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Des livres de jazz

10 nov. 2015
Novembre 2015
© Jazz Hot n°673, automne 2015




Eddie Condon on Record 1927-1972
. www.italianjazzinstitute.com. Genova, Italie, 2015.
Giorgio Lombardi propose la 3e édition de sa discographie détaillée d’Eddie Condon (bj, g, voc, leader), un ouvrage de 134 pages, préfacé par Ed Polcer, Maggie Condon, la fille, augmentée d’une biographie de présentation, et maintenant doublé d’un CD reprenant les mêmes éléments.
Ce beau travail de discographe est (ré)édité par l’Italian Jazz Institute, Genova (Gênes). Yves Sportis






Coltrane sur le vif.
www.lenkalente.com. Nantes, 2015.
Luc Bouquet propose, chez cet éditeur qui s’intéresse régulièrement au jazz dans des formats «rapides», un ouvrage de 152 pages, une redécouverte de John Coltrane à travers les enregistrements édités mais non préorganisés, baptisés «pirates», terme bien connu des amateurs de jazz. Il écrit n’avoir retenu que les enregistrements ayant donné lieu à une édition phonographique et commercialisés, y compris chez Impulse! – et en fait qui ne sont pas tous «pirates», ce terme sous-entendant qu’ils ne sont pas autorisés, ce qui n’était pas le cas. Le terme de «live» aurait mieux convenu. C’est une suite de chroniques d’enregistrements, qui retracent un parcours «vivant» du saxophoniste et de son légendaire quartet, souvent en tournée, qui s’augmenta d’autres illustres compagnons, Eric Dolphy ou Pharoah Sanders par exemple. C’est peu intéressant sur le plan de l’analyse musicale, en dehors de l’idée de rassembler les enregistrements live, mais ça n’est pas non plus original, le numéro spécial de Jazz Hot 1998 listant déjà ces enregistrements dans une discographie détaillée. Inutile de vous dire que les discographies de John Coltrane parues dans Jazz Hot (n°491-492, Spécial 1998 en particulier pour les plus récentes qui sont de plus illustrées) ne sont citées et donc sans doute connues, pas plus que la discographie fondatrice de David Wild (The Recordings of John Coltrane), ni celle aboutie de Yasuhiro Fujioka (John Coltrane: A Discography and Musical Biography), et comme l’auteur trouve fastidieuse la discographie en général (p.133), on s’interroge sur sa motivation à écrire un livre fondé sur la matière disque. Sans doute une maladresse d’expression mais qui en dit long sur le contenu et sur le manque d’approfondissement quand on prétend s’intéresser à John Coltrane, sujet déjà fort bien étudié. YS




Mulgrew Miller, The Book
(English-Français). www.henry-lemoine.com. Paris, France, 2015.

Les Editions Henry Lemoine, Collection HL Music, propose ce beau volume de 166 pages, réunies par Armand Reynaud et Jérémy Brun, une collection de master classes et de transcriptions du merveilleux et regretté Mulgrew Miller, l’un des très grands pianistes de notre temps disparu prématurément en 2013, en pleine force de la création. Préfacé par Laurent de Wilde, qui fréquenta Mulgrew Miller, c’est un ouvrage indispensable, un cadeau fait aux pianistes de jazz, aux musiciens, de jazz et pas seulement, parce qu’il évoque stylistiquement, par l’angle de la technique et de l’écriture musicale, le parcours d’un grand pianiste contemporain, aussi bien par ses influences et son parcours ou sa création personnelle que par sa manière de transmettre à d’autres. Belle idée. Mulgrew Miller Lives! YS




De Briques et de Jazz, le jazz à Toulouse depuis les années 30. www.atlantica.fr. Biarritz, 2014.

Charles Schaettel propose la mise à jour de son premier récit sur le sujet datant de 2001. C’est un bel ouvrage grand format (25x25cm), de 338 pages, préfacé à l’origine par Michel Laverdure, aujourd’hui par Jacques Aboucaya. Le contenu est d‘une grande richesse sur la vie du jazz dans le sud-ouest, avec une focalisation sur Toulouse et Montauban, comme sur la personne d’Hugues Panassié, grande figure locale d’importance internationale pour la diffusion du jazz, et sur Guy Lafitte, autre figure essentielle de la grande histoire du jazz à Toulouse et dans sa région. Beaucoup d’autres noms, célèbres et moins connus, émaillent ce récit, car Toulouse a été un des foyers du jazz, et à ce titre, de grands musiciens, américains, européens et français, s’y sont produits, ou parfois y ont vécu.
Cette histoire, un peu désordonnée et fâchée avec la chronologie, non qu’elle soit fausse, mais parce que le récit ne la suit pas et fait d’incessants allers-retours, est une collection de récits et d'anecdotes de multiples témoins, et a le mérite de les réunir ici pour la mémoire. Une iconographie exceptionnelle, des documents de toute nature, précieux, des témoignages et des citations nombreuses font de ce grand livre une belle découverte des racines du jazz en France, à Toulouse, et qui explique la résistance encore forte de cette belle aventure artistique et sociale du jazz en France. Le récit des vingt dernières années est moins «pittoresque» car moins passionné, mais reste précieux pour se souvenir que le jazz a encore une descendance active, même si ce type d’ouvrage incline à la nostalgie. YS




