Ouvert pendant les travaux

La vie de Jazz Hot suit son cours avec cette édition de chantier, un n° 645 et quelques suivants qui promettent de devenir des « collectors » malgré leur sobriété spartiate. Vous pouvez les recevoir par correspondance (Boutique)…
Comme nous vous l’avions écrit, la revue est entrée dans une phase de réflexion et de construction, et pendant cette période, nous publierons ainsi trois à quatre fois l’an, sans régularité absolue - à l’ancienne donc - cette édition de chantier, pour maintenir le contact. Vous serez informé(e)s des sorties de ces numéros très spéciaux en parcourant le site ou en nous écrivant.
Jazz Hot entre, en ce mois de mars 2008, dans sa 74e année et poursuit sa mise à jour pour faire que l’avenir reste à la fois indépendant et focalisé sur le jazz, tout en enrichissant son propos et les outils dont nous disposons pour offrir un meilleur accès à l’actualité mais aussi à la mémoire du jazz et à celle de notre revue. Nous avons constaté en mars, phénomène de saison sans doute, votre impatience quant à la parution de la revue. Nous remercions bien sûr nos lecteurs-trices, mais encore une fois, l’impatience est souvent mauvaise conseillère : vouloir sans arrêt bâtir dans l’urgence conduit à ne pas laisser le temps au travail, à l’imagination et à la réflexion, comme on le constate en politique.
L’équipe de Jazz Hot a aussi à faire dans cette période ce que peu font, faute de temps et de lucidité : un examen de son projet autour du jazz, une mise à jour des savoirs pour renouveler, approfondir sa fréquentation de cette musique populaire. Une sorte de retraite qui n’a rien de monastique, sauf peut-être ce petit regard introspectif pour comprendre ce qu’ont d’exceptionnel des histoires comme celles du jazz et de Jazz Hot, et une réflexion sur la conviction qu’il faut pour en transmettre l’essence, y participer, la prolonger.
Pour les lecteurs, le cheminement n’est finalement pas si différent - un reflet - puisqu’ils peuvent se poser les mêmes questions, même s’ils pensent a priori (et à tort) ne pas pouvoir influer sur le devenir du jazz et de Jazz Hot. Ils peuvent s’interroger sur ce qu’est le jazz, la presse, la presse de jazz - artistique ou de loisir-consommation ? -, sa vie et l’indépendance, mieux percevoir que le jazz, Jazz Hot ne sont pas des objets de consommation courante qu’on va trouver inexorablement sur les étalages tous les premiers de chaque mois, mais des matériaux vivants, comme une espèce animale ou végétale, dont la vie dépend de la capacité de chacun à préserver et pas seulement en termes économiques ; un écosystème. Le jazz et Jazz Hot sont des réalités en mouvement qui n’ont cessé de s’adapter aux conditions de leur temps, qui ne sont pas éternelles même si on le souhaite. Ils naissent et existent jusqu’au moment où ils n’existent plus, c’est-à-dire, quand l’imagination et la volonté désertent la place, dans l’équipe, chez les lecteurs et les professionnels.
C’est donc préventivement que nous avons imaginé cette pause, ces points de suspension qui ne s’imposaient pas dans une histoire sans trop d’histoires, sauf pour cette nécessité indispensable de réinventer la suite plutôt que de reproduire, mois après mois, ce qui n’est plus tout à fait une passion, même si ça reste une douce habitude.
Rien ne dit encore aujourd’hui de quoi cette pause accouchera, même si nous en avons fixé les enjeux. Nous ne sommes ni une assurance ni la météo pour vous promettre ce qui n’existe pas encore. Nous travaillons, nous avons besoin de temps, de sérénité et sans doute de trouver dans l’équipe, chez les lecteurs, les professionnels, en France et ailleurs, du rêve, de la générosité, une capacité d’effort et de patience.
