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Kevin Mahogany, San Sebastian, juillet 2017 © Jose Horna
Kevin Mahogany, Jazzaldia San Sebastian, juillet 2017 © Jose Horna


Kevin MAHOGANY

Kansas City Born and Bred


La perte à 59 ans d'une des plus belles voix du jazz contemporain en décembre dernier (cf. Jazz Hot n°682) correspond également à la fin d'une génération qui aura connu le jazz d'abord par la transmission de l'héritage des anciens plus que par l'enseignement académique. Kevin Bryant Mahogany aura été l'un des grands représentants de sa ville, Kansas City, un artisan du jazz au sens noble du terme prolongeant à sa façon le message des légendes de la cité et du Middle West que sont Count Basie, Jay McShann, Big Joe Turner, Charlie Parker, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres de la légende de Kansas City.
Au moment de cette interview, les projets du chanteur étaient nombreux et variés dont un disque avec le Kansas City Jazz Orchestra enregistré fin 2012, un second au Brésil, Next Time You See Me, en petite formation avec le trio du guitariste Dave Stryker soutenu par  Jared Gold (org) et Jimmy Duchowny (dm), enfin un inédit, Old, New, Borrowed and the Blues, où son talent d'écriture et de composition est mis en valeur.  En 2016, il nous confiait, avec sa gentillesse habituelle, son optimisme et ses doutes sur l'avenir du jazz, entre deux répétitions aux côtés de l'altiste Jesse Davis, un autre enfant de la tradition qui croisa lui aussi Jay McShann. Une belle histoire de culture qui s'achève malheureusement prématurément pour Kevin Mahogany dont l’œuvre enregistrée, réduite en regard de son talent, ne rendra jamais justice au grand et authentique artiste qu’il fut

Propos recueillis par David Bouzaclou
Photos de Jose Horna, Lisiane Laplace et David Sinclair

© Jazz Hot n°684, été 2018


Kevin Mahogany, San Sebastian, juillet 2017 © Jose Horrna







Jazz Hot:
Depuis le début de votre carrière, Kansas City, votre ville natale, a été un fil conducteur. Est-ce toujours le cas aujourd'hui?


Kevin Mahogany: Oh, oui! absolument! il y a encore énormément de bonne musique, de bons musiciens qui en sortent. Je dirais même encore plus maintenant, c’est un excellent endroit où aller pour se développer musicalement. Beaucoup de grands musiciens de la période swing se sont retirés après leur carrière dans cette ville et ont continué à perpétuer la tradition en faisant fructifier cet héritage auprès des jeunes générations; je pense à Jay McShann, par exemple.

De quelle manière avez-vous vous-même bénéficié de cet héritage?

Vous savez,  j’ai commencé en tant qu’instrumentiste à l’âge de 12 ans en jouant dans un big band à Kansas City; donc, c’est là que j’ai rencontré beaucoup de ces musiciens comme Jay McShann (p), Carmel Jones (tp), Claude Williams (vln, g). Je jouais en fait du saxophone, le chant est venue plus tard après le collège toujours au sein de grandes formations telles que le Eddie Baker's New Breed Orchestra. Il y a une forme d'apprentissage à l'ancienne dans cette ville. Ahmad Alaadeen (1934-2010), une figure locale importante, a été mon professeur de saxophone. Il m'a transmis l'héritage de ce qu'il avait vécu à Kansas City dans les années 1950. Jay McShann a été également une personne importante dans mon cursus musical. Aujourd'hui lors de mes master classes à travers le monde, lorsque je rencontre de jeunes musiciens,  instrumentistes aussi bien que vocalistes, j’essaie de les aider à se familiariser davantage avec la tradition, 
en particulier à travers la façon dont nous apprenons, et le rapport qu'on peut entretenir avec les générations précédentes. Si j’avais le temps ici, j’aurais donné une master class, nous bougeons tellement qu'il est difficile de trouver le temps. Mais j’adore enseigner aux générations à venir, aux gamins. L'important est de savoir comment développer cette musique tout en respectant ses codes.  

Comment est la scène du jazz aujourd'hui à Kansas City?

