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Chroniques CD









Au programme des chroniques
1233 CohensACyrille AiméeCArmel Amiot / Jean-Michel Proust Cédric Caillaud & Harry AllenCédric Caillaud TrioCyrus ChestnutArnett CobbLaurent CourthaliacDNicolas Dary QuartetNicolas Dary SeptetDe Looze / Machtel / De WaeleEJean-Paul Estiévenart • F • Inbar FridmanCurtis Fuller • H • Loston HarrisMathis HaugRoy HaynesGis HendriksArt Hodes • I • Pasquale InnarellaAgathe IracemaIroning Board Sam • J • Ahmad JamalJimi Brown Experience • K • Harrison Kennedy • L • Les OignonsLeslie Lewis & Gerard Hagen • M • Christian McBrideLeyla McCallaIrvin MayfieldThelonious Monk • N • Ted Nash • O • Linus Olsson • P • Paname Swing • Roberta PiketXavier Pillac Tom Principato • R • Duke Robillard • S • Soul Jazz AllianceMargaret StoweIra Sullivan / Jim Holman • T • The Campbell BrothersThe Chamber Jazz Quintet • W • Randy Weston / Billy Harper


Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2014

Cliquez sur la pochette pour écouter ce disque3 Cohens
Tightrope

Blueport, Conversation 1, Song Without Words 4: Duet, Conversation 2, Black, Just Squeeze Me, Hot House, There's no You, Estate, Conversation 3, Indiana, I Mean You, It Might as Well, Festive Minor, Conversation 4, Conversation 5, Ayelilulilu, Mantra

Avishai Cohen (tp), Yuval Cohen (ss), Anat Cohen (ts, cl, bcl), Fred Hersh (p), Christian McBride (b), Johnathan Blake (dm)
Enregistré les 13 & 14 février 2013, New York

Durée : 57' 28''
Anzic Records 0043 (www.anzicrecords.com)


De huit ans le cadet de son célèbre homonyme et compatriote contrebassiste, le trompettiste Avishai Cohen nous propose ce disque, Tightrope, enregistré en compagnie de son frère, Yuval, et de sa sœur, Anat, comme lui résidant depuis plus de dix ans à New York. L’album se présente sous forme d’une conversation familiale découpée d’intermèdes qui scandent cet entretien/échange sonore en moments musicaux. Néanmoins, le parti pris consiste à proposer un trio de voix mélodiques (trompette, soprano, ténor/clarinette) sans section rythmique, ou à ne s’en y adjoindre qu’une partie (piano ou contrebasse ou batterie) à l’occasion. Cette organisation concerne un programme comprenant sept compositions originales des différents leaders, quatre standards et six classiques du jazz. Même si certains critiques, et eux-mêmes, se considèrent en héritiers de la tradition free jazz d’Ornette Coleman, et particulièrement de Don Cherry pour Avishai Cohen, les arrangements, qui paraissent très libres, sont particulièrement soignés et leur exécution travaillée ; ces trois musiciens interprètent la musique avec les exigences de musiciens classiques ; et pour cause, le trompettiste a, en Israël, joué dans The Young Israeli Philharmonic Orchestra sous la direction de chefs prestigieux comme Kurt Masur ou Zubin Mehta. Il y a, de ce point de vue et dans la démarche musicale des Trois Cohens des similitudes et des parentés avec celle de Wynton Marsalis (également intéressé par la manière de Don Cherry).
Ces plages sont toutes excellentes : c’est de la belle musique, jouée avec un lyrisme d’une grande finesse poétique (« It Might as Well », « Song Without Words »)  par de remarquables musiciens, maîtrisant et la matière et leur instrument. Toutes ne relèvent pas de l’idiome du jazz : jouer rythmé (« Indiana ») n’est pas swinguer ! Il y a cependant, jazzistiquement parlant, quelques faces superbes car ces musiciens savent swinguer. Je retiendrai : l’épuré « Just Squeeze Me » avec Christian McBride ; « I Mean You », merveilleux d’intelligence ; « Festive Minor » bien senti dans un contrepoint à trois voix construit sur le principe de l’imitation ; « Blueport » très swinguant ; « Black » au groove intense. La berceuse « Ayelilulilu » n’est pas sans évoquer par son traitement un certain « Lonely Woman ». Yuval Cohen est un soprano qui emprunte à l’idiome de Coltrane mais également à la tradition. Anat Cohen est une clarinettiste d’exception : nous avions Evan Christopher en héritier d’Albert Nicolas et de Buster Bailey ; elle s’inscrit, notamment par le timbre, dans la plus belle tradition orléanaise avec le velours particulier de Barney Bigard pour l’équilibre classique de cette école. Quant à Avishai Cohen, qui déclare avoir appris le jazz dans/par les disques, c’est un instrumentiste d’exception : du solide, du très solide. Il dit avoir été influencé par Miles. Mais sa puissance en fait un disciple de Clifford Brown (« Ghost of Chance » avec Max Roach) et Lee Morgan ; d’ailleurs il mentionne Louis Armstrong comme un de ses maîtres. C’est un disque à écouter et à réécouter tant la matière est riche avec des moments de grande joie. Tightrope (corde raide), disent-ils ? Pas la moindre difficulté n’est perceptible dans cet album. Tout paraît limpide et d’une grande aisance.

Félix W. Sportis

Cyrille Aimée & Diego Figueiredo
Smile

We'll Be Together Again, Chega de saudade, Que reste-t-il, Good Morning Cowboy, A felicidade, A Night in Tunisia, La Vie en rose, Journey of Life, Dindi, Yarbird Suite, Smile, Old Devil Moon   
Cyrille Aimée (voc), Diego Figueiredo (g)
Enregistré en 2009, lieu non précisé

Durée : 42' 03''

Autoproduit (www.cyrillemusic.com)

Cyrille Aimée and The Surreal Band
Live at Birdland

Lamp Is Low, A Dream Is a Wish, Caravan, Blue Skies, Darn That Dream, Well You Needn't, You and the Night, Softly, Nuit Blanche, You Stepped Out

Cyrille Aimée (voc), Wayne Tucker (tp), Joel Frahm (ts), Assaf Gleizner (p), Jérémy Bruyère (b), Rajiv Jayaweera (dm)
Enregistré en le 24 novembre 2012, New York

Durée : 1h 01' 41''

Autoproduit (www.cyrillemusic.com)

Si les vocalistes jazzy, calibrées pour le marketing, saturent, de longue date, les scènes de festivals et les platines, il est quelques véritables chanteuses de jazz dont le plaisir qu’on a à les découvrir n’est que plus grand. On a vu ces dernières années, par exemple, émerger Cécile McLorin-Salvant (que Jazz Hota commencé à suivre dès 2010) qui s’est depuis hissée jusqu’en haut de l’affiche de Jazz at Lincon Center. Il est une autre "petite" Française à surveiller, qui suit un chemin parallèle, Cyrille-Aimée Daudel dite Cyrille Aimée. Née à Fontainebleau, il y a 29 ans, elle grandit entre Samois-sur-Seine, l’Afrique et les Etats-Unis. Django fait ainsi sentir son influence chez la jeune fille qui suit des cours de guitare dans l’école de Romane avant de passer au chant. Invitée par son professeur à se produire au festival de Samois, elle contracte le virus de la scène. S’en suit un choix judicieux d’aller se former et travailler aux Etats-Unis. Elle est aujourd'hui bien implantée dans la scène jazz new-yorkaise et tourne à travers les Etats-Unis, ce qui ne l'empêche pas non plus de revenir régulièrement au pays (on l'a ainsi vue au Baiser Salé en août dernier). Avec sa voix au timbre un peu enfantin, son swing naturel, de véritables qualités musicales (de compositrice notamment) et un charme certain, il y a fort à parier que la demoiselle va faire encore du chemin.

A la tête de cinq enregistrements sous son nom, Smileest le deuxième album de Cyrille Aimée, en duo avec le guitariste brésilien Diego Figueiredo. Un vrai duo jazz : l'accompagnement essentialiste d'une guitare sèche donne à la voix suave de Cyrille un écrin dépourvu de tout artifice. On pense bien-sûr au duo Ella Fitzgerald / Joe Pass dans l'esprit duquel le présent disque s'inscrit. Chaque interprétation est une réussite, à commencer par le morceau qui donne son titre à l'album : « Smile », magnifique de sobriété, et qui met en avant le principal atout de la chanteuse, celui de chanter simplement mais entièrement, sans effets appuyés, sans manières. Les compositions de Jobim swinguent avec une langueur toute brésilienne, mais Cyrille Aimée se les approprie comme une chanteuse de jazz, pas de bossa. Même en chantant en portugais. Le changement de langue n'altère d'ailleurs pas son swing (« Que reste-t-il », « La Vie en rose »), ce qui n'est pas si évident. Une belle réussite en somme qui doit beaucoup à la poésie de Figueiredo.
Avec
Live at Birdland, son dernier CD en date, on retrouve Cyrille Aimée dans son "jus" new-yorkais et en très bonne compagnie, celle de son Surreal Band et en particulier du ténor Joel Frahm. Du coup, la voix n'occupe pas ici tout l'espace mais s'intègre comme un instrument à part entière plus qu'on ne pourrait la dire soutenue par des accompagnateurs. Le répertoire est essentiellement composé de standards joués avec inspiration (très bon « Caravan » aux accents afro-cubains) au sein desquels s'insère une composition réussie de la vocaliste, « Nuit blanche », où elle superpose une deuxième voix par un jeu de pédales. C'est bien fait, ça swingue : assurément Cyrille connaît son affaire !
On est impatients d'entendre la suite !
Jérôme Partage

Armel Amiot / Jean-Michel Proust
Flying Home

Sleepin' Susan, No Sweat, Black Velvet, Blues Skies, Blue and Sentimental, Port of Rico, Flying Home, Blues from Louisiana, Night Train, Blow Sax Blow, Harlem Nocturne, Robbin's Nest, Jersey Bounce, Too Close for Comfort
Armel Amiot (g), Jean-Michel Proust (ts), Oscar Marchioni (org B3), François Laudet (dm), Sidney Haddad (perc)
Enregistré les 10 et 11 janvier 2013, Meudon (92)
Durée: 1h 09’ 57’’
Big Blue Records C1316 (www.flyinghome.fr)


Depuis plusieurs années Jean-Michel Proust s’attache à redécouvrir au public rajeuni par le temps les différents répertoires que la musique afro-américaine des Etats-Unis a, tout au long de son histoire au XXe siècle, créés et diffusés dans le monde; en Europe certes, et particulièrement en France où, très tôt, des hommes curieux et de culture (Hugues Panassié et Charles Delaunay), en ont découvert et énoncé les caractères originaux en tant qu’art authentiquement nouveau. Le contage de ces œuvres les rendit signifiantes dans la mémoire collective des pays d’accueil, et plus globalement en fit une part entière du patrimoine culturel de la civilisation occidentale. Lors de récents festivals (par exemple sa narration du be-bop au Festival de Big Band de Pertuis en 2012), il a déjà proposé des programmes de cette nature qui, au-delà de son plaisir propre à réinterpréter ces pièces festives et de qualité, avaient vocation didactique.
Cet album concerne le répertoire des années 1940 dominés par d’emblématiques saxophonistes ténors et notamment Illinois Jacquet, dont les compositions en constituent l’ossature principale. Ce n’est pas la première fois que Proust revient sur ces écoles de la musique populaire afro-américaine; en 2004 et 2005, il évoquait déjà ce style et celui, concomitant, du R&B au Caveau de La Huchette pour la plus grande joie des danseurs du lieu. Sans avoir l’intensité du direct, sauf en une plage où le public semble bien présent («Blow Sax Blow»), ces faces donnent une relecture plus aboutie de ces titres, dont les versions de référence restent emblématiques. Le programme comporte cinq pièces d’Illinois Jacquet, une de Wild Bill Davis, une de Jimmy Forest, une de Basie, une d’Hampton et Goodman, trois standards et une composition originale. C’est équilibré et l’album est organisé en vrais moments musicaux. Pour son entreprise, Jean-Michel s’est fort bien entouré. Armel Amiot (g) joue juste sur ces pièces qui exigent un «débraillé élégant»; son soutien est solide et ses interventions efficaces. Les percussions de Sydney Haddad apportent des couleurs bienvenues; ce ton sied à l’esprit du jazz de ce temps qui s’ouvrait aux rythmes afro-cubains. Je connaissais un autre excellent Oscar italien (Valdambrini); Marchioni n’est pas mal non plus. Il connaît la littérature musicale jazz de l’orgue, l’a assimilée et possède une formidable maîtrise instrumentale; sa façon de mélanger les styles des divers maîtres est intelligente; mais sa manière évoque souvent celle de Lonnie Liston Smith. François Laudet joue magnifiquement et sa mise en place irréprochable fait toujours vivre le tempo; «il tient la baraque» et ça swingue. Quant à Jean-Michel Proust, il est très bon. En progrès constants, il joue avec plus de liberté. S’il n’a pas le shoot des illustres ténors, qu’il cite dans la remarquable présentation de cette période sur le livret, son style a gagné en puissance et en intensité: ces versions de «Flying Home» et de «Too Close for Comfort», bonnes illustrations, sont convaincantes. Mais c’est dans les pièces exigeant plus d’intériorité qu’il est le plus brillant («Blue and Sentimental», «Blues from Louisiana», «Harlem Nocturne»); il est stylistiquement plus près d’Hershelll Evans que d’Arnett Cobb.
En cette période où l’intimisme frileux tient lieu d’esthétique, Flying Hometranche dans la production jazzique française. Ce disque n’est certes pas révolutionnaire; il est tout simplement bon! Ces musiciens jouent du jazz authentique et de qualité. Cette superbe musique mérite mieux qu’un mausolée discographique. Les œuvres des créateurs figées dans le silence glorieux des Panthéons de cire pour cause de génie ne méritent pas la seconde mort de l’oubli. Sans relecture permanente des chefs d’œuvres, l’art populaire s’étiole dans l’indifférence des nécropoles culturelles que sont les discothèques. En sacralisant la création, la société de marché triomphante a justifié l’usage d’une illusoire culture kleenex. Cet album est bien plus qu’un hommage à Illinois Jacquet, c’est un bain de jouvence au passé. Alors, courrez acheter Flying Home. Ce n’est pas remboursé par la Sécu, mais ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine!
Félix W. Sportis

Cliquez sur la pochette pour écouter ce disqueCédric Caillaud Trio & Harry Allen
Emma's Groove

Our Delight, Emma's Groove, Dancing on the Celling, That's All, Do Nothin' Till You Hear from Me, Yours Is My Heart Alone, The Jamf's Are Coming, New Father's Bop, Robbin's Nest, I Want to Be Happy, Blame It on My Youth, What Can I Say Dear, After I Say I'm Sorry
Cédric Caillaud (b), Harry Allen (ts), Patrick Cabon (p), Philippe Soirat (dm)
Enregistré le 25 mars 2008, Pré-Saint-Gervais (93)
Durée : 1h 05' 01''
Aphrodite Records 106017 (Codaex)

Après June 26, enregistré en 2005, Emma’s Groove est le deuxième album de Cédric Caillaud (né en 1976), fruit d’une rencontre fortuite avec le saxophoniste Harry Allen ; Pierre Boussaguet étant indisponible pour cette tournée avec Harry, il demanda à son "élève" de le suppléer. Ce très beau disque est le résultat d’une heureuse découverte réciproque. Le programme largement constitué de standards fait également référence à des compositions de musiciens de jazz patentés : Tadd Dameron, Duke Ellington, Johnny Griffin, Ilinois Jacquet, Sir Charles Thompson et celle de Cédric dédiée à sa fille, titre éponyme de cet album.
Le premier titre composition de Dameron, « Our Delight », donne le ton général de l’album : généreux, allègre, enlevé, détendu. Le dialogue est immédiat entre les musiciens. « Emma’s Groove » est un thème simple construit sur un riff en tempo medium, laissant la part belle aux timbres profonds des instruments (ténor et contrebasse) et au swing. Le song de Richard Rogers, qui suit en tempo rapide, est extrait d’une comédie musicale Ever Green dont la première fut donnée à Londres en décembre 1930 : un succès de Jack Hylton. « That’s All » fut un succès de Nat King Cole en 1952 ; ici en tempo lent, le ténor découvre toute la sensualité de la mélodie. Duke a en 1940 composé cette pièce majeure de son œuvre, « Concerto for Cootie » pour son trompettiste ; sur les paroles de Bob Russell, en 1943, elle devint « Do Nothin' Till You Hear from Me » ; c’est ici le moment de bravoure et de vérité : en duo, ténor/contrebasse, la musique exigeante met en évidence, dans son dépouillement, la musicalité des instrumentistes et leur parfaite entente ; la ligne de basse est majestueuse. La composition de Franz Lehar est certainement l’air le plus célèbre de son opérette Le pays du sourire : une sorte de récréation. La composition de Griffin, « The Jamf's Are Coming » est un retour aux fondamentaux du jazz. « New Father’s Bop », de Cédric, est un joli clin d’œil aux thèmes du bop des origines ; les quatre musiciens relisent avec gourmandise et un plaisir juvénile ces moments forts. « Robbin’s Nest » fut écrit pour le saxophone, en l’espèce celui d’Illinois Jacquet qui en laissa de multiples versions, dont une célèbre avec le big bandde Lionel Hampton avec Milt Buckner au piano et à l’orgue. Ici, Harry Allen le prend en medium soutenu. La comédie No No Nanette, dont la musique fut écrite par Vincent Youmans, fut une source d’inspiration pour tous les musiciens de jazz qui en empruntèrent les thèmes : « Tea for Two », bien sûr, et ce « I Want to Be Happy », toujours aussi stimulant. Oscar Levant n’était pas seulement un très grand pianiste mais également un compositeur accompli qui apprit son métier auprès d’Arnold Schoenberg. Il laissa plus d’une vingtaine de musiques de films lors de son séjour à Hollywood ; cette superbe ballade (grand succès de Nat King Cole accompagné par Juan Tizol , tb) interprétée en tempo très lent montre un autre aspect de son immense talent. L’album se termine sur une composition de Walter Donalson très alerte.
Originaire de Washington, Harry Allen est peu connu en France et en Europe. Ce CD permettra à un public plus large de découvrir un formidable ténor de jazz, qui s’inscrit dans la tradition. Patrick Cabon est remarquable ; il tient une place essentielle dans ce volume. Cédric Caillaud est parfait. Quant à Philippe Soirat, il est toujours aussi sobre mais d’une grande efficacité. Un album de jazz de très belle qualité.

