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Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2017


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSylvia Howard Quartet
Time Expired

Please Don't Talk About Me When I'm Gone, The Days of Wine and Roses, It's De-lovely, Make Me Rainbows, You Stepped Out of a Dream, The Best Is Yet to Come, Time Expired, Moon River, Moon River, Nobody Else But Me, I'm Just a Lucky so and so, Minor Deeds
Sylvia Howard (voc), Tom McClung (p), Peter Giron (b), John Betsch (dm)
Enregistré le 16 septembre 2016, Saint-Gilles (30)
Durée: 1h 00' 17''
Blue Marge 1016 (http://futuramarge.free.fr)

Time Expired... Le titre de cet album raisonne étrangement alors que deux de ses protagonistes nous ont quitté très récemment: son producteur, tout d'abord, Gérard Terronès, disparu le 16 mars, et dont Time Expired aura été l'ultime référence, sortie de son vivant, a s'être ajoutée au riche catalogue Futura-Marge; et le pianiste du quartet, Tom McClung, qui s'est éteint le 14 mai, et dont c'est probablement le dernier enregistrement. Les deux hommes, avant de quitter ce monde, ont ainsi eu le temps d'offrir à Sylvia Howard un inestimable cadeau: un disque superbe, (enfin) à la hauteur de son talent. Certes, les deux premiers opus en leader de la grande Sylvia restent très agréables à écouter (elle y est accompagnée par la sympathique formation -essentiellement composée de musiciens amateurs- du regretté Christian Bonnet, également décédé dernièrement). Mais pour avoir maintes fois entendu la chanteuse sur scène avec d'excellents jazzmen, il nous tardait qu'elle parvînt enfin graver sur microsillons une collaboration de haut niveau. C'est donc chose faite, et avec des familiers, issus de la toujours vivace communauté américaine de Paris. Time Expired est un live tiré d'un concert organisé au Prieuré d'Estagel, dans la région nîmoise, par l'association «Le Jazz est là» et dont le président, Patrice Goujon, partageait le souhait de donner à Sylvia Howard l'occasion de s'exprimer dans les meilleures conditions. Le projet fut donc mené en partenariat avec Gérard Terronès pour aboutir à une sortie sur CD. Dès le premier titre, «Please Don't Talk About Me When I'm Gone», Sylvia Howard affirme une présence incandescente, alliant une puissance quelque peu rocailleuse, venue du gospel, et une sorte de brisure blues au fond de la voix qui vous étreint des les premières notes. Quelle chanteuse! Toute l’histoire de la musique afro-américaine filtre à travers ses cordes vocales. Et pour notre plus grand bonheur, la section rythmique est magnifique. Notre cher Tom McClung déroule un accompagnement ciselé sur les ballades, avec des solos aériens, emplis de poésie («The Days of Wine and Roses», «You Stepped Out of a Dream» ou «Time Expired», mélancolique composition de la chanteuse). Il est évidemment aussi très à son aise sur le blues («I'm Just a Lucky so and so»), se posant comme le partenaire privilégié de la diva, impériale sur ce registre. Le soutien discret de Peter Giron, relève également de l’orfèvrerie swing, tandis que John Betsch, ici d’une remarquable délicatesse, fournit un habillage rythmique scintillant. On se fait d’ailleurs plaisir à savourer le dernier titre de l’album (un bel original du pianiste, «Minor Deeds»), sur lequel la leader s’est effacée pour nous permettre d’apprécier le trio.
Ce Time Expired nous laisse ainsi entre le bonheur de tenir ici un disque très réussi  qui s’inscrit dans la mémoire discographique des relations fécondes unissant les artistes américains établis en France et les acteurs hexagonaux du jazz, et la tristesse d’être à présent définitivement privés de la possibilité de ressentir «en vrai» l’osmose de ce quartet épatant.
Avec le temps va, tout s’en va…

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Vintage Orchestra
Smack Dab in the Middle

Get Out of My Life*, Evil Man Blues*, Yes Sir That’s My Babe**, It Don’t Mean a Thing (If It Ain’t Got That Swing)*, Come Sunday*, Bye Bye Blackbird**, Smack Dab in the Middle*, Gee Baby Ain’t I Good to You*, Fine Brown Frame**, Hallelujah I Love Her so*, I’m Gonna Move to the Outskirts of Town**, How Sweet It Is (To Be Loved By You)*
Vintage Orchestra (personnel détaillé sur le livret), Dominique Mandin (dir) + Walter Ricci*, Denise King** (voc)
Enregistré les 23 et 24 novembre 2016, Villetaneuse (93)
Durée: 39’ 59’’
Gaya Music Productions 035 (Socadisc)

Excellent big band français comptant nombre de solistes menant chacun de belles carrières individuelles (Fabien Mary, Yoann Loustalot, tp, Jerry Edwards, tb, David Sauzay, ts, Yoni Zelnik, b, etc.), le Vintage Orchestra aborde de nouveau le répertoire de Thad Jones et Mel Lewis, pris sous l’angle vocal par la présence de deux invités: l’Italien Walter Ricci et l’Américaine Denise King, qu’on retrouve alternativement sur chacun des titres interprétés. Il s’agit là d’évoquer la collaboration qui unit Jones et Lewis à Joe Williams (Presenting Joe Williams and Thad Jones/Mel Lewis, the Jazz Orchestra, 1966) puis à Ruth Brown (Fine Brown Fame, 1968). A cette belle mécanique swing qu’est le Vintage Orchestra, chaque chanteur apporte les nuances de sa personnalité. Crooner dans la lignée de Frank Sinatra et d’Harry Connick Jr., Walter Ricci joue de sa décontraction naturelle et livre notamment une version quelque peu décalée de l’hymne ellingtonien, «It Don’t Mean a Thing». Il apparaît, en revanche, un peu trop lisse pour s’attaquer à Ray Charles («Hallelujah I Love Her so») sans en édulcorer la saveur. Plus enracinée, Denise King tire la musique de l’orchestre vers une dimension supérieure. Et si elle intervient moins souvent que son collègue masculin, c’est de façon bien plus marquante. Elle impose en particulier la force de son expression sur le blues («I’m Gonna Move to the Outskirts of Town», avec le soutien impeccable de Laurent Gac). Un régal! On reste du coup frustré qu’elle ne soit pas plus présente.
Au final, un hommage bien fait, mais qui s'apprécie d'abord sur scène (l'orchestre se produit régulièrement au Sunset-Sunside, voilà qui tombe fort bien).

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJulien Brunetaud
Playground

You Belong to Me, Down By the Riverside, Down in New Orleans, I Wanna Get Steady, Ain’t it Supposed to Be Love, Monty’s Boogie*, Happier Than the Morning Sun, Let It Go, I Wanna Ride, Silent Night, Mardi Gras in New Orleans, When the Saints Go Marchin’ in,
Julien Brunetaud (p, org, voc), Alexis Bourguignon (tp), Sylvain Fetis (ts), Oliver Smith (b), Romain Joutard (dm), Céline Languedoc (back voc), Faby Médina (back voc), Zoe Dadson (voc*, back voc)
Enregistré en avril 2016, Paris
Durée: 45' 56''
Brojar (www.julienbrunetaud.com)

A 35 ans, Julien Brunetaud est l’une des valeurs sûres, en France, du piano blues et du boogie-woogie. Très marqué par l’héritage musical de New Orleans, il propose un renouvellement générationnel qui en appelle à l’esprit des Dr John, Fats Domino et autres Professor Longhair. Avec ce quatrième album sous son nom (le cinquième en comptant Nikki & Jules avec Nicolle Rochelle), Julien Brunetaud reste fidèle à son positionnement, à la croisée des chemins du jazz, du blues, du boogie et de la soul. Alternant (bonnes) compositions et reprises, ce Playground reflète les qualités de son interprète: énergie, groove et rapport dynamique à la tradition. S’agissant des originaux, on est d’emblée séduit par «You Belong to Me» et «I Wanna Get Steady», irrésistibles invitations à la danse (si Aretha Franklin vous donne des fourmis dans les jambes, vous ne résisterez pas!). De même que «Monty’s Boogie» et «Let It Go» sont deux boogies réjouissants qui ne laissent pas non plus de marbre. Du côté des reprises, la tradition néo-orléanaise reste bien entendu présente («Down in New Orleans», «Mardi Gras in New Orleans», revisités de façon personnelle, tout comme les chants traditionnels («Down By the Riverside», «When the Saints Go Marchin’ in»). On est moins convaincus par «Ain’t it Supposed to Be Love» (Abbey Lincoln) et «Happier Than the Morning Sun» (Stevie Wonder) traités dans le registre de la variété.
Multipliant les références sans être dans l’imitation, Julien Brunetaud a une façon bien à lui et réjouissante de faire vivre la musique du Delta. Une excellente démarche. Go on Jules!

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSweet Screamin' Jones / Boney Fields
The Chicago Sessions

Sherry, Silly Little Cynthia*°, Goin’ to Chicago*°, Who She Do°, Way Back Homes, There’s Be no Next Time*°, All Right Okay You Win*, Just the Way You Are*, Walk Tall, I Want a Little Girl*, You Are My Sunshine
Sweet Screamin’ Jones (as, voc*), Boney Fields (tp, voc°), Carl Weathersby (g), Pierre Le Bot (p), Philippe Dardelle (b), TY Drums (dm)
Enregistré à Chicago (Illinois), date non précisée
Durée: 46' 56''
Black & Blue 809.2 (Socadisc)

On connaît le tonitruant duo formé par Sweet Screamin’ Jones (alias Yannick Grimault) et Boney Fields, que l’on retrouve très régulièrement au Caveau de La Huchette. Au cours de ses déjà vingt ans de carrière (Ze Big Band et des collaborations avec Ricky Ford, Pierrick Pédron, etc.), l’altiste breton s’est immergé dans la musique afro-américaine et l’a intégrée au point que de sa rencontre avec l’impétueux trompettiste de Chicago (personnalité forte s’il en est) est née une complicité musicale incontestable. Et c’est justement à Windy City que les deux showmen, adeptes du gros son et de l’humour potache, ont décidé de la graver sur disque. On pouvait craindre que privée de sa dimension scénique, leur musique ne perde quelque peu de son intérêt. Ce n’est pourtant pas le cas. Au contraire, n’étant pas distrait par leurs habituelles pantalonnades swingantes, on prend le temps de mieux les écouter, notamment sur les thèmes instrumentaux qui mettent en valeur un groupe qui tourne rudement bien, en particulier sur l’excellent «Walk Tall». Pour autant, le duo a su conserver son ton drôle et groovy (réjouissant «Silly Little Cynthia»), tandis que Boney Fields donne le meilleur de lui-même sur le blues («Goin’ to Chicago»).
Un album éminemment sympathique.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

George DeLancey
George DeLancey

Prologue, Michelangelo, The Demon, Lap of Luxury, In Repose, Falling Down, Two-Step Away, Complaint, Little Lover, Epilogue
George Delancey (b), Caleb Wheeler Curtis (as), Stacy Dillard (ss, ts), Tony Lustig (ts, bs), Mike Sailors (tp, flh), Walter Harris (tb), Aaron Diehl (p), Lawrence Leathers (dm)

Enregistré le 16 octobre 2013, Paramus (New Jersey)

Durée: 37' 15''

Autoproduit (www.georgedelancey.com)

Elève de Rodney Whitaker (compagnon de route de Terence Blanchard et de Roy Hargrove), le jeune contrebassiste George DeLancey publie son premier CD (des compositions originales) en tant que leader, aux côtés d'une pléiade de jeunes musiciens, dont le pianiste Aaron Diehl (lui-même élève de Kenny Barron, et actuel compagnon de route de Cécile McLorin Salvant).La jeune garde est en marche... et ne devrait pas tarder à trouver la maison de disques qui lui manque encore (le disque étant autoproduit). Au début des années 90, avant de faire la carrière que l'on sait, quelques jeunes musiciens inconnus, dont, entre autres, Roy Hargrove (justement), Antonio Hart, Christian McBride ou Carl Allen, avaient sous le nom collectif de «Jazz Futures», profité de l'attention d'un producteur et d'un directeur de festival (George Wein, en l'occurrence). Mais c’était (déjà) un autre temps.
Quant à George Delancey et ses jeunes compagnons, inscrits dans une filiation dynamique avec l’histoire, ils pratiquent une musique ancrée dans leur temps et qui respecte l’idiome du jazz (swing, blues, improvisation) et dont le goût des mélodies et la science des harmonies s’est, de toute évidence, forgé à l'écoute de modèles tels que Art Blakey, Horace Silver, Freddie Hubbard ou Roy Haynes...
Soyons patients, il y a du potentiel: c'est un placement sans risques!

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJoey Alexander
Countdownn

City Lights, Sunday Waltz, Countdown, Smile, Maiden Voyage, Criss Cross, Chelsea Bridge, For Wee folks, Soul Dreamer
Joe Alexander (p), Chris Potter (ss), Larry Grenadier, Dan Chmielinski (b), Ulysses Owens Jr (dm)
Date et lieu d’enregistrement non communiqués
Durée: 1h 01' 16''
Motéma 202 (www.membran.net)

Cela fait quelques années que la «toile» regorge d'extraits de concerts de Josiah Alexander Sila (son vrai nom), jeune prodige du piano jazz, originaire de Bali. Impressionnant, certes! (il devait alors avoir 9 ou 10 ans), mais le plus souvent assez mal accompagné et très mal enregistré; la performance l’emportait largement sur l’intérêt artistique. Le talent restait à mûrir. Et voici qu'âgé de 13 ans à peine, et désormais new-yorkais, le "gamin" sort Countdown, un CD (son deuxième) où, accompagné, cette fois par de vraies "pointures", et faisant preuve d'une maîtrise étonnante, il n'hésite pas à reprendre des thèmes complexes de Monk, Coltrane, Wynton Marsalis (qui l'a invité au Lincoln Center) ou Herbie Hancock, auxquels il ajoute trois de ses propres compositions tout à fait abouties. Force est de constater que le «phénomène du web» est déjà devenu un jazzman accompli. Les quelques privilégiés qui ont connu Michel Petrucciani enfant n'hésitent pas d'ailleurs à comparer leur précoce et fulgurante ascension. En voilà un qui va donner du travail aux rédacteurs de Jazz Hot pour tout le siècle restant!

