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Au programme des chroniques
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Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2017


Andrea Motis
Emotional Dance

He's Funny That Way, I Didn't Tell Them Why, Matilda, Chega de Saudade, If You Give Them More Than You Can, Never Will I Marry, Emotional Dance, You'd Be so Nice, La Gavina, Baby Girl, Save the Orangutan, I Remember You, Senor Blues, Louisiana O Els Camps De Coto
Andrea Motis (voc, tp), Ignasi Terraza (p), Josep Traver (g), Joan Chamorro (b, ts, fl), Esteve Pi (dm) + Joel Frahm (ts), Warren Wolf (vib, marimba), Scott Robinson (bs), Joel Frahm (ts), Perico Sambeat (ss, as), Cafe da Silva (perc), Gil Goldstein (acc)

Enregistré du 25 au 30 mars 2016, lieu non précisé

Durée: 1h 02' 26''

Impulse! 0602557317947 (Universal)

Andrea Motis
He's Funny That Way

He's Funny That Way, If You Give Them More Than You Can, I Remember You
Andrea Motis (voc, tp), Ignasi Terraza (p), Josep Traver (g), Joan Chamorro (b), Esteve Pi (dm) + Joel Frahm (ts), Warren Wolf (vib), Scott Robinson (bs)

Enregistré du 25 au 30 mars 2016, lieu non précisé

Durée: 13' 27''

Impulse! 0602547485106 (Universal)


Andrea Motis, née en 1995 à Barcelone, a commencé à 7 ans la trompette puis elle fut révélée dans le très swing Sant Andreu Jazz Band de Joan Chamorro, au sax alto et surtout à la trompette, ce qui lui a donné très tôt l'occasion de se frotter à des jazzmen d'expérience comme Pepe Robles, Wycliffe Gordon, Bobby Gordon, Dick Oatts. C'est toute la différence de l'enseignement de Chamorro –par rapport aux institutions dites de jazz d'Europe–, il y forme des swingmen/women sur un partage avec les aînés. D'où la déception relative à l'écoute de ce premier album d'Andrea Motis, chez Impulse!, dans lequel le swing n'est pas toujours convié. De plus la chanteuse a, ici, pris le pas sur la trompettiste, et nous avons déjà plus que beaucoup de jeunes chanteuses à la voix charmante! On pourra donc se contenter du EP He's Funny That Way, extrait de l'album Emotional Dance. Ce qui ne signifie pas que ce soit mauvais. La voix d'Andrea Motis est bien sûr plaisante, mais il est exagéré de la comparer à celle de Billie Holiday car il n'y a pas la charge émotionnelle de Lady Day. Par contre, Andrea évoque bien Eddie Jefferson par sa façon de phraser dans «Baby Girl» (en re-recording elle tient la trompette dans le background). Notons que l'introduction au sax ténor de Joan Chamorro est un délice d'expressivité et l'accompagnement d'orgue bien venu. C'est la meilleure ballade de l'album. A l'inverse, «If You Give Them More Than You Can» composé par Andrea Motis est soporifique et Perico Sambeat au soprano est d'un «modernisme» convenu épouvantable (pire encore dans «Matilda»). Andrea Motis sauve le titre avec son solo de trompette. Elle a aussi signé «Save The Orangutan», du pur hard bop où tous les solos sont bons (Ignasi Terraza comme toujours, Motis, Frahm). Trois titres sont chantés en catalan dont «La Gavina» avec le coltranien Joel Frahm. Parmi les meilleurs titres: «He's Funny That Way» (excellents solos de Terraza, Traver, Robinson, Motis), «Never Will I Marry» (solos de Motis, Terraza superbe! Notons que Sambeat est plus supportable à l'alto), «You'd Be so Nice» (belles prestations de Motis, Robinson qui font aussi une alternative avec Esteve Pi) et «I Remember You» (bons solos de Wolf et Motis). Ignasi Terraza qui est le meilleur soliste, est aussi le compositeur d'«Emotional Dance», une jolie ballade. Andrea Motis, invitée en mai 2017 à la Conférence de l'International Trumpet Guild, a une bonne sonorité charnue, parfois au timbre un peu sombre comme un bugle, un phrasé jazz, un jeu sans surcharges en notes et sans effets dans l'aigu. Si elle veut bien se concentrer sur le jeu de trompette, nous tenons un beau talent.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Jazz Ladies
1924-1962

Lil Hardin Armstrong, Mary Lou Williams, Hazel Scott, Dorothy Donegan, Yvonne Blanc, Barbara Carroll, Marian McPartland, Jutta Hipp, Lorraine Geller, Terry Pollard, Patti Brown, Pat Moran, Toshiko Akiyoshi, Joyce Collins, Lovie Austin, Dolly Jones, Blanche Calloway, Mills Cavalcade Orchestra, Valaida Snow, Melba Liston, Mary Osborne, Clora Bryant, Kathy Stobart, Shirley Scott, Dorothy Ashby, Vi Redd, Ina Ray Hutton, International Sweethearts of Rhythm, Hip Chicks, Ivy Benton, Vivien Garry, Beryl Booker.
Enregistré entre novembre 1924 et le 22 mai 1962, Chicago, New York, Londres, Hackensack, Paris, Livingston, Los Angeles, Frankfurt, Boston, Camden, Stockholm, Hollywood

Durée: 3h 47' 37''

Frémeaux & Associés 5663 (Socadisc)


Le livret nous affirme qu'«à la ségrégation noir/blanc vient s'ajouter celle homme/femme». C'est vrai, mais la seconde fut en art, la plus marquée. La misogynie avait court d'égale manière dans les deux communautés. Le texte peut laisser à penser que les difficultés des femmes musiciennes ne se sont manifestées que dans les milieux jazz. Faux. On lira la page 19 de ma préface au DVD-Rom Le Monde de la Trompette et des Cuivres, où je soulève aussi, contrairement au texte du livret, la vraie question pour les instrumentistes: existe-t-il une particularité expressive féminine? Cette bonne compilation écarte les chanteuses qui n'eurent pas à souffrir de cette mise à l'écart, sans doute parce que les timbres de voix et maniérismes amènent la touche féminine qui n'existe pas chez l'instrumentiste. Nous nous félicitons de trouver Dolly Jones, Valaida Snow, Clora Bryant (tp) et Melba Liston (tb). Engagée par Dizzy Gillespie, cette dernière raconte dans To Be or Not to Bop la condition féminine (p. 402): «une fois à New York, j'ai entendu des commentaires du genre; 'Bon Dieu, mais pourquoi a-t-il fait venir de Californie un trombone femelle?'». Après que l'orchestre ait déchiffré un arrangement de Melba: «Ils ont tous dit: 'C'est bien ce qu'a fait la petite mère, là'. J'étais devenu la petite mère au lieu de la femelle». Voici les perles de cette compilation. D'abord une entorse à la règle car Lil Hardin Armstrong apparait comme chanteuse (Teddy Cole, p) dans «Doin' The Suzie-Q» où brillent Joe Thomas (tp) et Chu Berry (ts).

Sinon le CD1 est évidemment consacré aux pianistes. Mary Lou Williams est sous l'influence de Willie Le Lion Smith dans «Swingin' for Joy». Hazel Scott démontre que femme et swing vont bien ensemble dans «Embraceable You». Notons le solo de Charles Mingus et l'alternative entre Hazel et Max Roach dans «The Jeep Is Jumpin'». Dorothy Donegan donne un bon «Over the Rainbow» (1957) et Terry Pollard une plaisante version de «Laura» (1955). Une des têtes de turc de Boris Vian était Yvonne Blanc qui prouve avec ce «Limehouse Blues» qu'il avait tort (bons solos de René Duchossoir, g et Arthur Motta, dm). Marian McPartland donne une belle alternative avec Joe Morello dans «Four Brothers» tout comme Lorraine Geller avec Bruz Freeman dans «Clash by Night». Le «Poinciana» de Lorraine Geller en solo est bien. Entourée d'Ed Thigpen (dm) et Peter Ind (b), Jutta Hipp est excellente dans «Horacio». Le travail de Roy Haynes (dm) et Oscar Pettiford (b) sert à merveille Toshiko Akiyoshi dans «Pee, Bee and Lee». Le grand Frank Butler (dm) est derrière Joyce Collins dans «Just in Time».
Le CD2 est consacré aux instrumentistes divers, néanmoins il y a une chanteuse, Blanche Calloway (influence d'Ethel Waters dans «Mosery») à la tête d'un bon big band (deux titres réédités en Classics 783). On commence par les combos de Lovie Austin (titres réédités en Classics 756), «Steppin' on the Blues» (Tommy Ladnier, cnt) et «Frog Tongue Stomp» (j'avais déjà signalé que c'est Al Wynn et non Kid Ory, tb, et probablement Jimmy Cobb, cnt). On n'est pas sûr que ce soit Dolly Jones l'excellente cornettiste dans «That Creole Band» (et ce n'est pas Barney Bigard, ss-ts). Elvira Rohl (tp) participe aux faces du Mills Cavalcade Orchestra (solo un peu fragile dans «Rhythm Lullaby») avec un groupe vocal féminin. Deux trompettistes-chanteuses connues sont là, Valaida Snow et Clora Bryant. Valaida est bien entourée dans «High Hat, Trumpet and Rhythm» (Freddy Gardner, ts, réédité en Classics 1158) et elle prend un solo de trompette fragile mais bien senti dans «My Heart Belongs to Daddy» (réédité en Classics 1122). Des deux titres de Clora Bryant, «This Can't Be Love» est le meilleur. Elle y prend un solo solide qui ne la distingue en rien d'un collègue masculin. Dans «Mischevious Lady» du quintet Dexter Gordon, excellent (réédité en Masters of Jazz 156), Melba Liston est encore débutante et les progrès sont nets dans «My Reverie» avec le big band Dizzy Gillespie (cf. supra) où elle vaut largement le niveau d'un Slide Hampton. «The Throlley Song» par son ensemble de trombones (Bennie Green, Al Grey, Benny Powell) est de premier ordre. Les deux titres de Mary Osborne (g) en quintet sans souffleur (Tommy Flanagan, Danny Barker, Tommy Potter, Jo Jones) sont d'un haut niveau. Kathy Stobart (ts) a un son pulpeux dans «Gee Baby» (avec Humphrey Littelton) comme Lockjaw Davis dans un décapant «Land of Dreams» avec l'organiste Shirley Scott, également remarquable en trio dans «All of You». Comme le piano, la harpe est considérée comme un instrument pour les femmes [sic]. Dorothy Ashby, harpiste pas très swing, est illustrée dans deux titres, «Aeolian Groove» (Frank Wess, fl, Eddie Jones!, b, Ed Thigpen!, dm) et «With Strings Attached» (Terry Pollard, vib). Nous avons connu Vi Redd (as, voc) en vedette de Count Basie. Elle a un style bien venu, proche de celui d'Eddie Vinson («If I Should Lose You», «I'd Rather Have a Memory Than a Dream» avec Herb Ellis, g).
Le CD3 est dévolu aux ensembles féminins. Ina Ray Hutton et les International Sweethearts of Rhythm laissent des films (disponibles sur YouTube). Le personnel de ces Melodears de Hutton est imprécis (sax baryton, vibraphone). La même trompettiste intervient avec classe en solo dans «Wild Party», «24 Hours in Georgia», «Witch Doctor» de Hutton (Elvira Roth?). Cinq titres pour les Sweethearts c'est justice. Même punch que tous les swing bands masculins de cette période 1944-45. En solo, l'extravertie et solide Tiny Davis (tp, née en 1909) et surtout l'expressive Vi Burnside (ts, née en 1915: «Vi Vigor»!). «Striptease» permet d'apprécier Marjorie et L'Ana Hyams (vib, ts) et surtout Jean Starr (tp, ex-Sweethearts). Elle est une remarquable boppeuse, remarquée par Dizzy Gillespie, comme le prouve «7 Riffs with the Right Women» (Vicki Zimmer!, p). Rose Gottesman (dm) assure derrière Marjorie Hyams, Mary Osborne et Mary Lou Williams dans «Conversation» (1946). Les trios de Mary Lou Williams et de Beryl Booker ne méritent pas l'oubli. Gracie Cole, disciple d'Harry James s'illustre dans l'orchestre de variétés d'Ivy Benson (as). Deux des meilleurs combos féminins ont été retenus, celui de Vivien Garry (b) qui vaut pour Edna Williams (tp) et Ginger Smock (vln) (3 titres) et celui de Terry Pollard avec la boppeuse méconnue Norma Carson (3 titres)! Le livret donne de brèves biographies de certaines de ces dames qui nous font passer là un bon moment!
Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Laura Dubin
Live at the Xerox Rochester International Jazz Festival

Titres communiqués dans le livret
Laura Dubin (p), Kieran Hanlon (b), Antonio H. Guerrero (dm)

Enregistré: le 2 juillet 2016, Rochester (New York)

Durée: 1h 55' 46''

Autoproduction
(www.lauradubin.com)


Charl Du Plessis Trio
Baroque Swing Vol. 2

Titres communiqués dans le livret
Charl du Plessis (p), Werner Spies (b), Hugo Radyn (dm)

Enregistré le 26 juillet 2015, Ernen (Suisse)

Durée: 1h 03' 45''

Claves Recors 50-1609
(www.claves.ch)


Née à Rochester (New York), Laura Dubin, épouse du batteur Antonio H. Guerrero, n'est pas sans évoquer Oscar Peterson dans le meilleur des cas («This Could Be the Start of Something Big», «Something's Cooking», «Ode to O.P.» et «Green Arrow» de sa composition) et un peu Bill Evans («Waltz for Bill»). Mais elle n'a pas vraiment de style car elle peut aussi jouer «stride» (en solo: «Handful of Keys») et plonger dans le genre modal à la McCoy Tyner («Thunderstorm»). Elle signe pas mal de thèmes «Invention for Nina» évidemment inspiré par...Bach, le bluesy «Doc Z»). Laura Dubin s'est fait la spécialité de coupler des standards américains avec un auteur classique: Le Tombeau de Couperin / «My Favorite Things» (pauvres Ravel/Rodgers & Hammerstein), «Prelude to a Kiss» / Valse n°1 opus 64 (Ellington/Chopin), en solo et pas mal Reflets dans l'eau / «Our Love Is Here to Stay» (Debussy/Gershwin). Un gadget «easy listening». Ce peut être enfin le fait de «jazzer» une pièce classique (Sonate Pathétique n°8 de Beethoven). Elle a une bonne technique, c'est propre. Le trio est bien rodé, les musiciens sont soudés. Rien de désagréable, rien d'enthousiasmant non plus comme la plupart des produits labellisés «jazz», aujourd'hui. Deux CD c'est bien long, un seul aurait suffit.
Inutile de dire que jouer les compositeurs baroques en jazz (ou supposé tel) n'est pas nouveau! Ce fut même une mode autour de 1965. Puis notre Claude Bolling fut un pionnier de ce qu'on étiquette «cross over», genre qui est revendiqué par le trio sud-africain Charl du Plessis.
La formation a déjà donné un premier volume en 2013. Cette fois, elle s'en prend à Gershwin (sic), Gluck, Vivaldi, Haendel et inévitablement à Bach, un compositeur d'exception car même mal joué il reste plaisant! Ce sont d'ailleurs les œuvres de Bach qui se prêtent le mieux à cet exercice: la Toccata & Fugue en ré mineur retient l'attention et les musiciens y démontrent leur compétence. Les Inventions (ici n°8, 4, 13) ont toujours été travaillées par des jazzmen, notamment la n°4 qui figure dans un recueil de Bud Brisbois pour la trompette; ça swingue mieux quand on évite d'improviser dessus. Belle démonstration du batteur dans la n°4, mais c'est trop long. C'est intéressant quand on connait bien l'œuvre, pour l'avoir joué soi-même, descellant ainsi les contributions qui paraissent prétentieuses en comparaison de l'immensité de J.S. Bach. Le trio aborde aussi le Prélude et Fugue n°3 en do dièse majeur et propose une «New Jazz-Suite» en six mouvements conçue à partir de diverses compositions de Bach (extraits de Suites, des Variations Goldberg, de Cantates). L'extrait de la Suite en ré mineur de Haendel est choix qui fonctionne. La Mélodie d'Orphée & Eurydice de Gluck est superbe en elle-même et l'improvisation qui en découle est sans utilité. Dans le «Ballet des Ombres heureuses» tiré de la même œuvre, le trio swingue bien et le bassiste comme le batteur (aux balais) ont un talent réel. Ce domaine du «cross over» est très «easy listening». En d'autres termes plus français c'est de la bonne musique de variétés. On écoute sans déplaisir et on constate que ces pianistes improvisateurs en cherchant le respect et la musicalité, sonnent tous de la même façon dépassés qu'ils sont par la qualité thématique de ces compositeurs d'exception.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSébastien Troendlé
Boogies on the Ball

A la la, Winter Boogie, Boogaudébut Ragalafin, Woodywood Pecker Boogie, Tendinite Blues, Boogie On The Ball, Chapel Street Boogie, Grosse Gauche, Charlie's Boogie, Sorti du Four, Let the Left Hand Roll, African Dream, C'est Si Bémol, Quelques Flocons
Sébastien Troendlé (p)

Enregistré en décembre 2016 et janvier 2017, lieu non précisé

Durée: 1h 00' 42''

Frémeaux & Associés 8537 (Socadisc)

Nous sommes devant une avalanche de CDs de boogie woogie! Voici que Sébastien Troendlé (né en 1977) vient gonfler l'offre. Y-a-t-il une telle demande? Ceux qui achètent ces disques, souvent au détours d'un concert, consacrent-ils autant d'intérêt à Pinetop Smith, Cow Cow Davenport, Jimmy Yancey, Pete Johnson, Albert Ammons, Sammy Price, voir même Fats Domino? Non. Nous sommes dans une niche commerciale. Sébastien Troendlé sait en tirer profit. Après un Rag'n Boogie (Frémeaux & Associés 8507), la sortie de sa méthode de Boogie-Woogie (2016, éditions Henry Lemoine), cet ex-élève de l'Académie de Bâle et ex-enseignant à l'école de musique de Haguenau, nous propose quatorze de ses compositions boogie. Il déploie beaucoup d'énergie sans éviter la lourdeur («A la la», «Winter Boogie», etc). On en vient à regretter la pratique plus nuancée d'un Jean-Paul Amouroux. De toute façon le "grand public" n'est, aujourd'hui, pas apte à distinguer un dandy d'un bûcheron. Non pas que ce CD soit totalement dépourvu d'intérêt d'ailleurs: il y a de bons passages dans «Boogaudébut Ragalafin» (pour la fin justement qui tire vers le stride), le début low-down de «Tendinite Blues», la courte introduction perlée à «African Dream» et «C'est Si Bémol» dans le genre Pr Longhair / James Booker. Mais trop de boogie tue, sinon le boogie, la santé des chroniqueurs (tout au moins celle du signataire).

