Caligari882

Tania Maria at Ronnie Scott's, 21 May 2009 © David Sinclair

Tania MARIA

Canto





2012, Canto


Dès les premiers notes au piano, on reconnaît la personnalité de la pianiste et vocaliste Tania Maria, ce jeu explosif, cette sincérité, ce scat qui plonge dans les graves. Si elle se nourrit de musiques brésiliennes, qu’elle colore de rythmes funky et afro-cubains, le jazz reste le cœur de son expression artistique et de son mode de vie. 


Le parcours de Tania Maria Correa Reis, née le 9 mai 1948 à São Luís do Maranhão, dans le nord du Brésil, est plein de rencontres et de heureux hasards. A son arrivée en France, en 1974, avec Claude Nougaro qui la découvre au club Via Brasil. Dès son départ pour New York en 1981, où elle se produit régulièrement au Blue Note et se lance dans de grandes tournées internationales avant de revenir à Paris quinze ans plus tard.

Avec près de 30 albums en leader, elle a développé un solide répertoire de compositions originales, cultivé des amitiés musicales avec des contrebassistes fameux, tels Eddie Gomez, Niels-Henning Ørsted Pedersen, Marc Bertaux, et inspiré toute une génération de musiciens. Il suffit de voir Ed Motta en concert qui la guette dans la salle et la fait monter sur scène dès qu’il la repère pour jouer «Funky Tambourim». Il y a des thèmes dont on ne se lasse jamais.

Propos recueillis par Mathieu Perez
Photos de David Sinclair et Umberto Germinale (Phocus)

© Jazz Hot n°680, été 2017



Jazz Hot: Vous avez grandi à Rio?


Tania Maria: Je suis née à São Luís, dans le nord du Brésil. A 2 ans, mes parents se sont installés dans une petite ville près de Rio, qui avait la plus grande compagnie d’acier. J’y ai vécue jusqu’à l’âge de 16 ans. 


Votre père était musicien?


Ce n’était pas un musicien professionnel. Il s’était marié avec ma mère et devait travailler. Elle commence aujourd’hui à accepter qu’on puisse faire sa vie comme musicien! (Rires)


Qui vous a initié à la musique?


Mon père. Comme il n’a pas réussi en professionnel, il a attendu d’avoir son troisième enfant avant de le mettre à la musique. (Rires) Tout à coup, je n’avais pas à m’occuper des tâches à la maison. Je trouvais ça formidable!


Vouliez-vous devenir musicienne professionnelle?


Je voulais aller à la fac. Je voulais être juge! Pas faire de la musique.


Quand avez-vous fait le choix de vivre de la musique?


J’avais 20 ans, et j’avais déjà enregistré trois ou quatre disques.


Tania Maria © Umberto Germinale Phocus



Quand avez-vous découvert le jazz?


J’avais 14 ans. J’aime les impros. Je suis fan des musiciens de jazz. Mais je n’aurais jamais ce truc qu’ont les Américains, parce qu’ils sont nés avec ça. 


1966, Apresentamos Tania MariaQuel musicien de jazz a été votre premier choc?


Le premier qui m’a marquée, c’était Nat King Cole. Il passait à la télé, je devais avoir 10, 11 ans. Il était habillé tout en blanc. Il jouait du piano, et il chantait. C’était magique! Ça m’a vraiment touchée. Plus tard, un autre musicien m’a touchée: Johnny Alf. C’est lui qui m’a vraiment donnée envie de faire quelque chose. C’était le seul Noir, le seul homo, le seul pianiste à ce moment-là. Il faisait dans les années quarante une musique moderne que tout le monde a appelé «bossa nova» dans les années soixante. Je suis attirée par ce type de personnalité. Avec lui, on n’avait pas besoin de se parler. On se comprenait.

Vous avez enregistré très jeune. Pour le premier disque, vous étiez adolescente?


Pour le premier, j’avais 14 ans. C’était Para Dançar (1963). Je ne chantais pas encore. Je jouais dans des bals. Mon père m’a appris à être leader.


Et Apresentamos Tania Maria (1969)?


C’est peut-être le troisième que j’ai enregistré. Je devais avoir 20, 21 ans –j’en ai fait un autre à l’âge de 17 ans– j’étais enceinte de mon deuxième enfant. On enregistrait à São Paulo, mais on vivait à Rio. C’était dur… 


Tania Maria at Ronnie Scott's, 21 May 2009 © David Sinclair



Où jouiez-vous?


J’ai commencé à faire les bals tous les week-ends. Et dans un autre endroit où je travaillais le jeudi jusqu’à minuit. Tout ça, c’était pour rendre mon père heureux. C’était la seule personne qui me disait que j’étais extraordinaire. Il rentrait du travail, s’installait dans le canapé, et me demandait de jouer pour lui. Ça m’a nourrie. Mais il me disait aussi quand il trouvait que ce n’était pas bon. C’est pour ça que je croyais ce qu’il me disait. 