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Madeleine Peyroux
Secular Hymns

Got You on My Mind, Tango till they're sore, The highway kind, Everything I do gonna be funky, If the sea was whiskey, Hard times come again no more, Hello babe, More time, Shout sister shout, Trampin
Madeleine Peyroux (voc, g), Jon Herington (g) Barak Mori (b)
Enregistré en 2015, Royaume-Uni
Durée: 33' 38''
Impulse! 0602557017014 (Universal)

Pour son septième album (si on excepte un CD-compilation), et en vingt ans de carrière, la chanteuse (américaine, mais tellement française), Madeleine Peyroux a sélectionné dix titres qu'elle considère comme «patrimoniaux» parmi le vaste répertoire des chansons populaires américaines. Sobrement accompagnée par sa propre guitare et simplement entourée de ses discrets mais efficaces musiciens habituels à la guitare et à la contrebasse, elle reprendces chansons sur des tempos le plus souvent lents ou medium avec cette délicieuse voix fragile et voilée qui évoque, sans l'imiter, celle de Billie Holiday, et qui la caractérise depuis Dreamland, l'album qui la fit connaître en 1996.
L'éventail est large, il va d'Allen Toussaint à Tom Waits en passant par Sister Rosetta Tharpe et Willie Dixon, et elle rend aussi hommage à Stephen Foster (1826-1864), père fondateur de l’«American Songbook», auteur, entre autres, de «Oh! Suzanna» et de «Swanee River».
On ne résiste pas au charme de cet album dont on ne peut que regretter la courte durée... Mais Madeleine Peyroux a un tel amour de la liberté qu'on ne peut pas lui reprocher cet excès de discrétion et de modestie qui l'empêche, sans doute (car en concert, elle est beaucoup plus généreuse), d'accaparer davantage l'attention de ses auditeurs. N'empêche, 34 minutes, c'est vraiment trop peu.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWarren Wolf
Convergences

Soul Sister, Four Stars From Heaven, King of Two Fives, New Beginning, Cell Phone, Montara, Havoc, Tergiversation, Knocks Me Off of My Feet, A Prayer for the Christian Man, Stardust/ The Minute Waltz
Warren Wolf (vib, marimba, ep), Brad Mehldau (p), John Scofield (g), Christian McBride (b), Jeff Tain Watts (dm)
Enregistré en 2015, New York
Durée: 1h 07'54''
Mack Avenue 1105 (www.mackavenue.com)

Voilà qui ressemble fort à un adoubement pour ce musicien de 37 ans. S'il est aussi un pianiste et batteur reconnu, cette nouvelle star du vibraphone est ici entourée ici par des«sommités» de la génération précédente: Chris McBride (avec qui il avait enregistré son précédent album, Wolfgang), Brad Mehldau, John Scofield, Jeff Tain Watts, et cela ne semble pas l'intimider plus que cela... Il signe cinq compositions et reprend aussi des thèmes Bobby Hutcherson, Stevie Wonder, Chopin et Hoagy Carmichael. Malgré ce répertoire aussi éclectique que surprenant, le groupe affiche une cohésion sans faille (c'est la marque des «grands») comme s'il tournait depuis des lustres, justifiant parfaitement le titre de l'album: Convergence. Samusique dynamique, lyrique et sereine saura enchanter le petit monde des vibraphonistes de jazz, ravi d'accueillir cette nouvelle recrue, tout à fait digne de ses pairs.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Cookers
The Call of the Wild and Peaceful Heart

The Call of the Wild and Peaceful Heart, Beyond Forever, Third Phase, Teule's Redemption, If One Could Only See, Blackfoot, Oceans of Time, Thy Will Be Done
Eddie Henderson (tp), David Weiss (tp), Donald Harrison (as), Billy Harper (tp), George Cables (p), Cecil McBee (b), Billy Hart (dm)
Enregistré les 11-12 avril 2016, New York
Durée: 1h 14' 03''

Smoke Sessions Records 1607 (http://smokesessionsrecords.com)

On emploie souvent l’image de texture pour décrire la musique, parfois de manière inappropriée, mais ici, on peut réellement reprendre cette idée, en raison de la longévité du groupe, de la nature des arrangements et de la présence de fortes personnalités (un all stars), tant au niveau instrumental que sur le plan des compositions (Billy Harper, Cecil McBee, George Cables, Billy Hart) et des arrangements; il y a un vrai tissage, une vraie sonorité de groupe, une personnalité de l’ensemble qui s’est construite avec le temps. Si on ajoute le jeu si particulier de chacun des musiciens, au premier rang desquelles Billy Harper qui développe ses atmosphères si particulières, on comprend ce qui rend cette formation si unique, si appréciable, année après année. Elle développe à l’âge de la maturité une musique née dans la marge des années soixante-dix, période plus tournée vers la fusion jazz rock que vers le jazz de culture qu’incarne cette formation. Ces splendides musiciens sont donc des témoins, encore jeunes et dans la plénitude de leur talent, d’un autre monde, les descendants directs de l’univers coltranien et tynérien, et ils continuent, avec obstination et fidélité, une œuvre cohérente.
L’extraordinaire George Cables est en couverture du Jazz Hot de l’été 2017, et la sortie de ce disque est l’occasion de joindre le son à la lecture; Eddie Henderson (n°678), Billy Harper (n°658), Billy Hart (n°624), Cecil McBee (n°581, 607) et même le dernier arrivant du groupe, Donald Harrison (n°644), dont l’itinéraire et la génération se distinguent (1960), ont aussi fait la couverture de Jazz Hot, et ont apporté
leur contribution, avec des mots, à la compréhension de ce qui les réunit dans ce groupe. On ne saurait trop vous recommander de relire ces interviews, passionnantes, qui apportent une meilleure connaissance sur la manière dont le jazz a traversé des époques difficiles en conservant son authenticité. Cela passe bien entendu par une relation spéciale entre ces musiciens. A ce titre, The Cookers, est déjà un groupe qui marque l’histoire du jazz. Enfin David Weiss, le benjamin du groupe (1964), qui a mis son énergie et son talent de musicien à l’orée de cette aventure, il a étudié avec les meilleurs (Bill Hardman, Tommy Turrentine) et a côtoyé dans sa déjà longue carrière les meilleurs de Jaki Byard, Jimmy Heath et Frank Foster à Christian McBride, Jeff Tain Watts et Craig Handy. C’est un arrangeur de talent qui a travaillé avec les grands artistes du jazz, et on retrouve dans la texture particulière de ces Cookers une partie de son œuvre d’arrangeur qu’il a développé au sein du New Jazz Composers Orchestra.
Cela dit, pour vous inviter à découvrir ce disque, plein d’une musique de grande ampleur, intense, brillante et toujours intrigante qui réunit autant de talents que de qualités, autant de tradition que d’invention, une musique de culture, du jazz avec ce qu’il faut de blues, de swing et d’expression; du jazz toujours donc.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueGeorge Coleman
A Master Speaks

Invitation, The Shadow of Your Smile, Blues For B.B.*, Blondie's Waltz, You'll Never Know What You Mean to Me, Darn That Dream, Sonny's Playground, These Foolish Things , Time to Get Down

George Coleman (ts), Mike LeDonne (p), Bob Cranshaw (b), George Coleman, Jr. (dm), Peter Bernstein (g)*
Enregistré le 24 novembre 2015, New York
Durée: 1h 06' 04''
Smoke Session
s Records 1603 (http://smokesessionsrecords.com)

Le trop rare George Coleman (de ce côté de l’Atlantique) nous revient sur l’excellent label new-yorkais Smoke Sessions Records avec cet enregistrement qui date de la fin de 2015 et nous donne un autre plaisir, celui de réécouter Bob Cranshaw qui nous a depuis quittés et qui donne de beaux chorus comme sur «Invitation», une magnifique composition immortalisée par John Coltrane, et ici magnifiée d’une autre manière par George Coleman. George Coleman est un saxophoniste ténor au son profond (plus rarement à l’alto) qui a l’âge de notre revue (1935), et qui fait partie avec Phineas Newborn, Booker Little et quelques autres de la grande légende de Memphis. Et ces «quelques autres», c’est aussi B. B. King, le grand guitariste, lui aussi disparu aujourd’hui, auquel est dédié un fort beau et classique thème, «Blues for B.B.», avec la participation de Peter Bernstein très à l’aise sur le blues, en souvenir de ces musiciens de blues que côtoya George Coleman dans sa jeunesse, et bien sûr B.B. King, parmi eux. A l’époque, il transcrivait en même temps Charlie Parker, sans hiatus, car à l’époque, il s’essayait à l’alto. Il prit le ténor car B. B. voulait un ténor… Merci B.B.! Comme la plupart des bluesmen, George Coleman prit la route de Chicago, se mêlant aux Gene Ammons, Johnny Griffin, John Gilmore, Clifford Jordan, Ira Sullivan… On peut faire pire comme environnement, car il oublie quelques noms encore, comme Von Freeman, dans ce bon texte de pochette, une interview réalisée par Eric Alexander, lui-même excellent ténor, ce qui atteste de la vitalité et de l’imagination de ce label qui, non seulement nous gratifie de magnifiques enregistrements d’un jazz de culture de haut niveau, mais apporte à ce contenu de beaux livrets, autant par le contenu que par la forme (belles photos, bons renseignements discographiques, bons textes…).

Mike LeDonne est ce bon pianiste habitué des bonnes sessions d’enregistrements et des bonnes rythmiques new-yorkaises. Aucune faiblesse, il fait toujours ce qu’il faut pour que la section rythmique soit dans l’esprit de la musique. Le batteur n’est autre que le fils de George Coleman, et il est excellent. On sent évidemment une complicité forte dans les ponctuations car ils se connaissent sur le bout des doigts, même si ce disque est leur premier enregistrement commun. Le répertoire fait appel, à part égale, aux standards et aux originaux de George Coleman, avec de belles versions, toujours d’une grande élégance. Mike LeDonne apporte une composition. Le titre, A Master Speaks, fait donc autant référence à cette interview qu’à cet enregistrement, et c’est suffisamment rare pour mériter un indispensable car ce musicien a côtoyé le gotha du jazz (Max Roach, Charles Mingus, Miles Davis, Red Garland, Ahmad Jamal, Harold Mabern, Lee Morgan, Shirley Scott, Lionel Hampton, Elvin Jones, Slide Hampton…) et donne encore ici un témoignage de son talent dans un registre qui mêle blues, swing, modernité et tradition («These Foolish Things») avec le naturel des grands artistes.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueZule Guerra
Blues de Habana

CD + DVD: Sin tu mar, Blues de Habana, Tú no sospechas, You’ve changed*, Lo material, Corcovado*, Esfera eterna, A contratiempo (* titres absents du DVD)
Zule Guerra (voc), Ronaldo Rivero (p, back voc), Roger Rizo (p), Victor Benítez (s), Pedro Aguilar (b, back voc), Humberto Quijano (dm), Degnis Boffill (perc, back voc)
Enregistré le 15 Octobre 2014, La Havane (Cuba)
Durée: 1h 14' (CD)
Egrem 1367 (www.zuleguerra.com)

Cuba possède une assez belle quantité de voix féminines qui s’aventurent dans le jazz: Arlety, Wendy Vizaino, Yanet Valdés, Melvis Santa, Brenda Navarette, Leyanis Valdés, Leyssie O’Farrill… Parmi ces jeunes voix, Zule Guerra, dont c’est le premier disque, est peut-être celle qui (avec Yanet) est la plus engagée dans le jazz même si elle utilise l’expression à la mode «Nu Jazz»... C’est sur une composition personnelle «Blues de Habana» -le nom de sa formation- qu’on appréciera le plus sa voix en mode jazz. Autre thème où elle met ses qualités vocales en évidence «You’ve changed». Il est difficile de passer derrière Billie Holiday mais la chanteuse tire son épingle du jeu. Elle est même au détour de certaines phrases assez splendide malgré sa jeunesse. Yasek Manzano, -le must de la trompette à Cuba- présent sur ce thème est magistral. Elle rénove aussi la belle composition de Marta Valdés «Tu no sospechas», un classique du filín cubain. Le filína renouvelé la chanson cubaine dans les années 50 en incorporant souvent brillamment des harmonies jazz mais Zule va un peu plus loin, permettant aux musiciens qui l’accompagnent d’être moins au service de la mélodie et davantage à celui du jazz. Dans le genre elle est l’auteur de «Sín tu mar». Ce morceau met en valeur le talent du saxo alto Benítez. Un thème surprenant, «Lo material», composé par le regretté Juan Formell, le patron du clubLos Van Van. Issu du filín il est totalement transfiguré. La Guerra s’y exerce au scat avec une certaine réussite. Nous avons un faible pour le pianiste Roger Rizo, entendu bien souvent en club. Il est invité pour «Corcovado». Zule est encore surprenante dans sa capacité à prendre une voix brésilienne pour chanter en portugais. Le batteur et le percussionniste se mettent bien mis en évidence. On remonte aux années soixante quand les jazzmen du monde entier aimaient reprendre le thème. «A contratiempo», très long thème qui s’étire sur un quart d’heure, s’appuyant sur un rythme rumbero s’envole vers le jazz sous l’impulsion du vétéran Bobby Carcassés, ici au chant, mais poly-instrumentiste et maître cubain du scat. La trompette de Manzano réapparait en fin de thème. Zule Guerra est aussi l’auteur du thème «Esfera Eterna» pour lequel elle invite un rappeur de qualité, Alexey Rodríguez.
Le DVD reprend une large partie du concert d’où provient l’enregistrement live. Il permet de faire connaissance visuellement avec Zule et ses musiciens ainsi qu’avec Yasek et de voir à l’œuvre le phénomène Bobby Carcassés.


Patrick Dalmace

© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHarold Lopez-Nussa
El Viaje

Me voy pa’Cuba, África*, Feria, Lobo’s Cha, Bacalao con pan, El Viaje**, Mozambique en MiB***, D’una fábula, Inspiración en Connecticut, Oriente, Improv (Me voy pa’Cuba)
Harold López Nussa (p, kb), Alune Wade (eb, voc), Ruy Adrián López Nusa (dm, perc), Mayquel González (tp, flh), Dreiser Durruthy (batá, voc*), Adel González (perc**), Ruy Francisco López Nussa (dm***)
Enregistré en février 2015, La Havane (Cuba)
Durée: 54'
Mack Avenue 1114 (www.mackavenue.com)

Depuis qu’il s’est fait connaître par un prix à Montreux, le pianiste cubain Harold López Nussa s’est bien implanté en Europe, joue assez souvent aux Etats-Unis et n’a pas quitté sa terre natale ce qui lui permet de jouer du jazz qui continue de se nourrir de ses racines; il se tient ainsi à distance d'un latin jazz (souvent triste), toujours en vogue chez les musiciens d'un moindre intérêt. Ce El Viaje dont les titres font référence à l’Afrique, le Connecticut, l’Orient… débute et se termine par «Me Voy pa’Cuba», une composition d’un autre jeune pianiste habanero, Aldo López Gavilán, lui aussi primé à Montreux. C’est-à-dire que le voyage démarre et s’achève dans l’île. Cela symbolise sans aucun doute le parcours de Harold, de beaucoup de musiciens, de plasticiens… mais sans doute également d’une foule de jeunes gens qui, quelle que soit la vie qu’il ont choisie (ou pas choisie) de mener, gardent les pieds ancrés dans lecocodrilo verde, Cuba.
Même si, comme pratiquement chez tous les jeunes pianistes de l’île, son jeu est très percussif, le style de Harold se démarque de celui de ces derniers car chez lui ce n’est pas le jazz que valorise la musique cubaine mais bien celle-ci qui donne sa saveur particulière à son travail comme c’est très nettement le cas dans le thème cité plus haut, enrichi, en outre, de la voix africaine du bassiste et chanteur sénégalais Alune Wade, déjà présent sur un disque antérieur de Harold. On apprécie aussi la reprise du thème sous forme d’improvisation en final du disque, moment quand Alune et tous les Cubains acteurs de l’enregistrement échangent verbalement et se livrent à une belle descarga d’où émerge la trompette de M. González. Ça groove grave! «África», hors du jazz, porte évidemment la marque de Wade mais aussi des rythmes des religions afro-cubaines en se référant à la déesse Yemaya. Les tambours batá et le drum régalent! Nous gardons de «Feria» le jeu rapide à la main droite de Harold, son explosivité et l’excellence de la rythmique. Le pianiste a chipé à l’oncle Ernán une très belle composition «Lobo’s Cha» ce qui permet d’apprécier ses aptitudes à un jeu plus mélodique mais plus marqué du point de vue percussif que celui de Ernán, confirmant l’impression générale du jeu de Harold mentionnée plus haut. Le thème historique deIrakeré,«Bacalao con Pan», composé par Chucho Valdés, est repris et arrangé par Harold. Nous aimons cette version qui originellement prenait toute sa valeur à travers la voix de Oscar Valdés et les percussions mais qui ici -sans faire l’impasse sur ces dernières et en conservant l’esprit originel- met très en évidence le jeu au piano plus intéressant que le keyboard de Chucho. Ruy Adrián et Dreiser avaient un défi à relever devant leurs sets de tambours… Ils s’en sortent parfaitement. «El Viaje» est le titre d’une composition du pianiste. Belle mélodie chantée, beau travail de tous les musiciens mais, bien qu’il soit symbolique, le thème n’est pas notre préféré. «Mozambique en Mi B» fait référence à un rythme crée par Pello el Afrokán au début des années soixante. L’homme était un percussionniste et Harold et ses partenaires sont à l’aise pour jouer ce thème. «D’una fábula» manque un peu de dynamisme. Sur «Inspiración en Connecticut», Harold est un frappeur de touches et cela donne un bel ensemble avec les drums et les percussions. Il devient plus délicat au milieu du thème et le final est excellent avec le backing vocal. C’est un autre des bons moments du disque. «Oriente» est très beau, tout en douceur, avec une belle séquence du trompettiste et une très brève partie vocale pour terminer.