lix W. Sportis

Cédric Caillaud Trio
Swingin' The Count

April in Paris, Flight of the Foo Birds, Splanky, Ain't That's Right, Lil' Darlin', Blues in Hoss Flat, For Lena & Lennie, Shiny Stockings, Meet BB, Rat Race, Easy Does, Together Again
Cédric Caillaud (b), Patrick Cabon (p), Alvin Queen (dm), China Moses (voc)
Enregistré les 29 et 30 juin 2012, Meudon (92)
Durée : 1h 00' 23''
Swing Alley 022 (www.freshsoundrecords.com)

Swingin’ The Count est le troisième album de Cédric Caillaud. Pour la circonstance, son trio s’enrichit de la présence exceptionnelle d’un grand batteur, Alvin Queen. Dans cet album, la formation se propose de rendre l’esprit et le ton de la formidable machine à swing que fut le big band de Count Basie. Comme le rappelle justement Jean-Michel "Beethoven" Reiser dans le livret, mis à part l’album Oscar Peterson Plays Count Basie (27/12/1955 – LP Clef Records MG C-708) initié par Norman Granz, aucun trio de piano n’avait consacré d’album complet à la musique du fameux orchestre. Néanmoins, ce volume présente des différences importantes d’avec le précédent. En effet, le pianiste canadien était en quartet - Herb Ellis (g), Ray Brown (b) et Buddy Rich (dm) – ; et mis à part « Easy Does It » (1940), le répertoire sélectionné était différent ; il concernait essentiellement la période d’avant 1950, les grandes pièces des années 1930 et 1940. Dans celui-ci, Caillaud interprète des pièces rendues célèbres après 1956, l’époque du renouveau de l’orchestre : Neal Hefti, Frank Foster, Quincy Jones. Il procède donc à une sorte de « réduction » d’orchestrations luxuriantes, alors très influencées par les arrangeurs du cinéma californien. Le pari était ambitieux et n’était pas gagné d’avance. Le résultat n’en est remarquable.
Dans ces douze faces, Cédric Caillaud a choisi de jouer sur une constante de la musique du Kid of Redbank, le swing. Assis sur sa partie de contrebasse, épurée, rigoureuse et très en place, d’une part, et sur la finesse rythmique intelligente d’Alvin Queen, d’autre part, il laisse toute liberté au pianiste de colorer ce fonds rythmique de fulgurances orchestrales ou de dessiner des épures mélodiques baisiennes, jouant sur la tension et l’opposition des deux séquences. Le morceau d’ouverture, « April in Paris » (arrangé en 1956 pour Basie par Wild Bill Davis) est de ce point de vue une parfaite illustration du ton général de l’album. Pour soutenir l’intérêt de l’auditeur et le surprendre, il n’hésite pas à traiter certains thèmes, que chacun a en tête dans la version originale, sur des tempi différents, apparemment « à contre courant » ; c’est ainsi qu’il applique à « Flight of the Foo Birds », dans sa version originale en medium enlevé, le traitement que le Count avait fait subir au célèbre « Lil’ Darlin’ ». Ce dernier morceau, chanté par China Moses, est d’ailleurs interprété légèrement plus rapidement que dans l’album Atomic Basie. Cédric Caillaud se fait remarquer sur ces faces par la qualité de sa mise en place. Ses solos sont simples ; il joue de la contrebasse dans la tessiture de l’instrument donnant beaucoup de profondeur à l’ensemble. La qualité de cet album doit également beaucoup à la présence d’Alvin Queen. Son jeu aux balais, toujours aussi impressionnant, est un modèle du genre dans la finesse mais également dans sa rigueur rythmique. Ses interventions dans les breaks aux baguettes sont d’une légèreté qui n’en exclut ni l’efficacité ni la puissance pour suggérer la masse orchestrale ou pour souligner discrètement l’articulation (« Splanky » ou « Shiny Stockings ») ; il n’est jamais bruyant et laisse toujours respirer l’ensemble ; ce batteur joue de la grande musique sur ses tambours. La révélation de cet album est Patrick Cabon, dont le bagage pianistique est ici mis en valeur par le fait de devoir remplacer à lui seul l’ensemble des instruments mélodiques du big band. Et il s’en tire avec beaucoup de talent, que ce soit dans les parties en single notes ou dans celles en block chords(« Ain’t That’s Right » ou « Blues in Hoss Flat »). Ce Brestois de 39 ans est un pianiste accompli, possédant un toucher clair et une fort belle musicalité. Dans ces pièces sa filiation avec Oscar Peterson (« Easy Doest It », « Together Again »), est évidente, ce qui n’a pas dû déplaire à l’ami "Beethoven".
Que voilà un bel et bon album de jazz, qui swingue. Le patron de Fresh Sound Records, Jordi Pujol, ne s’y est pas trompé. A consommer sans modération.
Félix W. Sportis

Cyrus Chestnut
The Cyrus Chestnut Quartet

No Problem, Annibelle Cousins, Dream, What’s Happening, Waltz for Gene And Carol, Solace, Indigo Blue, Mustard

Cyrus Chestnut (p), Stacy Dillard (ts, ss), Dezron Douglas (b), Willie Jones III (dm)
Enregistré le 14 décembre 2010, New York

Durée : 55' 00''
WJ3 1010 (www.williejones3.com)


Cyrus Chestnut
Soul Brother Cool

Spicy Honey, Soul Brother Cool, The Happiness Man, Piscean Thought, In Search Of A Quiet Place, The Raven, Dawn Of The Sunset, Intimacy, Every Which Way, Stripes
Cyrus Chestnut (p), Freddie Hendrix (tp), Dezron Douglas (b), Willie Jones III (dm)

Enregistré le 7 mars 2013, New York

Durée : 59’ 00’’

WJ3 1013 (www.williejones3.com)

Cyrus Chestnut fait partie des grands pianistes contemporains, non seulement par la richesse et la variété de son œuvre mais parce qu’il apporte une forme de sincérité à chaque note, ce qui en fait l’un des gardiens de la flamme, celle de l’authenticité. C’est du reste le cas des autres membres de ces quartets, en particulier de Willie Jones III, patron du label WJ3, toujours prêt à remplir un rôle d’accompagnateur au service d’une certaine conception du jazz. Sa virtuosité discrète en fait l’un des batteurs de référence et dans ce style, il est intouchable avec Lewis Nash, Kenny Washington et Neal Smith. De la même manière Dezron Douglas est l’un des représentants éminents de la contrebasse solide, rugueuse, féroce, même, mais toujours à la pointe de la finesse contemporaine.

Quartet bénéficie de la présence fiévreuse de Stacy Dillard, avec sa belle sonorité bluesy, churchy et sa musicalité à la fois intense et sobre. C’est un musicien très soulful, capable de flexibilité et de charisme. Il est mis en évidence sur le programme où l’on entend un beau shuffle churchy et décontracté (« Annibelle Cousins »), une ballade évanescente (« Dream »), un morceau rapide dans la veine des années 90’s (« What’s Happening »), une valse contemplative aux mailloches (« Waltz For Gene And Carol »), un groove joyeux (« Indigo Blue »), un blues lent (« Mustard »). Tout le monde joue avec beaucoup de cœur, de hargne, de sensibilité.
Dans cette continuité, Soul Brother Cool (qui reprend la superbe couverture de Drums Unlimited de Max Roach, 1965-66) met en valeur Freddie Hendrix, (Teaneck, NJ ; a joué avec le JALC, le Roy Hargrove Big Band, le Christian McBride Big Band, Frank Foster, Rufus Reid, Mulgrew Miller, Oliver Lake, T.S. Monk Sextet, Cecil Brooks III …). C’est un excellent musicien dans l’esprit de Clifford Brown, Freddie Hubbard et Lee Morgan, capable de tension (« The Raven ») et de poésie (« The Happiness Man ») dans la veine contemporaine. Le morceau titre est un blues intense où le pianiste montre l’ampleur de son expression. Comme souvent, il sait composer de belles ballades, ici « In Search of a Quiet Place » et « Intimacy » et forger des compositions aux atmosphères attendrissantes (« Dawn Of The Sunset »). Quand il s’agit d’apporter couleur, excitation et un certain poids rythmique, Willie Jones III est imbattable (« The Raven »).

Cyrus Chestnut est un musicien remarquable qui, sans concept ni discours, sait construire un univers, à la fois churchy et moderne, vigoureux et sensible, produit de racines profondes et d’une créativité toute personnelle.

Jean Szlamowicz

Arnett Cobb
Party Time / More Party Time / Movin' Right Along

CD 1 : When My Dreamboat Comes Home, Lonesome Road, Blues in the Closet, Party Time, Flying Home, Slow Poke, Cocktails For Two, Lover Come Back to Me, Blue Lou, Swanee River, Blue Me

CD2 : Sometimes I'm Happy, Fast Ride, The Nitty Gritty, All I Do Is Dream of You, Ghost of a Chance, Exactly Like You, Walkin', Softly As in a Morning Sunrise, The Shy One, Down by the Riverside
1-7 : Arnett Cobb (ts), Ray Bryant (p), Wendell Marshall (b) Art Taylor (dm), Ray Barretto (perc)
Enregistré le 14 mai 1959, New York
8-13 : Arnett Cobb (ts), Tommy Flanagan (p), Sam Jones (b), Art Taylor (dm), Danny Barrajanos (perc)
Enregistré le 16 février 1960, Englewood Cliffs (New Jersey)
14-21 : Arnett Cobb (ts) Bobby Timmons (p), Sam Jones (b), Art Taylor (dm), Buck Clark (perc)
Enregistré le 17 février 1960, Englewood Cliffs (New Jersey)
Durée : 1h 03' 50'' et 49' 22''
Fresh Sound Records 726 (www.freshsoundrecords.com)


Cette généreuse réedition de trois albums enregistrés à l’origine pour l’excellent label Prestige (7165, 7175, 7216) nous permet de redécouvrir trois pépites de ce jazz hot du tournant des années 50-60 si riches pour le jazz. Arnett Cobb est le ténor texan le plus réputé du grand orchestre de Lionel Hampton, célèbre lui-même justement pour mettre le feu à toutes les salles non seulement par les vertus de showman de son leader mais aussi parce qu’il compta dans ses rangs, à toutes les époques, des instrumentistes possédant cette culture d’un jazz expressif avec toutes les qualités requises : virtuosité instrumentale, expressivité marquée, swing sans équivoque et ancrage dans le blues. Les grands big bands de l’âge d’or, machines à swing et à blues, ont ainsi draîné une multitude de talents hors normes, souvent mésestimés en raison de leur appartenance à un collectif fort, et aussi parce que leur production en petite formation fut inégalement diffusée et donc connue dans un âge prolixe.
Fresh Sound nous permet une nouvelle fois une réévaluation de la richesse de ce temps en nous permettant d’accéder à Arnett Cobb, un de ces gros sons essentiels du jazz, une sorte d’archétype du saxophone ténor du jazz, version texane. Dans ces trois disques, secondé par des sections rythmiques de haut niveau, augmentées d’un percussionniste – il suffit de parcourir la notice pour rêver – Arnett Cobb délivre son message jazzique sans l’ombre d’une hésitation esthétique et culturelle, dans un registre plus large que celui des big bands car il en a la place en tant que leader, et bien sûr grâce à son talent.
Comme les pères de l’instrument, les Coleman Hawkins, Lester Young et Ben Webster, il utilise le grand livre des standards, du jazz, et le son chaleureux soufflé de son ténor, son interprétation personnelle, apportent toutes les couleurs et sensations qui font que le jazz est ce qu’il est : une musique à nulle autre pareil, un art populaire.
On se délectera à comparer les trois exceptionnels pianistes qui l’accompagnent, sans faire d’échelle de valeur, car ils sont tout aussi essentiels, et on appréciera des sections rythmiques dont l’excellence est au service d’une musique accomplie.
Yves Sportis

Laurent Courthaliac
Pannonica

Nicaragua, With a Song in My Heart, Nica, Thelonica, I'm a Dreamer Aren't We All, Pannonica, Acinonnap, Three Wishes, Broome St. Blues, If There Is Someone Lovelier Than You, Goodbye

Laurent Courthaliac (p), Ron Carter, Clovis Nicolas (b), Rodney Green (dm)
Enregistré les 16 et 17 janvier 2012, New York

Durée : 58' 00''

Jazz Village 570023 (Harmonia Mundi)

AprèsThe Scarlett Street (supplément internet du Jazz HotN°621), Laurent Courthaliac propose un second opus, Pannonica, de sa relecture du bebop dont le titre même, avec un « Featuring Ron Carter » prometteur, dessine déjà l’orientation exigeante. Pour cette séance, l’un des maîtres de la contrebasse a été invité. Mises à part ses trois compositions personnelles, toutes les pièces ont au moins trente ans d’âge : standards de Rodgers et Hart, de DeSylva, (1929), de G. Jenkins (1935), et répertoire du jazz. Barry Harris (1967), Sonny Clark (1961), Tommy Flanagan (1982) et Thelonious Monk (1958). Le programme ne cède en rien à la facilité : ni commun ni ordinaire. L’hommage à Pannonica est authentique. Toutes les pièces, d’une façon ou d’une autre, évoquent la célèbre hôtesse et amie des musiciens de jazz en détresse. Ces interprétations sont un manifeste du bebop selon Laurent Courthaliac après vingt ans d’étude approfondie : tant dans l’articulation du phrasé que dans la manière d’en donner son prolongement pianistique. Son contrôle permanent du discours, par l’économie de moyen à laquelle il s’astreint en renforce encore l’expressivité et en magnifie la construction d’ensemble ; cela en parfaite symbiose tant avec la ligne minimaliste et même sévère du contrebassiste qu’avec le jeu du batteur qui s’en tient à l’essentiel au plan rythmique, les indispensables ponctuations. Dans le continuum de l’histoire du jazz, ces faces sont la quête d’un artiste à la recherche d’un absolu ; celui de la période, à laquelle il essaie de donner présent et avenir. Dans la chronique de son précédent album, Pascal Rugoni avait déjà noté « une bien belle évocation de l’univers bebop ». Huit années se sont depuis écoulées, au cours desquelles Laurent Courthaliac a beaucoup fréquenté les scènes américaines. Il s’y est familiarisé avec la civilisation et s’est nourri de la matière bop à la source même du jazz. Autres intimités, autres possibilités. En sorte que sa manière ne relève plus seulement du style mais de la forme même, qu’il explore. Laurent ne se contente plus seulement de « jouer bebop » ; il élabore un pan nouveau de ce répertoire musical délaissé dans les sixties. En témoigne « Broome St. Blues », hommage à Monk dans laquelle Ron Carter s’adonne avec une joie retrouvée aux plaisirs du blues et Rodney Green à une réinvention spontanée du cha-ba-da mintonien.

La présence de Ron Carter a été essentielle. Tout se passe, en effet, comme si la démarche du pianiste l’avait amené à se pencher à nouveau sur les fondamentaux de cette école. Et son application à jouer une ligne de basse aussi épurée que rigoureuse manifeste plus que de l’attention, une redécouverte réelle de cette musique qu’il se réapproprie. Cette stimulation réciproque des deux musiciens n’a pas laissé indifférent le batteur qui, à son tour, en a retrouvé l’évidence. Au plan instrumental, Courthaliac est en parfaite accord avec cette musique : un beau touché, profond, dense, une belle articulation du pouce qui lui permet une vélocité retenue. C’est dit clairement, fermement et dans la nuance. Ça s’écoute. Son abord du jazz, et du bebop particulièrement, présente une parenté avec celui de Glenn Gould pour la musique de Bach. Rodney Green est un batteur de Philadelphie encore jeune ; il a joué avec tous les ténors de la scène newyorkaise. Il est ici remarquable d’assurance et de simplicité. Il évoque souvent le Kenny Clarke des fifties : une présence jamais pesante. Clovis Nicolas est excellent sur les quatre titres où il est présent. Sa musique est allègre, jubilatoire mais également lyrique (« Three Wishes ») et sa mise en place rigoureuse, toujours en adéquation avec le discours aéré du pianiste. Quant à Ron Carter, il est égal à lui-même. Musicien pétri de finesse et interprète d’exception (son vibrato est magnifique d’équilibre), il entend tout et répond juste aux sollicitations les plus discrètes. Cet hommage à l’héritage d’Oscar Pettiford et de Paul Chambers est un vrai régal. Son interprétation lyrique de « Goodbye » est superbe : un grand moment.
Pannonica
est un très bel album, d’une grande tenue musicale. A contre-courant des tendances actuelles : profondeur et enracinement dans la tradition du jazz ; autant de qualités actuellement peu prisées en ces temps de zapping et de cyber cafés. Certains le trouveront peut-être un peu austère. Mais c’est un vrai disque de jazz, qui swingue avec le cha-ba-da. Enfin, tout ce qu’il faut pour être heureux. Alors, qu’est-ce qu’on attend ?