Melba Liston, in Black Music Research Journal
, vol. 34, No 1, printemps 2014, Chicago, 170p. www.press.uillinois.edu/journals/bmrj.html
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Cette revue universitaire semestrielle consacre un numéro entier à l’œuvre et à la personnalité exceptionnelle de Melba Liston, à sa place et son importance dans le monde (afro) américain. Melba Liston est surtout connue des amateurs de jazz en France pour sa longue collaboration avec Randy Weston, comme musicienne et arrangeuse. C’est d’ailleurs Randy Weston lui-même, grand admirateur et collaborateur de la tromboniste qui nous a fait parvenir ce numéro spécial, avec une petite dédicace.
Pour rappel, en dehors de son parcours aux côtés de Randy Weston qui s’étend de la fin des années 1950 aux années 1990, Melba Liston, est née à Kansas City, Missouri, le 13 janvier 1927 et elle est décédée le 23 avril 1999 à Los Angeles, où sa famille s’était installée en 1937, et où elle a étudié le trombone, et écrit ses premiers arrangements pendant la Seconde Guerre. Elle a fait partie des orchestres de Gerald Wilson (1944-47), Count Basie (1948-49), Billie Holiday (1949, 1955), Dizzy Gillespie (1950, 1956-57), Quincy Jones (1959), dirigé aussi diverses formations, féminines parfois, puis se consacre à l’arrangement (Dexter Gordon, Johnny Griffin, Milt Jackson, Mary Lou Williams, Elvin Jones, Archie Shepp, Art Blakey, Oliver Nelson, Freddie Hubbard, Jimmy Smith, Shirley Scott…) et à l’enseignement (Brooklyn, Harlem, Watts).
Ce rappel situe l’importance musicale de cette grande arrangeuse du jazz, et explique aussi sa relativement faible notoriété, puisqu’elle est une femme…
C’est cet oubli coupable que répare ce bon numéro de la BMR, institution qui a hérité des archives de la grande Melba Liston. Plusieurs contributions de tous ordres, sociologique, politique, artistique, musical, viennent rappeler l’importance de la grande femme que fut Melba Liston, femme du jazz mais aussi qui a joué un rôle dans l’émergence des femmes afro-américaines dans le monde du jazz, dans le monde afro-américain dans son ensemble et dans le monde américain tout court au fond.
On rappelle d’abord de quoi est constitué le fonds Melba Liston, puis plusieurs contributions viennent rappeler les étapes de cette vie hors du commun: les collaborations avec Dexter Gordon (par Maxine Gordon), avec Randy Weston, par Lisa Barg, mais aussi le séjour de cinq ans en Jamaïque dans les années soixante où elle enseigne à l’Université, et encore des partitions écrites par Melba Liston et analysées par Geof Bradfield, ou enfin son enseignement politique dans la lutte des femmes («D'abord vous êtes musicienne de jazz, puis vous êtes noire, puis vous êtes une femme. Je suppose que ça descend comme ça. Vous êtes le bas du tas…» Melba Liston, 1983).
Le monde du jazz comme le monde afro-américain sont des mondes d’hommes, et cette lutte implicite pour la dignité humaine que constitue cette expression ne s’est pas toujours étendue aux femmes, si ce n’est quand certaines d’entre elles, les plus fortes, comme Bessie Smith, Mary Lou Williams, Billie Holiday, Rosetta Tharpe, Melba Liston, etc. –elles sont nombreuses– sont venues étendre cette revendication à leur réalité de femmes dans une cercle d’hommes. A cet égard, le fonds Melba Liston témoigne, mieux que tout autre car c’était une femme de caractère et d'archives, de ce qu’était la condition des femmes afro-américaines, y compris dans le jazz. Une autre facette de ce que dépeint dans ses romans Toni Morrison. Il est vrai que les musiciens, les musiciennes afro-américaines en particulier, envisagent leur expression sous un angle particulier dont les racines sont encore et pour quelques années ou siècles encore, à vif. Ce qui explique aussi, c’est une évidence, la différence d’expression entre tous ceux et celles qui «pratiquent le jazz», selon qu'ils appartiennent à l'une ou l'autre de ces strates sociales, ou parfois à l'ensemble (jazz, afro-américaine, femme). YS




