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Al Jarreau

12 fév. 2017
12 mars 1940, Milwaukee, WI - 12 février 2017, Los Angeles, CA
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017
Al Jarreau, at Ronnie Scott's, 26 july 2012 © David Sinclair



Al (Alwyn Lopez) Jarreau
nous a quittés le dimanche 12 février 2017 à l’âge de 76 ans.

Au cours de sa longue carrière de près de 56 ans, Al Jarreau est l’unique chanteur a avoir remporté sept Grammy Awards dans trois catégories différentes, jazz, pop et rhythm’n blues. Tout comme Ray Charles, à part dans la country, ce chanteur a survolé durant des décennies les charts jazz, soul, funk et pop américain. Comme un retour aux sources de ses débuts dans le jazz, aux côtés du trio de George Duke, il a terminé sa carrière en interprétant un répertoire consacré à l’œuvre de Duke Ellington. Dans ses nombreuses séances et parfois en scène il aura joué entre maints autres avec Dave Grusin, Larry Carlton, Nile Rodgers, Stanley Clarke, Herbie Hancock, Marcus Miller, George Benson… Hospitalisé à Los Angeles, après avoir interrompu sa tournée pour cause d’épuisement, il avait annoncé le 8 février qu’il mettait fin à sa carrière. Son manager Joe Gordon, a annoncé son décès par un communiqué de presse.



Dès sa plus jeune enfance, il baigne dans la musique, tant à l’église dans laquelle son père est pasteur, et où il commence à chanter à 4 ans dans la chorale avec ses deux frères et sa sœur, qu’auprès de sa mère pianiste. Durant ses premières années d’école il poursuit ses activités musicales, puis rejoint le Ripon College où il se consacre à des études de la psychologie. Diplômé en 1962, il approfondit ses études à l’Université de l’Iowa dans la technique de la réhabilitation vocale qui lui permet après un nouveau diplôme de travailler dans un centre pour personnes en difficulté à San Francisco.

Se produit alors la rencontre de sa vie, avec le pianiste George Duke (p, clav, voc, 1946-2013), qui bien au-delà d’une entente musicale restera un ami pour la vie. Il se produit au sein du trio du pianiste et entame, à la fin des années soixante, un véritable tour de chant dans les bars et petits clubs de Los Angeles comme le Dino’s, le Troubadour, le Bla Bla Cafe où se mêlent pop music, folk song et jazz. En 1965, leur performance au club Half Note de New York paraît 36 ans plus tard.

Dès 1969, George Duke se produit avec Frank Zappa (g) puis Jean-Luc Ponty (vln), et son trio est déjà bien repéré par les maisons de disques. La reconnaissance d’Al Jarreau se produit quelques années plus tard en 1975 grâce à des agents de Warner Bros. en quête de nouveaux talents. Il signe son premier contrat d’artiste avec Reprise Records, et il enregistre sous la houlette du producteur Al Schmitt avec Dave Grusin pour arrangeur. La même année paraît l’album We Got By qui remporte un réel succès commercial et critique.

En 1976, suit l’album Glow, coproduit par Al Schmitt et Tommy LiPuma qui font appel aux Crusaders: Joe Sample , (clav), Larry Carlton (g) et Wilton Felder (eb), épaulé par Ralph McDonald (perc). Ces albums, toujours inspirés par le jazz, sont classés dans la veine funk, soul, r&b et variétés pop de haute qualité, car Al Jarreau reconstitue en fait, comme d’autres avant lui (de Nat King Cole à Ray Charles), l’ensemble musical et culturel afro-américain, sans souci des classifications traditionnelles parfois établies par l’industrie du disque ou par la critique. il le fait aussi, comme d’autres, avec un souci commercial de ne pas s’enfermer dans le jazz de culture dont la «rentabilité économique» se réduit après 1960-1965, submergé par la vague des variétés internationales, rock et pop, plus en rapport avec les intérêts économiques de l'industrie musicale et du développement de la consommation de masse.

Les titres, grands publics, d’Antonio Carlos Jobim («Agua da Beber») à Elton John («Your Song»), développent la notoriété du chanteur auprès d’un plus large public. Avec Look to the Rainbow, enregistré en live lors des concerts de sa première tournée internationale et paru en 1977 (notamment avec une version mémorable de «Take Five»), Al Jarreau décroche son premier Grammy Award et devient une star. Il reçoit le prix de la meilleure interprétation vocale de jazz. Look to the Rainbow reflète parfaitement le talent en concert d’Al Jarreau à l’époque. Il passe avec facilité de séduisantes ballades amoureuses à des tempos rapides, scatte comme il faut pour séduire son public même si les «puristes» font la fine bouche. Beat boxeur avant l’heure, il passe de l’onomatopée à l’imitation d’instrument sans limite de genre, svelte et élégant, se mouvant comme un danseur; son charme fait le reste.