Patrick Dalmace

© Jazz Hot n°680, été 2017

Ernán López Nussa
Invención Lekszycki

Flash, Esto no es una elegía, La Viña del señor, Instantes, N.Y. no eres tú, La Felicidad, Invención Lekszycki, Rumba Francesa, Free Way
Ernán López Nussa (p), Gastón Joya, (b), Enrique Plá, Ramsés Rodríguez(dm), Orlando Sánchez (cl, ts), Juan Carlos Marín (tb), Roberto García (tp), Kelvis Ochoa (voc), X. Alfonso, Ruy Adrián López Nussa (prog)
Enregistré en 2013, La Havane (Cuba)
Durée: 46'
Colibri 444 (www.ernanlopeznussa.com)

Un rappel. Lekszycki est le nom de la mère de Ernán, polonaise et française, pianiste classique et première professeur de Ernán. Récemment le pianiste, à travers des compositions, lui a rendu divers hommages. Outre le thème qui porte son nom, l’ensemble du disque, la manière de jouer en est un. Le disque débute par une composition de Ernán, «Flash», un thème dynamique. Le jeu de Gastón Joya, un jeune et brillant contrebassiste, est vigoureux et on a droit à un solo magistral. Ramsés Rodríguez, le batteur régulier de Roberto Fonseca apporte sa modernité et sa versatilité. Le ténor Orlando Sánchez offre un solo démentiel, à la limite du free!
L’influence maternelle de Ernán se fait sentir réellement dans «Esto no es una elegía», un très vieux et surprenant thème du trovador Silvio Rodríguez. Autre thème d’Ernán, «La Viña del señor», un danzón peu classique débuté par un ragtime est plaisant. La sautillante clarinette de Sánchez en est l’attraction. E. Pla, batteur historique de Irakereet depuis plusieurs années partenaire attitré de López Nussa offre le meilleur appui qui soit à ce dernier qu’il connait sinon du bout des ongles certainement de celui de ses baguettes. Ce thème fait assurément partie des recherches actuelles que mène le pianiste sur les liens entre les musiques cubaine et new-orléanaise. On replonge dans la tradition classique avec la composition du Géorgien Tariverdiyev, ponctuellement détournée -notamment la fin surprenante-, une chose dont López Nussa raffole. Toute la science et la virtuosité du pianiste jaillit. Joya s’illustre à l’archet et Pla offre un joli travail percussif. «N.Y. No eres tú», nostalgique, est chanté par Ochoa, une voix capable de s’inscrire dans tous les répertoires. On l’entend même et surtout avec les jeunes de Interactivo.Surprenant aussi «La Felicidad» composé par… Pablo Milanés arrangé ici de telle façon qu’il apparaît hors de tout le répertoire par lequel Pablo a forgé sa célébrité. Ce thème s’inscrit alors dans ce qu’on a l’habitude d’appeler lamusique classique et permet à López Nussa de poursuivre l’hommage maternel. Ernán distille les notes d’une manière soignée avec l’appui de Joya et Plá, tous deux extrêmement attentifs à leur leader. Très beau thème. L’excellente formation classique qu’ont tous les pianistes cubains et le travail intense que fournit Ernán depuis des années culmine dans sa composition «Invención Lekszycki». Le pianiste ne pouvait offrir meilleure création et meilleure interprétation à Madame Wanda Lekszycki. La «Rumba Francesa», composition parfaite du point de vue de la rythmique rumbera et bien en clave, est une fantaisie de Ernán à partir de la chanson de Brassens «Margot». Le disque s’achève par «Free Way», création très moderne de López Nussa pour laquelle il fait appel aux programmateurs. Le neveu batteur Ruy Adrián et le chanteur X. Alfonso en sont chargés. Restons honnête votre serviteur n’a pas vibré sur cette conclusion.


Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Race Records
Black Rock Music Forbidden on U.S. Radio 1942-1955

Titres détaillés dans le livret
Jay McShann, Jim Wynn, Memphis Slim, Amos Milburn, Joe Lutcher, JimmyLaurie, Rufus Thomas, Little Junior, John Watson, Howlin' Wolf, Jocko Henderson, Big Maybelle, Sonny Terry
Enregistré entre le 7 juillet 1942 et le 7 novembre 1955, New York, Los Angeles, Chicago, Oakland, Detroit, Houston, Philadelphie, Linden, Atlanta, Nashville, Cincinnati, New Orleans, Memphis, Newark
Durée: 3h 21' 16''
Frémeaux & Associés 5600 (Socadisc)


Encore un coffret avec un livret de Bruno Blum. Le titre «Race Records» ne convient pas à la période traitée. Nous l'avons déjà écrit dans Jazz Hot et dans le journal Chicago Defender (fondé en 1905), c'est la communauté concernée qui utilisait elle-même l'expression «The Race», non péjorative. Les Race Records lui sont destinés jusqu'à ce qu'à la fin des années 1940, on lui substitute le terme «Rhythm and Blues» (plus politcally correct), étiquette commerciale en vigueur jusqu'aux années 1960, désignation qui comme l'a dit Jerry Wexler «n'expliquait pas grand-chose quant à la nature de la musique». En effet, on y trouve de tout du moment que c'est noir (y compris du jazz qui ignore en être). Blum utilise le mot «rock», pour, selon sa thèse, insister sur l'existence d'un genre avant la «vogue du Rock'n Roll» lancée avec (et non par) les artistes blancs (Bill Haley, Elvis Presley) en 1954-56. Néanmoins ce n'est pas un bon choix car aux Etats-Unis, l'étiquette «rock» désigne tout et n'importe quoi (Presley, les Beatles, Hendrix) d'une part. Et, de plus, les amateurs de rock'n roll ne se reconnaissent plus dans le rock depuis qu'il devint «hard» (vers 1968) avec un martelage binaire. En 1969, l'ouvrage Talkin' That Talk de J.P. Level (éditions Clarb) traçait le sens des mots: «to rock», littéralement balancer ou bercer («some woman rocks the craddle» dans «That Crawlin' Baby Blues» de Blind Lemon Jefferson, 1929), mais aussi danser, swinguer («rock it man!») et...baiser («you can rock in rhythm by the music that you hear», dans «Feather Bed Blues» de Bumble Bee Slim, 1935). Level nous dit que les mots «rock» et «roll sont pour la première fois réunis dans «Rock It for Me» par Ella Fitzgerald. C'est bien du «Rock'n Roll» dont parle Blum, qui pour nous n'est rien d'autre, en blanc ou noir, qu'un style jazz basique fondé sur le piano boogie (il existe un country boogie bien blanc!), le saxophone hurleur, la contrebasse slap, l'after beat à la batterie et des riffs, le tout pour danser (genre de Lindy Hop: «if you don't scrub that kitchen floor, you ain't gonna rock'n roll no more» dans «Yakety Yack» par les Coasters, 1958).
Bruno Blum n'aime pas que l'on présente l'avant Presley comme les «racines» du rock'n’roll (d'où l'absence de référence au travail de Gérard Herzhaft pour le même label); pour lui, les titres ici retenus représentent la première génération rock'n roll. Thèse nouvelle? Non. Mettons de côté le provocateur Nick Tosches (Heros oubliés du rock'n roll, les années sauvages du rock avant Elvis, éditions Allia) pour remonter à un texte de Kurt Mohr en 1968 : «les premiers rock'n rollers désignés comme tels étaient des saxophonistes ténors qui s'étaient fait une spécialité de chauffer à outrance...Illinois Jacquet donna l'impulsion à ce genre de spectacle, mais les vrais 'spécialistes' furent Big Jay McNeely, Willis Jackson, Joe Houston, Morris Lane, etc...Ce genre connut un succès considérable entre 1949 et 1954, ainsi qu'en attestent de nombreux enregistrements... Or c'est bien là, historiquement parlant, l'authentique, la première rock'n'roll music». Oui mais, pour Bruno Blum, selon sa selection, il faut un/une chanteur/se. Revenons au livre de Level et sa définition du rock’n’roll: «style musical», 1/ «vers la fin des années 1940, un style sur tempo rapide, chanté par des blues shouters (Louis Jordan, Joe Turner, Roy Brown, Wynonie Harris) auxquels répondait souvent un saxophoniste hurleur (Honker), devint extrêmement populaire auprès du public noir», 2/ «dans la deuxième moitié des années 50, ce même style, quelque peu "blanchi" et mâtiné de "country and western", et de "hillbilly", accédait à la popularité mondiale», etc. Bruno Blum ne veut pas que 1/ soit effacé par 2/ et propose p16 du livret: «Quand les Noirs d'Amérique vont-ils rappeler à chacun que le rock [sic] fut longtemps un joyau de leur culture? Ou peut-être est-ce une partie du rock blanc qui devrait inversement être admis dans la grand histoire du "rhythm and blues"?» Il semble que la deuxième formulation est déjà entrée dans les mœurs, et que préférer «Jambalaya» par Fats Domino plutôt que par Jerry Lee Lewis n'est qu'un avis critique (Crow Jim?) dans un domaine musical identique. A noter p16/27, Red Saunders est batteur pas trompettiste.
Ce coffret de 3 CDs est très homogène stylistiquement: que du jazz-blues. Que peut-on ajouter à l'écoute de blues shouters comme Big Joe Turner, Wynonie Harris, Little Richard, de pianistes boogie tels que Milt Buckner («Rock and Roll», 1948), de ces basses slapeuses (Willie Dixon: «Rockin' the House», 1946; Ransom Knowling: «Kansas City Blues», 1951), guitares amplifiées swinguantes (Lightnin' Hoplins: «Lightnin's Rock» -seul instrumental; Ham Jackson: «Rock Savoy, Rock», 1952; Floyd Murphy, frère de Matt: «Feelin' Good», 1953), sax hurleurs efficaces (Hal Singer dans son «Rock Around the Clock», 1950; Rufus Gore : «I'm Going to Have Myself a Ball»; Don Hill: «It Rocks! It Rolls! It Swings!», 1951; Lee Allen: «Down the Road», 1953), batteurs pas encore lourds (Judge Riey: «My Baby Left Me», 1950; Bobby Donaldson: «Rock and Roll», 1950; Cornelius Coleman: «No No Baby», 1951; Herman Manzy: «I'm Your Rockin' Man») et à ces riffs simples et jubilatoires (Dizzy Gillespie-John Coltrane: «We Love to Boogie», 1951; Jesse Drakes-Sam Taylor-Dave McRae: «Jumpin' in the Morning», 1952)? sans parler des musiciens à tort anonymes aussi jazz que représentatifs de ce style d'interprétation jouissif. Anthologie recommandée.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Henry Mancini
From Glenn Miller Story to The Pink Panther

Titres détaillés dans le livret
Tex Beneke Big Band, formations de studio (direction Henry Mancini)
Enregistré entre le 29 juin 1951et 1995, Hollywood, New York, Los Angeles, Paris
Durée: 2h 25' 40''
Frémeaux & Associés 5499 (Socadisc)


Henry Mancini (1924-1994) est avant tout pour la postérité un compositeur-arrangeur et chef d'orchestre pour les musiques de film et le CD1 concerne cette activité. On trouve des thèmes entrés dans la mémoire collective: «Baby Elephant Walk», «Moon River» (ici en duo: Bob Bain, g, Audrey Hepburn, voc), «Peter Gun» (orchestration luxuriante avec des cors typique de Mancini). Le livret indique le film d'où sont extraites ces bandes sonores (avec des imprécisions de personnel). Bien évidemment, la musique devant coller au scénario, souvent destinée à souligner un climat («Experiment in Terror»), toutes les musiques et façons de jouer sont sollicitées: rock'n’roll («Lease Breaker», Plas Johnson, ts!), cha cha cha («The Big Heist»), etc. Manifestement, Mancini est à la recherche constante d'un son: piano bastringue («Blue Angel Pianola» par Ray Sherman, 1958), motif de flûtes (piccolo et alto: «The Little Man Theme»), guitare amplifiée («Spook!», solo de Plas Johnson, ts!), opposition orgue avec section de cordes («Mr Lucky»). Pour être varié ça l'est et c'est souvent superlativement joué par les meilleurs instrumentistes du monde, les requins des studios de la Côte Ouest. Ces musiciens peuvent tout interpréter exactement dans le style voulu, les solistes ne manquant pas de personnalité. Ils sont notamment des jazzmen dont la particularité est d'être techniquement infaillibles. Du jazz, il y en a: «Free and Easy» joué de façon très west coast avec solo de cor (John Graas, je pense) et d'un ténor «cool» (1956); «Big Band Bwana» (section de trompettes swinguement drivée par Conrad Gozzo ; Bud Shank, as, 4/4 Don Fagerquist-Ray Triscari, tp). Une rythmique swing amène «Not From Dixie» avec des solos de Ronnie Lang (bs), Milt Bernhart (tb) (1958). L'introduction à «Siesta» est bop. On remarque la performance de Shelly Manne (dm) dans «My Man Shelly», sorte de démarquage de «Li'l Darling». Le même se montre parfait batteur de big band dans «Crocrodile, Go Home!» (1961, Jimmy Rowles, p, Bud Shank, as) et dans «Kelly's Tune» (1962, Red Mitchell, b, Ted Nash?, ts). Jimmy Rowles est bon dans «A Mild Blast» et très basien dans «New Blood».
Le CD2 est consacré, par divers orchestres, aux compositions de Mancini ou à ses orchestrations de thèmes signés par d'autres: «Robbin's Nests» (Ronnie Lang, bs), «Blue Flame» (Dick Nash, tb), «After Hours» (Vic Feldman, vib), «Tippin' In» (John Williams, p, Frank Beach?, tp, Ted Nash, as), «How Could You Do A Thing Like That To Me?» (Ronnie Lang, bs, Pete Candoli, tp, Ted Nash, as), «Moanin'» (Larry Bunker, marimba, Art Pepper, cl). Il y a des succès de Mancini: «Peter Gunn» par Ray Anthony (1958, Plas Johnson, ts!), «Days of Wine and Roses» par un orchestre de studio (1962, Vince DeRosa, cor) et «The Pink Panther» par Claude Bolling (1995, Pierre Schirrer, ts). Il y a du contraste entre les cordes hollywoodiennes et des solistes de classe, comme dans «Politely» (1959, Dick Nash, tb). On constate des fidèles de Mancini tels John T. Williams (p) (block chords dans «A Cool Shade of Blue»), Vic Feldman (vib) et Shelly Manne (dm) derrière la pin-up Lola Albright («Straight to Baby»). Tex Beneke, ts, a enregistré ce «Dancer's Delight», excellent thème de Mancini, joué détendu (1951, Art DePew, tp). Bien sûr Mancini connait le «son Glenn Miller» pour section de sax avec une première voix de clarinette («Too Little Time», 1954, Paul Tanner, tb). Le «son Mancini» est illustré dans «The Blues» avec flûte alto et contrastes brutaux de cuivres (d'où la nécessité d'employer des pointures: Conrad Gozzo, tp1, Pete Candoli, Graham Young, Frank Beach, tp, 1960). Chez Mancini, c'est la recherche des alliages de sonorités comme «A Powdered Wig» avec clavecin, flûtes-clarinette (beau jeu de balais de Shelly Manne). Les personnels sont incompets : qui est le trompette solo dans «What's It Gonna Be» des Four Freshmen? Don Fagerquist? D'un point de vue jazz, signalons encore: «The Beat» (Ted Nash, ts, Pete Candoli, tp, Vic Feldman, vib), «Swing Lightky»(Art Pepper, as-cl, Dick Nash, tb, Pete Candoli, tp, Ronnie Lang, fl), «Far East Blues» (Dick Nash, tb), «Everybody Blow!» (Larry Bunker, marimba, Art Pepper, cl, Bob Bain, g, Dick Nash, tb, Ted Nash, as, Ronnie Lang, bs, Pete Candoli, tp). Du jazz parfois, plus «cool» que hot, mais pas seulement. Très utile pour les étudiants en orchestration.


Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Felice Reggio Trio
Chet's Sound

I Remember You,amours?, Arrivederci
Felice Reggio (tp, fgh), Manuele Dechaud (g), Massimo Curro (b)
Enregistré le 14 mai 2012, Gênes (Italie)
Durée : 58' 32''
Splasc(H) Records 1566.2 (www.splash-records.com)


La photo de couverture du livret montre une trompette Martin modèle Committee avec sa boîte ce qui peut symboliser Chet Baker (même s'il a joué autre chose aussi). La formule du trio, trompette-guitare-basse est on le sait, l'une des favorites de Chet. Tout ça est d'autant plus cohérent que l'italien Felice Reggio propose une musique jouée selon l'esthétique de Chet. Pour nos oreilles, Felice Reggio joue aussi du bugle (non signalé dans le livret) comme dans «Long Ago and Far Away» de Jerome Kern, «Just Friends» de John Klenner et «Estate» de Bruno Martino pour obtenir un son plus rond, plus chaud. Ce sont d'ailleurs de bonnes plages de cet album. Felice Reggio a personnellement rencontré Chet au conservatoire de Turin et a été marqué par sa belle interprétation d'«Estate». Il a joué avec d'anciens collaborateurs de Chet comme Philippe Catherine, Riccardo Del Fra et d'autres. Ici, il s'est entouré de deux jeunes musiciens de Gênes qui font parfaitement l'affaire. Felice Reggio a un superbe contrôle de la trompette et du bugle, une qualité de son qui rend son hommage crédible. Un disque très agréable pour les amoureux de Chet Baker et pour découvrir en France, Fe
lice Reggio.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSteve Turre
Colors for the Masters

Taylor Made*, Quietude, Joco Blue*, Coffee Pot*, Reflections, Mellow D for R.C.*, Colors for the Masters, When Sunny Gets Blue, United, Corcovado**
Steve Turre (tb, shells), Kenny Barron (p), Ron Carter (b), Jimmy Cobb (dm) + Javon Jackson (ts)*, Cyro Baptista (perc)**
Enregistré le 25 février 2016, New York

Durée: 1h 00' 51''

Smoke Sessions Records 1606 (http://smokesessionsrecords.com)

Steve Turre s’est évidemment fait plaisir en réunissant une rythmique hors du commun, avec ces trois Maîtres, déjà légendaires de leur vivant, que sont Kenny Barron, Ron Carter et Jimmy Cobb. On imagine que le titre y fait référence. Il a invité sur certains thèmes l’excellent Javon Jackson et Cyro Baptista pour apporter quelques couleurs de plus à son jeu de trombone qui joint le brillant, la virtuosité à l’expression. Ecouter cet enregistrement d’une perfection absolue, où le swing, le blues et la qualité de l’expression sont rois, où tout est à découvrir de l’imagination de ces musiciens, sans que rien ne soit au fond surprenant, et nouveau quand on les connaît, est d’une certaine manière toucher à l’essence du jazz, une renaissance perpétuelle.

Le tromboniste est en pleine maturité et se promène littéralement sur la magnifique toile qu’a tissée une section rythmique qui tourne simplement comme une merveilleuse horloge («Quiétude», belle présence de Kenny Barron, «Coffee Pot»). On admire la mise en place de ces trois musiciens («Mellow D for R.C.»), le brillant et la justesse de leurs «prises de parole» comme leur capacité à se mettre au service de la musique et du leader, un tromboniste d’un niveau exceptionnel aussi bien dans les ballades («Quiétude», «Reflections», «When Sunny Gets Blue») que dans les up tempos. Chaque chorus du leader, des Maîtres conviés, de Javon Jackson tout à son aise dans cette musique fille des Messengers dont il fut membre, comme le leader, dans les années quatre-vingt, est un moment de bravoure, une évidence. Rien n’est superficiel ou pour remplir, juste ce qu’il faut, quand il faut, avec des qualités d’invention de chacun, sans limite; une manière finalement de classicisme. Steve Turre possède une dynamique rare au trombone qui sonne parfois avec le brillant d’une trompette («JoCo Blue», «United», etc.). Il conserve son attachement dans les arrangements à un esprit proche de Woody Shaw, des Messengers d’Art Blakey, d’Horace Silver, finalement de son parcours dans le jazz comme le rappelle le bon texte du livret de Todd Barkan (Jazz Hot n°671), le patron du Keystone Korner, qui a bien connu, dans sa longue vie de patron de club, l’ensemble de ces musiciens, et qui aujourd’hui apporte à cet excellent label, Smoke Sessions Records, un complément appréciable au niveau des textes. Après Spiritman, paru sur le même label (cf. Jazz Hot n°677), Steve Turre poursuit une œuvre d’une exceptionnelle qualité. Le répertoire avec des dédicaces à John Coltrane (le beau «JoCo Blue»), à Ron Carter («Mellow D for R.C.»), est un bon mélange d’originaux, de standards du jazz, associant Wayne Shorter à J.J. Johnson et Monk. Il donne l’occasion au tromboniste d’exploiter sa spécialité, les conques, dont il sort de belles couleurs supplémentaires, proches parfois du berimbau, comme sur le «Corcovado» de Jobim (avec Cyro Baptista) où la section rythmique confirme sa capacité à mettre en valeur tous les répertoires sans l’ombre d’une complaisance; c’est sans doute une sorte de clin d’œil à Ron Carter dont on sait qu’il a été le familier du grand compositeur brésilien sur scène.
Steve Turre faisait la couverture très colorée de Jazz Hot n°604, et nul doute que nous avons affaire à l’un des très grands trombonistes de l’histoire du jazz. L’écoute du très beau «When Sunny Gets Blue», avec ses beaux chorus (avec ou sans wah-wah) et ceux de Ron Carter et Kenny Barron, sur le tapis de feutre dressé à la cymbale par le monumental Jimmy Cobb, est un nectar. Indispensable!

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMiroslav Vitous
Zilajbu Nights

Zilajbu, Morning Lake, Ziljabe, Gloria’s Step Variations, Miro Bop, Stella by Starlight Variations, Interview with Miroslav Vitous
Miroslav Vitous (b), Ayden Esen (kb), Gary Campbell (ts), Roger Bonisolo (ts, ss), Roberto Gatto (dm)

Enregistré le 25 juin, Gütersloh (Allemagne)

Durée: 1h 09'

Intuition 71320 (Socadisc)

Même si Miroslav Vitous déclare: «Je ne peux copier, parce que la musique originale est en moi est si forte, qu’elle resurgira toujours. Je suis chanceux», ce nouvel opus de la série Live at the Theater Gütersloh rappelle fort ses débuts au sein de Weather Report. Bien des années ont passé mais le contrebassiste tchèque de retour en sa terre natale, réemprunte les voies de sa consécration sur la scène jazz. Il est entouré ici d‘une solide équipe internationale des plus sérieuses, le soufflant américain Gary Campbell épaulé du canadien Robert Bonisolo, du pianiste turc, Aydin Essen et de l’italien Roberto Gatto, qui servent d’écrin à la dextérité sonore et aux multi effets d’un des contrebassistes des plus marquants du renouveau du jazz. D’emblée «Ziljabu» et «Morning Lake»,deux longs morceaux, donnent le climat serein de l’album durant lesquels chacun a le temps de poser ses bagages, le public ne s’y trompe pas et sa réaction enchantée semble unanime. Dans un esprit de pureté, dénué d’artifice, il livre une belle prestation solo sur «Gloria’s Step Variations» puis laisse la voie libre à des solos successifs de ses comparses sur «Miro Bop» qu’il épaule à l’archet et à la pédale wah-wah. Pour conclure en beauté il emprunte à Victor Young, son «Stella by Starlight» et en tricote bien des variations ou s’entremêlent les aiguilles agiles de ses partenaires . Cet album nous rappelle que sa contribution à la redéfinition est la place de son instrument dans le jazz moderne reste prépondérante, à l’égal d’un Jaco Pastorius ou Steve Swallow. Un album actuel qui fleure bon le souvenir dirigé par une jeune homme de 70 ans.

Dans l'interview "bonus", en anglais et allemand, menée par le journaliste Gôtz Buhler, le contrebassiste précise que son premier album américain, Infinite Search, enregistré en 1969 , accueillait à ses côté Herbie Hancock, John McLaughlin, Jack DeJohnette. Miroslav Vitous était arrivé peu de temps avant aux Etats-Unis, grâce à un échange culturel et son premier employeur régulier était Herbie Mann. En 1970, il cofondait avec Joe Zawinul et Wayne Shorter le groupe Weather Report qui publiait son premier album éponyme en 1971.

Mich
el Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAndreas Schaerer
The Big Wig

Seven Oaks, Preludium, Zeusler, Wig Alert, If Two Clossuses, Don Clemenza
Andreas Schaerer (voc, beatboxing, human tp), Andreas Tschopp (tb), Matthias Wenger (as, ss, fl), Benedikt Reising (bar,bcl), Marco Müller (b), Christoph Steiner (dm, marimba)+ Orchestra of the Lucerne Festival Academy dirigé par Mariano Chiacchiarani
Enregistré le 5 septembre 2015, Lucerne (Suisse)
Durée: 53’
ACT 9824-2 (Pias)

Cette production très soignée, qui comporte un CD et le DVD live, englobe un vaste champ musical qui va de la musique classique et contemporaine au jazz, en passant par l’opéra, la comédie musicale et/ou la musique de film. L’association du groupe Hildegard Lernt Fliegen, dirigé par Andreas Schaerer, avec l’orchestre symphonique du Lucerne Festival Academy donne un résultat étonnant et détonnant. Le chanteur suisse est aussi professeur à l'Université des Arts de chant jazz de Berne et il a fondé avec ses élèves l’Hildegard Lernt Fliegen en 2005. La même année, il intervient en tant que formateur durant le Festival de Lucerne où Pierre Boulez invite des jeunes musiciens venus du monde pour des répétitions intensives. Ils présentent ensuite le fruit de leur travail dans une série de concerts exceptionnels. Fort de cette expérience il répond pour 2015 à une commande qui lui permet de marier ses expériences jazz et d’improvisateur à un grand orchestre symphonique. «The Big Wig» est donc une suite en six parties où il alterne performances vocales et dialogues avec grand orchestre qui met en valeur ses compositions originales. Il utilise allégrement les cordes et se sert des percussionnistes comme de véritables puncheurs. Par moment on pense à du King Crimson, du Kurt Weill ou du Danny Elfman sous la houlette d’un Tim Burton revisité à une sauce très personnelle. Il reconnaît avec cette création avoir les moyens et le luxe d’exprimer ses idées musicales qui recèlent bien de surprises dont un final «Don Clemenza» que Frank Zappa n’aurait pas renié. Amateurs de jazz straight-ahead s’abstenir.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Daahoud Salim Quintet
Jazz Getxo

La Llamada, El Mayor Truco del Diablo, Historia del Tiempo, Tráfico
Daahoud Salim (p), Bruno Calvo (tp), Pablo Martinez (tb), Hendrik Müller (b), SunMi Hong (dm)
Enregistré en juillet 2016, Getxo (Espagne)
Durée: 32’
Errabal 089 (www.errabaljazz.com)

Le jeune pianiste (26 ans) signe ici son second album, enregistré en direct durant dernier le Festival de Jazz de Getxo où le groupe remporta le concours des jeunes groupes et qu’il doubla avec un premier prix de soliste. Natif de Séville il s’éveille au jazz auprès de son père, le saxophoniste Abdu Salim, et dès 4 ans aborde le piano. Formé en Espagne, puis au Danemark et au Pays Bas, il se produit professionnellement très jeune mais ne signe son premier album qu’en 2016 intitulé Forbidden où il interprète des œuvres du compositeur Erwin Schuloff (1894-1942) décédé dans les camps nazis. Il s’est produit en Europe à la tête de ce quintet régulier qui réunit des musiciens rencontrés en Espagne et au Conservatoire d’Amsterdam (Müller, Hong), c’est donc une formation rodée et rompue à la scène qui sert avec vigueur ses compositions et lui permet de se libérer pour se livrer tout entier. Les introductions peuvent rappeler le McCoy Tyner des années 70 qui soulignent fortement le thème avant de partir sur les chemins de l’improvisation. La courte durée de l’enregistrement, sans doute due à une contrainte de temps du concours, laisse présager le meilleur à venir. Sans aucun doute à écouter en concert car autant lui que ses musiciens vibrent d’affronter les aficionados d’un jazz haletant. Une mention spéciale à chacun des soufflants mais aussi au soutien endiablé de la batteuse coréenne SunMi Hong. A suivre.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Lee Konitz - Kenny Wheeler Quartet
Olden Times. Live at Birdland Neuberg

Lennie’s, Where Do We Go From Here, Kind Folk, On Mo, Olden Times, Aldebaran-Play Fiddle Play, Kary’s Trance, Bo So, No Me
Lee Konitz (as), Kenny Wheeler (tp, flh), Frank Wunsch (p), Günter Plümer (b)
Enregistré le 4 décembre 1999, Neuberg (Allemagne)
Durée: 1h 18' 31''
Double Moon Records 71146 (Socadisc)


Lee Konitz
Frescalalto

Stella by Starlight, Thingin, Darn That Dream, Kary’s Trance, Out of Nowhere, Gundula, Invitation, Cherokee
Lee Konitz (as,voc), Kenny Baron (p), Peter Washington (b), Kenny Washington (dm)
Enregistré le 30 novembre et 1er décembre 2015, New York
Durée: 51’
Impulse! 0602557208733 (Universal)

Seize ans exactement sépare ces deux enregistrements qui n'apparaissent pas si différents et qui reflètent la vitalité tranquille d’un musicien entré dans un âge vénérable. Vétéran du jazz, Lee Konitz a 72 lors de ce concert au Birdland de Neuberg et son partenaire, Kenny Wheeler, en a presque 70, tous deux présentent une carrière des plus longues et intenses dans l’histoire du jazz. Des parcours distincts dans des esthétiques qui, lors de ce concert en Allemagne, se combinent pour laisser place à une belle entente. Trois ans auparavant ils avaient enregistrés ensemble pour le label ECM, le remarquable Angel Song avec comme partenaires Dave Holland (b) et Bill Frisell (g). Respect mutuel pour un live sans contrainte, juste pour le plaisir. Quatre des compositions sont signées par Kenny Wheeler, musicien très prolixe tandis que Lee Konitz qui a souvent préféré sur ses albums graver des standards et moins de compositions personnelles. Atmosphère très calme lors de cette soirée où l’on s’imprègne d’une certaine langueur fort agréable. Peut-être est-ce l’absence de batteur qui concentre notre attention sur ses thèmes intimistes délivrés avec tendresse et presque mélancolie. Les titres de Kenny Wheeler «Where Do We Go From Here», «Kind Folk», «On Me» superbe, sont tous dans un tempo assez lent qui permet à chaque soliste, notamment le pianiste, Frank Wunsch, de fignoler leur intervention. Quant à «Olden Times», qui donne le nom à l’album, toujours signé de Wheeler, il nous propose un solo de trompette à l’unisson qui ravira tout mélomane. Les compositions de Lee Konitz, «Lennie’s», «Thingin» et «Kary’s Trance» restent ancrés dans l’héritage du bebop et son alto avec moins de vergue, peut rappeler Charlie Parker. Les accompagnateurs ne sont pas en reste, le contrebassiste Günter Plümer signe «Aldebaran» ou son introduction est magistrale. Le pianiste Frank Wunsch a composé les deux titres qui concluent l’album, «Bo So» interprété en solo et «No Me» (en bonus sur cette réédition), une ballade parfaitement arrangée ou chacun apporte sa touche qui fait de cette soirée en club un grand concert de jazz où on aurait aimé être dans le public.

Avec Frescalalto, Lee Konitz entre pour la première fois chez Impulse!qui lui offre le studio Avatar de New York comme écrin pour enregistrer son 204 ou 205e album! L’équipe est solide et le tout fut bouclé en deux jours par des techniciens de haut niveau. L’album est à la hauteur du plateau et Lee Konitz trouve en Kenny Baron un alter ego de haut vol. On retrouve les mêmes thèmes composés et souvent joués par Lee Konitz «Thingin, Kary’s Trance» et «Gundula» déjà gravé quatre fois, complétés de grands standards. Il s’essaie même au chant sur «Darn That Dream» d’Eddie DeLange et James Van Heusen, plutôt une introduction à une ballade en duo avec Kenny Barron qui tire le morceau vers le haut. La qualité de l’album est indéniable même s’il ne revêt pas une qualité indispensable. Peut-être une belle introduction pour de jeunes auditeurs qui auraient la flegme de plonger dans de plus vieux enregistrements. Après une brève introduction sur «Invitation», Lee Konitz laisse le champ libre au trio qui nous enchante et permet à chacun de s’exprimer. L’album se clôt sur «Cherokee» de Ray Noble, titre phare de Fats Navarro avec qui il a joué dés 1949 avec Lennie Tristano, son maître et Sonny Stitt, une version dépouillé, sans artifice qui prouve que Monsieur Konitz a su traverser le temps et conserver une passion et une vigueur qui lui permet d’être toujours présent sur la scène. Chapeau.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueVincent Herring
Night and Day

Grind Hog's Day*, Night and Day, The Adventures of Hyun Joo Lee*, Walton*, The Gypsy, Fly-Little Bird-Fly*, Wabash, Theme for Jobim*, There Is Something About You (I Don't Know), Smoking Paul's Stas*
Vincent Herring (as), Jeremy Pelt (tp)*, Mike LeDonne (p), Brandi DisterHeft (b), Joe Farnsworth (dm)
Enregistré le 22 août 2014, New York
Durée: 1h 02' 24''
Smoke Sessions Records 1504 (http://smokesessionsrecords.com)

Vincent Herring, un excellent saxophoniste alto, faisait la couverture du n°568 des 65 ans de Jazz Hot en mars 2000, et s’il a pris un peu d’âge, il continue son chemin dans le jazz sans changer ce qui fait son talent, un enracinement dans un jazz de culture post bop, parfois coltranien («Wabash »)mais aussi proche de Cannonball Adderley par l’énergie et le son pulsé («Night and Day», «The Gypsy»…) avec du swing, le sens de la mélodie et un drive toujours enivrant. Ceux qui aiment le jazz ne pourront qu’apprécier ce bel enregistrement où se sont retrouvés un quintet de musiciens qui excellent dans ce registre: Jeremy Pelt est brillant («Fly-Little Bird-Fly»), avec un bon délié des notes, Mike LeDonne, percutant, en disciple parfois de McCoy Tyner («The Adventures of Hyun Joo Lee»), Joe Farnsworth, explosif, toujours aussi appréciable par ses qualités de drive, capable de délicatesse, de musicalité et de relances puissantes. Ces musiciens font le bonheur de la scène new-yorkaise, sans aucune esbroufe, ils sont le jazz.