1971, Olha Quem Chega


Quelle était la place du jazz au Brésil dans ces années 1970?


On ne pouvait pas faire d’impro. Je n’avais même pas le courage de dire que j’aimais le jazz… Les gens veulent chanter avec vous. São Paulo était une ville moins musicale que Rio.


Aviez-vous des amis musiciens de jazz?


Je travaillais à São Paulo. Les jours de repos, j’allais voir mes amis musiciens de jazz à Rio. C’est là que j’ai vu Stevie Wonder pour la première fois. Il faisait un bœuf avec eux.


Y avait-il d’autres femmes musiciennes?


Pas du tout. 


Le traitement n’était pas le même parce que vous étiez une femme?


Je ne m’en suis pas rendu compte. Je travaillais parce que j’avais des enfants à élever. Je ne faisais pas attention aux commentaires. 


1975, Via Brasil


Quand avez-vous quitté le Brésil pour la France?


En octobre 1974; j’ai été invitée à Paris pour inaugurer un club brésilien qui s’appelait «Via Brasil». C’était dans la tour Montparnasse. Je pouvais rester entre trois et six mois. A Paris, je pouvais improviser. 


C’est au Via Brasil que Claude Nougaro vous a entendue?


C’est là que Nougaro m’a vue. Il jouait avec les meilleurs musiciens, Maurice Vander, Luigi Trussardi, etc. Ils étaient spectaculaires. Ils me racontaient pleins d’histoires. Ils m’ont beaucoup appris.


Où avez-vous joué après le Via Brasil?


Je suis partie après trois mois, et je jouais tous les soirs dans un club de la rue Saint-Benoît (Bilboquet).


Dans vos albums, vous avez enregistré des compositions de Jorge Ben, Chico Buarque. Qu’est-ce qui, dans ces compositions, vous touchait en particulier?


Ils étaient populaires. Leurs chansons me parlaient. A cette époque, au Brésil, c’était la révolution. Beaucoup de gens ont été exterminés. On ne pouvait pas parler du pays, d’espoir, de notre philosophie de vivre. On ne pouvait pas s’exprimer. La musique brésilienne présente tant de contradictions. Les paroles disent des choses différentes de la situation politique du pays. Je ne suis pas guérie de ça.


Et une fois à Paris, comment vous sentiez-vous?


C’était une autre vie à Paris! Rien que la neige! Je ne l’avais jamais vue! Tout était nouveau. C’était formidable! J’aime plus le Brésil que la France, mais la France m’a beaucoup apprise.


Tania Maria © David Sinclair


Vous parliez français?


J’ai appris le français au Brésil. 


A partir de quand vous êtes-vous mise à composer?


Au Brésil, je ne composais pas beaucoup. J’ai commencé à faire ça ici dans les années 1970.


Vous jouez avec Marc Bertaux (b) depuis cette époque. Qu’aimez-vous chez lui?


Avec Marc, on se connaît depuis trente ans! On fait une bonne équipe ensemble. Il est très léger. Il m’accompagne partout. Il n’y pas d’erreur même quand les notes sont différentes. J’ai joué avec beaucoup de bassistes.


1979-TaniaMaria/NHØP



En 1979, vous avez aussi enregistré un album en duo avec Niels-Henning Ørsted Pedersen. Comment cela s’est-il passé?


On ne se connaissait pas. Je jouais au Danemark. Il était venu. On m’a proposé de jouer avec lui. On a fait une tournée ensemble. Après neuf concerts, on est allée enregistrer au studio.


Avez-vous joué avec lui après ça?


Très peu. On a eu un bon contact pendant trois ans, puis il est parti avec Oscar Peterson. Il avait beaucoup de travail avec lui!





Pourquoi partez-vous vous installer à New York?


On m’avait invitée. Et puis, le jazz est là-bas. J’ai rencontré Dizzy. Il disait qu’il allait m’apprendre des trucs! (Rires) J’ai vu tout le monde. Mais je n’aime pas trop parler avec les musiciens que j’aime.


1981, Piquant



Cal Tjader a produit Piquant (1980). Comment cela s’est-il passé?


Je pense qu’il aimait bien ce qu’on faisait. Sur ce disque, je joue avec ses musiciens: Rob Fisher (b), Eddie Duran (g), Willie Colón (perc), Vince Lateano (dm, perc). Je ne connaissais pas vraiment les musiciens américains. Pour les deux premiers disques Concord, je vivais encore à Paris. Je suis partie les enregistrer là-bas. Pour le troisième, on a décidé de me faire venir aux Etats-Unis. C’est à New York que je voulais vivre.