Félix W. Sportis

Nicolas Dary Quartet
U Babbu

U Babbu, Only Fellows, Pasteis De Nata, They Got Rhythm, Capolinea, I Don't Want to Be Unhappy, Blues for Stan, Zi 307, Tell Me now, Nocturne Pour Une Baleine
Nicolas Dary (ts, as, fl), Joe Cohn (g), Mathias Allamane (b), Stan Laferrière (dm)
Enregistré le 27 janvier 2013, Le Pré-St-Gervais (93)
Durée : 37' 12''
Gaya Music Production NDGCD002 (Abeille Musique)


Le guitariste (mais également trompettiste, bassiste et pianiste) américain Joe Cohn, fils d’Al Cohn, était en tournée européenne au début de l’année 2013 avec le saxophoniste Bob Mover. Nicolas Dary profita d’une journée off, le dernier dimanche de janvier, pour organiser une séance d’enregistrement impromptue avec lui. Il y associa Mathias Allamane (b) et un autre talentueux multi-instrumentiste, Stan Laferrière (dm). « J’avais précédemment eu l’occasion de jouer avec eux et leur association avait parfaitement fonctionné », précise Dary.
Le leader de séance a fait le choix de dix compositions personnelles, qu’il a gravées en « one shoot, après une lecture très rapide des pièces sélectionnées. Joe[l’invité vedette]n’avait pas même de guitare. Il parvint à s’en faire prêter une ainsi qu’un ampli. Mais l’ampli prêté rendit l’âme avant que de commencer ! Après tous ces « malheurs, nous avons enfin pu commencer à enregistrer ! », raconte-t-il. Dans sa formule instrumentale, par ses thèmes empruntant largement leurs structures, comme à la re-composition de thèmes anciens, à la tradition du be-bop, cet album évoque immanquablement le ton de l’univers be-bop encore très présent dans les sessions de Sonny Rollins et de son quartet au début des années 1960, notamment What’s New enregistré au printemps 1962 à New York. Nicolas Dary, qui avait alors 38 ans (il est né en 1975) lorsqu’il organisa cette session, n’était plus un débutant. Son solide bagage musical, acquis au conservatoire aussi bien qu’auprès de maîtres, comme Barry Harris, en avait tôt fait un sideman recherché dans le cercle parisien du jazz : Gérard Badini Swing Machine, François Laudet Big Band, Stan Laferrière Tentet (Il fait toujours beau, Frémeaux & Associés 297, 2001), Michel Pastre Big Band actuellement, dont il est un membre en vue. Il eut ainsi très rapidement l’occasion d’enregistrer en tant que leader : You, en duo avec le pianiste Alain Jean-Marie (Djaz Records 565-2, 2006), I'll Never Be the Same(Djaz Records, 2008) et L’Autre rive (voir chronique précédente). Le programme de cet album réunit d’ailleurs des compositions s’étendant sur plus de dix ans d’activité musicale : la pièce la plus ancienne, « Only Fellows » remontant à 1999.
Nicolas Dary, compositeur, révèle une réelle verve mélodique et le sens d’un équilibre très classique de la composition. Ses pièces bien écrites mettent en valeur les solistes qui trouvent matière à le valoriser dans des développements improvisés aussi pertinents que sensibles. Le titre éponyme de l’album, « U Babbu », qui inscrit ce volume dans la tradition du Sonny Rollins de la grande période, évoque avec bonheur la composition de Jerry Brainin, « The Night Has a Thousand Eyes » (1949), magnifiée par le saxophoniste. Il est suivi par deux pièces bien balancées d’une fluidité aussi allègre que légère. Revenant à la tradition du be-bop, qui se plaisait à revisiter les standards, « They Got Rhythm » est une reconstruction intelligente de la composition de Walter Jurmann, Bronislau Kaper et Gus Kahn, « All God’s Chillun Got Rhythm » (1937), tout comme « I Don’t Want to Be Unhappy » est une espièglerie sur celle d’Harold Arlen et Ted Koehler, « Get Happy » (1929). Et si « Blues for Stan » aux accents monkiens ou « ZI 307 » incantation dolphyesque aux envolées parkériennes, dans leur traitement harmonique « forcé », ne sont pas sans évoquer, par l’esprit et le traitement rythmique découpé, un modern « Now the Time », « Capolinea » est une bien jolie ballade traitée dans la meilleure des traditions sensuelles héritée de Hawkins. « Tell Me now » est l’hommage noble à Newks. « Nocturne pour une baleine » est la coda en forme de miniature poétique de cet opus musical.
Tous les musiciens concourent à la réussite de l’album. L’exposition des thèmes à l’unisson (sax/guitare), dans le respect de la tradition est exécutée avec légèreté et aisance. Les interventions des solistes s’inscrivent dans une continuité cohérente : les orchestrations sont simples, efficaces et confèrent un ton original à chaque œuvre conçue comme partie de l’ensemble. Mathias Allamane joue son rôle à la perfection : soutien irréprochable mais également en tant que soliste (« Peteis da nata »). Stan Laferrière est un batteur musical : il participe au collectif, sur lequel il pose ses couleurs rythmiques, sans jamais l’écraser ; sa mise en place est un modèle ; quant à ses soli (« I Don’t Want to Be Unhappy » ou « ZI 307 »), ils ont la justesse de l’évidence. Joe Cohn est un excellent guitariste, au style concis ; il s’avère surtout être un formidable musicien capable d’entrer et de s’intégrer dans une logique musicale. Ses soli épurés construits intelligemment conviennent à merveille à cette musique qui, tout en « sonnant jeune », conserve un grand classicisme. Nicolas Dary, au ténor comme à l’alto, est le leader incontestable et incontesté de cette séance de belle tenue musicale. Il possède une aisance instrumentale assez exceptionnelle et un sens rare du discours musical. En sorte que son phrasé en équilibre permanent lui permet toutes les inflexions d’expressivité. Tout ceci pour dire que Nicolas sait raconter une histoire avec tous les rebondissements et les surprises qu’on est en droit d’attendre d’un très bon musicien conteur dans une exécution bien enlevée.
U Babbu
est album plein et abouti. On prend plaisir à l’entendre et le réentendre. Bravo.
Félix W. Sportis

Nicolas Dary Septet
L'Autre rive

Afternoon in Almada, On the Cliff, The Day Before, Piu Nimu/Mado, Les 7 Mercenaires, The Master, 3ème Round, Un Viaggio a Ferrara , The Mouse, Night at Cortina, M.H./L’Autre Rive
Nicolas Dary (ts, fl), 
Fabien Mary (tp), 
Luigi Grasso (as), 
Jean Christophe Vilain (tb), 
Yves Brouqui (g), 
Mathias Allamane (b), Philippe Soirat (dm)
Enregistré en novembre 2012, lieu non précisé
Durée : 59' 00''
Gaya Music Production NDGCD001 (Abeille Musique)


On connaît depuis longtemps le talent de Nicolas Dary comme accompagnateur et comme leader. Il s’affirme une nouvelle fois mais sous une forme particulièrement originale et inspirée. Originale, parce qu’il traverse des tendances stylistiques du jazz fort hétérogènes avec beaucoup de fluidité. Inspiré parce que les compositions sont magnifiques, parce que l’élan expressif est là et que la musicalité unifie chacun des choix avec bonheur. Après un « Afternoon In Almada » où il évoque Hawkins (en petit groupe façon Wrapped Tight ou The Hawk Flies High), Nicolas Dary montre qu’en tant que soliste, il renvoie aussi à Stanley Turrentine, Ike Quebec, Stan Getz, Teddy Edwards, Dexter Gordon… et beaucoup d’autres ! C’est une synthèse originale, colorée, vigoureuse mais très sensible. Les arrangements évoquent Gigi Gryce ou Duke Pearson, mais il y a également un côté West Coast interprété de manière très fraîche (« The Day Before », le dialogue Grasso/Dary ressemble à Charlie Parker Meets Sonny Rollins). On pense aussi au Four Brothers (« Les Sept Mercenaires »). La liste d’évocation serait longue et chaque composition fait naître de multiples résonances – et souvent simultanées ! Ses compagnons (et le terme est choisi) sont pareillement inspirés, qu’il s’agisse de la verve frétillante de Luigi Grasso, de la sobriété à l’élégance décontractée d’Yves Brouqui, de la précision distinguée de Fabien Mary ou des accents ellingtoniens de Jean-Christophe Villain. La rythmique sans piano est une belle trouvaille qui met en valeur la finesse de Jean-Philippe Soirat et de Matthias Allamane et les sonorités d’ensemble. L’apport en couleurs de la flûte est remarquable (« Mado »). Cet album est une vraie réussite musicale, fruit d’un travail et d’une mise en forme qui ne se réduisent ni à un concept ni à une affectation et qui préservent les qualités d’expression instrumentale de chacun. A une époque recherchant le sensationnalisme et l’exotisme, c’est aussi un pari artistique audacieux que de s’inscrire avec autant de loquacité dans le jazz.
Jean Szlamowicz

Cliquez sur la pochette pour écouter ce disqueDe Looze / Machtel / De Waele
Foster Treasure

Always, Memories Of You, So Long Eric, I Had The Craziest Dream, Con Alma, Lilu’s Back In Town, Who Cares, Daydream, Retrato Em Branco E Preto, That’s AllBram De Looze (p), Matthias De Waele (dm), Jos Machtel (b)
Enregistré en avril 2013
Durée : 59' 27''
W.E.R.F. 112 (www.dewerf.be)


J’ai eu l’occasion d’écouter Bram De Looze (p) avec le LAB Trio dans l’ancien auditorium Mercedes-Benz trois ans auparavant. Le trio ne m’avait pas totalement convaincu alors même que j’avais décelé les potentialités de chacun des membres. Cohésion ? Communion ? Le groupe continue à se produire avec un talent grandissant. Lander Gyselinck, batteur et percussionniste singulier, fait le bonheur de nombreuses formations et Bram De Looze s’affiche de plus en plus comme un excellent accompagnateur. Pour le présent album cosigné, les jeunes De Looze et De Waele (dm) ont choisi de relire quelques belles œuvres du répertoire avec le bassiste du B.J.O. : Jos Machtel. C’est, évidemment, le meilleur moyen de prouver à qui doute encore qu’ils ont le métier suffisant pour créer en relisant. Mais n’est-ce pas ce qui importe le plus en jazz ? Sous les doigts du pianiste, aisé, volubile, on trouve les influences des modernes, d’Earl Hines (« Who Cares ») à Cedar Walton, en passant par Oscar Peterson, Hank Jones (« That’s All »), mais aussi : Thelonious Monk (« So Long Eric »). Sous les baguettes du batteur : la lignée des Jones (Joe et Phily sauf Elvin), mais aussi : une filiation avec feu Freddy Rottier… Hé oui ! N’oubliez pas de coller votre ouïe à la basse chantante de Jos Machtel (« Lulu’s Back In Town », « That’s All ») et vous aimerez, comme moi, cette légèreté classique qu’on retrouve si rarement. Enjoy !
Jean-Marie Hacquier

Cliquez sur la pochette pour écouter ce disqueJean-Paul Estiévenart
Wanted

The Man, Between the Curves, Am I Crazy ?, Amok, Bird, Les doms, Lazy Bird, Witches Waltz, Wanted

Jean-Paul Estiévenart (tp), Sam Gerstmans (b), Antoine Pierre (dm) + Perico Sambeat (as)
Enregistré les 24 et 25 juin 2013, Belgique
Durée : 58' 55''
W.E.R.F. 115 (www.dewerf.be)


Cinquante années après les « Walen Buiten » de Leuven, nous assistons à des accords inespérés entre les cultures flamandes et francophones de Belgique. Syndrome Diables Rouges ? Les jazzmen n’en demandaient pas moins ! Hasard ou similitude d’intention, W.E.R.F. donne la parole à un trio exclusivement Wallon. Le jeune trompettiste borain a gravé là-bas, un peu plus au nord, son premier album en tant que leader. Quelle audace ! Il nous offre un trio pianoless et guitarless qui ne laisse rien au hasard ! C’est une réussite parfaite pour l’écriture de Jean-Paul, l’aisance, la mise en place et la cohésion des trois. Dès les premiers titres on sait qu’on devra compter sur chacun d’eux en Europe : « Between The Curves » avec le lead confié à la basse ; « Am I Crazy ? » : pour le discours du trompettiste, les breaks, la fluidité des baguettes et la clarté du son sur les drums. Jean-Paul Estiévenart a intégré l’héritage de Dizzy, de Freddie et de Miles (« Amok », « Wanted »). Sur « Les Doms », il use d’effets de gorge pour étrangler son chant. « Lazy Bird » de Trane s’élance dans un dialogue trompette-batterie vraiment époustouflant. Respect, modernité, ouverture et modalité sont d’autres qualificatifs transcendés par l’ajout du saxophoniste espagnol (« Bird ») qui dialogue en question-réponse sur « Witches Waltz ». De structure classique : « Wanted » permet à Sam Gerstmans de s’affirmer très inspiré. Quel beau mixage aussi ! Allez les p’tits gars, continuez !
Jean-Marie Hacquier

ICliquez sur la pochette pour écouter ce disquenbar Fridman
Time Quartet Project

Dark Song for a Clear Day, Christopher’s Cheek, Acoustic, No Palm Trees, 13 Days, Day Dreamer, Just a Folk Song
Inbar Fridman (g), Camelia Ben Naceur (p), Laurent Chavoit (b), Stefano Lucchini (dm)
Enregistré du 12-15 septembre 2011, France
Durée : 50' 30''
Origin Records 82630 (www.origin-records.com)


Un quartet avec deux femmes aux instruments solos, c’est assez rare pour être souligné. Cette organisation, nous la devons à Inbar Fridman (g) qui réalise ici son premier album. Pour l’occasion, elle est entourée de musicien(ne)s qu’elle a côtoyé(e)s durant sa tournée aux côtés de Billy Cobham. Camelia Ben Naceur (p) et Laurent Chavoit (b) faisaient eux aussi partie du périple européen du drummer américain. Ce dernier est remplacé ici par Stefano Lucchini au touché subtil. Les compositions des deux jeunes femmes transpirent la douceur et s’étirent langoureusement pour permettre à la guitare d’Inbar de faire rêver (« Acoustic ») tandis que les interventions sur le clavier de sa partenaires évoquent la sensibilité de Keith Jarett. Même « Day Dreamer », d’Arnaud Biscaye, conserve cette douceur apaisée qui sied bien à l’ensemble du projet. La guitariste Israélienne sait entraîner ses partenaires dans son univers. Le travail de fondation des deux hommes est exemplaire au service des deux jeunes femmes. Time Quartet Project est comme un tableau peint par quatre artistes pour donner envie de s’évader des contingences matérielles de l’existence.
Michel Maestracci

Curtis Fuller
Down Home

Down Home, Ladies Night, C Hip’s Blues, Sadness and Soul, Nu Groove, Then I’ll Be Tired of You, Mr. L, Sweetness, Jonli Bercosta, The High Priest
Curtis Fuller (tb), Keith Oxman (ts) Al Hood (tp, flg), Chip Stephens (p), Ken Walker (b) Todd Reid (dm)
Durée : 1h 05' 30''

Enregistré en mai 2011, Aurora (Colorado, USA)

Capri Records 74116-2 (www.caprirecords.com)

Il n’avait que 22 ans quand il enregistrait Blue Train aux côtés de John Coltrane, Lee Morgan, Kenny Drew, Paul Chambers et Philly Joe Jones…et, quelle santé : 77 ans lors de l’enregistrement de ce CD. Quelle carrière aussi ! Mémoire vivante de l’histoire du jazz depuis plus de 50 ans, il a joué avec Bud Powell, Art Blakey, Coleman Hawkins, Benny Golson, le Timeless et le Concord All Stars... Et voilà qu’à l’heure de la retraite, une "bande de jeunes" – menée par le saxophoniste Keith Oxman lui propose une tournée et une séance d’enregistrement de quelques unes de ses compositions. Le Papy ne fait pas de résistance, s’emballe même, et se lance dans l’aventure avec l’enthousiasme d’un adolescent débutant, en quête de notoriété. Le résultat de cette rencontre, le métier aidant, est tout simplement bluffant. Si ses attaques manquent parfois d’un peu de précision, sa fougue, son sens mélodique et son inventivité restent intacts. Pourtant, si ce n’est pour l’ordre de préséance des soli, ses jeunes comparses, ne le ménagent guère. Brillants, volubiles, inspirés, et habiles compositeurs (deux thèmes du pianiste et un du saxophoniste, splendides), ils l’entrainent à leur suite dans un tourbillon funky fort réjouissant qui réussit aussi à rajeunir... l’auditeur.

Daniel Chauvet

Loston Harris
Swingfully Yours

Kiss and Run, Nice Work if You Can Get It, I'm Old Fashioned, Hey You With the Crazy Eyes, How About You, I've Got the World on a String, 9:26 Special, The Lamp Is Low, You Can't Love 'Em All

Loston Harris (voc, p), Ian Hendrickson-Smith (ts), Gianluca Renzi (b), Carmen Intorre (dm)
Enregistré en 2013 à New York, date non précisée

Durée : 38' 08''

Loston Harris Entertainment 103 (www.lostonharris.com)

Swingfully Yours est le cinquième album enregistré par Loston Harris. Il appartient, à l'instar de Bobby Short, à la catégorie très prisée aux Etats-Unis des pianistes de bar des grands hôtels et a connu, depuis ses débuts au milieu des années 90, une carrière atypique. En effet, avant de se consacrer au clavier, Loston Harris avait commencé par jouer de la batterie. C’est d’ailleurs à Virginia Communwealth University, où il était déjà en classe supérieure de percussions, qu’Ellis Marsalis professeur invité dans l’établissement l’entend jouer du piano pendant un intermède. Il lui conseille alors de se réorienter. Le jeune musicien travaille beaucoup pendant quatre ans et à l’occasion du First Thelonious Monk Jazz Competition à Washington (DC), Harry Connick Jr lui conseille de poursuivre en prenant des cours avec son ancien professeur, Ellis. Ce qu’il fait. Après le départ d’Eric Reed de son groupe, Wynton Marsalis fait appel à plusieurs pianistes dont Farid Barron et Marcus Roberts qui, peu disponible, fonctionne en binôme avec avec Loston Harris. Néanmoins, la notoriété de ce dernier n'a pas dépassé le cercle un peu confidentiel des musiciens new-yorkais. C’est qu’entre-temps, il avait trouvé un emploi stable de pianiste attitré au fameux Bemelmans Bar du Carlyle Hotel de New York, où il travaille toujours depuis, non sans se priver d’enregistrer quelques albums comme ceSwingfully Yours.

