Les ténors du bop / Great Encounters
C’est le titre d’un disque de Dexter Gordon, et il convient parfaitement à cette rencontre avec quatre personnalités - Wardell, Dexter, Sonny et Gene - une réunion qui n’est pas sans analogie avec les Trois Mousquetaires, car nos saxophonistes, rapidement réduits à trois, ont souvent croisé le cuivre dans des joutes musicales homériques en parcourant le monde, connaissant grandeurs et misères
Leurs personnalités si fortes, différentes, et pourtant leur amitié, leurs vies tempétueuses sans peur et sans reproche, où les paradis artistiques ont côtoyé l’enfer de la prison et la mort, achèvent de rendre la parabole acceptable.
Quand nous avons élaboré ce dossier, ils étaient plus nombreux, car l’idée est toujours - vous l’avez remarqué, j’espère - de reconstruire avec vous la continuité du jazz, ici celle du saxophone ténor, mise à mal par 90 années de critique de jazz pas très culturelle et artistique parce que générationnelle.
Après les pères fondateurs (Coleman Hawkins, Lester Young et Ben Webster), après aussi John Coltrane, Albert Ayler, Sonny Rollins, James Moody, Johnny Griffin, Teddy Edwards, Von Freeman, etc., mis à l’honneur dans ces colonnes, nous avions au programme cette splendide génération qui s’exprima dans l’après-guerre : nos mousquetaires plus les Budd Johnson (1910), Don Byas (1912), Ike Quebec (1918), Paul Gonsalves (1920), Eddie Lockjaw Davis (1922), Lucky Thompson (1924), Frank Foster (1928), Hank Mobley (1930), Booker Ervin (1930), Roland Kirk (1936), et la liste n’est pas exhaustive
Seulement voilà, impossible de réunir tout ce beau monde dans un seul numéro en dépit de notre envie et de leurs liens étroits : ils possèdent des biographies et des discographies remarquables construites avec art, patience et conscience, et on ne peut les réduire à deux pages avec une grande photo. Nous ne pouvions retarder non plus la célébration du centenaire de Mr. Johnny Hodges.
Nous avons donc choisi de réunir dans un premier temps les duettistes : Wardell et Dexter d’un côté, Sonny et Gene de l’autre, en sachant que les choses se corseraient car Sonny a aussi rencontré Dexter qui a aussi rencontré Gene
Ils sont, avec Lockjaw (lui aussi homme de rencontres), des sortes de chevaliers errants de la scène, de ces hommes qui ont vécu leur art comme naguère les Molière et Shakespeare, au risque de leur public et de leur vie, dont la culture est si profondément enracinée dans l’histoire du jazz qu’il semble leur suffire de débarquer sur une scène pour passionner l’auditoire. Il est vrai qu’ils ne sortent pas de la lune comme Cyrano mais d’un siècle de jazz. On trouve chez Wardell, Dexter, Sonny et Gene la prolongation dans le cadre de la petite formation de cette tradition née dans les joutes entre musiciens des big bands celui de Count Basie mais pas seulement Lester Young et Herschel Evans codifiant il est vrai la légende de Kansas City, une des empreintes génétiques du jazz. C’est aussi dans ce creuset, celui du blues et du spiritual, dans cette proximité du quotidien et du sublime, qu’ils forgent leur inspiration, et cela explique mieux que tout l’aisance, le naturel de leurs rencontres, l’authenticité de leur expression.
Chez eux, pas de mystère, de mode et de honte : on peut jouer Preachin’ comme Brother Jug, Only the Blues comme Sonny, s’inspirer de Billie Holiday comme Dexter ou de Lester Young comme Wardell. La culture dont ils sont issus est une manière de grandir en apprenant à parler une langue, pour sublimer une culture. Chez eux, pas de conformisme, pas d’académisme : on garde avec respect un pied dans la tradition pour poser l’autre avec audace dans les étoiles, suivant Art Tatum, Charlie Parker, Duke Ellington
Ce qui les distingue au fond de la swing era, ce n’est ni le swing, ni le blues, ni la puissance de l’expression, ni l’imagination. C’est qu’ils ont bâti leur art dans des circonstances différentes. L’ère des big bands s’estompe (ils n’ont jamais disparu) et eux bâtissent leur langage dans un cadre établi sur le modèle parkérien où la place de l’individu ne cesse de croître, même au sein des big bands : les 27 chorus de Paul Gonsalves en 1956 au sein de l’Orchestra de Duke appartiennent au même registre de la transe artistique (conviction et riff) que les joutes de nos mousquetaires : écoutez The Hunt si vous avez un doute.
Contre les coupeurs en quatre du jazz, la grande musique américaine, il n’y a pas de meilleur argument que l’art de la ballade : nos quatre amis sont des seigneurs en la matière, et ils trempent leur plume dans l’encre de Lady Day, Hawk, Prez, Ben et Bird. Rien ne les en sépare que leur personnalité, une liberté aussi irréductible que celle de leurs devanciers
<Yves Sportis >
Le siècle de Johnny Hodges
On ignore que l’université d’Harvard, aux Etats-Unis, aussi renommée que celle de Cambridge en Angleterre, est située sur le territoire de
Cambridge, Massachusetts. En consultant le site Internet de Cambridge, vous trouverez, dans l’espace consacré à l’histoire des Africans Americans, de nombreux portraits de personnalités inconnues en dehors des Etats-Unis hormis W. E. B. DuBois, le résident le plus célèbre, fondateur de la NAACP. En revanche, pas une seule allusion à Johnny Hodges ou à Harry Carney (né à Boston, il a vécu à Cambridge), deux de ses plus célèbres enfants, deux éminents artistes du Famous Duke Ellington Orchestra si important à l’échelle planétaire pour la reconnaissance à une pleine citoyenneté des Afro-Américains. Cet oubli est un témoignage de la sélectivité de la mémoire, même au sein de la communauté afro-américaine, mais n’est sans doute que passager, car en cette année 2006 on célèbre le centenaire de Johnny Hodges, disparu prématurément en 1970 à 64 ans. Nul doute qu’il sortira un mémorial consacré à l’un des trois altistes fondateurs de l’esthétique de l’instrument dans le jazz - avec Benny Carter et Willie Smith - auxquels on rattachera Charlie Parker
qui s’inspira des trois dans une splendide synthèse à l’origine d’une floraison d’altistes, et même de ténors - John Coltrane le revendique - après la seconde guerre qui doivent tous, même sans le savoir à Johnny Hodges.
« Hodge », « Squatty Roo », « Jeep » et surtout « the Rabbit » selon les moments, est finalement assez mal connu en dépit d’enregistrements qui l’ont placé en situation d’acteur majeur de l’histoire du jazz : d’abord par son style, qui eut une grande influence sur les saxophonistes plus jeunes, et même contemporains ; ensuite dans l’aventure musicale du Duke Ellington Orchestra, où sa sonorité, son apport stylistique se sont révélés essentiels dans l’élaboration de l’uvre et particulièrement du son d’ensemble de cette formation. Sa manière si caractéristique, signature sonore forte parmi d’autres tout aussi identifiables, contribua à l’originalité d’un orchestre qui a très largement contribué au rayonnement du jazz dans le monde.