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L’argent de la vieille

La rentrée nous vaut de recevoir, d’année en année, un nombre croissant de programmes de saisons de différentes structures culturelles de toutes tailles destinés à leur promotion. Une partie de notre travail est de traiter cette information pour l’agenda.
Chaque année les lieux, très majoritairement pour ne pas dire en totalité subventionnés (plus ou moins fortement), font assaut de " créativité " pour faire des brochures rutilantes avec les façonnages les plus bizarres pour se démarquer de leurs semblables, de la brochure pliée en forme de cocotte de l’association à l’ouvrage relié style renaissance branchée du XXe siècle de 200 pages du grand temple de la culture.
Nos premières réflexions à la réception de ces nombreuses publications, ont en général trait au produit lui-même, sa réalisation technique ou au contenu de l’information quant à la culture en général ou au jazz en particulier, car la plupart des structures sont multiculturelles (musique, théâtre, cinéma, expositions). Il nous arrive de regretter les moyens parfois colossaux mis à disposition de ces impressions éphémères quand on connaît les coûts des studios graphiques, du papier, de l’impression.
Devant la multiplication des lieux, des brochures et leur épaississement, nous nous sommes fait la réflexion que le phénomène était étonnant dans la mesure où nous ne constations pas l’enrichissement de l’agenda du jazz dans les mêmes proportions et pour être exacts pas du tout en absolu, tant sur le plan quantitatif que qualitatif.
Nous constations également dans les conversations récentes avec des musiciens et des organisateurs que, si les cachets de quelques rares stars atteignent dans le jazz des sommes jamais vues, certain(e)s musicien(ne)s en sont de leur poche pour financer leur passage sur nombre de scènes, ou ne gagnent pas grand-chose au mieux une fois les frais payés. Pour la plus grande part des artistes, l’évolution des cachets dans le jazz n’a rien à voir avec l’inflation des dépenses culturelles si on établit le curseur comparatif sur les quarante dernières années.
Les artistes sont enfin aujourd’hui cernés par tout un personnel à même de résoudre la multiplicité des problèmes bureaucratiques qu’ils ont à affronter pour seulement espérer mettre le pied sur une scène.
Il faudrait ajouter à cet inventaire le nombre croissant de présentations, de pots, déjeuners et autres agapes. On reçoit ainsi depuis plusieurs années les agendas du ministre de la culture et d’un grand nombre de structures, grandes et petites, qui ne manquent jamais l’occasion de s’empiffrer à propos de n’importe quoi, et pas que de lentilles.
Enfin, comme il faut quand même beaucoup de monde inutile pour faire fonctionner tout ça, on constate que si le budget de la culture a cru de manière spectaculaire, l’utilisation de ses ressources ne privilégie plus l’art et les artistes mais la mise en scène du pouvoir quel qu’il soit, à quelque étage qu’il se trouve, et les chiffres de l’emploi si utiles aux élections, pour des fonctions qui n’ont rien à voir avec l’art. La machine administrative de la culture a pris le pas sur le pourquoi de son existence. La culture a perdu de vue que sa raison d’être était l’art.
Ne possédant plus les moyens de leur indispensable indépendance, les artistes perdent eux-mêmes leurs capacités créatives, ce qui explique que ceux qui sont en vue ne sont pas forcément ceux qui devraient l’être ou pas pour leur talent. Sans naïveté, il faut constater que certains cas dans le jazz (Bechet, Holiday, Monk, Kirk, Parker…) et ailleurs (Piaf, Brassens, Ferré…) ne sont plus possibles, le système ne s’accommodant pas de ce qui le conteste ou simplement l’incommode. Il préfère les animateurs dociles et les stars aux artistes.
Cette histoire bête et méchante est celle que nous vivons dans la culture (cinéma, théâtre, musique, arts plastiques…) avec le résultat que nous " apprécions " tous les jours sur nos écrans, nos scènes en France et pas seulement, car tous les pays où existe une envie de culture (les démocraties, car en dictature, on n’en parle pas) subissent cette dérive bureaucratique, une excessive professionnalisation dans une fragmentation des tâches selon des schémas fonctionnels qui réactualisent Charlot et Les Temps modernes, étendus aux artistes comme à la vie quotidienne.
Les vrais et nombreux créateurs de richesses du quotidien - ce qui atteste que le mal n'est pas réservé aux seuls artistes - sont de la même manière vampirisés. Pour un autre exemple, prenons la gestion de la vieillesse : des discours nous assènent qu’il faut aider nos aînés, un message qui ne peut qu’être accepté (la vieillesse et la mort font peur), quand les auteurs de ces discours organisent en France et ailleurs le chaos social sur fond de croissance démographique incontrôlée et de chômage chronique aménagé, face à une population crédule, déstructurée et en panne d’imagination. Résultat : la préoccupation affichée pour les vieux (remplacer vieux par artiste, ça marche) n’a qu’une seule finalité : dilapider leur capacité à créer de la richesse économique pour remédier ponctuellement aux problèmes sociaux du moment créés par le cartel politico-économique (droite et gauche confondues).
Sur le modèle nucléaire (un gramme d’uranium génère des millions de kilowatts), on attend que les artistes, les actifs et les vieux fournissent ce que le cartel économico-politique ne peut, ne veut pas fournir : du travail pour occuper des populations errantes qui arrivent par vagues (de naissance sur place voire de l’océan) dans les rares contrées où les humains ont réussi à bâtir un semblant de cohérence sociale à force de luttes sociales. Pour arracher les conditions - provisoires, mais pas plus - de survie de l’humanité à ceux qui possèdent encore quelque chose, en eux ou par le travail d’une vie. Et pour y parvenir, ce cartel politico-économique international a réussi à enrôler ses victimes dans leur propre appauvrissement - moral, artistique et économique - avec le levier de la pitié et de la charité, par le biais aussi de la corruption ordinaire (les emplois de " clientèle ", l’enrichissement facile, les aides et subventions). Pendant que ceux qui organisent la dépendance, les privilégiés de ce système chaotique installé dans les démocraties, accroissent leur pouvoir et s’enrichissent dans des conditions qui font plus penser au grand banditisme mafieux qu’à l'industrie et au commerce. Ils vendent aux dictatures, sans contrôle possible, pour leur seul profit, ce que la démocratie a permis, entre autres choses une technologie de pointe, en désarmant la démocratie au propre et au figuré, en gommant ce qui fait sa cohérence : l’histoire des conquêtes sociales, de sa pensée philosophique et de son art qui ont fait que la démocratie en était arrivée à s’imposer dans le cœur des hommes à l'obscurantisme. La démocratie est bien vieille…

< Yves Sportis >