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Jazz Hot n°672



Au fond du temps



Du fond du temps est remonté au printemps 2015, autour du 10 mai, jour consacré à ce souvenir en France, l’histoire de l’esclavage dans le Nouveau Monde – la traite négrière transatlantique, le commerce triangulaire – avec le voyage du Président français dans les Caraïbes et l’inauguration d’un nouveau lieu de commémoration consacré à la préservation de cette mémoire de souffrance et d’indignité.

Contrairement à ce qu’affirma le Président, le Memorial ACTe, créé en Guadeloupe sur proposition du CIPN (Comité international des peuples noirs), n’est pas le premier, ni l’unique musée d’envergure dédié à la mémoire de l’esclavage. Le Mémorial de Gorée, au Sénégal, depuis 2006, est le lieu emblématique de la mémoire des traites négrières. Les docks de Liverpool abritent déjà l'Internationl Slavy Museum, consacré à la traite transatlantique et inauguré en août 2007, lors de la commémoration du bicentenaire de l'abolition de l’esclavage en Grande-Bretagne. A Nantes, le 25 mars 2012, le Maire, en présence de personnalités d'outre-mer inaugurait le Mémorial de l'Abolition de l’Esclavage. Il faut croire que ni le Président, ni Victorin Lurel, ancien ministre des Outre-mer, n’étaient informés de l’existence de ces trois lieux de mémoire. L’inauguration a d’ailleurs été en partie boycottée par plusieurs associations représentatives, dont le CIPN, qui œuvrent pour la reconnaissance
et des réparations de cet épisode tragique de la déportation et de la mise en esclavage qui s’étend sur plus de trois siècles.
 
A cette occasion, s’est évidemment déclenchée la querelle entre la population des Iles françaises et le représentant du pouvoir actuel sur la reconnaissance effective de la traite négrière, au delà des mots, par des réparations matérielles, à l’instar par exemple de ce qui s’est pratiqué plus ou moins bien pour les victimes de l’holocauste des Juifs d’Europe ou qui pourrait se pratiquer un jour pour les victimes du génocide arménien, mémoire également évoquée en avril dernier.

L’esclavage, qui intéresse naturellement le jazz tant il a de poids, de conséquences sur la genèse, l’élaboration et le contenu même de la musique dont nous parlons, encore aujourd’hui pour une partie des acteurs du jazz, dépasse largement le cadre franco-français de la relation de la métropole avec ses anciennes colonies devenues territoires ou départements d’outre-mer, et aujourd’hui intégrées à l’entité nationale, et pourrait de la même manière concerner les populations des Etats-Unis, d’Amérique centrale et latine, nations du Nouveau Monde qui sont nées avec l’esclavage en héritage.

Pour en revenir au débat français, la mémoire de l’esclavage fait l’objet d’une querelle de fond entre les associations qui évoquent l’obligation morale d’une réparation matérielle de la République française quand les autorités et la plupart des politiques évoquent le seul devoir de mémoire, la plupart du temps formulé comme une culpabilité mal digérée qui correspond à la tradition chrétienne enracinée dans notre histoire.

La question est de savoir comment une République française en 2015 peut s’autoréparer – car les citoyens des anciennes colonies sont aujourd’hui des citoyens français – des torts causés par des régimes monarchiques. Les Ière, IIe et IIIe Républiques françaises ont été abolitionnistes et ne sont pas politiquement et historiquement responsables du commerce triangulaire. Ce n’est pas non plus le peuple français, sous le joug du pouvoir monarchique absolu de l’ancien régime, qui a bénéficié de l’esclavage ni qui l’a initié ; on peut même mettre à son crédit plusieurs révolutions et abolitions de l’esclavage. Il porte aujourd’hui, il est vrai, la responsabilité collective d’en faire vivre la mémoire, par solidarité nationale, car justement les descendants des esclaves de ces anciennes colonies font aujourd’hui partie de notre peuple et que leur histoire est notre histoire. La réparation a posteriori par une collectivité des dommages causés par un pouvoir autocratique et des intérêts privés de commerçants est toujours une question complexe. On le voit dans le cas de l’Allemagne qui n’en a pas fini avec l’histoire récente du nazisme et ses réparations, et, dans ce cas, le peuple allemand, à de rares exceptions près, n’a pas fait de révolution contre le pouvoir d’Hitler, il en a même été solidairement et massivement responsable.


Il ne s’agit certainement pas d’éléments d’apparence comme la visibilité obligée des minorités ou la discrimination positive, contraires aux valeurs essentielles de la République.

Il ne s’agit pas de bercer les victimes, comme on le fait pour les Français juifs par exemple, dans une sempiternelle compassion qui ressemble à un ghetto psychologique préparant l’autre, le ghetto communautaire, dans des lieux et cérémonies
mémoriels répétés, pendant qu’on prolonge, parfois inconsciemment mais aussi souvent par intérêt privé, politique ou géopolitique et par un fond de racisme indéracinable, tous les mécanismes du racisme. 


