Jen parlerai à mon cheval
Aussi étonnant que cela puisse paraître, il ny avait jamais eu de couverture de Jazz Hot avec le grand Ron Carter
Nous sommes donc heureux dapporter notre petite sucrerie à lénorme gâteau qui couronnera son 70e anniversaire le 5 mai, consacrant le parcours exceptionnel dun grand virtuose de la contrebasse de jazz.
Chaque mois, nous avons à réfléchir au choix de la une, à croiser plusieurs histoires, celle du jazz, de Jazz Hot depuis 1935, avec la vie du jazz dans le monde et en France. Ces couvertures sont dabord notre hall of fame, avec la volonté dy voir aussi bien les génies de cette culture, dhier et daujourdhui, que les musiciens qui en sont les artisans parce quils apportent la dimension populaire, lépaisseur de lhistoire ; sans eux, il ny a pas de jazz.
De nombreux facteurs déterminent ces unes : la découverte qui se confirme parfois avec Mark Whitfield, Roy Hargrove
; la reconnaissance pour les artistes au long cours parfois sous-évalué(e)s comme Jimmy Heath, Houston Person, James Moody, Andy Bey, Deborah Brown, Von Freeman
; le phénomène médiatique comme Diana Krall ou Keith Jarrett
Il y a également, souvent grâce à notre numéro Spécial, lhistoire : de Billie Holiday à Art Tatum, Bud Powell, Art Blakey, Clifford Brown et Sonny Stitt
Ces unes remettent le jazz dans sa perspective culturelle, esthétique et artistique, relativisent le présent par le passé pour garder en mémoire cette excellence qui fait du jazz cette musique singulière.
Il ny aura cependant jamais assez de unes de Jazz Hot pour faire face à labondance de talents dans le jazz, et vous avez compris avec tous ces noms que le choix nest pas question dâge, de mode et de supposée capacité de vente, comme on le voit parfois avec la surexposition de Miles Davis en une chez nos confrères. Cest même nuisible à la compréhension de son uvre et de son parcours, jazz dans son fondement, une dimension qui sest peu à peu estompée derrière limage dune rock star ou dun novateur sans passé, sans racines. Miles comme Jimi Hendrix (il a également fait la une de Jazz Hot) méritent mieux que cette légende pailletée, mais on ne refait pas lhistoire et les médias, et ils doivent en partie ce type dexposition à leurs choix complaisants de mise en scène.
La complaisance nest pas le fort de la famille Marsalis, on lavait lu chez Ellis (Jazz Hot n° 602), récemment dans linterview de Branford (n° 636), on le savait de Wynton, et cela ne va pas changer avec son dernier enregistrement, From the Plantation to the Penitenciary, avec un contenu très explicité par des textes dont nous vous donnons la chronique en primeur, sans livret car la distribution locale du grand label est moins rapide pour Wynton Marsalis que pour Norah Jones.
Wynton va à contre-courant des idées qui bercent actuellement sa communauté, les Etats-Unis et certainement le reste du monde. Nous connaissons les mêmes travers propres à lévolution des démocraties. Son discours dynamique refuse linstallation dune partie de la société, la communauté afro-américaine, dans la victimisation et lassistanat, et ses corollaires : limpuissance et la délinquance. Il suggère dans lensemble de son uvre aux personnes de devenir acteurs plutôt que spectateurs de leur histoire. Il pose des questions sur la société et la planète que nous voulons, un discours politique de responsabilisation.
Cest une thématique qui colle à notre quotidien électoralisé comme à la planète : voulons-nous de la société qui se dessine dans ce début de XXIe siècle, de consommation passive, de plainte ancrée sur les pseudo-fatalités économiques ou religieuses ? Voulons-nous au contraire que chaque individu, homme ou femme, prenne en charge sa destinée ? Voulons-nous ces mêmes libertés pour lensemble de la planète ?
Il ny a malheureusement pas dentre-deux sur une planète régie pour de nombreux siècles encore par les rapports de force, par une violence qui simpose à tous. Sopposent aujourdhui deux réalités du monde : lune démocratique, lautre non-démocratique (dictatures politiques et religieuses). Lissue est dautant plus incertaine que la démographie est devenue un argument pour les dictatures qui lexportent au même titre que leur production et leur idéologie ; que les pouvoirs politiques et économiques du monde démocratique, intimement liés, ont déjà commencé à brader la démocratie à leur profit ; quune bonne part des bénéficiaires objectifs de la démocratie (les républicains laïques, les partis dits de gauche, les femmes, les minorités, les humanistes, les artistes, les gens de lettres, les enseignants
) na pas conscience davoir à défendre la conquête que constitue la démocratie, voire même travaille, parfois en toute ignorance, à la détruire.
Létat du monde est maintenant au cur des débats nationaux en raison des mélanges inévitable de populations, des idéologies-religions, des cultures et des économies, surtout voulus par ces élites politico-économiques et ces dictatures qui trouvent un affermissement de leur pouvoir dans un chaos planétaire sciemment organisé.
Cest lexistence même des démocraties qui est en jeu, cest-à-dire du seul système politique - perfectible, cest certain - qui permet lexpression.
Face à cette réalité, cette campagne développe un consumérisme politique et plaintif consternant que la classe politique suscite (débats participatifs), encourage (propositions dassistanat généralisé de lextrême-gauche contraires à la responsabilité, lidée de conquête sociale, de solidarité) et exploite sans vergogne (lextrême-droite et la droite) selon des clivages de plus en plus confus.
Or la capacité de défendre, voire de développer, les valeurs démocratiques sur lensemble de la planète, dépend en premier lieu des capacités économiques et politiques du monde démocratique, et évidemment lenjeu nest pas spécifiquement français mais plus largement occidental.
Tout en nétant pas du tout abordée dans la campagne électorale, on constate au détour dun débat que la question fondamentale de lévolution du monde est posée par tel ou tel salarié dAlcatel, de Gemplus, etc., qui est spolié de son savoir-faire et de son outil de travail au profit de régimes autoritaires, de pays qui, nayant pas développé dhistoire sociale et politique au stade démocratique, offrent aux grands groupes des profits démultipliés et de la main-duvre soumise à bas coûts.
Comme la dit, sans humour, notre éleveur de chevaux de course (M. Bayrou) à la télé, dans un élan candide dimpuissance qui fait douter de ses capacités intellectuelles : « Quand nous aurons le courage, nous en parlerons aux Chinois
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