Caligari882
Goran Kajfes, Ystad Jazz Festival, 2016 © Jérôme Partage

Goran KAJFE
S

Jazz, free & folk

Goran Kajfeš est l’une des figures saillantes de la scène jazz suédoise de ces dernières années. Né dans le canton de Tyresö dans la banlieue de Stockholm, le 22 juin 1970, Goran Kajfeš est le fils d’un célèbre pianiste de jazz croate, Davor Kajfeš, lequel s’est fait connaître avec le Zagreb Jazz Quartet (1959-1967), formation phare de l’histoire du jazz en Croatie, et qui connut un succès certain hors des frontières yougoslaves. Il a aussi côtoyé nombre de grands musiciens de jazz américains, dont certains appartiennent à l'univers de Charles Mingus (Julius Watkins, Jerome Richardson…)
Lié à cette filiation très jazz, Goran Kajfeš, qui avoue son attirance pour Charles Mingus et Duke Ellington, puise son inspiration musicale dans une forme de jazz moderne (la référence à l’Arkestra) et hors du jazz, s’intéressant aux courants musicaux les plus divers et parvenant à des assemblages sonores originaux, jamais gratuits car la culture jazz et blues est là, générés par de bons arrangements et une rythmique toujours tendue. C’est en particulier le cas de son Subtropic Arkestra.
Le quintet Oddjob (formé par les excellents Per Johansson, as, et Daniel Karlsson, p, ainsi que de Peter Forss, b, et Janne Robertson, dm), au sein duquel il s’exprime depuis deux décennies, produit un jazz générateur de belles atmosphères dont le dernier projet en date, Folk (Caprice Records), revisite le folklore suédois. Par ailleurs, toujours avec Oddjob, le trompettiste propose un spectacle tourné vers les enfants, Jazzoo, qui a également fait l’objet d’un disque, et qu’il a présenté en septembre dernier à la Cité de la Musique de Paris. Une initiative intéressante sur le plan de l’éveil musical plus que sur celui de la découverte du jazz en tant que tel (cf. notre rubrique CDs Infos dans Jazz Hot n°676).

Propos recueillis par Jérôme Partage
Photos ©
Jérôme Partage

© Jazz Hot n°675, printemps 2016



Goran-Kajfes et Per Johansson, Oddjob, Ystad Jazz festival, 2016 © Jérôme Partage



Jazz Hot: Vous venez d’une famille de musiciens. Votre père, Davor Kajfeš, est pianiste de jazz…

Goran Kajfeš: Oui. Ma mère est également musicienne, et ma grand-mère était chanteuse d’opéra. Mes parents ont tous les deux étudié au Conservatoire de Zagreb, mais mon père a dévié vers le jazz dès qu’il l’a découvert. L’année dernière, lors d’un passage à la radio, à Paris, un gars est venu me montrer un disque de l’American Folk Blues Festival1: mon père était dessus! Il avait effectivement tourné en Europe avec des bluesmen américains dans les années soixante. Il a également tourné avec son quartet qui était dans l’esprit du Modern Jazz Quartet, tout en jouant une musique marquée par la tradition yougoslave. Chose amusante, mon père a rencontré un jour les musiciens du Modern Jazz Quartet, et il a présenté la sœur de ma mère à John Lewis. Ils sont tombés amoureux, se sont mariés et sont partis s’installer à New York! J’ai ainsi un lien de parenté avec John Lewis (rires).

Il y avait donc une scène jazz en Yougoslavie dans les années soixante?

Absolument. La difficulté, c’était de se procurer les disques. Les gens riches arrivaient à en faire venir des Etats-Unis. Et puis il y avait les programmes jazz diffusés par la radio Voice of America qu’il était possible d’écouter, et où l’on pouvait entendre les big bands de Quincy Jones ou de Dizzy Gillespie. Et il était possible pour les musiciens de travailler, car la Yougoslavie était plus ouverte que les autres pays d’Europe de l’est. Mais il était quand même difficile de voyager. Mes parents ont émigré en Suède en 1967. Mon père était alors en tournée dans le pays avec une célèbre chanteuse suédoise, Alice Babs. L’idée de mes parents était de quitter la Yougoslavie pour partir à New York, mais, au cours de cette tournée, mon père a appelé ma mère pour lui dire de venir en Suède et de voir si ça lui plaisait. Et puis, des amies de ma mère lui avaient conseillé de vite rejoindre mon père car, à cause des films érotiques, elles pensaient que les femmes suédoises étaient dangereuses! (Rires) Ils ont fait venir ma sœur ainée un peu après et moi je suis né en Suède.