Si la mémoire de l’esclavage est bien vivante dans la chair des habitants des anciennes colonies, comment en rendre comptable l’autre partie de la population, pour la seule raison qu’elle serait métropolitaine (et de manière subconscientisée « blanche ») ? De fait, l'appellation même de l'association L.1901 du CIPN, qui demande réparation d'une culpabilité (« Comité international des peuples noirs »), conçue sur le modèle américain des lobbies, pose problème dans notre pays, sans doute le dernier du monde où la couleur et la race (concepts supposés et non rationnels) n'existent pas comme éléments de distinction entre citoyens, et ne doivent pas être un fondement accepté de différenciation et du fonctionnement collectif, associatif, culturel, politique ou économique.


Quand de plus la culpabilité s’affiche de manière subliminale dans les discours officiels, ceux du Président compris, on prend conscience de la complexité et de la perversité d'un débat où la logique n'est plus républicaine « à la française », mais communautaire dans l’esprit des principaux acteurs.


La seule éclaircie dans ce débat est venue d’un partisan local de l’autonomie, peut-être un indépendantiste –il ne l’a pas dit mais il le pensait très fort– au hasard d’un micro-trottoir télévisé, qui a parlé, lui, de ce que devrait impliquer pour les autorités républicaines de 2015 une volonté d'impulser une mécanique républicaine authentique pour réformer les éléments, encore nombreux dans le quotidien des anciennes colonies, qui traduisent des survivances de cette période de l'esclavage et de la colonisation et une organisation générale où la métropole continue de décider du développement des îles de cette région en fonction d'intérêts ou d'objectifs particuliers locaux ou de la métropole qui ne sont pas en phase avec la réalité que vit la population dans son ensemble.

Il ne s’agit donc pas seulement de la solidarité impérative de la mémoire, ou de la simple solidarité économique qu’un pays doit à chacune de ses régions, mais
d'une remise en cause de l'organisation sociale et économique avec des décisions matérielles intéressant la vie collective, et d’éléments immatériels comme justement l’abandon de ces discours de métropole, technocratiques et/ou condescendants, et ressentis comme tels par ceux qui en sont les destinataires.

Dans les mots de ce descendant d’esclaves, il s’agissait très concrètement de remettre en cause les structures économiques, foncières, institutionnelles qui ont été façonnées par l’esclavage et la colonisation, qui survivent aujourd’hui dans les structures de pouvoirs et de décision, et font que s’il n’y a plus d’esclavage et de colonisation, il en reste toujours des survivances.

Mais en ces temps où l’on constate en France que la gauche est de droite, où le monde politique n’est plus ni républicain, ni démocrate, mais bien oligarchique et multinational, mangé par les corruptions, grandes ou petites, quand il n’est pas lepéniste ou communautariste d’extrême-gauche, que peut-on attendre d’une République française qui a perdu ses repères essentiels, ceux de ses révolutions en particulier qui l’ont installée, où l’essentiel est de se rendre à un match de football, de tennis ou de rugby, et où l'on blanchit en France le proxénétisme et la prostitution, la forme d'esclavage la plus répandue à l'échelle de la planète, le jour même où il est question à l’Assemblée nationale de tenter de l’abolir ?

Evidemment pas grand-chose. Le bon sens de notre indépendantiste-autonomiste n’a guère de chance de se frayer un chemin dans cette dérive.
 
Il est probable qu’un jour prochain, les
responsables politiques de tous bords feront un chèque pour solde de bonne conscience, qui ne résoudra rien et blanchira l’argent mal gagné, encore aujourd’hui, et les privilèges hérités, argent qui alimentera pour l’essentiel la corruption, y compris parfois des associations qui œuvrent pour la reconnaissance effective de l'esclavage, comme dans toutes ces œuvres de charité qui n’ont rien à voir avec la solidarité.

Et comme ce débat dépasse le cadre franco-français, on pourrait tout aussi bien remarquer que les traites négrières et les esclavagismes divers jusqu’à la réalité de la condition des femmes et la prostitution en général, qui concernent le monde entier et la dignité du genre humain, trouveraient de meilleures réparations dans une action résolue sur le principe de dignité des populations que dans ces commémorations et ces chèques de bonne conscience qui finissent toujours dans les tiroirs de la corruption et dans les ventes d’armes. La vocation, aujourd’hui dévoyée de l’ONU, aurait dû justement être celle-là : la dignité du genre humain.


Du reste, l’immigration organisée ou sauvage et tragique qui bouleverse le monde, les nations, les familles et les individus, sous la pression de la mondialisation du commerce et de la consommation, et avec l’accompagnement ou le laisser-faire des pouvoirs politiques et économiques oligarchiques, cautionnés par la bonne conscience de tiers-mondistes inconséquents de gauche et d'extrême-gauche, s’apparente à bien des égards à un nouvel épisode du commerce triangulaire, d'un commerce mondialisé de main d’œuvre et de consommateurs, avec pour objectif non avoué, bien qu’il soit évident, de détruire les acquis des quelques régions géographiques où le monde du travail a un jour tenté de relever la tête, de sortir de l'asservissement sous toutes ses formes, au prix de ces révolutions justement.

La réparation de l’esclavage planétaire, on en parlera donc encore au 4e millénaire si nous savons encore en débattre, et le blues aurait son poids de peines et de joies humaines à sublimer si on était certain qu’il ait la liberté d’exprimer sa quête de dignité. Ça a été possible au XXe siècle, ça ne l’est plus guère aujourd’hui, et
rien ne dit que ça le sera demain.
 

Yves Sportis

© Jazz Hot n°672, été 2015