Vincent Herring est un vrai leader. Il a posé un cadre esthétique, sélectionné un beau répertoire, construit un disque et instillé un esprit, il est à sa place pour lancer la machine, mais laisse toute la place à ses compagnons avec une solidarité et une confiance qui donnent cohésion et cohérence à l’ensemble. Chacun sait en effet où il se trouve et connaît la langue: le jazz! Au total, rien à jeter, une heure de vrai jazz du meilleur niveau, qui ne bouleverse rien de l’histoire mais apporte une belle pierre de plus à l’édifice culturel. Cela peut sembler banal à certains, mais c’est parce qu’au fond ils n’aiment pas le jazz, qu’ils sont ignorants des millions de racines nécessaires à une telle musique et ne sont plus en état d’apprécier la beauté d’une musique authentique.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Pierre Christophe Quartet
Live! Tribute to Erroll Garner

Erroll’s Theme-Passing Through, When Your Lover Has Gone, Dreamy, 7-11 Jump, The Loving Touch, That’s My Kick, Tea for Two, Misty, On the Street Where You Live, Dancing Tambourine, Erroll’s Theme-Encore
Pierre Christophe (p), Raphaël Dever (b), Stan Laferrière (dm), Laurent Bataille (cga)
Durée: 57' 25''
Camille Productions MS 022017 (Socadisc)

Ce disque rend hommage à Erroll Garner, un phénomène unique du clavier qui connut une gloire dépassant largement le cercle du public de jazz, sans jamais sacrifier une once de son immense talent, mais eut quand même à subir de son vivant le mépris de la «nouvelle» critique pour cela. Ce succès, Erroll Garner l’a construit autour d’un style proprement cinématographique, digne des plus grands concertistes de l’instrument, toujours appuyé sur un swing, une pulsation rythmique personnalisée (décalage du temps entre ses deux mains pour donner plus de ressort, d’impulsion à ses attaques). Erroll Garner, né en 1923 dans une place forte du jazz et du piano (Pittsburgh, Pennsylvanie, où sont aussi nés Mary Lou Williams, Ahmad Jamal et Art Blakey…) a disparu prématurément en 1975 a seulement 52 ans. Toutes les générations, et pas seulement parmi les amateurs de jazz, nées avant 1960 ont quelque part dans leur cerveau, sans le savoir, ce décalage rythmique devenu sa signature. Au-delà, c’était un formidable créateur de mélodie, instrumentiste, rythmicien, un génie du piano à l’égal des plus grands.

Pierre Christophe est l’un des pianistes de jazz de la scène française parmi les plus brillants, doué d’une belle main gauche, comme en possèdent les pianistes épris de la grande histoire du piano jazz. Il est aussi l’un de ceux qui conservent un attachement sincère et savant à la grande tradition, et il a été élevé à la très bonne école pour tout cela du grand Jaki Byard, disparu, lui aussi prématurément, lors d’un fait divers dramatique. Dans cet hommage, sans faiblesse ni de goût, ni de style, ni de technique, il glisse d’ailleurs parfois quelques traits de son maître dans l’univers garnérien, ajoutant sa manière avec une maestria dont peu sont aujourd’hui capables. Il emmène ses compagnons avec un drive qui se hisse au niveau de ses aînés, et c’est un vrai plaisir d’écouter cet enregistrement live où les présents ont certainement passé l’une des meilleures soirées de leur vie. Accompagné par les fidèles et talentueux Raphaël Dever et Stan Laferrière (lui aussi bon pianiste, mais également batteur, guitariste, arrangeur, un homme orchestre), une section rythmique dans l’esprit. Note de culture et de bon goût, il a, avec pertinence inclus un percussionniste, Laurent Bataille, comme le fit parfois Erroll Garner, apportant ainsi une dynamique rythmique encore plus marquée. On se souvient des enregistrements effectués à Copenhague (1971) et à Paris 1972) avec l’excellent Jose Mangual aux percussions.
Le répertoire sélectionné par Pierre Christophe est bien équilibré entre le registre swing avec l’éternel «Misty» et «On the Street Where You Live», «That’s My Kick», le côté cinématographique avec «When Your Lover Has Gone », «Dreamy», la dimension spectaculaire et inventive avec «Tea for Two» (percussions), «7-11 Jump», «Dancing Tambourine» où Pierre Christophe glisse des byardises au milieu des garniérismes, et même parfois quelques notes de Count Basie pour ponctuer, sans oublier le blues toujours présents avec «Erroll’s Theme-Passing Through». Mais au fond, tout, le swing, le blues, Garner, Byard, Pierre Christophe et le jazz sont partout présents dans une savante synthèse. Pierre Christophe, comme Philippe Milanta, est parmi ce que le jazz en France donne de meilleur au piano, et Michel Stochitch, qui a coproduit ce disque avec Pierre Christophe (Camille Productions), a donc bon flair, et ils ont eu de plus la complicité de trois excellents musiciens, qui, délaissant pistons et anches, ont apporté leur concours éclairé à cet excellent enregistrement: François Biensan (mastering), Boss Quéraud au crayon (belle illustration) et Carl Schlosser (enregistrement).
Un disque indispensable autant pour lui-même que pour rappeler à tous, connaisseurs ou néophytes, quel formidable artiste est Erroll Garner, un éternel à redécouvrir sans modé
ration.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErnie Watts Quartet
Wheel of Time

Letter From Home, A Distant Light, Inner Urge, Andi's Blues, L'Agua Azul, You And You, Velocity, Goose Dance*, Wheel of Time (Anthem for Charlie)
Ernie Watts (ts, ss*), Christof Saenger (p), Rudi Engel (b), Heinrich Koebberling (dm)
Enregistré les 1er et 2 décembre 2015, Darmstadt
Durée: 59'12''
Flying Dolphin 1011 (www.erniewatts.com)

Le dauphin volant nous propose la plus récente production, sortie en avril 2016, du quartet européen d'Ernie Watts. Le titre de l'album est un morceau qu'Ernie Watts a dédié à Charlie Haden pour qui il a joué presque trente ans dans le Quartet West. Le présent groupe joue ensemble depuis plus de quinze ans, d'où l'homogénéité. Reste qu'il faut aimer la sonorité geignarde et pas très ample, sans vibrato et plutôt terne d'Ernie Watts. Il a d'ailleurs parfois un son d'alto sur le ténor (alto dont il joua chez Buddy Rich). Non qu'il ne puisse "s'animer" quelque peu, par exemple dans «Inner Urge» de Joe Henderson, seul morceau avec «Goose Dance» de Farrugia qui ne soit pas l'inévitable (aujourd'hui) «compo perso» des membres du groupe. C'est un produit ni répulsif ni enthousiasmant. En in comme en off, on entend au long des festivals dits de jazz (à défaut d'écouter) ce genre de chose, qui n'accroche pas, mais qui ne dérange pas. Le disque peut faire ambiance lors d'une réunion de rédaction sans perturber. Au rang du sympathique sinon plus : une bossa paisible, «L'Agua Azul» (bon jeu de balais) et l'exotisme rollinsien de «Goose Dance» (re-recording de sax ténor et soprano non indiqué). Mieux encore, «Andi's Blues», thème du bassiste, Rudi Engel qui s'est donné le beau rôle (solo –beau son–, alternative ténor-piano-basse et basse-batterie avec balais). Enfin, Rudi Engel, en soliste, rend un hommage crédible à Charlie Haden dans «Wheel of Time». «The Wheel of Time turns, and brings change» lit-on: oui, mais pas systématiquement pour le meilleur.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJean-Marc Foltz / Stephan Oliva
Gershwin

Somehow, The Man I Love, Fascinating Rhythm/Someone to Watch over Me, 'S wonderful, My Man’s Gone Now, A Foggy Date/Rhapsody in Blue, I Can’t Get Sarted, Rhapsody in Blue Theme, Summertime, ‘S wonderful (Evening), Prelude n°2 Blue Lullaby, I Love(s) You Porgy
Jean-Marc Foltz (cl, bcl), Stephan Oliva (p)
Enregistré en janvier 2016, Pernes-les-Fontaines (83)
Durée: 45' 06''
Vision Fugitive 313012 (Harmonia Mundi)

Un clarinettiste et un pianiste seulement, cela pourrait paraître un peu léger pour aborder la musique de George Gershwin. Pourtant, Jean-Marc Foltz et Stephan Oliva réussissent avec brio à gagner ce pari. Compensant leur nombre par une palette sonore d'une infinie variété, ils réussissent à trouver des points de vue inattendus le long de ces sentiers battus et archi battus que l'on croyait connaître par cœur. Ils parviennent de plus, avec élégance, à y intégrer trois courtes compositions personnelles qui se fondent parfaitement dans ces paysages redécouverts. Une réussite, magnifiée par un très beau livret de photos et d'affiches anciennes.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Bill Evans
The Quintessence. New York - Newport. 1956-1960

CD1: Waltz for Debby, Five, I Love You, Concerto for Billy The Kid, All about Rosie, Stratusphunk, Nardis, Fran-Dance, Like Someone in Love, Some Other Time, Young and Foolish, Tenderly, Peace Piece + CD2: Early Morning Mood, On Green Dolphin Street, My Heart Stood Still, Blue in Green, East Side Medley: Autumn in New York, Autumn leaves, Spring Is Here, Peri's Scope, What Is This Thing Called Love, Blue in Green, Chromatic Universe I, II, III
Bill Evans (p) + personnels détaillés dans le livret
Enregistré 1956 à 1960, New York, Newport (détails dans le livret)
Durée: 1h 12' 43'' + 1h 12' 31''
Frémeaux & Associés 290 (Socadisc)

Tout a déjà été écrit dans Jazz Hot sur le pianiste Bill Evans. Cette compilation en deux CDs permettra pourtant à tous ceux qui ne connaissent pas l'intégralité de son oeuvre, de se faire une idée d'une fraction (car il a enregistré jusqu'en 1980, l'année de son décès, et il n'avait que 27 ans lors de ces premières séances) de l'étendue de son génie. On y trouvera avec plaisir quelques-uns des enregistrements qu'il a faits avec des musiciens moins connus que Miles Davis, John Coltrane , Cannonball Adderley, Chet Baker, Benny Golson ou Art Farmer. Quelques extraits plus rares de ses participations aux groupes dirigés par l'arrangeur George Russell ou menés par l'altiste Hal McKusick trouvent parfaitement leur place aux côtés des incontournables perles de son propre trio avec, selon les prises, Scott LaFaro, Teddy Kotick, Sam Jones ou Paul Chambers à la contrebasse. Saluons encore une fois l’extrême qualité et la précision des livrets de The Quintessence, cette collection de rééditions... indispensable.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Stefano Bollani
Joy in Spite of Everything

Easy Healing, No Pope, No Party, Alobar e Kudra, Las hortensias, Vale teddy, Ismene, Times from the Time Loop, Joy in Spite of Everything
Stefano Bollani (p), Mark Turner (ts), Bill Frisell (g), Jesper Bodilsen (b), Morten Lund (dm)
Enregistré en juin 2013, New York
Durée: 1h 15' 55''
ECM 2360 3784459 (Universal)

La musique, a priori légère, commence comme un gentil calypso puis se poursuit sur le schéma diabolique d'un blues digne de Thelonious Monk. Suivront une sorte de valse swing, des ballades, une comptine en forme de jeu de pistes en questions/réponses, des thèmes dont le tempo rapide maîtrisé reste fluide. Aucune véhémence, le discours est limpide malgré sa complexité, et le swing omniprésent. Sur des canevas d'une rigueur inflexible, le pianiste leader permet au sax et au guitariste, qualifiés parfois de «musiciens un peu froids», de révéler une inattendue et chaleureuse expressivité. La contrebasse et la batterie rivalisant de légèreté, l'ensemble est d'une grande cohérence et procure... de la «joie en dépit de tout»... et par les temps qui courent tout baume est le bienvenu.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueClassic Jam Quartet
Portraits

Jingle, La danse de Maë, Insomnia, Contrabajeandro retrato de Jean-Marc, Contrabajeandro, Misma pena retrato de Fabrice, Misma pena, Adios nonino retrato de Olivier, Adios nonino, Little Man, La Javanaise, Just so, Canto triste, The Good Life*
Fabrice Moretti (ss, as*), Philippe Chagne (as), Olivier Defays (ts), Jean-Marc Volta (bcl)
Enregistré du 6 au 8 juillet 2016, Mantes la Jolie (78)
Durée: 55' 12''
Klarthe Records 012 (Harmonia Mundi)


C'est quasiment le quatuor de saxophones classiques depuis l'ère de Marcel Mule et du Quatuor de la Garde Républicaine, sauf qu'au sax baryton se substitue la clarinette basse. Du reste, le groupe se veut «à la croisée du monde classique et du jazz». Fabrice Moretti, professeur au conservatoire du Xe arrondissement de Paris et essayeur chez Buffet-Crampon, représente avec Jean-Marc Volta, membre de l'Orchestre National de France, le "parti classique". Ils font coalition avec deux représentants du "parti jazz", Philippe Chagne et Olivier Defays dont nous avons déjà parlé (Jazz Hot n°678, Men in Bop, Ahead 829-2). «Jingle» de Chagne est virtuose et bref (0'52''). La couleur amenée par la clarinette basse est très intéressante comme le démontre «La danse de Maë» de Defays, notamment dans le mouvement lent avec cadence où elle est soliste. Les espaces d'improvisation sont astucieusement aménagés sur des motifs écrits pour trois voix comme dans «Insomnia» de Laurence Allison. Le seul problème est qu'une contribution improvisée n'est pas la définition du jazz (car il y en a une depuis 1934). Il n'empêche que si ce n'est pas du jazz, c'est de la belle musique jouée par des instrumentistes dotés d'une excellente technique et d'une grande musicalité sans aspérités. «Contrabajeandro» d'Astor Piazzolla orchestré avec art est une belle évocation de la danse, permet d'apprécier le sax soprano, pur et juste, chantant, qui en d'autres mains et autres contextes est un instrument redoutable. «Misma pena» et le très connu «Adios nonino» sont deux autres compositions de Piazzolla adaptées par Jean-Marc Volta qui, relevant plus des sonorités classiques (constat et non pas critique) sont d'excellents moments artistiques qui ne trahissent le lyrisme de l'Argentin. Ces orchestrations sont précédées par des récitatifs qui s'autorisent des accents jazz (plage 8 par le ténor d'Olivier Defays). L'introduction avant d'aborder le thème de «Canto Triste» du Bréslien Edu Lobo est trop longue et démotivante. Philippe Portejoie a écrit un sympathique arrangement de «La Javanaise» de Gainsbourg, ici interprété avec classe: succès assuré! Il faut attendre le dernier titre, «The Good Life» d'Ornette Coleman arrangé par Claude Brisset pour entendre un travail swingué en section d'anches.
Il se trouve que j'ai toujours aimé les quatuors d'anches classiques, un point personnel qui ne justifie pas de conseiller aux exclusifs du jazz d'acquérir ce CD. Mieux vaut l'écouter avant, ce qui fera aussi office d'ouverture d'oreilles sur un ailleurs expressif.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

François Laudet Quintet + One
Gene Krupa Project

Midget, Drum Boogie, Georgia on My Mind, Idaho, Jungle Drums, Disc Jockey Jump, Let Me Off Uptown, Swedish Schnapps, Imagination, Stop The Red Light's On, Overtime, Coronation Hop, Skylark, Summt Ridge Drive, Indian Club
François Laudet (dm), Malo Mazurié (tp), Esaie Cid (as, cl, arr), Pablo Campos (p), Cédric Caillaud (b), Marie-Elisabeth Floquet (voc)
Enregistré: les 29-30 juin 2016, Chérisy
Durée: 52' 38''
Autoproduction (laudet.francois@gmail.com)

