois formations différentes. Accrochées, dans les trois salles aussi: trois fois quinze œuvres magnifiques du dessinateur Herb Cells; des illustrations qui mêlent taches de café et encre de Chine.

Tineka Postma © Pierre Hembise

La Jazz Station affichait complet dès le début du mois pour les cinq concerts programmés. Soit: cinq fois une centaine d’entrées sur réservations. Nous n’avons malheureusement pas pu tout voir! Le samedi 9, la chanteuse Natacha Wuyts était très bien accompagnée par Sabin Todorov (p) Victor Foulon (b) et Jérôme Baudart (dm). Même si le jeu du batteur m’est apparu manquant parfois de légèreté, j’ai vécu un excellent concert, bien en place. Natacha Wuyts est une artiste bourrée de swing, à l’égale du meilleur instrumentiste et elle scatte à tout va. Ce soir-là, le répertoire rendait hommage à la grande Anita O’Day avec une quinzaine de standards: «Tenderly», «Sweet Georgia Brown», «Night Bird» d’Al Cohn, «Bewitched» de Rogers & Hart, «Whisper Not» de Benny Golson, «Just One of Those Things» de Cole Porter, «S’Wonderful» et «But Not For Me» de George Gershwin… Le pianiste Bulgare (Bruxellois d’adoption) est un parfait accompagnateur et un soliste inspiré qui alterne sa palette colorée au chant vigoureusement rythmique de Natacha Wuyts. La chanteuse, biberonnée dans une famille de musiciens, formée au célèbre Jazz Studio d’Anvers, mérite à coup sûr une renommée qui devrait aller bien au-delà des frontières du royaume. Mais, à 37 ans, le désire-t-elle vraiment? (écouter Natacha Wuyts et Charles Loos: «Nature» (Quetzal QZ 142).

Tutu Puoane © Pierre Hembise

Le samedi 16, ce fut une autre chanteuse pour un autre hommage d’une toute autre couleur. Je vous ai sans doute déjà raconté tout le bien que je pense de Tutu Puoane. Arrivée en Hollande en 2002 en provenance de son township de Pretoria, Nonthuthuzelo Puoane a étudié à La Haye avant de se fixer à Anvers, où elle épouse Ewout Pierreux (p). Très vite, on est impressionné par la puissance de sa voix, son articulation parfaite, son sens du rythme et ses modulations africano-jazz. Elle chante Billie Holiday, Nina Simone et, bien sûr: Myriam Makeba. Elle enregistre «Song», «Quiet Now» (Safrane), «Mama Africa», mais aussi: avec Bert Joris (tp), le Brussels Jazz Orchestra et l’Orchestre Philharmonique de Flandre. A 37 ans (comme Natacha Wuyts), la jeune femme awardée dans son pays d’origine, connait en Belgique et en Europe un succès à la mesure de ses grands talents, ce qui ne l’empêche pas de laisser place à des prestations plus intimistes comme celle qu’elle avait réservé à la Jazz Station. Cette fois, avec son quintet belgo-batave – Ewout Pierreux (p), Tineke Postma (as, ss) Clemens van der Feen (b) et Jasper van Hulten (dm) – elle avait choisi de rendre un hommage appuyé à Joni Mitchell (voc, CDN): une passionaria souvent reprise au répertoire des jazzmen. Outre le célèbre «Clouds» de la Canadienne, nous avons relevé: «God Must Be a Boogieman» (beau solo de Tineke au soprano), «My Old Man»: un blues qui valut à Tineka Postma (ss) le qualificatif de My Sister From Another Continent; suivirent: «Big Yellow Taxi» puis: «Hejira» qu’avait enregistré Joni Mitchell en compagnie de Jaco Pastorius. Aucune faute ne fut à relever au cours de ce splendide concert; chaque musicien dévoila ses plus beaux atours. Nous ne connaissions pas Jasper van Hulten; son drumming souple et précis est digne de son compatriote Van Oosterhout. Quant à Tineke Postma: c’est une des meilleures altistes européennes. Clemens Van der Feen, à la guitare, nous offrit un duo minimaliste avec la chanteuse. Nous le préférons à la basse! L’organisation générale du répertoire (à l’initiative sans doute d’Ewout Pierreux) était très recherchée avec des intros sax-voix, des enchaînements de solos au piano puis à la batterie, des chorus scat & piano, des passages à l’archet … Tutu Puoane vit ses paroles; sa voix est vraiment exceptionnelle. En second bis, elle nous offrit un chant traditionnel afrikaans-zoulou du plus bel effet.


Jean-Marie Hacquier
Photo © Pierre Hembise

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Bruxelles en novembre (et en vie)
Studio 4 de Flagey, Jazz Station (Bruxelles), 17 et 28 novembre 2015

Paris-Bruxelles: l’horreur! Touché au cœur de ses valeurs de partage, le jazz pleure! Les artistes, les promoteurs et les organisateurs ont hésité avant de choisir la vie. En cette seconde moitié de novembre, nous avons vécu nos projets, jour après jour dans un mélange de tergiversations, d’annulations et de confirmations. Le degré «4» d’alerte maximale avait aussi touché Bruxelles mais Aznavour a chanté l’amour à Forest-National, Joshua Redman et son quartet James Farm ont illuminé le Studio 4 de Flagey. Annulés toutefois: Roberto Fonseca et Chano Dominguez (p)ou encore la soirée consacrée au jazz luxembourgeois à la Jazz Station.

James Farm © Pierre Hembise

Quelques sièges restèrent vides au concertdu quartet James Farm (Joshua Redman, ts, ss, Aaron Parks, p, Matt Penman, b, eb, Eric Harland, dm) au Studio 4 de Flagey, le 17 novembre. Malgré la fouille corporelle à l’entrée, nous étions présents, recueillant tout ce que cette musique possède d’énergie positive. Fort intelligemment, Joshua Redman attendit la fin du concert pour rappeler l’importance de la musique pour la paix, mais aussi: l’empathie des musiciens et du peuple américain pour l’Europe endeuillée. Quant au concert: ce fut une merveille! Le groupe parle d’une seule voix; la construction est limpide, la musique coule, légère. Le répertoire visite le dernier opus avec quelques incursions dans le précédent. Les structures vont du néo-classicisme aux incursions libertaires («It’s Night Here»), jusqu’aux modalités («City Folk») en passant par des songs («Otherwise»). Redman est loin de tirer la couverture à lui; chaque musicien a sa part de gloire: Aaron Parks (p) avec les harmonies délicates d’une ballade-cantique: «Farms»; Matt Penman (b): en un solo inventif et souple sur «North Star» avant d’ouvrir en ostinato pour lancer son confrère pianiste. Remarquables aussi: l’unisson ténor & basse ou l’échange entre Eric Harland (dm) et Aaron Parks aux keyboards («Unknow»). Impressionnant: le jeu fin de Harland, continuellement soutenu par la charleston en accompagnement comme en solo. Visiblement heureux d’être là avec nous, Joshua Redman déclarait à la suite du troisième thème:«J’adore Bruxelles pour l’animation de la ville, ses nombreux clubs de jazz et son ouverture à toutes les cultures (traduction libre)!» En rappel, un chaleureux «Ornithology» communiait en «merci».