Al Jarreau, at Ronnie Scott's, 16 february 2014 © David Sinclair

Commencent alors de longues tournées triomphales qui le mènent au sommet de la catégorie du jazz vocal intégrée dans la pop, c’est-à-dire la variété internationale à vocation commerciale. En 1980, avec This Time puis en 1981 avec Breakin’ Away, tous deux produits par le guitariste Jay Graydon, il atteint le sommet commercial de sa carrière dans un style plus pop… Breakin' Away se hisse à la première place du Billboard dans deux catégories : «Black Albums» et «Jazz Albums» (on appréciera l’incohérence de l'intitulé de ces catégories) et atteint la neuvième place dans la catégorie «Pop Albums». Les singles issus de ces albums lui amènent un nouveau public, de tous les âges, dont les danseurs de discothèques et les auditeurs des radios FM du monde entier.

Cette reconnaissance lui donne un véritable statut de chanteur populaire. On note les succès «Gimme What You Got» et «Never Givin’Up», extraits de This Time, et «Breakin’ Away», «We’re in This Love Together» et «Roof Garden» tirées de l’album Breakin’ Away. On retrouve dans ces séances des musiciens rock comme Steve Lukather (g) et Jeff Porcaro (dm) du groupe Toto mais aussi quelques jazzmen comme Steve Gadd (dm) ou Tom Scott (ts). La même année, c’est la consécration européenne lors concert du Festival de Jazz de Montreux où il enregistre Casino Lights: Recorded Live at Montreux avec notamment trois titres en duo avec Randy Crawford.

Il figure en 1982 sur la bande originale du premier film de Ron Howard Night Shift en interprétant un titre de Burt Bacharach. Peu à peu, le jazz laisse dans ses enregistrements la place à une musique plus formatée, même s’il interprète toujours en concert des versions originales et enlevées de «Spain» de Chick Corea ou «Take Five» de Dave Brubeck. La performance vocale est toujours là, mais la grâce semble être mise de côté et les concerts s’enchaînent.

Les années suivantes ses albums reflètent une musique plus artificielle. Il collabore de nouveau avec Jay Graydon pour High Crime, puis Tommy LiPuma pour Live in London enregistré dans le stade de Wembley. Il participe aussi au groupe anglais Shakatak. La même année, il fait partie avec Michael Jackson, Lionel Ritchie, etc., sous la houlette de l'inévitable Quincy Jones –«mauvais génie» du jazz mais grand génie du show business– de la bande de stars qui enregistre la chanson «We Are the World», véritable phénomène discographique mondial. Il ne manquait plus que la télévision et pour Moonlighting/Clair de Lune avec Bruce Willis, il signe les paroles et chante le générique de cette série diffusée sur ABC entre 1985 et 1989 puis dans les réseaux européens. Toutes les ménagères connaîtront Al Jarreau avec ce titre devenu number one dans les classements des hits de nombreux pays.

Al Jarreau, at Ronnie Scott's, 26 july 2012 © David Sinclair

En 1986, pour L Is For Lover, il fait appel à Nile Rodgers en tant que producteur, et on remarque Hiram Bullock (g) Anthony Jackson(eb) et le français Philippe Saisse (clav). On y trouve notamment la ballade «Give a Little More Lovin’» et un autre futur classique de ses concerts, «Says». Suit en 1988, l’album Heart’s Horizon servis par un retour de jazzmen, tendance fusion, tels que George Duke (kb), Stanley Clarke (b), Bobby McFerrin (voc), Paul Jackson (eb), et, en 1992, Narada Michael Walden (dm) produira Heaven and Earth. Ces albums, malgré l’apport de musiciens de valeur, restent dans la ligne commerciale pour un moindre succès.

Durant ces années 1990, il profite de sa notoriété de showman et se contente de compilations à l’exception en 1994 de Tenderness où il décide un retour vers une version plus jazzy de sa musique, malgré un répertoire pop. Il choisit d’enregistrer des reprises des Beatles, de Jorge Ben, d’Otis Reading, de Carole King; la production est assurée par Marcus Miller (eb) qui emploie des requins de studios tels Eric Gale (g), David Sanborn (as), Michael Brecker (ts), Kenny Garret (as) ou encore Steve Gadd (dm) et Paulinho da Costa (perc) qui enregistrent cet album en studio, en prises directes en cinq jours.
A la fin des années 1990, il tourne aux Etats-Unis et en Europe avec un orchestre symphonique sur un répertoire de ses succès et de standards. Une formule plutôt bien menée, vers laquelle il reviendra à l’occasion.