En fait, je n’habite plus à Kansas City1, j’ai déménagé parce que j’enseignais au Berklee College of Music de Boston, et ensuite je suis parti de Berklee pour l’Université de Miami. les deux sont de très bonnes écoles d’éducation au jazz, et maintenant je ne fais plus que voyager, jouer et faire des master classes à travers le monde. Je sais que la scène de Kansas City est toujours aussi dynamique avec notamment le travail que réalise en tant que pédagogue et musicien quelqu'un comme Bobby Watson (cf. Jazz Hot n°664).

Est-ce que votre formation de saxophoniste influence votre approche du chant?

Oui, absolument, en particulier le phrasé. Là encore, on peut évoquer la tradition des grands instrumentistes qui ont toujours essayé d'imiter les vocalistes et vice versa. Je tiens beaucoup dans mon phrasé vocal,  du fait d'être saxophoniste, à jouer la mélodie de manière correcte.

Cyrus Chestnut, Kevin Mahogany, Darryl Hall, Jesse Davis, Doug Sides, Marciac 2010 © Lisiane Laplace
Cyrus Chestnut, Kevin Mahogany, Darryl Hall, Jesse Davis, Doug Sides, Marciac 2010 © Lisiane Laplace


Lorsqu'on vous écoute, on pense bien entendu au chanteur Joe Williams que l'on ne peut séparer de l'orchestre de Count Basie. Cependant, vous transcendez ce style vocal pour devenir également un vocaliste utilisant votre voix comme un instrument à travers le scat.

Vous avez raison, mes influences sont multiples, car j'ai à la base une formation de baryton d'opéra qui m'a effectivement ouvert vers des chanteurs plus lyriques tels que Joe Williams. Néanmoins des gars tels qu'Eddie Jefferson ou Al Jarreau m'ont apporté une autre vision au niveau de l'improvisation. En fait, je suis une sorte de mélange où le blues de mes racines reste mon fil conducteur que ce soit un scat ou une mélodie, en up tempo… Lorsque je suis arrivé à l'université, il n’y avait pas de cursus de chant jazz, donc mon background, c’est l’opéra, qui reste présent dans mon chant, associé à mes études du jazz instrumental et à des influences diverses qui ont façonné ma sonorité où le blues reste le fil conducteur.

Kevin Mahogany, San Sebastian, juillet 2017 © Jose Horna




Au vu de votre discographie, les formules plus réduites semblent vous convenir car elles permettent un traitement des climats les plus variés.

C’est juste différent. Quand vous ajoutez un instrument, cela ouvre de nouvelles perspectives à l'improvisation. Lorsque vous jouez en  trio, vous savez assez bien ce qui va se passer. Mais si vous ajoutez un saxophone ou une guitare ou un autre élément, la sonorité, de l'ensemble et du thème, va changer, et votre approche personnelle également, que vous improvisiez ou juste que vous fassiez la mélodie par-dessus quand la formation  harmonise. 

Votre carrière de leader vous a permis de côtoyer de fortes personnalités comme vos aînés John Hicks (p), Kenny Barron (p) ou Benny Golson (ts), contrairement à vos expériences de sideman qui sont peu nombreuses, mais où l'on retient votre rencontre avec Elvin Jones. Je suppose que ce fut un moment particulier?

(Il rit) Vous voyez, c’est l'une de mes plus belles expériences, et j'en suis fier car je suis le seul chanteur à avoir enregistré sur un disque d’Elvin Jones leader et cela me ramène à mes débuts et à la transmission des anciens. Je ne savais pas jusqu’à ce que je collabore avec lui que, non seulement il  connaissait les mélodies de tous les standards, mais aussi les paroles. Cela se ressent dans sa façon de jouer un thème. C’est une des choses que j’essaie d’inculquer à mes étudiants. Si Elvin Jones connaît les paroles et la mélodie d'un thème, au-delà du merveilleux instrumentiste qu'il est, alors vous aussi vous devriez vous en inspirer. Son influence sur moi est difficilement cernable: il s'agissait pour moi de discuter avec lui lors de cette séance d'enregistrement et d'évoquer son histoire qui est aussi celle du jazz. J'étais en fait angoissé car c'était ma première expérience de sideman entouré de superbes musiciens tels que Cecil McBee (b) ou Willie Pickens (p).

Ray Brown vous a choisi pour sa série «Some of My Best Friends Are…» Est-ce une consécration?


