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Patrick Saussois 25 sep. 2012
Paris, 24 juin 1954 - Paris, 22 septembre 2012


« Ma culture est parisienne. Je suis né à Paris et j’y ai toujours vécu. Ça se sent, autant dans ma façon de parler que dans ma façon de jouer.  (…) Quand je pense à Paris, Paris ma ville, à son esprit, à sa culture populaire, celle qui suinte de ses murs, celle des images de Doisneau et des poèmes de Prévert, je sais que l’âme de Django est là. »
Patrick Saussois 1

Patrick Saussois, né à Paris le 24 juin 1954, s’en est finalement allé dans la nuit du 21 au 22 septembre, à Paris, à reculons, comme pour nous dire qu’il avait tant aimé la vie. Cela faisait trois ans en effet qu’il était dans un état de paralysie totale suite à un accident vasculaire cérébral,
avec encore une forme


de conscience lui permettant d’écouter de la musique, mais plus d’y participer avec sa chaleur, son énergie, son intelligence et la grande culture, érudite, qu’il avait construite lui-même au hasard de ses rencontres et de sa curiosité insatiable..On a beau être habitué au temps qui passe, il est des nécrologies qu’on n’aimerait jamais avoir à faire ; celle de Patrick, un copain, une rencontre et une amitié, est de celle-là, et pourtant je ne peux que penser que c’est mieux ainsi, après ces trois années d’enfermement dans l’univers médical d’un esprit, d’un personnage d’une énergie peu commune. De ses origines mixtes (la Bretagne et les gens du voyage), il avait conservé un amour pour la liberté jusqu’à l’excès si l'on peut dire. Il n’a jamais épargné son temps, ses forces, sa santé pour vivre son engagement, pour jouer, pour construire des projets mais aussi pour donner du temps à l’amitié, au bout de ces longues nuits qu’il appréciait (on se souvient de soirées délicieuses au Bistrot de l’Eustache, de jams chez Cécile, et de bien d’autres moments de convivialité), nuitées toujours un peu trop arrosées, où nous parlions de nos passions, de nos histoires, de cinéma, d’Histoire et de politique (c’était un amoureux de la polémique et de la contradiction pour le plaisir de la conversation), de musique la plupart du temps avec des éléments concrets, sonores, car, en discophile et amateur de musique invétéré, il possédait une merveilleuse discothèque-médiathèque qui lui ressemblait par son contenu, réunissant ses amours, le jazz bien sûr, la guitare, Django, Grant Green, Henri Crolla, la chanson française, l’accordéon, le cinéma… Il se délectait à sortir les moutons à cinq pattes, ses disques rares les soirs d’amitié autour d’une table comme le font les vrais amateurs de jazz depuis toujours.
Patrick Saussois était encore plus que ça : nous avons souvent évoqué dans le privé et dans Jazz Hot son parcours et ses projets, pas par amitié complaisante mais parce qu’il avait pris une place importante dans la sphère du jazz en France, le vrai, celui qui vit en marge, en créant les conditions de son indépendance qui garantit la sincérité de son message et d’une vraie liberté de création, en se trouvant au centre d’une redécouverte de l’héritage de Django et de son œuvre dans le courant des années 1990. Ces motivations ont réuni indéfectiblement Patrick Saussois et Jazz Hot pendant la vingtaine d’années qu’ont duré nos parcours parallèles.
Il avait ainsi créé un monde dans une des traditions du jazz qui réunit l’histoire au sens noble, le sentiment et l’expression, le jazz, Django, l’accordéon de Jo Privat dont il avait été l’un des accompagnateurs, et qui se raccordait à l’histoire de Jazz Hot naturellement par une communauté d’esprit, d’histoire à partir bien entendu des inévitables Django Reinhardt et Stéphane Grappelli, mais aussi Gus Viseur, et de tout ce qui été pénétré de l’esprit du jazz à travers le monde. Le musette et la grande chanson française depuis Jean Sablon, Charles Trenet, des années 1930 jusqu’à Aznavour, Brassens, entre autres, auquel il rendit un bel hommage discographique, l’un des plus intéressants. Patrick Saussois défendait l’idée  – et il avait raison – qu’il peut y avoir une grande chanson de variété, populaire, comme ce fut le cas en France, sous réserve qu’on conserve les racines et la liberté de création, que le commerce ne prenne pas le dessus sur la création.
Patrick Saussois a eu un parcours multiforme : guitariste accompagnateur de talent, directeur de revue de jazz (Jazz Swing), directeur de label et même dans les années 2000 distributeur (Djaz Records), producteur de disques, guitariste soliste d’une érudition remarquable 2, passant des univers de Django à ceux de Grant Green sans faiblesse, compositeur, arrangeur, chef d’orchestre et bien entendu créateur-catalyseur dès le début des années 1990 d’une synthèse musicale réunissant ses amours en musique, une vision personnelle d’une originalité et d’une force dont peu ont pesé l’importance en raison de coteries parisiennes assez mesquines, d’un manque de sensibilités des programmateurs, de la critique et parfois des musiciens. Mais ses disques comme ses concerts ont toujours rencontré l’adhésion enthousiaste du public, et c’est au fond cela qui lui conservait son énergie.