A partir de l’an 2000 il poursuit ce parcours de star avec de nombreux duo de célébrités dont Joe Cocker, et il renoue avec le jazz pour l’album Accentuate the Positive (2004), de nouveau produit par LiPuma.  Dans une forme plus minimaliste, il prolonge son Great American Songbook et prouve qu’il a gardé de grandes capacités musicales, servis ici par Larry Golding (org) et Christian McBride (b).

En 2006, Al Jarreau et George Benson (g, voc) font pour la première fois équipe ensemble pour un album, Givin' It Up. L'album est une réussite, avec une pléiade de stars invitées: Herbie Hancock (p), Stanley Clarke (b), Marcus Miller (eb), Jill Scott (voc). Al Jarreau écrit des paroles sur le «Breezin'» de Bobby Womack, popularisé par George Benson et sur «Tutu» de Miles Davis. Paul McCartney rejoint Jarreau et Benson sur une reprise du classique du rhythm & blues Bring «It on Home to Me», de Sam Cooke. Comme tous les chanteurs américains (Frank Sinatra, Ray Charles et des centaines d’autres...), la tradition veut qu’il enregistre son album de chants de Noël: en 2008, ce sera Christmas où l’on note la présence du groupe vocal Take Six.

Durant l’été 2010, sa tournée européenne l’amène à Nice (Nice Jazz Festival), puis Marseille (Marseille, Jazz des 5 Continents), et juste avant son concert du lendemain à Barcelonnette (Festival les Enfants du Jazz), il est hospitalisé d’urgence le 22 juillet à Marseille (évacuation en hélicoptère) pour des problèmes respiratoires. En 2011, il revient juste un an après, honorer son contrat à Barcelonnette, et rencontrer son public. Pascal Kober vous raconte cet épisode ci-dessous.

Jazz Hot n°433Jazz Hot n°391-392En 2011 et 2012, il renouvelle ses tournées avec grand orchestre et collabore avec le Metropole Orkest des Pays Bas: l’album Al Jarreau and the Metropole Orkest-Live en restitue la grande qualité.

En 2012, il enregistre un nouvel album avec son ami de toujours George Duke qui décèdera peu après en aout 2013. Cet album sort en 2014 et sera son dernier disque, dédié à son ami, My Old Friend: Celebrating George Duke.

Le répertoire de son ultime tournée en 2016 revient à ses amours de jeunesse, et il interprète un répertoire entièrement signé par Duke Ellington, comme un retour à la célébration du jazz qui lui a ouvert les portes de la célébrité et de la réussite.

Al Jarreau a fait deux fois la une de Jazz Hot (n°391/92-1982 et n°433-1986).

Le 8 février 2017, il a annoncé sa retraite après avoir interrompu sa tournée pour cause d’épuisement; il meurt peu après, le 12 février, à l’âge de 76 ans dans un hôpital de Los Angeles. Sa seconde épouse, Susan Player et son fils Ryan étaient à ses côtés.

Michel Antonelli
Photos David Sinclair

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Site: www.aljarreau.com

Al Jarreau et Jazz Hot: n°332-1976, 345/46-1978, 391/92-1982, 433-1986, 513-1994



Al Jarreau, Festival Les enfants du jazz, Barcelonette, 22 juillet 2011 © Pascal Kober



La joie de vivre et de chanter
d’Al Jarreau


«Je suis très heureux d’être là! Avec un peu de retard, mais je suis là…» Avec un peu de retard? Tu parles! Un an de retard, oui! Pile. Al Jarreau, facétieux, sourit face à son public. Al Jarreau sourit toujours! Y a-t-il eu un seul instant de la vie d’Al Jarreau qui n’ait pas été sourire?

Ce vendredi 22 juillet 2011, Al Jarreau chante au festival «Les enfants du jazz» à Barcelonnette, dans les Alpes de Haute-Provence. A plus de mille mètres d’altitude.
«Beat it», «She’s Leaving Home», «Spain»… Tout est magnifique: le répertoire, le son, le cadre, le parc de la Sapinière, la belle architecture du musée de la Vallée derrière la scène, Larry Williams, son directeur musical. Pas une seule faute de goût.

Un an auparavant, pile, le 22 juillet 2010, pile au même endroit, malaise respiratoire dans l’après-midi. Al est évacué en hélicoptère vers un hôpital de Marseille. Concert annulé.