 Oddjob: Daniel Karlsson (p), Per Johansson (as), Janne Robertson (dm), Goran Kajfeš (tp), Peter Forss (b) © photo X, by courtesy of Goran Kajfes


Quels sont vos premiers souvenirs musicaux?

Un de mes premiers disques de jazz a été Manteca de Dizzy Gillespie. J’écoutais beaucoup de musique, et j’ai commencé à jouer très jeune. J’avais commencé par jouer de la flûte à l’école (ce qui était obligatoire). Mon père –qui est capable de jouer de n’importe quel instrument– m’accompagnait, mais nous avons vite conclu que l’expérience était mauvaise. Au bout d’un an, j’ai voulu apprendre le trombone –parce que j’avais vu un tromboniste à la télévision–, mais on m’a dit que mes bras étaient trop courts. On m’a alors suggéré de jouer de la trompette. J’ai compris plus tard qu’il manquait en fait un trompettiste dans l’orchestre de l’école! Mais j’en suis heureux au final. J’ai donc commencé la trompette à l’âge de 10 ans. J’ai surtout étudié la musique classique au conservatoire. Mais, avec mon père, nous jouions du jazz ensemble. Et puis, vers 17-18 ans, j’ai senti que j’avais plus d’affinité avec le jazz. Le classique me rendait nerveux parce qu’il fallait jouer exactement la partition. Le jazz donnait plus de liberté. Dans mes modèles, il y avait bien sûr Miles Davis et Dizzy Gillespie. Mais un peu plus tôt, je cherchais à jouer dans le style Blue Note-années soixante, en particulier Lee Morgan. Ensuite, j’ai travaillé le bebop. J’aime bien jouer bebop, mais les phrases m’ennuient assez vite. J’ai du mal à m’en tenir à la tradition. J’ai envie d’y ajouter d’autres éléments. Je pense que c’est l’influence de mon père qui m’a toujours poussé à prendre de multiples directions.

Quand avez-vous débuté votre carrière professionnelle?

J’ai commencé à jouer dans des groupes vers 17-18 ans. Mais j’ai dû faire mon service militaire, et donc j’ai intégré un orchestre de l’armée où je devais jouer ces marches militaires ridicules (rires). Ceci étant, ce fut une bonne expérience car nous travaillions tous les jours. Après mon service, j’ai donné mes premiers concerts en tant que professionnel tout en préparant mon entrée au Conservatoire de Copenhague. J’étudiais donc pendant la semaine, et le week-end je rentrais à Stockholm pour faire des gigs. Au bout de deux ans, j’ai dû abandonner le conservatoire parce que j’avais trop de travail comme musicien.

2002, Oddjob

Votre quintet, Oddjob, a aujourd’hui vingt ans. Comment cela a-t-il commencé?

Nous tournions dans un orchestre de pop music. C’était sympa’ mais nous avions besoin d’autre chose. Après chaque concert, nous jouions du jazz entre nous. A la fin de la tournée, nous avons donc décidé de créer notre propre formation. Nous avons commencé par jouer les morceaux que nous aimions, mais, assez rapidement, nous nous sommes mis à composer. Et donc chacun proposait ses compositions que nous travaillions ensemble. Puis, nous sommes passés à la composition collégiale, chacun apportant ses idées. Notre façon de faire de la musique ensemble est très organique. C’est la force de notre groupe. Nous cherchons à évoluer d’album en album, à nous lancer des challenges pour éviter la routine.

