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Marc Thomas

25 nov. 2015
4 décembre 1959, Paris - 25 novembre 2015, Paris
© Jazz Hot n°673, automne 2015




Le 27 novembre dernier à l’occasion du concert des Trente ans du Petit Journal Montparnasse, les amoureux du Big Band de Claude Bolling maintenant dirigé par Vincent Cordelette avec Philippe Milanta au piano, n’ont pu entendre Marc Thomas interpréter, avec le talent qu’on lui connaît, «La Belle vie»1 du compositeur et chanteur, autre fidèle de l’établissement, Sacha Distel. C’est que l’avant veille, le 25 novembre, il avait été découvert mort dans son appartement2. Marc n’a pas eu le temps de fêter ses 56 ans.


Marc Thomas était, en effet, né le 4 décembre 1959 à Paris dans une famille atypique: «Je suis métis: Antillais Guadeloupéen par mon père, d’origine Lituanien et juif par ma mère», précisait-il. Et il ajoutait, pour compléter le tableau: «Mes parents, et surtout mon père Guadeloupéen formé par la radio The Voice of America aux Antilles avec Glenn Miller, Cab Calloway, Benny Goodman, Duke Ellington... écoutaient le jazz de la grande tradition. Mes parents sont de grands fêtards; il y avait toujours beaucoup de monde le week-end à la maison... et j’écoutais cette musique. Et j’ai reçu cette éducation inconsciente»3. Ceci expliquait que gamin, à 4 ans, il chantait «par cœur les solos d’Ella Fitzgerald, sans rien comprendre bien sûr»3; commentaire/réflexion d’un homme de la quarantaine à l’époque, bien conscient en fait de ce patrimoine culturel, tant au plan de la musique que de la sociabilité.

Marc Thomas se présentait lui-même comme «saxophoniste chanteur de jazz»4. «Je joue du saxophone comme je chante. Chanter pour moi est naturel»3 disait-il. En sorte que, tout enfant, il se sentit attiré par la musique. Mais ce n’est que vers l’âge de 15 ans qu’il franchit le pas et commença à apprendre le saxophone: «Nous habitions au 7e étage d’un immeuble, et au rez-de-chaussée il y avait un monsieur qui donnait des cours de saxophone, de violon, de flute… je suis allé le voir et… Par contre, j’ai toujours aimé le jazz»4. Pour faire comprendre sa passion qui témoignait d’une maturité précoce, il précisait: «J’ai immédiatement été attiré par le jazz, par le son, le rythme, naturellement. A 12 ou 13 ans, alors que les copains écoutaient les Who, je faisais à l’école des exposés sur Ellington; les professeurs étaient d’ailleurs très surpris de ma connaissance de cette musique.»3

Marc Thomas, 2004 © Félix Sportis



Il ne mit pas longtemps à se rendre compte, d’une part, de la nécessité de travailler la matière musicale du jazz et, d’autre part, de l’indispensable fréquentation de son milieu5. A 16 ans, il s’inscrivit au CIM rue Brézier, Paris (XIVe), où son parcours musical fut guidé par Michel Roques et Jean-Claude Fohrenbach, deux maîtres français du ténor; ne s’en contentant pas, Marc travailla également l’alto. A la fin des années 1970, il était devenu un musicien sinon accompli du moins averti; c’est d’ailleurs «Fofo» qui lui confia la responsabilité de le remplacer à La Pinte en 1978. Dans la foulée, il remporta le concours de La Défense en 1979 et, une seconde fois, en 1981. Au début des années 1980, Marc Thomas commençait à être très demandé. Il travailla alors avec les musiciens français de tout le spectre jazzique de l’hexagone; avec différents groupes, en particulier entre 1980 et 1986 avec Urban Sax, dont il expliqua longuement le rôle et l’importance pour sa propre carrière mais également dans la politique culturelle de la France dans le premier septennat de François Mitterrand6. Il collabora aussi à Black Label pour deux albums et joua, pour un autre, avec Ludovic de Preissac. Il fut compagnon d’Henri Guédon, de Jérôme Savary, aux côtés de Sonny Rollins, de Lee Konitz, Billy Hart, Marva Wright, Houston Person, Michel Graillier, Luidgi Trussardi, Charles Bellonzi, Georges Arvanitas, Emmanuel Bex…