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Jean-Paul Amouroux
Plays Boogie Woogie Improvisations

Boogie Woogie Piano Solo, Boogie Woogie Train, Walkin' the Basses, Express Special, Warming Up The Steinway, Lazy Boogie Woogie, Boogie for Piano & Harpsichord, Shakin' and Stompin', September 23 Boogie, 88 Special, Barrel House Shuffle, Riffin' the Boogie, Boogie for Piano & Organ, Bluesin' the Boogie, Perpetual Boogie Woogie, JP Blues for Véronique, Rollin' the Basses, Boogie for Piano & Celesta, Boogie All Day Long, Shufflin' and Swingin', Marcal Boogie Woogie
Jean-Paul Amouroux (p, org, kb, celesta)

Enregistré le 23 septembre 1994, Paris

Durée: 1 h03' 46''

Black & Blue 851 2 (Socadisc)

Le hasard des éditions Black & Blue? C'est le second CD de Jean-Paul Amouroux en peu de temps. Le précédent a été chroniqué dans Jazz Hot n°678 de l'hiver 2016-2017 (enregistré en 2015)! Celui-ci a tardé à resortir (1994). A quoi bon une discographie aussi pléthorique? Quel que soit le talent de Jean-Paul Amouroux, ne vaut-il pas mieux écouter en priorité les fondateurs du genre tels Albert Ammons, Pete Johnson, Jimmy Yancey, Big Maceo, Memphis Slim, etc? Nous le pensons. La réédition de ces maîtres s'impose plus que celle-ci qu'Alain Balalas estime, dans le texte du livret, être «le meilleur de tous ceux de Jean-Paul Amouroux». Il est en effet bon parmi les milliers de disques d'un genre aussi réjouissant que monotone, même lorsque l'interprète sait, comme ici, y diffuser l'indispensable swing. Une qualité d'Amouroux est la stabilité de son tempo. Il fait au mieux pour varier les climats d'un titre à l'autre, et dans trois titres il sollicite le clavecin, le celesta ou l'orgue (pas mal) pour diversifier. Mais le genre est ce qu'il est. Nous aimons lorsqu'il y a un peu de tripes comme dans «Barrel House Shuffle», «Bluesin' the Boogie» (nuances) et surtout le beau «JP Blues for Véronique». Un disque pour les inconditionnels de Jean-Paul Amouroux et/ou du boogie woogie.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Rémi Toulon
Adagiorinho

Adagiorinho, Musset, Sambamaya, Elisa, Calle De Las Fiestas, Bagoola, Fuen, Tes Mots, Jogral, You Don't Know What Love Is
Rémi Toulon (p, ep), Sébastien Charlier (hca), Jean-Luc Arramy (b), Vincent Frade (dm), Zé Luis Nascimento (perc)

Enregistré: les 1er, 2 et 3 novembre 2016, Meudon (78)

Durée: 53' 52''

Alien Beats Records 17AB (Inouïe Distribution)

Un CD bien dans l'air du temps. Si Rémi Toulon (né en 1980) a été repéré et lancé par Jean-Pierre Bertrand et Fabrice Eulry c'est à son professeur, Bernard Maury, qu'il doit son orientation stylistique evansienne bien servie par sa formation classique («Tes Mots»). Les percussions sont là pour donner l'inévitable touche latine («Adagiorinho»). Il joue volontiers piano et Rhodes à la fois («Bagoola»). C'est plutôt agréable («Calle De Las Fiestas»). Jean-Luc Arramy a une belle qualité de son. Mais pour nous, qui nous ennuyons sans souffleur, l'attrait du disque est la présence de Sébastien Charlier (né en 1971), virtuose de l'harmonica diatonique Hohner dans six titres dont «Sambamaya», le dansant «Fuen» et le standard «You Don't Know What Love Is». Il expose fort bien le thème (un peu long à venir) d'«Elisa» de Serge Gainsbourg, l'un des trois titres qui ne soient pas de Rémi Toulon.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Dime Notes
The Dime Notes

Original Jelly Roll Blues, Alabamy Bound, Aunt Hagar's Children's Blues, Black Stick Blues, The Pearls, T'Ain't Clean, Otis Stomp, Si tu vois ma mère, The Camel Walk, The Crave, I Believe in Miracles, Ole Miss, Turtle Twist, What A Dream
David Horniblow (cl), Andrew Oliver (p), Dave Kelbie (g), Tom Wheatley (b)

Enregistré: le 6 juin 2016, Londres

Durée: 55' 48''

Lejazzetal Records 16 (www.lejazzetal.com)

Voici un disque bien enregistré et luxueusement présenté. Ces «disciples-exécutants» (selon l'expression de Dizzy Gillespie) sont bons, mais il est indispensable de ne se procurer un tel disque qu'après l'écoute intensive de «Black Stick» par Sidney Bechet avec les Noble Sissle's Swingsters du 10 février 1938 (Jazz Classics 632), des Red Hot Peppers de Jelly Roll Morton dans «Original Jelly Roll Blues» (avec Omer Simeon, cl, 16 décembre 1926) et «The Pearls» (avec Johnny Dodds, cl, 10 juin 1927) et de l'historique trio de Jelly Roll Morton avec Barney Bigard (cl) et Zutty Singleton (dm) («Turtle Twist», 17 décembre 1929, Classics 642). Si en effet, David Horniblow (beau nom pour un souffleur!) se réfère à Sidney Bechet, notamment dans «Si tu vois ma mère» (le discrètement efficace David Kelbie y est audible), nous ne trouvons rien de Barney Bigard, Johnny Dodds et surtout Jimmie Noone dans son jeu contrairement à l'opinion d'Evan Christopher, auteur du texte du livret. Il y a un peu de Simeon et d'Edmund Hall (growl dans «The Crave», autre composition de Morton). Nous n'aimons pas ses notes tenues avec trop de vibrato («T'Ain't Clean»), criardes («Turtle Twist») ou chevrotantes («I Believe in Miracles»). Et pourtant Horniblow, ex-élève en clarinette à la Guildhall School, a confronté sa belle technique à la fréquentation des vétérans Kenny Ball, Acker Bilk et Chris Barber. Ce quartet sympathique n'évite pas la caricature («Ole Miss» sautillant), mais c'est globalement un groupe qui devrait plaire aux animations off des festivals d'aujourd'hui. Parmi les points forts, il y a le bassiste londonien Tom Wheatley (qui slappe dans «Alabamy Bound»), le pianiste américain fixé à Londres, Andrew Oliver (il a étudié à New Orleans avant l'ouragan Katrina) partout excellent (notamment dans sa composition, «Otis Stomp») et l'intérêt porté à Jelly Roll Morton scandaleusement négligé de nos jours.).

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

L'Anthologie du Caveau de La Huchette
1965-2017

Titres et personnels détaillés dans le livret
Enregistré entre le 29 mars 1951 et le 8 mars 2017, Paris

Durée: 3h 48' 48
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Frémeaux & Associés 5676 (Socadisc)

Cet établissement historique à plus d'un titre mérite d'être salué! C'est à partir de l'automne 1948 que le lieu est converti par Maurice Goregues au jazz qui se danse. Dany Doriz en prit la direction en janvier 1970. Tout ceci est rappelé dans le texte du livret signé Jean-Michel Proust agrémenté de photos symboliques. La présente illustration sonore est plus que sympathique, tout ne relevant pas de prises sur le vif dans les lieux comme le magistral «Fireworks» par Roy Eldridge en duo avec Claude Bolling. Pour des raisons d'accès sans doute, il y a des absents tels que Al Grey, Cat Anderson, Harry Edison, Art Blakey, Rhoda Scott, Raymond Fonsèque, Géo Daly ou les New Old Sharks de Fred Gérard (1986) avec Roger Guérin (j'étais assis à ses pieds, importuné par les jupons de danseuses déterminées). L’équipe de Jazz Hot y a célébré à plusieurs reprise l’anniversaire de la revue, animations musicales à la clé (Brisa Roché, Sarah Morrow, Sylvia Howard, etc). Il suffit de lire la liste des intervenants pour se douter de l'hétérogénéité des genres bien que tous dansables. A côté d'un jazz on ne peut plus orthodoxe, il y a la proximité du yéyé (Mac Kac: «cette sacré télé», 1965, qui est le sax ténor?), de la chanson française («La Belle vie», «Un scotch, un bourbon, une bière», «La Mer» - instrumental, pas de vocal de Marc Fosset!), de la valse musette (Marcel Azzola, «Double Scotch») et du rock'n’roll (Mighty Flea Conners, «Shake Rattle & Roll», 1990, Claude Braud, ts; King Pleasure; Al Copley) qui, nous l'avons souvent écrit, est du jazz aussi. Les renseignements discographiques posent de mineurs problèmes. Par exemple, «Caldonia» du CD1 est par Alton Purnell (et non Turnell) également chanteur (bon solo de Boss Quéraud, tp), page 18 bugle ne prend qu'un «g», qui est trompette dans le titre de Jean-Paul Amouroux-Sam Wooyard (1976, François Biensan?), nous sommes privés du nom des membres du big band Lionel Hampton qui, certes, est la seule vedette (vib, voc) de ce «In The Mood» comme de celui de Jeff Hoffman, de l'identité du chanteur dans «Moanin'» (Duffy Jackson bien sûr – à noter les grands Georges Arvanitas, p, Eddie Jones, b), du guitariste avec Sweet System («Fever»), le trompette dans «On the Alamo» (Jérôme Etcheberry me semble-t-il). Il n'en est pas moins vrai qu'il y a beaucoup à glaner. Ainsi dans le CD1, Wani Hinder (ts) avec Milt Buckner (org) dans le «Boogie Woogie au Caveau de la Huchette» (1975), Michel Denis (dm) excellent avec Memphis Slim («Shake Rattle and Roll», 1977), Stéphane Guérault (ts) avec Wild Bill Davis-Kenny Clarke («Indiana», 1977), Bill Coleman («On Green Dolphin' Street», 1979), Alain Bouchet (tp) et Patrick Bacqueville (tb) avec Maxim Saury («La Huchette», 1981), Carl Schlosser (ts) dans l'Octet Dany Doriz (1990) et Yannick Singery (p) avec Jacky Milliet-Claude Luter (1991). Dans le CD2: Carl Schlosser tonique avec Wild Bill Davis-Dany Doriz-Sacha Distel, Claude Gousset (tb) avec Zanini, Patrice Galas (p) avec l'excellente Gilda Solve, le goodmanien Bob Wilber (Doriz, Arvanitas, Butch Miles, dm, Eddie Jones, b!), Patricia Lebeugle («Fanfreluche»), Finn Ziegler (vln), un boogie par Claude Bolling (2003), Philippe Duchemin («Good Vibes», 2004). Le CD3 est strictement XXIe siècle (2012-17) pour se convaincre de la survivance du genre à l'écart des incongruités festivalières, avec au gré des plages aux côtés de déjà vétérans (Scott Hamilton, Claude Tissendier, Boney Fields,...), de précieux irréductibles (Malo Mazurié, Sébastien Gillot, Ronald Baker, Jérôme Etcheberry, tp/cnt, Drew Davies, Michel Pastre, ts, César Pastre, Franck Jaccard, p, Philippe Petit, org/p, Sébastien Girardot, b, Guillaume Nouaux, François Laudet, Didier Dorise, dm, etc). Bien sûr Dany Doriz est omniprésent, c'est bien naturel et un plaisir au swing constant. Un coffret qui est bon pour la santé mentale des jazz fans... pour ne rien dire des pieds des danseurs.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Stan Laferrière Big One
A Big Band Jazz Saga

Dirty Rag (Ragtime, 1915), L'Oreille est hardie (Ballroom, 1923), To Bix (Collective Chicago, 1926), Slap That Band (Washingtonians, 1930), Jumpin' Count (Riff, 1935), Swing Swang Swung (Swing Clarinet, 1937), Glenn's Train (Train bounce, 1938), Clarinet Serenade (Moonlight, 1939), Harlem Jungle Jive (Jungle, 1940), Dizzysphere (Be-bop, 1945), Crazy Moon (Tenor Ballad, 1948), Cuban Scent (Bop latin, 1949), Deb's Darling (Big band ballad, 1954), Duke's Places (Groovy shuffle, 1956), Sorry For Lovin' You So (Crooner, 1958), Lalo's Waltz (TV Movie, 1960), Back to Roots (Soul, 1962), Funny Sixties (Bossa-twist, 1964), Climber Man (Modern ballad, 1970), Patouchamontoche (Funky, 1980)
Stan Laferrière (p, g, bj, dir), Benjamin Belloir, Mathieu Haage, Julien Rousseau (tp, flh), Anthony Caillet (tp, sousa), Nicolas Grymonprez, Cyril Dubilé, Bertrand Luzignant (tb), Jean Crozat (btb), Pierre Desassis, David Fettmann, Christophe Allemand, Olivier Bernard, Cyril Dumeaux, Frédéric Couderc (ss, as, ts, bar, bs, cl, fl), Sébastien Maire (b), Xavier Sauze (dm), Orlando Poleo (perc), James Copley (voc)

Enregistré en janvier 2017, lieu non précisé

Durée: 1h10’ 51’’

Frémeaux & Associés 8545 (Socadisc)

Une part de ces musiciens a joué dans le Big Band de la Musique de l'Air déjà dirigé par Stan Laferrière. L'éditeur ne prend même plus soin de donner le prénom des musiciens. Par ailleurs, nous avons indiqué dans la notice de cette chronique les sous-titres qui précisent un peu l'objectif du morceau, car il ne s'agit que de compositions originales de Stan Laferrière. Celui-ci nous livre aussi "son" histoire des big bands, dans le texte du livret. Heureusement, il est meilleur musicien qu'historien... On aurait aimé l'identification des solistes pour chaque titre, nous permettant ainsi de mieux connaître des artistes encore jeunes qui n'ont pas, pour l'instant, la notoriété des Louis Armstrong, Bix, Jack Teagarden, Benny Goodman, Dizzy Gillespie, etc. Le «Dirty Rag» est délicieux (presque trop swinguant pour évoquer 1915) avec un superbe solo de trombone (Nicolas Grymonprez?). Il est plaisant que l'on pense à Fletcher Henderson, en effet père du big band jazz avant qu'Ellington ne "se" trouve. On lui dédie un «L'Oreille est hardie» (belle astuce) qui "danse" bien. Belle qualité de son du trombone solo, solo de cornet...bixien (Mathieu Haage?) et un remarquable solo de ténor (Anthony Caillet, solide au sousaphone dans la rythmique). Le «To Bix» est une évocation parfaite du Gang (petite formation!) de Beiderbecke, avec saxo-basse. Le solo de cornet bixien est fin. La rythmique opte pour la contrebasse dès «Slap That Band» qui offre d'excellents solos de ténor, trombone et une belle écriture pour section de saxes. La rythmique devient basienne pour «Jumpin' Count» sur un tempo médium parfait pour le swing. On passe ensuite à une évocation de «Sing Sing Sing» et de Benny Goodman. Excellents solos de trompette avec plunger, ténor velu, trombone avec plunger dans «Glenn's Serenade» très Miller (comme l'évocation suivante genre «Moonlight Serenade»). Les tutti de trompettes avec sourdine sont très fins.
Le Big One démontre dans ce disque, outre une connaissance des styles, un haut niveau professionnel (richesse des nuances). Même si le style jungle est très antérieur à 1940, ce «Harlem Jungle Jive» l'évoque bien (bon solo de trombone!). On se doute à qui «Dizzysphere» s'adresse. A noter que le solo d'alto est plus dans la lignée Lee Konitz que Charlie Parker et le solo de trompette sonne comme du bugle (pas employé par les boppers de 1945). Beau travail du lead trompette en coda. Orlando Poleo participe évidemment à «Cuban Scent» très Machito et James Copley à «Sorry for Lovin' You So». «Crazy Moon» est un solo de ténor avec une qualité de son devenue rare chez les jeunes instrumentistes. Si Stan Laferrière revisite Count Basie («Deb's Darling») et Duke Ellington («Duke's Places» presque... marsalien en coda), il choisit aussi l'hommage à Lalo Schifrin («Lalo's Waltz»), Quincy Jones («Back to Roots», «Funny Sixties») et... Bob Mintzer («Patouchamontoche»). Peu importe si nous sommes très réservés sur la vision historique, la musique proposée est de qualité; c'est ce qu'on attend d'un musicien (historien et musicologue sont aussi des métiers). Un travail presque pédagogique qui devrait figurer dans les festivals pour nous aider à les supporter. Bravo à Stan Laferrière et au Big
One.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Claude Tissendier
Swingin' Bolling

Jazzomania, Blue Kiss From Brazil, La Belle et le Blues, Borsalino, Here Comes the Blues, When the Band Begins to Play Their Music, Dors Bonhomme, Just for Fun, Louisiana Waltz, Duke on My Mind, Take a Break
Claude Tissendier (as, cl, arr), Patrick Artero (tp, flh), Philippe Milanta (p), Pierre Maingourd (b), Vincent Cordelette (dm), Faby Médina (voc)

Enregistré les 12 et 13 avril 2016, Chérisy (28)

Durée: 51' 56''

Black & Blue 818.2 (Socadisc)