François Laudet, qualifié, rend hommage au Gene Krupa des années 1950 en petites formations avec les Willie Smith et autre Charlie Shavers qui est ici l'auteur de plusieurs thèmes. Il s'agit d'un quintet avec la présence d'une chanteuse dans quatre titres («Georgia», «Let Me Off Uptown», «Stop, The Red Light's On», «Skylark»). Evidemment, François Laudet est remarquable, évoquant même le son de Gene Krupa dans «Drum Boogie». Nous avons le plaisir de retrouver Malo Mazurié (cf. Jazz Hot n°677, Three Blind Mice) qui s'était imposé dans la lignée Roy Eldridge aux côtés de Michel Pastre (2015, Charlie Christian Project). On retrouve ici son jeu plein de drive («Swedish Schnapps», «Disc Jockey Jump», etc). A noter toutefois un vibrato marqué («Jungle Drums», la belle ballade «Imagination» où Esaie Cid est très bon) qui passe mieux avec la sourdine («Skylark»). Les arrangements sont souvent très bien conçus comme «Idaho», «Overtime» et «Coronation Hop». L'un des deux derniers cités aurait pu être placé en début de programme car chacun s'y exprime en solo (Laudet est à un très haut niveau de finesse dans «Coronation Hop»). Esaie Cid semble tout connaître de Louis Jordan à Paul Desmond en passant par Johnny Hodges qu'il évoque dans son premier solo sur «Jungle Drums», plage ou Pablo Campos est également excellent. Cid joue aussi de la clarinette avec un léger growl et beaucoup de swing dans «Summit Ridge Drive» où Malo Mazurié s'impose aussi avec le plunger.
Une formation qui espérons-le, trouvera sa place dans nos festivals
.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian Brenner
Le Son de l'absence

Cadences, Arborer Sens, Le Doode, La Chambre rouge, Hypno-tic, Le Son de l’absence Beslan, Happy Hours, Little Girl Blue*
Christian Brenner (p), Olivier Cahours (g), François Fuchs (b), Jean-Pierre Rebillard (b)*, Pier Paolo Pozzi (dm)*
Enregistré en mars et novembre 2009, Paris et en avril 2009; Rome*
Durée: 44’ 08’’
Amalgammes 0002 (www.christianbrennerjazz.com)

Le Son de l’absence est un album à part dans la discographie de Christian Brenner. L’artiste privilégie depuis toujours une certaine délicatesse qui l’éloigne des formes de jazz les plus démonstratives. Fidèle à ses influences, le contexte émotionnel de cet opus met en exergue le legs de Bill Evans, Fred Hersch ou Kenny Barron à la sensibilité du pianiste. Installé à Paris depuis 1968, il fonde l’association «Amalgammes» en 1995, qui défend cet héritage culturel, produisant notamment ce disque, dont l’intimisme revendiqué ne le destine pas forcément au grand public. Dès les premiers titres, «Cadences» et «Arborer Sens» l’aspect dépouillé et purement acoustique du son introduit à un déroulement très progressif des idées mélodiques, qui s’enroulent autour d’un axe imaginaire sur lequel les musiciens greffent leur inspiration du moment, à la manière dont on affinerait le grain d’une photographie sépia. A l’exception du dernier morceau, Little Girl Blue», l’intégralité des compositions est déclinée sans batterie, ce qui renforce l’esthétique très musique de chambre d’un CD très justement sous-titré Trio(s), «La Chambre rouge» représentant certainement l’item le plus emblématique de cette vision intérieure dénudée. Le point pivot de l’album est «Le Son de l’absence», sorte d’œuvre-vie dédiée à son épouse trop tôt disparue. C’est peut-être paradoxalement sur cet hapax existentiel qu’il est le plus difficile d’entrer dans le flux harmonique proposé par les musiciens. Après plusieurs écoutes, on comprend que l’aspect convulsif et inchoatif du titre s’inspire de la période de recomposition qui suivit la perte de l’être aimé pour Christian Brenner. Le mouvement imperceptible qui se dégage des échanges entre musiciens met plusieurs minutes à atteindre son apogée, et pourtant c’est sans doute ici que la soie du phrasé d’Olivier Cahours se combine le mieux avec la sensibilité des notes choisies par le pianiste. La combinaison de «Beslan» et de «Happy Hour» est d’ailleurs un modèle du genre, sorte de préparation à une dernière piste habitée par la grâce, sous l’influence conjuguée de Jean-Pierre Rebillard et Pier Paolo Pozzi, deux compagnons de route chers au cœur de Christian Brenner. Un magnifique album habité par une sincérité et un interplay exemplaires, où les silences eux-mêmes acquièrent un pouvoir d’éloquence digne des discours les plus inspirés.

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian Brenner
Les Belles heures

Sogni D’Oro, Les Petites pierres, Nove De Agosto; Le Voyage; Praia Do Forte; Les Belles heures, Um Passeio A São Pedro De Alcântara, Lua Vermelha, Terre Happy
Christian Brenner (p, elp, key), Stéphane Mercier (as, fl), Cristian Faig (fl), Cassio Moura (g), Arnou de Melo (b), Mauro Borghezan (dm)
Enregistré en mai 2014 et janvier 2015, Florianópolis (Brésil)
Durée: 52’ 42’’
Jazz Brenner Music 001/2016 (www.christianbrennerjazz.com)

Christian Brenner fait du voyage un principe d’ouverture au monde, ramenant de ses pérégrinations des couleurs, des senteurs, des saveurs, qu’il intègre à la trame de ses compositions personnelles. Il découvre le Brésil en 2011, en parallèle de l’organisation des soirées au Café Laurent à Paris (voir son interview dans ce numéro 679), où il programme des sessions majoritairement acoustiques, qui correspondent tant à ses goûts personnels qu’au jazz enraciné qu’on associe aux grandes heures du quartier de Saint-Germain-des-Prés.
La particularité de cet album, Les Belles heures, est que le saxophoniste et flûtiste belge Stéphane Mercier joue sur les quatre premiers titres, tandis que l’argentin Cristian Faig joue de la flûte sur les cinq restants. Avec une tonalité plus acoustique sur la première moitié du disque, et divers claviers électriques sur les pièces jouées avec le flûtiste, beaucoup plus teintées d’harmonies sud-américaines, on passe donc du post-bop emblématique de l’artiste, mâtiné de quelques influences classiques, à une musique sud-américaine du plus bel aloi, sans jamais perdre les qualités associées au talent de Christian Brenner, à savoir introspection et sens de l’harmonie, associés aux velléités contemplatives et esthétiques qui parcourent les neuf pistes de l’album. «Sogni d’Oro» amorce une tentative d’approche du continent sud-américain tel qu’on peut le percevoir de Paris, avec une sorte d’objectivation de l’exotisme destinée à rendre plus authentique la relation sous-tendue. Sur «Les Petites pierres», on voit affleurer les influences classiques qui jalonnent le parcours artistique du pianiste, les changements de tonalité du morceau évoquant par moments l’art du contrepoint propre à Jean-Sébastien Bach. On remarque au passage que Christian Brenner conjugue ces influences avec un sens du rythme et de l’orchestration jazz bien plus convaincant que celui de nombre de ses pairs. A nouveau présentes dans «Le Voyage» et «Les belles heures», on reste confondu du brio avec lequel le claviériste les intègre à la trame de ce qui s’avère être une authentique approche world music de la culture brésilienne. L’artiste a voulu conférer à l’œuvre enregistrée une unité qu’auraient pu menacer les deux formations instrumentales distinctes qui interviennent sur l’album. Il y est parvenu d’une façon remarquable si on considère le fait qu’il utilise des claviers électriques sur les cinq derniers titres, au nombre desquels le fameux Fender Rhodes sur lequel s’illustrèrent des claviéristes comme Terry Trotter. Une autre trademark de Christian Brenner est l’aspect très progressif de structures reliées entre elles par un entrelacs d’harmonies dont les liaisons s’établissent aux termes de circonvolutions mélodiques multiples. Le lent développement des idées qui préside au squelette de la plupart des compositions fait partie de la magie du jazz telle que Christian Brenner la conçoit. Sans passage de témoin obligé au moment des solos, les interventions lumineuses de Stéphane Mercier et de Cristian Faig insufflent à cet album une fraicheur et une richesse telles qu’on peine tout d’abord à concevoir ce que ces compositions doivent à la guitare de Cassio Moura. Car il s’agit bien ici d’un jazz conçu par des musiciens qui jouent ensemble plus qu’ils ne font leurs gammes chacun dans leur coin. Une musique que pourrait sans doute illustrer la formule de Paul Auster «Le monde est dans ma tête, ma tête est dans le monde».

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRenee Rosnes
Written in the Rocks

The Galapagos suite: The KT Boundary, Galapagos, So simple a beginning, Lucy From Afar, Written in the Rocks, Deep in the Blue (Tiktaalik), Cambrian Explosion, From Here to a Star, Goodbye Mumbai
Renne Rosnes (p), Steve Nelson (vib), Steve Wilson (fl, ss, as), Peter Washington (b), Bill Stewart (dm)
Enregistré les 15 et 16 juin 2015, New York
Durée: 57' 02''

Smoke Sessions Records 1601 (www.smokesessionsrecords.com)

Joe Henderson, James Moody, Wayne Shorter, Bobby Hutcherson, Ron Carter, NHOP, Jay Jay Johnson... La pianiste canadienne Renee Rosnes, injustement méconnue de ce côté de l'Atlantique, ne manque pas de références, et l'on comprend qu'elle soit «soutenue» par les pianos Steinway. Son intérêt pour la recherche scientifique, de la naissance de la vie dans les océans et de sa lente migration sur la terre ferme,
Au sein d'une formation de rêve, elle livre ici une musique riche d'invention et d'enthousiasme. Un jazz contemporain, serein et original, gorgé de swing et, puisqu'il s'agit d'Histoire, promis à une longue postérité
justifie le titre de l'album et de tous les morceaux. Mais cela ne saurait occulter un sens aigu de la composition et des arrangements, et un jeu de piano original et particulièrement incisif (qui fait forcément penser aux fulgurances de McCoy Tyner).

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMighty Mo Rodgers
Mud 'n Blood

Goin’ South, Haunted by the Blues, The Ghost of Highway 61, Unmarked Grave, Run Brother Run, Backroad Blues, Devil Train Boogie, I Got a Call From the Devil, The People Could Fly, Drivin’ Up, Juke Joint Jumpin’, White Lightnin’ and High Yella, Love Will Only Make U Sweat, Everybody Needs the Blues, Thank you Mississippi, Almost Home + Press conference
Mighty Mo Rodgers (elp, voc), Davyd Johnson (ts), Dizzy Dale Williams, Butch Mudbone (elg), Darryl Dunmore (harp), Derf Reklaw (bottle), Smiley Lang, Willie B. Sharp (elb), Clarence Harris, Burleigh Drummond (dm), Margrette Floyd, Patricia Rodgers (voc)
Enregistré en 2013 et 2014, Los Angeles (Californie)
Durée: 41' 59''
Dixiefrog 8770 (Harmonia Mundi)

Nous chroniquons tardivement ce disque paru en 2014, à l’occasion du passage à Paris, au Jazz-Club Etoile, de Mighty Mo Rodgers (voir notre rubrique «compte rendus»). Depuis son premier album, Blues Is My Wailin’ Wall (Blue Thumb, 1999), poursuit une œuvre d’une remarquable cohérence, une suite de «concept-albums» formant son «Blues Cycle». Avec ce sixième opus, Mud ‘n Blood, le bluesman-philosophe, livre un conte à la fois sombre et vivifiant (le disque est sous-titré «A Mississippi Tale») qui est une remontée aux sources du blues, dans le Sud profond. Le livret, très soigné, qui permet de lire les paroles (elles en valent la peine) et ponctué de petits textes, de plus traduits en français. Le propos liminaire de celui qui se définit comme un «soldier of the blues» rend sa démarche limpide: «Ce périple aura été long et parfois pénible pour moi. Une voyage dans le Sud d’autrefois, effectué en emportant avec moi les souvenirs d’un oncle qui avait passé douze ans et demi sur unchain gang, d’un père né tout juste vingt ans après l’abolition de l’esclavage. Pourtant, cette expérience aura eu sur moi des vertus curatives. Le blues vous aide à traverser l’obscurité avant de faire la fête, une fois la lumière retrouvée. J’aime le blues, une histoire américaine et un don hérité de Dieu que ma communauté a offert au reste du monde.» Tout est dit.
Le récit se partage entre côté obscur(«Unmarked Grave», sur les terribles chain gangs – chaînes de prisonniers condamnés aux travaux forcés – qui ont perduré jusqu’aux années cinquante, ou «Run Brother Run», sur les pendaisons sommaires) et côté lumineux («Juke Joint Jumpin’», sur les juke joints, ces établissements rudimentaires où les travailleurs s’amusaient le soir, ou le jubilatoire «Everybody Needs the Blues»). Mighty Mo effectue ici un travail de mémoire essentiel, à travers différents petits tableaux retraçant le vécu de la communauté afro-américaine. Il rappelle ainsi l’histoire douloureuse du blues et son universalité, car il parle de la condition humaine. Pour Mighty Mo, le blues est une vérité essentielle, voire
métaphysique, à laquelle il se consacre avec une grande intégrité.
Toujours profond mais jamais sentencieux, Mighy Mo Rodgers conclut cet album avec, en bonus track, une vraie-fausse conférence de presse où il en remet encore quelques louches avec un humour savoureux, concluant par un message à sa communauté de naissance, dont il redoute qu’elle ne finisse par perdre le fil de sa mémoire: «We all are the blues people, and we got to get back to the blues».

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDave Liebman/Richie Beirach
Balladscapes

Siciliana, For all We Know, This Is New, Quest, Master of the Obvious, Zingaro, Sweet Pea, Kurtland, Moonlight in Vermont, Lazy Afternoon, Welcome/Expression, DL, Day Dream
Dave Liebman (ss, ts, fl), Richie Beirach (p)
Enregistré en avril 2015, Zerkal (Allemagne)
Durée: 1 h 14' 21''
Intuition 3444 2 (Socadisc)

Deux amis qui affichent cinquante ans de relation musicale et quarante-trois ans de partage en duo. Pour Dave Liebman, Richie Beirach est l’ancre du groupe, plus encore que le couple basse-batterie. On peut en juger dans ce disque. Et cet ancrage permet au saxophoniste, essentiellement au soprano (il n’apparaît que trois fois au ténor, et pour un cours solo à la flûte) de laisser libre cours à son lyrisme. Il joue avec ce qu’on appelle un son droit, c’est à dire sans vibrato, mais avec une sonorité chaude, moelleuse et cuivrée, qui évoque assez celle de Steve Lacy; il sait être dans la force ou bien la délicatesse. Ces deux musiciens possèdent au plus au point le sens du silence, laissant respirer la phrase, la note; provoquant même le recueillement sur les tempos très lents. Treize ballades, on pourrait craindre l’ennui; il n’en est rien tant les morceaux sont tendus, détaillés délicatement, chauffés dans les profondeurs des sentiments. Comme par exemple «Welcome/Expression» de Coltrane, avec Dave Liebman au ténor; c’est une calme méditation belle comme un soleil qui invente l’aube; un chant profond dans le grave du ténor, magnifié par le pianiste, qui possède une main gauche riche harmoniquement, et qui souvent place de savoureux contrepoints derrière la mélodie du saxophone. A noter une très personnelle et convaincante interprétation de la «Sicilienne» de J.S. Bach.