Il ne se désintéressa pas pour autant du chant; il s’y attacha de plus en plus sérieusement, participant à l’éphémère épopée de La bande des Fous, en 1992, avec Jean-Loup Longnon, Daniel Huck et Michel Graillier. Au Centre d’Information Musical (CIM), dont il devint professeur à partir de 1992, il rencontra plusieurs personnalités françaises de premier plan dans le domaine du chant: Christiane Legrand, Jean-Claude Briodin, Mimi Perrin. Avec elles, il apprit, disait-il, «ce qu’était la musique dans sa globalité, dans sa philosophique: la manière d’être, la vie, le jazz!» Marc participait parallèlement aux petites formations vocales qui se constituaient au sein du CIM. Car, avoir travaillé un instrument lui avait également ouvert d’autres horizons dans sa manière de concevoir le chant qu’il travailla très sérieusement avec une dame de référence, Geneviève Rex. Saxophoniste, il prit la dominante «chanteur», manifestant son attrait pour le répertoire des crooners. A la fin des années 1990, à la demande d’Alain Cramois alors patron du Bilboquet, il participa au trop bref projet Black Jack Quartet3 en compagnie de Jacky Samson, Bibi Louison et Lucien Dobat, quartet d’Antillais sur lequel chacun comptait beaucoup pour relancer sa carrière en crise, comme celle de la plupart des musiciens de jazz à l’époque. «Nous avons une sensibilité commune, qui nous rapproche et qui explique que nous en soyons là; ce n’est pas un hasard non plus. Sans quoi notre rencontre ne serait que furtive, éphémère, celle d’un soir. Or notre première soirée a été une rencontre explosive par la musique et par la sensibilité de chacun. Nous n’avions pas répété pour jouer trois heures au Bilboquet lors de notre première soirée, durant l’été 1996. C’est la sensibilité antillaise de chacun qui nous permet d’approcher et de comprendre la musique syncopée. Nous n’avons pas de question à nous poser, ça part tout seul»3 expliquait-il. En 1998, il participa au lancement de la comédie musicale Gospel sur la Colline, à laquelle il est resté fidèle jusqu’à la veille de sa mort; il en obtint une nomination aux Victoires de la Musique en 1998. Et c’est à partir de cette période qu’il devint membre permanent du Big Band de Claude Bolling, partageant les parties vocales avec, «l’autre voix de l’orchestre»7, Faby Médina dans des duos, très comédies américaines, particulièrement prisés du public.

Marc Thomas ne cessa jamais de poursuivre une carrière jazzique personnelle; en compagnie de jeunes musiciens français talentueux comme le trompettiste Nicolas Folmer, le tromboniste Jean-Christophe Vilain, les pianistes Guillaume Naud, Vincent Bourgeyx, les contrebassistes Jean-Luc Arramy et Gildas Boclé, les batteurs Vincent Frade et Andrea Michelluti … Il enregistra en leur compagnie plusieurs albums de qualité qui ne rencontrèrent malheureusement pas le succès mérité, les labels n’ayant, peut-être pas, les moyens économiques d’une promotion suffisante: Le soir en 2002, Love Songs en 2010, Shining Hours en 2011, Quai West en 2013, Pardon My French en 2014. Quoi qu’il soit, l’art vocal de Marc Thomas gagnait à être reçu en direct.