Ce sont toutes des compositions de Claude Bolling arrangées pour quintet par Claude Tissendier. L'idée vint à l'issue du dernier concert de Claude Bolling donné en trio (Maingourd, Cordelette) le 24 juin 2014 au Petit Journal Saint-Michel à Paris. Claude Tissendier et Patrick Artero étaient alors venus étoffer le trio et donner une suite à cette expérience s'imposait. Faby Médina, chanteuse de l'orchestre Claude Bolling depuis 2001, intervient dans «When the Band Begins to Play Their Music» (alias «Lazy Girl», paroles de Virginia Vee), «Louisiana Waltz» (tirée du film Louisiane) et «La Belle et le Blues» composé pour Brigitte Bardot avec des paroles de Serge Gainsbourg (belle prestation avec le plunger de Patrick Artero). Claude Tissendier est remarquable à l'alto avec ici quelques tournures à la Benny Carter («Jazzomania») et là, une sonorité dans la lignée de Johnny Hodges («Duke on My Mind» qui met en valeur Pierre Maingourd). Claude Tissendier ne sollicite la clarinette que dans «Borsalino» où Philippe Milanta surprend par un solo qui du boogie passe au stride puis à Erroll Garner. Nous n'avions pas remarqué jusqu'ici combien Patrick Artero se rapproche aujourd'hui de Bill Coleman par le son, le phrasé, les attaques, à la trompette parfois («Here Comes The Blues»; le basien «Take a Break» où le jeu de balais de Vincent Cordelette est la vedette) et surtout au bugle dans «Blue Kiss From Brazil» (bon solo de Maingourd), «Borsalino», «Just For Fun» (excellent solo de Milanta et belle alternative de Cordelette avec trompette, sax et piano). En revanche, dans «Dors Bonhomme», à la trompette avec sourdine harmon, Patrick Artero évoque le Miles Davis de L'Ascenseur pour l'échafaud (dialogue avec Tissendier) et du «Nature Boy» de Blue Moods. Une réussite collective et un hommage mérité à Claude Bolling.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSean Jones
Live From Jazz at the Bistro

Art's Variable, Lost then Found, Piscean Dichotomy, Doc's Holiday, The Ungentrified Blues, Prof, BJ's Tune
Sean Jones (tp, flh), Brian Hogans (as, ss), Orrin Evans (p), Luques Curtis (b), Obed Calvaire, Mark Whitfield Jr (dm)

Enregistré les 3-5 décembre 2015, St Louis (Louisiane)

Durée: 1h 04' 04''

Mark Avenue 1111 (www.mackavenue.com)

Sean Jones, diplômé de la Rutgers University, n'est plus un inconnu depuis son passage dans le Jazz at Lincoln Center Orchestra (six ans) et dans le groupe de Marcus Miller (Jazz in Marciac, etc). Il dirige un quartet comprenant Orrin Evans, Luques Curtis et Obed Calvaire depuis onze ans. C'est avec eux, et deux autres qu'il se présente ici en quartet ou quintet. «Art's Variable» est sensé saluer Art Blakey, sans doute de façon abstraite car Mark Whitfield Jr n'instaure pas un tempo; il commente en percussionniste. Le solo de Sean Jones à la trompette révèle une filiation de sonorité avec Freddie Hubbard. Il utilise le piston mi-course pour des effets et gère bien une tension crescendo vers l'aigu. La contrebasse ouvre «Lost, Then Found» en quintet avec Brian Hogans (ss). Cette fois le titulaire Obed Calvaire tient la batterie, mais le style est le même. Dans ce contexte modal sur tempo médium, l'improvisation est très libre. Sean Jones a une belle qualité de son au bugle. Le «Piscean Dichotomy» ne manque pas de dynamisme. Brian Hogans y joue de l'alto. Sean Jones et le groupe retrouvent là le style du Quintet Miles Davis de la deuxième moitié des années 1960. Une continuité rythmique sur tempo médium marque «Doc's Holiday» dans lequel Sean Jones improvise de façon libre avec des résurgences de Don Cherry et Booker Little. Le solo de piano qui suit, plus structuré, n'en paraît que plus "traditionnel" tout comme, ensuite, l'excellent solo de Luques Curtis. Brian Hogans n'intervient que dans le thème volontairement anfractueux (signé Orrin Evans), ce qui semble étonnant (la prise de concert serait-elle tronquée?). Bien sûr, «The Ungentrified Blues», sur tempo médium, est, pour nous, le meilleur moment du disque. Sean Jones y fait enfin une musique de tripes, enracinées, avec des effets bien venus (growl, note tenue, inflexions, notes répétées pour générer la tension, montées dans l'aigu bien senties). On notera que sa sonorité n'en paraît que plus belle notamment dans son deuxième solo plus détendu menant à une coda sobre (influence de Wynton Marsalis). Orrin Evans a compris que dans le blues, il ne faut pas compliquer le propos. Quant à Luques Curtis et Mark Whitfield Jr, ils assurent la continuité rythmique fermement. «Prof» qui porte l'influence d'Ornette Coleman période Atlantic, est une composition de Sean Jones qu'il a dédié à son professeur William Fielder. C'est un thème de quinze mesures (!) utilisant les quartes. Après un solo de Brian Hogans (as), Sean Jones déploie une virtuosité avec plus de pertinence. Mais l'arrivée d'une paisible ballade en quartet, «BJ's Tune», au thème simple et répétitif, jouée avec élégance au bugle, fait du bien (la coda est «Amazing Grace» ad libitum). Bilan? Comme à peu près toute la production actuelle, ce disque ne laissera pas de trace. Rien d'essentiel comme peuvent l'être encore, «West End Blues» par Louis Armstrong (1928), «Groovin' High» de Dizzy Gillespie (1945), «Stardust» par Clifford Brown (1955), «Booker's Waltz» de Booker Little (1961) ou «The Majesty of the Blues» de Wynton Marsalis (1988). La survie et la mort à la fois, viennent de l'académisme installé depuis que le jazz est enseigné. Sean Jones est d'ailleurs impliqué dans l'enseignement à la Duquesne University, l'Oberlin Conservatory of Music et actuellement au département des cuivres du Berklee College of Music. Il montre donc à ses élèves comment fonctionnent ses recettes. Mais Sean Jones, comme la majorité de ses confrères, n'a pas fait l'effort personnel d'un Wynton Marsalis ou d'un Nicholas Payton d'aller en profondeur dans l'héritage expressif des plus anciens. Tout récemment encore c'est Nicholas Payton qui a conseillé à Greg Tardy d'écouter Ben Webster, est-ce bien sérieux? Attend-t-on d'un artiste d'aujourd'hui et d'un enseignant qu'il débute la musique par Miles Davis? On écoutera ce disque pour «The Ungentrified Blues» et «BJ's Tune».

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Iñaki Salvador Trio
Lilurarik Ez

Ihesa, Dembora Es da Luzea, Kontatu Didate, Ezer Gabe, Diálogos con Miguel, Izarren Inguruan, Improvisación sobre Txoria, Txori, Variaciones sobre Baga, Biga, Higa
Iñaki Salvador (p), Javier Mayor de la Iglesia (b), Hasier Oleaga (dm)
Enregistré en avril 2010, San Sebastián (Espagne)
Durée: 1h 01’
Vaivén Producciones (www.vaivenproducciones.com)

Un petit rappel pour situer ce disque: Mikel Laboa (1934), médecin, psychiatre, musicien, figure incontournable de la chanson et de la culture basques, disparaît en 2008 laissant un immense vide. Le pianiste Iñaki Salvador, artiste trop peu visible, hors du cercle des jazzmen ou des amateurs de culture basque, qui a travaillé avec Laboa de nombreuses années, est invité en 2009 à lui rendre hommage par un concert. Iñaki s’attache à réaliser des versions des chansons que Laboa avait enregistrées dans les années 60 avec des textes de Brecht. Ce disque Lilurarik Ez est issu de ce projet et met en évidence les qualités pianistiques de Salvador. Le traitement des chansons, certaines selon une esthétique jazzistique, est particulièrement remarquable. Dans cette optique on appréciera tout particulièrement «Ihesa, Dembora Es Da Luzea» qui débute sur un tempo lent, berçant l’oreille, avant de pénétrer dans un jazz plein de swing dont l’intensité va crescendo, parsemée de retours au calme. Iñaki bénéficie ici, comme dans la plupart des autres thèmes, d’un excellent soutien de ses deux partenaires, inconnus de l’auteur de ces lignes mais offrant eux aussi de belles qualités. «Izaren Inguruan» est lancé de la même façon, très calmement au piano, sans les partenaires, puis les balais et quelques accords de contrebasse viennent en soutien. Le swing émerge. Le jazzman qu’est Iñaki Salvador s’illustre encore et magnifiquement dans les deux derniers thèmes, «Improvisación» et «Variaciones». Les deux thèmes comme les autres demandent de la patience à l’auditeur pour entrer dans le swing. Cette patience permet à chaque fois de se délecter de la technique du pianiste.
Les autres plages offrent un esprit différent. «Kontatu Didate» veut rester au plus près de la manière de travailler de Laboa. Drum et contrebasse recherchent cette fidélité et le thème ainsi joué s’éloigne du jazz. On relève dans «Ezer Gabe» la délicatesse du jeu de Salvador. «Diálogos con Miguel» fait appel à la voix du chanteur basque qui est insérée dans la prestation du trio. De larges espaces laissent la possibilité à Iñaki d’improviser. Un disque qui offre une nouvelle opportunité à ceux qui ne le connaissent toujours pas de découvrir Iñaki Salvador.

Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Ramón Valle / Orlando Maraca Valle
The Art of Two

Johana, Love for Marah, El Guanajo relleno, Alena, Monologo, Latin for Two, Tú mi Delirio, Mi Guajira con Tumbao, Puentes, Amigos
Ramón Valle (p), Orlando Maraca Valle (fl)
Enregistré le 17 octobre 2015, Amsterdam (Pays-Bas)
Durée: 46'
In + Out Record 77131 (http://ramonvallemusic.com)

Ce disque des deux cousins cubains est un petit joyau musical. Ramón, pianiste installé aux Pays Bas, nous avait proposé par le passé d’excellents enregistrements comme Levitandoet brille sur les scènes européennes à la tête de son trio. Orlando «Maraca» vit à La Havane mais est quasiment parisien et il est peu de recoins de l’hexagone auxquels il n’a pas rendu visite. Depuis longtemps l’idée de travailler ensemble était dans l’air et, après une lente préparation, c’est dans un studio hollandais que la magie est née. Ramón et Maraca créent de la beauté, c’est tout. Le pianiste, dans l’ensemble moins percussif que d’autres confrères Cubains, égrène calmement les notes, distille sa maîtrise technique, sa classe. Aucune note superflue, aucune débauche sonore. Quant à Orlando, son travail avec le Latin Jazz All Stars ou encore ses récents disques, plutôt festifs, sont bien connus. Cette apparition en duo lui permet, sinon de rompre avec ces précédents travaux, à tout le moins de mettre clairement en évidence pour ceux qui écoutent plutôt la globalité des prestations de ses formations, l’étendue de ses aptitudes, la maîtrise qu’il a de la flûte, la fluidité de son jeu, ses détachés superbes. Orlando s’appuie sur le travail de Ramón sans qu’aucun autre instrument ne vienne distraire l’écoute. Tous deux sont en parfaite osmose.
Le disque comprend quatre compositions de Ramón, trois de Maraca et est complété par trois thèmes issus des standards cubains. «Johana» est de l’autorité de Ramón et allie le lyrisme à cette fluidité mentionnée précédemment. Il n’y a pas de rupture avec le thème suivant «Love for Marah» d’Orlando pris sur un tempo très lent. Ramón pose un minimum de notes. L’hommage à deux femmes est une évidence. Le flutiste offre «Alena». L’esprit reste le même. Les deux partenaires sont extrêmement à l’écoute l’un de l’autre: The Art of Two est bien nommé! Si «Monologo» est écrit par le pianiste, ce thème est offert largement au flûtiste. On pénètre un peu plus dans le jazz avec «Latin for Two». Le tempo est plus rapide, le jeu est vif, tant de la part de Ramón que d’Orlando. Des trois classiquesde la musique cubaine proposés ici «El Guanajo relleno» est arrangé par Ramón mais perd largement ses caractéristiques soneras pour s’inscrire complètement dans l’esprit du disque. «Mi Guajira con Tumbao», toujours arrangé par le pianiste est épuré mais conserve un superbe tumbao, ce swing cubain assuré par le piano sur lequel s’exprime le flutiste. Appréciez-le davantage encore à 3'30''! Le maestro César Portillo de la Luz, figure emblématique du feeling cubain, fournit le troisième thème, «Tú mi Delirio». Le piano est discret, la flûte qui n’a jamais été très utilisée dans le feeling devient le protagoniste principal. Il faut relever les beaux vibratos. Le disque s’achève sur deux compositions de Rámon. Il y exprime pleinement son style personnel, plus percussif cette fois, dans un passage sans flûte de «Puentes», thème chargé de mélancolie. «Amigos», très sobre, conclut parfaitement le disque montrant, comme le dit Leonardo Padura dans le livret, que si l’Art est bon; deux artistes suffisent
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Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Marc Copland
Better by Far

Day and Night, Better by Far, Mr Dj, Gone Now, Twister, Room Enough for Stars, Evidence, Dark Passage, Who Said Swing?
Marc Copland (p), Ralph Alessi (tp), Drew Gress (b), Joey Baron (dm)

Enregistré en janvier 2017, New York

Durée: 1h 02' 28''

InnerVoice Jazz Records 103 (www.innervoicejazz.com)
 


On retrouve l’élégance naturelle de Marc Copland qui signe seul ou avec ses musiciens (à part «Evidence» de Thelonious Monk), l’intégralité des titres de cet album. Il s’agit ici d’affaires courantes tant l’équipe est habitué à jouer ensemble: la rythmique, Marc Copland compris, accompagne depuis des années John Abercrombie sur disque et en tournée. Le jeu du pianiste est limpide et le son de chaque instrument est parfaitement restitué: on apprécie la clarté des cordes de la contrebasse et le scintillement discret mais omniprésent des cymbales de Joey Baron. Il s’agit bien sûr d’un pianiste leader mais ici en compagnie d’amis, c’est un vrai quartet régulier et non pas des invités juste pour la captation de quelques thèmes vite répétés. L’équilibre des compositions est mis en valeur par la justesse du propos et bien que le répertoire soit de nature calme, la haute qualité de chacun des solistes en fait un rubis à offrir. L’univers de Marc Copland n’est pas vraiment celui du swing mais plus celui de la caresse de l’ivoire et de l’ébène qui sertissent la note vers le bleu ou le blues du cœur. Le titre éponyme de l’album, célèbre la tendre noce entre le clavier et la trompette dans une cérémonie sincère et respectueuse de l’un envers l’autre. Bien plus triste, mais superbe, «Gone Now» doit évoquer la rupture amoureuse comme un regret du passé, le jeu au ballet de Joey Baron souligne le trait de la trompette bouchée sur piano nostalgique, une ballade dans une forêt automnale ou la contrebasse bruisse sur les feuilles envolées : 9’40’’ à savourer. Autre thème rempli de «saudade» comme l’on dirait au Brésil, «Room Enough for Stars» qui toujours sur le fil du funambule semble chavirer vers la chute du regret mais résiste au souffle du vent, Drew Gress en soliste de haut vol, suit la droite ligne suspendu dans le ciel. Comme son nom semble l’indiquer «Dark passage» emprunte une voie tourmentée mais à découvrir comme un long cheminement vers «Who Said Swing?». L’album présente une grande unité qui restitue sans aucun doute l’univers musical de Marc Copland, rappelant ainsi le rôle particulier qu’il joue sur l’échiquier actuel du jazz, qui, comme le dit l’album, nous emmène «mieux que loin»
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Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDmitry Baevsky
The Day After

Would You?, Rollin', Chant, Minor Delay, Hotel Baudin Thes Wise Ones, The Day After, Four Seven Nine One, Delilah, I’ve Told Evry Little Star
Dmitry Baevsky (as), Jeb Patton (p), David Wong (b), Joe Strasser (dm)

Enregistré les 23 juillet et 16 août 2016, New York

Durée: 1h 08'

Jazz Family 017 (Socadisc)

On retrouve aux côtés de Dmitry Baevsky, pour son sixième album en leader, son équipe new-yorkaise habituelle. Toujours aussi talentueux, le jeune prodige russe mène désormais une carrière entre le vieux continent et les Etats-Unis. Originaire de Saint-Pétersbourg, il découvre l’Amérique auprès de Cedar Walton et Jimmy Cobb, présents sur son premier disque, et depuis mène son bout de chemin. Toujours de bonne facture, ce nouvel album s’inscrit comme une nouvelle étape au service de la tradition hard bop revisitée avec grand cœur. Outre cinq de ses compositions, on retrouve une relecture du thème, très peu repris, «Chant», du pianiste Duke Pearson, immortalisé par Donald Byrd sur l’album A New Perspective, paru chez Blue Note ou encore une superbe version de «Delilah», signé par Victor Young et souvent interprétée par le quartet de Clifford Brown et Max Roach. Côté hommage aux anciens, il met à l’honneur le tromboniste Tom McIntosh (90 ans) avec la composition «The Day After», qui donne son nom à l’album, et conclut avec «I’ve Told Evry Little Star» de Jerome Kern. N’oubliant pas ses compagnons de scène et de studio, il emprunte la plume de pianiste Jeb Patton pour enluminer «The Wises Ones». La totalité des titres s’enchaîne avec brio et élégance. Technique parfaite, maîtrise de l’instrument, cohésion de l’ensemble; juste un regret: le manque de folie qui en ferait un album plus enflammé. Toujours parfait en concert, sa musique mérite le détour.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNicola Sabato & Jacques di Costanzo Quartet
The Music of Ray Brown & Milt Jackson. Live in Capbreton

Now Hear My Meaning, Small Fry, One Loved, Back to Bologna, The Nearness of You, Think Positive, Sad Blues, Be-Bop, It Don’t Mean a Thing (If It Ain’t Got That Swing), Captain Bill
Nicola
Sabato (b), Jacques di Costanzo (vib), Pablo Campos (p), Germain Cornet (dm)
Enregistré le 3 février 2017, Capbreton (40)

Durée: 1h 05'

Autoproduit (Socadisc)

