JAZZ HOT n°645 / Mars 2008
  • Editorial : Do you know what it means ?
  • Comptes-rendus : Jazz à Paris, Salon-de-Provence, Draguignan
    Larmes
    Livres
  • Magazine : Steve POTTS

Steve POTTS
Né le 21 janvier 1943 à Colombus, Steve Potts est l’un des saxophonistes originaux d’aujourd’hui qui prolonge le jazz des années soixante avec une vigueur particulière. Ce singulier amateur de cigares, saxophoniste alto et soprano, fait partie des musiciens américains qui ont choisi Paris, comme avant lui ses complices Oliver Johnson (dm), John Betsch (dm), Gus Nemeth (b) ou Bobby Few (p, Jazz Hot n° 596).
Après avoir abordé l’architecture à Los Angeles, il étudie à New York auprès d’Eric Dolphy. Ses fréquentations comptent Coltrane, Tony Williams, Jimmy Garrison, Herbie Hancock, Wayne Shorter. Il joue alors avec Roy Ayers, Chick Corea, Larry Coryell, Richard Davis, Joe Henderson, Reggie Workman et surtout Chico Hamilton durant quatre ans. C’est en 1970 qu’il arrive à en Europe. On l’entend alors auprès de Dexter Gordon, l’Art Ensemble of Chicago, Johnny Griffin, Slide Hampton, Mal Waldron, Ben Webster aussi bien que de Brigitte Fontaine ou du Alan Parson’s Project. Il forme un groupe en 1973 avec Christian Escoudé, Boulou Ferré, Gus Nemeth et Oliver Johnson. S’ensuit une collaboration durable avec Steve Lacy. Il joue à cette époque avec Jean-Jacques Avenel (b), Kent Carter (b), Derek Bailey (g) ou George Lewis (tb). Évoquant d’autres trajectoires comme celle de Robin Kenyatta, Noah Howard ou Sonny Simmons, c’est un exilé sans concession. Dans la veine d’Eric Dolphy et de Coltrane, ancrée dans la culture du gospel et du blues, sa musique respire son histoire et exprime toute son individualité. Sa liberté ne vient pas d’une vaine interprétation du free jazz en termes dogmatiques mais de la conscience de ses déterminations historiques, de son lyrisme, de son envie de communiquer. En cela, il se moque des clans qui voudront l’annexer à leur cause car il ne défend que sa propre cause - celle d’une musique enracinée.

JAZZ HOT n°644 / Novembre 2007
  • Editorial : Do you know what it means ?
  • Hot news : CDs, DVDs et livres à paraître, échos, vie du jazz.
    Comptes-rendus : Jazz à Paris, Jazz in London
  • Retour de festivals IIII : Getxo, Sanguinet, St-Cannat, Vannes, San Sebastián, Monterey, Foix, La Seyne/Mer, Marseille, Marciac In & Off, Ospedaletti, Gouvy, Brignoles, Pertuis, Langourla, Vaison-la-Romaine, Colmar, Ciney, Dinant
  • Rencontres : Mark Braud, Ernest Elly, Davell Crawford, Ben Wolfe, Keith B. Brown, Lisa Kirchner, Costel Nitescu
  • Partenariat : Cross Classics
  • Magazine : Terence BLANCHARD, Delfeayo MARSALIS, Donald HARRISON, Wessell ANDERSON
    Jazz Stories : Le siècle de Benny Carter, We remember Max/John Betsch/Neal Smith