Il y a ce Jazz Hot n° 645 et quelques autres, un service minimum pour calmer les impatiences.
En attendant, l’année 2008 n’a pas retenu sa respiration : on entend toutes sortes de bruits, pas agréables comme l’avancée - le retour plutôt - à grand pas d’une intolérance conquérante. La mémoire est toujours trop courte ; alors, voici quelques souvenirs…
Au chapitre des anniversaires, le 8 est fertile. Sans oublier 1918 et 1938 - une bravoure qui annonce une lâcheté -, concentrons-nous sur 1958, avec les 50 ans de la politique culturelle institutionnelle à la française, voulue par Charles de Gaulle et André Malraux, aboutie sous François Mitterrand. Il est des anniversaires plus réjouissants que cette mise en boîte institutionnelle de la pensée et de la création, de cette soumission de la culture au pouvoir. Le résultat est catastrophique, dans le jazz comme dans l’ensemble de la société française, avec encore ce faux débat droite-gauche sur la culture, vu lors des dernières élections, reposant sur la surenchère aux crédits, le chantage-mendicité de « créateurs » serviles en période électorale, comme si l’imagination ne dépendait que du budget d’un triste ministère.
Autre anniversaire, celui-là plus intéressant puisqu’en 1968, on parlait d’imagination. De fait, 68 contribua, en France et dans le monde occidental, pays d’Europe de l’Est compris, à bouger le conformisme des sociétés, des familles, sur fond de pacifisme, d’antiracisme, de marxisme-léninisme (gauchisme) ou d’antitotalitarisme selon la diversité des pays, une variété provoquant moult malentendus ou mauvaises interprétations postérieures.
68 a généré de belles avancées, le développement en particulier des libertés pour la moitié féminine de l’humanité. Mais, paradoxe de l’histoire, 68 a aussi détruit en France les cadres du monde politique, de la morale républicaine, favorisant l’avancée de l’hédonisme, de la consommation, de l’esprit de mode et du relativisme culturel, moral, du retour du religieux, déjà en marche pour finalement faire le jeu d’une oligarchie sans principe, sans frontière, sans autre règle que celle du plus fort planant au-dessus d’une société sans principes, sans volonté, impuissante politiquement, enfermée individuellement dans ses peurs. « Il est interdit d’interdire », en effet ; même aux pouvoirs « délocalisés » d’abuser de leurs pouvoirs. Le rôle central civilisateur, malgré des imperfections, de la loi et de ses représentants comme facteurs d’arbitrage social et politique, si long à mettre en place, a fait place à des adaptations dépendant de corporations, d’intérêts particuliers, de sondages, du fait du prince. Le paradoxe est qu’une contestation moraliste, 68 (le droit à l’expression, l’égalité des sexes, la justice sociale…), et violente, ait abouti à un sauve-qui-peut individualiste, consumériste et conformiste, sans imagination, à un pacifisme bêlant, à un univers de slogans. Le constat est aujourd’hui de retrouver certains des acteurs de 68 aux postes accordés par leurs adversaires d’alors, mêlés à eux, recomposés sans cohérence entre libéraux sans repères, tiers-mondistes, marxistes partisans de dictatures, du terrorisme, du religieux, ou « papes » d’un nouveau conformisme pacifiste branché. Exemple : la gauche se battait pour une télévision publique de qualité sans publicité ; aujourd’hui, sans imagination, elle milite pour qu’on la maintienne pour une télévision médiocre. La soumission de la pensée par le gaullisme de Malraux, version occidentale adoucie de la normalisation soviétique, des régimes totalitaires du XXe siècle vaincus en 1945, a été mise en œuvre par les ex-gauchistes, antiracistes, humanitaires, nouveaux princes de la social-démocratie avec leurs adversaires de 68 : La Plaisanterie de Kundera reste d’actualité. Complexe et logique : ces courants n’ont jamais aimé les Lumières et la démocratie.

< Yves Sportis >