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Luigi Trussardi

29 avril 2010
Clichy, 6 juin 1938 - Prunay-en-Yvelines, 29 avril 2010
Luigi Trussardi Le contrebassiste Luigi Trussardi est mort à son domicile de Prunay-en-Yvelines (78), le 29 avril 2010 des suites d’une longue maladie. Il n’avait pas encore 72 ans.
Louis Félix Angelo Trussardi était né le 6 juin 1938 à Clichy. Il devait son prénom de scène, Luigi, à Barbara Belgrave, l’ex-compagne de Georges Arvanitas, qui l’avait connu alors qu’il habitait encore chez ses parents à Enghien.
Luigi tirait une grande fierté des ses origines italiennes et de sa double culture. Il évoquait avec nostalgie la convivialité familiale et se plaisait à rappeler que son père, menacé par le fascisme mussolinien et arrivé d’Italie en 1926 à Vernon (Eure) comme peintre en bâtiment, était une personnalité riche ; guitariste classique la nuit et artiste peintre à ses heures le dimanche, il venait de Clusone (région de Bergame) d’où sont originaires Marcel Azzola, Walter Bonati ou le couturier Nicola Trussardi… Luigi parlait de ses ascendances avec une chaleur émouvante.
C’est tout naturellement par la guitare classique que son père lui enseigne à l’âge de 5 ans, que Luigi commence l’apprentissage de la musique. Après un premier bac classique, il arrête ses études en philo (1956), au grand dam de ses parents qui espéraient en faire un médecin. "La musique était une passion"!
Il avait des circonstances atténuantes ; sur la route du lycée, l’adolescent découvre un jour, sur le juke box d’un café, le Balto, " Jack the Bel Boy " par King Cole. " J'étais fasciné et sous le charme ", racontait-il encore avec le même enthousiasme, cinquante ans plus tard ! Il y avait aussi les copains : Yves Chamberlan, qui jouait de la batterie dans leur petit trio depuis 1952, le pianiste René Bec, qui fera sa carrière chez Barelli… sans compter les Dominique Chanson, Chavassu et autres De Bosson ou Christian Guérin… qui ne sont pas étrangers à sa décision.
S’il jouait de la guitare électrique, assez rapidement, Luigi se tourne vers la contrebasse. " Comme le bassiste laissait sa basse à la maison pendant la semaine, je m’entrainais sur l’instrument ", racontait-il. " Et lorsque je me suis engagé dans la musique, mes parents ont exigé que j’aille au conservatoire de Versailles. Faute de classe de guitare, je suis entré dans la classe de contrebasse de Gaston Laugereau à 18 ans ". Réformé pour des raisons de santé en 1958, il se consacre pleinement à son instrument, bénéficiant de son acquis de guitariste. Pendant plusieurs années, Trussardi sera guitariste et contrebassiste : pour un concours en tant que guitariste, il sera même accompagné par Pierre Michelot !
En 1956, Luigi fait la connaissance de Mac Kack et de Stéphane Grappelli au Club St-Germain. En tant que contrebassiste, il joue avec Freddy Meyer (ts) et Jean-Claude Lubin (p), en matinée au Chat qui pêche (1958), puis au Caméléon (1959) parfois même avec Bud Powell, au Club St-Germain (1959-1961), avec Eric Dolphy, Nathan Davis, Kenny Drew… Luigi est devenu un sideman reconnu dans le monde parisien du jazz ; il est de la formation de Chet Baker (1963) au Chat qui pêche puis à Liège. Las des difficultés rencontrées avec le trompettiste, il entre en 1963 dans l’orchestre de Nougaro avec lequel il travaillera jusqu’en 1979 !
Pendant cette période, lorsque les tournées de Nougaro le lui permettaient (Claude Nougaro faisait à l’époque 120 galas par an), Luigi Trussardi joue avec Eddy Louiss. " Mais à la fin des années 1960 et dans les années 1970, le jazz connaissait une grave crise à Paris ". Il joue avec Art Simmons et René Nan au Living Room (1965-1970), au Dreher (1979-1981) avec Richie Cole, Bruce Forman, Philly Jo Jones, René Urtreger, Tommy Flanagan, Milt Jackson... " C’était formidable, avec ces musiciens de qualité ".