Etiez-vous proche des musiciens brésiliens à New York?


J’en ai vu quelques-uns. On ne se connaissait pas vraiment. C’est difficile pour moi de jouer avec un Brésilien harmoniquement parlant. Si c’est un percussionniste, c’est bon. La guitare brésilienne, ce n’est pas mon truc. 


Eddie Gomez est un autre bassiste avec qui vous avez beaucoup joué.


Sa façon de jouer de la basse est spectaculaire. C’était le bassiste de Bill Evans. Ce sont des moments glorieux pour moi. 


A partir de quand faites-vous de grandes tournées? 


A partir de 1983, 1984. Un peu avant, j’étais partie en Uruguay, au Danemark.


Etes-vous retournée jouer au Brésil?


Pour jouer, non. Ça fait très peu de temps que ça a recommencé. Je suis revenue quand j’ai pu jouer dans la rue. J’avais un problème politique avec le Brésil. Je ne voulais pas me cacher pour jouer. 


Tania Maria © David Sinclair



Que cherchez-vous chez un musicien?


Je ne demande rien… qu’on joue ensemble et dans la même direction. Ce qui m’intéresse, c’est le plaisir de jouer, et si ce musicien peut sentir la musique. J’ai travaillé avec beaucoup de musiciens différents, comme Alfredo Reyes, Laudir de Oliveira.


Vous avez vécu 15 ans à New York. La scène a-t-elle changé dans ces années?


La musique ne change pas. Les gens qui la font, oui. 


Vous jouiez régulièrement au Village Gate en duo, en septet, en octet. Qu’aimez-vous dans ces formats?


Plus il y a de musiciens, mieux c’est! J’adore entendre les autres musiciens jouer. Quand on joue, c’est la seule façon d’apprendre. Les musiciens avec qui je joue, ce sont eux qui m’apprennent. Plus il y en, plus on s’enrichit.


Et le duo?


C’est difficile. Un duo, c’est un acte d’amour. Il faut qu’on s’aime. 


Le guitariste Charlie Bird a joué un rôle important dans votre parcours. C’est grâce à lui que vous êtes arrivée aux Etats-Unis. Comment s’est faite cette rencontre?


Je l’avais rencontrée en Australie. Je jouais dans un théâtre dans le cadre d’un festival. Il y jouait aussi. Il m’a dit après qu’il avait fait une K7 de ma prestation. Rentré aux Etats-Unis, il l’a présenté au patron de Concord. Après ça, il m’a fait enregistrer.


Tania Maria © Umberto Germinale Phocus


Avant de le rencontrer, le connaissiez-vous?


Je le connaissais de nom. Charlie adorait la musique brésilienne. Il avait un cabaret à Washington. Il m’a invité, je n’avais pas de trio. C’est lui qui m’a choisi les musiciens. 


Vous avez joué ensemble?


J’ai joué dans un club avec lui durant deux semaines.


Vous disiez que vous n’étiez pas passionnée par la guitare. Avez-vous jamais aimé jouer avec des guitaristes?


Le seul guitariste avec qui j’ai aimé jouer de la musique brésilienne, c’était Baden Powell.


2002, Live at the Blue Note



Dans quels clubs jouiez-vous le plus à New York?


J’ai commencé au Fat Tuesday. Ça a bien marché. Puis, le Blue Note m’a invitée. Ça a pris presque un an. J’ai beaucoup joué au Blue Note. J’ai pratiquement inauguré le club. 


La première fois?


En 1983, 1984. Un jour, ils m’ont invitée à jouer une semaine. C’était du mardi au jeudi. Trois sets. C’était complet. Ça a permis de donner du sang financier au club qui allait mal financièrement. Après ça, j’y jouais tous les trois mois. Ils nous mettaient beaucoup de pression pour qu’on revienne. 


Avec qui jouiez-vous?


Eddie Gomez et Steve Gadd. 


Dans quelles autres villes jouiez-vous?


On a joué un peu à Washington, à Boston. On a mis deux ans avant de jouer à New York. J’ai beaucoup joué à San Francisco, à Los Angeles. J’ai beaucoup joué sur la West Coast avant d’arriver à New York.


Fréquentiez-vous le Bradley’s?


J’allais beaucoup au Bradley’s mais je n’y ai jamais joué.


2010, It’s Only Love


Je me souviens d’un concert de Ed Motta au New Morning qui vous avait invitée à faire le bœuf.


C’est pour ça que je ne vais plus à ses concerts! (Rires) Un jour au Brésil, Ed m’a appelé, et on a enregistré quelque chose ensemble. Puis, il l’a sorti sur un disque. (Rires) J’étais fan de son oncle, Tim Maia. Tous les musiciens qui ont travaillé avec lui ont travaillé avec moi. J’étais la seule qui ne prenait pas de drogue, mais j’allais toujours à ses concerts. Il a installé un type de musique au Brésil. Avant lui, il n’y avait pas ça.