Votre dernier album avec Oddjob, Folk, évoque la musique traditionnelle suédoise, et c’est un hommage à Bengt-Arne Wallin2

Nous avons en Suède une institution qui collecte des enregistrements et des partitions de musique traditionnelle, comme une bibliothèque. Cette institution nous a proposé de faire ce qu’avait fait Bengt-Arne Wallin il y a cinquante ans: une création musicale basée sur ses archives. De nous-mêmes, nous ne nous serions pas lancés dans ce projet. D’une part, parce que nous ne tirons pas spécifiquement nos influences du folk suédois, d’autre part, parce que le Old Folklore in Swedish Modern de Wallin est le disque de jazz suédois le plus vendu de tous les temps. C’était donc un peu effrayant! Mais le défi était intéressant, alors nous nous sommes lancés. Et nous avons trouvé des matériaux vraiment inspirants.

2013, Goran Kajfes Subtropic Arkestra, The Reason Why vol. 1
2014, Goran Kajfes Subtropic Arkestra, RThe Reason Why vol.2 Vol. 2

Vous êtes également à la tête du Subtropic Arkestra, avec lequel vous avez sorti deux albums…

L’histoire a commencé avec un double album appelé X/Y. Le premier CD était en big band, et, sur le second, j’étais uniquement accompagné par des synthétiseurs. Le Subtropic Arkestra est né de ce big band. Je voulais un gros son pour interpréter ma musique. J’ai donc décidé d’enregistrer trois albums avec cet orchestre dans lequel se retrouvent toutes mes influences musicales. J’enregistre le troisième et ensuite j’arrête. J’aime beaucoup ce projet, mais c’est important pour moi d’aller de l’avant.

Quels sont vos autres projets?

J’ai un groupe de free jazz appelé Nacka Forum avec le saxophoniste Jonas Kullhammar. Je joue également dans une grande formation, le Fire Orchestra, avec le saxophoniste Mats Gustafsson. C’est du free débridé. Une combinaison de plein de choses. Enfin, je joue au sein de Angles 9 du saxophoniste Martin Küchen qui est dans l’esprit du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden. C’est encore un tout autre style. Je ne suis pas tellement du genre à apparaître comme invité dans une formation. Je veux être partie prenante de chaque groupe, avec un projet porteur d’une forte identité. Je me nourris de chaque expérience.

2013, Oddjob, Jazzoo

Il existe également une autre dimension dans votre travail, tourné vers les enfants…

Il s’agit du projet «Jazzoo» avec Oddjob. Nous avons tous des enfants dans le groupe, et on se demandait quoi faire pour eux. Peut-être un disque de bonne musique? Car on produit tellement de mauvaise musique pour les enfants qu’on doit aussi subir en tant que parent. Il y a cinquante ans, il y avait de grands jazzmen qui créaient de la musique pour les enfants. C’est de là qu’est venue l’idée. Et des musiques sans paroles, pour ne pas limiter l’imaginaire des petits, pour qu’ils inventent leurs propres histoires à partir de la musique. Et j’ai demandé à un illustrateur britannique, Ben Javens, avec qui j’avais travaillé sur une pochette de disque, d’illustrer notre zoo jazz. Ça a donné lieu à un livre, et ses dessins sont également projetés pendant les concerts. Aujourd’hui, on blague en se disant qu’on a désormais des fans de 8 ans qui viennent à nos concerts. Mais la vérité c’est que nous sommes particulièrement fiers de ce projet.

Vous jouez aussi des percussions…

Ça me permet de rester concentré sur la musique pendant les solos des autres. Car, dans ces moments où tu attends ton tour, tu peux te sentir un peu exclu.

Vous arrive-t-il de jouer du jazz mainstream, des standards?

Non. Je pense que je le ferai un jour car bien sûr j’aime ça. Je suis déjà pris par tellement de projets et une chose en entraînant une autre…

A propos de Davor Kajfes, l'album I Sastanak u studiju, avec Julius Watkins, Jerome Richardson, Bosko Petrovic, Joe Harris, Buddy CatlettQuels sont les compositeurs de jazz qui vous ont marqué?

Duke Ellington est mon préféré. J’aime aussi beaucoup Charles Mingus. Mais je n’écoute pas beaucoup de jazz. En ce moment, j’écoute beaucoup de rock turc anatolien. J’aime aussi beaucoup la musique brésilienne ou encore le rock progressif suédois. Pour moi, il est plus simple de créer quelque chose de nouveau en puisant dans des influences musicales très diverses plutôt que de jouer tout le temps les mêmes morceaux.