Greg Houben et Cédric Raymond © Pierre Hembise


Le 28 novembre, Greg Houben (tp, flh) retrouvait la Jazz Station; un bail qu’on ne l’avait plus écouté dans cette formule néo-bop, post-Baker, occupé qu’il était par sa face théâtreuse d’heureux cueilleur de miel (entendez: «Happy Culture», son groupe avec Fabien Fiorini). Heureux, nous l’étions aussi de pouvoir retrouver ce quartet presqu’entièrement liégeoisavec Pascal Mohy (p), Antoine Pierre (dm) et Cédric Raymond (b). Une fois de plus, Pascal Mohy nous est apparu lyrique, envoûté («I Remember You», «I Mean You»), investi dans ses interventions jusqu’à en oublier de passer le relais au bout du nombre de choruses convenus («All The Things You Are»). Avec Greg, ils ont écrit «Mademoiselle Croissant»: une composition qui sera le seul morceau joué à la trompette bouchée. Antoine Pierre (dm), en assurance croissante, est sollicité par tous; discret, il attendit patiemment qu’on l’invite en solo («I Remember You») ou en 4/4 (All The Things You Are»).

J’avais écouté Cédric Raymond (b) avec des groupes d’obédiences diverses; ce samedi-là, j’ai été subjugué par la justesse de son jeu et la finesse de ses lignes («Avarandado», «I Mean You», «Mademoiselle Croissant»). Multi-instrumentiste - il joue aussi du piano et de la batterie, sa modestie cache un très grand talent qui doit éclater, être reconnu. Un peu court en lèvres sur le premier thème («Without The Sound»), Grégory Houben est monté en puissance au long du répertoire. Avec «Avarandado» de Caetano Veloso, il a tenu à réaffirmer son amour du Brésil. Nous attendions qu’il chante l’un ou l’autre thème; ce fut peine perdue. L’arrière-petit-cousin de Jacques Pelzer, arrière-petite-pupille de Chet Baker nous avait habitués à séduire par l’embouchure du bugle. Il fallut attendre «All The Things You Are» et «Misty» - joué en bis – pour retrouver ce velouté qui plait à nos oreilles. Nonobstant une belle attaque sur un blues de Kenny Dorham, Greg ne joue pas toujours straight ahead; on apprécie, par exemple: ses étranglements sur «A Flower As A Love Song End» de Billy Strayhorn. A coup sûr, ce beau quartet mérite des engagements plus nombreux.


Jean-Marie Hacquier
Photos © Pierre Hembise

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Jorge Pardo © Patrick Dalmace


Jorge Pardo Trio
Roche de Palmer, Cenon (33), 5 novembre 2015

Ce 5 novembre était à marquer d’une pierre blanche avec la venue au Rocher de Palmer à Cenon du trio du saxophoniste madrilène Jorge Pardo (voir notre interview dans ce numéro 674), tant sa présence est rarissime dans l’hexagone. Jorge Pardo débute ce concert seul à la flûte avec deux belles versions de «La Danse du Feu» de Manuel de Falla et du «Bolero» de Ravel. De la créativité, de la personnalité, un souffle -puissant pour un flûtiste- permettent dès les premières notes de mesurer l’envergure du musicien. L’entrée du jeune percussionniste Juan Manuel El Bandolero Ruíz - entendu un temps avec Dave Holland - au cajón donne une assise gitane mais moderne à l’interprétation des variations sur ces deux thèmes et marque le début d’un dialogue entre Pardo et ses partenaires. Le flûtiste s’efface le temps d’un thème pour introduire Jose Mi Carmona, magnifique guitariste de la grande famille des Habichuela. Il improvise sur la «Granaina» et la «Pavane» de Ravel et, en hommage à la Tia Habichuela, une pièce du même nom. Débutent ensuite les créations de Pardo - création au sens où l’apport de Jorge à un thème existant transcende totalement celui-ci. Le flûtiste-saxophoniste use d’une virtuosité sans outrance, ciselant ses compositions en osmose parfaite avec ses partenaires; Carmona, inspiré, rapide, brillant; «Bandolero» utilisant essentiellement et avec discrétion, caisse claire, grosse caisse et charleston et à profusion son cajón. Passé au saxophone ténor Pardo offre Por alegría le thème que Camarón a dédié à La Perla de Cádiz puis Por soléa, «La Historia de un amor» introduit par le duo guitare et cajón. Dans cette interprétation le bolero se parfume de jazz dans le solo de saxophone. Le trio, plein de spontanéité, poursuit dans cette veine se déplaçant imperceptiblement à partir d’un rythme tango-flamenco vers une version personnelle de «Caravan» que les puristes du jazz ne peuvent qu’apprécier. Il traverse au passage deux autres thèmes «Tangroove» (de Carmona) et «Yo no quiero dinero» (J. Pardo). Le soniquete que l’on retrouve tout au long de la prestation fait office de swing et doit attirer les jazzophiles autant que les amateurs de flamenco. Pardo reprend sa flûte pour une ultime suite por buleria, un medley au sein duquel on retrouve des compositions de Jorge et de Paco de Lucía s’achevant sur une standing ovation du public et un rappel offrant une fois de plus une prestation aflamencada d’un grand classique de Mancini «Moon River». Ecrit pour Audrey Hepburn le thème sied parfaitement ce soir à la flûte de Jorge Pardo. Très belle soirée!
Texte et photo: Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Pierre Christophe, Michel Rosciglione, Walter Ricci, Bernd Reiter et David Sauzay © Jérôme Partage


Le Petit Journal Montparnasse
Paris 14e. Festival des 30 ans.
Novembre 2015

En novembre, le festival des 30 ans du Petit Journal Montparnasse s’est poursuivit avec quelques jolies dates. Tout d’abord, le 3 novembre, David Sauzay (ts, fl) présentait son nouvel album avec le chanteur italien Walter Ricci, Nice & Easy. Nous avons récemment brossé le portrait du Napolitain dans la chronique du disque. La performance live joue à son avantage, le charme du crooner opérant sur scène avec un grand naturel. Plutôt qu’à Frank Sinatra, son idole à qui le répertoire choisi était consacré (« Dance With Me », « Nice ’n’ easy », etc.), Ricci fait penser à Harry Connick Jr. dont il est le quasi sosie vocal. Un bon interprète en tous cas, entre swing et bel canto italien (avec un « Buona sera signorina » en version originale). Signalons enfin qu’il figure parmi les onze demi-finalistes de la Jazz Vocals Competition 2015 du Thelonious Monk Institute. Un client sérieux donc… Du côté de l’équipe emmenée par l’excellent David Sauzay, que du beau monde : Pierre Christophe (p), Michel Rosciglione (b) et Bernd Reiter (dm). Un quartet impeccable qui réarrange Sinatra à la sauce bebop. Le pied ! JP

Aurore Voilqué Septet © Patrick Martineau

Le 6 novembre Aurore Voilqué (vln, voc) donnait un premier concert avec son septet. Un nouveau projet et un nouveau répertoire en vue d’un enregistrement en avril 2016. Aurore était entourée de ses fidèles compagnons de scène, Thomas Ohresser (g), Basile Mouton (b) et Jerry Edwards (tb) ainsi que de deux nouveaux soufflants – François Biensan (tp) et Thomas Savy (ts) – et de Romain Sarron (dm). Tout en noir, ses trois cuivres en première ligne, la leader a d’abord dédié ce concert à Charlie Christian avant d’enchainer avec « Gone With That Draft » de Nat King Cole ; Django et sa « Place de Broukere » fut le lien vers « Quand je monte » et « Une Blonde en or » de Henri Salvador. « Black trombone » de Gainsbourg a permis à Basile Mouton de réaliser un solo spectaculaire. Au deuxième set, Hugo Proy (cl) est invité à jouer sur le classique « Bei Mir Bist Du Shoen ». Plus tard, sur le titre « Plus je t'embrasse » de Jacques Hélian, j’ai cru entendre le public murmurer « plus on t’écoute Aurore et plus on aime t’écouter »… Le concert s’est terminé sur un « Fais-moi mal Johnny » endiablé. On a toujours autant de plaisir à écouter Aurore Voilqué. Tant mieux, ce ne sont pas les dates qui manquent… PM