Bien qu’il s’agisse d’un hommage à deux piliers de l’histoire du jazz, les titres choisis ne reprennent que deux thèmes signés par Ray Brown («Captain Bill») et Milt Jackson («Think Positive»); c’est donc le répertoire interprété par ces prestigieux musiciens qui constitue le matériau de ce «live» enregistré à Capbreton. Le quartet de Nicola Sabato et Jacques di Costanzo se plonge complétement dans l’univers de leurs maîtres et modèles, et comme ils le précisent dans le livret, «ils sont des fans» et, en tant que tels, restent fidèles à leur idoles. Plus qu’une restitution, il s’agit pour le quartet de saisir l’esprit musical de cette époque et d’en donner leur approche mais qui reste dans la tradition. Les dialogues et solos du vibraphoniste et du pianiste ne détonnent jamais et il remarquable pour des musiciens (encore jeunes) de vouloir conserver et faire vibrer ces grands thèmes. Nicola Sabato, en tant que coleader reste discret bien que ses solos arrivent à point nommé. Durant l’ensemble du disque, une grande unité et un grand équilibre permettent au groupe de sauter tous les obstacles que peut présager un tel parcours. Que ce soit des ballades («The Nearness of You») ou sur des tempos rapides («It Don’t Mean a Thing») le public est conquis et le fait savoir à l’applaudimètre. Sur le thème final «Captain Bill» l’introduction à la contrebasse surlignée par les ballets de Germain Cornet donne une conclusion parfaite à ce concert.
Un jazz au classicisme de bon aloi que l’on prend plaisir à écouter.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNicole Johänntgen
Henry

Henry, Oh Yes My Friend, Nola, Slowly, The Kids From New Orleans, They Missed Love, Take the Stream Train
Nicole Johänntgen (as), Jon Ramm (tb), Steven Glenn (sousaph), Paul Thibodeaux (dm)
Enregistré le 25 mai 2016, New Orleans (Louisiane)
Durée: 37' 27''
Autoproduit (www.nicolejohaenntgen.com)

La saxophoniste allemande Nicole Johänntgen a passé plusieurs mois à New York en 2016 (voir son interview dans Jazz Hot n°675) afin d’y composer tout en s’imprégnant de la scène jazz locale. Curieusement, le premier souvenir de voyage qu’elle a rapporté est un disque enregistré à… New Orleans (alors qu’elle était sur le sol américain depuis deux mois). Autre surprise, bien que son univers habituel se situe entre fusion et musique improvisée, voilà que la Louisiane a ramené Nicole Johänntgen vers le jazz. Un jazz marqué par la culture néo-orléanaise (puisqu’elle s’est entourée de trois musiciens de Crescent City) mais où s’exprime néanmoins la personnalité de l’altiste qui signe toutes les compositions de cet album. Il s’avère qu’elle avait depuis longtemps en tête de rendre hommage au jazz de New Orleans, que son père (tromboniste) jouait dans son orchestre amateur. On imagine que son arrivée aux Etats-Unis a été l’élément déclencheur du projet (malheureusement, le disque ne comporte pas de notes de pochettes nous éclairant sur les intentions du leader…). Toujours est-il que Nicole Johänntgen nous livre ici un disque rythmé, irrigué par le swing néo-orléanais au sein duquel son alto aux accents free (on entend l’influence de son mentor Dave Liebman) dialogue très naturellement avec le trombone et le soubassophone (le morceau qui ouvre le disque et lui donne son nom, «Henry», est particulièrement réussi). Sur «Oh Yes My Friend» (blues lent dans l’esprit de «Basin Street Blues»), les interventions de Nicole ont même des faux-airs de Sidney Bechet!

Les jazzmen européens en quête permanente de multiplier les métissages vont chercher l’inspiration dans des contrées étrangères au jazz qu’ils considèrent comme une musique du monde. L’expérience menée par Nicole Johänntgen (qui ne sera peut-être qu’une parenthèse dans sa carrière) prouve qu’en puisant aux sources du jazz un musicien peut tout aussi bien se renouveler et produire un discours original.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePhilippe Duchemin
Passerelle

Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux, Luisa, Concerto Brandebourgeois, Hymn, Cassie, Blame It on My Youth, Brazilian Like, When Johnny Comes Marching Home, Prelude Op 18, Valse Discrète, Symphonie n°7 Philippe Duchemin (p, arr), Christophe Le Van (b), Philippe Le Van (dm), Julien Kadirimdjian (vln), Estelle Imbert (vln), Marin Trouvé (avln, Annie Le Prev (cello)
Enregistré les 1er-2 février et le 4 mai 2016, Draveil (91)
Durée: 51' 08''
Black & Blue 815-2 (Socadisc)

Philippe Duchemin est l’un des dignes représentants français du legs d’Oscar Peterson au patrimoine du jazz. Depuis toujours, il refuse le clivage entre l’héritage de la musique classique et celui des musiciens de jazz, réfutant l’esprit de chapelle qui voue les uns aux conservatoires, les autres aux clubs dédiés. Cette conviction, le pianiste la met en exergue dans ses concerts, avec une fascination particulière pour la période baroque et l’art du contrepoint de Jean-Sébastien Bach («Take Bach»). Pour la première fois, sur ce disque judicieusement nommé Passerelle, il fait intervenir un authentique orchestre à cordes,le quatuor du Maine, pour qui il a écrit spécifiquement. A l’instar de Jacques Loussier et de John Lewis, sa vocation de directeur musical naît sur les brisées d’une formation classique, qui irrigue depuis lors sa musique de riches alluvions. Là où ses enregistrements antérieurs proposaient quelques explorations classiques épiçant une musique d’ores et déjà fleurie, il met ici sur un même premier plan ses deux courants d’influence majeurs, en refusant de les opposer ou de les aborder tour à tour. Par souci de cohérence, il donne tout de même un traitement jazz aux thèmes classiques égrenés, ce qui soustrait les cordes à leur rôle d’accompagnement usuel pour leur donner une fonction prééminente qui n’a guère d’antécédents en jazz, en dehors des outrances sucrées de quelques crooners. Au passage, le choix du «Second Mouvement de la Symphonie n°7» de Beethoven ajoute une couleur plus romantique à la palette de Philippe Duchemin, option qui se verra confirmée par une magnifique relecture du «Prélude op 18» de César Franck, ouvrant le champ d’expériences jusqu’aux abords de l’époque moderne. S’il n’est pas aisé d’entrer dans le détail des orchestrations proposées sur le disque, il est néanmoins clair que le propos développé n’est nullement censé trancher le débat sur et autour de la musique classique, telle qu’elle est susceptible ou non de s’intégrer harmonieusement au vocabulaire musical du jazz américain. Il n’en demeure pas moins qu’un souci de cohérence, et donc de crédibilité, anime cette mosaïque de tons et d’influences, preuve que la sincérité des artistes prime toujours sur les discours théoriques lorsqu’il s’agit d’émouvoir le mélomane. C’est peut-être d’ailleurs sur les thèmes de «Luisa» et de «Valse Discrète», titres de couleur jazz inspirés de l’écriture de compositeurs classiques, que le parti pris de Philippe Duchemin trouve ses accents les plus convaincants, l’aspect ludique propre aux différentes réexpositions des mélodies s’inscrivant parfaitement dans l’univers de l’artiste. Des standards jazz comme «Brazilian Like» ou «Blame It on My Youth» se voient agrémentés de courtes séquences empruntées à la musique populaire, comme pour désamorcer un esprit de sérieux susceptible d’empeser le discours, et semant parfois le trouble chez l’auditeur qui ne s’attend pas à ce qu’un mélisme aussi prononcé émaille des classiques passés à la postérité. De ce point de vue, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes dont Passerelle est porteur, «When Johnny Comes Marching Home», avec ses harmonies irlandaises et son parfum traditionaliste assumé, est sans doute une des plus belles réussites de l’album, de même que le morceau d’ouverture «Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux» dont le classicisme enjoué est de nature à rallier tous les suffrages à sa cause. Au-delà du caractère irréprochable de la prestation du quatuor du Maine, la cohésion rythmique des frères Le Van à la basse et à la batterie force l’admiration (voir notre compte-rendu du concert au Jazz-Club Etoile du 30 mars dernier, Jazz Hot n°679), qui soutient l’ensemble des compositions d’une fougue et d’une verve du meilleur aloi. Un disque conçu comme un magnum opus, avec un son et une production des plus remarquables.

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°680, été 2017

Macy Gray
Stripped

Annabelle, Sweet Baby, I Try, Slowly, She Ain’t Right for You, First Time, Nothing Else Matters, Redemption Song, The Heart, Lucy

Macy Gray (voc), Russel Malone (g), Wallace Roney (tp), Daryl Johns (b), Ari Hoenig (dm)
Enregistré les 7 et 8 avril 2016, New York
Durée: 52’
Chesky Records JD 389 (Harmonia Mundi)

Les frères Chesky, fondateurs et producteur du label Chesky Records, aiment utiliser des lieux à l’acoustique particulière et ont choisi pour cet album celui du Hirsch Center à Brooklyn qui sonne une peu comme une église. L’album a été enregistré en deux jours autour, paraît-il, d’un seul micro. Retour vers la simplicité pour Macy Gray, véritable icône du rythm’n'blues, qui a connu une carrière en dent de scie. Ici elle retourne aux racines du blues servies par un excellent groupe de jazz. Cet album de la diva marque un réel tournant dans sa carrière car elle échappe aux paillettes pour se draper de la pureté d’une Billie Holiday à qui on l’avait comparé au début de sa carrière. Dès l’introduction à la guitare de Russel Malone, le ton est donné, il s’agit d’un album de blues, même Russel sonne comme un bluesman électrique du delta. Le jeune Daryl Johns fignole un tempo, véritable métronome en quatre temps et Ari Hoenig, hyper épuré joue essentiellement des balais sur la caisse claire. Climat installé, «Annabelle» débute un album digne des grands labels de blues de Chess Records à Alligator Record. La voix éraillée de Macy Gray s’envole sur fond de solo de Russel Malone. «Sweet Baby», tempo marqué par les balais sur la caisse claire envoie la locomotive sur les rails, Wallace Roney déboule avec sa trompette bouchée, contre voix et solo, on ne s’est pas trompé on est tombé dans le blues. Macy Gray reprend son plus grand succès qui l’a lancée, «I Try», presque susurrée, elle confesse ses turpitudes sur les lignes claires de Russel Malone qui la pousse doucement à élever la voix. Comment ne pas succomber à «Slowly» (prononcer «slololy»), qui, comme le dit son titre, pourrait devenir une danse langoureuse de séduction de l’autre (bref mais superbe solo de Wallace Roney)? Séduit, on le reste avec la totalité de l’album où elle reprend «Nothing Else Matters», signé du groupe Metallica et une version très torturée et sublime de «Redemption Song» de Bob Marley. Justement un album de rédemption comme pour se laver du show-biz, et montrait que son talent vient aussi de sa pureté puisée dans le blues originel. Pureté aussi du son cristallin pour un «First Time» à écouter comme un hymne à l’amour. Enfin, «Heart» nous touche droit au cœur, tandis qu «Lucy» recherche un homme (comme dans tout bon blues ou souvent c’est l’homme qui cherche une femme) avec encore de brèves insertions de Wallace Roney, des cris dans le bayou. On ne peut que rappeler l’excellence du groupe et cet expérience pourrait donner lieu à une tournée qui serait exemplaire.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Thelonious Monk
Les Liaisons Dangereuses 1960

CD1: Rhythm-a-Ning*, Crepuscule With Nellie*, Six in One (solo blues improvisation), Well, You Needn't, Pannonica (solo), Pannonica (solo), Pannonica (quartet), Ba-Lue Bolivar Ba-Lues-Are*, Light Blue, By and By (We'll Understand It Better By and By)

CD2: Rhythm-a-Ning*, Crepuscule With Nellie*, Pannonica, Light Blue, Well, You Needn’t, Light Blue (making of)
Thelonious Monk (p), Charlie Rouse (ts), Barney Wilen (ts)*, Sam Jones (b), Art Taylor (dm)
Enregistré le 27 juillet 1959, New York
Durée: 43' 35'' + 40' 04''
Sam/Saga 5 051083 118477 (Universal)

Le silence des artistes. On sait Monk un Maître du silence, un de ceux dont le silence est le plus bruyant, osons le paradoxe car il est utilisé avec virtuosité pour découper le temps et donner à son discours musical des angles, un relief, des formes et des hauteurs ou des profondeurs inattendues autant que sombres et brillantes. Chez les grands musiciens de la tradition afro-américaine, depuis avant même le jazz, c’est la gestion du temps, de la respiration humaine qui donne au jazz ce qu’il est par essence. Louis Armstrong l’a en quelque sorte codifié, mais l’expression dans le blues et la musique religieuse afro-américaine possède depuis sa naissance cette faculté spéciale d’humaniser le temps et le rythme, au point que la respiration de chaque musicien a permis que chacune de ses notes soit la sienne et pas celle du voisin. Chez Monk, quel que soit le contexte et quelle que soit la matière, chaque note est la sienne, en solo ou en formation, sur ses compositions ou sur les standards, ce qui rend sa musique identifiable même pour un néophyte.
Cet enregistrement, réalisé à l’été 1959 au Nola Penthouse Studios, qui devint une partie de la musique du film Les Liaisons dangereuses de Roger Vadim (1960), l’autre étant due à Art Blakey et Duke Jordan (Vadim s’est-il rendu compte de sa chance?), est inédit sur disque, contrairement à celui de Blakey. Il est ressorti «miraculeusement», selon le texte du livret (en anglais uniquement), des archives de Marcel Romano, un activiste de longue date du jazz (disparu en 2007), un autre ancien de l’équipe de Jazz Hot avec Alain Tercinet qui vient de s’éteindre, l’auteur d’une partie des notes de livret (p. 6 à 12). A côté de ces deux acteurs de cette production, on trouve également côté américain, le bon Brian Priestley (un biographe de Charles Mingus) et un certain Robin D. G. Kelley, universitaire et auteur de Thelonious Monk: The Life and Times of an American Original (Free Press, 2009), la biographie la plus intime écrite sur Thelonious Monk, fondée sur les archives familiales en particulier. La synthèse discographique est due à Daniel Richard et aurait mérité de détailler les musiciens présents sur chaque thème, même si ça s’entend.

Cela dit, la musique est, comme toujours avec Thelonious Monk, indispensable, d’autant que les musiciens sont au sommet de leur expression. Le répertoire, détaillé par Brian Priestley sur le livret, est dû à Monk, en dehors de «By and By». On retient le rare «Six in One», un blues en solo de Monk, un bonheur absolu; le reste de l’enregistrement est magnifique et, comme il en a coutume, c’est sur un répertoire complètement possédé, répété et rejoué sans cesse, que Monk ajoute, enregistrement après enregistrement, une variante, par ci, par là, sans jamais renoncer à la perfection d’une construction qui relève autant de la composition que de l’exécution, et du langage à proprement parler du pianiste qui ne fait qu’enrichir un monde somme toute très bien défini.
Le silence du milieu.
Reste le côté déplaisant de la production, la loi du silence, de l’omerta serait plus précis et adapté, celle du milieu du jazz en France, qui malgré l’impossibilité de ne pas citer, de manière très incomplète et partiale, Jazz Hot qui reste le fondement de son information et de sa mémoire, et qui en dehors de se priver de communiquer pour cette production avec les lecteurs de Jazz Hot, bien que la mémoire en soit pour bonne partie dans Jazz Hot (toute l’année 1959 du n°142 au n°148, n°147 en particulier de Jazz Hot, pages 11 à 13), ne pense même pas à remercier Jazz Hot dans une liste pourtant sans fin, parfois surréaliste quand on pense à Monk et à ceux qui sont remerciés. Il y avait pourtant un ancien de Jazz Hot à l’origine de ces bandes, un autre à l’écriture: aucune note d’Alain Tercinet (p.12) ne fait référence à Jazz Hot, alors que son récit trouve toute sa substance dans Jazz Hot, un comble de manque d’élégance. Charles Delaunay, le producteur pour Swing du premier disque de jazz en Europe de Thelonious Monk, en 1954 en solo, à l’origine du Salon du jazz qui invita Monk pour la première fois en France, il n’est même pas cité. Les quelques "amis" de Jazz Hot, présents dans cette production, n’ont pas rompu l’omerta. Triste…
Il est des silences qui disent que, malgré un passé d’une incroyable richesse, la mémoire du jazz en France n’a pas d’avenir car instrumentalisée sous des couches d’intérêts de milieu, personnels. Elle est déjà cassée, triturée, manipulée, réécrite pour les servir mais pas pour servir le jazz et sa mémoire.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian Sands
Reach

Armando's Song, Song of the Rainbow People, Pointing West*, Freefall*, ¡Óyeme!, Bud's Tune, Reaching for the Sun, Use Me**, Gangstalude**°, Somewhere out There***
Christian Sands (p), Marcus Strickland (ts, bcl)*, Gilad Heklselman (g)**, Yasushi Nakamura (b), Marcus Baylor (dm), Christian Rivera (perc) + Christian McBride (b)°
Enregistré à New York, date non précisée
Durée: 1h 05' 39''
Mack Avenue 1117 (www.mackavenue.com)

Christian Sands est un jeune pianiste de haut niveau, il n’y a aucun doute. Il possède également toutes les qualités pour être un excellent pianiste de jazz: blues, swing et expression font partie de son bagage, c’est perceptible dès les premières notes. Dans ce disque, qui laisse quelque peu sur sa faim quand on perçoit autant de potentialités, il manque les qualités de jugement artistique, la conscience de l’appartenance culturelle au monde du jazz, pour le répertoire, le choix des musiciens et l’état d’esprit général du disque, du moins si on veut faire un disque de jazz. Il y a donc le meilleur et le moins bon, et son producteur, Christian McBride, a sans doute une responsabilité dans ces choix. On peut penser que c’est sans importance et que le prochain disque sera meilleur. On peut aussi craindre que le schéma se reproduise. Cela dit, le pianiste est exceptionnel et donne dans ce disque d’excellents moments de jazz, souvent noyé dans une rythmique rock, dans des atmosphères pop avec les échappées du guitariste qui appartient à un autre univers. Dans l’ancien temps, on parlait de «salade russe» pour ces mélanges inappropriés qui dénote de la faute de goût. Les Russes n’ont donc pas l’exclusivité.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBen Van Den Dungen Quartet
2 Sessions

Mating Call, Hackensack, I'm a Bit Disapointed in Your Attitude So Far, The Legend Returns, Stay on It, Two Sessions 1, Situation on Easy Street, Prisoner of Love 2, The Sun God of the Masai, Prisoner of Love 1
Ben Van Den Dungen (ts, ss), Miguel Rodriguez (p), Marius Beets (b), Gijs Dijkhuizen (dm)
Enregistré en décembre 2016 et janvier 2017, Zeist (Pays-Bas)
Durée: 47’ 49”
JWA Records 022017 (www.jwajazz.nl)

Voici un bon disque de jazz par une formation néerlandaise peu connue en France mais qui ne manque pas de qualités. C’est du jazz à n’en pas douter, avec un répertoire d’originaux principalement, même s’il y a trois compositions dues à Tadd Dameron, Thelonious Monk et Horace Silver. Le leader a étudié sérieusement la musique dans les années 1980 au Conservatoire de La Haye et a aussi eu un long parcours dans la musique latine où il a participé à plus d’une dizaine d’enregistrements. Il a notamment côtoyé dans ce registre Paquito Rivera et Michel Camilo, parmi beaucoup d’autres. Dans le jazz, il a accompagné Cindy Blackman, Mal Waldron, Art Taylor, Woody Shaw, Jimmy Knepper, Kirk Lightsey, Lester Bowie, Brian Lynch, Ralph Peterson, Jim McNeely, et même si c’est à l’occasion de tournées en Hollande, ce sont de bonnes références. Cet enregistrement donne à entendre au ténor et au soprano un bon saxophoniste, volubile (belle version en duo au ténor avec le contrebassiste de «Prisoner of Love»), capable de développer de belles atmosphères, au soprano en particulier, et bien entouré d’excellents musiciens, l’élégant pianiste Miguel Rodriguez, très brillant, et une bonne rythmique qui propulse la formation. C’est un registre post bop, dans l’esprit des derniers Jazz Messengers, très agréable à écouter, avec une énergie, un drive qui méritent le détour: une musique qui swingue et, qui sans rien réinventer du jazz, est tout à fait originale dans ses créations, et dans l’esprit du jazz, sachant non seulement élaborer un beau répertoire mais aussi lui donner vie.
Ce quartet en est à son troisième album après
Ciao City et A Night in the Club pour ce même label JWA Records et, associé à Jarmo Hoogendijk, en quintet, Ben Van Den Dungen a déjà enregistré, Heart of the Matter, Speak Up et Run for Your Wife pour Timeless et Double Dutch pour EMI. Une excellente formation à découvrir, et pourquoi pas sur nos scènes.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Elijah Rock
Gershwin for My Soul

S'Wonderful, Fascinating Rhythm, I Can't Get Started, How Long Has This Been Going On?, Long Ago and Far Away, Our Love Is Here to Stay, Shall We Dance, Gershwin for My Soul, Tchaikovsky (and Other Russians), Love Walked In, I Got Plenty O' Nuttin', Isn't It a Pity?