Alors, un an après, pile, Al Jarreau tient à honorer l’engagement qu’il a signé un an auparavant.

Al Jarreau est heureux d’être là.

Heureux d’être vivant.

Heureux de partager sa musique avec les milliers de spectateurs du festival.

Heureux de la partager, surtout, avec les enfants du jazz, ces gamines et ces gamins qui, comme les jumelles d’Ibeyi, sont ici en stage pour se frotter à la note bleue.

Heureux d’échanger avec eux.

Heureux de signer leurs t-shirts.

Heureux d’éclater de rire avec eux.

Heureux.

Al a été un homme heureux. Al nous a tous rendus heureux.

Aujourd’hui, Al nous manque. Et nous impose au moins autant de bonheur.

Si tant est que le bonheur puisse être imposé…

So long, Al…

Texte et photos : Pascal Kober



DISCOGRAPHIE

Leader
LP 1975. We Got By, Reprise Records 2224
CD1976. Glow, Warner Bros. 2248-2
CD 1977. Look to the Rainbow, Warner Bros. Records 3052-2
CD 1978. All Fly Home, Warner Bros. Records 3229-2
LP 1979. Lonely Town, Lonely Street, Koala 14153
LP 1979. Call Me, Koala 14152
CD 1980. This Time, Warner Bros. 3434-2
CD 1981. Breakin’ Away, Warner Bros. 256 917, 03576-2
LP 1983. 1965 Al Jarreau, Ducale 355
CD 1983. Jarreau, Warner Bros. 23801-2
LP 1984. Does Withers, Allegiance 5020
CD 1984. High Crime, Warner Bros. 9 25106-2
CD1985. Live In London, Warner Bros. 25331-2
CD 1986. L Is For Lover, Warner Bros. 9 25477-2
CD 1988. Hearts’s Horizon, Reprise 9 25778-2
CD 1992. Heaven and Earth, Reprise 9 26849-2
CD 1994. Tenderness, Reprise Records 9 45422-2
CD 1996. Best of Al Jarreau, Warner Bros 46454
CD 2000. Tomorrow Today, Verve/GRP 73
CD 2002. All I Got, GRP 589 777-2
CD 2004. Accentuate the Positive, GRP B0001634-02
CD 2006. George Benson & Al Jarreau, Givin’ It Up, Concord 2316-2
CD 2008. Love Songs, Rhino R2 401532
CD 2008. Christmas, Rhino 8122-79914-6
CD 2009. The Very Best of Al Jarreau: An Excellent Adventure, Rhino R2 521468
CD 2011. Al Jarreau and the George Duke Trio-Live at the Half/Note 1965 Volume 1 BPM 0212
CD 2012. Al Jarreau and the Metropole Orkest-Live, Concord 33858-02
CD 2013. My Old Friend (Celebrating George Duke) Concord 35357-02

Coleader
CD 1982. Randy Crawford/Al Jarreau/David Sanborn/Neil Larsen, Casino Light, Warner Bros. 9 23718-2
CD 1988. Al Jarreau/Lou Rawls, Soul Man, K-tel 5160
CD 1997. Lou Harrison Featuring Al Jarreau, California Symphony/Barry Jekowsky-A Portrait, Argo 455 590-2
CD 2010. Al Jarreau/Miki Howard/Marcus Miller/David Sanborn, Every Body Is a Star "Live in Tokyo", A Jazz Hour With 73645
CD 2011. Eumir Deodato/Al Jarreau/Paco Serry/Billy Cobham/John Tropea, The Crossing, Soul Trade 233260

Single 1985: We Are the World, Colombia 2-05179

DVD-VHS
VHS 1984, Tenderness, Warner Bros. Reprise
DVD 1985, We are The World, BMG
DVD 1985, Live in London, Pioneer Artists
DVD Live in Switzerland



VIDEOS

1976. «Take Five»
https://www.youtube.com/watch?v=hhq7fSrXn0c


1976. «Your Song»
https://www.youtube.com/watch?v=OH7xg5Eoi2E


1985. «Since I Fell For You» avec David Sanborn
https://www.youtube.com/watch?v=KO4D1iLrhSo


1994. «Tenderness-Live Studio 1994» avec Marcus Miller
https://www.youtube.com/watch?v=XTIpdFmK1m0


2007. «Al Jarreau-George Benson in Montreux Jazz Festival» 
https://www.youtube.com/watch?v=7hcvObSHW_0


2012. «Al Jarreau & George Duke Trio "Roof Garden» Live at Java Jazz Festival 2012»
https://www.youtube.com/watch?v=nLd1Bd4tp3E


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