Au cours de cette période, Luigi enregistre avec Maurice Meunier (For You Forever), Phil Woods et Jimmy Cleveland en 1961 (Europa Jazz), Jimmy Gourley en 1972 (Jimmy Gourley and the Paris Heavyweights), Maurice Vander et Charles Bellonzi au milieu des années 1970 (Somewhere), Stéphane Grappelli en 1975 (Plays George Gershwin & Plays Cole Porter), Claude Nougaro & Ornette Coleman en 1975 (Femmes & famines), Maurice Vander en 1978 (Maurice Vander - Luigi Trussardi- Philly Joe Jones), Maurice Vander en 1980 (Du côté de chez Swing), Sacha Distel en 1983 (My Guitar and All That Jazz).
En 1981, il est engagé avec Marc Hemmeler et Philippe Combelle pour un mois au Bilboquet. Le trio y reste douze ans ! Une institution parisienne avec tous les musiciens américains de passage after hours. L’expérience se termine à La Villa en 1991, puis il y a une réorientation vers les tournées européennes en Italie, Allemagne, Suisse… avec Gianni Basso, Dusko Goykovic… jusqu’à la fin de sa carrière, entrecoupée de passages en clubs à Paris, en Festivals.
Pendant cette période, Luigi enregistre en 1993 avec Georges Arvanitas (Plays George Gershwin), en 1994 avec Dusko Gojkovic et Gianni Basso Quintet (Live at Birdland Neuburg/Donau), en 1994 avec Georges Arvanitas (Plays Ellington), en 1995 avec Dusko Gojkovic, (Balkan Connection), en 1997 avec André Persiani (Starlight Souvenirs), en 1997 avec Daniel Visani (Changin').
Avec l’âge, Luigi, jusqu’alors en retrait, prend des initiatives avec de jeunes musiciens. Il grave en leader chez Elabeth trois albums : Vendredi 14 (1994) avec Olivier Hutman, Anne Ducros et Marc Thomas , Lolo Bellonzi ; La Mort dans l’âme (1996) avec Michel Graillier, Olivier Hutman, Alain Jean-Marie et Charles Bellonzi, ses potes de toujours ; Introspection avec la nouvelle vague, Gaël Horellou (as), David Sauzay (ts), Laurent Courthaliac (p) et François Ricard (dm). Ces volumes marquent une mutation ; la contrebasse, le picolo parfois, mais surtout le violoncelle devient majeur, comme la transmission du savoir jazzique aux jeunes musiciens.
Cet amoureux de Charlie Christian, de Django Reinhardt, de René Thomas, de Jimmy Raney, de Tal Farlow, disait pouvoir réentendre leurs disques sans jamais s’ennuyer, et ne croyait pas à l’enseignement du jazz. " C’est comme les albums de King Cole, ils me semblent toujours aussi nouveaux. Il a quelque chose. C'est un thérapeute de l'âme " ! Il avait son Panthéon de bassistes : Jimmy Blanton et Oscar Pettiford, " la modernité, pas le modernisme ", précisait-il, comme Ray Brown, Paul Chambers et Percy Heath, la tradition ; mais aussi Scott LaFaro, Red Mitchell et Ron Carter.. Georges Mraz et Vitous, Marc Johnson, NHØP...
Luigi Trussardi était un contrebassiste de talent, de la grande tradition. Il fallait l’entendre présenter, analyser la pièce de Monk, " Ask Me now ", qu’il avait dû jouer des centaines de fois, avec la même fraicheur, l’art de réinventer. Homme authentique, de culture, de grande générosité et de simplicité non feinte, il était capable de passer une après-midi au téléphone pour partager sa passion de la musique. Comme tous les poètes, car c’en était un vrai, Luigi rêvait d’une machine à remonter le temps. " Je rêve d'assister à une seule soirée du Minton's ! ".
Jazz Hot partage la peine de son épouse Martine, de ses enfants Angelo, Alexandre et Romain et de tous ses amis.
Félix W. Sportis (texte et photo)

© Jazz Hot n°651, printemps 2010