

Patrick Frémeaux est parti en guerre contre l’allongement des droits voisins de 50 ans à 95 ans. Les droits d’auteur et les droits voisins, définis par la loi Lang de 1985 pour les artistes interprètes, les producteurs de phonogrammes et vidéogrammes et les entreprises de communication audiovisuelle, sont un sujet déterminant pour le futur de la culture, pour cette mémoire qui doit rester en permanence disponible et diverse sous peine de pertes de repères esthétiques, politiques et moraux. La dérive impulsée par la France sous l’ère François Mitterrand-Jack Lang continue aujourd’hui, quelles que soient les tendances politiques, à dévaster la mémoire culturelle. Patrick Frémeaux choisit à ce propos l’analogie du dynamitage des Bouddhas préislamiques par les Talibans en Afghanistan, et il n’a pas tort ; l’ensevelissement de notre mémoire sous des tombereaux d’interdits de législations bureaucratiques au service d’intérêts inavouables (nous allons essayer de détailler les plus évidents) serait même plus destructeur sur les plans quantitatifs et qualitatifs, car la culture est un faisceau de mille fils, fragiles, qui disparaîtront d’un patrimoine autrement plus vaste, aussi sûrement que les bouddhas, sous l’inflation de la médiocrité contemporaine (c’est une réalité plus ou moins marquée de toutes les époques) malgré toutes les grandes bibliothèques et les systèmes d’archivage les plus sophistiqués. Une œuvre privée de public est morte. Des artistes, des cultures privés de durée sont niés. Des artistes apprentis privés de passé sont condamnés à la médiocrité.
Patrick Frémeaux s’étonne, à raison, que le domaine public (la partie hors droits de l’édition phonographique) qui fait vivre aussi peu de personnes dans le monde, c’est-à-dire qui concerne une frange réduite d’activistes en quête de transmission, soit l’objet d’une telle attention des pouvoirs publics français, européens, voire plus. A raison en effet, parce que les maisons d’édition qui mettent en valeur (avec un travail critique de qualité) le patrimoine sonore - ou autre - du XXe siècle, les débuts de l’enregistrement, se comptent sur les doigts et que les auteurs concernés sont pour la plupart morts.
Il nous faut donc nous interroger sur les raisons de cette préoccupation unanime et suspecte autour des cercueils, car cette extension des droits d’auteur puis des droits voisins, voulue par toutes les sensibilités politiques, ne fait l’objet que de rares critiques - Jazz Hot souvent et ici Patrick Frémeaux qui dirige une belle entreprise de sauvegarde et de valorisation du patrimoine universel musical et pas seulement.
Patrick Frémeaux remarque justement que des grandes maisons cherchent à étendre leurs droits sur les productions très rentables (les Beatles, Gainsbourg, Brassens…) et cela peut être un premier élément d’explication, bien qu’on en oublie le sens littéral de la locution « droits d’auteur » au profit des ayants droit ou des droits voisins. Si on peut trouver légitime que des auteurs encore en vie bénéficient jusqu’à leur dernier souffle des revenus de leur création, dans une proportion plus importante que celle d’aujourd’hui, le droit d’héritage pour l’œuvre de l’esprit et pour les droits moraux attachés à l’œuvre (70 ans après la mort aux Etats-Unis) sont pour le moins… immoraux - nous divergeons sur ce plan de l’opinion Patrick Frémeaux - et contraires à la nécessité de transmission d’un patrimoine à l’humanité pour qu’elle en fasse ce qu’elle en veut dans la diversité et la liberté de choix, pour qu’elle fasse survivre le génie dans une adaptation libre de contrainte.

De même, en ce qui concerne les droits voisins, en l’absence de volonté éditoriale régulière et de qualité d’œuvres du XXe siècle, qui sont souvent celles d’artistes de moyenne ou faible notoriété malgré leur grande qualité - le cas du jazz -, décider d’empêcher ou d’entraver le travail des passeurs de mémoire en portant à 95 ans ces droits voisins sous prétexte de protéger quelques tiroirs-caisses (les droits des stars), revient à couper le fil de la mémoire entre le XXe et le XXIe siècle. Compte tenu des relativement faibles tirages-ventes des éditions de qualité du jazz en général, si un label titulaire des droits décide de ne plus éditer tel ou tel artiste, cette extension de droits revient à décourager toute initiative jusqu’à l’extinction des droits. Plus d’édition critique, plus de cohérence dans la compréhension du jazz par plusieurs générations d’amateurs, fin du jazz.
Il y a sans doute des précautions législatives à prendre contre les contrefaçons, le téléchargement, mais il ne s’agit pas de ça ici, même si le débat est parfois perverti par des amalgames ridicules ; en matière de culture souvent très pointue (le jazz par exemple), l’amateur peut être finalement plus intelligent que le législateur ne l’imagine. Il est capable de choix. Les réussites éditoriales de Frémeaux & Associés, d’Universal Jazz en France, de Fresh Sound en Espagne ou de la maison Mosaic de Charlie Lourie et Michael Cuscuna aux Etats-Unis (qui ont contourné les 95 ans déjà en vigueur aux Etats-Unis) le montrent.