Elevé dans le monde des forains à laquelle s’était convertie une famille modeste, il n’ignorait rien des rudesses du travail et du métier de musicien, et jouait fréquemment dans les bars, pour ne pas perdre de vue ses origines, avec toujours une forme d’inquiétude et de prudence qui ont servi ses projets. Sous ses dehors populaires, modestes abordables et toujours le sourire aux coins des lèvres, Patrick Saussois avait une grande ambition, pas forcément de guitariste au sens étroit, malgré son plaisir d’instrumentiste, ni même de musicien. Non, il pensait à la musique, à l’art, à la création avec une dimension populaire, c’est-à-dire lui permettant de réunir ses racines et ses amours et de communiquer avec un public naturel, populaire refusant le snobisme et les apparences pour lui préférer l’authenticité ; pour le percevoir, il fallait bien évidemment être capable d’en parler avec lui, mais aussi d’écouter la musique de son Alma Sinti, ses concerts, allant du jazz le plus blues à la tradition de Django ou aux grandes chansons de la tradition populaire, souvent teintées de jazz par l’histoire. Sa synthèse était en fait la permanence de sa création multiforme, avec comme élément central Alma Sinti à cause de son amour pour Django, mais pas servile car si on l’écoute avec attention, ce n’est pas du Django revisité, mais du Patrick Saussois : jazz, swing, musette et chansons populaires, avec son esprit parisien. Il avait cette capacité à réunir autour de lui des talents de tous niveaux, de haut niveau comme Daniel Colin, Georges Arvanitas ou Dany Doriz comme des musiciens jeunes ou simplement possédant « l’état d’esprit », pour donner à sa musique cette humanité et cette dimension populaire. Il était un catalyseur d’énergie, au fait de beaucoup d’aspects par ses multiples rôles (producteur, musicien, chef d’entreprise), et ses capacités extraordinaires lui ont aussi naturellement valu des jalousies. Le monde du 
jazz en France (critique et festivals) ne lui a certainement pas rendu la reconnaissance que son art et son énergie méritaient, même s’il y eut de beaux événements (La Huchette) ou au Festival Django Reinhardt de Samois où il a fait partie du comité de programmation.
A côté de son amour de Django, c’est souvent à La Huchette qu’il cultiva, en vedette programmée ou simplement en jam pour le plaisir, la dimension jazzistique de son art de la guitare, faisant danser les habitués sans faiblesse et se frottant aux
grandes pointures de passage ou de la place (Georges Arvanitas, avec qui il cultiva une vraie amitié), de toutes sensibilités, avec une aisance qui soulignait sa connaissance du jazz sous toutes ses coutures. Il avait fini par constituer un tandem amical toujours facétieux avec Dany Doriz.
On l’avait surnommé « La Sauce », et si ce n’était pas très élégant, ça correspond bien à sa capacité de mêler des ingrédients de l’univers de la musique à Paris des années 1930 à nos jours, pour en faire quelque chose de personnel,
très expressif, où la nostalgie n’excluait pas l’humour, où le swing se mariait au musette, reprenant le fil de l’histoire de ses anciens, de ses maîtres qu’il s’agisse de Django et Gus Viseur, Oscar Alleman ou de Jo Privat.