Pour celui-ci, il est entouré de partenaires venant d’un peu partout : Carmen Intorre (dm), très apprécié à Big Apple et est né à Buffalo (NY) ; Gianluca Renzi (b), né à Frosinone (une petite ville à 70 km de Rome) ; et un quatrième membre, avec lequel, il a souvent eu l’occasion de se produire, Ian Hendrickson-Smith (ts), né à New Orleans. Au programme les standards de Gershwin, Kern, Van Heusen… et un classique du jazz, « Nine Twenty Special » rebaptisé pour la circonstance « 9:26 Special ». Le ton général de l’album est un peu monotone : à vouloir être "swingfully", la plupart des thèmes (sauf « How About You », la plage mettant le mieux en valeur le beau registre pianistique du musicien et la respiration de la structure de la pièce) est joué en medium high. Le leader, qui se réclame de Nat King Cole et Frank Sinatra, connaît parfaitement ce répertoire. Ses partenaires tout autant et le quartet fonctionne bien. Renzi est un soutien solide, parfait même pour ce genre de musique. Carmen Intorre a une mise en place impeccable ; il accompagne sans écraser tout en stimulant les solistes (chanteur ou saxophoniste). Ian Hendrickson-Smith joue un rôle important dans l’équilibre de l’album. C’est un modern qui swingue avec beaucoup d’aisance et insuffle un parfum de jazz agréable. Le pianiste a une belle technique ; l’instrument n’a pas de secret pour lui, il est même brillant parfois (« The Lamp Is Low »). J’émettrais cependant une petite réserve : sa manière de "jouer en avant" gène parfois (« 9:26 Special ») ; d’autant que sa façon de chanter calquée sur son jeu instrumental accentue l’impression de "presse du tempo", amplifiée par la tessiture de sa voix ne paraissant parfois pas en accord avec la tonalité (« I've Got the World on a String » - la version de ce morceau par Fitzgerald dans Ella à Hollywood 1961 est tellement exceptionnelle !).
Loston Harris n’est pas un "crooner" langoureux bien dans le fond du temps. Mais ne faisons pas la fine bouche : ce n’est tout de même pas mal !

Félix W. Sportis

Mathis Haug
Distance

We’ll Get There by Dawn, Carnival Train, Wise Advice, Poodle Dog, Sign of the Times, Song for My Brunette, Heartbreaker, Cannibal Dancer, Paper Cup, Is Jesus on My Side ?, The Clown, Sad and Lonesome Day Blues

Mathis Haug (g, voc), Stephan Notari (p, dm, perc, tambourin), Ben Rapetti (b), Jean-Jacques Milteau (hca), Céline Bonacina (bs, ss), Mike Latrell (org, tuba, mandoline)
Enregistré à Carpentras (84), date non communiquée
Durée : 42' 58''
Dixiefrog 8740 (Harmonia Mundi)

Mathis Haug est né en 1976 au cœur de la Forêt Noire. Très jeune, il prend des cours de piano, écoute beaucoup et surtout découvre le blues des années 30, le musette, et le jazz. Sa guitare sous le bras, de bars en festivals, Mathis bourlingue au gré de ses amours et de nombreuses aventures musicales. Après Playing My Dues, son premier opus, il sort une seconde galette produite par Jean-Jacques Milteau. La production est étincelante et donne au projet un écrin scintillant où la guitare d’Haug brille au firmament. Son expression sur l’instrument n’est pas ans rappeler J-J cale, disparu dernièrement. Ses histoires chantées renvoient un peu à Eliott Murphy, un autre adepte du laid back ou Leonard Cohen.Distance parcourt un univers blues maîtrisé avec des interventions de qualité des différents intervenants, comme Céline Bonacina (bs) sur « Wise Advice », qui donne de la chaleur à l’auteur du propos. Avec une voix originale, Mathis Haug doit être vraiment surprenant sur scène. Si vous l’avez à l’affiche pas loin de chez vous, n’hésitez pas !

Michel Maestracci

Roy Haynes
The Quintessence

Titres et personnels communiqués dans le livret

Enregistré entre juin 1949 et juillet 1960, New-York, Paris
Durée : 1h 09' 38'' + 1h 12' 17''

Frémeaux & Associés 294 (Socadisc)

Le temps ne semble avoir aucune prise sur Roy Haynes. Depuis Fountain of Youth sorti en 2004 et illustré par un magnifique concert aux regrettés « Mardis du jazz du Cabaret de Monte-Carlo », il a triomphé à la dernière édition du Nice Jazz Festival, dans les Arènes de Cimiez, en 2010, aux côtés de Chick Corea, Kenny Garrett, John Mc Laughlin et Christian McBride. En 2011, encore, il publiait Roy-Altry, et, depuis, continue sans doute depuis à jouer ici ou là, à 88 ans passés avec les meilleurs des meilleurs. Ce précieux double album retraçant quelques aspects marquants de sa carrière entre 1949 et 1960 en appelle donc obligatoirement un autre, voire deux, pour couvrir, de 1960 à nos jours, une deuxième partie de carrière s’étalant sur plus de cinquante ans… Il se produit ici avec la plupart des héros disparus peuplant le Panthéon musical de tout amateur de jazz (Lester Young, Bud Powell, Fats Navarro, Charlie Mingus, Sarah Vaughan, Jimmy Gourley, Barney Wilen, Henri Renaud, Clifford Brown, Herbie Mann, Percy Heath, Art Farmer, Thelonious Monk, Phineas Newborn, Paul Chambers, Kenny Burrell, Coleman Hawkins, Eric Dolphy, Freddy Hubbard, Jacky Byard), et quelques autres « big shots » (Martial Solal, Sonny Rollins et Hank Jones), toujours actifs qui figurent aussi dans ce carnet de bal…Très apprécié des musiciens dès ses débuts, il fut peu remarqué du public, avant qu’enfin, en 1998, le label Dreyfus Jazz ne lui rende justice en publiant quelques albums sous son nom. Né en 1925, s’il fut avec Kenny Clarke, Art Blakey ou Max Roach, ses illustres contemporains, un des acteurs de la révolution du bebop, il a vite développé un style propre, sans filiation remarquable, et si original, qu’on ne lui connait guère d’héritiers revendiqués. Batteur unique qui ne se contente pas, comme beaucoup, de marteler immuablement le tempo, il semble jouer en osmose totale avec les solistes qu’il suit comme une ombre à la sextuple croche près pour souligner la progression qu’il devine de leur discours. Souvent, il les précède de peu pour les motiver davantage, comme si c’était lui le maître du jeu, celui qui ouvre les pistes, les balise et, à l’occasion y cache quelques chausse-trappes facétieuses (ce qui a pu, un temps, déstabiliser, parait-il, Johnny Griffin soi-même dans le quartet de Thelonious Monk). Pour peu de monter un peu le son et de se livrer à l’exercice inhabituel d’une écoute attentive de la batterie, ces deux CD apportent la preuve de la magistrale maîtrise de son jeu. Dès les premiers extraits (alors qu’il n’avait alors qu’à peine 25 ans), il développe intros, codas, breaks, 4/4 et solos, avec une virtuosité et une inventivité démoniaques, et une aisance et une musicalité confondantes. Tout juste de quoi lui faire une réputation fâcheuse de « musicien pour musicien » qui le poursuivra longtemps auprès des amateurs mal éclairés. Qu’importe, la lumière est enfin revenue, et Roy Haynes est aujourd’hui reconnu comme l’un des batteurs les plus importants de l’histoire du jazz, doublé d’un généreux découvreur de talents. Raison de plus pour ne pas se priver de cet album incontournable, ni, sans doute, de ceux qui suivront.

Daniel Chauvet

GCliquez sur la pochette pour écouter ce disqueijs Hendriks Quartet
On the Way

A Minor Foolin’, Canto De Ossanha, Just a Ballad, Where Have I Heard, Da’s Bes, The Latest Piece, Het Bitonale Stukje, Round about Midnight
Gis Hendriks (as, ss, ts, bs, cl), Sonny Grey (tp), Frank Grasso (tp), Slide Hampton (tb), Fred Leeflang (ts), Harvey Wainapel (as, cl), Henny Kluvers (fl), Fred van Ingen (bcl), Siegfried Kessler (p, ep), Bert van Erk (b,eb), Michael Baird (dm, perc), Raul Burnet (perc)

Enregistré en octobre-novembre 1976 et janvier 1977, Hilversum (Pays-Bas)

Durée : 1h 14' 07''

SWP Records 040 (www.swp-records.com)


La richesse du jazz n’a pas de limite et offre ainsi des terrae incognitae même à des amateurs confirmés, de celles mêmes qui ressurgissent du passé.
Cette bonne réédition d’un enregistrement la fin des années 70 du siècle dernier présente la particularité d’être une nouveauté car elle n’est jamais sortie pour des raisons juridiques, et elle nous remet en mémoire l’imagination qui régnait alors dans le monde du jazz euro-américain, encore mêlé, suite logique de la Seconde Guerre mondiale. Car c’est dans ce creuset des concerts organisés pour les troupes américaines en Allemagne, en particulier, qu’à débuté ce saxophoniste, à l’âge de 17 ans. Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette excellente musique servie par des musiciens américains et européens dans un esprit aussi aventureux que complice et enraciné, sans aucun renoncement à ce qui fait l’essentiel du jazz, le swing, du beau son, des accents blues, des compositions originales, pour la plupart dues à la plume du leader, avec pour le plaisir Slide Hampton, Sonny Grey mais aussi le magnifique Siegfried Kessler et l’oublié Raul Burnet. Gijs Hendriks a lui-même une fort belle sonorité, au ténor en particulier (« The Latest Piece »), et il y a chez lui, comme dans beaucoup de la musique de jazz de cette époque, une indéniable poésie.
En France, on ignore largement l’un des excellents musiciens bataves, qui a pourtant à son actif d’avoir parcouru notre pays, et d’avoir joué et enregistré depuis un demi siècle avec le gratin du jazz (Art Taylor, Beaver Harris, Johnny Griffin, Slide Hampton, Frank Rosolino, Benny Bailey, Nina Simone, Betty Carter, Joe Diorio, et beaucoup d’autres, connus et moins connus).
Evidemment cet oubli n’est pas limité à l’excellent Gijs Hendriks. La chance est que Gijs Hendriks, né à Utrecht, Pays-Bas, le 26 février 1938, a continué d’enregistrer (www.gijshendriks.com). Alors, ne nous privons pas d’un beau son de saxophone et de revisiter (ou découvrir ici) les beautés encore cachées d’une œuvre déjà ancienne.
Yves Sportis

Art Hodes
I Remember Bessie

Titres communiqués dans le livret
Art Hodes (p)
 
Enregistré le 19 septembre 1976, Los Angeles
Durée : 1h 00' 30''
Delmark 254 (www.delmark.com)

Le pianiste Art Hodes (1904-1993), né en Ukraine, a vécu à Chicago dès l’âge de 6 ans. Hugues Panassié écrit : « Aime le vrai blues et le style Nouvelle-Orléans » puis s’empresse de préciser, puisque c’est un Blanc, « mais ses dons sont très limités » (1971). Ce n’était pas mieux du côté du progressiste Leonard Feather qui a empêché Lester Young de l’utiliser dans une séance. Comme d’habitude, le présent signataire n’est d’accord avec personne. Art Hodes est un excellent pianiste jazz et blues, d’une grande sobriété. Pas un virtuose en effet, mais un musicien de "feeling". Il fit de bons disques en 1944-45, sous son nom, chez Blue Note, avec des gens comme Sandy Williams, Vic Dickenson, Ed Hall, Rod Cless, Mezz Mezzrow, Omer Simeon, Freddie Moore et le légendaire Oliver Mesheux. En 1968, il a réalisé des émissions TV très pédagogiques avec Barney Bigard, Pee Wee Russell, J.C. Higginbotham. Ici, c’est un disque en piano solo (les titres 13-17 sont des inédits), un exercice qui, en principe, m’ennuie au plus haut point. Eh bien, pas cette fois ! Bien sûr, pas de quoi grimper aux rideaux. Mais, Art Hodes, comme Clarence Williams, joue le blues lent, de façonlow-down : « Yonder Comes the Blues », « Back Water Blues », « You’ve Been a Good Ole Wagon », « Slow and Easy Man », « Yellow Dog Blues ». On prend plaisir à écouter son « St Louis Blues » (avec changement de tempo). Dans « Nobody Knows You When You’re Down and Out », on pense à Bessie Smith. Il n’y a pas que du blues, et Art Hodes swingue dans « Cake Walkin’ Babies From Home » (deux prises). Comme quelques autres, il bluesifie ce qui n’en est pas (« After You’ve Gone »). Un disque qui pourrait être prescrit pour traiter les jazzeux déviants.

Michel Laplace

Pasquale Innarella Quartet
Uomini di terra

L’uomo delle terre, Flowers for Rocco Scotellaro, Malayka, Terra selvatica, Festa contadina, Non è l’amore che va via, Donne delle tembe, Blued

Pasquale Innarella (ts, as, ss), Francesco Lo Cascio (vib, perc), Pino Sallusti (b), Roberto Altamura (dm)
Enregistré les 15, 16 et 17 mars 2012, Rome (Italie)
Durée : 57' 38''
Terre Sommerse TSJEI014 (www.terresommerse.it)

Vous n’êtes pas sans connaître le beau film de Luchino Visconti, Rocco et ses frères, une œuvre du maître italien réalisé en 1953, justement en hommage à Rocco Scotellaro (dédicataire d’une de ces pièces), l’écrivain chantre du Mezzogiorno et surtout de l’ancienne Lucanie (Basilicate) où il s’éteignit cette même année ; homme de plume et poète certes, mais également politique très engagé dans la l’histoire de l’Italie d’après-guerre qui parlait des hommes de la terre et de leurs difficultés à conserver plus que leurs traditions, leur dignité dans un pays en reconstruction. Une des grandeurs du néo-réalisme cinématographique italien, dans lequel la tendresse triste pour ces hommes ne plongea jamais dans le pathos des bons sentiments.

Pasquale Innarella n’est plus un tout jeune homme (il est né en 1959 dans cette même région). C’est un acteur de la musique engagée dans le jazz d’avant-garde très largement influencé par l’africanisme et la musique de Coltrane, dont il est, un peu à la manière de Frank Wright à Washington, un admirateur et un spécialiste. Mais en homme de culture, il traduit ses préoccupations dans une relecture du monde, dont la rusticité en référence au résistant syndicaliste paysan, Giuseppe di Vittorio, n’est pas la moindre de sa vie : en témoigne le titre de son album Banda Rustica. « Les hommes de la terre », qu’il chante à Rome dans cet album, sont les agriculteurs du Sud de la province d’Avellino en Campanie, dévastée par le tremblement de terre de 1980, mais tout aussi de l’Irpiniades montagnes et du loup mythique. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ?
Sa musique est un métissage très enraciné : mélange de tendresse triste de la musique populaire italienne (« Non è l’amore che va via »), dans sa rugosité rustique, et de véhémence, d’invective et même de violence des rues hostiles des ghettos urbains (« Terra selvatica ») ; une espèce de Coltrane au lyrisme de Verdi. Car dans sa volonté de « salir le son », le musicien ne peut (le veut-il ?) s’affranchir de sa tradition du chant (« L’uomo delle terre »). Parallèlement, le musicien de jazz ne se prive pas de recourir à la syntaxe du jazz, le swing (« Flowers for Rocco Scotellaro) et le blues (« Blued ») dans une conclusion bien venue. Le vibraphone très fin de Francesco Lo Cascio confère une légèreté surprenante à cette musique au ton austère et parfois dramatique. La partie de contrebasse de Pino Sallusti apporte une belle assise, remarquable de précision et de rigueur, au groupe qui trouve une sorte d’aboutissement avec le jeu coloré et plein de finesse de Roberto Altamura. Uomini di terra, enregistré en public à La Riunione di Condominio, dans le quartier de Termini à Rome, est composé pour l’essentiel de pièces du leader. Mais il y en a une du guitariste kényan Fadhili William et une seconde empruntée à un artiste plongeant également ses racines en Irpinia, Vinicio Capossela. Un album rare.
Félix W. Sportis

Agathe Jazz Quartet
Believe in Romance

Dat Dere, Barbados, The Man I Love, Believe in Romance, I Got Rythm

Agathe Iracema (voc), Oscar Marchioni (p), Juan Sebastien Jimenez (b), David Grebil (dm) + Sylvain Del Campo (as)
Enregistré les 6 et 7 juillet 2010, Paris

Durée : 20' 53''

DejaProduction (http://agathe.nanacola.fr)

Agathe Iracema Brazilian Music Band

Carinhoso, Lavadeira do rio, Oceano, Natureza, Sam Blues, Caminhos Cruzados

Agathe Iracema (voc), Leonardo Montana (p), Rubens Santana (b), Eneas de Jesus (g),Tiss Rodriguez (dm), Adriano DD, Natascha Rogers (perc)
Date et lieu d'enregistrement non précisés

Durée : 22' 12''

DejaProduction (http://agathe.nanacola.fr)

Agathe Iracema n'a que 23 ans et nous la suivons déjà depuis quelques années (Jazz HotN°654). Les bonnes fées du swing et de la bossa se sont penchées sur son berceau, autour duquel se tenait un père bassiste, brésilien, Rubens Santana, et une mère française. Les deux petites galettes, d'une vingtaine de minutes chacune, dont il est question ici, sont des cartes de visite musicales avant tout pour la jeune chanteuse, mais bien représentatives des deux univers dans lesquels évolue Agathe : le jazz et la musique brésilienne. Car plutôt que de mélanger les genres et de risquer diluer le caractère de l'un et de l'autre, la Franco-brésilienne évite justement la tarte à la crème du métissage culturel tant célébré par nos élites. Elle pratique le jazz avec les musiciens de jazz et la musique brésilienne avec des Brésiliens, notamment Papa. Bien qu'il paraisse évident que c'est à ses racines brésiliennes que la petite Parisienne doit son phrasé si naturellement swing (considérant que les Brésiliens de couleur sont une des composantes du monde afro-américain, qui englobe New Orleans comme La Havane).