Gilles Seemann, Philippe Pilon, Fabien Mary et Esaie Cid © Patrick Martineau

Le 7 novembre, le sextet Gilles Seemann (p), « Formule Bop », (avec Fabien Mary, tp, Esaie Cid, as, Philippe Pilon, ts, Olivier Rivaux, b, et Sylvain Designe, dm) nous a entrainé dans une esthétique jazz marquée par les années 50 et 60, sans que les morceaux joués soient tous précisément datés de cette période : de « Third Time Around » (Hank Mobley) à « Phrasing » (Roy Hargrove), en passant par « The Tokyo Blues » (Horace Silver), cette formation dotée d’excellents solistes s’est mise au service des arrangements de Seemann. A noter une belle ambiance jazz-club ce soir-là : jolies robes, couples superbes, public très en écoute et salle comble. Le bonheur. PM

Textes et photos : Patrick Martineau et Jérôme Partage
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016


Frederic Borey Quintet © Patrick Martineau

Paris en clubs
Novembre 2015

Le 9 novembre, fut l’occasion de découvrir un nouvel asile pour le jazz à Paris : la péniche Le Marcounet, amarrée à proximité du métro Pont-Marie. Le lieu chaleureux et convivial, où se presse un public plutôt jeune, est animé par Arnaud Séité, un authentique jazzfan. Ce soir-là, Le Marcounet accueillait le quintet de Frederic Borey (ts), composé de Michael Felberbaum (g), Pierre De Bethmann (p), Yoni Kelnik (b) et Fred Pasqua (dm), pour la sortie de son dernier album, Wink (Fresh Sound New Talent). Borey, franc-comtois d’origine, est installé dans la capitale depuis quelques années. Son beau son de ténor commence à rencontrer de l’écho. Produisant un bop élégant, très joliment soutenu par De Bethmann, le groupe a alterné compositions et standards (dont « Get Out of Town » de Cole Porter). Du jazz d’excellente tenue. JP

Le 10 novembre, Ellen Birath était au nouveau rendez-vous qui s’est installé depuis septembre, « Mardi mondain », un apéro jazz (plutôt chic) qui se tient en plein cœur du « triangle d'or » : le bar Hexagone (Paris 8e). Superbement accompagné par les deux musiciens résidents, Jean-Baptiste Franc (p) et Thomas Racine (dm,) Ellen Birath (voc) a habité la soirée de sa belle présence et de son dynamisme si attachant. Particularité du lieu, des cocktails sont élaborés spécifiquement et au nom des artistes. PM

 Ellen Birath © Patrick Martineau

Le 13 novembre, la New-Yorkaise Ayo Awosika (voc, key), accompagnée de Jeremy Lauwrence (elg), était de passage à L’Etage (Paris 10e) pour un set de soul électrifiée mâtinée de jazz. La musicienne possède un univers original, servie par une voix puissante et claire. Le soutien du guitariste, très sobre, confirmant l’ambiance dépouillée, voire mélancolique, dégagé par ce concert.

A la fin du set, nous avons pris un verre. Jeremy avait été mon guide à Philadelphie (Jazz Hot n°658). On a alors entendu dire qu’il y avait eu une fusillade dehors. J’ai rassuré Jeremy. Ce n’est pas un quartier dangereux, tout le monde sort ici pour boire un coup. Et j’ai quitté les lieux en longeant les cordons de police jusqu’au canal Saint-Martin. Les fêtards continuaient de s’amuser dans les bars. Puis, des bribes de conversations inquiètes me sont parvenues. Les restaurants du canal baissaient leur rideau. Tout paraissait si calme vu de là. Etrangement calme pour un vendredi soir… C’était le 13 novembre 2015. JP

Le Duc des Lombard accueillait le 17 novembre le trio du pianiste de Detroit Johnny O’Neal en cette période de post-attentat. L’ambiance est pesante mais le public parisien s’est quand même déplacé comme une réponse citoyenne au nihilisme des assassins. Johnny O’Neal fait partie de ces musiciens pour musiciens qui subliment le soliste que ce soit derrière Milt Jackson, Joe Pass, Ray Brown,Clark Terry ou lesJazz Messengers. On se souvient de ses débuts comme pianiste attitré du club E.J.’s à Atlanta, à la fin des années 70 où il côtoya Zoot Sims ou Scott Hamilton. Après une éclipse de quelques années, il nous revient avec cette superbe tournée qui prolonge l’excellent Live at Smalls avec le même trio. Débutant sur une superbe version de «Uranus» de Walter Davis Jr, le leader démontre son attachement au bop le plus orthodoxe dans la lignée des pianistes du Michigan. On pense également au trio d’Oscar Peterson dans sa façon d’orchestrer la formule du trio avec une grande palette de nuances dans les climats. Sa prestation vocale, bien que limitée, déborde d’expressivité que ce soit sur des standards ou le blues qu’il maîtrise à merveille comme cette fameuse version de «Blues for Sale». Sa jeune rythmique est une véritable horloge suisse dévouée au swing avec un Charles Goold (dm) tout en maîtrise dans la mise en place et Paul Sikivie (b) à la belle sonorité boisée et ronde. Le sommet étant cet arrangement du leader de «Sudan Blue» du saxophoniste Billie Pierce avec ses passages en bloch chords et cette capacité à faire sonner son clavier toujours avec swing. Un pianiste a (re)découvrir, un de ces artisans du jazz qui font de cette musique un art au quotidien. DB

Le 18 novembre, Goran Kajfeš (tp) se produisait à l’Institut Suédois. A la tête de son Subtropic Arkestra (un septet comprenant trois cuivres), il a donné une prestation intéressante, proposant un jazz « fusion » imagé avec de belles couleurs. On n’est certes pas dans une expression swing, néanmoins les talents d’arrangeurs de Kajfeš, imprégnés de ses racines balkaniques, parviennent à mêler avec bonheur les influences les plus variées : latines, orientales, rock, aboutissant à un musique improvisée psychédélique. Les mélanges improbables sont souvent indigestes, mais Goran Kajfeš est un fin cuisinier. A l’issue, le trompettiste a exprimé sa fierté de jouer à Paris, devant un public assez nombreux, attentif, bien qu’en fait pas vraiment disponible pour recevoir sa musique. JP

Sweet Screamin' Jones, Sylvia Howard et Boney Fields  © Patrick Martineau © Patrick Martineau

