Létat du jazz
Lété est une période fertile en débats sur le jazz. La rencontre de milliers de musiciens avec des millions de spectateurs sur les scènes festivalières qui sen réclament est un grand moment de plaisir, mais aussi de réflexion, de controverses animées, un moment fécond, et il faut vraiment lapprécier, au-delà de toutes les réserves que chacun peut avoir dans linstant sur ce quil voit et entend. Ce privilège de se retrouver autour de la musique vivante quon choisit, avec une telle liberté de mouvement, nest pas donné à tout le monde.
Dans les festivals, il est bien entendu possible de venir pour seulement écouter et découvrir du jazz vivant, car la plupart des spectateurs nont pas cette habitude le reste de lannée. Mais lhistoire du public de jazz fait que cette découverte saccompagne, et pas seulement pour les amateurs les plus spécialisés, dune volonté de dialogue, de compréhension, comme cest du reste le cas pour le théâtre, la musique classique
Ce bon réflexe, quil faut préserver, découle, même si on la oublié aujourdhui, de la volonté politique au sens noble de quelques précurseurs de laprès-guerre dune culture populaire accessible au plus grand nombre. Les festivals détés ont été conçus comme un moment exceptionnel de liberté offrant la disponibilité desprit pour exercer sa réflexion au contact de lart et des artistes.
Cétait la vocation du Théâtre populaire de Jean Vilar et Gérard Philipe, cest aussi sur le fond la vocation des festivals de jazz, car lidée de tous les organisateurs de festivals dès lorigine a toujours été de faire partager lamour quils portent à leur art dont ils savent, par expérience, quil possède des valeurs humaines particulières, et cela reste dactualité. Cette envie de partage est une donnée si profondément ancrée quon ny songe même plus alors quelle est la source féconde dune activité intellectuelle sans équivalent dans lannée et dune activité économique de première importance dans une période au ralenti. Penser quune idée généreuse est aussi profitable à tous les sens du terme devrait pourtant débrider nos imaginations quant aux ressources quil est possible de trouver et de développer dans dautres secteurs de lactivité humaine.
Mais aucun bonheur ne se préserve si lon ne le questionne pas, si lon ne prend pas la mesure des dérives qui le guettent. Avec le temps, en fonction aussi de lévolution de nos murs et sociétés, certaines embûches sont venues contrarier cette marche " vers un avenir radieux " pensée ainsi par les premiers festivaliers. Lapparition dune volonté marchande a répondu à la demande dun public davantage consommateur, constat quon peut faire toute lannée avec lomniprésence de la publicité, de la mode et du principe danimation des foules plus que denrichissement des individus qui prévaut autant chez les politiques que dans léconomie. Dans le même temps, la nécessaire professionnalisation, en fonction de lévolution des exigences artistiques et du progrès technique, sest accompagnée dun accroissement des besoins et des moyens des festivals.
Les ressources nouvelles sont de deux sortes : lautofinancement (les entrées, la publicité parfois) et les apports privés ou publics. Pour les financements privés, qui ne sont quune source secondaire des festivals, on comprend très vite que le retour sur investissement a ses exigences en terme de rentabilité économique et dimage ; le dialogue entre programmateurs et sponsors dépend alors de la qualité des personnes en présence. Bien compris, cela sapparente à un échange donc à de lautofinancement. Mais le plus étonnant est de constater que les financements publics - la majeure partie des aides apportées aux festivals en France - répondent à une logique similaire de rentabilité, mais dans un échange inégal, car les hommes politiques détiennent un réel pouvoir, et ils ont très vite compris que la notoriété de leur ville, administration, collectivité territoriale, image, parti et leur réélection peuvent dépendre de laction culturelle dans nos sociétés où la culture est perçue positivement de manière univoque. En France, le pouvoir politique a de plus un poids important sur léconomie. Plus que les sponsors, les édiles ont de fortes exigences (exprimées ou implicites) qui finissent par influer sur la programmation. On sait enfin que le Ministère de la Culture nexiste que pour régenter la " pensée et laction culturelle " à la place des citoyens, et il faut avouer que les gens qui uvrent dans la culture se conforment assez facilement à ce pouvoir dont ils dépendent.
Lenchaînement naturel est lapparition de structures professionnelles privées et surtout institutionnelles déconnectées - un peu ou beaucoup selon le cas -, de cette connaissance, de cet amour du jazz. La course aux grands noms (à connotation distrayante comme Norah Jones ou intellectuelle comme Ornette Coleman, selon les prétentions), à la médiatisation, aux grosses assistances, aux phénomènes de mode à léchelle de lEurope, saccompagne dune réduction de la diversité des programmations (rationalisation des tournées
), de laugmentation des cachets de quelques stars et de celle des budgets des festivals. Le paradoxe est que la gratuité sétende à côté de laugmentation du prix des entrées.
Pendant ce temps, une multitude dartistes de jazz restent peu ou prou au pied de la scène. Pour la réalité du jazz, musique qui repose sur une base large de musiciens de moyenne ou faible notoriété, où les musiciens sont souvent étrangers - américains mais pas seulement - et dont lesprit et la perception saccommodent mieux despaces à dimension humaine, cest une évolution contestable. Elle limite les rencontres internationales entre artistes de jazz, la rencontre directe aussi du public, et les stars sont, elles, inaccessibles.
Les musiciens inactifs de tous les pays doivent trouver ailleurs leurs ressources, souvent dans lenseignement. Or lhistoire du jazz, y compris de sa transmission, se passe sur la scène (Benny Green nous le dit), pas dans les écoles, ce qui, à terme, pourrait changer jusquà la nature même de cette musique.
Lautre conséquence est que la plus grande partie du public de ces étés de festivals ne finit par percevoir de létat du jazz que ce qui lui est soumis, et perd sa capacité desprit critique. Par manque de diversité, il na pas le moyen de contester léchelle des valeurs imposée par une médiatisation déconnectée de lesprit du jazz.
Le troisième effet est que la programmation glisse lentement vers la variété internationale. A laide de toutes les ressources, institutionnelles et médiatiques, lidée simpose que toute musique est du jazz quand elle est programmée en festival de jazz. Grands et petits médias, généralistes et spécialisés, ont dailleurs une responsabilité dans cette perception.
Les organisateurs de grands et petits festivals, parfois conscients de ces réalités apportent, selon leurs moyens, leur imagination, une atténuation à cette tendance en programmant des premières parties, des off, des scènes alternatives, des saisons dhiver, qui élargissent loffre, et le jazz continue de susciter des vocations. Mais le consumérisme, la mode et le conformisme portés par la pression normalisatrice des institutions et des médias, par cette escalade des budgets peuvent, si lon ny prend pas garde, diluer le rêve dune culture populaire qui correspond si bien au jazz, et fausser ce débat estival démocratique qui fixe depuis tant détés létat du jazz.