Quelle est votre définition du jazz?

La liberté. C’est la liberté qui m’a fait choisir cette musique. Le jazz me permet d’être exactement ce que je choisis d’être au moment voulu.

Vous êtes-vous produit avec votre père?

Nous avons enregistré deux albums ensemble. L’année dernière, nous avons participé à un concert très spécial à Zagreb, avec un big band qui jouait ses compositions et les miennes. C’est le concert le plus émouvant que j’ai jamais vécu. Mon père est âgé3, et nous étions dans sa ville natale avec ses amis venus spécialement de Suède. C’était très fort. Nous avons fini tous les deux en larmes!

*

1. L’American Folk Blues Festival est un festival de blues itinérant qui a tourné en Europe (RFA, France, Suisse, Autriche, Royaume-Uni) de 1962 à 1970, en 1972 avec un succès moindre, puis de 1980 à 1985 essentiellement en Allemagne. La première édition –à laquelle a participé Davor Kajfeš– comptait John Lee Hooker, Memphis Slim, Willie Dixon, T-Bone Walker ou encore Helen Humes. Le label Frémeaux & Associés vient de publier, dans sa série «Live in Paris», un concert inédit du 20 octobre 1962 à L’Olympia (FA5614).
2. Bengt-Arne Wallin (1926-2015) a été un pionnier de la rencontre entre jazz et musique folk suédoise.
Voir sa biographie dans nos Tears: http://www.jazzhot.net/PBEvents.asp?ItmID=30392
3.
Davor Kajfeš est né le 6 octobre 1934 à Zagreb.


CONTACT: gorankajfes.com


DISCOGRAPHIE

Leader/Coleader
CD 2000. Goran Kajfes, Home, EMI 7243 5 26922 2

CD 2002. Oddjob, Oddjob, Amigo 893
CD 2003. Oddjob, Koyo, Amigo 896

CD 2004. Headspin, Amigo 899

CD 2006. Oddjob, Luma, Amigo 914

CD 2007. Oddjob, Sumo, ACT 9472-2

CD 2008-10. Oddjob, Live in Bremen, Headspin Recordings 020

CD 2009. Oddjob, Clint, ACT 9494-2

CD 2012. X/Y, Headspin Recordings 013

CD 2013. Subtropic Arkestra, The Reason Why Vol.1, Headspin Recordings 015

CD 2013. Oddjob, Jazzoo, Headspin Recordings 018
CD 2014. Subtropic Arkestra, The Reason Why Vol.2, Headspin Recordings 021
CD 2015. Oddjob, Folk, Caprice 21880

2000, Goran Kajfes, Home

2003, Oddjob, Koyo

2004, Goran Kajfes, Headspin2006, Oddjob, Luma






2007, Oddjob, Sumo2008-10, Oddjob, Live in Bremen2009, Oddjob, Clint2015, Oddjob, Folk







Sideman
LP 2012. Angles 9, In Our Midst, Cleen Feed 284

CD 2014. Angles 9, Injuries, Cleen Feed 303



VIDEOS

2008. Oddjob, «The Big Hit», Fabrik, Hambourg (Allemagne)
Goran Kajfeš (tp), Per Johansson (bcl), Daniel Karlsson (p), Peter Forss (b), Janne Robertson (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=I0QIqv0Jwxo



2009. Oddjob, Jazz Baltica (Allemagne)
Goran Kajfeš (tp), Per Johansson (as), Daniel Karlsson (p), Peter Forss (b), Janne Robertson (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=CZifhy1noLE

2010. Oddjob, «Magnum Force Theme», Suède
Goran Kajfeš (tp), Per Johansson (bcl), Daniel Karlsson (p), Peter Forss (b), Janne Robertson (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=sSmekAAlWaE



2013. Oddjob, Jazzoo, «L’hippopotame», film d’animation de Ben Javens
Goran Kajfeš (tp), Per Johansson (bcl), Daniel Karlsson (p), Peter Forss (b), Janne Robertson (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=Rphk0N63v5U


2014. Goran Kajfeš & the Subtropic Arkestra, Jazzhouse, Copenhague (Danemark)

https://www.youtube.com/watch?v=nSIENzpRl5M

*