Elijah Rock (voc), Kevin Toney (p, arr), Jack Lesure (g), John B. Williams (b), Greg Paul (dm)
Enregistré à Los Angeles (Californie), date non précisée
Durée: 50' 20''
Autoproduction (www.elijahrock.com)

Qualifié d’enregistrement «pop» dans le répertoire informatique du disque par le producteur qui n’est autre que l’auteur, on ne démentira pas. C’est une preuve de lucidité. C’est une relecture propre, avec le support d’une formation jazz par l’instrumentation, du répertoire archiconnu des frères Gershwin. Il n’y a pas manière à s’extasier, ni sur les versions, ni sur la voix, pas plus que matière à dénigrer un travail professionnel bien fait mais sans âme. C’est donc une sorte de disque de présentation comme il s’en fait beaucoup, utile pour connaître, mais qui a peu à voir avec le jazz, même si la forme et le répertoire peuvent faire illusion à première lecture du livret.


Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Matt Kane & The Kansas City Generations Sextet
Acknowledgement

In Case You Missed It, Timeline, The Burning Sand, ASR', And the Beauty of It All, Wheel Within a Wheel, Midwestern Nights Dream, Jewel, Question and Answer

Mate Kane (dm), Michael Schults (as), Steve Lambert (ts), Hermon Mehari (tp), Andrew Oulette (p), Ben Leifer (b)
Enregistré en août 2014, Kansas City (Missouri)
Durée: 1h 04' 16''
Bounce-Step Records (www.mattkanemusic.com)

Quand la nouvelle garde de Kansas City rend hommage à ses mentors en reprenant quelques-unes de leurs compositions, cela donne un disque tout à fait épatant. Sont ici à l'honneur le saxophoniste ténor Ahmad Aladeen (disparu en 2010 et qui fut compagnon de route de Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Duke Ellington), le guitariste Pat Metheny (adepte d'Ornette Coleman) et le saxophoniste alto Bobby Watson (cheville ouvrière des Jazz Messengers d'Art Blakey à la fin des années 70).

Les arrangements (non crédités) sont d'une grande qualité, respectant les thèmes originaux tout en leur donnant un petit coup de neuf. Dans leurs interventions en solo, ces tout jeunes musiciens (trentenaires, au plus) font preuve d'une remarquable maîtrise de leur instrument et d'un sens de l'improvisation et de l'échange dignes de vieux briscards. Musique nourrie de la culture des traditions (mais sans nostalgie). Résolument optimiste, brillante et ouverte vers l'avenir. Une réussite.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Trombone Shorty
Parking Lot Symphony

Laveau Dirge n°1, It Ain't no Use*, Parking Lot Symphony, Dirty Water, Here Come the Girls, Tripped Out Slim, Familiar, No Good Time, Where It at?, Fanfare, Like a Dog, Laveau Dirge Finale
Troy Trombone Shorty Andrews (voc, tp, tb, tu), Dan Oestreicher, B.K. Jackson (ts, bs), Pete Murano (g), Leo Nocentelli (g*), Tony Hall, Mike Bass-Bailey (b), Joey Peebles (dm)

Date et lieu d’enregistrement non communiqués
Durée: 42' 47''

Blue Note
0602557431148 (Universal)

Troy Andrews alias Trombone Shorty (né en 1986) a déjà fait sous son nom, pour Verve, les albums Backatown (2010), For True (2011), Say That to Say This (2013). Il a attendu avril 2017 pour la sortie de ce nouvel opus, cette fois chez Blue Note. La légende (publicitaire) dit que Troy Andrews a conçu cet album seul chez lui (tp, tb, tu, key, org, Fender Rhodes, g, b, dm), puis mit le projet de côté pendant un an. Nous avons là le résultat. Plusieurs choses ne vont pas. Tout d'abord nous recevons un pré-disque à «usage promotionnel» (or Jazz Hot ne s’occupe pas de promotion mais de publier des chroniques qui respectent ses lecteurs!) sans aucune information: personnel, date et lieu d'enregistrement ne sont pas indiqués. Depuis le travail de pionnier de Charles Delaunay, la tradition (un gros mot aujourd'hui) est de lister ces renseignements. J'ai donc cherché sur internet ce qui nous était dû, par respect de notre travail (c'en est un). Bien sûr, «le monde a changé»! Belle excuse pour justifier des troubles comportementaux qui sont la règle dans le milieu de la pop et du business en général. Et bien évidemment ce produit à but lucratif ne relève pas du monde du jazz, mais bien de la soul rythmiquement binaire («Dirty Water»: bon solo de trompette) avec parfois des effets de cordes («Parking Lot Symphony»). L'accent est mis sur le bon chanteur «soul» que sait aussi être Trombone Shorty: «It Ain't No Use» des Meters (chœur grandiloquent derrière l'excellent solo de trombone!), «Here Come The Girls» d'Allen Toussaint (solo de trombone musclé). Va-t-on comprendre que ce n'est pas parce que c'est rythmé que ça swingue (sinon les marches napoléoniennes et les mazurkas sont du jazz)! Que ce soit jubilatoire, festif et que ça donne envie de bouger, pas de doute, comme l'instrumental bien venu, «Tripped Out Slim» où je pense que Troy Andrews joue en re-recording le tuba, trombone (bon solo) et la trompette et crée une ambiance Dirty Dozen Brass Band. Le malheur, c'est que la plage suivante, «Familiar», est de la "soupe" avec du chant "rappeux" et parfaitement anti-jazz. Drumming martelé, bien lourd dans «No Good Time» qu'on nous annonce bluesy mais qui n'en a aucun élément expressif. Je pense que les amateurs de Prince peuvent s'enthousiasmer, mais les jazzfans devraient soutenir le travail trop négligé en comparaison, des Wendell Brunious, Leroy Jones, Nicholas Payton, Leon Brown, Kevin Louis. Bien sûr, tous les solos de Troy sont bons, surtout à la trompette qu'il sollicite hélas moins que le trombone sur lequel il est pertinent mais sans finesse. Le motif répétitif de «Where It At?» a tout pour agiter les jeunes filles dans des salles surbondées. Les riffs de Troy sont bons, bien mis en place et sa musique propose essentiellement ça («Fanfare», trop long et lassant). Le meilleur et le plus dans la tradition néo-orléanaise est «Laveau Dirge n°1» dans lequel Troy Andrews prêche bien à la trompette (s'inscrivant dans le meilleur créneau de Wynton Marsalis). C'est du gâchis de talent par l'argent. Nous avons connu Trombone Shorty portant bien son nom en 1994 lors d'une parade à New Orleans. Puis, bien plus tard à Ascona en tant que remarquable trompettiste jazz (2007). Et entre temps, en 2000 et en vidéo, il y a ce "contest" sur «Mahogany Hall Stomp» entre lui (14 ans), Brandon Lee et Dominick Farinacci (tous deux 17 ans) avec le Lincoln Center Jazz Orchestra, et il est scandaleux que l'on néglige dans les milieux jazz les deux autres au profit de la pop star qu'est devenu Trombone Shorty (cf. la chronique du Short Stories de Dominick Farinacci, Jazz Hot n°677).

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Jazz at the Phiharmonic
Live in Paris. 1958-1960

Titres détaillés dans le livret
Roy Eldridge, Joe Gordon, Dizzy Gillespie (tp), J.J. Johnson (tb), Sonny Stitt (as, ts), Benny Carter (as), Leo Wright (as, fl), Don Byas, Coleman Hawkins, Richie Kamuca, Stan Getz (ts), Lou Levy, Lalo Schifrin, Russ Freeman, Jan Johansson, Vic Feldman (p), Herb Ellis (g), Max Bennett, Art Davis, Monty Budwig, Daniel Jordan, Ray Brown, Sam Jones (b), Gus Johnson, Jo Jones, Shelly Manne, William Schlöpffe, Louis Hayes, Chuck Lampkin (dm)
Enregistré entre 30 avril 1958 et le 25 novembre 1960, Paris
Durée: 3h 40'
Frémeaux & Associés 5632 (Socadisc)

Ne revenons pas sur le concept JATP de Norman Granz qui met en "compétition" des vedettes, souvent en mélangeant les tenants du jazz mainstream et du bop. Pour l'anecdote, le 25 novembre 1960, Charles Delaunay et Hugues Panassié étaient tous deux dans la salle. Tous ces titres viennent de prestations données à l'Olympia. Parfois ces tournées proposaient aussi des groupes réguliers comme, ici, ceux de Shelly Manne, de Stan Getz et de Dizzy Gillespie en 1960.
Le CD1 débute par «Idaho» dans la vraie tradition JATP avec des vétérans en forme, Coleman Hawkins et un Roy Eldridge toujours prêt aux exhibitions (1958). Suit la «Ballad Medley», principe cher au JATP où chaque soliste y va de sa démonstration expressive. Elle est gigantesque avec Coleman Hawkins dans «Indian Summer»! (les lignes de basse de Max Bennett sont bien, la sobriété de Lou Levy et de Gus Johnson aux balais sont à louer). Sonny Stitt aborde «Autumn in New York» en copiant trop Charlie Parker. Roy Eldridge suit pour un «The Man I Love» gorgé d'émotion. Cette mouture aborde ensuite «The Walker», co-signé Eldridge-Hawkins. C'est Hawkins qui ouvre le feu. Roy Eldridge qui suit, est fatigué, mais il assure avec brio. Sonny Stitt est cette fois au ténor et il ne manque pas d'inspiration. On enchaîne par la collection de vedettes du 25 novembre 1960 qui se lance dans «Take the A Train». Jo Jones y surclasse son prédécesseur, Gus Johnson. Eldridge est le premier soliste. Du punch et des aigus, c'est ce qu'on attend de lui. Suivent Hawkins (le patron), Benny Carter (aérien), Don Byas, Jo Jones (Lalo Schifrin se contente d'un accompagnement sobre). Deuxième «Ballad Medley» (sans Hawkins?). D'abord l'alto très chantant de Benny Carter dans «The Nearness of You». La classe! Eldridge donne, avec la sourdine harmon sans tube, une version sombre de «My Funny Valentine» qui ne doit rien à Miles Davis et Chet Baker. Don Byas reprend le «I Remember Clifford» de Golson qu'il jouait souvent à cette époque, avec cette sonorité ample et chaude qui a tant influencé Guy Lafitte. Benny Carter revient pour «Laura» et Roy Eldridge avec «Easy Living». Toute la troupe termine le plus indispensable des trois CD par un long «Indiana» (17' 30'') qui offre un solo anthologique de Jo Jones!
Le CD2 propose deux groupes réguliers, celui de Shelly Manne le 23 février 1960 (cinq titres) puis celui de Stan Getz le 21 novembre 1960 (six titres). Parmi les bonnes choses: les solos de Joe Gordon (tp avec sourdine), Richie Kamuca (ts proche de Zoot Sims) avec l'excellent Shelly Manne dans «Yesterdays», «Step Lightly» de Benny Golson. On comparera utilement cette belle version d'«I Remember Clifford» par Stan Getz avec celle de Don Byas, notamment pour le choix du tempo et l'emploi du vibrato.
Le CD3 nous ramène pour trois morceaux au concert de 1958, mais cette fois avec Dizzy Gillespie et Stan Getz comme souffleurs (même rythmique, cf. Supra). «Just You, Just Me» est exposé par Dizzy presqu'à la façon Roy Eldridge, après l'intervention de Getz, il monte d'un cran le swingue sur une rythmique qui carbure (son ample de Ray Brown). Alternative entre Gus Johnson et Dizzy puis Getz à l'avantage du trompettiste plus dynamique. L'équipe donne un «Bernie's Tune» tonique. Puis, on retourne au 25 novembre 1960 pour un «Blue'n Boogie» bien sûr ultra-vif de 11' 44'', tremplin pour J.J. Johnson, Getz, Sam Jones et Gillespie, avant de terminer par la suite Gillespiana par le quintet Dizzy Gillespie déjà réédité (LaserLight 36132) et que nous avions chroniqué. Un document estimable.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

New Orleans Roots of Soul
1941-1962

Titres communiqués dans le livret
Champion Jack Dupree, Rev. Utah Smith, Pr Longhair, Lonnie Johnson, Roy Brown, Dave Bartholomew, Lloyd Price, Shirley & Lee, Frankie Lee Sims, Little Sonny Jones, Sugar Boy, Paul Gayten, Guitar Slim, Lil' Millett, Louis Armstrong, Mahalia Jackson, Fats Domino, Slim Harpo, Smiley Lewis, Clarence Frogman Henry, Clifton Chenier, Larry Williams, Art Neville, Oscar Wills, Allen Toussaint, Eddie Bo, Snooks Eaglin, Dr John, Earl King, Irma Thomas, Lee Dorsey, Chris Kenner, Junco Partner, Reggie Hall, Benny Spellman, Alvin Robinson, Danny White, Willie Tee, Johnny Adams

Enregistré entre le 28 janvier 1941 et fin 1962, Chicago, New Orleans, Cincinnati, Los Angeles, Dallas, Crowley

Durée: 3h 08' 24''

Frémeaux & Associés 5633 (Socadisc)


Ne revenons pas sur Bruno Blum auteur du texte de livret, nous avons déjà dit en d'autres occasions ce que nous pensions. Son travail présente des inexactitudes. Ceux qui ne connaissent pas le rhythm'n blues louisianais se renseigneront au mieux avec des ouvrages comme: Rhythm'n Blues in New Orleans de John Broven (1988, Pelican Publishing Co), I Hear You Knockin'. The Sound of New Orleans Rhythm'n Blues de Jeff Hannusch (1985, Swallow Publicatons Inc), Up From The Cradle of Jazz. New Orleans Music Since World War II de Jason Berry, Jonathan Foose et Tad Jones (1986, University of Georgia Press). Ce coffret leur permettra d'illustrer des noms restés chez nous peu connus comme Roy Brown, Guitar Slim, Frogman Henry, Earl King, Snooks Eaglin, etc., aux côtés d'incontournables comme Louis Armstrong (1955, «Mack the Knife»; 1961, «I'm Just a Lucky So and So»), Mahalia Jackson (1956, «Just a Little While to Stay Here»), Lonnie Johnson (1949, «Blues Stay Away From Me»; 1951, «Me and My Crazy Self»), Champion Jack Dupree (1941, «Junker's Blues»), Clifton Chenier (1956, «Baby Please»; 1957, «My Soul»), Fats Domino (1955, «Blue Monday») et Pr Longhair (1949, «Hey Little Girl»; 1950, «Her Mind is Gone») sur lesquels il ne devrait pas être nécessaire de revenir. De la fin des années 1940 au début des années 1960, c'était l'époque de multiples petits labels (Specialty, Ace, Imperial, etc) et, derrière les chanteurs, pour ceux enregistrés à New Orleans, une esthétique commune venant du drumming spécifique des lieux (Earl Palmer, Leo Morris alias Idris Muhammad, Charles Hungry Williams, Ed Blackwell, Cornelius Coleman, Bob French, Smokey Johnson) et d'immuables requins de studio (Dave Bartholomew, Teddy Riley, Melvin Lastie, tp, Joe Harris, as, Herb Hardesty, Clarence Hall, Lee Allen, David Lastie, Plas Johnson, James Rivers, Robert Palmer, Nat Perilliat, Fred Kemp, ts, Red Tyler, Clarence Ford, bs, Salvador Doucette, Lawrence Cotton, James Booker, Allen Toussaint, Huey Smith, p, Harold Battiste, p-ts, Ernest McLean, Justin Adams, Ervin Charles, Rene Hall, Roy Montrell, Edgar Blanchard, g, Frank Fields, Lloyd Lambert, Chuck Badie, Richard Payne, b). Nous les retrouvons tous ici, et ils méritent d'être nommés car plus que les chanteurs (au talent inégal) ils font l'intérêt de ce coffret. Autre caractéristique: un phrasé «lazy» (paresseux) sur des tempos jamais trop lents ou trop rapides. Néanmoins, il suffit d'écouter pour se rendre compte qu'on passe du blues/swing à la chansonnette des années 1960 (la «soul» et le «yéyé», c'est la même chose: CD3). L'un des meilleurs chanteurs-guitaristes est ici Snooks Eaglin (1960, «That Certain Door», «Nobody Knows», «C.C. Rider»). Parmi les bons moments néo-orléanais: la guitare d'Earl King (1960, «Come On») et de Roy Montrell (1961, Eddie Bo, «Baby I'm Wise»), les solos de Lee Allen (ts) (1954, Paul Gayten, «Down Boy»; 1957, Art Neville, «The Dummy»; 1960, Mac Rebennack, «Sahara»-instrumental), de David Lastie (ts) (1954, Sugar Boy Crawford, «What's Wrong»; 1961/2, Johnny Adams, contre-chants, «A Losing Battle»), Dave Bartholomew (tp: 1954, Little Sonny Jones, «Tend to Your Business Blues»), Herbert Hardesty (ts: 1952, Lloyd Price, «Lawdy Miss Clawdy»), Melvin Lastie (cnt) et Red Tyler (bs) (1959, Allen Toussaint: «Chico», instrumental), Plas Johnson (ts: 1957, «Slow Down»). Pour les non louisianais, signalons les contre-chants de Wilbur Harden (tp: 1950 Roy Brown, «Hard Luck Blues») et Red Prysock (ts: 1951, Lonnie Johnson, «Me and My Crazy Self»). Un bon résumé de musiques pas aussi homogènes qu'on l'affirme, plaisantes et représentatives d'une époque
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Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe New Orleans Jazz Vipers
Going! Going! Gone