Le même soir, un peu plus tard, en passant la Seine, c’est un tout autre remède à la mélancolie qu’on pouvait s’administrer : du lourd, du brutal prescrit à grosse cuillère par le docteur Boney Fields (tp, voc) ! Invité du groupe de Sweet Screamin’ Jones (as, voc) au Caveau de La Huchette, l’homme au chapeau melon s’est démené pour dérider l’assistance. Passant d’une évocation de Satchmo (« If You're a Viper »), à celle de Miles (beau son de sourdine sur « I Want a Little Girl ») en passant par le blues (« Come Back Baby »). Côté show, Screamin’ Jones n’est pas en reste (ce n’est pas un excellent chanteur, mais le personnage est plein d’humour). Et les deux cabots de « s’affronter » sur la piste, délaissée par les danseurs, pour une savoureuse « battle » instrumentale. Le deuxième set a démarré avec la seule section rythmique : Patrick Filleul (dm, excellent) et Pierre Le Bot (p, une belle découverte !) et Philippe Dardelle (b). Puis, les deux acolytes ont repris le pouvoir, invitant, pour notre plaisir, l’amie Sylvia Howard (voc) venue elle-aussi à La Huchette chasser les idées noires. Au final, il faut bien l’avouer, le remède de cheval du Dr Fields est le plus efficace ! JP

Aurore Voilqué, Basile Mouton et Thomas Ohresser © Patrick Martineau

Tous les jeudis, un chouette petit bistrot de la rue Oberkampf, La Petite Mercerie, programme du jazz Django. Le 26 novembre, dans un quartier encore convalescent, Aurore Voilqué (vln, voc) nous avait convié à un concert qui s’apparentait plus à une soirée entre copains. Entourée de ses complices Thomas Ohresser (g) et Basile Mouton (b), ce fut pour chacun l’occasion de se retrouver, de s’étreindre, de rigoler autour d’un verre et de faire le bœuf ! Fidèle à ses habitudes, Aurore a alterné le répertoire Django, les standards jazz et le chanson française : « Mélodie au crépuscule », « After You’ve Gone », « La Belle vie » (dédiée au regretté Marc Thomas)… Au deuxième et au troisième sets, plusieurs invités se sont joints au trio : dont le jeune et talentueux Hugo Proy (cl) qui a délivré quelques très bons solos, notamment sur « Swing 39 », Sarah Thorpe (voc) qui a interprété « Love Me or Leave Me » avec conviction et Ellen Birath (voc) qui a apporté son énergie swing sur « Exactly Like You », « Swing Brother Swing » et sur un pétillant « Nagasaki ». Le chant gouailleur d’Aurore, l’émotion de son violon, l’impeccable accompagnement de Thomas et Basile, les belles couleurs d’Hugo et Ellen, la chaleur des amis autour, tout était bon à prendre pour en finir avec novembre. JP

David Bouzaclou, Patrick Martineau, Jérôme Partage
Photos : P
atrick Martineau et Jérôme Partage
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

© Mathieu Perez

Daniel-Sidney Bechet
L'Olympia (Paris 9e). 24 octobre 2015

C’est un concert historique qui se tenait à L’Olympia le 24 octobre 2015, soixante ans après le concert mythique de Sidney Bechet (1897-1959) du 19 octobre 1955. Le cap du million de disques vendus étant franchi, un Disque d’or allait être remis par son imprésario Charles Delaunay, aussi fondateur de Jazz Hot et du label Vogue, à Sidney Bechet, alors une immense vedette populaire, qui décida de la gratuité du concert. L’événement fut un véritable succès et la capacité de la salle, autour de 2000 places, largement débordée. Ce fut l’émeute au point qu’après le concert, les dégâts s’élevèrent à deux millions de francs (fauteuils arrachés, affiches déchirées, etc.).

Dans ce concert, enregistré sur le label Vogue, puis réédité en 1969 sous le titre Le soir où… l’on cassa l’Olympia, on y entend Bechet, longuement acclamé par le public, qui joue avec les orchestres de Claude Luter, d’André Réwéliotty, puis avec les musiciens des deux ensembles.

© Mathieu Perez

C’est donc très ému que le batteur Daniel Bechet arrive sur scène, un portrait de son père projeté en grand dans le fond de la salle. Il est rejoint par Olivier Franc au saxophone soprano (le fils de René Franc, clarinettiste de Bechet dès 1949), Jean-Baptiste Franc au piano, Benoît de Flamesnil au trombone et Gilles Chevaucherie à la contrebasse.

Dès les premières notes du groupe, l’esprit du saxophoniste investit l’Olympia grâce au tempérament explosif et au lyrisme de Olivier Franc, qui joue sur l’instrument de Bechet, accompagné de musiciens solides (excellent solo de Bechet sur « Drums For Basie), comme Chevaucherie et son slap de la basse ou Flamesnil et la chaleur de son jeu. Les morceaux joués figurent dans le grand répertoire de Bechet et du jazz, comme « Jacqueline », « Montmartre Boogie Woogie », « Madame Bécassine », « Wild Cat Blues », « Summertime », « Sweet Georgia Brown », « Buddy Bolden Stomp », « Si tu vois ma mère », « As-tu le cafard ? », « I Got It Bad », et bien sûr les incontournables « Petite Fleur » et « Les Oignons ». C’est une vraie fête.

Daniel-Sidney Bechet © Mathieu Perez

Pour donner de la respiration au concert,
Jean-Baptiste Franc interprète avec élégance « Anitra’s Dance » de Edvard Grieg, dans l’arrangement du pianiste stride Donald Lambert, et « Valse de l’adieu » de Chopin. L’autre belle idée consiste à inclure Sidney Bechet, non seulement pas par la musique jouée ou les photos projetées, mais avec des extraits sonores où l’on entend son délicieux accent américain et sa grande tendresse.

A cette soirée réussie (et sans fauteuils cassés !), Franc et Bechet ajoutent une sensibilité supplémentaire avec deux inédits, intitulés « I’ll Be Proud Of You, You’ll Be Proud Of Me » et « Sweet Louisiana ». Ces compositions, retrouvées à l’état d’ébauches sur des bandes magnétiques, ont été complétées par Franc, autre indice de sa formidable assimilation de Bechet.

Texte et photos : Mathieu Perez
© Jazz Hot n°673, automne 2013

Le Petit Journal Montparnasse
Paris 14e. Festival des 30 ans. Octobre 2015

Toujours dans le cadre du festival des 30 ans, le Petit Journal Montparnasse accueillait le 19 octobre un jeune prodige du gospel et du jazz : Cory Henry (p, org). Finaliste à 6 ans d’un concours organisé à l’Appollo Theater, sideman de Kenny Garrett à 19 ans, il a depuis multiplié les collaborations très au-delà de la sphère jazz. C’est cet éclectisme musical et surtout la renommée qu’il a acquise, grâce au succès de ses improvisations diffusées sur YouTube, qui ont mobilisé un public très nombreux et plus jeune qu’à l’accoutumée.
C’est donc dans un Petit Journal plein à craquer que Cory Henry a débuté son set, en solo : tout d’abord au piano, une belle version de « Someday My Prince Will Come », Bill Deraime © Patrick Martineaupuis à l’orgue, une puissante évocation de la musique gospel. Musicien d’une grande densité, Cory Henry groove comme Monsieur Jourdain prose. Rejoint par son trio (Rocco Palladino, elb, et Yoran Vroom, dm), pas vraiment au niveau du leader, la musique est allée vers une rythmique plus binaire, même si la grammaire très jazz d’Henry continuait de s’imposer. Une grammaire qui donnait toute sa mesure en solo, Henry livrant une version jazzifiée et très swing de « Yesterday », au piano. Quand on a eu, via internet, un aperçu de l’intensité de ses improvisations à l’orgue Hammond, on reste cependant quelque peu sur sa faim. On aurait aimé entendre davantage l’écho de l’église afro-américaine… On espère donc que le jeune homme ne dispersera pas trop son art au gré des modes et l’on se prend même à rêver de l’entendre avec un vrai groupe (un duo avec Alvin Queen ça aurait de la gueule, non ?). Avis aux programmateurs…. JP