Oh, oui! Ray Brown était probablement pour moi un des hommes les plus intelligents, judicieux et toujours de bon conseil dans ce business; pas juste à propos de la musique mais aussi du business parce que beaucoup de gens l'oublient, mais ça s’appelle: «music business». Vous devez connaître les deux côtés, et il m’a donné de précieux conseils sur le sujet: avec qui travailler? Comment travailler et diriger un groupe? Ray Brown était incroyable!

Kevin Mahogany, at Ronnie Scott's, London, 22 March 2010 ©  David Sinclair
Kevin Mahogany, at Ronnie Scott's, London, 22 March 2010 ©  David Sinclair

Dans les années 2000 et encore récemment, vous avez rendu hommage à Johnny Hartman. Comment est né ce projet?

C'est un hommage personnel car il est l’une des voix qui m'ont le plus influencé en ce qui concerne l'interprétation des ballades. Johnny Hartman est, pour moi, l'une des plus belles voix de notre époque, et donc j’ai essayé de m’en inspirer, avec l'espoir d’émouvoir mon public comme il le faisait quand il chantait.

La création de votre propre label, Mahogany Jazz, vous permet-elle plus de libertés dans vos choix artistiques?

Oui, mais en fait j’ai eu de la chance, car j’ai toujours eu le droit de choisir ce que je voulais jouer. Il y a bien eu des gens qui ont fait des suggestions sur mon répertoire au sein des différents labels pour lesquels j'ai travaillé. La création de mon label me donne une liberté totale sur mon travail d'écriture de textes et de mélodies. Avant on me disait: «peut-être un ou deux», maintenant je peux en faire beaucoup plus. 

Kevin Mahogany, Philippe Soirat, Pierrick Pédron, San Sebastian, juillet 2017 © Jose Horna
Kevin Mahogany, Philippe Soirat, Pierrick Pédron, Jazzaldia San Sebastian 2017 © Jose Horna

Vous êtes peut-être le seul vrai chanteur de jazz de votre génération. C’est très étrange qu’il n’y ait pas beaucoup de chanteurs ayant votre background…

C’est vrai de nos jours… avec mon background insolite… Mais j’aimerais entendre plus de chanteurs… Il y a beaucoup de chanteuses par ailleurs. J'aimerais découvrir de nouveaux talents, on a Gregory Porter ou Kurt Elling et c’est tout… il y a une forme de nécessité de trouver une nouvelle génération. Aujourd'hui, la façon dont les jeunes sont élevés est si radicalement différente de la façon dont moi j’ai été élevé. A l'époque, lorsqu'on allait à une jam-session, on jouait les standards. Maintenant, ils sortent leur iPad et cherchent la chanson, tout en changeant la clef… Mais si vous étiez avec Ray Brown, il aurait dit: «Dégage de la scène, tu es censé connaître ces thèmes!» Le répertoire des classiques que les musiciens sont censés connaître, aujourd’hui ils ne le connaissent plus, et cela rend les choses un peu plus difficiles.

Hervé Sellin et Kevin Mahogany, San Sebastian, juillet 2017 © Jose Horna




Vous devenez pessimiste?


Non, c’est juste que tout change, tout se modifie. Il y a beaucoup de merveilleux jeunes musiciens qui éclosent actuellement, mais cela n'en fait pas systématiquement de bons jazzmen. Comme je l’ai dit: «Apprends la musique et le business!» L'avenir n'est pas si mauvais, il y en a énormément avec qui j’aimerais travailler, mais on n’a qu’un temps limité. Je pense que nous allons entendre des choses vraiment intéressantes dans les années à venir.

Quels sont vos projets immédiats?

J'ai enregistré l'année dernière un disque en Autriche, The Vienna Affair, qui n'est malheureusement pas distribué. J’en ai quelques exemplaires avec moi à vendre pour le public français. C'est un projet où mon travail d'écriture est assez important, plus deux thèmes de Kenny Barron et Dave Stryker et deux standards. Vienne est en fait une des premières villes du monde où j'ai pu me produire en tant que leader. La gentillesse des gens associée à la beauté de la ville m'ont toujours inspiré musicalement. Le printemps prochain, j'espère enregistrer un autre album et faire une tournée européenne pour le présenter.


1. Kevin Mahogany vivait, au moment de cet interview, à Miami, mais il est retourné à Kansas City après le décès de son épouse, peu avant sa propre disparition en décembre dernier.