One O'Clock Jump, Going! Going! Gone, Please Don't Talk About Me, I Hope You're Comin' Back to New Orleans*, Sugar, All That Meat & no Potatoes, I Can't Believe You're in Love With Me, Keeping Out Mischief Now, Sugar Blues, Hummin' to Myself, Someday Sweetheart, Darktown Strutters' Ball, Way Down Yonder in New Orleans
Kevin Louis (tp, cnt, voc), Craig Klein (tb, voc), Joe Braun (as, voc), Oliver Bonie (bs), Molly Reeves (g, voc), Joshua Gouzy (b), Irma Thomas (voc)*

Enregistré à New Orleans, date non précisée
Durée: 54' 44''
Autoproduit (www.neworleansjazzvipers.com)

C'est le groupe qui a fait sensation au JazzAscona de 2016 (Earl Bonie, ts-cl, ex-Dukes of Dixieland remplaçait Joe Braun). En fait, il s'agit d'un orchestre régulier (d'où la cohésion) fondé par Joe Braun dans les rues du French Quarter. Depuis 2001, les Jazz Vipers se produisent au Spotted Cat Music Club (avec l'interruption due à Katrina, le groupe étant à San Francisco et Austin). Beaucoup de bons musiciens sont passés dans ce groupe : Jack Fine, Charlie Fardella, Wendell Brunious, Steve Yokum, Matt Perrine. Le style de l'orchestre n'est pas le jazz traditionnel genre George Lewis. C'est un combo «jump» qui touche au répertoire de Count Basie, Fats Waller, etc. Le swing est généré par une incroyable rythmique, très impressionnante en direct. Si depuis ce disque récent, le son du groupe a changé, c'est dû à la présence de Joe Braun qui a un style typé, genre Earl Bostic (et d'une moindre façon Capt John Handy: «Someday Sweetheart» où sont bien mis en valeur Craig Klein avec plunger et Oliver Bonie). Craig Klein, valeur sûre des Jazz Vipers, est en vedette dans «Sugar» et «Sugar Blues» (bons solos aussi d'Oliver Bonie et surtout de Kevin Louis). Egalement bon chanteur, Kevin Louis est en valeur dans «Please Don't Talk» et «Darktown Strutters' Ball» (bon solo de Joshua Gouzy). Molly Reeves, efficace guitariste rythmique digne de Danny Barker, est aussi une chanteuse délicieuse dans «All The Meat & No Potatoes» et «Keeping Out of Mischief Now». La fameuse Irma Thomas apporte son concours à «I Hope You're Comin' Back to New Orleans». Bref, ce disque, belle exception aux dérives de notre époque, est indispensable aux amateurs de musique qui swingue...et aux danseurs!

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Ambrose Akinmusire
A Rift in Decorum. Live at the Village Vanguard

CD1: Maurice & Michael (Sorry I Didn't Say Hello), Response, Moment in Between the Rest (To Curve An Ache), Brooklyn (ODB), A Song to Exhale (Diver Song), Purple (Intermezzo), Trumpet Sketch (Milky Pete)

CD2: Taymoor's World, First Page (Shabnam's Poem), H.A.M.S. (In the Spirit of Honesty), Ambrose Akinmusire, Piano Sketch (Sam Intro), Piano Sketch (Beyond Enclosure), Condor (Harish Intro), Condor, Withered, Umteyo
Ambrose Akinmusire (tp), Sam Harris (p), Harish Raghavan (b), Justin Brown (dm)
Enregistré en janvier 2017, New York
Durée: 1h 40' 40''
Blue Note 0602557649703 (Universal)

Pour son quatrième album à la tête de son quartet, quasi identique depuis plusieurs années, (le dixième en leader et coleader), Ambrose Akinmusire, emprunte la voie des géants. A la suite de John Coltrane ou de Sonny Rollins qui l’ont précédé au Village Vanguard pour graver un album live, il marquera avec A Rift in Decorum: Live at the Village Vanguard la vaste discographie enregistrée dans ce temple du jazz au Greenwich Village de New York. Il signe la totalité des compositions qui excellent dans cet écrin. Tel un équilibriste, il nous délivre un message sur le fil du rasoir. Nulle esbroufe, mais une authenticité qui dès le premier titre «Maurice & Michael (Sorry I Didn't Say Hello)», nous plonge dans son univers introspectif. Le public attentif suit cette soirée ou chaque musicien est parfaitement à sa place. Depuis sa victoire, en 2007 à la Thelonious Monk International Jazz Competition, il s’est affirmé comme l’un des jeunes trompettistes à suivre et prouve depuis son originalité. Sa musique est suffisamment riche pour nourrir ce long enregistrement sans faire appel aux standards; de même, tout en restant fidèle à l'héritage du swing et du bebop, elle exprime son originalité, avec un grand lyrisme. Ambrose décortique à souhait des thèmes maintes fois travaillés pour en extraire l’essence même et utilise au mieux une rythmique complètement dévouée à sa grâce. Nul besoin de décrire chaque titre, il suffit de s’y plonger pour mieux les savourer. A noter «Trumpet Sketch (Milky Pete)» voyage de 14 minutes dont la longue introduction en solo, dans la lignée d’un Don Cherry, transgresse les rives de la musique improvisée suivi par un Sam Harris (p) plus qu’inspiré, piano enluminé par un Justin Brown (dm) toujours aussi inventif, qui s’engouffre dans un dialogue trompette/batterie décapant. Un album comme une longue narration qui ne cesse de chevaucher une mer déchaînée qui ne connaît dans sa première partie que peu d’accalmies apaisantes. Le second CD, plus serein, s’ouvre sur «Taymoor's World», comme un éclairci après la bataille qui bien vite nous amène à partager une table du fameux club, où l’on regrette de n’avoir pu être dans le public pour participer à la claque. Dans une transe incantatoire le groupe nous amène aux portes d’un véritable jazz où le respect des aînés est évoqué, revu et transposé dans une Amérique actuelle. Agé de 35 ans, Ambrose Akinmusire, sera un des trompettistes incontournables de ce début de siècle, si l'industrie du showbiz ne lui met pas le grappin dessus. Il est, pour le moment, d'une irréprochable intégrité.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJohn Scofield
Country for Old Men

Mr Fool, I’m So Lonesome I Could Cry, Bartender Blues, Wildwood Flower, Wayfaring Stranger, Mama Tried, Jolene, Faded Love, Just a Girl I Use to Know, Red River Valley, You’re Still the One, I’m an Old Cowhand.
John Scofield (g), Larry Goldings (p, org, key), Steve Swallow (b), Bill Stewart (dm)

Date et lieu d'enregistrement non communiqués
Durée: 1h 05' 37''
Impulse! 0602557088106 (Universal)

Avec plus de trente albums à son actif, John Scofield se doit d’avoir de nouvelles idées pour propager le son feutré de sa guitare Ibanez à ses admirateurs. En optant pour le style country, le guitariste de Dayton (Ohio) choisit un parti pris subtil. Lui qui sait si bien mêler les sons planants aux sonorités groovy et funky aurait peut-être dû choisir un autre répertoire. Mais «Sco» possède sa griffe, reconnaissable et dès qu’il touche son instrument («Wildwoof Flower»). Pour asseoir son propos, il est accompagné de partenaires fidèles: Steve Swallow, Larry Goldings et Bill Stewart. Si les chants traditionnels sont au menu («Wayfaring Stranger»), John Scofield intègre des reprises d’artistes comme James Taylor («Bartender’s Blues») ou Dolly Parton («Jolene») pour donner un aspect plus moderne à des thèmes issus de la tradition. La guitare de Mister Sco se fait toujours aussi virevoltante et lorsque Larry Goldings passe au piano cela donne un ensemble d’une qualité supérieure. Les échanges entre les artistes renvoient très bien à l’idiome jazz et on se délecte à écouter les dialogues entre guitare, orgue et basse («Faded Love»). La sonorité particulière de la six-cordes se laisse encore apprécier sur «Red River Valley», un traditionnel, transfigurait par les trois artistes qui conserve sa saveur d’antan. «You’re Still the One» permet au guitariste de poursuivre sa quête de sonorités secrètes sur des thèmes classiques. L’album se termine avec «I’m a Old Cowhand» de Johnny Mercer, un joli clin d’œil qui renvoie au titre de cet album, où l’ancien n’est pas forcément d’actualité.

Michel Maestracci
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDave Stryker
Messin' With Mister T

La Place Streeet, Pieces of Dreams, Don’t Mess With Mister T, In a Sentimental Mood, Impressions, Gibraltar, Salt Song, Sugar, Side Steppin’, Let It Go
Dave Stryker (g), Jared Gold (org), McClenty Hunter (dm), Mayra Casales (perc) + Houston Person, Mike Lee, Don Braden, Jimmy Heath, Chris Potter, Bob Mintzer, Eric Alexander, Javon Jackson, Steve Slagle, Tivon Pennicott (s)
Date et lieu d'enregistrement non précisés
Durée: 1h 10' 27''
Strikezone 8812 (
www.davestryker.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDave Stryker
Eight Track II

Harvest for the World, What’s Going On, Trouble Man, Midnight Cowboy, When Doves Cry, Send One Your Love, I Can’t Get Next to You, Time of the Season, Signed-Sealed-I’m Delivered I’m Yours, One Hundred Ways, Sunshine of Your Love
Dave Stryker (g), Steve Nelson (vib), Jared Gold (org), McClenty Hunter (dm)
Date et lieu d'enregistrement non précisés
Durée: 1h 05' 50''
Strikezone 8814 (
www.davestryker.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Stryker/Slagle Band Expanded
Routes

City of Angels, Nothin’ Wrong with It, Self-Portrait in Three Colors, Routes, Ft. Greene Scene, Great Plains, Extensity, Gardena, Lickety Split Lounge
Dave Stryker (g), Steve Slagle (as), John Clark (frh), Billy Drewes (ts, bcl), Clark Gayton (tb, tu), Bill O’Connell (p, ep), Gerald Cannon (b), McClenty Hunter (dm)
Enregistré les 14 et 15 décembre 2015, Paramus (New Jersey)
Durée: 59' 17''
Strikezone 8813 (
www.davestryker.com)

Voici livrées les dernières productions de Dave Stryker, le guitariste d’Omaha (Nebraska). Trois nouvelles galettes et trois thématiques bien distinctes pour mettre en avant son phrasé feutré. Messin’ With Mister T célèbre, comme le sous-titre le laisse entendre, les années du guitariste aux côtés de Stanley Turrentine. Le matériau choisi pour mettre en avant les pièces et compositions favorites de son ex-leader renvoie au temps béni où le jazz avait encore facilement droit de citer dans les médias. Plus fort encore, il bénéficie pour l’occasion de la présence de quelques-uns des meilleurs saxophonistes de la galaxie jazz: Houston Person, Jimmy Heath, Eric Alexander, Bob Mintzer, Chris Potter et Steve Slagle, le fidèle partenaire du guitariste. L’album s’ouvre avec «La Place Street» de Stanley Turrentine avec Houston personne au saxophone. Le tempo est bien chaud avec les interventions de Jared Gold (org) et les coups de boutoir de McClenty Hunter sur les peaux. «Let It Go» avec Tivon Pennicott (s) met en lumière les jolis déboulés de la guitare de Stryker et la voix mélodieuse de l’instrument du partenaire de Kenny Burrell en 2008. L’éternel «Sugar» se fait plus mielleux avec Javon Jackson dans le rôle de Mister T. le tout bien emmené par un jeu soyeux de l’organiste. Après le sucré, Eric Alexander fait entendre sa sonorité si spécifique sur une pièce plus salée («Salt Song»), tandis que le guitariste fait apprécier sa technique pour délivrer des notes d’une pure beauté. En fin connaisseur de Turrentine, le leader présente «Impressions», de John Coltrane. Un morceau gravé pour la première fois par son mentor sur Sugar avec Chris Potter aux anches. Bien sûr, «Don’t Mess with Mister T.» de Marvin Gaye est présent sur l’une des plages du CD pour retrouver les bienfaits de ce que délivrait le saxophoniste de Pittsburgh en son temps.
Pour Eight Track II Stryker puise dans un répertoire plus ouvert pour mettre en lumière les artistes vedettes de la Motown comme Marvin Gaye, Stevie Wonder ou les Temptations, mais aussi des rockers comme le Cream d’Eric Clapton ou les Isley Brothers. La présence du vibraphone de Steve Nelson aux côtés de Jared Gold (org) et McClenty Hunter (dm) constitue le fil conducteur de cet album. Cette expression du guitariste renvoie aux sessions et autres concerts aux côtés de Brother Jack Mc Duff. Certains moments de Eight Tracks nous plongent dans l’’atmosphère si particulière de la fin des années soixante avec les oeuvres de Grant Green et tout particulièrement «Trouble Man». Une résurrection qui fait plaisir à attendre, preuve que Stryker connaît bien ce langage et sait adapter, comme ses prédécesseurs, Wes, George, Kenny et Pat, les morceaux pop dans un langage jazz gorgé de blues. Petit clin d’œil au british blues avec une adaptation hautement énergique du «Sunshine of Your Love» de Cream et le savoureux «Time of the Season» du groupe The Zombies. Enfin, le Prince de Minneapolis fait aussi partie de la revue avec l’emballante adaptation de «When Dove Cries» où l’orgue de Jared convole en juste noces avec les notes feutrées de Stryker.

Avec Routes, le guitariste partage le leadership avec Steve Slagle dans un format plus évolué pour certaines compositions. Au duo, augmenté de McClenty Hunter, le batteur habituel de Stryker, et Gerald Cannon (b) s’agrègent Jackson Clark (frh), Billy Drewes (ts, bcl) Clark Gayton (tb) et Bill O’Connell (p). Ainsi sur «Nothin’ Wrong with It» c’est un septet qui s’exprime pour exposer la facette de compositeur du guitariste et son compère saxophoniste. Dans une ambiance plus pesante, la formation développe les idées du duo avec de beaux entrelacs entre la guitare et les soufflants. Des instants de suspension sont offerts par la guitare du leader qui met en lumière le background de la flûte de son partenaire, et les interventions de Clark Gayton au tuba («Great Plains») pour une pièce de grande qualité. «Self-Portrait in Three Colors», de Charlie Mingus situe totalement l’état d’esprit haut de gamme dans lequel évolue ce Routes.Entre swing et conception plus contemporaine, la formation assume sa tâche de transmettre la tradition avec succès («Extensity»). Sur «Lickety Split Lounge», le guitariste reprend la main pour asséner ses notes acérées. Ces trois albums permettent pour ceux qui ne le connaissent pas encore de découvrir un guitariste référent de la scène jazz actuelle, qui a fait ses classes auprès des plus grands, et transmet son expérience en apportant sa touche personnelle pour que l’idiome poursuive son développement dans l’univers de la mu
sique.

