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A l'ouest rien de nouveau

Les anniversaires débarquent dans l’actualité d’une revue comme autant d’occasions imprévues d’enrichissement. Si, de plus, on rencontre une personnalité aussi intéressante que Mathias Rüegg - pour le 30e anniversaire du Vienna Art Orchestra -, l’occasion se transforme en ouverture sur une réflexion sur le jazz, sa réalité culturelle, artistique, économique et plus largement sur l’art et le quotidien si déterminant pour la création. Son regard extérieur, différent, comme celui de John Clayton sur quelques sujets proches, est un bon complément sur la manière dont fonctionnent nos sociétés, aux choix que nous faisons selon que nous habitons tel ou tel pays, et sur ce qui reste universel, autant pour la création que pour les sentiments et le quotidien.
Un film récent, La Vie des autres, réalisé par Florian Henckel, évoquait le milieu artistique de la fin de l’Allemagne de l’Est, sous le regard espion de la propagande et de la police politique. On pouvait ne voir - la critique et les commentaires en général - dans ce tableau à grands traits (qui aurait mérité plus de cohérence et de finesse au niveau des portraits) qu’une réalité aujourd’hui révolue d’un régime à nuances totalitaires. Pourtant, à regarder de plus près, ce qui était posé dans ce film, volontairement ou pas car l’auteur n’est pas explicite, concerne tout autant notre quotidien et notre futur démocratique, à la fois sur les aspects éthiques des choix faits par chacun des personnages, des artistes (l’honnêteté ou la peur, la corruption, la complaisance, la compromission, le clientélisme), que sur le plan plus général de la liberté d’expression, artistique et de son existence face au pouvoir de l’Etat. Se profile même dans ce film la critique du pouvoir politique car un message transparaît dans les dernières images : le pouvoir reste le pouvoir, comme la corruption, le clientélisme et la censure, même quand le mur est tombé.
Ces informations et les conversations avec Mathias Rüegg et John Clayton se mêlent dans un regard lucide sur la France bureaucratique et institutionnelle contemporaine, où l’Etat décide de l’art par tout un éventail de moyens : les subventions, la création de métiers de la culture, leur validation par des diplômes d’Etat qui ferment les métiers de la transmission à tous les artistes non diplômés, l’octroi différencié de subventions, l’inégalité devant les charges entre indépendants et institutionnels, les recommandations aux programmateurs, les quotas, la préférence nationale, les pressions médiatiques par publicité interposée ou absence de publicité, la nomination des administrateurs culturels (cf. la récente partie de chaises musicales au crépuscule du pouvoir d’un clan politique), la pression exercée sur les médias, grands et petits…
Les artistes qui, pour une raison ou une autre comme dans le film cité, ne rentrent pas dans le cadre sont, sans le dire, interdits d’expression de façon aussi effective que dans l’Allemagne de l’Est de jadis. La perversion de cette police de l’art est qu’elle se déroule dans un système ayant les dehors de la démocratie et qu’évidemment parmi les artistes « retenus », il en existe parfois de qualité - comme dans le monde communiste bureaucratique - pour cautionner le système.
Face à cette réalité, John Clayton s’étonne des orchestres qu’il assimile assez crûment à des propriétés d’Etat avec son regard américain décalé et direct, relevant toutes les conséquences désastreuses que cela comporte pour la création artistique et les artistes eux-mêmes, dans le domaine du classique comme dans celui du jazz. Mathias Rüegg est d’une certaine manière plus sévère en qualifiant cette toute-puissance de l’Etat de post-communisme - c’est bien vu -, en pointant également cette recherche par la population d’un Etat fort, tout puissant et assistant, quelle que soit la couleur politique du pouvoir, rejoignant finalement le propos du film dont nous parlions plus haut.
Qu’elle passe par la propagande culturelle, la police politique de l’Est ou par les moyens plus pervers et argentés d’un ministère de la Culture tout-puissant ici, cette volonté de contrôle étatique dans un domaine aussi sensible que l’art, l’expression, la communication est une catastrophe. L’Etat, en démocratie, ne devrait se faire remarquer qu’en creux si l’on peut dire, par une volonté de servir uniquement de garant au plan des lois de la liberté des pratiques artistiques, de la libre circulation des artistes, de toutes nationalités, sur les scènes et dans le monde. Cela décrit assez bien l’un des malaises dont souffrent la France et une partie du monde, car le modèle bureaucratique français fait des ravages, même aux Etats-Unis où une partie des artistes en rêve. La gauche et l’extrême-gauche n’ont rien à envier à la droite et l’extrême-droite dans cette volonté d’asservissement de l’art par les pouvoirs (si mêlés aujourd’hui au sein d’oligarchies plus ou moins mafieuses) qui a conduit au résultat paradoxal de faire moins bien vivre, avec un budget en forte augmentation, beaucoup d’artistes indépendants confrontés à la normalisation et la standardisation, et à asservir les mieux lotis par un clientélisme sans vergogne. Il n’y a aucune justification morale et artistique à asphyxier les lieux indépendants quand cette administration de la culture consomme pour son personnel bureaucratique, ses locaux, son clientélisme et ses cérémonies d’auto-reconnaissance une part cruciale des ressources de la culture, sans oublier le développement de cette culture de masse pyramidale, avec toutes les connotations du mot, ces mouvements de foules qui évoquent plus Cléopâtre et le cirque romain que l’art. On se retrouve ainsi en période électorale avec des artistes choisissant un camp, au grand étonnement de Mathias Rüegg, parce qu’un artiste est par essence indépendant, étranger à toute forme de pouvoir, et doit s’en méfier.
C’est un enjeu démocratique pour l’art, l’expression. Les résistances sont susceptibles d’exister là où le problème est posé, et ce n’est pas le cas en France, pays où la bureaucratie s’impose comme nous le rappelle un excellent article de Claude Lanzmann (Le Monde, 2 avril).

< Yves Sportis >