Le jazz donc, d'abord. Et ce Agathe Jazz Quartet que la vocaliste mène avec beaucoup d'aisance. Soutenue par un bon line-up, en particulier Juan Sebastien Rimenez, auteur des arrangements, Miss Agathe développe des intonations à la Ella Fitzgerald. Non pas qu'elle soit dans l'imitation, mais le relief et la clarté du phrasé se situe clairement dans son giron. Il ne reste plus à Agathe qu'à se débarrasser de petites manières, de certains effets trop appuyés et elle se hissera au niveau des plus grandes. C'est en tous cas un grand plaisir que de l'entendre sur ces quelques plages, y compris sur sa composition « Believe in Romance », de la meilleure facture.
Le Brésil, ensuite. A la tête de son Brazilian Music Band, Agathe séduit tout autant. D'autant que son « bilinguisme » musical est étonnant : c'est une autre chanteuse que l'on découvre ici, avec une technique vocale différente. Bien sûr, on reconnaît le timbre, mais le phrasé n'est plus jazz. Ella a disparu... De même, le trio acoustique a laissé place à la basse et la guitare électriques. Et là encore, c'est bien fait.

Que souhaiter à Agathe sinon de poursuivre sa route sur cette double voie qui semble lui convenir et nous souhaiter à nous qu'elle nous offre bientôt un véritable album de jazz, un peu plus consistant que ces fort plaisantes mises en bouche.

Jérôme Partage

Ironing Board Sam
Double Bang !

CD1 : Ever Look at a Tree, Nothing but Your Butt, For the Love of Money, Good Will Come to You, Beat the Devil, Bedroom Window, Do the Ironing Board, I Feel Your Pain, Life Is Like a Seesaw, It Will Come to Light, Can't Nobody Do, Somewhere Over the Rainbow

CD2 : Life Is Like a Seesaw, (Come on) Let's Boogie, Why I Sing the Blues, Somewhere Over the Rainbow, Don't Worry About Me, Cherry Pie, Skinny Woman, Self Rising Flour, Orleans Party, Come to Mardi Gras, Heaven, Please Send Me, Tallahassee Bridge, In the Mood For Love, I've Been Used, Man of the Street, Purple Raindrops, Non Support, I Laugh, Original Funky Belly Bottom, Raining In My Heart, Let's Streak, Treat Me Right, When You Brought Me You
Personnel détaillé dans le livret
Enregistré février et juillet 2012 (CD1), Huntsville (Alabama) et en mai 2011 (CD2), Hillsborough (Caroline du Sud)
Durée : 38' 34'' + 1h 14' 57''
Dixiefrog 8733 (Harmonia Mundi)


Music Maker Relief Foundation, association américaine à but non lucratif fondée par Tim & Denise Duffy en 1994 pour perpétuer la mémoire, l’œuvre et la reconnaissance des grands anciens, South’s music heroes, installée à Hillsborough (Caroline du Sud), publie ce double album de Ironing Board Sam qui y a adhéré en 2010.
Samuel Moore, connu dans le chitlin’ circuitsous le nom de Ironing Board (« planche à repasser » – pour y avoir, à Memphis lors de ses débuts, installé le clavier de son B3, faute de pied) Sam était né en Caroline du Sud à la fin des années 1930. Il acquiert la technique du clavier sur l’orgue paternel et joue dans différents groupes locaux, notamment avec le chanteur/harmoniciste de blues Robert Nature Boy Montgomery, avant de quitter sa Caroline natale à la fin des années 1950 pour s’installer, à 16 ans, dans la capitale de la musique populaire américaine (blues, R&B, rock, country music, etc.), Memphis (Tennessee). Il y acquiert une certaine notoriété locale et gagne la considération générale dans le milieu du R&B pour avoir recruté dans son groupe un jeune guitariste, fraichement démobilisé, Jimmy Hendrix ! Il essaie vainement de s’implanter chez Stax au milieu des sixties. Mais il y a pléthore ; jamais il ne parviendra à acquérir la renommée nationale qu’il espérait. Après avoir fait une tentative à Chicago chez Chess, il tente sa chance sur la Côte Ouest au début 1970. Mais il revient à Memphis en 1973. Il émigre ensuite à New Orleans, où il installe ses quartiers au Mason’s VIP Lounge sur Claiborne Avenue ; il est accompagné par le batteur Kerry Brown et se proclame « The Eighth Wonder of the World ». Les résultats ne s’avérant pas à la hauteur de ses espérances, il reprend la route vers Nashville, Memphis… En 1982, il s’installe à nouveau à New Orleans. Il joue dans les boites de Bourbon Street en duo avec un petit singe mécanique, Little George, dans le French Quarter, avant d’opter pour le concept d’homme jukebox sur la voie publique. Après l’intermède d’une tournée européenne au début des années 1990, jusqu’à Katrina, il vit à Crescent City. Il réside maintenant en Caroline du Sud, non loin de Tim et Denise Duffy. Venu de la musique sacrée, où il a acquis les codes de la tradition afro-américaine, Sammy Moore a poursuivi la filière de la tradition du gospel song, touchant à tous les styles de musique qui, aux USA, ont concerné sa génération au XXe siècle : blues, rhythm & blues, rock… sans jamais s’imposer. Il a d’ailleurs enregistré assez peu d’albums ; surtout des 45 tours. Il a beaucoup galéré ; et sa mégalomanie individualiste n’y est pas étrangère, même si son album The Human Touch (Orleans OR-1711) est de qualité.
Ce double album présente les enregistrements du dernier Ironing Board Sam (2011 et 2012). Deux couleurs : une, blues, en solo piano/orgue/voix, un peu austère ; l’autre, plus festive, et plus rhythm & blues avec des musiciens de talent comme Rashid Abdul Khaaliq ou Kenneth Ortaga (b), Albert White ou Rick Ward (g), Ardie Dean ou Larive Lee (dm), Steve Herman (tp), Chris West (ts, as), Charlie Rose (tb), Jim Horn (bs) et le chœur des Believers in Christ. Néanmoins, les dix dernières faces du CD2 (plages 14 à 23) constituent, par leur authenticité et la vérité de l’époque, les documents (devenus rares) les plus intéressants. Sans avoir été un grand de ce style, Ironing Board Sam est un représentant significatif de la musique populaire noire des Etats-Unis de la période 1955-1970. Il ne possède ni la puissance évocatrice des grands chanteurs de blues ni le charisme des gloires du R&B ; mais sa voix s’inscrit dans une tradition largement répandue dans le Sud. Ce n’est pas, davantage, un grand pianiste (Mildred Bailey ou Roosevelt Sykes) ni un grand organiste (Jack McDuff…) ; mais il représente un style issu des églises noires du Sud également, significatif de ce courant important qui traverse les USA depuis les années 1930. Et ce disque restitue, dans sa simplicité, assez bien l’ambiance réelle, hors les monstres reconnus et patentés.
Félix W. Sportis

Ahmad Jamal
The Quintessence

CD 1 : A Gal in Calico, They Can't Take That Away From Me, The Donkey Serenade, New Rumba, I Don't Wanna Be Kissed, I Get a Kick out of You, Darn That Dream, How About You, But not for Me, Music! Music! Music! Put Another Nickel In, Poinciana, Too Late now, Billy Boy, I'll Remember April, Cherokee, Seleritus, This Can't Be Love, Ivy, It Could Happen to You

CD2 : Autumn Leaves - Les Feuilles mortes, You Don't Know What Love Is, Aki And Ukthay - Brother and Sister, Tater Pie, Ahmad's Blues, Ahmad's Blues, Comme ci comme ça, Sophisticated Gentleman, Tangerine, Autumn in New York, Should I, That's All, The Girl Next Door, Stompin' at The Savoy, Little Old Lady, Time on My Hands, Pavanne, Ahmad's Waltz, Valentina
Ahmad Jamal (p), Ray Crawford (g), Eddie Calhoun, Israel Crosby (b), Walter Perkins, Vernell Fournier (dm), Joe Kennedy (vln)
Durée : 1h 12' 44'' + 1h 12' 10''
Frémeaux & Associés 289 (Socadisc)


Ahmad Jamal est actuellement le musicien américain de jazz le plus souvent présent sur les scènes en France : concerts, festivals… Ceci depuis le début des années 1990, période à laquelle le regretté Jean-François Deiber, disparu en 2005, le fit redécouvrir au grand public français en l’invitant au Théâtre de Boulogne-Billancourt (TBB) puis en produisant plusieurs de ses albums sur le label Birdology ; l’artiste le lui rendit bien, qui enregistra un bel album hommage après sa mort. Depuis, il passe une grande partie de son existence dans notre pays. Cependant, la carrière du pianiste de Pittsburgh avait commencé dès le début des années 1950. Il avait connu un grand succès auprès du public mais également auprès de ses confrères parmi les plus célèbres (dont Miles Davis) qui appréciaient son style aéré. Il s’était produit en France en 1962 et avait été acclamé par les amateurs, mais Henri Renaud soulignait qu’il n’était pas apprécié à sa juste valeur dans notre pays. Il avait d’ailleurs connu une première éclipse entre 1962 et 1970 jusqu’à la sortie de son album The Awakening(1970), qui l’avait propulsé de nouveau sur le devant de la scène. Il en avait pourtant connu une seconde du milieu des années 1970 au début 1990, restant dans la mémoire collective du world jazz une sorte de pianiste mythique au destin inaccompli. Depuis, le musicien est devenu une gloire reconnue du jazz, tant avec son trio précédent (James Cammack, b, Idris Muhammad, dm) qu’avec le nouveau (Reginald Veal, b, Herlin Riley, dm), se produisant dans les festivals du monde.
Ce coffret propose une anthologie de 38 plages empruntées à différents albums (mentionnés) correspondant à ceux enregistrés pendant la première période de l’œuvre de Frederick Russell Fritz Jones (certains diront la "seule grande" ?), né le 2 juillet 1930, converti à l’islam en 1951 sous le nom de scène que nous lui connaissons depuis. « L’Architecte » présente, sur ces huit années, la manière dont s’est élaborée sa conception du trio mais également sa façon de concevoir la place et le rôle de chacun des instruments dans l’ensemble conçu comme un orchestre en soi. Ahmad Jamal y a connu une évolution comparable à celle de la plupart des autres leaders de piano trios : une première phase comme Oscar Peterson où, reprenant la formule inaugurée avant lui par Nat King Cole et Art Tatum, la formation comprenait piano, guitare (Ray Crawford) et contrebasse (Eddie Calhoun puis Israel Crosby) ; après 1955, presqu’au même moment que le pianiste canadien, il renonce au guitariste pour s’adjoindre les services d’un batteur (Walter Perkins puis Vernell Fournier). Enfin, jusqu’à 1960, son trio ne fait appel à aucun percussionniste ; ce n’est qu’après 1974, sur Jamal Plays Jamal, (LP 20th Century Records T-459), qu’il introduit pour la première fois des congas (Azzedin Weston) dans sa formation. Cette modification dans l’organisation de son trio traduit une évolution dans sa manière de penser la relation trio/structure rythmique. Dans la première phase (p/g/b), le trio s’en tient encore assez étroitement à la formule swing du cha-ba-da et même shuffle.La mélodie est exposée avec structurations rythmiques soulignées par le guitariste sous forme d’accords de découpage ; ensuite le tempo assumé par ses deux acolytes, parfois colorés par des "cocottes rythmiques" de Ray Crawford, sur laquelle le pianiste brode ses arabesques de notes piquées en forme de variations sur le thème, qu’il structure au moyen d’aplats colorés en accords plaqués, voir de clusters et/ou en leitmotivs/riffs. Le guitariste intervient néanmoins encore en tant que voix mélodique également qui prend des choruses. Lorsque le guitariste se voit substitué le batteur, l’aspect rythmique du trio est conforté et le pianiste participe également à la « dance » en traitant le piano en instrument de percussion. « Poinciania » (1956) en constitue le parfait accomplissement ; bien que, dans l’interprétation d’une mélodie aussi lyrique que « It Could Happen to You » (1958), il ne se prive pas de hacher son improvisation de "bombes" et de clusters. Dans cette période, Jamal joue de son trio comme d’un orchestre dans la logique d’ensemble, avec toutes les nuances de rythme et de couleurs dans une jouissance jubilatoire. « Grâce à Ahmad Jamal naîtra une nouvelle conception de la section rythmique », écrivait Henri Renaud au début des années 1960. En fait, ces faces établissent qu’il n’y a plus même de section rythmique ; la conception même du trio de piano a changé. C’est l’entité trio en soi, libérée des autres instruments de l’orchestre, qui devient l’unité nouvelle. Et cette utilisation de l’élément rythmique comme fondement de la construction de la pièce musicale met en relief l’une des composantes majeures de l’esthétique du jazz, la répétition incantatoire comme forme poétique ; ainsi « Stompin’ at the Savoy », par exemple, est entièrement construite autour de la répétition – du rythme (autour du tempo installé par le batteur comme dans le Boléro de Ravel) et des structures leitmotivs-riffs et harmoniques (parties assurées par la contrebasse), le piano dessinant par dessus ce groove ses arabesques comme des calligraphies sonores. En avançant dans le temps (dans les années 2000), l’élément rythme deviendra premier et concernera l’ensemble trio conçu comme un seul et même instrument de percussion joué par trois musiciens ; au point que les ponts mélodiques du piano reliant les parties percussives apparaîtront souvent comme des « jouissances de coïtes interrompus ». Ces enregistrements en présentent déjà les fondements si le pianiste continue à tresser sa poésie.
Le programme de cette anthologie présente l’originalité de retenir des pièces de plusieurs compositeurs français : « Les Feuilles mortes » de Joseph Kosma, avant que Julian Cannonball Adderley ne mît cette œuvre à l’honneur et que Miles Davis ne l’imposât en tant que standard ; « Comme ci comme ça » n’est que le titre américain de la mélodie de Bruno Coquatrix, « Clopin clopant » ; « Valentina » (une pochade) n’est autre que la Valentine, « frisée comme un mouton » d’Henri Christiné : « elle avait de tout petits petons, tétons… » que Maurice Chevalier  « tâtait à tâtons » ; enfin, reprenant une formule souvent utilisée par son maître Erroll Garner, l’introduction par association d’idées, « Stompin’ at the Savoy » est introduit par « La Marseillaise » de Rouget de Lisle. Cette sélection ne reprend que trois compositions personnelles et un seul classique du répertoire jazz (« Stompin’ at the Savoy »). En sorte que l’essentiel est, pendant cette période, totalement constitué de songs de Tin Pan Alley, qu’on ne désignait pas encore par le terme « standard ». Ces 38 faces sont de l’ordre de l’exceptionnel ; et quelques unes « plus exceptionnelles encore » : « Poinciana », bien sûr, « Billy Boy », « I’ll Remember April », « Cherokee » (avec ses ruptures de tempo dont Martial Solal fera ses délices), « But not for Me », « Automne in New York », « Little Old Lady », « That’s All » (tendre poésie), « Time in My Hands » (une miniature), « Ahmad’s Blues » (en trio), « Stompin’ at the Savoy » et, peut-être dans la forme la plus parfaitement équilibrée, cette version de « It Could Happen to You », dont le tempo medium en suspension met en valeur toutes les innovations de ce trio : lyrisme, légèreté et swing (luncefordien) – avant que le groove ne l’efface – dans un espace élastique qui respire. Pendant cette période, Ahmad Jamal a connu un état de grâce. Sa musicalité exceptionnelle, servie par un touché pianistique d’une clarté superbe sur tout le spectre de l’instrument, joue avec bonheur de l’opposition des timbres selon les registres. Nous ressentons l’impression qu’il se surprend lui-même à inventer son langage avec le ravissement et la magie de l’heureuse découverte. Ses partenaires sont de formidables musiciens et, pour ce genre d’exercice, exceptionnels. Quelle que soit la formule, ils participent à la fête et sont pour beaucoup dans la réussite de l’essai. Ray Crawford, qui était clarinettiste et ténor dans la dernière formation de Fletcher Henderson (1941-1943) et qui est devenu guitariste pour cause de tuberculose, a gardé le sens de l’articulation mélodique dans sa manière d’accompagner. Ses solos évoquent l’école d’Oscar Moore et son traitement rythmique des cordes est plus qu’une trouvaille ; la légèreté de ses « cocottes musicales » évoque la souplesse de son homonyme, Jimmy Crawford, batteur à la grande époque de Jimmy Lunceford. Eddie Calhoun joue de la contrebasse ; il ne se contente pas de suivre. En l’absence de batteur, il assure la mise en place rythmique du trio. Cependant c’est avec l’arrivée de Vernel Fournier et d’Israel Crosby, qui ont constitué la structure de cette formation jusqu’à 1962, qu’Ahmad Jamal est parvenu à la réalisation aboutie de ces enregistrements. Ils sont complices et se renvoient la balle, sur un socle d’une rigueur rare dans leurs conventions qui semblent pourtant aller de soi. Israel Crosby est un instrumentiste d’exception dans la continuité de John Kirby (qu’il remplaça), de Billy Taylor et surtout de Jimmy Blanton. Vernel Fournier (sa manière rappelle souvent Papa Jo Jones) a la souplesse des batteurs de Crescent City ; son jeu aux balais est d’une grande efficacité tout en étant d’une formidable discrétion. Bien que « la musique [soit] un mystère », il y a beaucoup de travail et d’intelligence derrière cette apparente simplicité, cette spontanéité.
Ce coffret est la quintessence de l’œuvre d’Ahmad Jamal : la poésie associée à l’humour décalé, le bonheur immédiat, la certitude de la jeunesse. Il convient de l’écouter et de le réécouter : indispensable dans toute discothèque.
Félix W. Sportis

Jimi Brown Experience
Jimi Brown Experience

Hot Pans, Fire, Cold Sweat, Dolly Dagger, If Six Was Nine, Give It Up Turn It to Loose, Manic Depression, Get on the Good Foot, Purple Haze, Angel, Super Bad/Sex Machine, Licking Stick, Little Miss Lover, I Feel Good

Fred D’Oelsnitz (elp, tp), Sébastien Chaumont (as), Selim Nini (as), Tahina Razafindratsiva (tb), Jonathan Gritella (g), Amaury Filliard (g), Olivier Giraudo (g), Fabrice Bistoni (b), Laurent Sarrien (dm)
Date et lieu d’enregistrement non précisés
Durée : 1h 18' 21''

Imago Records 0019 (www.imagoproduction.com)

Avec un tel nom, le programme au menu ne peut pas prêter à confusion. C’est bien de la musique de Jimi Hendrix et James Brown dont il est question dans ce Jimi Brown Experience. Le combo s’articule autour de Fred D’Oelsnitz (elp, tp), un ancien du Magma de la dernière heure. Les autres membres du band ont eux aussi un passé de qualité, notamment Tahina Razafindratsiva (tb) , ex-membre de Radical el Salam. Pendant plus d’une heure, les sept membres du groupe visitent les univers funk-rock d’un passé ou le psychédélisme se mélangeait aux sonorités rock pour déboucher sur des oeuvres novatrices. Aujourd’hui, cette musique n’a pas vieilli et continue de susciter l’intérêt pour les musiciens qui aiment à s’exprimer dans cet idiome. Avec beaucoup de plaisir on écoute les interprétations de « Purple Haze », ou « I Feel Good ». Parfois la magie apparaît et on a l’impression de découvrir pour une première fois une chanson peut être moins connue que les autres. Sur « Little Miss Lover », l’équipe est à son apogée, s’exprimant mieux, comme libérée d’un héritage lourd à gérer. Un album extrêmement plaisant d’un groupe qu’il faut certainement voir en live pour bénéficier de toute l’énergie distillée au cours de ses shows.