Guillaume Naud (p), Marc Thomas (voc), Cédric Caillaud (b), Vincent Frade (dm), Plais des Congrès, Antibes-Juan-les-Pins, 2004 © Félix SportisMarc Thomas nous laisse seize albums enregistrés. Cette œuvre touche à de multiples formes de musique, mais les cinq gravés sous son nom ne concernent que le jazz. Le monde du spectacle avait l’habitude de le présenter comme le «crooner français». Sa belle voix de baryton n’était pas étrangère à cette renommée; lui-même reconnaissait ses penchants8. Cependant le musicien, comme le chanteur, dépassait largement le seul statut d’entertainer; ce serait faire bon marché de son immense talent de jazzman tout simplement: qualité de la mise en place dans le discours, le swing de son phrasé et même son habileté à le suggérer lorsqu’il chantait «out». Fallait-il une grande rigueur rythmique au musicien, de nature plutôt généreuse pour se contraindre à «peu de notes bien posées». Marc était un des rares français, avec Daniel Huck et Jean-Loup Longnon entre autres dans des registres différents, à maîtriser le langage si particulier du scat. Que ce soit sur le plan instrumental ou vocal, il possédait un art consommé de l’articulation de la mélodie. C’était un lyrique, sensible à la beauté de la romance, dont il savait mettre en valeur, par des effets de retard ou de nuances d’intensité, tous les ressorts du pouvoir émotif: dans la simplicité, dans l’économie de moyens! Même s’il se laissait aller à plus de libertés sur son instrument, on retrouvait ces mêmes constantes dans son style instrumental9. Il faisait certes volontiers référence à Dexter Gordon ou Stan Getz10, mais sa manière empruntait d’avantage au classicisme de Hawkins (ts) ou de Carter (as) qu’à l’imagination prolifique de Lester ou de Bird; qu’il chante ou qu’il joue, Marc aimait à s’appuyer sur la fondamentale de l’accord; il en éprouvait un besoin, proche de la jouissance, pour souligner la logique harmonique du thème, quitte à en donner un commentaire mélodique façon Bean.

Le personnage était complexe. Héritier d’une tradition familiale «fêtarde», donc ouverte aux autres, mais également exigeante dans ses traditions d’accueil, il éprouvait à la fois beaucoup de mal à contenir sa générosité spontanée et à vaincre une timidité tout aussi authentique. Conscient du caractère hétérogène de sa culture, de son éducation, il percevait les aspects apparemment contradictoires et parfois déroutants de sa personnalité pour qui ne connaissait pas son expérience vécue. Il en tirait une philosophie généreuse et respectueuse des autres: «Mes racines plurielles me permettent de comprendre les gens dans leur diversité, de les aimer comme ils sont», disait-il; ce n’était pas posture! Car derrière des attitudes de «grande gueule» qu’il se donnait parfois, sorte de protection contre l’environnement narcissique du spectacle qui était le sien, l’homme était sérieux lorsqu’on prenait le temps de converser avec lui. Il possédait même une grande finesse d’analyse et surtout des trésors de sensibilité qu’il semblait préférer –parce qu’en tant qu’artiste il n’éprouvait plus la nécessité de s’en cacher– réserver à ses interprétations. C’était souvent beau, parfois émouvant.

Nous n’aurons plus le plaisir de parler d’Ella, de Duke et autres Stan Getz ou Dexter Gordon avec Marc Thomas. Ce fou de jazz aimait tellement les musiciens qu’il finissait souvent par oublier qu’il faisait lui-même partie de leur grande famille. L’équipe de Jazz Hot est très triste de la disparition prématurée d’un artiste talentueux et chaleureux qui chantait avec tant de sincérité et de vérité «La Belle vie», dans laquelle il croquait à pleines dents.

Nous partageons la peine de Micheline, sa mère, la tristesse de Vincent, de Jean-Luc et de Guillaume, ses amis, et le chagrin de tous ceux qui l’ont aimé comme il était, fier et humble.