C’est dans les ballades qu’on peut goûter la profondeur expressive des musiciens. Et là on est à la fête.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Claude Tchamitchian Sextet
Traces

Poussières d'Anatolie, Vergine, La Route de Damas, Lumières de l’Euphrate, Antika, Les Cieux d’Erzeroum
Claude Tchamitchian (b), Daniel Erdmann (ts, ss), François Corneloup (bar, ss), Philippe Deschepper (g), Christophe Marguet (dm), Géraldine Keller (voc)
Enregistré les 18 et 19 octobre 2015, Pernes-les-Fontaines (83)
Durée: 55' 36''
Emouvance 1037 (Socadisc)

Comme pas mal d’autres musiciens de jazz aujourd’hui, Claude Tchamitchian plonge dans ses propres racines pour confectionner son jazz. On nous dit que c’est André Jaume, dans les années quatre-vingt, qui lui fit remarquer que «dans les inflexions de ses mélodies affleuraient les traces de ses origines arméniennes», d’où le nom du disque. On voyagera donc dans les «Poussières l‘Anatolie», les «Lumières de l’Euphrate», jusque sur la «Route de Damas» sous «Les Cieux d’Erzeroum». Il avait déjà travaillé sur les modes orientaux avec son orchestre Lousadzak. Ici, il a élaboré une suite consacrée à l’évocation du génocide arménien sous forme de photographies sonores dont chaque thème est l’évocation d’un épisode de la vie de personnages imaginaires, mais emblématiques (voir le texte de Stéphane Olivier sur le livret). Il appartient à la chanteuse Géraldine Keller de dire les textes parlés (tirés de Seuils de Krikor Beledian, Editions Parenthèses, 1997), souvent d’exhortation. Elle chante aussi d’une façon très douce et mélancolique, se coule dans les ensembles, ou pratique le jodel d’Europe centrale. Côté jazz, on peut noter un beau travail des saxes: par exemple, le solo de ténor sur «La Route de Damas» et surtout la prestation «en colère» de François Corneloup au baryton, sur une batterie diluvienne, avec des montées incroyables dans le suraigu; des cris de douleur et de rage, avec également la prestation formidable du contrebassiste, et un texte tragique qui parle de l’Euphrate mangeur d’hommes. «Antika» est une délicate et belle ballade menée par le ténor sur accompagnement de la contrebasse et tout le groupe, qui se termine sur une longue plainte écorchée de la chanteuse: très prenant. A noter un mouvant et captivant solo de contrebasse à l’archet sur cet étrange et captivant «Antika».
Un bel album.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Enrico Pieranunzi/André Ceccarelli/Diego Imbert
Ménage à trois

Mr. Gollywogg, Première gymnopédie, Sicilyan Dream, Medley: La Plus Lente Que Lente/La Moins Que Lente, Hommage à Edith Piaf, Le Crépuscule, Mein Lieber Schumann I, Medley: Romance/Hommage à Milhaud, Mein Lieber Schumann II, Hommage à Fauré, Liebestraum pour tous
Enrico pieranunzi (p), André Ceccarelli (dm) Diego Imbert (b)
Enregistré les 12, 13, 14, 15 novembre 2015, Meudon (92)
Durée: 53' 26''
Bonsaï Music 160901 (Harmonia Mundi)

On connait la propension des musiciens de jazz, principalement en Europe, a puiser leur inspiration dans la musique classique ou ailleurs. La résultat relève souvent d'un collage artificiel, mais on note aussi quelques belles réussites (Raphaël Imbert, Bach-Coltrane, Outhere Music). C'est également le cas avec ce lumineux pianiste qu’est Enrico Pieranunzi. On sait que ce n’est pas le thème qui fait le jazz, mais son interprétation, et là, le trio est parfaitement d’expression jazz, et du meilleur, et qui sait d’où il vient. Pieranunzi s’inspire de thèmes puisés chez les impressionnistes, d’ailleurs parfaitement adaptés à notre musique: Debussy, Fauré, Satie. Et le plus grand de tous, Bach, privilégié par les jazzmen, sûrement pour sa rigueur rythmique et d’autres qualités proche du jazz. Des romantiques; Schumann, Liszt. Et plus proches de nous, Poulenc et Milhaud.

Le trio fonctionne à merveille avec un Ceccarelli, discret et efficace, jouant essentiellement sur la caisse claire et la ride pour assurer la pulsation et la relance dans la grande tradition. Imbert joue avec une contrebasse chantante, sur d’admirables lignes mélodiques. Et le leader qui fait preuve d’une touchante sensibilité, d’une retenue confondante, d’une main gauche d’une extrême richesse harmonique comme par exemple sur «Mein Lieber Schumann (Op.6-n°2)» en tempo medium et quelques accélérations appropriées. Tous les morceaux seraient à citer; les détails des œuvres d’origine sont donnés sur la pochette. Attardons-nous tout de même sur «Hommage à Edith Piaf», inspiré de la «XV° improvisation» de Poulenc, car elle repose sur une interprétation inouïe des «Feuilles mortes». Une version très émouvante, impressionniste mâtinée de blues, œuvre splendide du trio.
Pas d’exploit, du jazz, donc de la musique, avant toute chose. Et de la beauté!

Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMichel Portal
Radar

Esquisse Part 1, 2, 3*, Bailador°, Dolce°; Interview with Michel Portal
Michel Portal (bcl*°, ss°), Richie Beirach (p)*, WDR Big Band° (personnel détaillé dans le livret)
Enregistré le 3 mars 2016, Gütersloh (Allemagne)
Durée: 1h 00’ 08’’
Intuition 71319 (Socadisc)

Michel Portal en duo, puis en dialogue avec un grand big band allemand, est l'objet du septième numéro de la collection «European Jazz Legends» dont il est déjà question dans la précédente chronique. Entendre Michel Portal à la clarinette basse est un plaisir, d'autant plus en compagnie d'un pianiste du niveau de Richie Beirach. «Esquisse. Part 1» est une ballade qui oscille entre un lyrisme romantique et impressionniste, mais tout à fait jazz. Dans «Part 2», Portal est seul, magnifique, avec l’esprit du blues sous-jacent. Dans «Part 3», le duo est plus partagé, les deux instruments sont plus inbriqués l’un dans l’autre, le partage, les échanges sont parfaits. Voici deux grands lyriques dans la beauté des phrases. Sur les deux morceaux suivant, Portal est entouré par l’imposant WDR Big Band dirigé par Rich DeRosa sur des arrangements canons de Florian Ross, avec des ensembles très clairs, qui laissent leur place aux solistes, et reposent sur une rythmique solide. Sur «Bailador» de Portal, celui-ci est au soprano, sublime dans un long solo, à noter les solos du pianiste Hubert Nuss et du trompettiste Ruud Breuls. Portal revient à la clarinette basse sur «Dolce» de lui-même, en dialogue avec le tromboniste Mattis Cederberg; et ça déménage!
Le disque se termine par une interview de vingt minutes, exercice caractéristique de cette collection. Il y évoque avec malice ses débuts dans la région de Bayonne ou les critiques dont il peut faire l'objet, de la part des amateurs de musique classique d'un côté, et des amateurs de jazz, de l'autre
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Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHenri Texier
Dakota Mab

Ô Elvin, Hopi, Mic Mac, Dakota Mab, Navajo Dream, Comanche, Sueno Canto; Interview with Henri Texier
Henri Texier (b), Sébastien Texier (as, cl), François Corneloup (bar), Louis Moutin (dm)
Enregistré le 22 novembre 2015, Gûtersloh (Allemagne)
Durée: 1h 10' 58''
Intuition 71317 (Socadisc)

Gütersloh est une ville allemande de Rhénanie du nord (Westphalie) avec laquelle le collectif «European Jazz Legends» de la revue allemande Jazzthing, s’est associé, ainsi qu’avec la radio Westdeutscher Rundfunk Köln pour promouvoir le «jazz européen». Il en résulte une série d'enregistrements live au théâtre de Gûtersloh avec des figures historiques: Enrico Pieranunzi (chroniqué dans Jazz Hot n°676), Jasper Van't Hof, Michel Portal, Miroslav Vitous, Daniel Humair... soit une collection qui compte aujourd'hui dix titres et dont ce CD d'Henri Texier est le cinquième.

Henri Texier est aussi recherché comme accompagnateur que l’était Pierre Michelot en son temps. Mais il est avant tout un grand leader et un aventurier du jazz dont on ne compte plus les réussites. Le voici avec son magnifique Hope Quartet. Le disque est dédié aux Indiens chers à Texier, évoqués par les titres: Hopis, Sioux, Dakotas, Navajos, Comanches. Mais le disque commence par un hommage à Elvin Jones «Ô Elvin» dans lequel le baryton fait merveille avec un solo où il se déchaîne, ainsi que le clarinettiste dans la grande tradition de l’instrument. Il se termine par «Sueño Canto» merveilleuse prestation du contrebassiste: une intro basse seule sur tempo lent, il fait sonner les cordes à la façon d’un sitar indien, s’ensuit un trio clarinette, baryton, contrebasse de toute beauté et d’une grande émotion.
Les autres morceaux sont des écrins aux thèmes «Indiens». Dans «Hopi» il y a un beau travail de contrepoint, un peu comme dans le «Jeru» de Miles, et un époustouflant solo de contrebasse dans l’aigu, qui sonne aussi clairement que les cloches du paradis (si, si, il y en a!). Sébastien Texier est un altiste qui compte, qu’on écoute comment il éclate sur fond de basse / batterie dans «Mic-Mac». «Dakota Mab» démarre à l’unisson sur un rythme de danse Sioux, puis un long solo de l’alto à la défonce, et tous les musiciens s’en donnent à cœur joie. «Navajo Dream» nous vaut une intro contrebasse seule, riche d’accords, puis il laisse sonner une note basse et improvise dessus, on glisse à «Comanche» avec le baryton en délire qui vole dans l’aigu et plonge dans le grave, growle, et la contrebasse tricote, un duo basse-batterie, et on passe du calme à la tempête et aux hurlements de joie du public. Retour au calme avec «Sueño Canto». Toutes les compositions sont d’Henri Texier pour une musique bien ancrée dans le blues et le jazz et qui a été enregistrée neuf jours après les attentats du 13 novembre à Paris. D’où la ferveur, le partage et la rage de jouer des quatre musiciens. On sent qu’ils voulaient dire que la vie, notre liberté seraient les plus fortes. On peut toujours l’espérer.
Le disque se termine par une interview d’Henri Texier, en anglais, par le journaliste allemand Götz Bühler et dans laquelle il se raconte avec humour et évoque également les valeurs communes à 1789 et au jazz.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueClaudio Fasoli Double Quartet
Inner Sounds

Prime, Terce, Sext, Nones, Vespers, Compline, Lauds
Claudio Fasoli (ts, ss), Michael Gassman (tp, flh), Michele Calgaro (g), Michelangelo Decorato (p), Andrea Lamacchia (b), Lorenzo Calgaro (b) Gianni Bertoncini (dm, electronics), Marco Zanoli (dm)
Enregistré les 15 et 16 avril 2016, Cavalicco (Italie)
Durée: 45' 35''
Abeat Records 158 (www.abeatrecords.com)

Pourquoi un Double Quartet? Pour enregistrer ces Inner Sounds, Claudio Fasoli avait le choix entre le Claudio Fasoli Four et Claudio Fasoli Samadhi Quartet. Il a choisi de réunir les deux quartets pensant qu’il y avait là une belle façon de s’exprimer avec deux batteries et deux contrebasses. A l’origine, Fasoli voulait composer des musiques sur des fragments des sept poèmes de W.H. Auden, Horae Canonicae, écrits entre 1949 et 1955, mais n’obtenant pas les droits, il s’est contenté de garder les titres. Chacun se réfère à une heure de prière dans la journée. Il y a donc ce côté sacré, méditatif et ses «sons intérieurs» qui s’exalte dans cette musique interprétée par le Double Quartet.

Fasoli retrouve ici la plupart de ses compagnons de musique, et que ce soit au ténor ou au soprano, il est sommet de son art, serein et tranquille, en plein dan son chant. Avec toutes les qualités du compositeur et de l’arrangeur dans ces Horae Canonicae, le goût pour les unissons harmonisés subtilement, la beauté des sons et des mélodies, l’art de la litote, l’expressivité lyrique contenue, pas de fioritures, rien que du senti. Avec ici un léger emploi d’effets qui viennent titiller, relever le goût comme les épices en cuisine. Et aussi l’utilisation de nappes desquelles émergent les solos comme par exemple dans «Prime», très lent, avec un emblématique solo de ténor au lyrisme retenu. Dans «Sext», à nouveau sur tempo lent, une intro avec un gros son du saxophone et se déploie un arrangement teinté «Bitches Brew», en plus mélodique, dans lequel les voix s’enchaînent sur un fond trillé de contrebasse. Le trompettiste possède un jeu très délié, volontiers volubile, très en osmose avec le ténor comme sur «Compline». Le dernier morceau «Lauds» se termine par une sorte de ritournelle soprano-trompette qui donne à saisir le sens du vers récurrent du poème, le jour se lève, mais «In solitude, for company»On se trouve en présence d’un réel travail collectif dans une parfaite unité entre l’écriture de Fasoli et les solos toujours parfaitement dans l’esprit du morceau. L’écueil eût été de juxtaposer les deux quartets, ou d’en faire un octet, c’est au contraire un groupe à géométrie variable qui sert avec brio les compositions originales de Fasoli.
Une belle réussite, d’une grande inspiration. Ces Inner Sounds sont vraiment des chants de l’intérieur, ou quand le jazz se fait prière au dieu musique.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Julie Saury
For Maxim. A Jazz Love Story

Sweet Georgia Brown, Moppin and Boppin, Avalon, Stars Fell in Alabama, St Louis Blues Part 1 & 2, Cray Rhtythm, Petite fleur, Together, Indiana, A Kiss to Build a Dream On/September in the Rain
Julie Saury (dm),
Aurélie Tropez (cl), Frédéric Couderc (ts, fl), Shannon Barnett (tb, voc), Philippe Milanta (p), Bruno Rousselet (b)
Enregistré du 11 au 14 janvier 2015, Vannes (56)
Durée: 58' 33''
Black & Blue 819-2 (Socadisc)

Cela fait plus de vingt ans (déjà!) que Julie Saury «fait le métier», avec une capacité d’adaptation certaine. On la croise en effet aussi bien sur des projets relevant d’un jazz que l’on pourrait qualifier de «contemporain» et s’appuyant sur des compositions originales (tel son trio avec Carine Bonnefoy et Felipe Cabrera: voir notre chronique dans Jazz Hot n°675), qu’au sein de formations plus swing – avec une présence accrue ces dix dernières années –, comme celles de Rhoda Scott, Sarah Morrow, le Duke Orchestra de Laurent Mignard ou le trio de Philippe Milanta, partenaire de longue date. De nature rieuse, Julie s’accommode également très bien des facéties du Grand Orchestre du Splendid. Une élasticité qui s’explique sans doute par sa «double culture» musicale: d’un côté le jazz dit «traditionnel» qu’elle a reçu en héritage, de l’autre, des goûts d’adolescence qui l’on emmenée vers le funk ou la pop (avec une adoration pour Prince...). Sa formation, passée par plusieurs écoles et quelques stages à New York, ayant complété son bagage de jazzwoman. Avec le temps, son jeu a gagné en rondeur et son groove en fait une des fines baguettes de la place de Paris.