Michel Maestracci

Cliquez sur la pochette pour écouter ce disqueHarrison Kennedy
Soulscape

Voodoo, Cat and Mouse Thang, Back Alley Moan, Crap Shooter Blues, Lookin’ for Happy, Tight Grip, Chain Gang Holler, Sport Fishin’, Chairman of the Board, Nothin’ to Lose, 2 Bullets Later, Caught You Creepin’, Nappy’s Metaphysical Rag, Tragedy

Harrison Kennedy (voc, bjo, mandoline, hca, spoons fife, perc, bread pan), Keith Nappy Lindsay (key, p), Justin Dunlop (b, g), Alec Fraser (perc)
Enregistré les 21 et 28 mai 2013, Toronto (Canada)

Durée : 53' 39''

Dixiefrog 8753 (Harmonia Mundi)

« Je continue le voyage de mes arrières grands-parents, qui ont marché beaucoup de miles pour la liberté et ont lutté pour tenter d'être heureux. C’est mon humble plaisir que de vous présenter Soulscape. Le fruit de mes influences qu’à présent je vous transmets pour votre bonheur ». Cette dédicace que l’on trouve surSoulscape de Harrison Kennedy pose les contours d’un nouvel album qui se veut authentique et surtout positionné dans la tradition du blues. Et là, on n’est pas déçu. L’hommage que le bluesman souhaite rendre à ses grands-parents n’est pas vain. « Lookin’ for Happy », évoqué juste un peu plus haut est de toute beauté. L’orgue (claviers) donne toute sa force et son aspect sacré aux paroles écrites par le musicien. La tradition se retrouve encore avec « Chain gang Holler », comme si cette chanson devenait d’actualité par la seule présence de la voix de Kennedy. Le bruit des chaînes que l’on entend enbackground font la différence d’une expression qui n’a rien à voir avec celle acquise dans les salons des conservatoires par les nombreux musiciens dits de blues. Le voyage initiatique vers les "roots" du blues se poursuit tout au long de ce joyau qu’est Soulscape. L’ancien membre des Chairmen of the Board, qui a notamment joué sur scène avec BB King, James Brown, Smokey Robinson, Stevie Wonder, Funkadelics et bien d’autres encore constitue l’un des phares essentiels de cette musique d’Amour qu’est le blues. Cet album ne nous laisse pas indemne et permet à qui aime le blues de se faire une cure de bonheur pour l’année.

Michel Maestracci

Les Oignons
New Diversité

Bergen Miljoys, Le déserteur, La femme des uns sous le corps des autres, Great Gret, Mam'Zelle Clio, Novembre, One For Marlu, Le poids italien, Sweet Sue Just You
Julien Silvand (tp, cnt, voc, comp, arr), Olivier Delays (ts, voc, arr), Marion Sandner (claquettes), Dominique Mandin (bjo, voc), Fabien Debellefontaine (sousaphone, voc)

Enregistré les 4 et 6 décembre 2012, Droue-sur-Drouette (28)

Durée : 47' 42''

Black & Blue 777.2 (Socadisc)

Que voilà une activité culturelle intelligente que la musique new orleans lorsqu’on fait retraite à Droue-sur-Drouette, quelque part entre Epernon et Rambouillet, en Eure-et-Loir. Ne plus s’enfermer à la téléprison ; ne plus s’agacer du bagne cathodique de Calvi et consorts… Comme disait ce brave Boris (qui semble être un des maîtres à penser de ces joyeux drilles) : « Il y a seulement deux choses : c'est l'amour de toutes les façons, avec des jolies filles et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington ». La politesse agressive du quant-à-soi et le repli entre soi encore : pour oublier, quand il ne reste plus grand’ chose à sauver du Landerneau médiatique. Ils conçoivent leur univers musical comme un tout ; ils jouent, avec finesse, sur/avec la musique et sur/avec les mots au besoin. Ils empruntent à Vian, à Trénet… la poésie est toujours présente. C’est aux marges du jazz. Mais ils en ont conservé tout l’esprit : la légèreté, apparente seulement, et l’absurde du logique. Un surréalisme sonore.

Ajoutons à cela que ce sont tous d’excellents musiciens. Julien Sylvand maîtrise très bien la trompette. Olivier Delays est un excellent saxophoniste. Quant à Dominique Mandin et Fabien Debellefontaine, ils tiennent la route et le cap. Marion Sandner vient y ajouter son grain de désinvolture rythmique... Et ceci dans un désordre savamment organisé. Car derrière ce joli méli-mélo, il y a non seulement du travail mais aussi beaucoup de talent. Les Oignons sont forts.
Félix W. Sportis

Leslie Lewis & Gerard Hagen Trio
Of Two Minds

In Walked Bud, I Got It Bad & That Ain't Good, Nature Boy, Honeysuckle Rose, Round Midnight, Well You Needn't, How Deep Is the Ocean, Hello Young Lovers, But Beautiful
Leslie Lewis (voc), Ron Stout (tp), Gary Foster (as, fl), Rob Locart (ts), Larry Koonse (g), Gerard Hagen (p, arr), Domenic Genova (b), Jerry Kalaf (dm, perc)
Enregistré en 2008, Los Angeles
Durée : 41' 41''
Surf Cove Jazz 100 (www.surfcove.com)


La chanteuse Leslie Lewis et son époux, le pianiste Gerard Hagen, vivent depuis plusieurs années à Paris, d’où ils rayonnent sur le continent européen. Ils étaient le 15 mars 2014, accompagné par le toujours aussi précieux Nicola Sabato (b), Chez Papa, où je les ai découverts. Pendant deux heures, j’ai entendu une chanteuse de très grande classe accompagnée par un pianiste de talent. Ils ont joué un répertoire de standards, dont des versions de « Caravan » et « Under My Skin » vraiment "solides" et surtout un « Georgia on My Mind » exceptionnel (il est vraiment délicat de passer sur ce "saucisson" après les grandes versions de Ray Charles !), qui fit que les convives le nez dans leurs assiettes ont posé leurs couverts, ont levé les yeux, écouté… Et ils applaudirent à tout rompre pendant et après !
Ces musiciens ne sont plus des débutants (ils ont déjà enregistré une dizaine d’albums de puis 1998) ; ils ont 57 ans et sont en pleine possession de leurs moyens et c’est parfois de l’ordre de l’exceptionnel. Il faut entendre ces deux artistes effacés mais quelle présence musicale ! J’ai voulu en savoir un peu plus ; ils m’ont remis cet album, Of Two Minds.
Le programme de ce volume concerne une période s’étendant de 1929 à 1951, mélangeant avec bonheur et intelligemment, dans l’organisation des moments de l’opus, le répertoire classique du jazz (Monk, Ellington, Waller) et les standards. Ils sont ici accompagnés par : Ron Stout (beau solo dans « How Deep Is the Ocean » et « But Beautiful »), trompettiste et cornettiste de leur génération, issu d’une famille de musiciens de la Côte Ouest et qui n’est pas un inconnu (joua avec Horace Silver, Pepper Adams, Woody Herman…) ; Gary Foster, altiste connu et recherché sur la West Coast ; Bob Locart (ts), le guitariste Larry Koonse et Jerry Kalaf (dm) complètent la formation. La section rythmique est parfaite ; l’accompagnement de Gerard, qui avait à peine un peu plus de 50 ans lors de cet enregistrement, par sa manière épurée, évoque Tommy Flanagan (dont il se réclame), est superbe derrière les inflexions de Leslie du même âge, dont la tessiture rappelle parfois Sarah Vaughan. Les arrangements écrits par Hagen sonnent vraiment bien et créent un univers musical très recherché, véritable écrin pour cette voix d’alto chaude et parfaitement maîtrisée. Les pièces ne sont pas faciles et même un peu « casse-gueule » (« In Walked Bud » ou « Well You Needn't ») mais la chanteuse les donne avec aisance. La composition d’Ellington « I Got It Bad & That Ain't Good » est émouvante. « Round Midnight », « How Deep Is the Ocean » sont de vraies merveilles. Et « But Beautiful » est le point d’orgue majestueux à ce superbe album. Courrez acheter cet album. Vous le réécouterez souvent. Il a de la matière. Et, de toutes les manières, Of Two Minds est une grande réussite.
Félix W. Sportis

Cliquez sur la pochette pour écouter le disqueChristian McBride Trio
Out Here

Ham Hocks and Cabbage, Hallelujah Time, I Guess I’ll Have to Forget, Easy Walker, My Favorite Things, East of the Sun, Cherokee, I Have Dreamed, Who’s Making Love
Christian McBride (b), Christian Sands (p), Ulysses Owens Jr (dm)

Durée : 1h 05' 03''

Enregistré à New-York (date non communiquée)

Mack Avenue 1069 (www.mackavenue.com)

Le contrebassiste Christian McBride, héros incontesté des participations aux formations les plus prestigieuses et champion absolu du nombre de sessions d’enregistrements en tant que sideman, semble vouloir remettre en jeu l’or de son blason en présentant (et en produisant lui-même) son propre trio. Roland affrontant Olivier, à côté, c’était de la rigolade... Pour ce faire, deux jeunes damoiseaux de moins de 25 ans, mais déjà très aguerris lui ont prêté allégeance : le batteur Ulysses Owens Jr, adoubé par Monty Alexander, et le pianiste Christian Sands, par Wynton Marsalis (et Ray Brown), entrent en lice. L’enjeu : quelques figures de bravoure du répertoire (Oscar Peterson, Hammerstein & Rodgers, Ray Noble) et deux compositions personnelles, dont une qui, sur la grille du blues, évoque étrangement un thème du MJQ (une réminiscence de la geste héroïque, sans doute ?), l’autre étant une ballade empreinte d’une nostalgie inattendue de la part d’un si preux chevalier ). Tout cela déborde évidemment d’énergie. Si le leader, et c’est bien normal, se réserve les passes d’armes les plus décisives, il laisse à ses deux jeunes et vaillants compagnons tout le loisir de montrer leur bravoure. Dans la tribune, dames et damoiseaux restent cois... sacrée musique... et, sans doute « c’est ainsi que Roland épousa la belle Aude ».

Daniel Chauvet

Leyla McCalla
Vari Colored Songs

Heart of Gold, When I Can See the Valley, Mesi Bondye, Girl, Kamèn sa w fè, Too Blue, Manman Mwen, Song for a Dark Girl, Love Again Blues, Rose Marie, Latibonit, Search, Lonely House, Changing Tide

Leyla McCalla (cello, voc, bjo, g), Tom Pryor (pedal steel g), Luke Winslow King, Hubby Jenkins (g), Joseph DeJarnette, Cassidy Holden (b), Rihannon Giddens (shaker, voc), Matt Rhody (vln), Don Vappie (bjo)
Enregistré à Floyd (Virginie) et à New Orleans, date non précisée
Durée : 40' 27''
Dixiefrog 8752 (Harmonia Mundi)


Voilà ce qui s’appelle recevoir une sacrée claque. Cet album de Leyla McCalla est un véritable ouragan. Non pas par la rapidité avec laquelle elle s’exprime sur ses instruments favoris, notamment le violoncelle, mais plutôt par l’ambiance que la jeune femme parvient à recréer. Née à New York de parents haïtiens, Leyla a grandi dans le New Jersey avant de rejoindre Accra, au Ghana, pour revenir aux States, dans la ville qui l’a vue naître. Au cours de cette étape, elle intègre le Smith College puis la New York University où elle apprend le violoncelle et la musique de chambre. Mais un voyage à New Orleans va la marquer pour toujours. Vari Colored Songs transpire la musique de la Louisiane. Les parties acoustiques des instruments avec des membres réputés du Carolina Chocolate Drops (Rhiannon Giddens, Hubby Jenkins), la présence de Don Vappie (bjo) et Luke Winslow (g) des Néo-Orléanais réputés, et l’expression créole qui se glisse parfois dans ses chansons concourent à donner une saveur surannée au CD. Les chansons de Leyla McCalla prennent appui sur des poèmes de Langston Hughes, à qui elle dédie l’album (« Heart of Gold », « Girl »). L’artiste en profite pour glisser ses propres arrangements de chants traditionnels (« Mesi Bondye »), parfois récupérés des enregistrements d’Alan Lomax (« Kamen Sa w fè »), qui restent dans la teneur générale de l’album. La galette s'écoute avec majestuosité tant le travail réalisé est poignant. A l’époque ou la communauté Afro-Américaine reçoit de plus en plus d’hommages via le Septième Art, il est évident que Vari Colored Songs va contribuer à amplifier le phénomène pour qu’enfin, les musiciens afro-américains soient reconnus dans leur apport incontestable dans la musique du 20e siècle et après.
Michel Maestracci

Irvin Mayfield
A Love Letter to New Orleans

Mo’ Better Blues, Latin Tingue II, Romeo and Juliet, Old Time Indians, James Booker, El Negro pt1,2,3, Fatimah, Lynch Mob-Interlude, Blue Dawn, George Porter, Super Star, Wind Song, I’ll Fly Away, Mardi Gras Second Line
Irvin Mayfield (tp), Ellis Marsalis, Davell Crawford (p), Wynton Marsalis, Kermit Ruffins (tp), Troy Andrews (tb), John Boutté (voc), Los Hombres Calientes, Dillard University Choir, Louisiana Philharmonic Orchestra, ReBirth Brass Band
Date et lieu d'enregistrement non communiqués
Durée : 1h 11' 37''
Basin Street Records 0406-2 (www.basinstreetrecords.com)


Ce que l’on peut reprocher
à Irvin Mayfield c’est d’être trop marqué par Wynton Marsalis. Mais on ne reproche pas à Irakli d’être l’ombre de Louis Armstrong. Alors prenons les choses comme elles sont. Irvin Mayfield a présenté cette compilation qui accompagne un livre du même titre à JazzAscona 2012. Le choix est bon, et représentatif du travail de ce trompettiste en vue à New Orleans, mais on regrette l’absence de détail des personnels. « Mo’ Better Blues » (de Terence Blanchard) en quartet avec Ellis Marsalis balance bien. C’est un des meilleurs moments du disque, notamment pour le solo de piano. On ne comprend pas que ce thème simple et donc efficace soit si rarement joué. Il y a beaucoup de titres du Los Hombres Calientes, et à la différence de Wynton Marsalis, Irvin Mayfield a plus longuement fréquenté les rythmes dits latins. Ce « Latin Tinge II » (Morton disait Spanish Tinge) débute par un spectaculaire stop chorus de Mayfield (genre Marsalis jouant à la Armstrong). Dans le solo de trompette sur ce titre on imagine Wynton Marsalis jouant "cubain". Bien. Le court « Romeo and Juliet », sur tempo lent, est une belle démonstration de trompette wa-wa ! (autre bon moment). La basse de Carlos Henriquez amène « James Booker » qui est funky comme la légende néo-orléanaise ici célébrée. Les prestations de trompette (très marsalienne avec effets de pistons mi-course) et piano sont remarquables et dans l’esprit. El Negro pour le percussionniste cubain Horacio El Negro Hernandez, est en effet très cubain y compris dans le solo de trompette de Mayfield (à noter la présence d’un lead trompette non identifié aux aigus spectaculaires). Mayfield aime les contrastes et propose ensuite une délicate ballade, « Fatimah » en quartet (bon jeu de balais). La coda de trompette est vraiment du Wynton Marsalis à la lettre. Comme son modèle, Mayfeld aime donner ses compositions ambitieuses et à thème (« Lynch Mob » pour chœur). « Blue Dawn » est un blues lent, au thème-riff simple, qui nous vaut d’entendre pendant 8 mn le maître et son disciple ensemble (2003). Superbe (encore un bon moment) ! Mayfield a un son un peu plus mince, nasillard et essaye d’en faire plus que le maître. Mais en gros, la plupart des oreilles ne sauront dire qui est qui. « George Porter » est du funk en compagnie de George Porter Jr (b), hors sujet ici. « Super Star » est une belle mélodie pour trompette exposée avec talent dans un contexte de cordes. Ellis Marsalis y prend un solo sobre comme savent le faire les bons. D’autant plus remarquable que c’est en « live ». Mélancolique duo de trompette et piano avec Gordon Parks (2003) dans « Wind Song » (rencontre du piano romantique chopinesque et de sons marsaliens). On passe ensuite à un gospel (« I’ll Fly Away ») par la chorale de Davell Crawford (sans trompette), pour finir avec un brass band contemporain (ReBirth) pour un « Mardi Gras Second Line » (les lignes de tuba caractéristiques, des solos de Troy Andrews alias Trombone Shorty et Mayfield). Un excellent disque.
Michel Laplace