Sauf à renoncer à la démocratie, il est temps de se battre pour le principe de responsabilité, même et surtout si tout le monde ne l’est pas encore (responsable).
C’est justement ce terrain, très politique, qu’il faut creuser pour voir, au-delà du diagnostic de Patrick Frémeaux, les raisons de la construction de cette forteresse législative et bureaucratique internationale, mortifère pour la mémoire, la transmission, la liberté de choix, la responsabilité, l’initiative.
L’idée de privilégier la « culture vivante », les « métiers de la culture », « l’industrie culturelle », les « musiques actuelles », le culte de la mode, de l’éphémère, du contemporain, le jeunisme, relève d’une stratégie globale d’amnésie, d’une philosophie antidémocratique. Elles a été mise en œuvre en France par les pouvoirs politiques, de Malraux à Lang, parce qu’elles servaient leur désir de soumettre la pensée, d’asservir les artistes, une volonté partagé par toutes les sensibilités, un réalité du jour.
Et les puissances économiques ont saisi cette opportunité parce qu’elles renouvellent ainsi en permanence les besoins de consommation de produits « nouveaux », éphémères, vite démodés ou obsolètes, alimentent des chiffres d’affaires, drainent des publics moutonniers avec des expressions interchangeables.
Forcer en effet chaque génération à redécouvrir la roue, à adopter la mode-norme du moment, stérilise ce catalyseur de l’intelligence qu’est la mémoire, et empêche la maturation démocratique des sociétés. Certains artistes apportent leur soutien à ces politiques suicidaires sur le plan de la création, souvent en se positionnant en concurrents de leur mémoire : dans le jazz, certains parlent de « vieux jazz » ou de « jazz moderne », avec tout ce que cela comporte de nuances péjoratives par opposition aux « musiques actuelles », supposées créatives parce qu’elles sont du jour. Penser que les rééditions empêchent la vie des disques d’aujourd’hui, légiférer pour cela (l’allongement des droits d’auteur et droits voisins), consiste à s’ériger en juge de ce que chacun veut et peut écouter car la technologie le permet.
Le fait que des états fabriquent des artistes officiels « actuels » en les subventionnant sous couvert d’aider la culture (les régimes totalitaires ont été précurseurs en la matière, sans ce prétexte pervers et infondé), le fait que des entreprises imposent des artistes par des campagnes publicitaires, pour lesquelles les bobos écolos oublient de parler de manipulation mentale ou de pollution (et pourtant…), privent le public et les artistes de la possibilité d’un choix, forcément varié, démocratique, et attentent à l’indépendance indispensable de la création.
Cette rencontre d’une bureaucratie, qui se dit le plus souvent « de gauche », et des puissances économiques internationales classées à droite par nature, est la recette d’un système assez largement accepté, opérant autant pour la culture de masse que pour celle des élites. C’est aujourd’hui universel, qu’on parle d’art, de culture, de sport, de charité, de politique ou de consommation.
Que nos concitoyens soient de moins en moins conscients de ce que sous-tend une vision démocratique (sur le plan politique, de l’art, du mode de vie, etc.) est bien le signe que Villon, Rabelais, Molière, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, 1789, la laïcité, Hugo, Dumas, Zola… sortent progressivement de la mémoire collective construite siècle après siècle, cette mémoire déconnectée du pouvoir, donc subversive. Dans ce contexte étendu à la planète, on comprend mieux cette volonté des pouvoirs de désactivation de la mémoire, par l’extension des barrières législatives et financières, voire, plus primitivement, religieuses comme le rappelait Patrick Frémeaux dans son analogie afghane. Car pour les pouvoirs, il s’agit de faire échec à ce jugement de l’histoire et du temps que permet la mémoire, en fait une sagesse collective naturelle qui, siècle après siècle, et malgré ces pouvoirs, puise dans ses racines la force accumulée de conquérir la lumière. C’est souvent grâce à l’œuvre de savants passeurs de relais auxquels appartient par exemple Patrick Frémeaux. Le jazz, en tant qu’art, en est, encore une fois, un bel exemple si l’on considère que ses créateurs, les Louis Armstrong, Robert Johnson, Charlie Parker et des centaines de milliers d’autres, sont passés au travers de l’invisibilité et de l’oubli promis grâce à une capacité de transmission-accumulation de mémoire exceptionnelle, souvent orale. On pourrait le dire des expressions tziganes ou juives qui doivent, plus qu’on ne pense, à cet oral affranchi d’une matérialité contrôlable.
Dans les siècles en effet, cet échange avec le passé constructeur d’avenir a été rendu difficile par la perte ou la destruction des sources, l’autodafé, les difficultés de conservation, les lenteurs des communications, les barrières de langues, l’instrumentalisation-révision de l’histoire… On peut lire à ce sujet le bon ouvrage Aristote au Mont St-Michel de Sylvain Gouguenheim.