Terence BLANCHARD / Requiem for Katrina
C’est plus particulièrement à un disque de Clifford Brown que Terence Blanchard doit son entrée en jazz (cf. Jazz Hot n° 421, 461, 480, Spécial ‘96). La comparaison était déjà émise lorsque ce trompettiste était découvert au sein des Jazz Messengers d’Art Blakey dans la première moitié des années quatre-vingt, elle est d’autant plus pertinente aujourd’hui, non pas tant pour le style, mais pour le riche sens mélodique dont il fait preuve, sans jamais sacrifier à la puissance et à l’expressivité.
Et derrière la présence de Clifford Brown se cache encore le souffle de Louis Armstrong chez cet enfant de New Orleans. Cette association n’a rien d’étonnant pour ce trompettiste qui possède la qualité rare de jouer comme on chanterait. Son instrument lui sert aussi de porte d’entrée sur le monde complet de la musique afro-américaine. Plus que l’ensemble de son quintet - «acoustique avec un petit quelque chose en plus», selon ses mots - c’est bien sa trompette qui lui permet de convier pleinement et le plus naturellement possible le blues, les spirituals, les standards, l’héritage de John Coltrane ou le funk. Cet éclectisme se trouvait déjà de manière plus discrète dans le quintet qu’il avait formé avec Donald Harrison au sortir des Jazz Messengers, une formation emblématique des années quatre-vingt qui se singularisait par la qualité de ses solistes. Terence Blanchard évolue au milieu des musiciens in the tradition les plus marquants de sa génération, et il rejoint le quartet de Branford Marsalis pour travailler sur la musique de Mo’ Better Blues, un film de Spike Lee se déroulant dans le milieu du jazz et dont le personnage principal est trompettiste. Il avait déjà participé aux musiques de deux films du réalisateur, School Daze et Do the Right Thing, mais à partir de là naît une étroite collaboration entre les deux hommes. Il est en charge de la musique de son film suivant, Jungle Fever, dont une grande partie repose sur des chansons de Stevie Wonder.
Il a depuis signé la musique de la plupart des films de Spike Lee avec le sommet atteint sur 25th Hour et son générique aux allures abstraites alliant lumière et musique. C’est sur cette partie de sa carrière que nous l’avons interrogé lors de notre rencontre à Marciac en 2006 sans savoir qu’il présenterait un projet spécial avec Spike Lee autour de ses musiques de film dans quelques festivals de l’été 2007, autour du documentaire sur les conséquences de l’ouragan Katrina, When the Levees Broke : A Requiem in Four Acts, qui a inspiré à Terence Blanchard son dernier album alliant son quintet à un orchestre symphonique, A Tale of God’s Will (A Requiem for Katrina).


Delfeayo MARSALIS / For Elvin
Avec deux frères aînés ayant déjà opté pour la trompette et le saxophone, c’est assez naturellement que Delfeayo Marsalis a fait son apprentissage du jazz à New Orleans sur un trombone. Ce n’est pourtant pas en tant que tromboniste mais en tant que producteur qu’il apparaît sur un très grand nombre de disques. Dans ce domaine, il apparaît sur près d’une centaine de disques dont nombre signés de ses deux frères et des musiciens évoluant dans le même univers, comme Marcus Roberts, Eric Reed, Nicholas Payton, Irvin Mayfield, Jeff Tain Watts ou Joey Calderazzo. Sa discographie personnelle ne se compose en revanche paradoxalement que de trois albums. Elle a pourtant débuté sous des auspices prometteurs avec l’ambitieux album Pontius Pilate’s Decision pour lequel il avait apporté un soin particulier aux compositions originales. Il a publié en 2006 un enregistrement antérieur de quatre ans qui donne à l’entendre aux côtés de son mentor Elvin Jones dont la Jazz Machine a été un élément important de son apprentissage. Auparavant, il avait commencé à travailler chez Ray Charles, Art Blakey, Abdullah Ibrahim ou Fats Domino. Conscient de l’héritage porté par l’histoire du jazz, il s’investit par ailleurs depuis des années dans l’enseignement. On retrouve aussi cette conscience dans les concerts qu’il donne avec son très bon quintet, qui passe aisément en revue les divers styles développés au cours d’un siècle de musique afro-américaine, avec évidemment le blues pour fil conducteur.