En 2010, vous avez sorti It’s Only Love. Live With the Frankfurt Radio Bigband. Comment cette rencontre s’est faite avec le Frankfurt Radio Bigband?


Ils avaient un très bon arrangeur! Ils m’ont contactée pour savoir si j'étais intéressée par enregistrer avec eux. Ils nous ont proposé de choisir entre 30 titres. On a répété deux jours. Le lendemain ou surlendemain, on a enregistré un seul concert, un soir. Après ça, je suis revenue deux fois jouer avec l’orchestre. On a fait quatre concerts.



2011, Tempo




Que vous jouiez en solo ou avec un big band, le chant accompagne toujours le piano, comme ce dialogue permanent entre musique brésilienne, jazz, funk. 


La musique est en moi; je ne la cherche pas ailleurs. J’aime l’improvisation parce que je ne suis pas obligé de me répéter. Si j’entends en concert la même chose que sur un disque, je ne reviens pas. La seule chose où l’on est libre, c’est l’improvisation. C’est mon mode de vie artistique. Une improvisation, c’est un moment de sa vie; et les paroles, je les fais avec la musique; même un silence; il est à moi. C’est inhérent à ma vie.


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CONTACT: www.taniamaria.org



DISCOGRAPHIE

Leader/coleader
LP  1963. Para dançar, CBS 4013
LP  1966. Apresentamos Tania Maria, Continental 12.266
LP  1971. Olha Quem Chega, Odeon 3677
LP  1973. Chamego/Recado Ao Poeta, Odeon 41.285
LP  1975. Via Brasil, Barclay 80 550
LP  1975. Via Brasil, Volume 2, Barclay 80 566
LP  1978. Brazil With My Soul, Barclay 90 169
LP  1978. Tania Maria/João Maria De Abreu/Paulo Roberto do Espirito Santo, Um Piano Ao Clair Da Tarde-Nacional-Vol. 1, Estudio Eldorado 0 40 404 002
LP  1979. Live, Accord 130 005
LP  1979. Tania Maria et Niels-Henning Ørsted Pedersen, Accord 130 010
LP  1980. Piquant, Concord 151
LP  1982. Taurus, Concord 175
LP  1983. Come With Me, Concord 200
LP  1984. Love Explosion, Concord 230
LP  1985. Made in New York, Manhattan Records 53000
LP  1985. The Real Tania Maria: Wild!, Concord 264
CD 1986. The Lady From Brazil, Manhattan Records 7 46425 2
LP  1988. Forbidden Colors, Capitol Records 90966
CD 1990. Bela Vista, Blue Note 1447358/World Pacific 7 93871 2
CD 1993. Outrageous, Concord 4563
CD 1995. Europe, Takuma 1543328
CD 1995. No comment, Takuma 5001
CD 1996. Bluesilian, Takuma 1543331
CD 2000. Happiness, Snapper Music 261
CD 2000. Viva Brazil, New Note 1005
CD 2002. Live at the Blue Note, Concord 2114
CD 2005. Intimidade, Blue Note 51935
CD 2010. It’s Only Love. Live With the Frankfurt Radio Bigband, BHM Productions 1042
CD 2011. Tempo, Naïve ‎621771
CD 2012. Canto, Naïve ‎622711

1978, Brazil with My Soul1983, Come With Me1984, Love Explosion1988, Forbidden Colors







1995, No Comment1996, Bluesilian2000, Viva Brazil2005, Intimidade








VIDEOS

Tania Maria & Eddie Gomez, «Tempo» (2011)
https://www.youtube.com/watch?v=0P67hMfK8xA


Tania Maria, «Aye» (2005)
https://www.youtube.com/watch?v=pgcavRIKTbA


Tania Maria & Niels-Henning Ørsted Pedersen, «Quero Nao» (1979)
https://www.youtube.com/watch?v=stRiAj-WtSc

Tania Maria, «Está No Ar» (2005)
https://www.youtube.com/watch?v=V_GMYFH7p-I


Tania Maria & Eddie Gomez, «Bronzes e Cristais» (2011)
https://www.youtube.com/watch?v=XV8TSHphnM0


Tania Maria, «Intimidade», Live at Blue Note Milano, 2015
https://www.youtube.com/watch?v=rtUZfI4cQrQ


Tania Maria & Frankfurt Radio Bigband, «Chuleta» (2010)
https://www.youtube.com/watch?v=MOoPNHQaAqo

Tania Maria, «Come With Me»
https://www.youtube.com/watch?v=-JRn-enkGYU


Tania Maria & Ed Motta, «Funky Tambourim», 2004
https://www.youtube.com/watch?v=F5tG8FvZrEw

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