Patrick Saussois a enfin été un ami de Jazz Hot, du premier jour où j’en ai repris la direction, sans aucune faiblesse, et sa solidarité reste le signe d’une droiture d’attitude dont il n’était pas toujours convaincu qu’elle fasse partie de la « panoplie » humaine, mais dont il a donné un bel exemple pourtant. Ce chapitre, éthique, était aussi l’un de nos thèmes de discussion récurrents.
Enfin, Patrick Saussois, c’est pour nous également Lodie Serrano, sa compagne, sa complice, pendant ces 20 ans, avec tout ce que cela implique d’humanité. Nous les avons côtoyés chez eux à Montrouge, pour des soirées sans fin, suivis, aimés, l’un et l’autre, depuis que nous les connaissons. Nous l’avons encore rencontrée depuis l’accident survenu à Patrick, période difficile pour elle comme on peut l’imaginer, comme pour Patrick. Elle nous a donné l’occasion d’un dernier salut à Patrick, très émouvant et impressionnant comme on s’en doute, et aujourd’hui nous pensons à elle qui a traversé une partie déterminante de la vie – le bon, le moins bon, les joies, les peines et le dramatique – en compagnie de Patrick, un artiste, qui aimait la musique, le jazz, les guitares, le cinéma, la vie…
Dans ce moment triste bien qu’attendu, l’équipe de Jazz Hot partage la peine de Lodie, de ses proches, des amis qui ont fait partie de la bande à Saussois comme Jean-Claude Bénéteau, ceux d’Alma Sinti depuis l’origine comme Jean-Yves Dubanton, Jean-Claude Laudat, Samy Daussat, Stan Laferrière, mais il y en tant que nous arrêtons ici une énumération sans fin car Patrick avait tissé des liens de travail et d’amitiés au-delà des frontières, en Italie, Belgique, mais aussi aux Etats-Unis (Richie Cole entre autres).
Patrick nous manquait déjà depuis son accident, comme il manque au jazz. Il a laissé des disques, les siens et ceux des nombreux musiciens qu’il a aidé à produire, labelisé chez Djaz Records, distribué, et c’est une de ses contributions essentielles. Son souci de transmission, de laisser une trace pour le futur après avoir bénéficié lui-même de ce cadeau, souligne une générosité, une fidélité qu’il n’a jamais étalées, car au fond, c’était un modeste, comme celui de Brassens auquel la date de la disparition (22 septembre) nous fait aussi penser, dans un tout autre sens bien sûr.

Patrick va continuer de nous manquer comme c’est le cas depuis trois ans. Mais dans ce moment où il peut enfin reposer en paix après une épreuve terrible, nous ne pensons plus qu’à ces beaux souvenirs qu’il nous laisse, de musique autant que d’amitié, qu’à sa silhouette nature et populaire porteuse de tant de richesses.

Yves Sportis
Photo Ellen Bertet


Alma Sinti


1. Interview par Fred Loizeau, French Guitar
2. Patrick adorait les guitares qu’il jouait autant qu’il collectionnait (Favino, Di Mauro, Philippe Moneret, Selmer…). Il était gaucher et avait adopté une façon de jouer très personnelle avec les cordes inversées sur une guitare de droitier donc, les aigus en haut.

Patrick Saussois et Jazz Hot n°501, 1993 - Jazz Hot n°506, 1993 - Jazz Hot n°540, 1997 - Jazz Hot n°571, 2000 - Jazz Hot n°579, 2001 - Jazz Hot n°600, 2003 - Jazz Hot n°629, 2006 - Jazz Hot n°638, 2007 - Jazz Hot n°649, Automne 2009
On retrouve dans ces numéros l’importante discographie de Patrick Saussois.