Le 20 octobre, Bill Deraime (g, voc), bonnet blanc et chemise Art Déco, l'un des derniers grands bluesman français, nous a donné de sa voix rocailleuse le meilleur de lui-même. Accompagné par Pascal Mikaelian (hca), Florian Robin (p), Henri Dorina (b) et Philippe Drai (dm), Bill Deraime à la guitare 6 et 12 cordes, a alterné des chansons de son dernier et 18e album, Après demain, avec ses compositions reggae et des titres cultes comme « Faut que j’me tire ailleurs » ou « Babylone tu déconnes » que le public à repris en cœur. Bill Deraime est un habitué du PJM, il y a donné dernièrement deux concerts en 2014, et on espère bien le revoir bientôt ici pour présenter son nouvel album. PM

Le Paris-Calvi Big Band © Jérôme Partage

Le 22 octobre, Jean-Loup Longnon (tp) présentait son Paris-Calvi Big Band, formation de près de vingt pièces, montée en hommage à René Caumer (disparu en 2013), fondateur du Jazz Calvi Festival (ce projet vient de faire l’objet d’un disque : R comme René). C’est une bien belle machine que Longnon a mis sur pied et dont il nous faut citer les rouages les plus notables : Pierre de Bethmann (p), Olivier Temime, Pierrick Pédron, David Sauzay, Jean-Philippe Scali (s), Malo Mazuré (tp), Nicolas Folmer (tp), Ramon Fossati (tb)… L’orchestre a fait la part belle aux compositions de Thad Jones (« Mean What You Say », « Basically Yours ») et à ses arrangements. Un vrai régal pour les amateurs de grandes formations (auxquelles la large scène du Petit Journal Montparnasse se prête si bien). Longnon, incorrigible bavard, a présenté chaque morceau, raconté quelques anecdotes et dirigé collectif avec passion, comme mis en transe par la musique, et terminé le premier set en duo avec un jeune invité, Bastien Ballaz (tb). La seconde partie a mis en avant les chanteurs : Antoinette D’Angelli mais surtout l’excellent Marc Thomas qui a donné le meilleur de son talent sur « Just Friends » puis sur « Que reste-il de nos amours » en duo avec Chloé Cailleton. Et le Paris-Calvi Big Band de terminer sur « Step to the Bop » un morceau écrit par son leader. Du très bon jazz. GN & JP


Patrick Martineau, Gérard Naulet, Jérôme Partage
Photos :
Patrick Martineau et Jérôme Partage
© Jazz Hot n°673, automne 2015

Ronald Baker, Drew Davis et Paddy Sherlock © Jérôme Partage

Paris en clubs
Octobre 2015

Le 3 octobre, au Jazz Club Etoile, Drew Davis (ts, voc) avait réuni deux musiciens que nous connaissons fort bien mais que nous n’avions jamais eu l’occasion de voir ensemble : Paddy Sherlock (tb, voc) et Ronald Baker (tp, voc). Autant dire que l’alignement sur une même scène de ces trois cuivres et showmen était prometteuse. Entourés d’un groupe sympathique, composé du solide Jean-Marc Labbé (bs), Pascal Fouquet (elg), Maxime Oudry (b), Kevin L’Hermite (dm) et du jeune et talentueux César Pastre (p, fils de Michel) – la révélation de cette soirée –, les trois amis ont donné un spectacle réjouissant, entre jazz et rythm’n’blues. On a ainsi apprécié le dynamisme de ce joyeux trio surCésar Pastre et Ronald Baker © Jérôme Partage « It Don’t Mean a Thing » et sur « Second Line ». Ou les échanges entre l’Irlandais et le Gallois (en pleine coupe du monde de rugby, les plaisanteries n’ont pas manqué) sur un « Halleluja I Love Her So » à la sauce sherlockienne. On a également apprécié deux beaux duos successifs entre César Pastre (qui allie finesse et groove) et les deux crooners de service : « Mysty » avec Ronald et « My Baby Just Cares for Me » avec Paddy. Les débuts de sets furent animés par le groupe de Drew Davis (laissant ses deux invités au repos), la musique tournant alors au rock’n’roll avec notamment une version assez baroque de « O Sole Mio ». Une soirée bourrée de vitamines ! JP  

Le 8 octobre, la charmante Ellen Birath (voc) était au Caveau de La Huchette en compagnie de l’excellent Thomas Ohresser (g), Manuel Faivre (tp), Mathieu Bost (ts), Marten Ingle (b) et Join Lambert (dm). Avec un spectre musical allant du swing au rock’n’roll, la jeune Suédoise a donné une performance enlevée, servie par une voix racée et un groupe de qualité. Proposant un répertoire jazz et rhytm’n’blues (« Exactly Like You », « On the Sunny Side of the Street »), les musiciens se sont également aventurés sur une reprise pop jazzifiée, « The Lovecats » de The Cure, qui a sonné étonnement bien ! JP

Ellen Birath Band © Patrick Martineau

A l’occasion de la sortie du nouvel album de Jack Wilkins, intitulé I Was Born In Love With You, l’ami Arnaud Boubet, de Paris Jazz Corner, organisait une soirée de lancement au Studio de l’Ermitage le 14 octobre. L’album a été enregistré autour du mois d’avril 2014 quand ils s’étaient produits, dans ce même club, pour fêter la publication de la biographie de Tal Farlow de Jean-Luc Katchoura (Paris Jazz Corner). Le guitariste, superbement accompagné d’Yves Torchinsky (b), Simon Goubert (dm) et Franck Tortiller (vib), délivre un jeu sensible, aux mille nuances et joue avec beaucoup d’attention quand il accompagne ses sidemen. Au programme, les titres de prédilection de Wilkins et les quelques nouveautés de l’album, comme « Dreamville », « Remember » ou « I Was Born In Love With You ». Et une version somptueuse de « Nuages », qui conclut cette superbe soirée. MP

Jack Wilkins © Mathieu Perez

C’est un tout jeune pianiste, d’une vingtaine d’années, l’air « tout seul dans son petit costume » (pour paraphraser Victor Lanoux dans Nous irons tous au paradis) que nous avons découvert le 20 octobre au Caveau de La Huchette : Chase Garrett, originaire d’Iowa City. Notamment accompagné de Simon Shuffle Boyer (dm), cet as du boogie-woogie a électrisé le Caveau. On retiendra en particulier une très belle version de « Mack the Knife ». Naviguant très naturellement du blues au rock’n’roll, Garrett a régalé l’assistance de sa virtuosité, bien que ses interventions au chant ne soient pas tout à fait au niveau de son talent pianistique. JP