The Freedom Pirnciple, Experiments in Art and Music, 1965 to Now
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www.mcachicago.org et www.press.uchicago.edu. Museum of Contemporary Art Chicago/University of Chicago Press, Chicago-London, 2015, 266p.
Si on ne comprend pas la diversité et la complexité du jazz (quelles que soient ses appellations) depuis ses origines, il faut parcourir cet ouvrage de Naomi Beckwith et Dieter Roelstraete, une autre histoire de l’AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians) depuis 1965, cette fois écrite sous l’angle de l’esthétique et du politique, dans ce savant mélange, frisant le vaudou, globalisant toutes les expériences et les expressions sans classement, du moment qu'elles émanent d'une communauté devant être reconnue, ici la communauté afro-américaine de Chicago, sans appréciation, dont a le secret le monde américain et afro-américain.
Cet ouvrage reprend donc en vrac, autour de l’aventure creative déjà polymorphe de l’AACM, 50 ans d’histoire de la création expérimentale à Chicago (musique, peinture, sculpture…), le tout resitué dans le contexte politique local, tendu entre communautés.
L’organisation de la pensée européenne, et française en particulier, a du mal à se repérer dans ce type d’ouvrage, exubérant et dépaysant comme l’Amérique, bien qu’une chronologie-bouée de sauvetage existe en fin d’ouvrage, bienvenue donc, remontant à 1922 où l’inventeur du jazz autodésigné Jelly Roll Morton débarque à Chicago (pourquoi pas l'arrivée de Joe King Oliver?). Son contenu est à lui seul explicatif de l’aspect éclaté de la pensée des auteurs.
Mais le mérite de ce beau livre, richement illustré, est bien là, de faire sentir (plus que comprendre) que le monde afro-américain, et donc le jazz, sont d’une complexité extraordinaire et qu’il faut parfois beaucoup d’humilité, de recul, de hauteur et de connaissances, dans un spectre très large (politique, économique, artistique, historique, culturel, etc.) pour l’aborder sans dire trop de bêtises, sans se perdre ou y perdre les autres, ce qui n’est pas forcément le cas de ce livre.
Quoi qu’il en soit, cet ouvrage totalement «free» (The Freedom Principle) est une performance (au sens américain) en soi et un bon témoignage de cette peu ordinaire histoire de l’AACM et plus largement de Chicago, du jazz et des Etats-Unis. YS




Blue Note, le meilleur du jazz depuis 1939.
www.editionstextuel.com. Editions Textuel, Paris, 400p., 2014.
Verve, le son de l’Amérique.
www.editionstextuel.com. Editions Textuel, Paris, 400p., 2015
Après le temps de La Grande bouffe du regretté Marco Ferreri, voici venu le temps de l’overdose éditoriale, sous la forme de deux ouvrages de Richard Havers, une entreprise à lui tout seul de collectes d’images et d’informations mal digérées, traduits par Christian Gauffre. Raconter Blue Note et Verve, à grand renfort d’images, pourquoi pas ? C’est ambitieux, encore faut-il en avoir les moyens autres que financiers (culturels, intellectuels).
La collecte de données et d’images, façon reportage TV, et leur mise en vrac avec un jus de littérature n’a jamais été une pensée, a fortiori un ouvrage. L’histoire de la production phonographique aux Etats-Unis, de deux grands labels et de personnages aussi emblématiques qu’Alfred Lion, Francis Wolff ou Norman Granz, aurait mérité un peu plus de respect et de travail de réflexion, surtout quand on dispose d'une telle matière sur le plan quantitatif et de moyens.
Ce qu’il faut dire de ces «beaux» gros livres (27 x 21), c’est qu’on n’a pas lésiné sur la quantité iconographique, qui donne parfois l’indigestion, et que les textes sont conçus comme un récit TV sans discernement, sans fil conducteur, toujours trop vite écrit. En fait, c’est la version américaine de l’ouvrage de Luc Bouquet, donc mieux imprimé, surabondamment documenté: des textes médiocres, une pensée vide et déstructurée, ici dans une débauche de moyens par opposition au livre de Bouquet. Au lieu de mourir de faim par le vide comme ici, on meurt d’obésité comme là-bas. Le galimatias historique de Havers et une tonne de photogravure ne peuvent masquer un objet de (sur)consommation courante, le pillage et le dévoiement d’une belle histoire à des fins commerciales. Le jazz à l'ère du tourisme de masse et de la surpopulation. YS