Michel Maestracci
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBLM Quartet
Me'n You

Me'n You, A Kiss to Build a Dream On, Between the Devil and the Deep Blue Sea, East of the Sun, There Will Never Be Another You, Rockville, Blockrock, Tenderly, Wrap Your Troubles in Dreams, New Concerto for Cootie, 9:20 Special, Ooh-Ah-Dee-Dee, Stolen Swing
Dominique Burucoa (tp, flh, voc), Atnaud Labastie (org), Emmanuel de Montalembert (g), Antoine Gastinel (dm)
Enregistré les 25 et 26 février 2016, Ustaritz (64)
Durée: 58' 26''
Jazz aux Remparts 64025 (www.jazzauxremparts.com)

Dominique Burucoa est bien connu, notamment comme directeur du festival, Jazz aux Remparts, dont la disparition fit le désespoir des jazzfans avertis. Il est tout à fait qualifié pour affirmer dans le texte d'accompagnement: «le swing comme vertu cardinale du jazz »! Et c'est le choix esthétique de ce quartet ainsi que le démontre d'emblée, «Me'n You» du tromboniste Eli Robinson qui ouvre le programme (solos bien menés d'orgue, trompette avec plunger et guitare). Bel hommage au maître Louis Armstrong (sans caricature!) dans une version simple et efficace de «A Kiss to Build a Dream On » bien chanté et joué avec autorité par Dominique Burucoa. Antoine Gastinel amène un swinguant «Between the Devil and the Deep Blue Sea». C'est le premier disque d'Arnaud Labastie à l'orgue et il en joue avec une maîtrise et swing enthousiasmants. Dans «Stolen Swing», il évoque Milt Buckner auquel il rend un hommage explicite dans «Ooh-Ah-Dee-Dee». Les improvisations d'Emmanuel de Montalembert ont la sobriété d'un Billy Butler, c'est si rare aujourd'hui («Rockville», thème-riff de Johnny Hodges). Il amène bien «East of the Sun» exposé avec feeling par Dominique Burucoa au bugle. Guitare et orgue sont parfaits derrière la trompette avec sourdine dans «There Will Never Be Another You». Les tempos sont parfaits pour le swing («Blockrock» de Cootie Williams, «Wrap Your Troubles in Dreams», «9:20 Special»). Bref, un moment plaisant dans un contexte désespérant.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Jazz de Pique
Le Retour

Father Steps In, Moten Swing, Chocolate, Rhapsody in Courbevoie, Sweet Georgia Brown, Flying Home, Blue Spleen, Feet in the Fuel, One O'Clock Jump, Stompin' at the Savoy, 9:20 Special, Undecided, Boot It!, Blop-Blop, J'irai cracher sur vos trompes
Jacques Hannequand, Daniel Thorel, Laurent Verdeaux, Christian Camous, Jean-Louis Hannequand, Gilles Millerot (tp), Georges Batut (tb, vib), François Février, Guy Figlionlos, Alain Cuttat, Didier Baniel (tb), Gilbert Rousselin, Roger Petit (as), Michel Méresse (as, ts), François Jouvin (ts, cl), Michel Bourgeois, André Villéger (ts), Jean Picard (bs, cl), Jean Rotman (p), Gérard Rakowski (g), Jean-Pierre Simondin (b), Claude-Alain du Parquet (dm), invité : Benny Waters (ts, as, cl)
Enregistré entre fin décembre 1972 et le 4 mai 1985, Courbevoie (92), Paris
Durée: 1h 03' 49''

Fenesoa 06 (jean.rotman@wanadoo.fr)

A une époque où rares sont les jazz fans qui se préoccupent encore de Bennie Moten, Erskine Hawkins, Jimmie Lunceford ou même de Fletcher Henderson, voici un disque du Jazz de Pique, un big band amateur dirigé par le pianiste et futur médecin homéopathe Jean Rotman, également responsable de la majorité des arrangements. Ce disque vaut surtout pour les titres 10 à 14 dont la vedette est Benny Waters, surtout au ténor (excellent dans «Stompin' at the Savoy»), mais aussi à l'alto (« 9:20 Special», arrangement d'Earle Warren, avec de bonnes parties d'ensembles bien jouées) et à la clarinette («Undecided», Waters y est en grande forme; bon solo de Rotman). Le dernier titre, montre qu'après dix ans ces musiciens ont plus de métier: il y a des nuances, la section de trombones mise en vedette sonne bien, bon solo de trombone (la trompette wa-wa est de Laurent Verdeaux). En effet les 9 premiers titres qui sont la réédition du Moten Swing, Pragmaphone LP 8, trahissent un niveau de débutants, surtout dans les ensembles et sur tempos vifs (certains de ces musiciens joueront ensuite dans le big band Roger Guérin, comme Jean Picard). Le livret nous indique que «certains savaient improviser, d'autres pas», ce qui est la règle en big band et ne gêne pas, mais aussi que «Certains jouaient d'oreille, d'autres étaient d'excellents lecteurs», ce qui ne garantit pas le meilleur résultat en grande formation. Deux morceaux, en tempo lent, sortent du lot d'un point de vue collectif: «Rhapsody in Courbevoie» et «Blue Spleen» (beau thème, bon solo de trombone). Ici et là, il y a de bons solos de trompette, de vibraphone et deux solos d'un jeune André Villéger déjà plus que prometteur («Flyin' Home», «Feet in the Fuel»). Un disque sympathique qui illustre l'attachement à la tradition swing d'une partie des musiciens français en cette première moitié des années 1970.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Oracasse
La Barque du rêve

Whoopin' Blues, Tremé Song, La Grève barré moin, Indiana...Lee, La Rue Zabyme, Old Rugged Cross, Close Your Eyes, Do What Ory Say, Linger Awhile, Parfum des îles, La Barque du rêve, It Ain't My Fault
Guy Bodet (tp, cnt, flh), Emmanuel Pelletier (ss, ts, fl, voc), Thierry Bouyer (bjo, g, tp, voc), Xavier Aubret (tu, b, voc), Gabor Turi (dm, perc, voc)

Enregistré les 6 et 7 septembre 2016, Chabournay (86)
Durée: 59' 15''
Autoproduction (aubret@oleo-production.com)

Voici un groupe dit de «jazz traditionnel» qui ne peut que donner de la joie dans les animations notamment festivalières. Le meilleur soliste est Guy Bodet, dit Mimile, trompettiste titulaire dans l'orchestre Claude Bolling. Un bon exemple de sa maîtrise instrumental se trouve dans «Indiana» avec sa déclinaison bop dans la coda. Dans «Whoopin' Blues» Guy Bodet mène avec décontraction et offre un solo bien mené. Il est également à son avantage dans «Do What Ory Say» et surtout «Linger Awhile». «Tremé Song» de John Boutté et «It Ain't My Fault» sentent bon le New Orleans d'aujourd'hui (nous préférons Emmanuel Pelletier au ténor, comme dans «Close Your Eyes»). Il y a d'autres thèmes connus de la Cité du Croissant mélangés à des morceaux exotiques moins enthousiasmants pour les jazzfans (mais «Parfum des îles» avec bugle et flûte est bien plaisant: écoutez le solo de Guy Bodet!). Un spiritual rendu célèbre par le clarinettiste George Lewis est ici joué en trio (ss, bj, b) de façon sensible. Une "galette" qu'on s'arrachera au détours d'une prestation!

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Wadada Leo Smith
America's National Parks

CD1: America’s National Parks USA 1718, Eileen Jackson Southern 1920-2002: A Literary Park, Yellowstone: The First National Park and the Spirit of America–The Mountains, Super-Volcano Caldera and Its Ecosystem 1872
CD2: The Mississippi Rivers Dark and Deep Dreams Flow the River–A National Memorial Park c. 5000 BC, Sequoia/Kings Canyon National Parks: The Giant Forest, Great Canyon, Cliffs Peaks, Waterfalls ans Cave Systems 1890, Yosemites: The Glaciers, the Falls, the Wells and the Valley of Goodwill 1890

Wadada Leo Smith (tp), Anthony Davis (p), Ashley Walters (cello), John Lindbergh (b), Pheeroan Ak Laff (dm)

Enregistré le 5 mai 2016, New Haven (Connecticut)
Durée: 1h 38’ 05’’

Cuneiform Records 430/431 (www.cuneiformrecords.com)

Wadada Leo Smith et son Golden Quintet nous invitent à une traversée des grands parcs américains dans une célébration de la nature encore conservée et à protéger. Les six longs mouvements parfaitement exécutés nécessitent une attention particulière car Wadada inscrit sa musique dans la lignée de la musique afro-américaine libertaire. Un mariage précis entre écriture et improvisation. Wadada a terminé de composer ce répertoire et l’a enregistré avant de célébrer ses 75 ans (décembre 2016). Les vingt-huit pages du répertoire de America’s National Parks ont été conçu pour son ensemble le Golden Quintet, une fraiche extension du quartet qu’il a dirigé durant 16 ans. L’idée lui est venue pour deux raisons, de par son propre intérêt pour la nature depuis des années, en particulier pour le Park de Yellowstone et de la série documentaire, The National Parks: America ‘s Best Idea, d’une durée de douze heures signée par le réalisateur Ken Burn. Les dialogues particuliers trompette et violoncelle donnent une coloration surprenantes et déconcertantes. Anthony Davis, John Lindbergh et Pheeroan Ak Laff apportent leur complémentarité à ce vaste projet ambitieux qui s’inscrit dans une riche mais difficile écoute. L’auditeur doit se plonger dans ce nouveau monde où l’homme n’a pas encore tout détruit. La disparition des scènes européennes (à part quelques exceptions) de vétérans comme Wadada Leo Smith nous a presque fait oublier la richesse et la diversité de ce type de musique.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Mourad Benhammou Jazzworkers Quintet
Vol. 3. March of the Siamese Children

Nommo1, March of the Siamese Children, Indian Song, Till all Ends, Zielona Herbata "Green Tea", Home Is Africa, No Land’s Man, 7th Ave Bill, Zanzibar, Autum Melodie, Ballad Medley (Haupe, Nirvana, Malice Toward None), Cellar Groove, Nommo 2, Dave’s Chant*
Mourad Benhammou (dm), David Sauzay (ts, fl) Fabien Mary (tp), Pierre Christophe (p), Fabien Marcoz (b), Tom McClung (p)*, Matyas Szandal (b)*
Enregistré le 1er octobre et le 15 novembre 2015, Le Pré-Saint-Gervais (93)
Durée: 1h 01’
Black & Blue 813.2 (Socadisc) 

Mourad Benhammou dirige ses Jazz Workers depuis une douzaine d’année et la cohésion du groupe s’entend immédiatement. Le livret nous rappelle le parcours du batteur «En vrai passionné de l’histoire du jazz et de la batterie musicien, érudit et collectionneur il réside à New-York en 2004 où il mène une série d’entretien avec des batteurs légendaires de la scène bop. Il y rencontre Louis Hayes, Grassella Oliphant et surtout Walter Perkins, qui deviendra son mentor». C'est à son retour en France, qu'il décide de former son propre groupe dont voici le troisième opus. Dès l’introduction, le ton est donné par le premier titre «Nommo1» qui, en quarante-huit secondes, annonce la couleur, entre respect de la tradition et arrangements modernisés. En fin connaisseur, il choisit le répertoire (à part «Zielona Herbata "Green Tea"» et «Zanzibar» signés de sa main et «Autum Melodie» de Fabien Mary) dans des compositions assez rarement interprétées aujourd’hui en public et peu enregistrées. Le titre éponyme de l’album est tiré de la comédie musicale Le Roi est moi, grand succès de Broadway adapté à l’écran avec Yul Brunner en roi du Siam et Deborah Kerr en maîtresse d’école. Son traitement plus qu’original décape les oreilles et David Sauzay, ici à la flûte, se révèle un maître tel le génie de la lampe. Toutes les arrangements et les interventions des solistes sont soignés et à propos et font de cet album un plaisir continue. Certains titres évoquent des contrées lointaines entre l’Afrique et l’Orient, Mourad Benhammou en tant que compositeur nous invite dans son voyage sur les terres découvertes par Art Blakey mais en proposant sa propre piste. Il ne pouvait oublier son maître et sa version de «No Land’s Man» de Walter Perkins nous conduit tout naturellement dans la nuit new-yorkaise. L’intro au piano du «Medley» sur «Haupe» de Duke Ellington, extrait de la bande du film Anatomie d’un Meutre, atteste du talent de Pierre Christophe comme de celui des autres musiciens. On s'étonne dès lors du mépris des programmateurs pour ce type de jazz... «Dave’s Chant», enregistré lors d’une autre séance avec le regretté Tom McClung et Matyas Szandal, prouve de nouveau que le drive de Mourad Benhammou sait se mettre à merveille au service d’autres musiciens.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Bill Mobley
Hittin' Home

The Very Thought of You, Walkin', Hittin' Home, My Romance, Jewel, Milestones, Lil' Red, Apex, Peace, Scene on Seine, Waltzin' Westlard
Bill Mobley (tp), Steve Neslon (vib), Russell Malone (g), Kenny Barron, Heather Bennet (p), Essiet Okon Essiet, Phil Palombi (b), Clint Mobley (perc), Kevin Norton (marimba)

Enregistré durant l’été 2016, New York et New Jersey
Durée: 57' 10''
Space Time Records 1642 (Socadisc)

Pour célébrer en 2016, l’année de ses 20 ans d’existence, le label Space Time Record a sorti un nouvel enregistrement du trompettiste Bill Mobley, pilier du label avec le pianiste Donald Brown. A 63 ans, Bill Mobley a tout prouvé et, sans être devenu une star du jazz, il en est l’un des plus honnêtes artisans. Pas d’artifice de studio, les enregistrements ont été faits en une ou deux prises et le tout en direct. On remarquera l’absence de batteur, choix original qui confère à l’ensemble de l’album une sonorité et un espace particuliers. A part «Scene on Seine» où Clint Mobley joue des percussions et «Apex» dans lequel Bill dialogue avec le marimba de Kevin Norton, la rythmique repose sur le tempo du contrebassiste. Seul «Hittin’Home» est signé par Bill Mobley, la majorité des compositions sont signées de Miles Davis, Bobby Watson, des pianistes; Mulgrew Miller, Horace Silver, Harold Mabern sans oublier des standards de Ray Noble, Rogers & Hart et même un titre du producteur Xavier Felgeyrolles. L’album est donc plus une suite de dialogues en duo, soutenus par la basse, que celui d’un groupe. La cohésion du répertoire et la richesse des échanges épurés en font un album au plus grand charme, sobre et élégant à écouter tranquille au coin du feu où dans sa cuisine, seul ou en bonne compagnie. Si tous les thèmes sont magnifiquement interprétés, un sommet est atteint avec «Peace» où le dialogue devient un échange à trois avec Bill, Russel Malone et Essiet Okon Essiet qui surélèvent l’acuité du propos. Au fil du temps, ce petit label français a su prouver sa ligne remarquable et la grande qualité artistique de ses productions.
Bon anniversaire.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Dave Holland / Chris Potter
Aziza

Aziza Dance, Summer 15, Walkin’ the Walk, Aquila, Blue Surf, Fibding the Light, Friends, Sleepless Night
Dave Holland (b), Chris Potter (ts, ss), Lionel Loueke (g), Eric Harland (dm)

Enregistré les 7 et 8 octobre 2015, New-York
Durée: 1h 09'

Dare2 Records 009 (www.daveholland.com)

Dave Holland retrouve ici des musiciens ayant déjà gravité autour de lui, à l'exception de Lionel Loueke. Ce quartet est ainsi une sorte de «all stars» où les signatures des compositions sont réparties à part égale. Agé de 70 ans, Dave Holland, toujours fringant, dirige ses propres formations depuis plus de quarante-cinq ans et il y a vu défiler du beau monde, de Sam Rivers à Steve Coleman, en passant par Chris Potter qui a gagné ses galons pour apparaître en coleader du quartet. Si tous les titres, aux thèmes, rythmes, et sons fort variés, valent le détour, on retiendra «Summer 15» (Chris Potter) où l’introduction au sax soprano va à l’encontre de la guitare (africaine puis jazz) de Lionel Loueke; le tout magnifiquement drivé par la caisse claire d’Eric Harland; tandis que le ténor revient, tel un calypso de Rollins et Dave Holland marque le tempo en faisant danser ses cordes. Complètement dans l’actualité d’un jazz sans cesse en renouveau, même si le groupe flirte avec la fusion, il nous délivre une musique sereine, imaginative où la grande valeur de chaque soliste en fait un des groupes actuels quasi permanents des plus construits. Preuve à l’appui par la qualité de leurs concerts donnés lors de leur tournée européenne d’octobre 2016.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueGrégory Privat Trio
Family Tree

Le Bonheur, Riddim, Family Tree, Zig Zagriven, Le Parfum, Sizé, Filao, Ladja, Seducing The Sun, Happy Invasion, La Maga, Galactica
Grégory Privat (p), Linley Marthe (b), Tito Bertholo (dm)

Enregistré du 24 au 26 janvier 2016, Pompignan (82)
Durée: 1h 12' 46''

ACT 9834-2 (Harmonia Mundi)

Pour son quatrième album, le premier en trio, Grégory Privat a décidé de replonger dans ses racines, la Martinique, mais aussi la Guadeloupe et l’héritage de la musique créole. Digne fils de son père (José Privat pianiste du groupe Malavoi), il s’est forgé, depuis une dizaine d’années, une solide réputation auprès de Jacques Schwarz-Bart, Stéphane Belmondo, Guillaume Perret ou Sonny Troupé (son partenaire habituel). Cet Arbre généalogique (en français) réunit ainsi toutes les branches qui ont pu se greffer à la musique d’origine pour produire de nouveaux fruits aux goûts et parfums savoureux. Grégory Privat puise son inspiration dans la mémoire des rythmes traditionnels afro-caribéens, bèlè, gwoka qui mariés aux quadrilles et à la musette ont engendré un jazz créole. La biguine, suivra, marquant la musique moderne pop, jazz et zouk. Douze compositions personnelles s’enchaînent dans un déroulement naturel, le piano occupe pleinement l’espace et chaque titre révèle son intérêt. A ses côtés, Linley Marthe, lui aussi créole mais de l’Océan Indien (Ile Maurice) a délaissé sa basse électrique, si bien utilisée chez Joe Zawinul, pour se saisir d’une contrebasse plus à sa place dans ce subtil répertoire. Le trio se complète de la batterie de Laurent-Emmanuel (dit «Tilo») Bertholo (lui aussi martiniquais) qu’il a côtoyé au sein du projet Jazz Bèlè Philosophy du trompettiste Franck Nicolas. L’art du trio jazz (piano, contrebasse, batterie), si difficile à renouveler, est ici complètement maîtrisé mais ses références en sont élargies.
Un groupe à découvrir en concert. Mon titre préféré, «La Maga», le plus court mais tout en finesse comme une caresse du vent sucré des Caraïbes.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueArild Andersen
The Rose Window

Rose Window, Science, The Day, Outhouse, Hyperborean, Dreamhorse, Interview with Arild Andersen
Arild Andersen (b), Helge Lien (p), Gard Nilssen (dm)

Enregistré le 15 avril 2016, Gütersloh (Allemagne)
Durée: 59'
Intuition 71316 (Socadisc)