Julie est bien sûr la fille de Maxim Saury (1928-2012), héraut, avec Claude Luter, du jazz new orleans en France et admirateur infatigable de Sidney Bechet. Avec bonheur, le père accompagna les débuts de sa progéniture. Julie construisit néanmoins son propre chemin. Et c’est avec cette même distance vis-à-vis du parcours paternel, mêlée d’un amour et d’une admiration évidentes, que la batteuse a bâtit cet hommage au clarinettiste. Julie, dans ce For Maxim, reste elle-même, éclectique, alors qu’on aurait pu s’attendre à un disque dans l’esthétique «revival». Elle a ainsi fait le choix judicieux d’adapter le répertoire de son père au filtre de sa propre sensibilité, en compagnie de ses habituels et talentueux complices, le toujours impeccable Philippe Milanta en tête. Ainsi, sur un «St. Louis Blues», très épuré, qui s’étire sur deux parties, la batterie s’exprime longuement, tantôt simplement accompagnée des appeaux incongrus de Frédéric Couderc et des notes détachées de Milanta, tantôt rejointe par le reste de l’orchestre, dans un flux et reflux de swing. Le même Couderc reprend son sax sur une émouvante version de «Petite fleur», pris sur tempo lent (on est là plus proche de Don Byas que de Bechet!). Preuve – s’il en fallait – que l’on peut toujours renouveler le plaisir avec les standards les plus rebattus. A l’inverse, «Basin Street Blues» est rendu dans son jus néo-orléanais, donnant l’occasion d’apprécier tout particulièrement les deux soufflantes de l’orchestre, Aurélie Tropez et Shannon Barnett, qui offrent ici un savoureux duo. Autre vieux complice, Bruno Rousselet s’avère, dès le premier titre, un élément déterminent de la section rythmique (qui est évidemment l’épice de cet enregistrement). Philippe Milanta est magnifique sur «Together», réjouissante reprise sur laquelle la tromboniste donne joliment de la voix. Quant à la leader, elle a évidemment l’occasion de déployer sa large palette et son solide jeu de cymbales, notablement appréciable sur les morceaux rapides («Crazy Rhythm»).
Maxim peut être fier de sa jolie souris.
Un mot, pour finir, sur le contexte très particulier de cette session qui se déroulait immédiatement après les attentats de janvier 2015. Julie a dédié le disque aux victimes de Charlie Hebdo. Une belle note bleue et d'espoir, en effet, pour Cabu qui aimait le jazz de Maxim Saury et le dessina dans Jazz Hot (n°186 de 1963), au Caveau de La Huchette, où Julie vient d’ailleurs régulièrement prolonger cette jazz love story.
Jérôme Partage
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Randy Weston
The African Nubian Suite

CD1: Nubia, Tehuti, The Call, Ardi, Sidi Bilal, Spirit of Touba, Shang Dynasty, Children Song
CD2:Blues For Tricky Sam (introduction), Blues For Tricky Sam, Cleanhead Blues (introduction), Cleanhead Blues, Nanapa Panama Blues, Monologue Dr. Randy Weston, The Woman (introduction), The Woman, The African Family (introduction), The African Family Part II , Soundiata (introduction), Soundiata, Love-The Mystery of
Randy Weston (comp, p, rec), Jayne Cortez (poet), Wayne B. Chandler (rec, Writer), Robert Trowers (tb), Howard Johnson (tu), Billy Harper (ts) T. K. Blue (fl), Alex Blake (b), Lewis Nash (dm), Candido (perc), Neil Clarke (afr. perc), Ayanda Clarke (afr. perc), Tanpani Demda Cissoko (voc), Melba Liston (arr), Lhoussine Bouhamidi (mus. gnawa), Ayodele Maakheru (nefer), Min Xiao-Fen (pipa), saliou souso (kora)
Enregistré le 8 avril 2012, New York
Durée: 55' 57'' + 52' 57''
Autoproduit (
www.randyweston.info)

On connaît la longue réflexion de Randy Weston et plus largement de beaucoup d’Afro-Américains sur leur place sur terre et aux Etats-Unis en particulier. C’est une recherche qui rassemble toutes les populations qui ont connu dans leur histoire la déportation, une forme de diaspora, et parfois une forme d’asservissement, l’esclavage ici. C’est aussi un combat du quotidien dans une société où l’on vous regarde parfois de travers sans autre raison que votre couleur de peau, où, pire, on ne vous voit même pas, où l’on vous nie.
L’interview récente de Randy Weston dans Jazz Hot n°673 et les plus anciennes (n°576, n°508) le rappellent, et la recherche de Randy Weston sur ses racines, un grand thème de la littérature et du cinéma américain comme du jazz, n’est pas neuve dans le jazz et dans son histoire en particulier. Duke Ellington, qui inspire si précisément Randy Weston dans son jeu de piano et son expression artistique en général, encore ici, avec cette African Nubian Suite qui évoque les suites (African Suite, New Orleans Suite, etc.), avait ouvert la voie à ces fresques, sur une Afrique mythique en particulier.
L’environnement familial de Randy Weston, ses parents, y sont pour beaucoup qui l’ont bercé de l’histoire proche et lointaine de ses ancêtres pour percer la chape de plomb de la société des Etats-Unis qui recouvre, encore aujourd’hui, une partie de ses citoyens, avec le but évident de stériliser leur histoire.
Les Etats-Unis, dans leur ensemble, fourmillent de ces recherches, et cela prend toutes les formes du vivant, aussi bien dans l’art que dans la vie quotidienne, dans la recherche, historique en particulier, aussi bien que dans les formes d’organisation sociales et les pratiques quotidiennes, jusqu’aux codes vestimentaires, une manière de résister à la normalisation, même si la contrepartie est de renforcer le communautarisme et les réflexes identitaires. Martin Luther King reste en effet à ce jour le seul «politique» d’importance qui ait évité cet écueil par une vision universaliste, sans doute due à son état religieux (un paradoxe très américain), mais tous les grands artistes de la littérature (de Claude McKay à Chester Himes) et du jazz de l’âge d’or, (Louis Armstrong, Duke Ellington, Benny Carter, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Charlie Parker, etc.) possédaient cette force et cette vision universaliste, née avec la Harlem Renaissance.
La référence à l’Afrique, élément de l’imaginaire et de la construction de l’individu, reste donc un élément fort dans une société communautarisée et ségréguée. Randy Weston a fait un retour en Afrique, d’autres seulement le voyage; pour d’autres encore, l’Afrique est seulement une mythologie. Mais pour tous, l’Afrique est la référence à une terre d‘élection, plus ou moins symbolique et concrète.
On trouvera donc tout naturel cet hommage à l’Afrique, mère de l’humanité, réalisé par Randy Weston, car c’est un thème récurrent de sa recherche personnelle et musicale, et pour lui un moyen de trouver des racines uniques à toute l’humanité dans une conception finalement universelle. Randy Weston a parcouru le monde, s’est fixé par périodes en Afrique, au Maroc en particulier, a joué avec des musiciens locaux, et a visiblement fait des recherches, à sa façon, sur l’histoire de ses ancêtres africains, un grand thème de sa discographie.
On peut d’ailleurs discuter ses visions ethno-musicales, les partager ou pas ou en partie, mais elles sont la base objective d’une conviction sincère, une sorte d’autoportrait d’un artiste américain et d’une œuvre très jazz d’une densité et d’une exceptionnelle beauté. Comme cela est dit dans le livret, avec honnêteté, ce n’est pas un disque de jazz ou pas tout à fait, rectifions-nous, car le jazz (la grande musique née aux Etats-Unis du vécu des Afro-Américains) y est omniprésente par la seule présence de Randy Weston et de certains musiciens (Billy Harper, T. K. Blue, Alex Blake, Lewis Nash…), par celle du blues (la matière et la forme), du swing (le phrasé) et le caractère hot de l’expression (le disque II en particulier), même la musique africaine peut partager certaines de ces qualités et si la présence de musiciens africains, de musique africaine, apporte une puissante couleur africaine à l’ensemble, même quand Randy Weston et Alex Blake, en duo, réalise cette belle synthèse très jazz dans l’exécution et si directement africaine dans l’inspiration et la couleur («Nanapa Panama Blues»); D’autant que ce n’est pas seulement un disque de musique, mais aussi un récit mythologique, un voyage, un texte, dans l’esprit des textes qui accompagnent la musique sacrée de Duke Ellington, encore lui, avec souvent un caractère poétique (Jayne Cortez), dit par le bon Wayne B. Chandler.
C’est également une affirmation politique, un spectacle en live, très américain, une rencontre avec un public et un exposé de tout ce qui constitue la particularité du grand Randy Weston. C’est une curiosité pour comprendre la société américaine et ses recherches, et l’actualité récente en renouvelle la portée.
Une Afrique mythique et rêvée permet donc de découvrir, pour ceux qui ne le connaissent pas, un personnage, formidable pianiste (un des rares disciples de Duke Ellington), un conteur et un grand artiste américain, et donc universel comme le sont les artistes de ce calibre, un homme parmi les plus attachants du jazz, d’une générosité exceptionnelle dans son art, dont il faut aussi comprendre le cheminement créatif pour véritablement apprécier l’œuvre.
Le disque a été autoproduit, c’est une autre raison de le rendre précieux, car Randy Weston l’a conçu comme un cadeau, un message, avec un livret en anglais, en espagnol et en français, un choix qui n’est pas sans signification
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Yves Sportis
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Fred Hersch Trio
Sunday Night at the Vanguard

A Cockeyed Optimist, Serpentine, The Optimum Thing, Calligram, Palomino, For No One, Everybody's Song But My Own, The Peacocks, We See, Solo Encore: Valentine
Fred Hersch (p), John Hébert (b), Eric McPherson (dm)
Enregistré le 27 mars 2016, New York
Durée: 1h 08’
Palmetto Records 2183 (Bertus)

Vous pouvez lire dans le n°679 du printemps une interview qui vous resitue la personnalité artistique toute en nuances de cet excellent pianiste, l’un des plus beaux héritiers, le plus beau selon nous, de la tradition de Bill Evans qu’il prolonge avec autant de qualités pianistiques qu’artistiques, dont une poésie qui ne fait aucun doute dans son inspiration. Il jouit pour cela du respect et de l’admiration de tous les musiciens de la scène du jazz, et ce disque comme les précédents, est une belle réussite car cet artiste est toujours d’une grande sincérité qui confère à toute son œuvre, jusqu’à ce jour, une forme de perfection, à la différence d’autres, parfois plus connus, qui, de la même tradition, n’ont ni l’inventivité, ni la conviction, ni la poésie nécessaire à cette expression. Le toucher lumineux de Fred Hersch est un régal, et il est ici brillamment secondé par John Hébert et Eric McPherson qui collent à la musique avec une belle musicalité.

Cet enregistrement au Village Vanguard trouve un écho explicatif dans l’interview qu’on vous laisse lire par ailleurs, et prolonge une histoire d’amour entre un musicien et un club commencé il y a quarante ans, quand Fred Hersch vint y écouter Dexter Gordon pour son retour aux Etats-Unis.
Cela dit, Fred Hersch est un musicien ancré dans la musique de haut niveau, en général, plus que dans le jazz, possédant, cela s’entend une grande culture classique et une expression, qui pour se situer aujourd’hui sur les scènes du jazz, et s’en inspirer souvent sur le plan rythmique, n’en est pas moins une musique d’un autre univers où le blues n’a aucune place. Cela n’enlève rien à la qualité de cette œuvre et de ce moment exceptionnel au Village Vanguard, sauf la profondeur d’une tradition complètement absente, et pour cause, du registre du pianiste. On peut en faire abstraction facilement, le disque est passionnant, mais il faut être clair, malgré le trio, et la structure rythmique de certains des thèmes, ce n’est finalement pas du jazz, sauf à réduire le jazz à une simple mise en forme ou une ambiance, fut-elle celle du Vanguard; et qualifier de jazz ce que le jazz n’est pas. Si vous voulez illustrer ce propos, écouter un disque de Kenny Barron, McCoy Tyner, Eric Reed, Cyrus Chestnut, Harold Mabern, et quelques autres, après avoir écouté ce disque
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Yves Sportis
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

François Rilhac
It's Only a Paper Moon

I've Got He World on a String, Somebody Stole My Gal, Keepin' Out of Mischief Now, Lullaby in Rhythm, I Cover the Waterfront, Daintiness Rag, Ain't Misbehavin, Sugar, Sweet Lorraine, La Mère Michel, On the Sunny Side of the Street, Body and Soul, F Minor Stride, April in My Heart, It's Only a Paper Moon
François Rilhac (p)
Enregistré le 24 juin 1985, Paris
Durée: 1h 10' 14''
Black & Blue 8122 (Socadisc)

François Rilhac est une histoire tragique du jazz. Le 3 septembre 1992, ce grand garçon et pianiste de haut niveau de la tradition stride, mettait fin à ses jours. Il était né en 1960 et interrompait prématurément une carrière brillamment amorcée, avec déjà une petite discographie (Megalo Piano Stride, en solo chez Black & Blue, Echoes of Carolina avec Louis Mazetier en duo) et le respect et l’admiration de ses pairs, nationalement et au-delà des frontières. Cette perte d’un rare disciple de Fats Waller et James P. Johnson, aussi cruelle pour le jazz que pour ses amis et ses admirateurs, a laissé comme une ombre amère dans le milieu du jazz, sans doute aussi par toutes les promesses que son encore jeune talent laissait entrevoir au-delà de la perte de l’ami, de l’artiste.
Aujourd’hui, Black & Blue sort en disque cet enregistrement, retrouvé par miracle, effectué en 1985 à la Table d’Harmonie, un club aujourd’hui disparu qui fut créé par Jean-Pierre Bertrand, où l’on retrouve 15 titres inédits aussi brillants qu’émouvants de ce jeune pianiste. François Rilhac y est comme à son habitude très brillant, très fidèle à cette grande tradition du piano stride, et il y a 15 morceaux de bravoure (on a un faible pour son «F Minor Stride» véritablement splendide) comme on rêverait d’en voir en live, car le piano, à ce niveau, mérite le spectacle, le live, une dimension présente à l’origine et magnifiquement restituée ici.

Jean-Pierre Vignola (Jazz à Vienne, Le Méridien), Jean-Pierre Tahmazian (Black & Blue), Jean-Pierre Bertrand et Louis Mazetier (cf. Jazz Hot n°671), brillants pianistes sont à l’origine de cette sortie. Il paraît que le piano n’était pas excellent; on s’en aperçoit à peine devant la maestria de François Rilhac, et si une œuvre doit lui conférer l’immortalité, celle-ci peut tout à fait convenir. L’artiste la mérite. On peut avoir des regrets éternels pour la disparition de François Rilhac, mais on peut aussi maintenant l’évoquer avec la trace fulgurante qu’il laisse ici. Du très beau piano!

Yves Sportis
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Bernd Reiter Quintet
Workout

Workout, I Want to Hold Your Hand, Getting’ and Jettin’, All the Way, Uh Huh, Super Jet
Bernd Reiter (dm), Eric Alexander (ts), Helmut Kagerer (g), Olivier Hutman (p), Viktor Nyberg (b)

Enregistré le 27 février 2015, Bâle (Suisse)

Durée: 1h 01' 50''
SteepleChase 33123 (www.steeplechase.dk)


Né en 1982, ce batteur autrichien s’est formé au contact de Billy Cobham, John Riley, Lewis Nash, Jimmy Cobb et Charles Davis. Sa formation musicale avancée lui a permis de prendre part à des concerts classiques, expériences qu’il combine depuis toujours avec sa passion pour le jazz, et ses collaborations avec Harold Mabern, Kirk Lightsey, Cyrus Chestnut ou Steve Grossman. Dans un registre plus roots, il a aussi travaillé avec le trompettiste Jim Rotondi, sideman de Ray Charles et Lionel Hampton. Eric Alexander, dont le brio sur ce live est absolument renversant, déploie sur l’ensemble des pistes son inspiration hors pair aux termes d’une dette évidente envers Dexter Gordon. Le guitariste allemand Helmut Kagerer a un son feutré qui semble tout droit issu des premiers enregistrements de George Benson, tandis qu'Olivier Hutman maitrise sur le bout des doigts le vocabulaire et les rythmiques emblématiques du hard bop. Profitant des libertés offertes par un enregistrement en public, le quintet en profite pour allonger à plaisir la plupart des titres, les six morceaux présents ici durant tous plus de huit minutes. Ce disque se veut un hommage à Hank Mobley et Grant Green, deux références dont on respecte ici l’esprit plus que la lettre. L’album d’Hank Mobley, Workout, se voit octroyer une place éminente jusque dans le titre éponyme du CD, tandis que trois autres morceaux «I Want to Hold Your Hand», «All  the Way» et «Super Jet» procèdent des choix opérés par le band pour mettre en valeur son énergie collective. La basse de Viktor Nyberg apporte la vigueur et la chaleur d’une pulsation rythmique sans défaut, et on sent toute la cohésion acquise au fil des concerts, en ces épisodes conclusifs spécifiquement finalisés en vue d’un enregistrement live (les deux soirées au Bird’s Eye de Bale, en février 2015). Il faut dire que le partenariat avec Eric Alexander date de 2012, tandis que la collaboration du leader avec Kagerer remonte à 2013. Dès le premier titre, «Workout», où le leader se mesure à l’un  de ses héros, Philly Joe Jones, on sent que le groupe assume des velléités virtuoses sans ambiguïtés, qui placent le quintet dans une dimension expressionniste tout à fait légitime. Après ce tour de force, la reprise des Beatles «I Want to Hold Your Hand», méconnaissable, doit plus à Grant Green qu’aux Fab Four, et «Super Jet» est le jalon qui relie le combo à l’histoire du bebop, conservant toutefois, assez curieusement, une distance prudente avec la figure tutélaire de John Coltrane. Mais c’est certainement sur «All The Way» que le groupe affiche le plus clairement sa volonté de résilience, un titre qui met en évidence la dette de la comédie musicale hollywoodienne envers la musique afro-américaine. Un des tout meilleurs enregistrements live parus ces dernières années. CD.
Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Joe Lovano Quartet
Classic! Live at Newport

Big Ben, Bird's Eye View, Don't Ever Leave Me, I'm All For You, Kids Are Pretty People, Six and Four
Joe Lovano (ts), Hank jones (p), George Mraz (b), Lewis Nash (dm)
Enregistré le 14 août 2005, Newport (Rhode Island)
Durée: 57' 47''