Chase Garrett © Jérôme Partage

Les Chicagoans Bob Mamet (p) et Frank Catalano (ts) étaient le 20 octobre au Sunside. Pour Bob, il s’agissait de sa première apparition parisienne et Frank s’y est jusqu’ici peu produit. Cétait donc pour le public de la capitale quasiment une découverte et quelle découverte ! Mamet débute en trio avec Wolfram Derschmidt (b) et Dusan Novakov (dm) qui ne sont pas ses partenaires permanents, mais sont tous deux remarquables, offrant un soutien sans failles, se montrant aussi d’excellents lecteurs à l’heure de déchiffrer certaines des compositions. Le pianiste montre son bonheur de jouer dans un grand club parisien et son plaisir sera visible au long des trois sets à travers l’excellente communication qu’il entretient avec le public, surpris du niveau du jeu de Bob et Frank Catalano. Le travail de Mamet est d’une grande finesse, le toucher délicat comme on le note dès l’écoute des premières compositions, « Impromptu », «  Keziah », « Illinois Road »… A l’entrée de la rythmique le jazz se charge d’une forte dose de swing. Bob Mamet, avec ses deux partenaires, régale de cette façon sur tous les débuts de set : « At Plag », le superbe et fluide « Solstice », « Cat’s on the Roof » avec un gros groove… Sur le quatrième thème du premier set, Bob invite et présente son ami Frank Catalano qui propose une de ses compositions les plus complexes dédiée à Coltrane « Expression ». Le son est puissant, lourd. L’énergie coltranienne de Catalano, relevée par la critique américaine, prend tout son sens. On se trouve aux portes du free (« Sugar »). A chaque fois que Frank hausse le niveau, la rythmique répond de façon immédiate et adéquate. Le saxophoniste, subtil, fait preuve de créativité et offre de belles dissonances sachant aussi changer de registre au sein d’un même thème. On retrouve cette atmosphère sur les compositions qu’il apporte à la set list du quartet, notamment « Shakin’ », « Funky Dunky »… Bob et Frank offrent du très bon jazz, jouant également des classiques, triturés comme savaient le faire les bebopper au point d’être à peine reconnaissables, «  Ornithology », «  Night and day ».  Dans une moindre mesure mais tout aussi soigné c’est le cas de « Blue Bossa » de Kenny Dorham. Sur les compositions qui ne sont pas les siennes Catalano sait polir davantage le son de son ténor, l’accorder à la personnalité de Bob offrant le swing indispensable aux thèmes qui le nécessitent «  Bob’s Blues »… Les deux leaders, l’un avec sa douceur, l’autre sa dureté, arrivent toujours à créer une belle osmose (« God make it beautiful ») ou des ruptures savantes (« Burner’s Blues »). Leur complémentarité s’avère parfaite. Bob Mamet est encore excellent dans l’interprétation du thème de Mancini « Days of Wine and Roses » pour lequel Catalano joue West Coast. Un concert qui réellement impressionné l'auditoire. PD

Bob Mamet © Patrick Dalmace  Frank Catalano © Patrick Dalmace

Le 21 octobre, la pianiste Carla Bley a été très chaleureusement accueillie par un New Morning plein à craquer, avec Steve Swallow (b) et Andy Sheppard (ss, ts). Ce trio, sans batteur, agit comme par envoûtement entre le jeu circulaire, hypnotique de la pianiste, la solidité de Swallow et le minimalisme de Sheppard aux longs solos. La suite « Wildlife » est une véritable méditation aux trois atmosphères différentes (« Horns », « Paws Without Claws » et « Sex with Birds »), et « Naked Bridges Diving Brides » et « Healing Power » emportent ce set vers une musique de chambre subtile, délicate, aérienne. MP

Voilà plusieurs années que l’on n’avait pas entendu Gene Bertoncini à Paris. Alors que le guitariste était du côté d’Avignon pour une série de master-classes, l’ami Jean-Luc Katchoura, l’auteur de Tal Farlow. Un accord parfait (Paris Jazz Corner), a eu l’excellente initiative d’arranger un passage au Sunside le 28 octobre. Bertoncini se produisait donc en trio, avec Yves Torchinsky (b) et Franck Tortiller (vib). Jouant essentiellement de la guitare acoustique, sans médiator, il révèle, par son jeu sophistiqué et sensible, la fraîcheur, le mystère et les dimensions infinies des standards de jazz – comme « Strollin’ », « Shadow of Your Smile », « ‘Round Midnight », « Un été 42 » ou un medley de Jobim (« How Insensitive », « Dindi », « Quiet Night of Quiet Stars ») – qui ont été tant de fois enregistrés. Même si le duo avec le magnétique Torchinsky suffisait par sa richesse, le vibraphoniste aux quatre baguettes ouvre le champ d’une réelle poétique par son jeu épuré. Aux termes de deux sets épatants, Bertoncini invite Michel Perez à monter sur scène et jouer de sa guitare électrique pour un très généreux « Autumn Leaves » en trio, avec le contrebassiste… MP

Patrick Dalmace, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos : Patrick Dalmace, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
© Jazz Hot n°673, automne 2015

Monty Alexander © Michel Laborde by courtesy


Monty Alexander
Festival Piano aux Jacobins, Toulouse (31). 30 septembre 2015

36e édition du festival « Piano aux Jacobins » au cœur du cloître des Jacobins, magnifique lieu, situé entre le Capitole et la Garonne, qui représente la quintessence de l’art gothique languedocien des 13e et 14e siècles : une programmation faisant la part belle au récital de piano classique avec bien entendu une heureuse parenthèse sur le jazz qui nous a permis d’entendre par le passé d’excellentes prestations dont celles de Michel Petrucciani, Randy Weston, Manuel Rocheman, Jacky Terrasson ou Martial Solal.
Je me souviens également dans un autre contexte d’un superbe « chase » improvisé entre les ténors de Guy Lafitte et de David Sanchez soutenu par les baguettes d’Al Levitt dans les années 90. L’acoustique du cloître se prête à merveille au plaisir de l’écoute surtout dans une formule aussi intimiste que le solo ou le duo. Plus une seule place à vendre à quelques minutes du concert, confirmant le succès du jazz dans le cadre de ce festival dédié au classique.

Cette année Monty Alexander proposait un dialogue avec son fidèle contrebassiste Hassan Shakur pour deux sets à géométrie variable. Si l'on a souvent insisté sur sa filiation naturelle avec Oscar Peterson, du fait de sa virtuosité, de son sens naturel du swing et de ses collaborations avec Ray Brown ou Milt Jackson, le pianiste de Kingston cultive aujourd’hui un jeu plus minimaliste où l’ombre d’Ahmad Jamal n’est jamais loin.

Le soutien précieux d’Hassan Shakur assure d’entrée une superbe « Walking Bass » avec ce souci permanent de swinguer à l’image de son illustre père, le pianiste Gerald Wiggins.

Monty Alexander attaque la note tel un percussionniste faisant swinguer les Caraïbes, évoquant Sonny Rollins dans un calypso incandescent. Les citations sont pertinentes et ne manquent pas d’humour tel « I Got Rhythm » de Gershwin sur « The Everywhere Calypso ». Le sommet de ce concert étant cet arrangement de « Yersterday » de Jerome Kern avec sa longue introduction stride finissant sur les harmonies du classique de Stevie Wonder « Isn’t She Lovely ». Sa conception quasi orchestrale du clavier ainsi que sa maîtrise des différents tempos rappellent Ahmad Jamal mais aussi Wynton Kelly pour son toucher subtil. Le compositeur est également mis en avant avec « The River », ballade introspective mettant en valeur sa faculté à varier les climats. La fin de set sur le classique ellingtonien « Things Ain’t What They Used to Be » est un moment irrésistible de swing sur un démarquage de « Whirly-Bird », une façon singulière de célébrer Duke et Basie. C’est finalement l’exercice qui lui convient le mieux, du fait de son aisance instinctive à faire swinguer le blues dans la lignée d’un Gene Harris.