Thelonious Monk
Paris 1969

I Mean You, Ruby My Dear, Straight, No Chaser, Bright Mississippi, Light Blue , Epistrophy, Don't Blame Me, I Love You Sweetheart of All My Dreams, Crepuscule With Nellie, Bright Mississippi (Reprise), Nutty, Blue Monk
Thelonious Monk (p), Charlie Rouse (ts), Nate Hygelund (b), Paris Wright (dm)
Enregistré le 15 décembre 1969, Paris
Durée : 1h 01' 36''
Laser Swing Productions/Blue Note 0602537460519 (EMI Music)


Si cet enregistrement live n’est jamais sorti en CD, semble-t-il, il existait déjà une vidéo (Pioneer PLMJB-00801) de ce concert à Pleyel en 1969. Elle figure dans notre discographie de Thelonious Monk (N° Spécial 1998). Ce coffret-disque présente la particularité de nous proposer le CD et le DVD. Même si cela peut paraître un peu curieux, cela permet aux amateurs privés de lecteur DVD d’écouter cette musique. A noter que l’ordre des thèmes est différent et que figure sur le DVD une présentation de Monk sous la forme de quelques images et d’une interview, toujours un peu décalée dans le cas de Monk, réalisée par Jacques B. Hess. L’interviewer est en effet désarçonné par le mutisme relatif de Monk, de bonne humeur, mais il est vrai à des années lumière de celui qui réalise l’interview et de ses questions, de peu d’intérêt. Les réponses laconiques ou les absences de réponse viennent autant de la personnalité de Monk que d’une impossibilité de répondre à des questions un peu ridicules en regard d’un art si exceptionnel, si complexe, et à la fois si naturel-culturel. Le malentendu parfait.
Pour cette étape française, Monk est accompagné par le fidèle et essentiel Charlie Rouse, toujours parfaitement complice de l’univers monkien, et de deux jeunes musiciens Nate Hygelund et Austin Paris Wright qui se hissent au niveau de l’événement. On n’imaginerait d’ailleurs pas que Monk puisse se satisfaire d’autre chose que d’excellents musiciens à ses côtés, on se souvient de son absence de scrupule à reprendre des musiciens confirmés, y compris sur scène en présence du public.
Philly Joe Jones est invité par Monk, et cela dit assez le talent de ce batteur légendaire. Un morceau d’histoire donc, et quand il s’agit de Monsieur Thelonious Monk, c’est toujours à voir et à revoir, tant son expression sonore et physique est spectaculaire, particulière et virtuose, contrairement à ce qui est souvent dit.
Yves Sportis

Ted Nash
Chakra

Titres détaillés dans le livret
Ted Nash (as, afl, arr, cond.), Kenny Rampton, Alphonso Horne, Ron Horton, Tim Hagans (tp), Alan Ferber, Mark Patterson, Charley Gordon, Jack Schatz (tb), Ben Kono (as, ss, fl, cl), Charles Pillow (as, cl, fl, picc fl), Dan Willis, Anat Cohen (ts, cl), Paul Nedzela (bs, bcl), Christopher Ziemba (p), Martin Wind (b), Ulysses Owens (dm)

Enregistré le14 avril 2013, New York
Durée : 49' 40''
Plastic Sax Records 2 (www.tednash.com)


Toutes les compositions et orchestrations sont de Ted Nash, collaborateur bien connu de Wynton Marsalis. Le premier titre, « Earth : Root Chakra » débute dans une nuance piano (votre lecteur marche bien !). Le tempo est très lent. Solo de flûte alto de Ted Nash dans un contexte sonore genre Mingus. « Water : Sacral Chakra » est un motif répétitif. On a là un solo lyrique de Charles Pillow (as), puis bop à la Hubbard de Tim Hagans. « Fire : Solar Plexus Chakra », sur tempo médium, permet d’entendre en solo Alan Ferber (tb, bonne technique), la remarquable Anat Cohen (cl) et Martin Wind (b). « Air : Heart Chakra » est un thème simple en appel-réponse des sax et trompettes. Le solo de Tim Hagans est hors tempo. « Ether : Throat Chakra » est avec les deux suivants, le meilleur jazzistiquement parlant du CD. Ici on découvre en Alphonso Horne (plunger) un bon disciple de Wynton Marsalis. « Light : Third Eye Chakra » introduit aux balais par Ulysses Owens, propose Ted Nash (as) proche de Jackie McLean et Alphonso Jorne sans sourdine avec un détaché clair de trompette « classique ». L’orchestre sonne parfois comme du Duke. Enfin, « Cosmos : Crown Chakra » propose une alternative entre Ted Nash (as) et Mark Patterson (tb). Nash m’évoque encore McLean. Il y a un changement de tempo genre ballade pour l’alto du leader. Bref dans la mouvance contemporaine, c’est un bon CD.

Michel Laplace

Linus Olsson
Hands Down

Titres détaillés dans le livret
Linus Olsson (g), Franck Amsallem (p), Jean-Marc Jafet (b), Nicolas Viccaro (dm)

Mellow Yellow, Funhouse, One for Trane, Song for Brian, Blues on the Corner, New Evidence, Sunny Rain, Darn That Dream, Hands Down, Kambana, I Wish I Knew
Enregistré en décembre 2012, Nice (06)
Durée : 1h 07' 39''
Autoproduit ([email protected])

Le guitariste suédois était dans le sud de la France, à Nice plus précisément. Il en a profité pour rencontrer des musiciens de talent et enregistrer son deuxième opus en dix ans. Nous avions chroniqué il y a quelques années Naima, son premier album. Son amour de Trane est toujours aussi marqué. Linus Olsson n’hésite pas à lui rendre hommage pour se faire plaisir (« One for Trane ») et en même temps œuvrer pour son modèle. Il n’oublie pas le pianiste complice de Coltrane qu’était McCoy Tyner, en servant un « Blues on the Corner » de toute beauté. Mais, c’est tout de même sur ses propres compositions qu’il excelle et notamment « New Evidence ». Sur ce titre, il est servi par un piano de choix avec Franck Amsallem et un subtil Nicolas Viccaro (dm). Son jeu nourri de Sco et Stern s’envole littéralement ne se faisant rattrapé que par bref instantané par la sonorité ouatée de la basse de Jean Marc Jafet (« I Wish I Knew »). Un album classique dans ce registre, mais qui fourmille de bonnes idées.

Michel Maestracci

Paname Swing
Paname Swing

The Turnaround, Paname Swing, Casbah, L'Indienne, Tea For Two, Midnight Creeper, Valse Anthracite, Caracas, Danse Norvégienne, Besame Mucho, Cantaloupe Woman, Wee
Jean-Claude Laudat (acc), Jean-Yves Dubanton (g), Laurent Fradelizi (b), David Georgelet (dm)
Enregistré les 28 et 29 janvier 2012, Saint-Cyr-en-Val (45)
Durée : 43' 51''
Paname Swing 2012-1 (www.panameswing.com)


Prolongement du groupe le Jazz et la Java, revoici nos deux compères, Jean-Yves Dubanton et Jean-Claude Laudat, dans leur formule épurée d’un swing à l’accent parisien, accordéon-guitare-basse, augmenté ici d’un soutien rythmique, tout à fait dans l’esprit, de David Georgelet. Nos compères sont donc toujours décidés à faire swinger la valse, et c’est franchement ce qu’il font le mieux (« Paname Swing », « L’Indienne », « Valse Anthracite »), mais aussi la chanson française, la java, le tango (« Besame Mucho »), dans la tradition qui va de Gus Viseur à Jo Privat, et qui fut si bien relayée au sein d’Alma Sinti du regretté Patrick Saussois dont nos deux amis sont des acteurs de la première heure. On retrouve les ingrédients de cette tendre musique, souplesse du swing, références à l’esprit de Django et à la tradition populaire, au jazz, avec quelques standards, traités sur le même mode, joueur et sans prétention. On apprécie enfin tout ce qui rend cette sensibilité si attachante, car son interprétation reste simplement authentique, dans le courant d’une musique populaire à la française qui ne doit rien à la mode et tout à la culture. Enfin, Jean-Claude Laudat est un accordéoniste très inspiré.
Yves Sportis

Roberta Piket
Sides, Color

Laurie, Make Someone Happy, Billy’s Ballad, My Friends And Neighbors, If I Loved You, Empty House, Shmear, Idy’s Song And Dance, Relent, Ugly Beautiful, Degree Absolute
Roberta Piket (p, org, elp, voc), Johannes Weidenmueller (b), Billy Mintz (dm) + David Smith (tp), Charles Pillow (cl, bcl, fl), Sam Sadigursky (cl, ss, ts), Fung Chern Hwei (vln), Mikyung Kim (vln), Charisa Rouse (vln alto), Jermey Harman (cello)

Enregistré entre janvier et août 2010, New York

Durée : 1h 17' 00''
Thirteenth Note 003 (http://thirteenthnoterecords.com)

Roberta Piket
Solo

I See Your Face Before Me, Variations on A Dream, Monk’s Dream, Something to Live For, Estate, Nefertiti, Claude’s Clawed, Litha, In the Days of our Love, Beatrice, Improvisation Blue
Roberta Piket (p)

Enregistré le 30 décembre 2011, Paramus (New Jersey)

Durée : 48' 00''

Thirteenth Note Records 004 (http://thirteenthnoterecords.com)


Roberta Piket est une pianiste au registre fort étendu, de l’abstraction free au swing tynérien en passant par la recherche de climats mélodiques épurés. Tout s’explique quand on apprend qu’elle a étudié avec Walter Bishop Jr. mais aussi Fred Hersch, Stanley Cowell, Jim McNeely, et fort longuement avec Richie Beirach, qui semble correspondre à son univers à cheval entre jazz et influences classiques contemporaines. Elle a joué aux côtés de David Liebman, Rufus Reid, Michael Formanek, Lionel Hampton, Mickey Roker, Valery Ponomarev, Eliot Zigmund, Benny Golson, Roy Campbell, Jr. Ce parcours est révélateur d’un certain univers suggérant une fréquentation authentique du jazz mais des aspirations centrifuges. Son disque en solo est une véritable surprise faite de fraîcheur et d’inspiration. Il y a d’excellents passages (« Monk’s Dream », « Nefertiti » ou « Litha ») mais surtout de véritables moments d’émotion et ils ne sont pas rares : « I See Your Face Before Me », « Something To Live For », « Estate », « In The Days Of Our Love », « Beatrice » sont des joyaux d’intimité poétique. Les choix de répertoire privilégient la mélodie et des auteurs pas forcément courus (Marian McPartland, Sam Rivers). Son phrasé fe
rme et agile, ses harmonies ouvertes sur diverses surprises ne cèdent pas à la facilité de la déconstruction : le respect des mélodies structure l’expression avec beaucoup de tact.
On ne trouve ces qualités que par intermittence
sur Sides, Colors.Le parti pris de jouer sur les ambiances ne fonctionne pas toujours avec l’intensité qui est celle de Solo et l’on verse parfois dans l’évanescence. La douceur des cordes est parfois un peu artificielle, contrairement aux couleurs ajoutées par les vents (flûte, clarinette basse, etc.) dont le chatoiement est assez réussi. On passe des atmosphères éthérées de « Empty House » et « If I Loved You » aux déchaînements free de « My Friends And Neighbors » ou « Shmear » : c’est un va-et-vient qui ne trouve pas toujours son point d’aplomb. Roberta Piket démontre une véritable démarche artistique et une vraie personnalité, à cheval entre dissonance et mélodie, introspection et explosivité – un équilibre parfois fragile mais qui contient de vrais joyaux.
Jean Szlamowicz

Pillac
Nervous Breakdown

Never Make You Move too Soon, Nervous Breakdown, I’ve Been Down, Skipping Like a Stone, Life Is Hard, I’ve Had Enough, Givin’ It Up for Your Love, You Can Stay but the Noise Must Go, Housekeepin’ Blues, Fonk You
Xavier Pillac (g, voc), Cédric Le Goff (org, elp, bck voc), Antoine Escalier (b, bck voc), Alain Baudry (dm, perc, bck voc), Franck Bougier (tp), Sylvain Fetis (ts, bs), Vincent Aubert (tb)
Enregistré à Saint-Ouen (93), date non précisée
Durée : 49' 19''
Dixiefrog 8754 (Harmonia Mundi)


A la lecture du line–up de Xavier Pillac, on comprend immédiatement que son combo va nous remuer dans le sens premier du terme. L’accroche du morceau d’entame est excellente. Des riffs de cuivres, une guitare pétillante pour une voix qui se pose alanguie tandis que l’orgue remplie sa mission en expédiant tout ça vers le sacré, des pretty babies. La musique dégouline du blues sensuel que les musiciens de la Stax ou la Motown ont si souvent employé pour enjoliver de belles chansonnettes proprettes. Pillac est un excellent guitariste qui sait faire vibrer son instrument comme il le faut. Quant il doit faire pleurer sa six-cordes, il le fait sans complexe (« Life Is Hard »). Quand elle doit prendre le temps de cocotter, pas de problème, le musicien lui en donne la possibilité (« You Can’t Stay.. »). Pour compléter le tout, son groupe se positionne sur la même longueur d’onde que lui et les connivences se manifestent pour le plus grand bonheur de l’auditeur. Entre le Delta et Chicago, le guitariste a opté pour Detroit, histoire de poursuivre la belle aventure débutée il y a quelques décennies déjà et qui touche de plus en plus les musiciens hexagonaux. « Fonk You », Mister Pillac, pour cette bonne dose de bonheur.
Michel Maestracci

Tom Principato
Robert Johnson Told Me So

Robert Johnson Told Me So, Knockin’ on the Door, It Ain’t Over (Till It’s Over), What Goes Around (Come Back Around), The Rain Came Pourin’ Down, Falls Chruch, Virginia 22042, Run Out Of Time, , It Ain’t Over (Till It’s Over)

Tom Principato (g, voc), Chuck Leavell (org, elp), Tony Nalker (elp), Tommy Lepson (synth), Willie Weeks, Steve Wolf (b), Joe Wells (dm), Jim Brock (dm), Josh Howell (hca, cga, perc), Chris Watling (hrn arr, bs), Antonio Orta (as), John DeSalme, Pete BarenBregge (ts), Justine Miller, Graham Breedlove(tp), Shakara Rogers, Rochelle Rice, Imani Grace Cooper (bck voc)
Enregistré à Springfield (Virginie, USA), date non communiquée

Durée : 37' 44''

Dixiefrog 8749 (Harmonia Mundi)

Avec ses airs d'Eric Clapton et son panama visé sur la tête, Tom Principato fait parler l'expérience acquise auprès de Danny Gatton et autres vieux bluesmen de Washington D.C. Ce nouvel opus se situe d'ailleurs tout à fait dans la lignée que le guitariste de D.C. a choisi. Il sent le besoin de remercier Robert Johnson de l’avoir mis sur la route du blues. Pour cet hommage, l’homme au chapeau n’a pas hésité à rameuter les fidèles troupes. Ainsi, on entend sur les claviers de l’orgue Hammond ou du Würlitzer électrique, Chuck Leavell : un ancien grand de la scène blues-rock qui a officié avec les Allman Brothers, les Rolling Stones et plus récemment John Mayer. A la basse, c’est Willie Weeks (ex-Eric Clapton) qui s’y colle. Forcément le résultat est au rendez-vous. Si le titre éponyme se positionne bien dans la lignée du divin Johnson avec un son un peu sale, les morceaux suivants s’enfilent comme une Harley traversant la Highway 66. La puissance s’allie avec l’énergie pour donner la lumière aux contours bleutés des morceaux inspiré par le « Crossroad bluesman ». « Falls Church, Virginia » possède cet éclat que Carlos Santana a si parfaitement personnifié. Les percussions donnant une couleur ensoleillée déjà bien portée par les interventions à l’orgue de Chuck Leavell. Un véritable petit bijou, mais c’est « Run Out of Time », qui permet de cerner toute la subtilité du guitariste. Un manche qui vibre pour une voix gorgée d’émotion. Un album qui fleure la bonne humeur et valide les options musicales de ce gars au parcours déjà bien rempli.

