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Le dernier des Mohicans

Les choses reprennent leur cours habituel après une campagne électorale un peu longue qui a fait souffrir le jazz. Aucun candidat n’a d’ailleurs eu un mot pour lui, ce qui pourrait suffire à nous convaincre que rien n’a changé. Il existe toujours un ministère de la Culture – contrairement aux attentes ou aux craintes – qui va poursuivre son œuvre de normalisation de la pensée et de la création. Il faut dire que les artistes et les gens de la Culture sont dans leur majorité favorables à son existence et donc, objectivement, à ce laminage de l’imagination, de la pensée et de l’action. Ces artistes, comme les responsables de clubs ou de festivals, ont cette curieuse impression que sans ministère de la Culture, ils ne pourraient pas vivre. Curieuse dépendance parce que la France ne détient pas le monopole de l’expression artistique et que l’argent public ne disparaît pas si l’on supprime ce bureau de la propagande, bien au contraire à en juger par son gaspillage quotidien, sans parler des dérives diverses (clientélisme, mégalomanie, bureaucratie, conformisme).
La France est cette étrange république où l’on attend tout du prince, de sa version élue du jour. C’est, il est vrai, un vieux pays qui a construit siècle après siècle un Etat solide sur une tradition régalienne qui assure sa permanence historique, sa stabilité avec les inévitables contreparties de cet aspect positif : des travers conservateurs, une corruption normalisée, un immobilisme certain, une frilosité pour ne pas dire une peur qui ont atteint toutes les couches de la société, toutes les sensibilités politiques. Cela explique assez naturellement que la « gauche » (même extrême) et la droite soient au fond de droite, c’est-à-dire non pas ennemies des pauvres, mais simplement ancrées dans leurs privilèges, douées d’une imagination limitée et en difficulté quand le monde change brusquement comme aujourd’hui.
Par exemple, la gestion de la pauvreté dans un pays comme la France a connu plusieurs moments. Dans l’ancien régime (avant 1789), c’est le fait du prince, la naissance, le travail, le vol ou la charité qui étaient les solutions à la pauvreté. La Révolution et une longue réflexion préalable ont apporté, de la part de ceux qui entrevoyaient un autre monde, une réponse pleine d’imagination. La révolution industrielle, celle des mentalités, ont changé la nature des relations sociales, du travail et de ses ressources, en faisant de l’école, de la science des conditions de la réalisation personnelle et collective. La liberté a contesté le fait du prince, l’égalité le poids de la naissance, la fraternité le vol et a renvoyé la charité à ses motivations religieuses.
Si les deux premières idées sont en général comprises, bien que sujettes à interprétation, la troisième, la fraternité, ne semble pas du tout l’être. C’est d’ailleurs la moins instrumentalisée des trois. La fraternité, c’est la solidarité d’une société, une réalité individuelle et collective à double sens qui suppose que chacun se déclare acteur solidaire de l’autre, sans hiérarchie, sans pouvoir, à l’inverse de la charité qui existe du riche vers le pauvre qui se soumet, du fort qui protège vers le faible. Pourtant, la charité est revenue au centre des discours électoraux de tous nos candidats.
La fraternité au sens de solidarité est une sorte de matrice pour le jazz, malgré le fonds religieux afro-américain, car la fréquentation du religieux est dans cette société étrangement pénétrée des valeurs du Siècle des Lumières, les valeurs naissantes de l’Amérique. Ce sont ces valeurs que renvoient le jazz, et avant lui la population d’où le jazz est né, à la face des divers pouvoirs américains depuis deux siècles. Cette universalité de valeurs ancrée dans l’histoire fait du jazz un art authentiquement américain de naissance et pourtant pas du tout une musique ethnique.
Cette fraternité n’est pas, contrairement à l’idée répandue par les pouvoirs, un corporatisme (les syndicats, les métiers, les magistrats, les enseignants, les grandes écoles, les artistes, les intellectuels…), une solidarité de condition (les pauvres, les riches), de pensée (les partis, les sectes, les religions), de communauté (les ethnies, les régions, les nations), de sexe (les hommes, les femmes, les homosexuel(le)s), de lobbying (les consommateurs), d’espèce (l’homme, les animaux)…
La fraternité est en revanche un dialogue entre l’individu et la collectivité, un contrat social, où la diversité est le fruit d’histoires individuelles, où l’identité collective est fondée sur le primauté de l’individu. C’est l’idéal républicain, une alternative responsable au modèle conservateur de la charité, du pouvoir, de l’assistanat, une alternative aussi au modèle identitaire qui fonde les musiques ethniques comme les pratiques communautaires, régionalistes en général.
Cette alternative est fondée sur des principes : l’autonomie de pensée et d’action des individus, irréductiblement différents les uns des autres en raison de leur biographie ; le refus de leur enfermement dans les corporations, partis, communautés, sexes, modes ; la responsabilité absolue de leurs actes qu’ils soient femmes ou hommes, riches ou pauvres, instruits ou moins instruits, faibles ou forts, et donc une solidarité-fraternité voulue, consciente.
C’est encore ce que suggèrent sur le plan artistique le jazz et une littérature connexe (Claude McKay, Chester Himes, Ernest J. Gaines, Toni Morrison…), et c’est en cela qu’il constitue un phénomène exceptionnel – artistique mais pas seulement – pour l’humanité.
La fraternité est un idéal à conquérir, à questionner, car sans le vécu, pas de conscience. Pas plus difficile, lointain, que ses compléments : la liberté et l’égalité. L’intelligence, l’intuition du Siècle des Lumières et de la grande Révolution, cette pensée en action, sont justement d’avoir su poser des cadres aussi précis et synthétiques que ces trois mots et quelques textes essentiels comme la Déclaration des Droits de l’Homme, d’avoir éclairé une pensée par des textes limpides, d’avoir compris que ces trois idées étaient indissociables au point d’en faire une devise.
Mais en 2007 en France, nous nous en sommes éloignés et nous vivons même depuis Pétain (1940, un cauchemar non analysé) une période conservatrice, conformiste qui se manifeste autant sur le plan politique que littéraire ou artistique (l’académisme, l’art pour l’art, la mode), car l’artiste n’est qu’un témoin de son temps. Cela parce que nous avons perdu la mémoire de notre Révolution en perdant la pratique, faute d’avoir fait travailler notre imagination sur ce que peut être l’étape d’après plutôt que de se replier sur des acquis, même fondés. Remettre en cause des acquis, c’est leur donner une nouvelle vie, les approfondir, les adapter à l’histoire qui change. Le jazz le fait.
Nous sommes redevenus une société d’ancien régime. De plus, notre espace politique s’ouvre à des populations qui n’ont pas trouvé – les trouveront-elles ? – les raisons de faire leur nécessaire révolution, soumises pour la plupart à des pouvoirs d’un autre âge dotés de moyens modernes de domination.
Alors, même le jazz, cet approfondissement artistique des valeurs des Lumières – avec le cinéma réaliste américain (de Chaplin à Welles) et néoréaliste italien – même notre jazz souffre. Sa marginalité, sa vérité lui ont permis jusque-là de conserver sa fraîcheur. Son défi est de garder sa mémoire, son langage populaires sans perdre son imagination, sans devenir un art à ranger au musée des rêves où se trouvent déjà le cinéma évoqué et cette espérance de fraternité.

< Yves Sportis >