Donald HARRISON / Back to New Orleans
Les débuts de la carrière de Donald Harrison sont ancrés dans le renouveau du bop des années quatre-vingt (cf. Jazz Hot n° 456, 461, 579). Il passe par les Jazz Messengers d’Art Blakey, la meilleure « école » en la matière où il a pour voisin soufflant un concitoyen de New Orleans en la personne de Terence Blanchard. En 1986, les deux musiciens prennent leur envol en formant leur propre quintet. A vrai dire, cette formation commune a vu ses premiers jours alors que tous deux faisaient encore partie de la bande à Blakey, en enregistrant l’album New York Second Line qui marquait la volonté du saxophoniste d’imprégner sa musique de son héritage néo-orléanais. Au sein du quintet défilent quelques musiciens emblématiques de cette scène d’inspiration bop : les pianistes Mulgrew Miller et Cyrus Chestnut, les contrebassistes Lonnie Plaxico et Reginald Veal ou les batteurs Marvin Smitty Smith et Carl Allen. Il poursuit ensuite sa carrière en ouvrant sa musique aux diverses influences qui travaillent depuis toujours la musique de New Orleans. D’abord au sein de la formation classique du quartet avec ce qu’il appelle le « nouveau swing », une synthèse du jazz acoustique et d’influences rythmiques variées (funk, reggae…). Par la suite, il se lance dans des projets diversifiés tournant intégralement autour d’un style spécifique, qu’il s’agisse de pop, avec du smooth jazz, de musique traditionnelle néo-orléanaise ou même de hip hop dans le troisième volume du triptyque 3-D, à sortir bientôt. Le jazz continue d’avoir une place toute particulière et il se produit avec différentes formations. L’une d’entre elles est un trio prestigieux composé de Ron Carter et de Billy Cobham. Il perpétue par ailleurs la mission des Jazz Messengers en tournant avec de jeunes musiciens. Nous l’avons ainsi rencontré au club Marians de Berne où ses trois accompagnateurs avaient une moyenne d’âge de 18 ans (Victor Gould [p], Max Moran [b], Joe Dyson [dm]). Ce goût de la transmission n’est pas étonnant chez Donald Harrison, un homme de culture, celle de sa ville natale où il est retourné s’installer et à laquelle il apporte sa contribution au maintien de traditions toujours bien vivantes et notamment celle du Mardi-Gras.


Wessell ANDERSON / La route du swing
Saxophoniste alto emblématique de l’univers de Wynton Marsalis, avec notamment sa participation au long cours au septet et au Lincoln Center Jazz Orchestra, Wessell Warmdaddy Anderson est ainsi resté jusqu’à aujourd’hui le plus souvent à l’écart des projecteurs du monde du jazz. Il a bien sûr livré des interventions brillantes au côté du trompettiste, mais l’univers de ce dernier n’offre pas l’espace pour faire entendre le meilleur du saxophoniste. Il donne en effet la pleine mesure de son potentiel dans des formations plus réduites. A ce titre, l’enregistrement en club et en quintet des deux musiciens (Live at the House of Tribes) paru récemment est venu ajouter l’élément nécessaire et encore manquant de cette collaboration. D’autant plus que la discographie personnelle de Wessell Anderson est encore très maigre ; ce qui est regrettable étant donné la qualité de ce que l’on peut déjà y entendre. Ses deux albums pour Atlantic au début des années quatre-vingt-dix l’intégraient naturellement à la génération des « jeunes lions » par sa maîtrise instrumentale et son goût pour les petites formations acoustiques aux saveurs du jazz du tournant des années 1950 et 1960. Mais plus particulièrement à l’écoute du second album, The Ways of Warmdaddy, on peut ressentir que le saxophoniste se démarque de la majorité de ses contemporains par une personnalité très affirmée marquée par une profusion d’idées dans des solos souvent d’une remarquable concision. Le résultat est que si beaucoup d’enregistrements de ces années-là marquaient une conception bienvenue du jazz proche de ses racines, ils souffraient de la comparaison avec ceux de leurs modèles. Wessell Anderson, lui, n’en souffrait pas et ce second album pour Atlantic trouve simplement sa place dans l’impressionnante liste des grands enregistrements de jazz dont il possède la plupart des qualités. Il s’agit en tout cas d’un enregistrement significatif de son époque avec cette inscription forte dans une approche du jazz à nouveau bien installée, mais possédant des particularités relevant d’autres développements de l’histoire. Le saxophoniste se distingue ainsi de nombre de ses contemporains par une adaptation particulière d’éléments de la musique de John Coltrane, voire d’un free plus véhément, dans une esthétique dite mainstream. Il a su avec maestria synthétiser ses influences dans un style personnel, là où aujourd’hui la plupart des musiciens se contentent de juxtaposition, un coup bop, un coup modal, etc., avec pour résultat de rendre bien difficile de distinguer l’un de l’autre.
Son parcours personnel et la manière dont s’est construit son jeu apportent sans doute des éléments importants pour comprendre sa spécificité et la réussite de cette synthèse. Wessell Anderson est un New-Yorkais (de Brooklyn) où il a fait, adolescent, ses premiers pas en jazz. C’est ensuite du côté de New Orleans qu’il est allé terminer son apprentissage musical, et il est devenu un Louisianais d’adoption au point d’être aisément assimilé aux musiciens du cru si l’on n’est pas au courant de ses premières années. Son dernier album, Space, malheureusement distribué confidentiellement, y a d’ailleurs été enregistré directement dans la maison du producteur, en l’occurrence le bassiste Roland Guérin, avec d’autres musiciens louisianais : Lawrence Sieberth (p) et Mark Gully (dm). Si l’on ne craint pas d’être quelque peu réducteur, on peut définir son jeu comme une rencontre des particularités de ces deux scènes du jazz avec le tranchant new-yorkais d’un côté et l’allégresse swingante néo-orléanaise de l’autre.
Quoi qu’il en soit, il est sûr qu’il réussit à conjuguer le meilleur des deux.