Le deuxième set est un peu plus contrasté avec un superbe piano solo sur le « Rhapsody in Blue » de Gershwin dans un jeu dynamique toujours proche de la mélodie sur un rythme de biguine. « Sweet Georgia Brown » et son introduction boogie-woogie marqueront la transition vers un répertoire jouant sur la facilité allant des musiques de films de Lalo Shiffrin et Henry Mancini à Bob Marley, avec des effets de style et des boucles rythmiques proches de la variété. On préfère l’exigence du premier set qui se rapproche de sa période la plus riche, celle du fameux trio « Triple Treat » avec Ray Brown et Herb Ellis.

David Bouzaclou
Photo : Michel Laborde
© Jazz Hot n°673, automne 2015

Lucien Dobat et Rhoda Scott © Jérôme Partage

Le Petit Journal Montparnasse
Paris 14e. Festival des 30 ans. Septembre 2015

Le 3 septembre, le Petit Journal Montparnasse célébrait ses 30 ans. Une belle fête était organisée en prélude aux quatre mois de programmation spéciale que le club a prévu jusqu’à la fin de l’année pour souffler ses bougies. Après le discours de l’actuel propriétaire (depuis 2013), André Robert, c’est le groupe maison, le PJM Orchestra (avec notamment Baptiste Herbin, as), qui fut chargé d’apporter de la chaleur et des couleurs à l’événement avec un set de jazz-soul. Accompagné de Myriam Sow (voc), dont la voix chaude et puissante convenait parfaitement au répertoire d’Aretha Franklin ou de Stevie Wonder, les jeunes gens ont enchaîné les titres propices aux pas de danse (excellente reprise de « Blame it on the Boogie » des Jackson Five). Plusieurs musiciens appartenant à l’histoire du Petit Journal étaient présents dans la salle comme Claude Bolling, Poumy Arnaud ou Rhoda Scott qui a beaucoup dansé. Les humoristes Laurent Gerra et Marc Jolivet, qui se produisent régulièrement en ces lieux, étaient également là. Des professionnels du jazz aussi bien sûr, dans une ambiance bon enfant.  

Le lendemain, Rhoda Scott (org), en duo avec Lucien Dobat (dm) inaugurait le festival des 30 ans du PJM, tout comme elle avait été, en 1985, la première artiste programmée dans le club créé par André Damon (d’ailleurs présent). The barefoot lady a déroulé ses succès habituels : « Ebb Tibe », « Lil’ Darlin’ », « Take the A Train » et évoqué, comme attendu, ses racines issues de la musique d’église. La complicité entre l’organiste et le batteur est le ciment de ce duo qui se suffit à lui-même pour emplir la salle de bonnes vibrations.

Le 22 septembre, le groupe Soul Serenade, emmené par Emilie Hedou (voc) a proposé un hommage à Aretha Franklin. Outre les tubes de la diva de Memphis (« Think », « I Never Loved a Man »), la formation a passé en revue quelques-un des standards de la soul : « Cry to Me » (Solomon Burke) ou encore « A Change Is Gonna Come » (Sam Cooke). La voix charpentée d'Emilie Hedou lui permet sans complexe d'évoquer les grandes voix de la musique afro-américaine. Le reste du groupe est un peu poussif, mais joue dans un bon état d'esprit. Sympathique.

Texte et photo : Jérôme Partage
© Jazz Hot n°673, automne 2015

Jeff Hoffman et Larry Browne © Jérôme Partage


Paris (et la banlieue) en clubs
Septembre 2015

Le 4 septembre, Larry Browne (tp, voc) était au Caveau de La Huchette avec Jeff Hoffman (elg), Damien Argentieri (org) et Sylvain Glevarec (dm). Le trompettiste mène ses sets avec tant de naturel qu’on a l’impression d’une réunion entre amis. A l’aise sur les morceaux très swing (pour le bonheur des danseurs) comme sur les balades, Larry a l’art de créer des atmosphères contrastées qu’il crée à partir avec bon p’tit blues comme « Don’t Be on the Outside » (un titre de Shirley Horn) ou d’un classique de la chanson parisienne : « Ménilmontant » de Trénet. Hoffman est en nervosité là où Browne est tout en rondeur. Le duo fonctionne à merveille.  JP

 

Paddy Sherlock (tb, voc, Jazz Hot n°71) débutait, le 13 septembre, sa première saison au pub O’ Sullivan’s (dans le 8e arrondissement). Les habitués du regretté Coolin étaient présents à cet immuable rendez-vous du dimanche soir. Si le nouveau repère de l’Irlandais n’a pas tout à fait le charme du précédent, l’ambiance de fête qu’il sait distiller est toujours présente : ça chante, ça danse, ça boit, ça rigole, ça drague : la vie quoi ! Pour cette rentrée, Paddy s’était entouré de têtes bien connues : Jean-Philippe Naeder (perc), Philippe Radin (dm), Marten Ingle (b) ainsi qu’un « petit nouveau » : Stan Noubard-Pacha (g). Outre les tubes de Mr Paddy – comme sa composition « Second Line » – le groupe a proposé quelques morceaux inédits  à son répertoire : « I Want a Little Sugar in My Bowl » (Nina Simone), « Little Miss Right ». Pour finir joyeusement son week-end, Paddy vous attend donc à sa nouvelle adresse, en alternance avec Ellen Birath (voc) qui était également venue faire un petit tour pour cette première. JP

 

Stan Noubard-Pacha, J.-P. Naeder, Philippe Radin, Paddy Sherlock, Marten Ingle © Jérôme Partage

Le superbe Jazz Club de l’Espace Carpeaux, à Courbevoie, a eu l’excellente idée de débuter la saison avec Boulou et Elios Ferré, le 14 septembre. Les amateurs de musiciens à l’état d’esprit jazz très aiguisé n’ont pas été déçus. Des techniciens virtuoses, bien sûr ! Qui mieux que ces frères guitaristes pour célébrer la musique de Django Reinhardt ? Mais loin de la parodie, même supérieure, Boulou et Elios Ferré sont avant tout deux créateurs qui pratiquent la musique à la vie, à la mort. Ainsi « Artillerie lourde », « Troublant Boléro », « Minor Swing », « Nuages », « Place de Brouckère » deviennent les pistes de décollage vers des improvisations délicates, intelligentes, subtiles, sensuelles et toujours créatives où Charlie Parker tutoie Jean-Sébastien Bach. Du grand art ! MP

 

Le 15 septembre, Le Baiser Salé recevait le groupe Morgan’ pour son concert de rentrée. Ce jeune duo avec Hugo Proy (cl) et Vincent Guiot (g, voc ) signe des compositions alliant jazz et funk comme « Tara », « Le Glouton » ou « Diabolo ». Après une belle reprise de « Tear Drop » de Massive Attack, nos deux musiciens ont enchaîné avec les titres de leur premier album, Silo. La petite salle à l’étage est comble et le public enveloppé par les harmonies de cordes, voix et vents. Hugo et Vincent nous ont offert, pour clôturer le set, deux nouvelles compositions, « Impala » et « Oriande », devant une salle définitivement conquise. PM