La cérémonie d’inhumation était prévue au cimetière du Père Lachaise, à Paris, lundi 7 décembre 2015.
Félix W. Sportis
texte et photos


1. Marc Thomas Quartet au Petit Journal Montparnasse le 1er avril 2014, à l’occasion de la sortie de son album Pardon My French: Marc Thomas (voc), Vincent Bourgeyx (p), Gildas Boclé (b), Andrea Michelutti (dm).
2. Inquiets de son silence téléphonique inhabituel avant ce concert, ses amis et collègues avaient alerté les autorités. Il semblerait qu’il soit décédé d’une crise cardiaque quelques jours avant.
3. Félix W. Sportis, 
Black Jack Quartet, Jazz Hot n°549 avril 1998 p 8-9.
4. Marc Thomas, Le Jazzman: https://www.youtube.com/watch?v=xPTI9CvVH-0&list=PLj_dn8vZPupoAsQ6QbaV-0HnZs3128jZh.
5. «Tu travailles seul; tu vais ton petit bonhomme de chemin, mais tu apprends aussi sur le tas. Tu vas faire le bœuf et j’ai eu l’occasion de jouer avec d’excellents musiciens comme Lee Konitz, Billy Hart… des gens très connus dans le jazz et quand tu es bien reçu, ça te permet d’apprendre beaucoup de choses avec eux». In Marc Thomas, Le Jazzman (ibid.).
6. «A cette époque-là, c’était un groupe qui était très subventionné par M. Jack Lang et donc par M. François Mitterrand. On a fait beaucoup de voyages. On est allé jouer à l’Exposition Universelle de Vancouver, pour la première partie de Miles Davis en Finlande. J’ai connu pas mal de pays grâce à ce groupe. Ce groupe n’était pas musicalement très important au niveau de la musique, mais au niveau du nombre, nous étions une trentaine de saxophones».
7. Expression qu’affectionne Claude Bolling pour présenter ses musiciens au public.
8. «J’étais attiré par les thèmes romantiques, les chansons, le lyrisme de la mélodie des crooners», Jazz Hot n°549.
9. «Et j’ai commencé la musique par le saxophone, Stan Getz, Lester Young, Dexter...», Jazz Hot n°549..
10. «Je préfère peu de notes mais qu’elles soient bien pleines, bien posées, la retenue dans la musique. On n’a pas besoin de déballer son savoir pour dire quelque chose».




Discographie

Leader
CD 2002. Marc Thomas, Le Soir, Black & Blue 287.2
CD 2003. Marc Thomas Quartet, Quai West, Ze Famous Productions
CD 2009. Marc Thomas Sessions, Love Songs, docnaud prod.
CD 2011. Marc Thomas New Quartet, Shining Hours, Amazone
CD 2014. Marc Thomas, Pardon My French, Ze Famous Productions












Sideman
CD 1987. Black Label, Tierra, OMD 1519
CD 1991. Black Label, Blue Light, OMD 4795
CD 1991. Papa Wenba, Le Voyageur, Real World Records 20
CD 1994. Luigi Trussardi, Vendredi 14, Elabeth 612017
CD 1996. 6 ½, New York – Paris – Nice, Dreyfus 36584-2.
CD 1999. 6 ½, Toi ma vie, Virgule 5 Productions V5P99081
CD 1999. Claude Bolling Big Band, A Tone Parallel to Harlem, Fremeaux & Associés 499
CD 2000. Claude Bolling Big Band, Paris Swing, Milan Records 80484-2
CD 2006. 6 ½ - Six voix dix doigts, Chante Claude Nougaro, Ames
CD 2009. Claude Tissendier Coutissimo (avec Michele Hendricks & Marc Thomas), A Basie Vocal Celebration, Frémeaux & Associés 518
CD 2010. Warsaw Paris Jazz Quintet & Orchestra Symphonic, Perfect Girls & Friends, Chopin Symphony Jazz Project, Blue Note Pologne