Jazz Story
Benny CARTER / The kid from San Juan Hill
Ce 8 août 2007, Benny Carter aurait eu 100 ans. Lorsqu’il disparaît le 12 juillet 2003 à 95 ans, tous les commentateurs s’accordent pour reconnaître le talent exceptionnel de ce saxophoniste, clarinettiste, trompettiste, tromboniste, pianiste, chanteur, compositeur, orchestrateur et chef d’orchestre qui, des années vingt à sa mort, écrivit l’histoire du jazz, laissant en témoignage quelques-unes de ses plus belles pages. Dans son autobiographie, Delaunay Dilemma, Charles Delaunay, qui avait grandi dans une famille d’artistes et en fréquenta beaucoup, éprouva le besoin de lui consacrer un chapitre entier, tant avait été forte l’impression qu’il en avait conservé. N’avait-il pas, sous l’Occupation, donné le nom de «Carter» au réseau de résistance qu’il anima dans les locaux de Jazz Hot, rue Chaptal ? Il en parlait avec admiration : «Benny Carter était impressionnant. Je le revois encore sur un coin du piano en début de séance d’enregistrement. Tout le monde autour de lui parlait. Il s’isolait pour écrire, à main levée, les parties de chaque musicien pour les ensembles dans les morceaux retenus sur l’instant ! Il distribuait ensuite les feuilles à chacun, leur donnant même quelques indications, illustration à l’appui pour ceux qui n’étaient pas assez bons lecteurs. Et toujours avec la même assurance et la même élégance.»
La critique certes, mais l’ensemble de ses collègues lui ont manifesté plus que de l’affection : de l’admiration pour l’artiste et pour l’homme. Louis Armstrong l’appelait respectueusement « King ». Count Basie confessait à Albert Murray : « Benny Carter est un gars à part, un personnage, et cela depuis de nombreuses années. Un des plus grands arrangeurs de tous les temps, un musicien éminent. Une personnalité qui a toujours eu de la classe. Chef d’orchestre à sa convenance, c’est aussi l’un des grands altos de l’histoire et un formidable trompettiste. Parler de Benny Carter, c’est évoquer un maître de l’arrangement. » Quant à Duke Ellington, il déclara en 1943 à Metronome : «Les apports de Benny Carter à la musique populaire sont très importants…»
De Benny Carter, rencontré à de nombreuses reprises depuis les années soixante, je conserve le souvenir de la distinction naturelle, l’amabilité, la mémoire et l’écoute, même fatigué par les voyages et les concerts, prenant le temps de répondre aux questions les plus incongrues d’amateurs insatiables. La dernière fois que le regretté Louis-Victor Mialy est venu à Paris, nous avons longuement parlé de Benny Carter qu’il avait bien connu, et cela à propos du livre remarquable de M. Berger, E. Berger et J. Patrick, Benny Carter. A Life in American Music, publié chez Scarecrow Press. Cet article leur doit à tous beaucoup…