Aujourd’hui, ce travail de préservation a été porté à un sommet de sophistication technologique par une quête qui relève d’une volonté de mémoire de l’humanité presque biologique tant elle est ancestrale. Il faut donc voir dans cette politique de confiscation de la mémoire par les pouvoirs actuels une nouvelle étape de leur intelligence perverse qui n’est pas sans rappeler les précurseurs totalitaires du XXe siècle. Il faut voir dans la propagande, la mode, l’obsolescence organisée, l’entassement des lois, la concentration, les monopoles, l’inflation « culturelle »… les moyens de cet accaparement.
C’est d’autant plus dangereux pour la démocratie que l’explosion démographique des soixante dernières années et la délocalisation technologique sans conscience ont déstabilisé en peu de temps les fragiles valeurs de rationalité et d’humanisme du monde occidental. Le besoin d’éternité ferait bien de s’exprimer dans des œuvres de l’esprit plutôt que dans une débauche démographique non assumée - en France aussi - et porteuse de guerre, de corruption, d’asservissement.
N’en déplaise à l’histoire officiellement correcte du jour, c’est dans les valeurs démocratiques de cet occident décrié que les peuples ont d’abord puisé les arguments de leur indépendance-libération, leurs conquêtes sociales. Aujourd’hui, ils retournent à leurs archaïsmes, faute justement d’une mémoire vive du passé prérépublicain, précolonial occidental ou présoviétique, pourtant sordide. Des puissances plus jeunes surgissent à la mémoire sélective et courte - pas démocratiques - une conquête, pas un don -, corrompues, obscurantistes et cela parce qu’elles n’ont pas mémorisé leur propre histoire.
Les nouvelles alliances entre des concentrations multinationales devenues incontrôlables, qui ont bâti leur richesse sur la technologie permise par la rationalité des démocraties, et ces dictatures ne promettent rien de bon. C’est le cas du monde arabe. La Chine aussi nous donne le spectaculaire exemple de la rencontre entre deux mondes apparemment opposés, où un communisme hégémonique très Chine impériale a rencontré le capital multinational pour le développement d’une société très inquiétante : totalitaire, militariste et efficace ; une première à cette échelle démographique.
Ce sont ces raisons parmi d’autres qui permettent de mieux comprendre qu’un des principaux enjeux de pouvoir aujourd’hui réside dans la maîtrise juridique et matérielle de la mémoire. La réécriture permanente de l’histoire des faits, des arts et des idées à l’aune de l’actualité par des penseurs asservis (des mondes universitaire, économique et médiatique…) comme la maîtrise des droits d’auteur nécessite cette confiscation, participent de ces mécanismes de déclin planétaire de la démocratie. Certaines concentrations, comme le groupe Lagardère en France, ont d’ailleurs fondé leur stratégie sur ce pari, cet accaparement.
Le jazz est mémoire, il n’est que ça, comme nous le rappellent encore de jeunes artistes côtoyant de vieux artistes dans l’excellence et la complicité. En France et en Europe, il souffre sur les plans artistique et économique depuis des années d’une politique de négation de son passé. Sa force a longtemps résidé dans l’éparpillement d’un public, sur plusieurs générations, à la surface du globe, dans la variété de ses passeurs de mémoire, dans la pluralité internationale incontrôlée de sa production, dans la limite de son échelle : pas de star system, pas de grandes salles, pas de ventes de masse, mais un effort continu, une production de biens durables, comme on dit, une politique de rééditions de qualité. Le jazz reste un havre de démocratie. Mais il y a urgence à ce que les amateurs, les artistes et les quelques professionnels francs-tireurs et résistants prennent conscience du contenu politique de leur passion, de leur pratique, de la vague négationniste qui se profile, des pratiques nuisibles à leur passion (l’insinuation du star system, du pouvoir, de l’institution, la perte des savoirs…), s’ils souhaitent prolonger la belle histoire qu’ils ont reçue en héritage. Pour les droits voisins, soutenir Frémeaux, c’est préserver la mémoire, résister à la normalisation…
< Yves Sportis >
En post-scriptum, nous avons une pensée admirative pour un homme de cinéma, Dino Risi, mort le 7 juin dernier, à 91 ans, dont l’œuvre raconte, à travers la peinture de l’Italie, ce XXe siècle comme aucun autre metteur en scène, avec une lucidité cruelle qui n’a jamais renoncé au sourire (Les Monstres, Le Fanfaron, Au Nom du peuple italien, Vedo nudo, Rapt à l’italienne, Valse d’amour et beaucoup d’autres). On gardera dans le cœur Une Vie difficile et Parfum de femme, « ses » éblouissants acteurs les Alberto Sordi, Vittorio Gassman, Ugo Tognazzi, Nino Manfredi qu’il aimait tant… avec lucidité : « J’ai failli devenir psychiatre, puis j’ai compris après six mois dans un asile de fous que ce n’était pas pour moi. Je suis certes resté dans un asile de fous mais celui-ci est plus amusant. ».
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