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Jacotte Perrier

29 nov. 2012
22 novembre 1924, Paris – 29 novembre 2012, Paris

Jacotte Perrier

Née le 22 novembre 1924, Marie-Jacques Perrier, dite « Jacotte », s’est éteinte le 29 novembre à Montmartre dont elle était une enfant. Chanteuse et comédienne durant son jeune âge, elle connu surtout une longue carrière de journaliste de mode. Mais c’est le jazz et de précieuses rencontres – que seul le Paris des années folles rendait possible – qui ont initialement marqué Jacotte Perrier, élevée au son du jazz par des parents, Robert (héritier d’une maison de soierie) et Madeleine, amoureux des arts et qui, musiciens amateurs, se piquaient de composition. Ces derniers l’inscrivent en effet dans l’orchestre pour enfants d’Albert Jeanneret (le frère de Le Corbusier) qui, adepte du Suisse Jacques Dalcroze, fait jouer les petits sur des instruments de récupération, comme les cartons à chapeaux ! Tandis qu’à l’âge de 6 ans ses grands-parents l’emmènent au Théâtre de l’Empire, à un concert de Jack Hilton. Jacotte Perrier remporte un peu plus tard un radio-crochet organisé par Jean Nohain ce qui la conduit à participer à plusieurs galas. En outre, Monsieur et Madame Perrier fréquentent le Paris des arts de l’Entre-deux guerres : Joséphine Baker ou encore le compositeur Jean Tranchant qui les fait rencontrer Michel Warlop et Stéphane Grappelli qui deviennent des proches de la famille. « Stéphane Grappelli était un être exquis, séduisant, à la fois gentleman et faubourien. Humain, observateur, il conservait une modestie nullement en rapport avec son extraordinaire virtuosité. (…) Très prévenant, il m’entoura d’attentions délicates durant toute mon enfance et même d’initiatives touchantes après le décès de mes parents. À son retour d’Angleterre, il séjourna quelque temps chez ma grand-mère paternelle, dans le quartier de l’Europe, et la charmait en jouant sur son Gaveau. » (1) De fil en aiguille, Django Reinhardt devient également un familier des Perrier : « Lorsque les deux compères venaient ensemble chez nous, en voisins, à brûle-pourpoint, nous avions alors deux pianos à queue, un Erard et un Steinway qui se faisaient face. Stéphane s’asseyait à l’un, mon père à l’autre, et tous deux démarrant sur l’introduction d’un blues en vogue, ou sur leurs compositions personnelles, s’envoyaient les signes-repères que partagent les musiciens pour se retrouver sur le même accord. Si Django était présent, il s’asseyait sur le bord du sofa et improvisait selon sa fantaisie. Stéphane et lui échangeaient aussi ces regards complices, heureux d’une communion jamais prise en défaut. Django laissait éclater sa joie en un immense éclat de rire et réclamait "Un Calva !" » (1)
Devenu son « parrain spirituel », Jean Tranchant emmène la jeune Jacotte dans ses tournées en province ou dans des soirées privées où ils chantent en duo. Il lui compose des chansons dont « Salades de l’Oncle François » qu’elle enregistre avec Stéphane et Django en 1937 ! « A première vue, Django c’était le véritable gitan, dans sa présentation, son physique, ses vêtements, dans sa manière d’être, et il avait une gouaille tout à fait particulière, mais c’était aussi un prince : très courtois, il avait une noblesse, une espèce d’aristocratie en lui qui était tout à fait étonnante par rapport à son aspect premier ; on ne pouvait pas lui marcher sur les pieds, il avait une idée de lui-même, et une fierté naturelle. C’était un intuitif, il avait ce côté primitif qui lui faisait ressentir les choses et soit il était très bien avec les gens soit il voulait s’en aller tout de suite. Vous ne pouviez lui imposer aucune norme sociale, il vivait à sa guise, selon son inspiration, et faisait ce qu’il voulait faire comme il voulait le faire ; on ne pouvait s’attendre à quoi que ce soit de normal et d’établi de sa part. Stéphane et lui se comprenaient avec les yeux, c’était fabuleux de les voir : c’était une osmose totale sur le plan de la musique,  une manière vraiment intuitive de correspondre, et ils adoraient rire, ils étaient comme des gosses, ils prenaient même des fous rires tous les deux. Très différents l’un de l’autre, ils se complétaient aussi sur le plan humain : Stéphane savait comment prendre Django, et ce n’était pas facile, il avait des états d’âme et était sans discipline, ne s’occupant pas de l’heure. Le jour de notre enregistrement, pour s’assurer de sa présence, mon père et Stéphane sont allés le chercher dans sa roulotte, où, chapeau sur la tête, il se faisait servir son petit - déjeuner. Il planait, ce n’était pas un homme d’affaires, les questions d’argent étaient toujours accessoires pour lui. En fait de conversation, le souvenir que j’ai de lui, c’est : sa musique, sa guitare, sa musique, sa guitare, … ». (2) Autre anecdote, Jacotte Perrier racontait comment son père, invité à dîner à l’Elysée avec le directeur de cabinet de Vincent Auriol, Jacques Kosciusko, était parti avec lui en voiture chercher Django car il souhaitait l’entendre. Lorsque la voiture officielle rentra au palais présidentiel avec le guitariste, ce dernier cru que le salut militaire du planton de service lui était adressé !
Entre 1936 et 1939, Jacotte se produit trois fois par semaine à la radio, chantant, jouant (notamment avec Mouloudji) pour des sketches et des « réclames ». Elle accompagne également à ces occasions des orchestres de jazz, comme ceux de Jo Bouillon, Jacques Météhen ou encore Aimé Barelli. Pendant ce temps, Madame Perrier, férue de poésie, adapte en français, pour les éditions Francis Day, les textes des standards américains. Robert, Sonia et Charles Delaunay font également partie des relations artistiques du couple Perrier qui retrouve chaque mercredi à la Brasserie de Graf, place Blanche, les peintres cubistes tel Matisse. A la mort de Robert Delaunay pendant l’Occupation, c’est à Robert Perrier que Sonia vend plusieurs aquarelles destinées à composer des imprimés sur des tissus. La guerre terminée, les activités jazz de la famille Perrier reprennent de plus belle : une centaine d’officiers américains – amenant avec eux les fameux « V-Discs » - se succèdent au domicile pendent la Libération ! Passée l’euphorie de la victoire, Jacotte Perrier commence à travailler dans la haute couture, puis comme hôtesse d’accueil « V.I.P. » pour des compagnies aériennes avant se consacrer à la presse de mode et de décoration où elle exerce pendant près de cinquante ans, collaborant à de très nombreuses publications et voyageant fréquemment. 
Le jazz est pourtant toujours resté présent dans la vie de Marie-Jacques Perrier qui, a 80 ans, avait enregistré un album d’une trentaine de compositions de ses parents, Echos du R. 26, notamment accompagnée par Philippe Milanta.
 
Jérôme Partage
(avec l’aide précieuse d’Anne Moyon)

 
Notes
(1) Texte autobiographique de Jacotte Perrier : « Dans mes biberons il y avait du jazz ».
(2) Entretien réalisé par Anne Moyon en 2003.

Photo © Archives Marie-Jacques Perrier