Jazz Story
We remember Max / John Betsch / Neal Smith
Vous avez pu lire dans notre précédent numéro (643) la nécrologie et le rappel du riche parcours de Max Roach. Dans ce numéro, il revit par la parole et à travers celle d’héritiers, John Betsch et Neal Smith. Essayer de comprendre l’influence de Max Roach, c’est comme tenter de domestiquer un ouragan. Son décès le 16 août dernier a forcé les critiques à tenter de trouver un sens à son oeuvre et à sa vie, à tenter de rassembler les pièces d’un puzzle qui ait un semblant de logique. Mais Max Roach ne relève pas d’une autre logique que la sienne, signe d’une créativité toujours en éveil dont la réussite a été d’une modernité évidente.
Avec le recul historique, il est évident que Max Roach a été présent à l’un des tournants du jazz et a contribué à l’élaboration du langage bebop dans les années quarante, avec Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Bud Powell. Mais l’?uvre de Roach est loin de se réduire à cette épopée de jeunesse. Sa curiosité permanente, insatiable, sa vie elle-même constituent une ?uvre en perpétuel mouvement.
Il fut également l’un des architectes des évolutions hard bop des années cinquante, par son travail avec les jeunes loups qu’étaient Sonny Rollins et Clifford Brown. On imagine ce qu’aurait pu devenir son groupe avec un tel monument de la trompette si le destin ne s’en était mêlé (cf. Jazz Hot Spécial 2006). Il l’a encore privé de Booker Little au début des années soixante, au moment où Max Roach donnait une forme artistique convaincante à son action militante passionnée grâce à des albums comme Percussion Bitter Sweet et We Insist ! Freedom Now Suite, et ses collaborations avec son épouse d’alors Abbey Lincoln. Durant les décennies suivantes, il s’est consacré à M’Boom, un groupe de percussions d’une musicalité inédite, et à des groupes avec ch?ur, orchestre ou quatuor à cordes ou de jazz selon sa fantaisie.
Au moment de cette interview, en 1990, Roach venait de recevoir le prix MacArthur («Genius Grant»), un honneur que peu de musiciens de jazz ont connu. Sur le plan artistique, il venait de sortir un duo enregistré à Paris avec son vieux camarade Dizzy Gillespie (Paris 1989, A&M) auquel il rend un bel hommage. Comme d’habitude, Max Roach s’est montré un interlocuteur agréable, enthousiaste dès qu’il s’agissait du passé mais peut-être plus encore quand il était question de l’avenir. C’est le signe d’un authentique jazzman, toujours sensible au développement d’un art auquel il a largement contribué.

JAZZ HOT n°643 / Octobre 2007
  • Editorial : L’argent de la vieille
  • Hot news : CDs, DVDs et livres à paraître, échos, vie du jazz.
    Comptes-rendus : Jazz in London
  • Retour de festivals II : Vienne, Tourrettes, Strasbourg, Montréal, Catania, Monségur, Pescara, Antibes/Juan-les-Pins, Salon-de-Pce, Vitoria-Gasteiz, Montauban, Toulon
  • Rencontres : Jazz entre les Deux Tours/La Rochelle, Dominique Burucoa, Antoine Mizrahi, Bobby Sparks
  • Partenariat : Blues on DVD : En remontant le Mississippi et The American Folk Blues Festival
  • Magazine : Junior MANCE, Joey DEFRANCESCO, Irio DE PAULA
    Jazz Portraits : Gianni Morelenbaum Gualberto, Jean-Claude Zylberstein