Le contrebassiste norvégien, Arild Andersen, âgé de 71 ans, est surtout connu pour ces enregistrements chez ECM, certains avec son groupe ou en sideman de Kenny Wheeler, Paul Motian, Bill Frisell, John Taylor, Alphonse Mouzon, Ralph Towner, Nana Vasconcelos, Marcin Wasilewski, Markus Stokhausen et avec son compatriote Jan Garbarek (69 à 73). Adepte de l’organisation tonale de Georges Russel, il joue avec cet arrangeur et chef d’orchestre durant dix ans (1960 à 1970). Il dirige ensuite plusieurs formations avec Jon Christensen, puis le groupe Masqualero dans lequel se distingue le trompettiste Nils-Petter Molvaer. Il collabore aussi avec des jazzmen en tournée et il sera le bassiste de Stan Getz, Sonny Rollins, Sam Rivers, Paul Bley, Sheila Jordan et Joe Farrell.
Véritable monument et amant de la «grand-mère», Arild Andersen offre lors de son concert un magnifique hommage à cet instrument. Dans un recueillement spirituel, l’auditoire du Théâtre de Gütersloh écoute et rêve en compagnie de ce trio très dépouillé ou l’essence même de la musique s’exprime. Le trio tel un joyau en six titres revisitent le répertoire de ce seigneur du nord qui caresse ses cordes et en tire les plus charmants des sons. Les passages joués à l’archet sont émouvants et si l’ambiance par moment est trop romantique on se laisse emporter par des elfes enchanteurs. Après une introduction ravissante, la longue composition «Hyperborean», atteste de la maestria du contrebassiste, puis, rejoint par les membres de son trio, discrets mais efficaces, elle nous nous emporte aux pays des merveilles. «Dreamhorse», tout autant réussi conclu un album où les 45 minutes de musique nous prouvent encore que ce n’est pas la durée du plaisir mais son intensité qui compte.
Dans l'entretien qui clôt le disque, mené par Götz Bülher, Arild Andersen évoque son parcours et l’orientation de sa musique.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePierre Boussaguet Septet
Le Semeur

South West, Souvenir imaginé, Le Semeur, Teemoo, Gurrah, Red Ground, Charme, Tinto Time, Talma, La Fête au village, Body and Soul, Le Chat et le pivert
Pierre Boussaguet (b), Luigi Grasso (as, ts), Stéphane Guillaume (ss, ts, fl), André Villéger (ts, cl), Nicolas Dary (ts), Vincent Bourgeyx (p), François Laizeau (dm)
Enregistré: 24 au 28 février 2014, Bayonne (64)
Durée: 1h 06' 50''
Jazz aux Remparts 64023 (www.jazzauxremparts.com)

Pierre Boussaguet précise honnêtement son problème avec le fait de «rendre hommage»: ça «oblige seulement à se référer au passé». Pour lui, «seul compte le présent». Comme il ne veut pas «ressusciter», il a opté pour «conter une histoire d'aujourd'hui». Donc n'espérez pas toujours "entendre" Guy Lafitte dans ce CD qui lui est consacré, par ailleurs superbement conçu avec un livret qui informe (ce qui devrait être toujours le cas) et une précision des solistes pour chaque morceau. La première composition de Pierre Boussaguet est dédiée à notre chère région, «South West». Belles parties pour section de saxes. Le ténor de Nicolas Dary évoque plus Rollins que Lafitte mais ce n'est pas incongru puisque notre regretté Guy est entré dans le "moderne" par Rollins. Beaux alliages sonores quasi "classiques" (avec flûte) sur un excellent jeu de balais dans «Souvenir imaginé» pour évoquer Carlos Gardel qui fascinait Guy (Bourgeyx est parfait pour le tango). Dans son solo, Pierre Boussaguet nous rappelle l'excellence de sa sonorité. On retrouve cette grande musicalité et cet amour du son chez Boussaguet et les saxes dans l'exposé de «Le Semeur». L'échange entre Guillaume et Grasso, plein de flamme, est pour nous un peu long. Pureté des saxophones digne du quatuor Marcel Mule en introduction et background de «Teemoo» qui évoque vraiment Guy Lafitte. La composition est de lui et Nicolas Dary a la sonorité pulpeuse et la dimension expressive qui rendent justice à notre star du sax ténor (beau travail de Bourgeyx). Pour le coup, c'est un véritable hommage. Pour nous, c'est un des meilleurs titres de l'album. Le point faible pour nous, c'est le son de sax soprano en solo, très "moderne convenu" («Red Ground» plus coltranien qu'africain à nos oreilles). Il est d'un meilleur effet quand il chante dans les parties d'ensemble («Charme»: beau solo de Bourgeyx). Dans une approche qui doit swinguer, Pierre Boussaguet orchestre très bien pour une section de saxes que ce soit pour une composition personnelle («Gurrah») ou pour un thème de Guy Lafitte («Tinto Time»). La section de saxes met bien en valeur le beau thème de Boussaguet, «Talma» qu'il a enregistré avec Guy Lafitte (1993) puis joué au festival Bis de Marciac avec Wynton Marsalis (j'y étais). Dans la présente version, Vincent Bourgeyx joue avec classe (on regrette le soprano au lieu d'un ténor). La «Valse au Village» de Vincent Rose et Larry Stock fut un succès de Léo Marjane en 1939 avant la reprise vingt ans plus tard par Dizzy Gillespie sous le titre d'«Umbrella Man». Le présent arrangement est très plaisant opposant le genre boîte à musique à une machine à swing avec l'intrication réussie de Dary (ts), Villéger (cl), Grasso (as) et Guillaume (fl). Nous avons souvent entendu Guy Laftte jouer «Body and Soul», il convenait donc de reprendre ce cheval de bataille pour sax ténor depuis l'ère Hawkins. L'exposé écrit en section de saxes est superbe tout comme le jeu de Bourgeyx et le solo de Villéger (sur de belles tenues de saxes). Le disque se termine par une prise en concert de «Le Chat et le pivert», médium swing, que Boussaguet a dédié à Guy Lafitte et Gérard Badini, dans lequel nos quatre souffleurs jouent bien sûr du sax ténor. Une belle réussite musicale.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Esaie Cid
Maybe Next Year

Way Out West, Music Forever, Double Spoon, Nothing Ever Changes My Love for You, How Long Has This Been Going On, Sweethearts on Parade, Farewell, Pea Eye, Jessica's Day, Maybe Next Year
Esaie Cid (as), Gilles Rea (g), Samuel Hubert (b), Mourad Benhammou (dm)
Enregistré le 9 juin 2016, Draveil (91)
Durée: 58' 33''
Fresh Sound/Swing Alley 030 (www.freshsoundrecords.com)

La manière et la sonorité d’Esaie Cid sont à rapprocher de celles de Paul Desmond, avec parfois plus de couleur blues et swing («Way Out West»), parmi une riche galerie d’influences, car Esaie Cid a ses lettres jazziques, et elles ne s’arrêtent pas à la Côte Ouest, première influence. On pense aussi bien à Jimmy Giuffre par la trace de la clarinette dans le débit qu’à Art Pepper, son inspiration de cœur, par l’esprit sinueux du récit, la poésie et parfois la sonorité. On peut ajouter à cette galerie Lee Konitz, les ancêtres Benny Carter, Willie Smith, avec moins de chair car l’esthétique de la Côte Ouest est moins expressive, plus intimiste, que celle de la Côte Est, et, à l’évidence, Esaie Cid penche vers l’Ouest…
Quoi qu’il en soit, Esaie Cid est de ces talents originaux qui naissent aujourd’hui parce qu’ils ne craignent pas de réactiver les racines musicales du jazz, aussi bien celles du blues que du swing que du grand répertoire et de cette grande fécondation qui des années 1920 à aujourd’hui apporta à la musique une myriade de talents, des milliers de manières différentes et pourtant jazz, notamment sur le saxophone alto où excelle Esaie Cid. Cette histoire musicale est en effet si dense, si intense, si rapide et en même temps si diverse et encore mystérieuse qu’elle offre à la descendance contemporaine une infinité de pistes pour que chacun puisse développer, en respectant les mânes, un discours original. Pour qui veut, bien entendu, enrichir une terre déjà si extraordinairement fertile.
Esaie Cid, le Barcelonais (1973, cf. Jazz Hot n°674), est de ceux-là. Modeste, savant, élégant et délicat, à la ville comme à la scène, il est le modèle parfait de ces musiciens de jazz qui, pour n’être pas nés dans la patrie du jazz, n’en apportent pas moins leur pierre, toujours précieuse, à l’édifice et à la permanence de cet art.
Esaie Cid est ici bien entouré de l’excellent Gilles Rea (g), un autre artisan de «la beauté du son» et de la mélodie, mais aussi un pédagogue de haut niveau, de Samuel Hubert (b), qui s’affirme depuis sa rencontre avec Cédric Chauveau, et de Mourad Benhammou (dm), qu’on ne présente plus (Jazz Hot n°621) tant il est déjà devenu un pilier de l’histoire du jazz qui s’écrit aujourd’hui en France.
Esaie Cid, c’est la poésie sur son instrument, la recherche d’une beauté délicate, un brodeur de mélodies, un développeur d’atmosphères, sans ostentation et avec le sens des nuances. Le répertoire, détaillé dans le texte de livret, est un bon mélange de standards du jazz (Sonny Rollins, Freddie Redd, Clark Terry, Quincy Jones), de standards du songbook (Gershwin, Newman-Lombardo, Segal-Fisher) avec deux originaux et un thème de Duane Tatro, «Maybe Next Year», pour l’épilogue, un compositeur emblématique de la West Coast, qui œuvra aussi pour le cinéma, et qui confirme la tonalité générale d’un excellent enregistrement qui s’écoute avec autant de plaisir qu’il suscite de curiosité.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJérôme Etcheberry / Michel Pastre / Louis Mazetier
7:33 to Bayonne

7:33 to Bayonne, Don't Be Afraid Baby, Esquire Bounce, You Can't Loose A Broken Heart, Time On My Hands, Victory Stride, Foolin' Myself, Squatty Roo, She's Funny That Way, Between the Devil and the Deep Blue Sea, I've Got The World On A String, Ballad Medley, If Dreams Come True, La Ligne Claire
Jérôme Etcheberry (tp), Michel Pastre (ts), Louis Mazetier (dm)

Enregistré les 28 au 30 octobre 2015, lieu non précisé

Durée: 1h 03' 54''

Jazz aux Remparts 64024 (www.jazzauxremparts.com)

Dans le contexte économique actuel, le trio est une bonne solution qui connait sa formule inévitable (p, b, dm) et des variantes plus intéressantes (tp, g, b ; cl, bjo, b ; cl, p, dm) dont celle-ci n'est pas la plus courante! Trois compositions originales («7:33 to Bayonne» d'Etcheberry, «Don't Be Afraid Baby» de Pastre et «La Ligne Claire» pour piano solo de Mazetier) et des standards. Les arrangements sont efficaces, la liberté solistique à son comble et le swing à l'honneur. La dimension expressive de Michel Pastre, très websterien dans «Don' Be Afraid Baby», est prenante. Pastre retrouve la hargne de Coleman Hawkins dans «Esquire Bounce» où Jérôme Etcheberry se trouve être, avec la sourdine, le partenaire idéal. Après une délicieuse introduction de piano sollicitant discrètement le souvenir du Lion, «You Can't Loose A Broken» est interprété avec beaucoup d'émotions par Michel Pastre suivi d'un discours plus fantaisiste mais non moins séduisant de la trompette avec sourdine puis par le toucher élégant de Mazetier (solide main gauche). Ces trois artistes sont des maîtres pour jouer les ballades car ils ont beaucoup travaillé la qualité expressive de la sonorité. Ainsi «Time On My Hands» est exposé et développé par Jérôme Etcheberry avec retenue, des émissions un peu voilées et un vibrato bien dosé, puis c'est le même langage avec Michel Pastre juste un soupçon plus véhément (belle cadence de coda!). Nos deux souffleurs ont en commun, outre le sens du phrasé jazz, la maîtrise d'un vibrato qui amène un plus à la sonorité, évitant contrairement à d'autre de tomber dans la caricature («I've Got The World On A String»). Ils peuvent donc se payer le luxe d'une «Ballad Medley» comme au temps du JATP. Jérôme Etcheberry, avec la sourdine harmon avec tube, y aborde «September Song» avec la dimension d'un Doc Cheatham (en dehors des passages wa-wa). De son côté, Michel Pastre illustre une fois encore son inspiration pour les cadences de fin («Cocktail for Two»). Quelle partie de piano élégante et dansante dans «Foolin' Myself». Louis Mazetier est non seulement un soliste toujours inspiré, qualifié en stride du meilleur aloi, mais un accompagnateur ultra pertinent. Les tempos sont juste ceux qu'il faut. Il est curieux que dans son solo Louis Mazetier presse un peu dans «Victory Stride». Il est artificiel de chercher dans toutes ces bonnes choses celles qui seraient les plus réussies. Ce disque est dans l'actualité ce qui ressemble le plus à un indispensable du jazz parce que ces artistes appartiennent à la dernière génération de ceux qui savent ce que c'est.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Laura L
Gainsbourg etc...

Ces petits rien, Je suis venu te dire que je m’en vais, Under Arrest, La Javanaise, Chez le Yé-Yé, New York USA, Sorry Angel, Comment te dire adieu, Les Amours perdues, L’Anamour, Requiem pour un twister
Laura Littardi (voc), Côn Minh Pham (kb), Simon Teboul (b), Clément Febvre (dm) + Sylvain Gontard (tp)

Enregistré à Argenteuil (95), date non précisée

Durée: 57' 21''

VLF Productions (UVM Distribution)

Ces quatre musiciens, qui jouent du Gainsbourg depuis plusieurs années, ont choisi des chansons qui, a priori, ne se prêtent pas toutes à une interprétation jazz. Et pourtant, le groupe, en osmose totale, se les est appropriées de belle manière. Les interprètes ont ainsi basé les arrangements sur la mélodie, sachant se partager parfaitement entre l’écriture et les impros, se posant sur le swing, ajoutant parfois un petit grain de folie, et sachant donner à chaque chanson son approche, son atmosphère, son univers, en faisant pratiquement de chacune un petit chef-d’œuvre; «La Javanaise» étant la moins réussie, malgré un beau solo de piano qui ne rend pas le charme de l’initial. Laura Littardi chante les mots de sa voix chaude et expressive, sans effets parasites, se reposant sur la mélodie qui se suffit à elle-même, et sur les trois musiciens qui l’entourent et l’enroulent dans une atmosphère idyllique. A noter les lignes de basse. Le trompettiste Sylvain Gontard intervient à la trompette bouchée sur «New York USA», sur tempo lentavec un joli déploiement de la mélodie; solo de contrebasse doublé à l’unisson de la voix, clin d’œil, à Slam Stewart. Tout cela est bien bon.
Ce disque d’un jazz mainstream assumé est d’un grand stimulant. Et si vous aimez Gainsbourg vous l’y retrouverez en habit de gala.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°680, été 2017

A.Z.III
Swingue Aznavour

Il faut savoir, Le Temps, Hier encore, Paris au mois de mai, Comme ils disent, Au creux de mon épaule, Tu t’laisses aller, Les Plaisirs démodés, On ne sait jamais, Désormais
Aldo Frank (p), Tony Bonfils (b), Didier Guazzo (dm)

Enregistré en 2016, lieu non précisé

Durée: 48' 43''

VLF Production (UVM Distribution)

Didier Guazzo a été le batteur de l'émission de télévision «Fa Si La Chanter» et a accompagné une foule de chanteurs, de Trenet à Aznavour (justement), en passant par Dee Dee Bridgewater. Aldo Frank a été le pianiste de Nicole Croisille, pour laquelle il composa «Quand nous n’aurons que la tendresse», a joué au Bilboquet dans les années 60, a été chanteur (il est même passé à L’Olympia). Tony Bonfils a fait partie du groupe Pyranas, il est musicien au Lido de Paris depuis 2009et il est le fondateur-gérant de VLF Productions. Ces trois musiciens qui viennent de la chanson et du jazz se sont réunis après avoir accompagné le spectacle de Charles Aznavour. Donc rien que de plus normal pour eux que de jazzer les chansons du grand Charles, avec son aval et sa satisfaction du résultat.
Le contrebassiste produit un gros son, laisse sonner la note, avec des attaques feutrées et pourtant nettes, très limpide à la pompe. Le batteur est très en place, efficace, solide. Le pianiste connaît son piano jazz. J’aime sa façon de faire évoluer la mélodie en block chords. «Paris au mois de mai» est pris par le pianiste avec un ostinato qui soutien la mélodie, résultat très prenant. Comme avec Ker Ourio (voir notre chronique), c’est «Comme ils disent» la reprise la plus réussie avec les deux mains du pianiste en contrepoint pour exposer la mélodie. Tandis que le trio parvient au sommet de l’art en ne format plus qu’un seul instrument. «Tu t’laisses aller», sur tempo lent, repose sur une splendide harmonisation avec un parfum de blues et des trémolos à la Erroll Garner.
Oui, Charles Aznavour peut être heureux du résultat: ses chansons trouvent une autre vie avec ce trio, tout en en respectant l’esprit
.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°680, été 2017

Olivier Ker Ourio
French Songs

Et maintenant, Dans mon île, La Bicyclette, Toulouse, Le Métèque, L’Eau à la bouche, Isabelle, Comme ils disent, 17 ans, Champs-Elysées, Les Divorcés
Olivier Ker Ourio (hca), Sylvain Luc (g), Laurent Vernerey (b), Lukmil Prerez (dm)

Enregistré du 7 au 8 septembre 2016, Perpignan (66)

Durée: 51' 52''

Bonzaï Music 170401 (Sony Music)

Olivier Ker Ourio occupe certainement la première place parmi les harmonicistes chromatiques. Dans ce disque il est à son zénith avec un somptueux complice en musique, Sylvain Luc à la guitare; l’entente et la relance est parfaite entre ces deux-là, sur un excellent tapis basse-batterie. Ker Ourio traite parfois son harmonica comme un orgue, jouant en accords comme sur «Et maintenant» de Bécaud, ou «Comme ils disent» d’Aznavour: du grand art! Les tempos, les rythmes, les ambiances sont variés. «Champs Elysées» de Wilshaw et Delanoë, sur un tempo bondissant est joué par l’harmoniciste en petites phrases staccato, soit en one note ou en accords, du plus bel effet. Pour moi le chef d’œuvre du disque est «Comme ils disent»: Ker Ourio introduit le thème avec une grande émotion et un lyrisme fracassant, on peut croire qu’on entend les paroles, puis il part dans un solo de grande envolée en double ou triple notes sur un parfait soutien basse-batterie-guitare, suit le solo de Sylvain Luc de la même veine (il est au sommet lui aussi tout au long du disque). Il se dégage une émotion et une tendresse qui vous emporte de bonheur.
Un disque de grand et beau jazz, qui se délecte de la mélodie et enlace la beauté dans une étreinte amoureuse.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°680, été 2017