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Kevin Mahogany, San Sebastian, juillet 2017 © Jose Horna




Kevin Mahogany et Jazz Hot: n°566-1999






DISCOGRAPHIE

Leader

CD 1993. Double Rainbow, Enja 7097-2
CD 1994. Songs and Moments, Enja 8072-2

CD 1995. Pussy Cat Dues: The music of Charles Mingus, Enja 9316-2

CD 1995. You Got What It Takes, Enja 9039-2

CD 1996. Kevin Mahogany, Warner Bros. 9362-46226

CD 1997. Big Band, Mahogany Jazz 54675

CD 1997. Another Time, Another Place, Warner Bros. 9362-46699

CD 1998. My Romance, Warner Bros. 9362-47025-2

CD 2001. Pride and Joy, Telarc 83452

CD 2004. To Johnny Hartman: Live at Birdland, Mahogany Jazz

CD 2009. The Coltrane-Hartman Fantasy, Vol.1, Skip 9093-2 (avec Tony Lakatos)
CD 2015. The Vienna Affair, Craked Anegg Records 0052

1993. Kevin Mahogany, Double Rainbow, Enja1994. Kevin Mahogany, Songs and Moments, Enja1995. Kevin Mahogany, Pussy Cat Dues: The Music of Charles Mingus, Enja1995. Kevin Mahogany, You Got What It Takes, Enja











1996. Kevin Mahogany, "Kevin Mahogany", Warner1997. Kevin Mahogany Big Band1997. Kevin Mahogany, Another Time Another Place, Warner1998. Kevin Mahogany, My-Romance, Warner








2001. Kevin Mahogany, Pride and Joy, Telarc2004. Kevin Mahogany, To Johnny Hartman, Mahogany Jazz2009. Kevin Mahogany, The Coltrane Hartman Fantasy, Vol. 1, Skip2015. Kevin Mahogany, The Vienna Affair













Sideman

CD 1993. Elvin Jones, It Don’t Mean a Thing, Enja 8066-2

CD 1994. Roseanna Vitro, Passion Dance, Telarc 83385

CD 1995. Kansas City, A Robert Altman Film, Original Motion Picture Soundtrack, Verve 529 554-2

CD 1995. Kansas City Band, KC After Dark, Verve 537 322-2

CD 1997. TS Monk, Monk on Monk, N2K 10017

CD 1997. Eastwood After Hours Live at Carnegie Hall, Malpaso 9362-46546-2

CD 1997. Ray Brown, Some of My Best Friends Are Singers, Telarc 83441




1993. Elvin Jones, It Don’t Mean a Thing, Enja1995. Kansas City, A Robert Altman Film, Original Motion Picture Soundtrack, Verve 1995. Kansas City Band, KC After Dark, Verve1997. TS Monk, Monk on Monk, N2K







1997. Ray Brown, Some of My Best Friends Are… Singers, Telarc1997, Eastwood After Hours, Malpaso













VIDEOS

1997. Kevin Mahogany, «Please Send Me Someone to Love»
Kevin Mahogany (voc), James Weidman (p), Dave Stryker (g), Tyrone Clark (b), Todd Strait (dm)

https://www.youtube.com/watch?v=Rqcy_nFHBOc



1999. Kevin Mahogany, «Yesterday I Had the Blues»

https://www.youtube.com/watch?v=XBKBJBVtenQ



2001. Kevin Mahogany & Ray Brown Trio, «My Foolish Heart»,«Green Dolphin Street»

https://www.youtube.com/watch?v=kiAr7bxs6Y4
https://www.jazzonthetube.com/videos/kevin-mahogany/remembering-kevin-mahogany.html

2007. Cyrus Chesnut (p) & Kevin Mahogany (voc), Dezron Gouglas (b)
Neal Smith (dm), San Javier Murcia

https://www.youtube.com/watch?v=JQdMbEM44ko

2010. Kevin Mahogany & Cyrus Chestnut au Duc des Lombards

https://www.youtube.com/watch?v=tt2mfWnxBHk



2015. Craig Handy feat. Kevin Mahogany

https://www.youtube.com/watch?v=4YKqO6LlfvQ



2016. Kevin Mahogany (voc), Dado Moroni (p), Ulf Wakenius (g), Darryl Hall (b), Mario Gonzi (dm), Jesse Davis (as)
Festival de San Janvier
https://www.youtube.com/watch?v=XIr430ldBPw


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