Junior MANCE / Truth & blues
Junior Mance fait partie de cette catégorie de musiciens qui ont développé une carrière discrète, sans coup d’éclat, mais en approfondissant au fil des ans les possibilités infinies de la culture musicale à laquelle ils appartiennent. Et dans son cas, cette culture est avant tout le blues, passé au filtre du piano jazz, comme en témoigne son intérêt jamais démenti pour les trios. A presque 80 ans (il est né le 10 octobre 1928), cet investissement artistique, tout au long d’une vie, a fait de lui ce pianiste incontournable qu’on écoute chaque fois avec un même plaisir, tant pour ce qu’il apporte que pour ce lien historique qu’il représente avec le temps des débuts du bop et du hard bop. C’est que le parcours de Junior Mance est une longue histoire qu’il a, en partie évidemment, racontée à Jazz Hot (n° 611), débutant dans la banlieue de Chicago au côté de son père travaillant dans un pressing, de sa mère domestique et de son unique sœur. A la maison, on aime le blues et les big bands, et la famille possède un piano sur lequel Junior débute avec évidemment pour premières influences Albert Ammons, Pete Johnson, Meade Lux Lewis, les pianistes de boogie woogie de Chicago, inscrivant dès l’origine sa musique dans le blues. Si sa mère veut le voir devenir médecin, il s’inscrit en cachette à la Roosevelt School of Music et commence à travailler dans de petits clubs. Sa carrière débute réellement peu après quand Gene Ammons l’engage dans son orchestre et l’emmène ainsi en studio. Alors qu’il participe à ces sessions, sa mère le croit à son école de musique qu’il délaisse de plus en plus car sa prof’ déteste le jazz. Il a alors 17 ans et abandonne ses études pour partir en tournée avec Ammons. Par la suite, il accompagne Lester Young, Charlie Parker, Sonny Stitt ou Coleman Hawkins à Chicago et son service militaire en Floride lui fait rencontrer Cannonball Adderley qui l’engage dans son quintet à la fin des années cinquante. Son dernier emploi en tant que sideman attitré sera pour Dizzy Gillespie peu après. Sous les encouragements de Norman Granz, il enregistre ensuite son premier disque en trio qui marque le début de sa carrière en leader et, depuis, il a enregistré une cinquantaine d’albums sous son nom. Il ne met pas pour autant un terme à ses activités d’accompagnateur et depuis les années soixante a enregistré, notamment, avec Dexter Gordon, Eddie Lockjaw Davis et Johnny Griffin, Howard McGhee, Clark Terry, Joe Willams, Lionel Hampton, Jimmy Scott, mais aussi Aretha Franklin et Buddy Guy. Autant dire que Junior Mance ne manque pas d’histoires de blues à raconter, et notre rencontre offre un intéressant prolongement à notre numéro Spécial 2007 consacré aux ténors du bop et plus spécialement à l’article consacré à Gene Ammons.


Joey DEFRANCESCO / To Jimmy with love
Joey DeFrancesco est désormais une personnalité établie de l’orgue Hammond B-3, dont il est un grand représentant aujourd’hui, avec une virtuosité flamboyante et une belle discographie. Ses premiers albums furent enregistrés pour Columbia à une époque où il faisait figure de jeune prodige, sollicité par rien moins que Miles Davis. DeFrancesco a ensuite enregistré pour des labels indépendants comme Muse et a joué dans le groupe de John McLaughlin avant de trouver une stabilité chez Concord pour ses derniers enregistrements.
L’un de ses albums qui comptent le plus pour lui fut réalisé lors de quelques soirées torrides de l’été 2004 à Phoenix (Arizona) où il réside désormais. Il s’agit de Legacy, une rencontre en duo avec son maître Jimmy Smith. Ce dernier était affaibli, et il est décédé peu de temps après la sortie du disque début 2005, ce qui n’a fait que souligner le lien de maître à disciple. Il existait déjà une rencontre live mais Legacy est de loin l’enregistrement le plus abouti.
Une fois en studio et engagés dans la musique, les deux musiciens ont montré beaucoup d’aisance dans leurs échanges. Les riffs ont été à la hauteur d’un dialogue entre l’inspirateur et son suiveur, surtout que leur relation date de l’époque où Joey DeFrancesco, fils du remarquable organiste de Philadelphie Papa John DeFrancesco, n’avait que 7 ans. Jimmy Smith pouvait parfois être difficile et, en studio, tout le monde s’adressait à lui comme s’il avait sur le dos l’étiquette "fragile".
Quelques mois après l’enregistrement, Smith, très pince-sans-rire, et DeFrancesco devisaient aimablement dans un club de Phoenix, Bobby C’s, où Jimmy Smith jouait régulièrement sur la fin de sa vie. DeFrancesco a remarqué : " J’ai eu de la chance : j’avais beaucoup de musique à écouter à mes débuts. Jimmy a dû tout créer à partir de rien. C’est incroyable, dès ses premiers enregistrements, il jouait à une vitesse de dingue ! " et Jimmy Smith m’a dit en rigolant : " Joey essaie de tout me piquer ! ". On parlait alors d’une tournée en commun et DeFrancesco devait produire le prochain album de Jimmy Smith pour Concord, mais le décès du vétéran en février 2005 a mis fin à ces projets. La vie musicale de DeFrancesco a continué et il a depuis sorti deux albums, à la fois plus enflammés et plus mûrs : Organic Vibes et Live : the Authorized Bootleg. Il est considéré comme le new King du B-3 mais il n’est plus seul à porter l’héritage.