Vincent Guiot et Hugo Proy © Patrick Martineau

Quelques mois après la sortie de son second album Basalte, la chanteuse et poétesse Véronique Hermann Sambin était au Duc des Lombards, le 18 septembre, pour deux sets très enlevés. Accompagnée de son groupe très rodé, Fred Nardin (p), Xavier Richardeau (bs, ss), Samuel Hubert (b), Romain Sarron (dm) et Joël Hierrezuelo (perc), elle débute avec « Bel pwomes », une reprise en créole de « The Sidewinder » de Lee Morgan, qui plante le décor. Véronique Hermann Sambin, nourrie à la culture caribéenne, à sa musique, à sa littérature (« Love After Love » du poète de Sainte-Lucie Derek Walcott), déploie avec sa voix suave les racines multiples du jazz et raconte des histoires au fil de ses compositions, aussi personnelles qu’élégantes. Avec seulement deux albums, solidement arrangés par Xavier Richardeau, elle s’est déjà constituée un répertoire original, et finit cette soirée en beauté avec ses désormais classiques « Ròz Jériko » et « Toutouni ». MP

 

Le 21 septembre, la Maison de la Poésie (Paris 4e) accueillait pour un « concert littéraire » l’écrivain et musicien James McBride à l’occasion de la parution en français de son ouvrage L’Oiseau du Bon Dieu (Gallmeister, 2015), lauréat du National Book Award for Fiction en 2013. Ce gros roman, dont le narrateur est le jeune esclave Henry « Onion » Shackleford, se situe avant la guerre de Sécession et suit l’abolitionniste John Brown (1800-1859) jusqu’à son raid sur l’arsenal militaire de Harpers Ferry, en Virginie. L’idée de Brown était provoquer une insurrection d’esclaves dans cet Etat mais l’issue de l’opération fut tragique et se termina par son arrestation et sa condamnation à mort. S’exprimant en français, McBride lit des passages de son roman devant un public très attentif. Entre chaque extrait, le romancier pose son livre pour son saxophone et interprète avec son quintet de gospel The Good Lord Bird Band, composé de Adam Hassen Faulk (p, voc), Trevor Exter (b, voc), Keith Robinson (g, voc) et Damon Due White (dm, voc), des airs de gospel très inspirés. MP


Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos : Patrick Martineau et Jérôme Partage
© Jazz Hot n°673, automne 2015

Olympia, 23 septembre 2015 © Yves Sportis



Dee Dee Bridgewater, Irvin Mayfield & the New Orleans Jazz Orchestra
Olympia, Paris, 23 septembre 2015

Marina Dupuy-Wedd, Dee Dee Bridgewater, Irvin Mayfield et J. Stephen Perry © Yves Sportis


A l’occasion de la venue de J. Stephen Perry, Président du Convention & Visitors Bureau, un francophile venu rappeler en France les charmes de New Orleans, culturels mais pas seulement, dans le cadre de la renaissance de New Orleans et sa région, nous avions été invités au concert donné par les ambassadeurs de New Orleans, à savoir la grande Dee Dee Birdgewater, en compagnie de l’excellent Irvin Mayfield, directeur de New Orleans Jazz Orchestra. Irvin Mayfield, Dee Dee et  ont ainsi beaucoup parlé du nouveau New Orleans, dix ans après le cyclone qui ravagea la ville, des initiatives culturelles qui peu à peu redonnent ses couleurs à la ville, voire en inventent des nouvelles, en particulier, un Jazz Market, à l’initiative d’Irvin Mayfield, déjà directeur d’un club par ailleurs, et qui depuis avril dernier à ouvert une centre culturel à l’américaine, avec une scène, une dimension bibliothèque-phonothèque, rendant disponible en fait tout ce qui touche au jazz.
A l’inauguration de ce Centre culturel, Dee Dee Bridgewqter est venue apporter son soutien, d’abord pour un concert d’inauguration, puis pour un enregistrement avec le NOJO dirigé par Irvin Mayfield, enregistrement si réussi qu’il est devenu un best-seller aux Etats-Unis, en tête des ventes 10 ans après Katrina, tout un symbole.


C’est cette rencontre entre Dee Dee, Irvin et le NOJO que l’Olympia présentait en cette soirée du 23 septembre devant un public fort nombreux, enthousiaste, venu d’abord pour Dee Dee Bridgewater qui reste aussi adulée en France que lorsqu’elle y a habité pendant 25 ans.
Et ne vous y trompez pas, ce n’était pas un concert de promotion ordinaire, car Dee Dee a été séduite par la magie de New Orleans, et elle a trouvé dans ce nouvel environnement une sorte de second souffle expressif qui la rapproche des racines, du blues et de toutes les dimensions de la grande musique afro-américaine telles qu’elles vivent à New Orleans aujourd’hui encore.

Le concert  a été tout simplement une fête de 3 heures, pendant lesquelles Dee Dee et Irvin ont donné tout leur cœur, leur énergie à une musique ancrée à New Orleans, brillamment mise en valeur par un big band disposé à la néo-orléanaise (saxophones à gauches, trombones, trompettes à droite), avec de beaux arrangements faisant référence à la tradition mais aussi à la musique d’aujourd’hui, rhythm and blues, funky, remettant au plaisir de l’oreille un répertoire classique avec de nouveaux arrangements (« St. James Infirmary », « Do You Know What It Means », « What a Wonderful World », « Come Sunday », « New Orleans »…) ou proposant quelques compositions nouvelles d’Irvin Mayfield (« C’est ici que je t’aime »).

Une scène incandescente © Yves Sportis


Dee Dee a fait un véritable show, sans maniérisme, parfaitement à son aise dans ce registre musical direct, festif ou émouvant, très expressif qui lui va comme un gant car c’est une grande dame de la scène, d’une grande générosité, une musicienne à l'aise parmi les musiciens, et que New Orleans semble lui avoir donné de nouvelles ailes.

Le public, ravi de retrouver sa Dee Dee comme il l’a toujours connue, gouailleuse, séductrice et pleine d'humour, lui a fait un triomphe.


L’orchestre, très intéressant dans sa faculté à marier l’esprit néo-orléanais et l'écriture de big band, était dirigé par un excellent Irvin Mayfield, dont l’action musicale et extra-musicale démontre encore une fois l’apport d'exemplarité extraordinaire de la famille Marsalis à cette ville, au renouvellement du jazz, et mieux encore à sa préservation dans cet après Katrina.

Pendant trois heures, New Orleans sur Seine a fait oublier le Mississippi. Un excellent moment qui engage tout bon amateur à rêver de se rendre dans la ville du Croissant sans plus tarder. Le concert s’est terminé en parade au milieu du public, debout, dans les travées de l’Olympia, sur la musique funky, le nouvel hymne de New orleans qu’on a découvert dans l’excellente série TV, Treme, qui nous raconte dans une forme mi-fiction mi documentaire le New Orleans d’après l’ouragan Katrina, ses difficultés, ses corruptions mais aussi ses espoirs, ses envies, ses efforts, sa renaissance. Et Irvin Mayfield et Dee Dee Bridgewater montrent que la réalité rejoint parfois la fiction dans la réalisation de nouveaux beaux projets pour New Orleans.
Texte et photos : Yves Sportis

Le New Orleans Jazz Orchestra dirigé par Irvin Mayfield qu'on retrouve sur un bon enregistrement (Dee Dee's Feathers, DDB records/OKeh) : Bernard Floyd (tp), Ashlin Parker (tp), Eric Lucero (tp), Leon Chocolate Brown (tp, voc), Michael Watson (tb), David L. Harris (tb), Emily Frederickson (tb), Khari Allen Lee (as), Rex Gregory (as, cl), Derek Douget (ts), Edward Petersen (ts), Jason W. Marshall Sr. (bar, bclt), Victor Atkins (p), Don Vappie (bj) , Peter Harris (b), Adonis Rose (dm)

© Jazz Hot n°673, automne 2015