Michel Maestracci

The Duke Robillard Band
Independently Blues

I Wouldn’t-a Done That, Below Zero, Stapled to the Chicken's Back, Patrol Wagon Blues, Laurene, Moongate, I’m Still Laughing, Strollin with Lowell and BB, You Won’t Ever, This Man, this Monster, Groovin’ Slow, If This Is Love

Duke Robillard (g, voc, bjo), Bruce Bears (p, org), Monster Mike Welch (g), Brad Hallen (b), Mark Teixeira (dm, perc), Doug Woolverton (tp), Billy Novick (cl)
Enregistré à West Greenwich (Rhode Island, USA)

Durée : 52' 34''

Dixiefrog 8741 (Harmonia Mundi)

Duke Robillard est une légende vivante au cœur de la communauté du blues. Il a reçu par eux fois, les W.C. Handy Awards (en 2000 et 2001) dans la catégorie « meilleur guitariste de blues ». Avec ce nouvel opus l’auditeur attentionné et amoureux du twelve bars va être gâté. Le feeling est là tout au long de l’album qui se déploie sous les doigts du guitariste de l’état de Rhode Island. Robillard joue l’amour, la vie, la société et ses sonorités vous emportent dans un au-delà toujours marqué du sceau du Bleu. Pour Independently Blue, il bénéficie du soutien Monster Mike Welch, un jeune guitariste de 33 ans qui a partagé la scène, alors qu’il n’avait pas 15 ans, avec Ronnie Earl, Luther « Guitar Jr » Johnson, Johnny Copeland, Junior Wells, Joe Walsh et Dan Aykroyd. Avec une telle paire de pointes dans le combo, cette galette ne peut pas ne pas être indispensable. Dès l’entame du CD, les artistes nous mettent sur le chemin. La voix du leader déclame sa vision des relations humaines mettant en exergue l’aspect matériel « Stapled to the Chicken’s Back» et plus spirituel, que l’on retrouve avec « Moongate ». Le tempo influe sur les thèmes exposés. Sans être « speed », le guitariste sait quand il faut accélérer le rythme, comme pour « Laurene », où tout est sous entendu dans le message. « If This Is Love » et « Groovin’ Slow », sont deux petites perles à s’écouter en particulier. La première pour son contenu traditionnel fort qui renvoie à Luther Johnson, la seconde pour les interventions à la guitare des deux compères. Un pur régal de notes ciselées que l’on demande à entendre ad vitam.

Michel Maestracci

Soul Jazz Alliance
True Paradise

One for Hidemasa, True Paradise, As of Now, Here’s My Little Girl, So far Behind, Lover’s Line, Someday to Be With You, Why Are You Lonely, Two back-Three Forward, Don’t Know Why

Sachal Vasandani (voc), Jeremy Pelt (tp), Vincent Herring (as), Freddie Bryant (g), Jared Gold (org), Joris Dudli (dm)
Enregistré les 20, 21 et 22 août 2013, Paramus (New Jersey, USA)
Durée : 48' 00''
Jive Music 2075-2 (www.jivemusic.at)


A la lecture de la pochette on constate immédiatement que les musiciens concernés par ce projet ne sont pas des novices. Jeremy Pelt (tp), un ancien du Mingus Big band et Vincent Herring (as), qui lui a fait partie du Lionel Hampton Big band, se positionnent en gardien du temple. Joris Dudli, un habituel partenaire du saxophoniste assure les parties de batterie tandis que Freddie Bryant (g) et Jared Gold (org) complètent la formation. Les premières notes qui s’évadent des enceintes de la chaîne renvoient immédiatement au bons moment de la période Blue Note. D'autant que les soufflants n’ont pas l’air de vouloir s’endormir sur leurs lauriers. Vincent Herring, le premier, se met en évidence avec le soutien profond de Gold (« One for Hidemasa »). C’est tout naturellement qu’il passe le relais à Jeremy Pelt pour la suite des affaires, avant que Bryant (g) n’intervienne fort à propos. Du classique pour mettre les oreilles en forme. « True Paradise » permet d’entendre un chanteur à la voix fraîche et énergisante, malgré la douceur du ton employé. Sachal Vasandani, c’est de lui dont il s’agit, vient apporter une touche spirituelle complémentaire au jeu de ses partenaires (« True Paradise »). L’occasion aussi d’entendre de beaux échanges pour compléter le propos du « crooner ». L’organiste est tout à son affaire pour donner de la profondeur au chant. Les thèmes sont principalement écrits par le batteur, avec des lyrics de Vasandani, quand ce dernier se fait entendre. « Lover’s Line », du guitariste, est plus enlevé que les autres morceaux au répertoire, ainsi que le très beau « Don’t know Why » de Norah Jones. Un album magnifique, bien ciselé, auquel vous trouverez une place de choix sur votre étagère ou, sur votre disque dur, dans la play-list des meilleurs albums de jazz de l’année.
Michel Maestracci

Margaret Stowe
MSTQ

Shady Grove, Axis, Summer Wind, All the Things I Wasn’t, God Bless the Child, Anytime, Cold Cold Heart, Ring of Bright Water, Early Morning Rain, MySTIQue Swing, Retour, Reverie de Blues, Valse MySTIQue, Medley

Margaret Stowe (g, bjo, voc), Tony Quarrington (g, voc)
Enregistré à Toronto, date non précisée
Durée : 1h 53''

Tallyho Music 055 (www.margaretstowe.com)

Margaret Stowe
Red Guitar

Mag’s Groove, Be Sharp in Bb, So What’s Up ? Pluto Is a Planet, Dark Light II ? You Gotta Reap Just What You Sow, Dusty Road, Amapola, Nature Boy

Margaret Stowe (g), Sarah McElcheran (tp) Kathryn Moses (s, fl), Colleen Allen (s) Carrie Chesnutt (s), Richard Underhill (as), Dave Mc Morrow (kbds), Harry Manx (voc, g, mohan veena), Henry Heillig (b), Rachel Melas (b), Victor Bateman (b), Michelle Joseph (dm, perc), Daisy DeBolt (voc)
Enregistré à Toronto, date non précisée
Durée : 39' 43''
Tallyho Music 103 (www.margaretstowe.com)

Margaret Stowe
Mello Jello

You Ain’t Going Nowhere, Fool on the Hill, Dream on a Theme, Yellow Jello, Catch the Wind, Autumn Leaves, Hallelujah, Floating, I Only Have Eyes for You, Savannah, Nature Boy, School Days, I Can’t Get Started
Margaret Stowe (g)
Enregistré à Toronto, date non précisée
Durée : 46' 45''
Tallyho Music 104 (www.margaretstowe.com)

Les femmes guitaristes de jazz ne sont pas légion. Elles sont quand même quelques unes à faire fructifier l’héritage de Mary Osborne. Emily Remler fut une des plus médiatisées. Plus près de nous, Monette Sudler, Sheryl Bailey, Derdre Cartwright, Joyce Cooling ou Leni Stern ont poursuivi le travail entrepris par leurs devancières. Aujourd’hui, la six cordes au féminin est représentée par Amanda Monaco, Lori Spencer et Margaret Strowe. Cette dernière vient de nous faire parvenir trois galettes, une en solo, une en duo et une autre en formation plus large, pour nous montrer ses qualités tant musicales que techniques.
Sur MSTQ,qui signifie « Most Satisfying Tonal Qabala » ou plus simplement « Margaret Stowe and Tony Quarrington », la guitariste est accompagnée de ce fameux Tony Quarrington en personne. Lui aussi, guitariste de Toronto, il s’est facilement immiscé dans les idées développées par Margaret tout en apportant sa contribution à travers de nombreuses compositions. Si l’ensemble débute calmement par un entre-laçage de cordes (« Shady Grove »), la suite est immédiatement plus enlevée avec « Axis » où les guitares se complètent bien pour faire swinguer l’environnement ou encore « Anytime », dans une veine très manouche. La délicatesse reste au rendez-vous avec « Cold Cold Heart » tout comme sur « God Bless the Child », ce qui semble tout à fait logique.
Red Guitar constitue un peu la marque de fabrique de la jazzwoman. On retrouve un phrasé bop étincelant aux côtés d’une rythmique vigoureuse et d’un ensemble de soufflants sympas peuplé de jeunes femmes. Cet album à une couleur Blue Note marquée et l’omniprésence des cuivres permet à la styliste de la guitare de s’en donner à cœur joie pour distiller beaucoup de plaisir (« Be Sharp in Bb). La suite conserve ce même accent groove profond qui donne envie de passer le disque en boucle. Dans ses explorations, Margaret Stowe prend parfois une voie débroussaillée en son temps par Pat Metheny et d’autres du même calibre. Ce troisième disque est sans conteste le plus abouti et le plus agréable à faire défiler sur la platine CD, notamment « Dark Light II » étincelant et le très beau « Dusty Road », avec la slide guitar et la voix rocailleuse de Harry Manx, sorte de Bob Seger dans l’univers de la note bleue.
Enfin, sur
Mello Jello, Margaret Stowe se produit seule avec son instrument et quelques effets. Elle revisite un répertoire plutôt folk-rock (Dylan, Les Beatles). A travers ces compositions, on sent la fibre qui l'habite, alliant parfaitement harmonie et joie de jouer. Sur « Dream on A Theme », une composition personnelle, elle fait apprécier sa délicatesse et la subtilité de son phrasé. La Canadienne sait aussi se montrer moderne dans son propos (« Yellow Jello ») ou plus conventionnelle avec « Nature Boy » et des accords égrenés langoureusement.
Margaret Stowe a fait ses preuves, elle explore d’autres voies avec plus ou moins de succès, mais s’installe dans la lignée de ses glorieuses devancières, dans cet univers ô combien masculin
.

Michel Maestracci

Ira Sullivan / Jim Holman Trio
Blues Skies

Blue Skies, Just Friends, Solar, Blue in Green, Someday My Prince Will Come, Along Came Betty, Just in Time, On the Sunny Side Of the Street

Ira Sullivan (ts, tp), Jim Holman (p), Nick Schneider, Dennis Carroll (b), Roger Humphries, George Fludas (dm)
Enregistré les 28 mai 2011 et 2 septembre 2012, Barrington (Ilinois, USA)

Durée : 57' 20''

Delmark 5010 (www.delmark.com)

Bon tempo, dans « Just Friends » où ce qui retient l’oreille c’est l’épaisseur de son d’un sax ténor qui ne manque pas de feeling et le jeu de balais (Roger Humphries). Puis à 82 ans, cette fois à la trompette avec sourdine harmon, très bop, c’est encore Ira Sullivan qui fait l’intérêt de « Solar ». Le solo de basse de Nick Schneider est bien aussi, celui d’Humphries quelconque. Mais globalement tout est bien ou supportable, sauf le pianiste, co-vedette du disque, Jim Holman, qui comme c’est aujourd’hui la règle, a une sonorité neutre au service de notes qui ne racontent rien. Nul ne conteste sa solide technique (« Blue in Green » en trio, une épreuve pour le chroniqueur). On comprend tout lorsqu’il dit « Herbie and Chick are the reason I got into music ». L’ombre de Miles Davis plane dans le choix des thèmes ainsi que dans la sonorité de trompette avec sourdine harmon d’Ira Sullivan (« Blue Skies »). C’est avec Dennis Carroll (b) et George Fludas (b) qu’Ira Sullivan lance au ténor un « Someday My Prince Will Come » qui perd tout son feeling dans le solo de piano. Des milliers de claviers de ce genre encombrent les festivals et nul doute que celui-ci fera un succès auprès d’un public qui, entre deux bâillements, trouvera bien une raison d’aimer (ne serait-ce que le prix de la place). Le solo de Carroll est tout autant ennuyeux, et le retour de l’épaisse sonorité de sax fait un bien fou. Quand Holman est très sobre comme dans l’exposé de « Along Came Betty » c’est tout de suite mieux. Ira Sullivan y joue du ténor comme dans « Just In Time ». Jim Holman donne le meilleur de lui-même dans ce « Sunny Side » joué très lent, et exposé avec talent au ténor par Ira Sullivan qui délivre aussi un solo moins fastidieux que le pianiste. Un disque qui pour nous vaut surtout pour Ira Sullivan.

Michel Laplace

The Campbell Brothers
Beyond the 4 Walls

Hell No, Heaven Yes !, It’s Alright Now, Mama’s Gone, Believe I’ll Run On, Lord, I Just Want to Thank You, Nobody’s Fault but Mine, When All of God’s Children Get Together, Joy, Make a Joyful Noise, I Ain’t Gonna Cry no More, God, Can We Talk for a Minute ?

Chuck Campbell (voc, pedal steel), Phil Campbell (g, voc), Darick Campbell (voc, lap steel), Carlton Campbell (dm, perc), Daric Bennett (b), Denise Brown (voc, perc), Tiffany Godette (voc)
Enregistré à Salina (Kansas, USA), date non précisée
Durée : 48' 40''
Dixiefrog 8748 (Harmonia Mundi)

Les Campbell Brothers ont la particularité de proposer un gospel qui s’appuie sur les voix de la communauté, représentée ici par Chuck, Phil, Darick Campbell avec les vocaux de Denise et Tiffany, et sur des instruments particuliers : les lap steel guitars (guitares en acier jouées à plat). Beyond the 4 Walls se veut aussi un hommage à tous les artistes qui ont permis au gospel d’être entendu dans le monde entier. De Sam Cooke à Sister Rosetta Tharpe en passant par BB King et Edwin Hawkins, on retrouve tous ces univers avec toujours comme fil rouge les guitares qui vibrent pour donner un peu plus de trémolo aux voix qui sollicitent « God » . La spiritualité évoquée dans les textes n’empêche pas le corps de vibrer et pour ça, les Campbell Bros connaissent la musique. « It’s Alright Now » en est un exemple parfait, mais le CD en recèle d’autres qui sont plus ou moins subreptices, comme cette intervention de la guitare quasi wah-wah sur « Believe I’ll Run On » et la voix sensuelle et profonde d’une des deux chanteuses. Si vous n’êtes pas ami avec le bon Dieu, cet album peut vous faire accéder à la révélation. Dans le cas contraire, il vous permettra de comprendre le succès du blues-rock des groupes anglais et américains lors des décennies écoulées, n’est-ce pas Mister E.C !

Michel Maestracci

The Chamber Jazz Quintet Meets André Villéger
For All We Know

Some Other Time, But Not for Me, For All We Know, Last Night When We Were Young, Pretty Girl, Mean To Me, Never Let Me Go, Blues for C, Gee Baby Ain’t I Good to You, It Might as Well Be Spring, Over the Rainbow
Rebecca Cavanaugh (voc), André Villéger (ts), Claude Carrière (p), Frédéric Loiseau (g), Marie Christine Dacqui (b), Bruno Ziarelli (dm)
Enregistré les 6 et 7 mai 2013, Paris
Durée : 53' 57''
Black & Blue 777.2 (Socadisc)

Après Looking Back, voici For All We Know, second album de Rebecca Cavanaugh publié chez Black & Blue. Cette jeune chanteuse, de parents américains ayant grandi à Londres, pour les besoins de ses études (un master d’histoire en arts décoratifs) s’est installée à Paris. Comme plusieurs étudiantes de passage dans notre capitale, elle a soigné son mal du pays en s’adonnant à sa seconde et bien sage passion, la musique et plus particulièrement la jazzy ; il en est de plus dangereuses ! Rebecca ne joue pas dans la cour des divas et des grandes cantatrices qui ont écrit l’histoire du jazz. Mais douée d’un vrai talent pour magnifier son joli brin de voix, elle excelle dans ce style intimiste. D’autant que, pour ne rien gâcher, cette jeune et ravissante personne est soutenue par une formation qui assure. Sans être le Louis Armstrong’s Jazz Four qui accompagnait Lillie Delk Christian chez Okeh en 1928, The Chamber Jazz Quintet se tient fort bien. Et l’invité, André Villéger, qui est beaucoup plus qu’une simple rencontre, mérite une écoute attentive.
Félix W. Sportis

Randy Weston / Billy Harper
The Roots of the Blues

Carnival, Blues to Senegal, Berkshire Blues, Body and Soul, Congolese Children Song, If One Could Only See, Blues to Africa, How High the Moon, Cleanhead Blues, Timbuktu, Roots of the Nile, Take the A Train, The Healers

Billy Harper (ts), Randy Weston (p)
Enregistré les 8 et 9 février 2013, New York
Durée : 54’ 00’’
EmArcy 0602537474233 (Universal)


Randy Weston et Billy Harper ont depuis longtemps fait résonner ensemble leurs sonorités énigmatiques, unis par l’authenticité de leur enracinement et leur liberté d’expression qui rend vaine toute classification pseudo-stylistique ou périodisante. Le blues est la dominante de leur parole, un blues à la fois tendre et rugueux, qui renvoie aux sources du jazz, irriguant dans les directions du rhythm and blues, de Luckey Roberts ou Jim Europe, Monk ou Ellington (des références propres à Randy Weston). Dans l’esprit de Coltrane ou Ayler, à la manière d’un George Adams ou d’un Ari Brown, Billy Harper s’exprime dans une veine très virile, mêlant l’église, le blues et le free dans un cadre mélodique souvent très émouvant (« If One Could Only See »). La belle expression de mélodies mises à nu prend une forme très rythmique, le poids percussif du piano ancrant le lyrisme du saxophone. Il en ressort un dialogue lumineux, pas toujours aussi intense qu’il aurait pu (les deux hommes n’ont plus l’âge de la vigueur technique et l’improvisation s’égare parfois un peu), mais dont la personnalité suffit à elle seule à résumer une histoire d’une grande profondeur. En revanche, on peut avoir de nombreuses réserves sur l’afro-centrisme qui s’exprime ici (et, plus largement, dans l’œuvre de Weston ou dans le discours de Harper également. Il témoigne d’un certain aveuglement idéologique et esthétique, à la fois sur le jazz (c’est une Afrique poétisée qui est évoquée, et ses couleurs n’existent que par le filtre du jazz américain) et sur l’histoire (l’Afrique n’est pas un Age d’Or innocent : c’est le lieu de la mise en esclavage et du racisme anti-noir exercé par les marchands d’Afrique du Nord, avant même la déportation). Ce discours semble faire désormais partie intégrante d’une mythologie afro-américaine qui ne correspond pas à la réalité historique dont Randy Weston nous avait pourtant abondamment entretenue (Jazz Hot N°576), évoquant en particulier son ancrage dans la musique new-yorkaise. La musique parle en effet d’elle-même et la richesse de ses références expressives puise dans l’incroyable histoire du jazz – l’omniprésence du blues suffira à s’en convaincre.
Jean Szlamowicz