Irio DE PAULA / Jazz, samba & Paula
Irio De Paula, guitariste brésilien comme on n’en trouve de moins en moins, est installé en Italie depuis le début des années soixante-dix. Il possède un carnet de rencontres plus que rempli. Il a joué avec Paulo Moura, Baden Powell, Rauzinho, Dijalma Ferreira, Astrud Gilberto, Chico Buarque pour ce qui est des artistes auri e verde, mais aussi sur la scène jazz Chet Baker, Steve Grossman, Danny Richmond, Archie Shepp, Don Pullen, Ray Mantilla, Gato Barbieri, Barney Kessel, Tal Farlow, Toots Thielemans, Buster Williams, Bobby Durham, Jimmy Cobb, Claudio Roditi, David Sanchez, Randy Brecker, Mike Mainieri, Lee Konitz, Phil Woods et notamment en Italie en compagnie de Roberto Sellani, Franco D’Andrea, Gianni Basso, Fabrizio Bosso et Enrico Rava. Pourtant, qui le connaît de ce côté des Alpes ? Peu de monde, il faut l’avouer. C’est une incongruité qui ne demande qu’à disparaître tant est belle sa capacité exceptionnelle à marier ses racines sans aucun affadissement avec le jazz dans un dialogue d’une richesse étonnante. Avec à son actif plus d’une cinquantaine d’excellents disques, de musique brésilienne et de jazz, d’échanges entre ces deux univers, en particulier sur le label Philology, il devrait faire saliver les programmateurs à la recherche d’artistes originaux et authentiques de l’un et l’autre monde…


Jazz Portraits
Gianni MORELENBAUM GUALBERTO / Da tutto il mondo
Gianni Morelenbaum Gualberto est un homme singulier. Il a vécu au Brésil, en France et aujourd’hui en Italie et, comme citoyen du monde possède une grande culture dans de nombreux domaines artistiques, la musique en particulier. Il professe une exigence sincère qui le voit tenter de généreuses expériences au Théâtre Manzoni, au Théâtre Arcimboldi de Milan (après-midi musicaux) et avec l’EtnaFest de Catane où nous l’avons rencontré. Il raconte un parcours personnel peu commun, et brosse une esquisse de conceptions artistiques très élaborées, fondées sur de solides arguments et une culture universelle.

Jean-Claude ZYLBERSTEIN / Le jazz dans la manche
Jean-Claude Zylberstein est un homme multidimensionnel : tout d’abord critique
à Jazz Hot dans les années soixante, puis dans diverses revues - L’Observateur, Jazz Magazine notamment - pour le jazz et la littérature, il est devenu éditeur (les collections " Domaine étranger " et " Grands Détectives " chez 10/18) mais aussi avocat spécialiste des droits d’auteur. Collectionneur passionné de jazz, il ne néglige en rien la musique classique. Evoquant les musiciens qu’il aime, Oscar Pettiford, Andrew Hill, Cannonball Adderley ou Gigi Gryce, c’est un amateur qui appartient à une génération qui sait ce qu’elle doit à l’apport historique et culturel de l’Amérique libératrice. Autrefois secrétaire de Jean Paulhan, il appartient autant au monde de la littérature qu’à une époque d’amour sincère du jazz.