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Redécouvrir l'Amérique

Les contrebassistes continuent d’être à l’honneur, et ce n’est pas tout à fait par hasard : l’instrument, au moins autant que la batterie, la trompette et le saxophone, a pris une dimension exceptionnelle dans le jazz, en est devenu un symbole fort. Son humilité (son rôle de soutien, sa place en retrait sur scène, la nature sombre du son…) correspond dans l’imaginaire aussi à l’une des qualités essentielles du jazz. Sa profondeur, sa gravité, sa difficulté pour se faire entendre qui exige puissance et écoute, sa dureté même (ça fait mal aux doigts), son rôle essentiel dans la respiration rythmique du jazz, sont autant de réalités qui décrivent mieux que beaucoup de discours l’esprit du jazz. Autant de qualités «naturelles» expliquent une floraison inattendue de talents pour un truc aussi encombrant, dans une période où le son naturel, acoustique, n’est pas à l’honneur. Nous n’avons pas épuisé le sujet car les contrebassistes sont aujourd’hui nombreux. Le caractère acoustique et rythmique de la contrebasse achève de nous convaincre que sa rencontre avec le jazz était une évidence, même si les premiers temps ont privilégié ses versions cuivrées (tuba, etc.).
Ce mois-ci, nous avons focalisé sur la génération des années 60, avec trois talents hors normes, des virtuoses de l’instrument comme souvent dans cette génération, au parcours assez différents puisque l’explosif Charnett Moffett est tombé dans la potion magique du jazz, que Roland Guérin est né dans le berceau louisianais et que l’art subtil de Darryl Hall est le fruit de son extraordinaire volonté, aidé en cela il est vrai par sa naissance dans un autre creuset du jazz, Philadelphie.
Tous ces parcours américains, de ce mois et d’autres mois, trouvent une illustration dans les grands disques que viennent successivement de donner Wynton Marsalis et Mighty Mo Rodgers, dans des registres voisins à plusieurs titres : d’abord le blues y est l’élément culturel et esthétique dominant, dans des formes différentes bien entendu, mais avec une parenté certaine y compris dans une certaine saveur du grand Sud. L’un et l’autre ont utilisé la voix et les mots, avec le même degré de précision, la même volonté politique au sens noble. L’un et l’autre ont mis l’accent sur ce qui fait la grandeur de cette musique américaine, sublimation de ce qu’il y a de plus exaltant dans les valeurs de cette société américaine et de ce pays. L’un et l’autre renvoient le meilleur de leur histoire à la face de leurs politiques mais plus largement de leurs compatriotes de toutes les couches sociales, des très pauvres aux très riches. Ils rappellent les exigences d’une histoire fondée sur les valeurs démocratiques, sur les idéaux fondateurs d’une nation, née des Lumières, qui n’ont pas pris une ride tant ils sont difficiles à mettre en pratique ou simplement à tenir dans le temps, car rien n’est jamais définitivement acquis, tout se mérite.
Les discours de Wynton et Mighty Mo sont nobles, sans concession, fondateurs autant de l’excellence de ces œuvres que de leurs auteurs et du jazz en général. Les personnes qui se posent beaucoup de questions sur les critères discriminants et définitoires du jazz, qui ont tant de mal à définir le jazz et à en parler qu’on se demande s’ils en ont jamais écouté, devraient se pencher sur ces deux opus (et quelques autres de Duke Ellington, Charles Mingus, Billie Holiday…). Elles pourraient lire les interviews des musiciens de jazz (ou d’autres cultures, c’est toujours utile), dont le contenu fixe déjà par lui-même ce qu’est le jazz avec précision.
Nous avons appris, en achevant la fabrication de la dernière page de ce numéro, la disparition d’Alvin Batiste, au moment où il allait monter sur scène au Festival de New Orleans, un musicien dont le rôle de passeur de la culture jazz vient d’être honoré justement par un bel opus sur le label de Branford Marsalis (cf. Jazz Hot n° 639). Il est justement l’un de ces hommes libres qui font du jazz ce qu’il est, et c’est Roland Guerin dans ce numéro qui lui rend le meilleur hommage, non prémédité, ni par lui ni par nous, car l’interview date du vivant de son maître es jazz.
Toutes ces réflexions pourraient nous donner des pistes, en particulier dans le cadre de la programmation des festivals de jazz en France, qui sont avec les clubs la véritable fenêtre ouverte sur le monde du jazz. Nous devons préserver, entretenir, enrichir, ce lien indispensable avec la source du jazz aux Etats-Unis pour permettre aux nouvelles générations d’amateurs et de musiciens de pouvoir ancrer leur amour et leur pratique sur une réalité culturelle profonde plus que sur une conception artificielle du jazz, comme c’est parfois le cas aujourd’hui, ignorant le pourquoi et le comment de cette musique. C’est en effet dans la conquête de la responsabilité, dans l’action, que cette musique a acquis une liberté qui ne lui a pas été donnée. Trop d’entre nous prennent comme un dû - quasi religieux car ils n’en discernent ni l’origine, ni les fondements, ni les contours, ni les impératifs - cette liberté alors qu’ils n’ont pas seulement fait le chemin nécessaire pour comprendre la quantité d’efforts et le poids d’histoire qui a permis d’y parvenir. Aujourd’hui, beaucoup pensent encore apprendre cette liberté de création dans des écoles, voire même dans le courant antiaméricain actuel, déclarent en être les seuls représentants en Europe, alors qu’ils n’ont qu’une faible idée du processus qui l’a permise et même de ce qu’est concrètement la très spéciale liberté de création inventée par le jazz. Son approche passe par un ressourcement, une redécouverte de l’Amérique.

< Yves Sportis >